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mercredi 23 août 2017

Programme de l'Entonnoir à Prades : Amap, jongle, bibliothèque Omnibus, qi gong

Cette semaine à l'Atelier de l'Entonnoir
















 
18h30 : La bibliothèque de l'OMNIBUS est ouverte
         
Si tu veux des conseils de lectures ou choisir toi-même ton livre, c'est le créneau !

Livre à consulter sur place ou à emporter pour les adhérents de l'Entonnoir.








mardi 22 août 2017

Quand l’écologie populaire permet de lutter contre la désespérance sociale et la criminalité


Quand l’écologie populaire 

permet de lutter 

contre la désespérance sociale 

et la criminalité



par , Nathalie Crubézy





Dans les quartiers nord de Marseille, marqués par le chômage massif et la violence, une initiative pourrait bien améliorer un peu la vie des habitants. La cité de Font-Vert, enclavée géographiquement et sinistrée socialement, expérimente des jardins en pied d’immeubles, cultivés par les habitants. Une initiative qui recrée du lien, retisse des solidarités, génère des économies et permet de récupérer des espaces publics jusque-là abandonnés à la violence des trafiquants et aux représailles de la police. Reportage.

Les cris d’alerte des guetteurs résonnent entre les barres d’immeubles, signe qu’une patrouille de police approche de la cité. Max et Fathi s’en moquent. Les affres du trafic de drogue ne viendront pas troubler leur convivial barbecue. Au pied de la « zone K », un ensemble d’immeubles d’une dizaine d’étages de la cité de Font-Vert à Marseille, ils se sont constitués leur « petit coin de paradis », un « maquis de la résistance » pour combattre la désespérance sociale, l’isolement de la cité, la violence des trafiquants et des descentes de police.

Ce « petit coin de paradis » est un jardin potager, tout en longueur, bordant la ligne TGV. Quand il ne conduit pas, en tant qu’intérimaire, un engin sur l’un des nombreux chantiers de la cité phocéenne, Max en prend soin, chaque jour à 5 h du matin, le midi et le soir. Un jardin officieux au début, jusqu’à ce que l’initiative essaime tout autour de la cité. Au pied de la zone K, une quarantaine de parcelles sont désormais cultivées par les habitants et commencent à leur changer la vie.





La cité de Font-Vert est l’une des plus enclavées des quartiers nord de Marseille. À l’Ouest, l’infranchissable ligne à grande vitesse menant à la gare Saint-Charles. À l’Est, celle des trains régionaux, puis une caserne de CRS. Au Nord, un fleuve de voitures coule sur la quatre-voies actuellement en rénovation. « Quand on dit Font-Vert, on ne pense pas aux jardins », soupire Max. La zone est davantage connue pour être l’un des hauts lieux du trafic de drogue. « Narco-banditisme », « règlements de compte », « zone de non droit », énumère la presse au fil des faits divers, avec leur lot de meurtres, d’exécutions à la kalachnikov et de saisies de stupéfiants.

La moitié des habitants sous le seuil de pauvreté


Dans le quartier « prioritaire » où habitent les 460 familles de Font-Vert, les indicateurs sociaux sont tous au rouge : 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté (contre 14% en France) ; deux adultes sur trois sont sans emploi ; le revenu médian avoisine 6500 euros, quatre fois moins que la moyenne nationale [1]. Enclavée géographiquement, sinistrée socialement, la cité promet un avenir sombre aux moins de 14 ans qui y vivent – un habitant sur quatre – malgré le soleil méditerranéen. « Quand les jeunes réussissent à l’école, ils ont ensuite beaucoup de mal à trouver des stages. Le quartier est très marqué par la précarité », souligne Marcelo Chaparro, directeur de la Maison des familles et des associations, le centre social situé à quelques centaines de mètres des jardins, de l’autre côté des rails. Ces contextes difficiles, il les connaît bien, venant de Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise.





Les jardins constituent désormais une véritable bouffée d’oxygène. « Là ce sont des pois chiches et de l’ail rose. Là, un essai de betteraves ; ici, des oignons », décrit Ahmed, l’un des jardiniers amateurs. Chacun y va de ses expériences potagères sur l’une des 40 parcelles, d’environ 30 m2 chacune, accordées aux locataires de la cité. « Et toi tu commences quand ? », lance Ahmed à un voisin. « J’essaie déjà de planter le persil ! ». Plus loin un autre habitant salue d’un « ça va grand chef ? » « papy Ali » venu inspecter ses pousses. Plus haut, de nouvelles parcelles viennent d’être mises en culture : fèves, menthe, patates, artichauts ou maïs émergent de terre, entre rails et béton. Une première tentative d’installer une ruche pour fournir du miel aux habitants a pour l’instant échoué. Un peu plus bas, un poulailler collectif distrait les enfants. Une femme et sa fille échangent des graines avec un voisin. « Ce sont des graines de tomates d’Algérie. Mon frère est paysan là-bas. J’y suis partie en vacances et pendant mon absence rien n’avait été touché », s’étonne-t-elle.

« Quand je suis arrivé ici, les gens ne se disaient même pas bonjour »


« Au début, les gens n’y croyaient pas. Aujourd’hui cela crée du lien social, une cohésion. Les gens descendent le soir boire le thé à la menthe », sourit Ahmed. « Quand je suis arrivé ici, les gens ne se disaient même pas bonjour. Depuis que ce jardin existe, ils ont changé », renchérit Max. Quelques jardins ouvriers clandestins avaient déjà été cultivés auparavant, de l’autre côté des voies. Mais les vastes terrains qui entourent la cité sont progressivement devenus un « no man’s land » urbain où plus personne n’osait se promener. Le trafic de drogue en avait pris le contrôle. « Dans les bâtiments où les ventes ont lieu, il faut montrer patte blanche. Les résidents se font contrôler pour entrer et sortir. Ils ne peuvent pas inviter d’amis ni se faire livrer », décrit Marcelo Chaparro. « Les gens vivent dans la crainte, pour eux et leurs adolescents, de peur qu’ils se fassent recruter. En quelques années, six jeunes de Font-Vert ont été tués dans la cité, avec parfois leurs cadavres laissés dans la rue. Et il n’y a eu aucune cellule de crise psychologique, ni d’aide aux familles. »





Les jardins redonnent vie à cet environnement hostile. Max en a été l’un des pionniers. « C’est dommage qu’on ne puisse pas manger du bio m’a lancé un jour mon épouse », se souvient-il. Il s’attaque alors à un petit carré de friche dont personne ne sait si elle appartient à l’office HLM ou à la SNCF, et se met à planter. « Mon grand-père m’a tout appris pendant les vacances en Algérie, ça c’est une richesse ! » Autour, les carcasses de voitures et de scooters brulés jonchent ce qui reste de pelouses ou d’esplanades. « Rien qu’ici, j’ai ramassé 14 carcasses de scooters ! ». Pendant que ce premier jardin clandestin prend racine, un autre événement fondateur se produit : une visite à Détroit, aux États-Unis, où l’agriculture urbaine fleurit sur les ruines de la crise économique et sociale, va largement inspirer l’équipe du centre social du quartier (lire aussi notre reportage). Pourquoi ne pas récupérer ces espaces publics délabrés pour en faire des potagers familiaux ?

« Tout ce qui est produit chimique, on n’en veut pas »


En 2013, un premier jardin pédagogique, utilisé par les enfants de l’école voisine, est aménagé par des bénévoles du centre social devant la mosquée. Les jardinières sont en pierre, pas en bois. « On fait tout en pierre. Le bois, c’est comme à Harlem, les guetteurs le prennent pour le brûler et se réchauffer en hiver », explique Fathi Chaker, l’un des jardiniers du centre social. Les habitants intéressés s’inscrivent sur une liste pour cultiver l’une des futures parcelles prévues. Mais le sort d’une aire de jeu voisine, délabrée et l’abandon durable dont souffre la cité, laissent la majorité sceptique. D’autant que les tractations avec le bailleur social et la mairie de Marseille – qui refuse de céder les terrains qui lui appartiennent – s’éternisent. Le centre social et le petit groupe d’habitants portant le projet tiennent bon. Ils vont décrocher un financement – 120 000 euros – des collectivités locales, du bailleur et de la Caisse des allocations familiales [2] Avec l’appui d’un ingénieur de l’Université de Provence, Maurice Monnier, d’une paysagiste et d’une petite entreprise d’élagage locale, ils vont réussir à mener leur projet à terme.






Les terrains sont peu à peu viabilisés, non sans quelques surprises. « Lors du premier chantier, nous sommes tombés sur une planque de drogue en creusant. À part ça, nous n’avons pas eu vraiment de problèmes », raconte Marcelo. En juin 2015, les premiers jardins sont inaugurés. Chaque famille, locataire de la cité, qui souhaite en avoir l’usage doit signer un bail avec l’office HLM et s’acquitter d’une cotisation annuelle de 20 euros pour payer l’eau, fournie par une fontaine collective. « Si une parcelle n’est pas entretenue pendant trois mois, elle est retirée à la famille qui en a l’usage », explique Céline Ciupa, responsable du secteur enfance et famille au sein du centre social. Les usagers des jardins se réunissent en assemblée générale trimestrielle. Les semences sont achetées à l’association Kokopelli. « Tout ce qui est produit chimique, on n’en veut pas. Ici on veut de l’authentique », sourit Max. Un calendrier des meilleures saisons pour planter est cloué sur le local en bois édifié pour ranger les outils. Les dégradations ont été rares. « On s’attendait à plus de problèmes de voisinage », confie la salariée de la maison des associations.

« Les gens ont retrouvé une estime de soi »


Un an plus tard, le bilan paraît très positif. « Cela a créé un vivre ensemble réel. Les gens ont retrouvé une estime de soi. Et cela a apaisé le climat avec les réseaux de trafiquants. Ce n’est plus un endroit où on peut faire tout et n’importe quoi », analyse Marcelo Chaparro. Des échanges entre jardins urbains s’organisent. Les habitants du sud de Marseille – des quartiers « riches » – ont été surpris de découvrir l’ampleur des potagers de Font-Vert, « la plus grande parcelle familiale en pied d’immeubles de France », se réjouit-on. Les jardins contribuent aussi à alléger un peu les modestes budgets des ménages. Un ancien garagiste vient ainsi de récolter 15 kg de fèves. À 2,5 euros le kilo en grande surface, l’économie n’est pas anodine pour ces familles dont beaucoup perçoivent les minimas sociaux. « En été, plus besoin d’acheter des légumes ! », se réjouit Max. « Nous ne pouvons plus seulement faire du lien social, il faut penser les aspects économiques », souhaite Marcelo. Un projet de coopérative d’agriculture urbaine est sur les rails, pour que les familles puissent en tirer quelques revenus, via les réseaux d’économie solidaire.

Reste un problème : apaiser également les relations avec la police. Le 24 février dernier, Fathi Chaker, le jardinier du centre social, s’est fait tabasser par des agents de la Brigade anti-criminalité. Il travaille alors dans l’un des jardins grillagés quand il aperçoit un individu caché dans un grand bac, à l’intérieur. « Je l’ai pris pour un toxico ». Il l’interpelle et lui demande de partir. L’homme est en fait un policier en civil en planque. Il appelle ses coéquipiers. Un attroupement se forme. « Ils insultaient tout le monde, même les mamies », témoigne le jardinier, qui écope d’un coup de poing, est plaqué au sol et embarqué au commissariat pour une garde à vue de 12h. Lui et son employeur, le centre social, ont porté plainte. L’affaire est en cours. « Ils font des descentes, insultent les habitants et frappent des jeunes. Mais quand on les appelle pour un problème, ils ne viennent pas. Cela laisse penser que parce qu’on est pauvre, on n’a pas les mêmes droits que tous les Français », s’agace Marcelo.

Sur le barbecue de Max, merguez et chipolatas sont bientôt cuites. Le rosé de Provence scintille sous le soleil. Il envisage d’installer des panneaux solaires sur son cabanon. Un TGV passe, dominé par la cité voisine, de l’autre côté des voies, dont les appartements ont vue directe sur les jardins . « Les habitants d’en face m’ont dit « tu as changé le monde ». On va déjà changer Font-Vert, le monde on verra après », rigole-t-il. Une coccinelle se pose sur une pousse. « C’est bon signe ! »

Texte : Ivan du Roy

Photos : Nathalie Crubézy / Collectif à-vif(s)

Photos, dans l’ordre d’apparition :
- Les jardins familiaux de Font Vert
- Max dans son « coin de paradis »
- Un quartier enclavé entre TGV, voie ferrée régionale et route nationale
- Ahmed, jardinier locataire
- Échange de semences et de jeunes pousses
- Entraide et travaux collectifs
- Travaux de viabilisation et inauguration (juin 2015)


Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Médias de proximité, soutenu par le Drac Île-de-France.

 

 

 

 

 

 

Notes

[1Voir les statistiques sociales du « Quartier Prioritaire Bon Secours Les Rosiers Marine Bleue Grand Saint Barthélémy Saint Jérôme » et de ses 25 000 habitants.

[222% par le bailleur social (Logirem), 21% par la ville de Marseille (Les Républicains), 20% par le Conseil régional (alors à majorité de gauche), 20% par le Conseil général (PS) et 17% par la Caisse des allocations familiales.



Source :  https://www.bastamag.net/Quand-l-ecologie-populaire-permet-de-lutter-contre-la-desesperance-sociale-et

lundi 21 août 2017

Les blessures ouvertes du Rif

On a reçu ça : 

"Un texte que je trouve de haut niveau sur cette histoire du Rif marocain qui vont fournir entre autres les soldats de Franco comme de l'armée de Delattre de Tassigny, à priori (je n'ai pas vérifié !)

Et tout ça, c'est le lieu constant d'une résistance à Mohamed VI
Bref, je vous invite à lire ce texte !

S."


Les blessures ouvertes du Rif


  • 7 août 2017
Hisham Aidi, professeur à Columbia University (School of International and Public Affairs) revient sur l'histoire du Rif depuis les années 20, et de sa famille, pour éclairer les enjeux des affrontements actuels.


Des couvre-feux, des barrages routiers, des points de contrôle sur les autoroutes menant à Al Hoceima au nord-est du Maroc, des quartiers entourés de camions militaires, la police qui s’en prend physiquement aux manifestants, des arrestations massives, des militants enlevés dans les rues : depuis le 26 mai – le premier jour du Ramadan – la ville d'Al Hoceima a été le théâtre d’un chaos continu, qui a atteint son paroxysme lors d’une journée d'affrontements sanglants le 26 juin dernier, que l'on appelle désormais l'Eid noir de 2017. Les tensions sont vives dans le Rif avec d’intenses manifestations depuis octobre 2016 suite au décès aux mains de la police d’un jeune vendeur de poissons, écrasé dans un compacteur de déchets alors qu’il tentait de récupérer ses marchandises confisquées. Une sorte de trêve a depuis été négociée à la mi-mai lorsqu’une délégation ministérielle s’est rendue dans la ville d'Al Hoceima en promettant divers projets de développement.

Or le 26 mai, date à laquelle Abdelkrim Al Khattabi – fondateur de la République du Rif – s'était rendu aux Français en 1926, est tombé cette année un vendredi. En début de matinée, des milliers de jeunes se sont rassemblés dans les villes du nord-est du Maroc, brandissant des drapeaux de la république et des pancartes affichant le portrait d'Abdelkrim. Anticipant les problèmes à la veille du Ramadan, le gouvernement de Rabat avait transmis aux imams de la région du Rif le même sermon préventif et quiétiste du vendredi. Lorsque Nasser Zafzafi, impétueux et éloquent leader des manifestants, est entré dans la mosquée principale d'Al Hoceima, l'imam était déjà à la moitié de son sermon intitulé « La sécurité est une bénédiction », mettant en garde les jeunes marocains contre l’appel à la protestation diffusé sur le net et dénonçant les manifestants comme des fauteurs de troubles. Au moment où l'imam marqua une pause, Zafzafi prit la parole, l’accusant de charlatan parrainé par le régime. « Qu'est-ce que fitna peut bien signifier quand nos jeunes ont peu à manger ? » « À qui appartiennent les mosquées ? À Dieu ou au gouvernement ? »

L'imam n'a jamais pu terminer son khutba. Zafzafi a fait son propre sermon face à une foule rassemblée à l'extérieur de la mosquée. Des affrontements de rue ont éclaté entre les manifestants et les forces de sécurité, alors que ces dernières tentaient d'arrêter Zafzafi et son entourage pour « entrave… à la liberté de culte ». Les protestations et les sit-in se sont rapidement répandus dans le nord et dans les principales villes du centre du Maroc. Des milliers de personnes ont traversé le pays en chantant: « Reste en paix, Abdelkrim, nous continuerons ta lutte ! » Le lundi matin suivant, le ministère de l'Intérieur a annoncé que Zafzafi et des dizaines de militants, artistes et journalistes avaient été arrêtés.

Il y a à peine une décennie, une pareille tournure d'événements - des milliers de manifestants à l'échelle nationale brandissant des drapeaux pan-berbères et clamant «Vive le Rif !» - aurait été difficile à imaginer. Depuis l'avènement de l'islam et la première vague de migration arabe au VIIIe siècle, le Maroc est un melting pot entre Berbères et Arabes, tribus arabes adoptant des langues berbères (Tamazight) et Berbères devenant arabisés. Bien que les données officielles du recensement ne soient pas disponibles, les chercheurs estiment que 45 à 50% de la population marocaine parle aujourd'hui une variante du berbère en première ou en deuxième langue. Les communautés de langue berbère sont concentrées dans le nord-est du Rif, l'Atlas central et les régions sud du Sous, parlant Tarifit, Tamazight et Soussi. Mais en raison de l'emplacement géostratégique du Rif et de son passé colonial distinctif, le Nord a, depuis que le Maroc a gagné son indépendance en 1956, une relation antagoniste avec le gouvernement marocain plus que toute autre région amazigh (ou berbère). De 1923 à 1926, le Rif fut brièvement un état indépendant : la République du Rif a été le premier et unique Etat berbère indépendant dans l'histoire moderne, gouverné par Abdelkrim Al Khattabi, avant de tomber sous la domination coloniale espagnole. Et contrairement aux Français qui ont mobilisé dans leurs territoires nord-africains le nationalisme berbère contre le nationalisme musulman arabe, la politique espagnole dans le nord du Maroc a cherché jusque dans les années 1950 à contrer le nationalisme berbère avec le panarabisme et l'islam, en envoyant des élites locales pour étudier au Caire, éveillant ainsi un long soupçon que les dirigeants de Rif constitueraient une cinquième colonne Nasseriste. Après l'indépendance, des décennies de répression et d'abandon économique ont contribué à renforcer le nationalisme du Nord et cristalliser ainsi le souvenir de la République du Rif. Le Rif - la « question berbère » plus largement - reste une question urgente pour la politique marocaine et un défi pour le régime marocain.

Ma grand-mère, Yema, comme nous l'appelons (« mère » dans la langue Tarifit du nord du Maroc), a vu le jour en même temps que la République du Rif. Son père, M'Hamed et sa mère, Tahera, sont tous deux nés à la fin des années 1800 à Ajdir, un village situé au sud de la ville portuaire d'Al Hoceima. Les deux étaient membres de la tribu Aït Ouriaghel, qui a produit Abdelkrim, le fondateur de la République du Rif, et M'Hamed se confiait régulièrement au leader Rifain. Dans leur jeunesse, mes arrière-grands-parents décampaient périodiquement d'Ajdir à Tanger (300 kilomètres à l'ouest), lorsque des violences éclataient entre tribus ou face aux intrusions espagnoles, et revenaient sitôt que la situation se calmait. Ma grand-mère est donc née dans la kasbah de Tanger en 1922. Sa mère était arrivée à Tanger en 1910, fuyant les troupes espagnoles en maraude. Mais lorsqu’Abdelkrim déclara la république indépendante en 1923, Tahera et sa fille de 9 mois sont retournées au Rif.

Les Espagnols ont été présents dans le nord du Maroc depuis la conquête de Melilla en 1497. Les Rifains s'étaient élevés contre la domination espagnole en 1893 et ​​1909, sans grand succès. C’est alors qu’Abdelkrim fit irruption. Descendant d'un proéminent juriste rifain, maîtrisant l’espagnol, l’arabe et le Tarifit, Abdelkrim travaillait comme journaliste pour « La Telegrama del Rif » à Melilla lorsqu’il décida de mobiliser sa tribu Aït Ouriaghel dans une révolte contre les Espagnols.

Le 22 juillet 1921, lors d’une bataille épique, les combattants d'Abdelkrim ont infligé une défaite cinglante aux forces du roi Alfonso XIII, tuant 13 000 soldats espagnols et regagnant le nord-est de l'Espagne. La bataille d'Annoual restera gravée dans les annales de l'histoire militaire comme un succès étonnant, marquant la naissance de la guérilla moderne. Che Guevara et Mao Zedong saluèrent Abdelkrim en tant que révolutionnaire du Tiers Monde, et on dit même que la défaite de Ho Chi Minh en 1954 contre Dien Bien Phu aurait été inspirée par Annoual.

En février 1923, Abdelkrim déclara la République du Rif (Jumhuriyat al-Rif), un état berbère avec sa capitale à Ajdir, s'étendant de la périphérie de Tanger jusqu'à la banlieue de Melilla. Yema et Tahera sont alors retournées à Ajdir. Les femmes chantaient et ululaient tandis que les prisonniers espagnols défilaient dans les rues. Le drapeau rouge et blanc rifain flottait au-dessus des bâtiments. Les bienfaiteurs sont allés voir Abdelkrim à l’« Oficina », son nouveau quartier général. Les femmes qui l'ont rencontré disaient de lui qu'il avait un regard bienveillant et de belles mains douces. Le père de Yema, de lien de parenté avec le président, a ramené sa famille à Ajdir afin de témoigner de l'histoire. Les 500 000 locuteurs Tarifit  du nord du Maroc, longtemps tournés en dérision par les Européens et les Arabes qui les considéraient comme sauvages et barbares (le mot Berbère est dérivé du grec « bárbaros », et du mot arabe « barabira » signifiant entre autre « barbare »), avaient désormais leur propre pays, avec une armée et même une monnaie (le Rifain). Inspiré par Ataturk de Turquie, Abdelkrim consolida les diverses tribus du Rif en une nation, en créant un système routier reliant les différentes régions, une bureaucratie avec un système fiscal à trois volets ainsi qu’une assemblée nationale. Il aurait dicté de mémoire une Constitution de 40 articles à ses scribes. Selon nos aînés, après la bataille d'Annoual, le Rif était le seul coin du monde musulman qui n'était pas sous domination coloniale.

Abdelkrim était très populaire dans tout le monde arabe et au-delà, jusqu’à Delhi. Les musulmans étaient fascinés par ce guerrier endurci, qui parlait de solidarité pan-islamique et dont l’ascendance remonte à Omar ibn Kattab, compagnon de haut rang du Prophète. La gauche européenne, charmée par ce maître hispanophone qui a refusé de conquérir Melilla, et qui a déclaré être « anti-impérialiste et non anti-espagnol ». Abdelkrim a même captivé le public américain ; le révolutionnaire en turban fut élu « homme de l'année » par le Time magazine en 1925. Pourtant, malgré tous ses appels aux principes wilsoniens, Abdelkrim n’a pas su obtenir le soutien du président Coolidge. Les grandes puissances n’ont pas reconnu la République du Rif. L'administrateur colonial français du Maroc, Henri Pétain, craignait que la République indépendante du Rif ne se développe davantage vers le sud et menace le Maroc français, où régnait un sultan marionnette. Aussi, en 1925, la France et l'Espagne ont uni leurs forces contre la république nouveau-née. C'est alors que M'Hamed a envoyé à nouveau sa femme et sa fille dans la zone internationale de Tanger.

Voici comment Yema racontait l'histoire : c'était le printemps 1925, la neige fondait des branches des cèdres et les avions espagnols et français parcouraient les nuages ​​au-dessus du mont Annoual lorsque ma grand-mère et Tahera ont fait le voyage d'Ajdir à la ville portuaire d'Al Hoceima et embarqué à bord d'un navire pour Tanger. (M'hamed, alors messager d'Abdelkrim, est resté pour aider son président qui essayait d'unir les diverses tribus du Rif contre les Espagnols).

Le roi Alfonso XIII donna l’instruction à ses chefs militaires - dont un jeune colonel nommé Francisco Franco - d’utiliser du poison et du gaz innervant. L’objectif, selon le monarque, était clair : « l'extermination, comme celle des bêtes malveillantes, des Beni Urriaghels et des tribus les plus proches d'Abdel Karim ». Les Rifains étaient largement en infériorité numérique et dépourvus de moyens et en mai 1926 Abdelkrim s’est donc rendu aux Français. « Je me rends », aurait-il dit, « afin que mon peuple puisse continuer d'exister ». Yema, alors âgée de trois ans et sa mère étaient installées en toute sécurité dans la kasbah de Tanger entourées d'autres membres de la tribu Ouriaghel, quand la nouvelle de la capitulation d'Abdelkrim et de la mort de son père lui est parvenue. Les Français exilèrent le chef et sa famille sur l'île de la Réunion dans l'océan Indien, mais il finit par s'installer au Caire, où il mourut en 1963. Deux cousins ​​de Yema furent également envoyés à la Réunion. Franco continua quant à lui à consolider sa main-mise sur le nord du Maroc, puis recruta des milliers de jeunes Rifains pour combattre les républicains lors de la guerre civile espagnole.

De mon enfance dans les années 1980, je me souviens de ma grand-mère et de ses compères racontant des histoires sur l'exil d'Abdelkrim : quel cousin avait été envoyé à la Réunion, qui s’était installé au Caire, qui avait fini à Madrid ou à Barcelone, ou encore ce moment, à Ajdir, où Tahera avait tiré un coup fusil sur un intrus d'un clan rival, le frappant à la jambe. Puis, les plus jeunes parmi le groupe de femmes se levaient et se prêtaient au jeu des imitations : des imitations cinglantes de la religieuse espagnole qui leur enseignait l'espagnol quand elles étaient enfants, de la jeune mariée sournoise dont le derrière semblait ressortir autant que celui de sa mère et ainsi de suite. Ma grand-mère sortait alors le « bendir », un tambour rond, et menait la danse, laissant le bout de ses doigts se promener sur la percussion ; les autres se joignaient au rythme en frappant des mains. Puis le volume diminuait, et soit elle ou Khadouj (en Tarifit, les noms arabes reçoivent le préfixe affectueux « oush / ouj »: Khadija devient ainsi Khadouj, ou Amina devient Minoush) entamait un « mawal » (chant). Yema chantait magnifiquement bien les airs féminins des montagnes de Djbala et du Rif. L'une de ses chansons préférées, à propos de la guerre et de l'amour non-partagé, commence par la poudre à canon qui explose sur les collines de Chefchaoun, où les Rifains ont combattu les Espagnols. Un des couplets dit : « Je pleure pour les morts, car les blessés peuvent guérir ».

Les hommes aînés, dont beaucoup avaient passé leur enfance dans le Rif, se remémoraient aussi la guerre : les petites canettes de ce qui ressemblait à du lait condensé qui tombaient des avions, crachant une fumée qui pouvait rapidement aveugler ; le chant de leur enfance « Enfants de Dieu, cachez-vous dans les grottes, le poison de l'ennemi est à nouveau dans l’air ». Lorsque la famille élargie se rassemblait à l’occasion de la fête d’Eid, mon grand-oncle nous prenait à l'écart pour nous enseigner le Tarifit. Nous étions confus par cette langue étrangère, que seuls les plus de 60 ans semblaient comprendre, avec ses étranges sons non-arabes : « yetawen » (yeux), « mezoghen » (oreilles), « aghium » (pain), « meghnan » (têtu) et « aghiul » (idiot). Mais le milieu de la mémoire des femmes, que j’ai pu explorer jusqu'à l'âge de 13 ans, avec sa musique et son humour, était plus coloré et moins vantard. (S’il arrivait qu’une de ses filles prépare un mauvais thé, Yema disait « cela a le goût de ce qu’ils ont fait boire à mon père », une référence qui ne m'est devenue compréhensible que plus tard, lorsque nous avions appris que son père avait été empoisonné par un adversaire politique au moment où la République a périclité dans les luttes intestines tribales.

Un portrait en noir et blanc accroché dans la salle de séjour de mes grands-parents montre Yema dans son adolescence, vers 1938 : les cils relevés avec du kohl, les cheveux noirs tressés en deux longues tresses et des mèches courtes sur les côtés, avec un tatouage semblable à un mille-pieds - la  marque de l'Aït Ouriaghel, la plus grande tribu du Rif - qui descend le long de son menton. À l'époque, les filles du Rif portaient leurs cheveux tressés avec de courtes mèches de côté. Yema n'est jamais allée à l'école. Après la mort de son père au début des années 1930, elle devait aider Tahera à s'occuper des trois jeunes garçons. Elle concoctait des plats rifains pour eux : majaha, turda et zambo. Les garçons avaient des têtes rasées, à l'exception d'une fine tresse qui descendait dans leurs dos, qu'ils devaient couper s'ils voulaient fréquenter l'école Alfonso XIII. Dans Aïn Hayani, le petit village près de la plage de Merqala, Yema a rencontré mon grand-père Hamadi (qu’on appelait Vava, « père » en Tarifit), aussi issu de la tribu Ouriaghli, arrivé très jeune à Tanger en 1922.

Après la Seconde Guerre mondiale, Tanger est redevenue une zone internationale gouvernée par un comité de huit puissances occidentales et un tribunal mixte. Les Marocains étaient jusqu'en 1960 restreints aux zones indigènes : Medina, M'Salla, Dradeb et Aïn Hayani. Merqala Beach était un domaine où les Européens et les Américains interagissaient avec les indigènes. La crique était située au pied de la « montagne anglaise », nommée ainsi en raison des expatriés britanniques et américains qui y avaient vécu pendant des siècles. Au coucher du soleil, une fois les « Nazaréens » partis, Yema et ses amis, les ménagères, les vendeuses de blé et les cuisinières qui travaillaient pour les étrangers dans la colline, coinçaient le bout de leurs caftans dans leurs ceintures et plongeaient leurs jambes dans l’eau rocheuse à la recherche d’algues (un bon exfoliant pour la peau) et de pierres lisses pour les ablutions des prières. Les femmes européennes et marocaines se mélangeaient rarement, mais une femme en particulier du Café Miri, où les étrangers s’installent et fument du hachich, s'approchait régulièrement des Marocains ; une femme gaie et rouquine, mariée à un écrivain américain qu’on pouvait apercevoir pendant la journée marcher sur les falaises, un cahier à la main. « Jeannie », ainsi était nommée Jane Bowles, était intriguée par les femmes marocaines et inversement ; les femmes rifaines débattaient longuement si son surnom lui avait été donnée à cause de son amour du gin, ou parce qu'elle aurait vu le djinn. Drôle, parlant arabe et excellente mime - l’imitation est un talent très apprécié à Tanger - Jeannie est devenue proche des femmes du quartier. Souad, la belle-soeur de Yema, fut d’ailleurs engagée comme femme de ménage auprès de Paul Bowles pendant de nombreuses années.

Malgré le mythe de Tanger comme « ville de rêve », au cours de l'ère internationale, la population indigène de la ville était essentiellement apatride, confinée à des quartiers pauvres et ségrégués. Les locaux ont demandé la garantie et protection de leurs droits auprès d’une myriade de consulats dans la ville. Hamadi, mon grand-père, est devenu citoyen espagnol. Un jour, il fonda « Hispamaroc », une agence de voyage située à côté de l'Hôtel Rembrandt et en 1951 il ouvrit un restaurant, « Hamadi », qui reste le restaurant le plus ancien de Tanger. Yema, à son tour, est devenue la conciliatrice de la communauté, la messagère du pouvoir, la gestionnaire d'argent et la gardienne de notre mémoire. Elle empêchait les conflits conjugaux d'escalader et s'assurait que les enfants sans père ne connaissent jamais la faim. Son prestige a entretenu la réputation de mon grand-père et vice versa.

Après que le Maroc ait gagné son indépendance vis-à-vis de la France en 1956, il a été convenu que Tanger serait remis au gouvernement marocain - désormais sous la suzeraineté de Mohammed V - dans les prochaines années. Hamadi a rassemblé ses enfants autour du « tayfor » - la table basse à laquelle nous mangeons - et a déchiré son passeport espagnol: « Nous sommes maintenant Marocains ». La récompense arriva vite.

Les tensions couvaient dans le Rif, tandis que le parti islamique pan-arabe Istiqlal (indépendance) étendait son contrôle sur le Nord. Les dirigeants locaux ont mis en avant une série de demandes - y compris qu’Abdelkrim rentre d'exil et que la bureaucratie locale soit dotée de fonctionnaires berbères et de langue espagnole. Au Caire, Abdelkrim, entouré d'un contingent de nationalistes marocains, fonda l'Armée de Libération pour libérer le Maroc de tout contrôle espagnol et français, une organisation que l'Istiqlal et le roi considéraient comme une menace. Alors que des militants locaux rifains se faisaient arrêter et placés dans des centres de détention, Abdelkrim envoya une lettre au Premier ministre M'Barek Bekkai, lui demandant s'il dirigeait plutôt « un gouvernement ou un gang ».

Les protestations se sont révélées violentes. À la fin de 1958, la force aérienne marocaine a commencé à bombarder le Rif. En affirmant que l'intifada était coordonnée par Abdelkrim au Caire avec le soutien de Nasser - et vu le renversement récent des monarques égyptiens et irakiens - l'armée marocaine a répondu brutalement par une politique de la terre brûlée. Dirigé par le prince Hassan, les militaires ont sévi en 1959, en utilisant du napalm et mettant ainsi le feu aux maisons et champs de blé, tuant 10 000 personnes. Les photographies montrent le minuscule prince se pavanant dans les villages rasés, vêtu d’une chemise à rayures et d’une veste de velours, souriant, un fusil à l’épaule.

En 1960, le roi Mohammed se rendit au Caire pour se réconcilier avec Abdelkrim, s'adressant à lui comme à un « père » et l'invitant à rentrer au Maroc. Mais le monarque décéda peu de temps après et en arrivant au pouvoir en 1961, son fils, le roi Hassan II, s'allia aux États-Unis et se positionna contre l'Union soviétique et ses alliés arabes "radicaux" comme l'Egypte et la Syrie. Il publia une nouvelle Constitution, dont Abdelkrim a rapidement dénoncé l’absence de « contours démocratiques ». Hassan engagea également une politique consistant à isoler et à étrangler économiquement le Nord, en transférant les missions diplomatiques et les bureaux aériens de Tanger à Casablanca et Rabat et en orientant le tourisme et les investissements vers le Sud, mettant ainsi à genoux une région déjà appauvrie. Des dizaines de milliers de Rifains ont alors migré vers la Belgique, la France et la Hollande.

La peine a duré plusieurs décennies. Enfants, nous n'avions jamais compris pourquoi nous, en tant que peuple, nous avions été punis. N’était-ce précisément pas le Nord qui avait mené la lutte anti-coloniale au Maroc ? Or, les gens craignaient de parler ouvertement le Tarifit et personne n'osait nommer son fils Abdelkrim. Une nuit de janvier 1984, le roi Hassan II apparut brusquement à la télévision marocaine. Je me souviens, alors jeune garçon, de l'image en noir et blanc du souverain assis à son bureau, hargneux, agité. Le Rif s'était élevé à nouveau ; la jeunesse protestait dans plusieurs villes en raison des hausses de prix du sucre, de l'huile et de la farine. Lors d’un bref discours, le roi a lancé une série d'insultes contre les gens du Nord et, en reprenant une ancienne insulte coloniale, il a désigné les jeunes protestataires du mot « awbash » (sauvages) et a menacé de « faire sauter les maisons de leurs pères ». L’insulte « awbash » était scandée lors de rassemblements politiques et de matchs de football quand les équipes du Nord faisaient le déplacement au Sud. (Les habitants du Nord étaient également dénigrés comme étant « les enfants du roi Juan Carlos », qui ne connaissaient pas l'hymne national marocain, suite à quoi nous rétorquions en chantant une version sale de l'hymne national espagnol pour afficher notre (non)nostalgie pour la domination espagnole : « Franco, Franco, Quien tiene el culo blanco »).

En juillet 1999, Mohammed VI, fils d’Hassan, est monté sur le trône et a entamé une politique de réconciliation avec Tanger et la région du Rif. La désaffection dans le nord, autrefois espagnol, qui était alors une plaque tournante de production de cannabis et d'activités islamistes, de même que l'impasse de la question du Sahara occidental, ancien territoire espagnol, étaient toutes deux devenues un embarras pour le régime. À partir des années 1960, le régime avait mobilisé l'islamisme contre le nationalisme berbère et les mouvements de gauche, mais à la fin des années 1990, les fonctionnaires de l'État perdaient le contrôle des mouvements islamistes, qui défiaient ouvertement le trône. Le nationalisme berbère est alors devenu un moyen de contrer l'islamisme. Abderrahman Youssoufi, un important dissident rifain dont le frère avait été éliminé par Franco, a été nommé premier ministre en 1998.

Les mémoires très applaudies de Mohammed Choukri, « Le pain nu », décrivant son évasion du Rif à Tanger dans les années 1940, ont été interdites de publication en 1983 et rediffusées dès 2000. Amazigh, qui signifie « personne libre », a officiellement remplacé « Berbère » comme terme privilégié au sein du discours public. L'Institut royal de la culture amazighe a été fondé. Des livres ont commencé à apparaître sur « l'histoire taboue » du Nord et des magazines traitant des « femmes guerrières » du Rif étaient toujours plus diffusés. En janvier 2004, le régime a finalement établi une Commission de vérité et de réconciliation pour enquêter sur les violations des droits de l'homme qui se sont produites dans le nord-est ainsi que dans d'autres parties du royaume, au cours du règne de Hassan II.

En 2011, avec les révoltes arabes, le conflit s'est intensifié entre Imazighen et les islamistes d'Afrique du Nord. Des imams salafistes appelaient ouvertement à l'éradication des communautés non-arabes. Au Maroc, les imams des villages éloignés contraignaient les femmes à enlever leurs tatouages ​​au menton. Des fanatiques ont profané une sculpture Amazigh vieille de 8 000 ans dans les montagnes du Haut Atlas appelées « Plaque du soleil ». Les protestations ont éclaté à nouveau dans le Rif - si ce n’est que cette fois-ci, les militants locaux se lient avec leurs homologues à travers le royaume. Lors de manifestations à travers le pays, le drapeau pan-amazigh bleu, vert et jaune a été porté haut. Le palais a dévoilé de manière préventive une nouvelle constitution qui a promis la « décentralisation » et a consacré Tamazight comme « langue officielle de l'État ». En novembre 2014, le roi a déclaré avec force que les Marocains de toutes les ethnies sont égaux, « sans distinction entre Jibli, Rifains, Sahraoui et Soussi ». (Cette célébration publique de l'identité amazighe du Maroc et du « caractère africain » doit également être considérée à la lumière du récent retour du Maroc au sein de l'Union africaine et de ses efforts pour gagner en influence dans la région du Sahel et obtenir le soutien diplomatique des États subsahariens dans le conflit du Sahara occidental.)

Cette volte-face culturelle est vraiment étonnante. Aujourd’hui, on voit à travers le Maroc le script Tifinagh apparaître sur les panneaux routiers, les bannières et les bâtiments gouvernementaux. Les prénoms amazigh - Tilila, Kahina, Ayur - autrefois décriés, quand ils n’étaient tout simplement pas interdits, sont désormais à la mode parmi les Marocains de classe moyenne. (Ceux d'entre nous nés dans les années 70 et 80 ont reçu des noms égyptiens - Hisham, Rania, Amr - reflétant l'orientation de nos parents à l'époque.) Des festivals culturels amazighs sont maintenant organisés dans tout le pays. Le plus frappant, peut-être, est la résurrection d'Abdelkrim, maintenant exalté comme un héros marocain qui a combattu l'impérialisme espagnol et français. En déambulant dans les marchés de rue de Tanger, on aperçoit son visage sur des écharpes, des T-shirts et des porte-clés. Cap Radio, dans ses émissions en Tarifit, joue du « chaabi » et des chansons rap célébrant le leader. "Rif-Hop" est maintenant un genre musical en soi. Les filles d'Abdelkrim sont devenues des célébrités mineures, faisant des tournées à travers le pays pour parler d'exil et de réconciliation. Le révolutionnaire rifain devient lentement une icône culturelle, l’emblème d'un Maroc alternatif.

Et pourtant, les protestations dans le Rif continuent. Les militants qui se rassemblent régulièrement à l’« Oficina » à Ajdir - les ruines du bureau d'Abdelkrim - ont peu de patience pour les concessions culturelles et symboliques reçues jusqu'ici. Leurs revendications incluent l'abrogation d'un décret royal (dahir) de 1958 qui déclare le Rif comme zone militaire ; l'utilisation de la langue Tarifit dans l'administration locale ; une enquête sur la mort de Mouhcine Fikri, le pêcheur tué en octobre par les autorités et la mort de cinq jeunes manifestants dont les corps carbonisés ont été retrouvés dans une banque à Al Hoceima début 2011. Les investissements publics et les infrastructures figurent également sur la liste des exigences : routes et autoroutes pour sortir la région de son isolement ; universités, hôpitaux ainsi qu’un centre de traitement du cancer. (Le Rif connaît le taux de cancer le plus élevé du royaume. La raison parfois invoquée serait l'utilisation par l'Espagne de gaz moutarde en 1926.)

Toujours plus de manifestants exigent également le retour des restes d'Abdelkrim du Caire et sa commémoration en tant que personnage démocratique amazigh et non pas seulement en tant que symbole anticolonial. Au cours de la dernière année, les violences ont presque toujours éclaté alors que les manifestants tentent de planter le drapeau de la République du Rif sur un bâtiment et que la police intervienne. Si le drapeau tricolore pan-berbère peut être aperçu à travers le pays, le drapeau rifain rouge (inspiré de l’empire ottoman), avec son croissant et son étoile à six pointes, reste quant à lui un important point de discorde : le chef du parti socialiste marocain dit que le drapeau devrait être intégré à l'identité nationale ; d'autres politiciens y voient un signe de séparatisme et de républicanisme.

Mais l'image populaire du Rifain - longtemps considéré comme un mélange étrange d’origines africaines et Viking aux yeux verts, séparatiste, à peine islamique - change progressivement. Sur le plan culturel et linguistique, le Rif a depuis 1999 été largement intégré au royaume. En outre, la jeune génération de dirigeants du Rif est politiquement stratégique : plutôt que de parler en Tamazight ou en espagnol, d’évoquer les droits autochtones et les différences ethniques (comme les aînés peuvent l'avoir fait), les Hirak émettent maintenant leurs appels en arabe, demandent des droits et des services et relient leur mouvement à des luttes démocratiques dans le reste du monde arabophone. Leurs discours ont également tendance à être accompagnés de références religieuses. Tenant un Coran dans une main et flanqué du portrait d'Abdelkrim dans l’autre, Zafzafi parle des ancêtres berbères Masinissia et Jugurtha, des rois de Numidie et de la sagesse des compagnons du Prophète. En fait, c'est précisément son discours sur les mosquées où il conteste le contrôle par le gouvernement des institutions religieuses - un problème qui résonne largement - qui a provoqué l’actuelle répression. Ces prochains temps, des manifestations éclateront à Hoceima ou Nador au nord du pays et se répandront rapidement jusque dans les villes du sud, où un chant de solidarité s'élèvera « Wlad al Rif mashi awbash ! » (Les enfants du Rif ne sont pas sauvages) et « Êtes-vous un gouvernement ou un gang ? ». Le Rif constitue aujourd’hui l'épicentre et l’impulsion de la protestation politique au Maroc.

Yema n'a jamais appris à lire, ni l’arabe ni aucune autre langue. Elle aimait les émissions de télévision sur la vie océanique et était une fan de longue date de la série sous-marine de Jacques Cousteau. À l'école primaire, j’allais donc consulter les livres sur la vie marine et les lui lisais. Je lui indiquais différentes créatures et mentionnais leur nom en anglais ou en français, en lui demandant la traduction en berbère. Elle réfléchissait un instant et suggérait des mots : « gijdour », « bibet ». Je la regardais. Ses yeux verts s’illuminaient - elle inventait les mots. Qui sur terre aurait su comment dire « baleine à bosse » en berbère? Yema était tendre. Sa poche de tablier contenait un nombre infini de pièces de monnaie, de noix et de Smarties, les M&Ms britanniques. Lorsque les vents froids de l'Atlantique commençaient à souffler en novembre, elle pressait ses lèvres contre nos fronts pour voir si nous avions de la température. Mais elle avait aussi un côté dur. À Tanger, les conversations ont tendance à commencer par une houle de nostalgie : à quel point la ville se détériore, est envahie, n’est plus ce qu'elle était autrefois. Je n'ai jamais entendu Yema exprimer un soupçon de nostalgie, ni pour le Rif, ni pour la Zone Internationale, ni même pour les villas classiques italiennes sur le boulevard qui ont été rasées et remplacées par d’affreuses tours d’immeubles.

Lorsque j'étais un enfant, chaque mois de septembre, un gros sac d'amandes était livré à la maison de mes grands-parents, un souvenir de l’après-récolte de la famille d'Ajdir. Au cours des années, le sac avait progressivement diminué pour ne devenir qu’un petit paquet, mais Yema donnait encore à chacun une poignée de noix sucrées et croustillantes. Pendant des décennies, cela avait fonctionné comme un lien récurrent, voire ténu, à notre terre ancestrale. Lorsque le cœur de Yema a cessé de battre le 7 février dernier, le Rif revînt par grandes vagues. Durant les trois jours de deuil, des octogénaires aux barbes teintées au henné et des femmes aux noms comme Titem et Achoucha sont venus exprimer leurs condoléances. Ma grand-mère a été enterrée dans le cimetière de Sidi Amar surplombant la baie de Tanger. Sa pierre tombale est orientée vers le nord-est ; Gibraltar et le sud de l'Espagne se trouvent à sa gauche, les montagnes du Rif à sa droite. Une partie du dilemme identitaire Amazigh a toujours été de déterminer de quel côté s’orienter. La génération d'Abdelkrim regardait vers l'est, le Caire, puis vers la Mecque, pour le salut. Les générations suivantes se tournaient vers l'Espagne et la France, puis vers l'est à nouveau. Vers quelle direction les vivants doivent-ils se tourner ? Tant que Yema était en vie, nous n'avions pas eu à décider.

Version originale publiée dans The Nation :
 « Is Morocco Headed Toward Insurrection? »

Hisham Aidi

ha26@columbia.edu



Source : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/070817/les-blessures-ouvertes-du-rif

dimanche 20 août 2017

OGM - Le parquet et la défense des Faucheurs demandent la saisine de la Cour européenne de justice

Le parquet et la défense 

des Faucheurs demandent la saisine 

de la Cour européenne de justice


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https://www.ladepeche.fr/article/2017/08/17/2629384-des-centaines-de-soutiens-pour-le-proces-des-faucheurs-volontaires.html

Le procureur de la République de Foix, Karline Bouisset, a soutenu la "question préjudicielle" déposée par Me Guillaume Tumerelle, avocat des 21 Faucheurs volontaires qui devaient être jugés pour avoir, en septembre 2016, à Saint-Jean-du-Falga et à Pamiers, puis en mars dernier, à Foix, peint des bidons d'herbicides contenant du glyphosate. La défense estime, en effet, que le règlement européen autorisant la commercialisation des herbicides contenant le glyphosate et d'autres "co-formulants" ne respecte pas le principe de précaution, notion inscrite en droit français et européen. Me Tumerelle a donc demandé que le président du tribunal saisisse la Cour européenne de justice afin qu'elle réponde à cette question.

Le juge Hervé Barrié dira, le 12 octobre prochain, s'il répond favorablement à cette requête. Les Faucheurs volontaires, soutenus par des centaines de personnes, n'ont pas caché leur joie à la sortie du palais de justice face à ce soutien du ministère public. "Ce dossier local va donc devenir européen et, si la Cour européenne dit que le principe de précaution n'est pas respecté, alors cela voudra dire que les produits de Monsanto contenant du glyphosate ne pourront plus être vendus. Il reste encore beaucoup de travail mais nous sommes sur la bonne voie", a estimé Me Tumerelle.

Des centaines de personnes en soutien



Le comité de soutien, entre 100 et 150 personnes, est mobilisé depuis ce jeudi matin. D'abord rassemblé sous la Halle aux grains, le cortège a pris la direction des allées de Vilotte au son de la batucada. À midi, un stand de crêpe s'est mis en place pour ravitailler le cortège. Les soutiens sont arrivés à 13h30 devant le palais de justice, mais n'ont pu rentrer dans la salle d'audience, faute de place et par crainte des débordements.


Une action anti-OGM dans la nuit de mecredi à jeudi


Le rendez-vous était fixé à « 1 heure précise », dans la nuit de mercredi à jeudi, sur un parking jouxtant le lac de Thésauque, entre Nailloux et Gardouch . Une centaine de personnes a répondu à l’appel des Faucheurs volontaires qui, à la veille du procès ont voulu rappeler que leur premier combat est avant tout la lutte contre les organismes génétiquement modifiés (OGM).



Dans leur viseur : cinq parcelles d'essais OGM dans un champ de tournesol. En moins d’une demi-heure, les anti-OGM ont fauché les dites parcelles. « C’est vrai qu’à force, nous sommes devenus efficaces. Là, en plus, il y avait du monde donc c’est allé vite. Du coup, le temps de trajet a été plus long que le temps de l’action elle-même », ironise un Faucheur volontaire.

DENIS SLAGMULDER ET EMILIE LAURIA

Source : https://www.ladepeche.fr/article/2017/08/17/2629384-des-centaines-de-soutiens-pour-le-proces-des-faucheurs-volontaires.html

samedi 19 août 2017

"Jackie Herrou : « Le pouvoir condamne Cédric par vengeance »" et "Cédric Herrou réagit à sa condamnation"

 Deux articles aujourd'hui : le premier c'est la maman de Cédric Herrou qui donne son avis sur la condamnation de son fils et le second c'est Cédric qui réagit à cette même condamnation


Jackie Herrou : 

« Le pouvoir condamne Cédric 

par vengeance »



Entretien réalisé par Émilien Urbach
Mercredi, 9 Août, 2017
L'Humanité



Cédric Herrou a écopé, hier en appel, de quatre mois de prison avec sursis, pour « délit de solidarité » avec les exilés. Sa mère réagit.

Sa grand-mère, italienne, est passée par les vallées transfrontalières pour immigrer en France. Sa mère, elle, a connu les geôles nazies. Jackie Herrou se dit « écœurée » par la condamnation de son fils, Cédric, pour être venu en aide à ceux qui fuient les guerres et la pauvreté. L’agriculteur est condamné à quatre mois de prison avec sursis et doit payer, à la SNCF, 1  000 euros de réparation pour avoir tenté d’héberger, dans des locaux abandonnés appartenant à l’entreprise, des exilés africains. Ce verdict, qualifié d’« insupportable dérive politique de la justice » par la Ligue des droits de l’homme, suscite l’indignation. Europe Écologie-les Verts appelle à « amplifier le mouvement de solidarité » tandis que pour le Parti communiste français « c’est l’État qui doit être condamné, pas Cédric Herrou ». Celle qu’on surnomme « Mama Herrou » fustige, pour sa part, l’aberration d’un tel jugement, assurant qu’il n’entame en rien la détermination des habitants de la Roya.

Votre fils a été condamné hier à une peine de prison. Comment réagissez-vous ?

JACKIE HERROU En tant que mère, je suis soulagée, j’avais peur que ce soit pire, mais la réaction de la citoyenne est l’écœurement. J’ai l’impression que la justice a voulu contenter les dirigeants politiques en leur donnant un petit os à ronger. Cédric héberge encore de nombreux exilés chez lui. Ce sont pour beaucoup de jeunes mineurs qui doivent être pris en charge par l’État et qui ne le sont pas. La situation est aberrante. Le voilà condamné alors que les services de l’État lui demandent directement de pallier leur défaillance.

C’est-à-dire ?

JACKIE HERROU L’Aide sociale à l’enfance lui demande de prendre en charge les mineurs isolés qui arrivent chez lui. On demande à mon fils de les nommer, de faire des recherches sur leur identité, de les garder chez lui le temps que leurs services puissent monter dans la vallée pour les récupérer. Certains restent pendant plusieurs semaines. Il les nourrit, les loge, les soigne. Ils sont entièrement pris en charge par Cédric à la ­demande des services de l’État. Et le préfet le fait condamner en appel. C’est incompréhensible.

Le tribunal accuse Cédric d’agir de façon intéressée parce qu’il y aurait un caractère politique à sa démarche solidaire…

JACKIE HERROU Bien sûr que Cédric fait un acte politique. Mais ce n’est pas un politicien. Il fait de la politique au sens le plus noble du terme. Comment faire autrement ?

Un humaniste…

JACKIE HERROU Cédric est un garçon qui a toujours été très ouvert aux autres. Il a grandi dans le quartier populaire de l’Ariane, à Nice. Ses copains de jeux étaient des enfants de toutes origines. Je l’ai élevé comme ça. Cela ne m’étonne pas qu’ils viennent en aide aux gamins qu’ils croisent sur la route. Il faut voir dans quel état ils arrivent. Certains ont été torturés. C’est normal que Cédric en ait pris dans sa voiture pour les mettre à l’abri. Il ne le fait plus, d’ailleurs. Maintenant, ils viennent tout seuls. Ils savent qu’ils peuvent compter sur lui et sur les habitants de la Roya. Quand Cédric se lève le matin, il compte les nouveaux arrivants.

Pourtant, la police et l’armée quadrillent le secteur.

JACKIE HERROU Oui, et j’imagine l’agacement des autorités. Le déploiement de force dans la vallée de la Roya est impressionnant. Et ça leur coûte de l’argent... On parle de 60 000 euros par jour pour barrer la route des exilés. Il en arrive, malgré tout, tous les jours. 220 personnes sont encore hébergées chez Cédric. On peut comprendre que nos dirigeants soient un peu vexés. Ils essaient de faire passer mon fils pour un voyou ou un profiteur par vengeance.

Quelle conséquence pourrait avoir cette condamnation sur la population de la vallée ?

JACKIE HERROU Certaines personnes vont se réjouir. Les solidaires subissent régulièrement le harcèlement de quelques groupuscules hostiles à l’accueil des exilés. Ce week-end, le pare-brise de la voiture d’une bénévole a été cassé et ses pneus crevés, devant le domicile de Cédric. Mais, dans leur majorité, les gens sont accueillants et, même si les plus actifs commencent à ­fatiguer, la solidarité va continuer.

Source :  https://www.humanite.fr/jackie-herrou-le-pouvoir-condamne-cedric-par-vengeance-640229



Second article : 


Cédric Herrou réagit à sa condamnation

Cédric Herrou
Mardi, 8 Août, 2017
Humanite.fr
Aujourd’hui, en cour d’appel d’Aix, j’ai été condamné à 4 mois avec sursis et à verser 1000€ de dommages et intérêt à la SNCF.

Pour rappel, j’avais été arrêté en octobre 2016 pour « aide à l’entrée et au séjour de personnes en situation irrégulière ». Il n’y a eu aucune flagrance, et aucun passage de frontière d’octobre à ce jour. Nous nous étions installés dans des locaux de la SNCF, abandonnés depuis plus de 20 ans, avec un collectif d’associations dont Médecins du Monde et Amnesty International ainsi qu’une soixantaine de demandeurs d’asile. Notre revendication : la prise en charge des mineurs isolés par la protection de l’enfance, et permettre aux demandeurs d’asile d’accéder à leurs droits. A aucun moment il ne s’agissait de « cacher » ou de « dissimuler » ces personnes, mais bien au contraire de les montrer pour tirer la sonnette d’alarme.
Force est de constater qu’un an plus tard, la situation n’a pas changé et a même empiré. J’ai actuellement chez moi de nombreux mineurs isolés qui attendent en vain d’être pris en charge par l’Etat français, et des demandeurs d’asile coincés sur mon terrain, qu’on empêche systématiquement d’accéder à leurs droits. S’ils sortent de chez moi, ils sont sûrs d’être arrêtés et d’être reconduits directement en Italie, sans autre forme de procès. Il est grave que le département des Alpes Maritimes, pourtant frontalier à l’Italie, ne dispose d’aucune infrastructure destinée à l’accueil des migrants.
Tous ceux qui veulent me faire passer pour un militant d’extrême gauche, un activiste no border, n’ont rien compris à la situation ici. Il ne s’agit pas d’être pro ou anti-migrants. Les empêcher de passer la frontière est utopique, et tout simplement impossible : tous passent. C’est justement pour cela que nous demandons un contrôle de ces flux, d’éviter la clandestinité des demandeurs d’asile. Notre combat juridique est respectueux des lois de la République française. C’est une lutte légale et juste, à l’image de la France, nation des droits de l’Homme.
Mais ma condamnation ce matin montre bien les limites de l’indépendance de la justice française, et la manipulation politique qui se joue dans les tribunaux. Tandis qu’à l’heure actuelle des bateaux d’extrême droite naviguent sur la Méditerranée pour couler les bateaux des ONG, on incrimine un paysan qui se substitue à la carence de l’Etat. 
Nous alertons Monsieur le président de la République sur les dérives actuelles face au non-respect du droit d’asile dans le département. 
Je n’ai pas le choix de continuer car je considère que c’est mon devoir de citoyen de protéger des personnes en danger. La menace d’emprisonnement ne saurait entraver la liberté que je défends.

 Source : https://www.humanite.fr/cedric-herrou-reagit-sa-condamnation-640248

vendredi 18 août 2017

"Lettre ouverte de la présidente d’ATD Quart Monde au directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles" et "En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté"


Lettre ouverte de la présidente 

d’ATD Quart Monde au directeur 

de la rédaction de Valeurs Actuelles






Suite au dossier de Valeurs actuelles intitulé « Les assistés : comment ils ruinent la France », paru le 29 août 2016, ATD Quart Monde a envoyé une lettre ouverte au directeur de la rédaction du magazine afin de corriger les préjugés.


Montreuil, le 1er septembre 2016

M. Yves de Kerdrel
Directeur de la rédaction – Valeurs actuelles
 24, rue Georges Bizet, 75116, Paris

Monsieur le directeur de la rédaction,

Je découvre avec consternation les articles que vous venez de publier sur papier et sur Internet, intitulés « Profession : assisté ! » et « Voyage au pays des 1 001 allocs ». Les propos tenus sont presque tous erronés. Ils alimentent des discours anciens et trompeurs sur les personnes confrontées à la pauvreté.

Votre comparatif SMIC-RSA qui veut montrer que « les bénéficiaires de prestations sociales sont souvent bien mieux traités que ceux qui travaillent chaque jour » est faux. C’est le contraire qui est vrai : une famille qui travaille perçoit au moins 500 euros mensuels de plus qu’une famille sans emploi.

Vous écrivez que la CMU-C est « fréquemment piratée ». Savez-vous que la fraude à la CMU-C s’élève à 700 000 euros par an selon le Fonds CMU, pour environ 5 millions de bénéficiaires ? Cela équivaut à une fraude annuelle moyenne de 14 centimes par bénéficiaire. Vous parlez de fraude « massive »…

Vous écrivez que « le RSA est l’aide sociale la plus fraudée (70 % des cas) ». La fraude au RSA concerne en réalité moins de 1% des allocataires et s’élève à moins de 40 euros par foyer et par an, pour un total de 100 millions d’euros en 2014. La fraude fiscale atteint 3,18 milliards d’euros.

Des allégations telles que « la France est devenue la patrie mondiale de l’assistanat », « les prestations sociales encouragent à gagner plus en travaillant moins », « la France, championne du monde de la création d’impôts et de taxes », « les bénéficiaires ont des droits mais aucun devoir », « un assisté peut dissimuler un fraudeur », « une telle générosité attire les plus démunis de la planète », « les demandeurs d’asile sont choyés » et « des étrangers qui n’ont jamais travaillé en France touchent des retraites plus élevées que des millions de petits retraités » sont des discours erronés que nous décortiquons en détail, aux côtés de 109 autres, dans notre livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, dont je me permettrai de vous adresser la troisième édition à la fin de ce mois.

La question est de savoir si les pauvres sont victimes ou coupables de leur situation ? La réalité est qu’ils sont doublement victimes : ils sont confrontés à une vie très difficile et en plus ils sont jugés par les autres. Les propos que vous tenez aggravent leur exclusion.

Je vous prie de recevoir, Monsieur le directeur de la rédaction, mes meilleures salutations.

Claire Hédon, présidente


Source : https://www.atd-quartmonde.fr/lettre-ouverte-de-claire-hedon-presidente-datd-quart-monde-a-yves-de-kerdrel-directeur-de-la-redaction-du-magazine-valeurs-actuelles/






Prix : 5,00 
224 pages


Un livre pour tous les citoyens curieux de comprendre les grandes questions qui agitent nos sociétés, au-delà des apparences et des discours faciles. Cette nouvelle version entièrement mise à jour et augmentée permet de démonter point par point une centaine d’idées reçues sur la pauvreté.

description 
ATD Quart Monde a gagné en 2016 une bataille menée depuis sept ans : la précarité sociale est devenue un critère de discrimination dans la législation française. Ce petit manuel de désintox y a notamment contribué, mais il reste encore beaucoup à faire pour combattre les préjugés, décrypter les mécanismes à l’œuvre et proposer des alternatives.

Plus la crise économique et sociale s’accentue, plus les idées reçues sur les pauvres se répandent. Plus cette crise est présentée comme une catastrophe naturelle, plus ils sont convoqués au tribunal de l’opinion publique : s’ils sont pauvres, ce serait « de leur faute ». « S’ils sont à la rue c’est qu’ils l’ont choisi » ; « La vraie vie, ce n’est pas l’assistance, c’est la réussite des plus aptes » ; « D’ailleurs, s’ils voulaient vraiment chercher du travail, ils en trouveraient »…

Élaboré pour être accessible à un large public et intégralement mis à jour, ce manuel déconstruit des préjugés actuels et répond à 117 idées reçues dont une trentaine inédite. De nouveaux éclairages et des points de vue continuent d’en faire un outil indispensable pour combattre la pauvreté et l’exclusion. Chiffres, documents officiels et travaux de chercheurs à l’appui, ce livre montre que la stigmatisation des pauvres repose non sur des faits avérés mais sur des discours qui masquent les véritables causes de la misère.

extrait 
(Extrait de la préface par Costa-Gavras)

L’humiliation est une chose insupportable

Ma mère me disait souvent : « N’oublie jamais que ceux qui sont repus ne croient pas ceux qui ont faim. » Nous sommes des millions à être repus dans le monde et nous tournons le dos à ceux qui connaissent la précarité et la pauvreté. Ce livre décrit en détail tous ces moments auxquels nous leur tournons le dos et les arguments erronés que nous utilisons.

Avant de réfléchir à la manière dont on peut aider à changer la situation d’une personne, il faut commencer par la respecter et par respecter ses besoins. C’est le premier pas, le plus important et celui que l’on fait rarement. C’est à ce respect qu’invite ce livre, de manière détaillée et surprenante par tout ce qu’on y apprend. Lorsque je l’ai lu, j’ai été surpris et bouleversé.

Notre incapacité personnelle à changer les choses et à résoudre les difficultés qu’affrontent les pauvres nous rend très négatifs, sinon méchants. Se retourner contre eux devient alors comme une consolation. « Ce n’est pas de notre faute, c’est de leur faute à eux », pensons-nous. Il faut au contraire sortir de cette logique qui est très humaine mais erronée. C’est pour cela que je parle avant tout de respect inconditionnel. De ce respect peuvent découler beaucoup de choses.

Dans mon enfance, j’ai vécu des choses très dures. Mon père était engagé pendant la guerre avec le Front de libération nationale fondé par le parti communiste. Quand la monarchie est revenue en Grèce après-guerre, les gens qui faisaient partie de la petite classe moyenne comme nous ont perdu leur travail. J’étais alors adolescent, je prenais conscience de la vie et des choses. J’ai ressenti tout le mépris et le rejet que ma famille suscitait, comme si les gens nous disaient : « Laissez-nous en paix, dans notre tranquillité de repus », même des gens à qui nous ne demandions rien.

La pire chose que les pauvres doivent ressentir, en dehors des manques matériels, c’est certainement l’humiliation. Le mépris que l’on vous porte pour une situation que vous n’avez pas choisie est une chose insupportable.


Source : https://www.atd-quartmonde.fr/produit/en-finir-avec-les-idees-fausses-sur-les-pauvres-et-la-pauvrete/