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lundi 21 octobre 2019

Irène Frachon, héroïne des victimes du Mediator, bête noire de Servier

Irène Frachon, 

héroïne des victimes du Mediator, 

bête noire de Servier 

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La pneumologue brestoise a désarmé la défense du laboratoire Servier, producteur du coupe-faim, ce 16 octobre, trois semaines après le début du procès fleuve du Mediator. Irène Frachon a porté haut la voix des victimes, venues en nombre applaudir son témoignage.
En guise de point final de l’exposé scientifique de 3 h 45 de la lanceuse d’alerte Irène Frachon, une salve d’applaudissements des victimes présentes au tribunal de grande instance de Paris ce mercredi 16 octobre pour la soutenir, aussi franche que brève. Et pour cause, la présidente, Sylvie Daunis, y coupe court immédiatement : « Je comprends que vous ayez de l’admiration pour Irène Frachon et que vous soyez très sensibles à son témoignage, mais nous sommes dans une cour de justice, ce n’est pas un spectacle. »

Une admiration unanime qui irrite sur le banc des avocats de la défense de Servier. Le laboratoire répond de « tromperie aggravée » pour avoir « sciemment dissimulé » les propriétés anorexigènes du Mediator ; mais aussi pour « homicides et blessures involontaires », une dernière qualification également retenue contre l’Agence du médicament (Lire aussi Le procès d’un laboratoire et de l’État).

La pneumologue de Brest avait été la première à se faire entendre pour dénoncer les dangers du Mediator, ce coupe-faim déguisé en antidiabétique. C’est la star du procès. Avec elle, les ténors du barreau défenseurs de Servier ne savent plus sur quel pied danser. Et veulent surtout évacuer au plus vite l’unique irruption à la barre de la populaire médecin de 56 ans.

 Irène Frachon, le jour de l’ouverture du procès du Mediator. © Reuters

Elle clôt sa présentation médicale par ces mots : « J’ai essayé de résumer douze ans d’enquête, j’ai échappé de très peu à la tromperie de Servier, cela me donne froid dans le dos de voir à quoi cela à tenu, à quelques indices… Je suis comme les victimes à ce jour, inconsolable. Car il y a des victimes qui ne pourront pas parler ici parce que Servier a acheté leur silence, en conditionnant les indemnisations à ce silence. Il n’y a aucune victime brestoise aujourd’hui. J’espère que ce procès tardif sera au moins utile pour protéger les patients face à la firme Servier. »

Face à ce respect collectif d’une part, et à cette attaque frontale, d’autre part, la défense de Servier envoie Me Nathalie Carrère, peu présente pendant les trois premières semaines d’audience, faire une apparition pour jouer le rôle de la méchante. L’avocate l’interroge sur sa connaissance du déroulé des expertises des victimes dans le cadre des procédures d’indemnisation. Car Irène Frachon avait auparavant rappelé le cas d’une victime, Céférina, dont le stress de l’expertise judiciaire avait provoqué un arrêt cardiaque quelques minutes après.

Ou « ceux dont les propositions d’indemnisation ont été divisées par deux quand Servier estime la victime trop âgée, ceux à qui on a fait comprendre qu’une amputation d’une valve cardiaque ne valait pas une amputation d’une jambe, celle à qui Servier a refusé d’indemniser le préjudice provoqué par l’impossibilité d’avoir un enfant suite à son opération, au motif qu’elle avait pratiqué une IVG pendant sa jeunesse ». Irène Frachon a lâché ces exemples d’une traite, perdant pour la première fois sa voix calme, au bout de près de quatre heures d’audition.

« Avec un laboratoire qui dit et répète à longueur de communiqués de presse aux victimes qu’il les traitera avec gravité, compassion et respect, elles s’attendent à être reçues avec gravité, compassion et respect. Ce n’est pas le cas », a finalement rétorqué Irène Frachon à l’avocate de Servier. Qui, en retour, lui lance deux petites piques. À chaque fois, les victimes, dans le fond de la salle, s’indignent pour soutenir la médecin.

Alors, Servier va tenter d'en finir au plus vite. Les questions de la défense du laboratoire sont condensées en moins d’une heure. On a connu les trois autres avocats de l’entreprise pharmaceutique beaucoup plus inquisiteurs.

Mais mieux vaut ne pas se mettre l’opinion à dos en assaillant la populaire lanceuse d’alerte, sans qui le scandale n’aurait sûrement pas explosé. La pneumologue avait fait le rapprochement entre les graves problèmes pulmonaires de ses patients et le Mediator. Ils sont étrangement similaires à ceux provoqués par l’Isoméride et le Pondéral, deux autres anorexigènes, officiels ceux-là, produits par Servier et retirés du marché en 1997, justement pour leurs graves effets secondaires sur deux organes vitaux, le cœur et les poumons. Laissant le champ libre au seul Mediator, qui passe entre les mailles du filet. Et pour cause, Servier n’a pas demandé l’autorisation de le vendre pour ses propriétés amaigrissantes, mais comme traitement d’appoint pour le diabète.

« La tromperie était presque parfaite, mais j’étais le grain de sable parce que je connaissais les maladies provoquées par l’Isoméride », interpelle devant le tribunal Irène Frachon. « J’ai mis du temps à comprendre qu’il y avait derrière ce scandale des hommes et des femmes qui se sont alliés pour qu’un produit mortel reste commercialisé », témoigne-t-elle. En cause, notamment, Jacques Servier, le patron du laboratoire orléanais décédé en 2014, et d’anciens « agents doubles », responsables de l’Agence du médicament et consultants pour Servier, comme Jean-Roger Claude, qui comparaît aussi dans ce procès, pour  « prise illégale d’intérêts ».

Depuis, « je suis devenue une des meilleures expertes en Mediator, je suis devenue Mediatorologue », se qualifie-t-elle. Et pourtant, les résultats de son étude, élément déclencheur du retrait du coupe-faim en novembre 2009, ont été par la suite « manipulés, falsifiés par l’ensemble des responsables de Servier. Cela m’a horrifiée. Ils les ont transformés pour faire croire que j’avais affirmé que jusqu’en 2009, il n’y avait pas de risque associé au Mediator, dénonce-t-elle. Or un grand nombre de victimes ont été déboutées de leur demande d’indemnisation de ce fait ! »

Veste marron, chemisier blanc, pantalon beige, lunettes sur le nez : ce mercredi, Irène Frachon a revêtu sa tenue d’experte pour rétablir la vérité scientifique, à coups de graphiques et de photos de cœurs brisés par le Mediator. Celui de Marie-Claude, morte en juin 2009 à 50 ans, alors que les autorités sanitaires étaient encore sourdes. Humaniser tout en se montrant impartiale. La dernière fois qu’elle est apparue au tribunal correctionnel de Paris, c’était le 23 septembre, premier jour du procès, rayonnante. Tout sourire, elle serrait dans ses bras les victimes du coupe-faim. Contraste total avec les têtes grises des prévenus, en costume, alignées à la barre ce jour-là.

Trait d’union entre les médias, le monde médical et les patients


Depuis, les blessés du Mediator avaient déserté le palais de justice, perdus par la succession d’expertises. Mais ce 16 octobre, la salle « grand procès » de 250 places est pleine à craquer, comme au premier jour. Hors du prétoire, la même forêt de micros. Irène Frachon avait cependant prévenu, elle ne commente pas le procès pendant son déroulé. Par crainte d’agacer les juges, d’éclipser les victimes, et de les desservir.
 Car elle est fine stratège. Durant l’été, elle accepte une flopée d’interviews, décroche son téléphone aussi bien sur la route que dans un magasin de bricolage le samedi matin, quand sa semaine à l’hôpital a été trop chargée. Elle consent à prendre la lumière, incarner le procès jusqu’au premier jour d’audience, puisqu’elle a réussi à capter l’attention des journalistes à coups de formulations-chocs qui offrent sur un plateau la compréhension des enjeux techniques de ce scandale au « tableau de chasse effarant » provoqué par des « criminels à col blanc ».
 « Nous avions beau dénoncer l’absence d’intérêt thérapeutique et les effets secondaires graves du Mediator depuis des années, nous étions peu entendus. Irène Frachon a réussi à mettre en lumière ce scandale sanitaire », retrace Bruno Toussaint, directeur éditorial de la revue médicale indépendante Prescrire, qui appelle à un retrait du Mediator depuis 1997 et met la puce à l’oreille d’Irène Frachon. Elle joue le rôle de trait d’union entre le monde médical et les patients.

Les victimes, elles, ont pour beaucoup perdu toute foi en les médecins : entre ceux qui leur ont prescrit du Mediator pendant des années, aveugles aux effets indésirables, ceux qui ont nié l’avoir fait après… Certains ne croient plus qu’en une seule, Irène Frachon. Ils le lui ont écrit. Elle a reçu « des centaines de mails et courriers », témoigne-t-elle lors de l’audience.

« Je vous prie cher docteur Frachon de bien vouloir m’excuser de m’adresser seulement à vous seulement je ne sais plus quoi faire. J’ai vu mon médecin référent qui était le prescripteur, seulement pour lui ce n’était pas très grave parce que, à l’âge que j’ai (66 ans), beaucoup de personnes ont les mêmes problèmes », lui a posté une victime du Mediator.

Un extrait de sa lettre est reproduit dans le livre Visages du Mediator (Éditions Prescrire, 2019). Pour ce projet, elle a accompagné le photographe Marc Dantan dans son tour de France des opérés et greffés du cœur, pour cause de Mediator. Les victimes leur ont ouvert grand leur porte.


Bernard Niccoli a refusé les offres d’indemnisation de Servier. © DR

Elle leur ouvre la sienne. La pneumologue parle leur langue, manie l’art de la comparaison mieux que la plupart des blouses blanches. Elle vulgarise le vocabulaire médical, habituellement sacré. Une fois retraité, Bernard Niccoli, 63 ans, a fait ses cartons et a traversé la France en diagonale, depuis la vallée du Rhône, pour emménager en Bretagne. « Je me suis empressé d’aller voir Irène, raconte le jeune retraité. Je voulais la rencontrer. Elle est devenue mon médecin, je vais la voir à Brest une fois par an. » Deux heures de route pour une consultation en toute confiance.
 Une Havraise anciennement sous Mediator a fait un crochet pour saluer Irène Frachon pendant ses vacances dans le Finistère, en juillet. Elle voulait lui demander conseil avant de se constituer partie civile. D’ailleurs, Irène Frachon précise au tout début de son audition qu’elle a été « contactée par de nombreuses victimes qui voulaient des avis médicaux et des conseils, sans aucune contrepartie ni directe ni indirecte. Éventuellement quelques bouquets de fleurs qui m’ont beaucoup touchée ».

La quinquagénaire ne prend plus de congés depuis un an pour se consacrer au procès. « Cela fait même dix ans que je ne prends plus de vraies vacances avec le Mediator, là, c’est officiel ! », nous lançait-elle en plein été ; sans se plaindre aucunement, depuis sa maison suspendue au bout du monde, « avec vue à 180 degrés sur la mer », où elle reçoit les journalistes.

La veille, le 15 octobre, la salle « grand procès » du tribunal s’était déjà animée comme rarement avant l’audition d’Irène Frachon. À sa place à la barre, Georges Chiche, facétieux cardiologue de 67 ans appelé à témoigner. En 1999, il avait signalé le premier cas de valvulopathie sous Mediator seul au centre de pharmacovigilance marseillais, remonté au niveau national à l’Afssaps, l’agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, ou « Agence Faite pour Sécuriser la Situation des Anorexigènes Produits par Servier », moque le Marseillais. « L’humour a ses limites », l’avait coupé à deux reprises Sylvie Daunis, la présidente. Irène Frachon, elle, prend garde de ne jamais dépasser les bornes dans le prétoire. Priorité aux victimes oblige.

François De Castro, un des avocats de Servier, cherche la moindre faille. Au point d’interroger Georges Chiche sur les repas que l’industrie pharmaceutique lui a payés, comme à tous les participants de conférences que le cardiologue marseillais donnait : en l’occurrence, onze depuis 2013, pour un montant total de 441 euros, selon EurosForDocs, qui répertorie les déclarations de liens d’intérêts, rendues obligatoires suite au scandale du Mediator tant les conflits d’intérêts, étalés sur la place publique, sont criants.

 Une broutille, surtout en comparaison des 112 450 euros versés par Servier à la société française de cardiologie depuis 2015, l’influence du laboratoire au sein de la société savante ayant été évoquée juste avant. 


 « Madame Frachon m’a appelé pour me dire “attention, tu as des liens d’intérêts qui apparaissaient pour des repas ” », rapporte pourtant le médecin marseillais.

Irène Frachon, en l’occurrence, s’est fait un devoir de couper tout lien d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique depuis que le scandale du Mediator a éclaté. Pour ne donner aucun grain à moudre aux défenseurs de Servier.

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