« On devient victime
une deuxième fois » :
de la responsabilité de la presse
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En s’installant en Afghanistan en 2021, Elise Blanchard découvre l’impact de la sécheresse sur le pays. Alors qu’elle se rend dans un camp de réfugiés, la majorité d’entre eux lui explique avoir quitté leur domicile suite à la sécheresse qui a sévi à partir de 2018. « Je m’attendais à ce qu’on me parle de la guerre, mais non, c’était la pauvreté, la sécheresse. Alors c’est un sujet que je me suis promis de faire en profondeur. »
Elle découvre que les fillettes sont parmi les premières victimes. Vendues en mariage pour permettre aux familles de survivre. Dans la province de Badghis où 95 % de la population dépend directement des cultures pluviales et de l’élevage, près de la moitié des jeunes filles sont mariées avant leurs 18 ans. Parfois fiancées à un mois, les fillettes sont vendues pour permettre aux familles de payer leur dette et de se nourrir. Une situation qui les expose à des grossesses à la puberté et souvent à des violences domestiques.
« Je savais que ça existait. Mais ça a été particulièrement dur. J’avais couvert les violences domestiques, les frappes aériennes, la malnutrition, les morts de femmes et d’enfants par manque d’accès à une clinique ou à une sage-femme. Mais ce qui a été incroyablement difficile, c’est de voir l’impact psychologique sur ces fillettes. C’était un truc que dans leurs regards. »
« L’Afghanistan, c’est plein de douleurs pour les femmes et les filles », explique Elise Blanchard après y avoir vécu sept ans. « C’était ma maison. » Alors comment se positionner, entre un pays que l’on souhaite comprendre, et un régime taliban violent ? « J’ai voulu mettre en avant des sujets qui n’étaient pas forcément couverts, montrer la complexité de l’Afghanistan. En sachant que je ne comprendrais jamais tout. Mais j’ai voulu amener de la nuance, montrer tous les oxymores, toutes les contradictions qui composent le pays. » Une ambivalence qui traverse son livre Dans la maison d’un taliban, où elle fait le récit du quotidien qu’elle a partagé avec une famille talibane.
Pour cela, il est essentiel selon elle de raconter le sort de ces enfants dans leur ensemble. Ne pas décorréler un mariage d’une situation économique et climatique. « L’idée était de montrer tout le processus dans une seule expo. Montrer la sécheresse, les fillettes, les montrer avant de partir chez leur mari. Lorsqu’elles ont encore vraiment cette innocence d’enfant. Et aussi les montrer après, quand elles y pensent. C’était réellement inclure différents lieux, les villages, les camps de déplacés, les villes… un ensemble. Pas juste un mariage. »
De la même manière, elle insiste sur le besoin de sortir de l’image préconçue. Les hommes mariés, par exemple, ne sont pas forcément très âgés, parfois même mineurs. « Ce n’est pas dire que ce n’est pas un problème dans ce cas-là, mais c’était essayer de montrer qu’il n’y a pas un cas unique. » Plutôt que de suivre quelques familles, Elise Blanchard a d’ailleurs préféré en inclure le plus possible, pour exposer l’ampleur du phénomène dans sa diversité.
Au cœur de la série de photos, les fillettes. Des regards qui retiennent l’attention au milieu des images de paysages asséchés. « C’était rentrer dans leur intimité, les voir dans leur vie de tous les jours. Ce sont des filles qui jouent, qui ont des vies, qui vont étudier le Coran. J’ai passé beaucoup de temps avec elle. Et c’est comme ça qu’on voit l’impact psychologique. »
Les photos se gardent de pointer du doigt les parents, à qui Elise Blanchard accorde aussi une place. « Une mère me disait : ‘Comment est-ce que vous pensez qu’une mère puisse vouloir faire ça ? Une autre m’a dit : ‘J’aurais préféré la voir mourir que de l’imaginer vivre avec ce vieil homme.’ » Le souvenir aussi d’un père qui lui montrait les photos de ses filles vendues en mariage à 7 et 9 ans.
« Il n’avait pas l’argent pour aller les voir, et il s’est mis à pleurer. Voir un homme afghan pleurer, ça ne m’est pas arrivé beaucoup. Et il me disait : ‘J’ai dû sacrifier une de mes filles pour sauver le reste de la famille.’ »
Avec sa série, Elise Blanchard place le dérèglement climatique au cœur de Visa pour l’Image à travers des photographies où l’humain occupe l’objectif. Elle démontre plus que jamais comment les femmes et les enfants sont en première ligne.
La série « Afghanistan, les fillettes
vendues pour survivre aux sécheresses » est à voir au Couvent des
Minimes jusqu’au 13 septembre.
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Pour voir sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=glCEAcFTQi4&t=3s
Source : https://madeinperpignan.com/fillettes-vendues-mariage-secheresse-elise-blanchard-afghanistan/
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur l’anniversaire de son fils Walid, son diplôme de fin d’année et les raisons pour lesquelles il n’a pas voulu quitter Gaza.
12 août 2026
Gaza-ville, juillet 2026. Rami et Walid Abou Jamous lors de la cérémonie de remise de diplôme de fin d’année.Dimanche 9 août
Le samedi 1er août, Walid a fêté ses cinq ans. Cette fois-ci, on a pu lui offrir un gâteau. Pas le meilleur du monde, mais c’était quand même un gâteau. Pas comme l’année dernière, où il n’y avait ni sucre ni chocolat. C’était la période où il n’y avait rien du tout à Gaza, où tout était interdit à l’importation. Je me rappelle très bien comment Sabah avait confectionné une sorte de makloubeh1 avec du riz, qui ressemblait un peu à un gâteau. Il n’y avait pas de bougie, c’était interdit à l’époque. On avait juste allumé un petit morceau de bois. Il y avait seulement Sabah, moi, le petit Ramzi et Walid. Cette année, la joie de Walid a été différente. Il y avait un vrai gâteau, des bougies et deux de ses amis. Et surtout il a compris ce que signifie un anniversaire, ce que c’est avoir cinq ans. Cette année, à l’école, il a commencé à compter, à écrire et à s’exprimer.
Justement, il y a trois semaines, c’était sa remise de diplôme de fin d’année. L’école a organisé une fête pour les élèves. C’est l’une des rares écoles qui fonctionnent encore à Gaza. Ses bâtiments ont été détruits. Ses dirigeants ont retapé la villa endommagée d’un homme d’affaires qui a quitté Gaza. La cérémonie avait lieu dans la cour de l’université Al-Azhar, l’une des plus importantes de Gaza. Elle aussi a été en partie détruite par les Israéliens, mais une estrade avait été dressée, avec un écran géant, devant une aile demeurée plus ou moins intacte, où des cours ont repris.
Nous y sommes allés, Sabah et moi, avec le petit Ramzi. Walid a participé à un spectacle sur la scène, avec des danses et des chansons. Puis il a défilé avec les autres enfants, en toge bleue et or et coiffé d’un chapeau carré, comme les étudiants des universités. J’ai dit : « Walid, je suis là. » J’étais tellement fier ! Et après, ce fut la remise des diplômes. Le micro a appelé « Walid Abou Jamous » ! Walid est monté sur l’estrade pour recevoir son certificat des mains de sa maîtresse et de la directrice de l’école. Et moi, j’avais les larmes aux yeux. C’était un rêve qui se réalisait. Et je n’ai pas pu m’empêcher de crier — en français : « Walid, je t’aime » !
Et à ce moment-là, j’ai eu une sorte de flashback. En quelques minutes, les trois dernières années ont défilé devant mes yeux. Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans. Je me suis remémoré les bombardements, et j’ai entendu ma voix qui disait « ne t’inquiète pas, ce sont des feux d’artifice, il faut applaudir ».
Je me suis remémoré le moment où les bombes ont commencé à tomber autour de notre immeuble. Et où Walid a eu la vie sauve par miracle. Il dormait, Sabah l’a pris dans ses bras et l’a emmené au rez-de-chaussée de la tour. Quelques minutes plus tard, il y a eu une explosion à hauteur de son matelas.
Je me suis remémoré le moment où la tour était encerclée par les chars israéliens. Et où j’ai envoyé un message d’adieux sur WhatsApp à tous mes amis journalistes, pour leur dire « je crois que c’est la fin. » De l’autre main, je portais Walid.
Je me suis remémoré les événements du lendemain, quand un militaire israélien nous a appelés pour nous ordonner d’évacuer notre habitation. J’ai pris un sac de la main gauche, j’ai posé Walid dessus et de la main droite, j’ai tout filmé avec mon téléphone. Et je me suis rappelé ce que Walid avait pu voir avec ses yeux d’enfant : le corps de notre voisin Ahmed, tué dans sa fuite par un quadricoptère, un de ces petits drones armés pilotés à distance par un opérateur assis devant un écran. Walid a aussi vu deux autres voisins, grièvement blessés, que l’on chargeait sur une charrette parce qu’aucune ambulance n’arrivait, alors que l’hôpital Shifa était à cent mètres. Je faisais le clown pour distraire Walid. Quand on est arrivé dans la cour de l’hôpital, il y avait des dizaines, des centaines de corps à même la terre. En même temps, des gens s’enfuyaient parce que les Israéliens se rapprochaient de l’établissement.
Je me suis remémoré le jour de notre arrivée à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et Walid sautant de joie à la vue d’un étal de légumes, avec des tomates et des concombres, qui n’étaient plus présents à Gaza-ville depuis des semaines.
Je me suis remémoré le jour de notre départ de Rafah, où nous étions de nouveau encerclés, pour Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza, où nous nous sommes installés sous une tente. Je me suis remémoré Walid se jetant sur le chocolat envoyé de France, sans même penser à en laisser pour ses frères et ses parents. Il n’en avait pas mangé depuis un an et demi.
Je me suis remémoré Walid sautant de joie le jour où on a reçu des vêtements pour la première fois, venus de France eux aussi. Je me suis remémoré Walid, sous la tente, me demandant un cartable parce qu’il avait vu des scènes d’école sur YouTube. Et sa joie aussi quand je lui ai apporté le cartable Batman et le cahier que j’avais réussi à trouver, non sans mal.
Je me suis remémoré Walid posant le cahier sur une chaise renversée qui nous servait de table, et voulant écrire. Je lui disais « écris Rami, écris Walid, écris Sabouha », le diminutif de Sabah. Il écrivait n’importe quoi, et je me demandais si je pourrais un jour l’inscrire dans une vraie école, lui offrir le meilleur enseignement possible.
Je me suis remémoré Walid me demandant du poulet, à l’époque où Gaza était au bord de la famine. Et comment Sabah a ouvert une boîte de champignons qu’elle a mélangés au riz. J’ai dit à Walid que c’était du poulet, il m’a répondu « papa je t’aime, parce que tu m’as donné du poulet », et moi j’avais les larmes aux yeux d’avoir dû mentir à mon fils.
Voilà les images passées en accéléré dans mon cerveau quand Walid est monté sur l’estrade, habillé comme un docteur d’université. C’est seulement une école maternelle, qui coûte une fortune, mais l’éducation de Walid, c’est pour moi la chose la plus importante à l’heure actuelle. J’étais fier et plein de joie, mais cette joie se mélangeait avec les souvenirs de nos souffrances, et d’inquiétude pour l’avenir. Est-ce que je verrai un jour Walid ici, dans une université reconstruite, porter la même tenue, pour recevoir un diplôme universitaire ? Est-ce que nous aurons les moyens de lui offrir des études ? Est-ce que je vais rester en vie pour voir ce jour-là ?
Je dois dire ici que, malgré tout cela, nous faisons figure de privilégiés dans la bande de Gaza. Walid n’a jamais eu, comme la plupart des enfants, à faire la queue devant une cuisine communautaire ni devant une citerne d’eau avec un jerricane, ni pour aller aux toilettes ou pour prendre une douche. C’est vrai, nous avons habité sous une tente, mais nous avons pu retrouver notre appartement, même sans fenêtre et sans électricité.
Et puis il y a eu le grand sourire de Walid, et ses yeux qui brillent quand il a reçu son diplôme. Il a couru vers moi et m’a embrassé en me disant « Merci papa, je t’aime papa. » Mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était dur d’avoir un enfant quand l’avenir est opaque. Vous, en France, vous avez un système d’éducation gratuit, vous avez un État qui soutient les études, qui donne des bourses, des allocations familiales. Votre préoccupation, c’est d’offrir à vos enfants la meilleure vie possible. Nous, nous essayons de protéger nos enfants contre l’humiliation de l’occupation, contre la dureté de la vie dans une enclave qui rétrécit constamment. Nous vivons au jour le jour. Nous ne savons pas s’il y aura un lendemain. Le génocide est toujours en cours.
Ce jour-là, quand j’ai vu Walid sur la scène, je me suis posé la question qui me hante : la décision de rester à Gaza était-elle la bonne ? J’ai eu la possibilité de partir, de quitter la Palestine, sans doute pour toujours. Je l’ai encore. Presque tous mes amis m’interrogent de la même façon. Ils savent qu’à Gaza, il n’y a pas de vie. Est-ce que malgré tout je peux avoir l’espoir de voir Walid poursuivre ses études dans une Palestine libre, avec un enseignement de qualité ? Cette question revient tout le temps.
Dieu sait que mon intention c’est de résister à ma façon, en restant sur le sol de la Palestine. Et en même temps, je reviens toujours à ce flashback que je n’arrive pas à oublier, et à toutes les interrogations qu’il a suscitées. Est-ce qu’un jour, Walid sera fier de son père ? Ou bien me demandera-t-il pourquoi je n’ai pas fait comme tant d’autres, qui sont partis de Gaza ? Me dira-t-il « pourquoi ne t’es-tu pas épargné toutes ces inquiétudes, toute cette tristesse, et pourquoi ne m’as-tu pas éloigné du danger, pour me permettre d’avoir une meilleure éducation et une meilleure vie » ? Je ne sais pas comment Walid me jugera dans l’avenir. Mais j’espère que j’aurai réussi à lui transmettre ce que mon père m’avait transmis, l’amour de la patrie, qui mérite des sacrifices. Et j’espère que Walid sera fier de son père.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux des correspondants de guerre et le quotidien Ouest-France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Source : https://orientxxi.info/Quand-le-genocide-a-commence-Walid-avait-deux-ans
Témoignage de Rami Abou Jamous, journaliste, depuis Gaza
Camp de réfugiés de Bureij, au centre de la bande de Gaza, le 20 mai 2026. Une enfant palestinienne déplacée se tient debout sur les décombres au lendemain d’une frappe israélienne qui a visé une maison. EYAD BABA / AFPSamedi 25 juillet
Salut les amis. Toujours vivant.
Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n’ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J’ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas repris l’écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n’écris-tu pas ? » Le problème, c’est que je n’avais pas de réponse. Depuis plus d’un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n’avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.
Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n’a rien à dire. Rien de ce qu’il se passe à Gaza n’a d’écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j’avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j’étais arrivé à un point où j’avais besoin de ne rien dire, où je n’avais plus rien à dire.
Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de
tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d’un bombardement, mais à
cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de
1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps
de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés
dans 30 % de la surface de Gaza,
c’est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout
avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les
rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.
Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d’économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C’est ce qu’avait fait la tante de Sabah. Elle n’avait été déplacée qu’une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d’un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l’est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l’armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l’avait plantée contre le mur resté debout d’une maison détruite. Il a fini par s’effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s’est retrouvée à l’hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu’elle repose en paix. Sa fille a été amputée d’une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.
Il y a aussi l’histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j’étais fixeur. Il m’aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n’a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d’Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d’une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu’il repose en paix.
Ce n’est qu’un mort parmi tant d’autres. Chaque jour, on apprend la mort d’un ami proche, d’un voisin, dans un bombardement ou à cause d’une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu’il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu’ils veulent savoir ce qu’il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.
Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l’occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L’objectif, c’est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l’armée d’occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d’une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.
Il s’agissait en réalité d’une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l’arme du chef de bande et l’a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d’attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n’ont pas le droit de gâcher leurs promenades.
Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L’eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l’enclave. La majorité de la population dépend de l’aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d’urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d’annoncer que « ce mois-ci, l’aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d’ici le mois d’octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu’une nouvelle famine risquait de s’installer à Gaza en décembre prochain. L’ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu’ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l’aide humanitaire touche aussi l’emploi. Beaucoup d’habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.
Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l’étranger qui leur envoyaient régulièrement de l’argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n’ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l’étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c’est la belle vie à Gaza. On nous parle d’un « cessez-le-feu » qui n’existe pas. On nous montre des épiceries où l’on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d’eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.
Gaza est aujourd’hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l’alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l’on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd’hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l’offrir. Les gens qui avaient un peu d’argent n’en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d’économies les ont perdues. J’ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n’arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.
Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d’Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d’hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l’organisation Palestinian Medical Relief Society (l’Association de secours médical palestinien, PMRS) :
"Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l’état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu’aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d’eau chaude et de produits d’hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés."
Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu’il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s’en procurer au prix fort.
La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d’argent, faute de tout, c’est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu’il n’y a pas de vie à Gaza. C’est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l’aide humanitaire et pour l’eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.
Tout cela, c’était sans doute la raison de mon silence. L’impression d’avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C’est l’effet de trois ans d’un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu’il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d’Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d’État ? Ils disent clairement qu’ils veulent nous déporter, qu’ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l’Occident ne bouge pas. Peut-être que j’avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.
La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l’effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l’eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ») l’a dit, nous sommes des « animaux humains ». J’écris ces mots avec une grande tristesse. D’habitude, c’est mon cerveau qui parle, mais là, c’est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu’à la fin, la grenouille va mourir.
Fondateur
de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux
journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023
son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de
celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée
israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et
plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture
du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui
avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le
18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe — 31e
édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les
droits humains et la solidarité Nord-Sud.
1 Ayman Mghames, « Ma mère a enterré son fils seule à Gaza », [Politis, 21 juillet 2026.
2 Olivia Le Poidevin, « WFP warns of deeper cuts in Gaza aid due to donor fatigue », Reuters, 24 juillet 2026.
Source : https://orientxxi.info/Ils-nous-exterminent-a-petit-feu
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il dénonce l’indignation sélective des dirigeants occidentaux, qui ne dénoncent les quelques agissements de dirigeants israéliens « extrémistes » que pour mieux fermer les yeux sur les exactions systématiques que font subir l’État israélien et ses institutions aux Palestiniens, adultes comme enfants.
Le prisonnier palestinien Ibrahim Salem debout, les yeux bandés, devant les barbelés de Sde Teiman.Vendredi 12 juin 2026
Vous avez tous vu comment ont été traités les activistes de la flottille Soumoud, qui apportaient de l’aide humanitaire à Gaza et qui ont été enlevés par les Israéliens le 30 avril 2026 dans les eaux internationales. Je voudrais d’abord leur rendre hommage, les remercier pour leur soutien, leur courage, leur humanité. Leur action était symbolique. Ils savaient que les Israéliens ne les laisseraient pas mettre un pied sur le territoire palestinien. Ils savaient aussi qu’ils risquaient leur vie : en mai 2010, l’attaque de la flottille Marmara, partie de Turquie avait fait neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants.
Le monde entier a vu ces images montrant le ministre israélien de la sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, souhaiter la « bienvenue en Israël » aux militants menottés, visage contre terre. Son sourire sardonique leur montrait ainsi le vrai visage d’Israël. Les hommes et les femmes arrêtés ont raconté comment ils avaient été poussés, un par un, dans un container sans lumière, où ils ont été frappés, agressés sexuellement et violés. Deux d’entre eux, un Espagnol et un Brésilien, sont encore dans les prisons israéliennes à l’heure où j’écris. L’Occident a réagi, plutôt timidement, mais enfin des gouvernements occidentaux ont condamné ces violences. Ben Gvir a été interdit d’entrée sur le territoire français. Mais c’était une mesure d’ordre personnel. Comme si le ministre israélien était responsable à titre individuel ; comme s’il n’était pas un rouage de tout un système d’oppression.
Mais ce qui m’a blessé davantage, c’est l’ampleur de l’indignation dans les médias audiovisuels qui ont tourné en boucle sur le sort des manifestants arrêtés, parlant « d’humiliations », « d’images choc » ou encore de « violence contre des civils ». Un vocabulaire qu’ils n’emploient pas pour décrire ce qu’il se passe à Gaza et en Cisjordanie. Comme si c’était la première fois que des êtres humains étaient traités de cette façon par l’armée israélienne.
Ces violences, nous les subissons depuis 1948, depuis que l’État d’Israël a été fondé par le nettoyage ethnique et les massacres de populations civiles. Des images comme celles des militants de la flottille, il y en a des centaines avec des prisonniers palestiniens. Nous les connaissons bien.
L’une d’entre elles est devenue emblématique. On y voit des dizaines de prisonniers palestiniens en uniforme bleu, assis en rangs sur le sol, les mains attachées dans le dos, les yeux bandés. Un seul se tient debout contre les barbelés. Sa famille l’a identifié, malgré le bandeau, comme étant Ibrahim Salem, enlevé en 2024 à l’hôpital Kamal-Adwan, où il était au chevet de ses enfants, grièvement blessés dans le bombardement de sa maison. Il a raconté plus tard qu’il avait été obligé de se tenir debout pendant quatre heures devant les barbelés. C’était pour le punir d’avoir protesté contre l’humiliation publique d’un vieil homme. Ibrahim avait d’abord été traîné dans une pièce glaciale où un climatiseur était poussé à fond, en plein hiver, déshabillé et soumis à des décharges électriques. Il a également rapporté que les Israéliens lui ont demandé combien de membres de sa famille avait-il enterrés dans le cimetière de l’hôpital. « Six », a-t-il répondu. Les militaires lui ont alors montré la vidéo d’un bulldozer éventrant la terre et projetant dans l’air les corps des défunts.
Ces images sont disponibles sur les réseaux sociaux, diffusées par des Palestiniens mais aussi par des soldats israéliens, sur des chaînes de télévision israéliennes ou parfois américaines. C’est ce qui s’est passé avec la photo d’Ibrahim Salem. Mais elles ne suscitent pas l’indignation des ministres des affaires étrangères occidentaux. Pour s’indigner, apparemment, il faut que les victimes aient la bonne nationalité.
Les violences sexuelles subies par les militants de la flottille ont joué un rôle important dans les protestations internationales. Mais les gouvernements européens oublient de les dénoncer quand elles sont exercées contre des Palestiniens. Depuis le début de l’invasion israélienne de Gaza, des hommes, des femmes et des enfants sont violés par les militaires. Ces actes sont documentés par les organisations de défense des droits humains, y compris israéliennes, et dans plusieurs rapports de l’ONU. Récemment — et cela mérite d’être signalé —, ils ont fait l’objet d’une longue enquête du New York Times sous la plume d’un éditorialiste renommé, et non du service international. Parmi les témoignages, il est fait état de viols avec des chiens. Oui, des chiens dressés à violer.
Une agression a même été filmée en direct, cette fois à l’insu des criminels. En 2024, des images de caméra de surveillance de la prison de Sde Teiman, montrant le viol collectif d’un prisonnier palestinien, ont été diffusées par une chaîne de télévision israélienne. Les perpétrateurs n’ont finalement pas été poursuivis. En revanche, la personne qui avait fait fuiter la vidéo, la procureure générale de l’armée, a été traduite en justice.
Combien d’hommes, de femmes et de mineurs ont ainsi été agressés ? Difficile de le dire, car beaucoup d’entre eux en ont honte et gardent le silence. L’un de ceux qui ont parlé s’appelle Ahmed Al-Hilew, 17 ans. Il a été enlevé par l’armée avec quinze autres adolescents alors qu’il allait chercher de l’aide humanitaire dans un hangar, au cours de ce que j’avais appelé les Hunger games, les « jeux de la faim ». Il a raconté à un média palestinien comment lui et ses copains avaient été entassés dans une cellule minuscule et soumis à des agressions sexuelles, particulièrement par des soldates. Depuis, Ahmed n’arrive plus à parler sans bégayer.
Une autre photo, récente, difficile à regarder, a été diffusée par les Israéliens le 11 juin 2026. Elle montre un homme amaigri, le regard dans le vague, les bras couverts d’ecchymoses : le docteur Houssam Abou Safiya, pédiatre et directeur de l’hôpital Kamal-Adwan, avant sa comparution devant un tribunal militaire à Jérusalem. Il était détenu sans jugement depuis son enlèvement par l’armée israélienne le 27 décembre 2024, pour le punir d’avoir refusé d’évacuer son hôpital et d’abandonner ses patients. Pour le punir d’avoir protesté contre la destruction par l’armée du système de santé de Gaza. Selon son avocat, il est régulièrement battu et il a perdu trente kilos, à cause de la malnutrition qui règne dans les prisons. Les Israéliens s’acharnent sur lui. Il a été récemment placé à l’isolement.
La détention arbitraire du docteur Abou Safiya ne suscite pas de réactions chez les dirigeants européens. Pas plus que la mort sous la torture, en avril 2024, du docteur Adnan Al-Bursh, chef du service orthopédique de l’hôpital Al-Shifa, dans une prison israélienne. Israël vise systématiquement les professionnels du système de santé, sans déclencher l’indignation internationale.
Il y a actuellement 11 000 détenus dans les prisons israéliennes, dont environ 2 000 mineurs. Tout cela est normal, acceptable. Les témoignages de viols sont publiés dans l’indifférence. Les Palestiniens ne sont plus des personnes. Quand il y a eu des échanges de prisonniers, les médias occidentaux ont la plupart du temps cité le nombre de détenus palestiniens libérés, tandis qu’ils décrivaient en détails les Israéliens, leurs familles, citaient leurs noms, etc. Les Palestiniens, en revanche, forment un bloc. Les Israéliens et leurs relais dans les opinions européennes ont réussi à nous rassembler sous une définition globale : « terroristes ». Terroriste, un enfant qui veut aller à l’école. Terroriste, un homme qui veut franchir le mur de l’apartheid qui coupe en deux son village en Cisjordanie. Terroriste, tous ceux qui veulent vivre dans la dignité. Et terroriste, bien sûr, tout prisonnier palestinien.
Il faut par contre distinguer les « bons » Israéliens des « mauvais ». Les exactions ne peuvent venir, selon les dirigeants européens, que d’« extrémistes » qu’ils s’empressent de sanctionner, par exemple quelques « colons violents » en Cisjordanie, comme si les autres étaient de pacifiques fermiers, et comme si tous les colons n’étaient pas soutenus par le gouvernement et l’armée israélienne. Comme s’ils n’étaient pas le fer de lance du projet d’annexion de tout le territoire palestinien.
Nous ne sommes pas blancs, nous n’avons pas les yeux bleus. Le problème de l’Occident, c’est qu’il ne regarde que lui-même. Le droit humanitaire, la démocratie, il ne les applique pas ailleurs. Israël est considéré comme faisant partie de l’Occident. Il a le « droit de se défendre » par tous les moyens, et d’occuper des non-Occidentaux. L’occupé a le droit de se taire. On en revient toujours là. Et on ne réagit pas pour les Palestiniens, non pas parce qu’on ne peut pas le faire, mais parce qu’on accepte cette norme.
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Source : https://orientxxi.info/Comme-si-c-etait-la-premiere-fois-que-des-etres-humains-etaient-traites-ainsi

Par Corinne Morel Darleux
7 juillet 2026 à 18h44
Alors qu’un incendie continue de faire des ravages dans la Drôme, l’autrice Corinne Morel Darleux, qui vit dans le Diois, voit la fumée, ce véritable « champignon atomique », se rapprocher. « Je dois aller voir, c’est viscéral, voir la fumée sans les flammes est insupportable », écrit-elle dans cette chronique.
Corinne Morel Darleux est une militante écosocialiste, essayiste et romancière. Elle est l’autrice de Chimères tropicales (éd. Dalva, 2026), et de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (éd. Libertalia, 2019).
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Les moyens aériens sont partis, les Canadair, le Dash, les hélicoptères, plus au sud où ce sont des villes qui crament. Je n’arrive à rien faire d’autre que regarder la forme changeante des panaches de fumée depuis ma terrasse et aller poser des compotes pour les pompiers au gymnase.
Mon corps est plein de fatigue, la fatigue de dire les mêmes choses depuis vingt ans, sans effets. La fatigue de voir les mêmes événements se répéter sans qu’aucune leçon ne soit jamais tirée. Le bruit sur les réseaux sociaux, en boucle les Canadair qui n’ont jamais été commandés, l’incurie, l’impréparation, les polémiques, et le vent qui reprend dehors, la montagne de Solaure qui disparaît derrière un rideau de fumée, et l’impression de revivre le Covid, et l’incendie de Romeyer en 2022, le corps qui flanche et demande sa sieste, réclame, exige, s’effondre.
Je n’arrive même pas à publier une photo sur les réseaux sociaux. J’ai envie de crier au monde entier que je suis là, mais je n’ai pas un mot pour légender ces photos, des photos de chez moi, de ma vallée, de nos forêts, du lieu où j’ai choisi d’habiter il y a dix-huit ans. Ce mois-ci, je fête ma majorité du Diois.
Et les renards, ont-ils eu le temps ?
Les sangliers, ont-ils eu le temps ?
Les chevreuils, ont-ils eu le temps ?
Les vautours, ont-ils eu le temps ?
Les lièvres, ont-ils eu le temps ?
Les cerfs, ont-ils eu le temps ?
Les arbres non.
J’essaye de toutes mes forces de ne pas y penser.
Et on reparle de valise inquiète. Celle qu’on n’a toujours pas faite.
J’ai vu que Reporterre remettait en avant le bouleversant Passer l’été d’Irène Gayraud, que j’avais tant aimé. Je n’ose pas le relire.
Des amis à Barsac attendent de savoir s’ils vont être évacués.
Et on scrolle sur Facebook pour avoir les dernières photos, les derniers points d’infos, savoir si le col a été franchi, si le vent pousse les flammes vers Barsac, si Solaure va être touché, on déplie les cartes, on estime les distances, on révise sa topographie, dans ce coin impossible où les méandres de la rivière brouillent tous les repères et où le nord, d’où vient le vent en ce moment, n’est jamais là où on jurerait pourtant qu’il est, là où il était il y a une minute, c’est sûr, à 1 km d’ici sur la départementale, et maintenant c’est l’ouest, ou le sud, à n’y rien comprendre.
« Voir la fumée sans les flammes, c’est insupportable »
Moi qui déteste le téléphone, j’appelle les gens parce que je n’arrive plus à rentrer dans le format texto, je ne mets plus de ponctuation, je ne choisis plus mes mots, je n’ai pas envie de poésie, pas envie de faire joli.
On s’avoue à demi-mots qu’on a tous fait le même parcours hier, jusqu’à Vercheny pour voir l’incendie dans les yeux. Aucun de nous n’est voyeuriste. Mais voir la fumée sans les flammes, c’est insupportable.
La dernière de Nova a été annulée et on en est soulagés. 3 000 personnes, c’est trop. La politesse du désespoir, je n’en peux plus de cette formule, je n’ai pas envie de rire, enfin si, mais non. Et puis on a besoin de rester concentrés sur le feu. Même si on ne contrôle rien. C’est comme quand on est en voiture sur le siège passager, si je regarde la route tout va bien se passer, tout va bien se passer, tant que je regarde la route tout va bien se passer. Ne pas quitter la fumée des yeux.
« Si je pense à eux dans l’incendie,
je vais me noyer »
Je relève la tête. Des volutes de fumée plus sombres, le vent a repris, c’est le thermique de l’après-midi, on a appris à le craindre, et le feu aussi a repris. Les feux. Le panache qui s’élève derrière la colline devant chez moi est plus à droite que ces dernières heures, j’essaye de comprendre sur le plan ce que ça signifie quant au parcours de l’incendie. Il a deux têtes, j’ai lu ça, toutes les deux parties en libre évolution. Les pompiers sécurisent les arrières, mais en avant le feu dévore tout, et va où il veut. Où le vent le porte.
La fumée devient nuage, tellement épaisse, comme d’énormes cumulonimbus rose-orangés. Je collectionne les photos, toujours du même point de vue, je ne sais pas pourquoi je fais ça, pour documenter quoi, ça ne sert à rien.
Les nuages de fumée envahissent tout mon champ de vision, couvrent tout le ciel, il n’y a plus qu’un petit coin de ciel bleu tout petit, de plus en plus riquiqui en haut à gauche sous le toit de la terrasse.
Mes deux chats, qui à chaque fois pressentent l’orage et vont se planquer sous mon lit trois minutes avant les premières gouttes, là ne sont pas inquiets. Mais stop, si je pense à eux dans l’incendie, je vais me noyer.
« Je regarde dehors, un hoquet m’étrangle, on dirait un champignon atomique »
Le vent, comme hier et comme avant-hier, vient du nord. Le rideau de fumée coupe la vallée en deux. Nous avons des amis de chaque côté. On vous envoie des signaux de fumée, je leur ai dit ce matin en souriant. Le vent couche les blés. Le champ d’à côté est blanc de chaleur et de sécheresse. C’est devenu trop risqué de moissonner. Régulièrement, je tourne le dos au feu et regarde derrière, côté Vercors, si tout concentrés sur l’incendie on n’est pas en train d’ignorer un nouveau départ de feu dans notre dos. J’imagine un dessin de presse où tout le monde regarde un truc grave sans voir qu’un autre truc encore plus grave est en train de se développer, monstrueux, derrière eux. Tellement classique.
Mais là tout est devant nous, il faut juste avoir des yeux et un cerveau.
La fumée voile le soleil. Je regarde dehors, un hoquet m’étrangle, on dirait un champignon atomique. C’est monstrueux d’un coup, le feu a dû basculer de notre côté. Je ne vais pas y arriver avec cette chronique. Je dois aller voir, c’est viscéral, voir la fumée sans les flammes est insupportable. Rester chez moi aussi, j’ai rarement autant éprouvé le besoin de me sentir avec d’autres, je vais aller jusqu’à Die, jusqu’au gymnase, mais déjà descendre aux poubelles, c’est —sic — de là qu’on a le meilleur point de vue.
C’est devenu irrespirable dehors, on ne voit plus rien, la fumée a tout envahi. On a récupéré une amie de Barsac qui a été évacuée cette nuit. Le vent a tourné.
Je viens d’apprendre que le feu était en train de basculer sur Die.
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