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mardi 25 août 2026

Les 5 conditions pour l'aide à mourir - « Aide à mourir » : lettre aux député·es de la part du Front de Gauche Antivalidiste


 Les 5 conditions 

pour l'aide à mourir

 

 Un droit à l'aide à mourir est institué. Il consistera à autoriser et à accompagner un malade qui a demandé à recourir à un produit létal. Le malade devra s'administrer lui-même le produit. Toutefois, s'il en est incapable physiquement, il pourra se le faire administrer par un médecin ou un infirmier. L'auto-administration sera donc la règle et l'administration par un soignant l'exception.

Pour accéder à l'aide à mourir, le malade devra remplir 5 conditions :

1. être majeur (au moins 18 ans) 

2. être français ou résident étranger régulier et stable en France

3. être atteint d'une affection grave et incurable, quelle qu'en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée ou terminale. Un amendement du gouvernement a explicité la "phase avancée" de la maladie L, qui reprend la définition donnée par la Haute Autorité de santé (HAS) dans son avis du 6 mai 2025 L. Cette phase est "caractérisée par l'entrée dans un processus irréversible marqué par l'aggravation de l'état de santé de la personne malade qui affecte sa qualité de vie". Selon l'exécutif, la prise en compte de ces repères dans la loi permettra d'éviter une application variable de l'aide à mourir, qui pourrait générer des inégalités d'accès ou exposer les médecins à des décisions isolées, sans fondement partagé 

4. présenter une souffrance liée à cette affection qui est réfractaire aux traitements (qu'on ne peut pas soulager) ou insupportable selon le patient, lorsqu'il a choisi de ne pas recevoir ou d'arrêter un traitement. Les députés ont précisé qu'une souffrance psychologique seule ne peut pas permettre de bénéficier de l'aide à mourir et ont, en deuxième lecture, supprimé le caractère constant de la souffrance

5. être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée. Le malade devra être capable de prendre sa décision en ayant conscience de la portée et des conséquences de son choix, ce qui exclut les personnes dont le discernement est gravement altéré au moment de la démarche.


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 Ici un point de vue peu entendu, 

qui mérite d'être connu et défendu


Tribune 17 février 2026

Elena Chamorro

« Aide à mourir » : 

lettre aux député·es de la part 

du Front de Gauche Antivalidiste

La gauche anti-validiste vous appelle à voter contre la proposition de loi relative à « l’aide à mourir ». Nous, collectifs et associations de personnes handicapées, citoyen·nes et soignant·es engagé·es à gauche, souhaitons de nouveau vous alerter sur les dangers majeurs que représente ce texte.


Mesdames, Messieurs les député·es,

Vous examinez actuellement en seconde lecture la proposition de loi relative à « l’aide à mourir », visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté.

Nous, collectifs et associations de personnes handicapées, citoyen·nes et soignant·es engagé·es àgauche, souhaitons de nouveau vous alerter sur les dangers majeurs que représente ce texte.

Contrairement à ce qui est avancé, la proposition de loi ne concernera pas seulement des personnes malades dont la mort est imminente, mais bel et bien de nombreuses personnes malades et handicapées, dont la mort n’est ni proche ni prévisible, comme le confirment les critères d’éligibilité retenus. Sur un tel sujet, il n’y a d’ailleurs pas de distinction artificielle à faire entre maladie et handicap, puisque la maladie constitue l’une des principales causes des limitations qui produisent le handicap, les deux notions sont inextricablement liées.

Dans une société marquée par la précarité, le manque d’accompagnement et l’effondrement du système de soins, le suicide assisté et l’euthanasie risquent de devenir pour les personnes concernées une réponse à l’abandon plutôt qu’à la souffrance. Beaucoup de personnes malades et handicapées pourraient ainsi être conduites à demander la mort faute de pouvoir vivre dignement.

La liberté invoquée ne peut être réelle dans un contexte d’inégalités profondes, où les personnes concernées subissent déjà dépendance, pauvreté et pressions sociales. Présenter le choix de la mort médicalisée comme libre revient à faire abstraction des contraintes sociales, économiques et institutionnelles existantes.

Les expériences étrangères montrent qu’une fois le principe adopté, les critères vont en s’élargissant et les demandes en augmentant, y compris pour des raisons sociales, sans qu’aucune garantie ne puisse empêcher les dérives observées. L’exemple du Québec doit à cet égard nous alerter. L’euthanasie, qui avait été présentée initialement comme une réponse à des situations exceptionnelles, s’est progressivement banalisée et représente désormais environ 7 % des décès.

Dans une société qui peine déjà à prévenir le suicide, la reconnaissance d’un droit à mourir risquerait, en outre, d’affaiblir la prévention du suicide et de conduire à une hiérarchisation des vies inacceptable tant sur le plan éthique que politique.

En tant qu’élu·es de gauche, vous avez une responsabilité particulière. Vous ne pouvez faire de la mort une proposition sociale. L’urgence est d’améliorer les conditions de vie, de soins et d’accompagnement des personnes malades et handicapées.

Pour toutes ces raisons, nous vous demandons de vous opposer fermement à cette proposition de loi lors du vote du 20 février 2026.

Nous comptons sur vous,

https://fg-antivalidiste.fr/

Le FGA et ses soutiens.

 

Le Front de Gauche Anti-validiste est composé des associations CLE Autistes, CUSE (Collectif Une Seule École), Handi-Social, Odile Maurin, élue municipale, présidente d’Handi-Social, Elisa Rojas, avocate et militante, l’Observatoire Féministe des Violences Médicales, Corps Dissidents, Les Dévalideuses, Collectif JABS – jusqu’au bout solidaires, Elena Chamorro, enseignante et militante.

Il est soutenu par plus de 2700 soignant·es, chercheur·ses, membres de la société civile, syndicats, collectifs et associations ARRA Association pour la Réduction des Risques Aéroportés, Winslow Santé Publique, #NousToutes, SNJMG syndicat national des jeunes médecins généralistes, Pour une Santé Engagée et Solidaire, collectif d'étudiant·es en santé de Sorbonne Université, Collectif Nos Enfants Trans, Les Dégommeuses, AcceptessT, Pour une MEUF (Médecine Engagée Unie et Féministe), Collectif CHAUD, collectif de soutien aux personnes handiEs, Collectif Dévalidiste du Pays de Redon, Syndicat handi angoumoisin, Cabrioles, Carnet de recherche pour l’autodéfense sanitaire face au Covid-19, Mask Bloc Lille, Mask Bloc Lyon, Mask Bloc Paris, Paye ta Psychophobie, Association of Rights-based Public Jobs for the Disabled, Korea Council of Centers for Independent Living, National Coalition of Disabled Survivors of Institutionalization, l'Assemblée pour des soins antiracistes et populaires, Collectif Queer Handi Access 80…


Source : https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/170226/aide-mourir-lettre-aux-depute-es-de-la-part-du-front-de-gauche-antivalidiste


jeudi 15 janvier 2026

Une proposition de loi veut supprimer l’obligation d’utiliser un cercueil et relancer le débat sur la liberté des funérailles

Une proposition de loi veut supprimer 

l’obligation d’utiliser un cercueil 

et relancer le débat 

sur la liberté des funérailles

La loi de 1887 sur la liberté des funérailles cantonne le choix à une alternative : inhumation ou crémation, avec obligation de recourir à un cercueil dans les deux cas. Lightspruch/Shutterstock

 

Une proposition de loi déposée à la toute fin 2025 entend rouvrir un débat ancien mais de plus en plus actuel : celui du choix réel des modalités de disposition du corps après la mort, au-delà du seul face-à-face entre inhumation et crémation.


L’actualité du droit funéraire est très vivante ces dernières années et cela n’est pas prêt de s’arrêter. Pour preuve, une proposition de loi a été déposée le 23 décembre 2025, proposition visant à rendre effective la liberté des funérailles à travers le développement d’alternatives à l’inhumation et à la crémation et s’inscrivant dans la lignée d’une proposition précédente visant à développer l’humusation, un sujet qui reste dans l’actualité depuis 2023 malgré une certaine instabilité politique.

Quel est l’objet de cette nouvelle proposition de loi ?

La proposition de loi no 2297 portée par le député LFI François Piquemal (4ᵉ circonscription de Haute-Garonne) vise « à rendre effective la liberté des funérailles ». Autrement dit, l’enjeu de ce texte n’est pas de promouvoir une alternative en particulier à l’inhumation et à la crémation mais d’offrir une plus grande marge de manœuvre aux citoyennes et citoyens français quant au choix de leurs funérailles. Pour rappel, il s’agit normalement d’une liberté déjà inscrite dans la loi de 1887 sur la liberté des funérailles mais qui est souvent interprétée comme une liberté « contrainte » puisque cantonnée au choix entre inhumation ou crémation avec obligation de recourir à un cercueil dans les deux cas.

Ainsi, le texte propose de renforcer cette liberté par une mesure forte : l’abrogation de l’obligation d’utiliser un cercueil au profit d’une liberté de choix de l’enveloppe mortuaire (article 2), suivie d’une invitation à la reconnaissance légale d’alternatives à l’inhumation et la crémation (la terramation, l’humusation et l’aquamation sont ainsi nommées dans l’article 3 de la proposition).

Là est la différence majeure entre cette proposition de loi et celle de 2023 citée en introduction : la liberté de choix de l’enveloppe mortuaire. Autant les alternatives à l’inhumation et à la crémation commencent à être connues, autant il s’agit là d’une mesure totalement inédite qui vient porter un coup à plus de 200 ans de tradition juridique, l’obligation légale d’utiliser un cercueil datant d’un arrêté du préfet de Paris de 1801 pour des raisons d’hygiène.

Enfin, là où cette nouvelle proposition de loi rejoint la précédente, c’est sur la technique légistique de l’expérimentation. Les deux propositions proposent de passer par la voie de l’expérimentation avec un délai plus crédible pour la nouvelle proposition (5 ans) contre 6 mois seulement dans celle de 2023.

Une proposition inspirée par l’actualité internationale du droit funéraire

Cette nouvelle proposition de loi n’est pas une initiative isolée. Cela commence à faire plusieurs années que nous entendons parler de reconnaissances légales d’alternatives à l’inhumation et à la crémation. C’est le cas notamment aux États-Unis, en Allemagne et peut-être bientôt en Suisse.

Ce mouvement de légalisation dans le monde témoigne d’une nouvelle sensibilité écologique et de l’aspiration de nos concitoyens à davantage de liberté dans l’organisation des funérailles.

La France n’est d’ailleurs pas le seul pays à réfléchir à l’abrogation de l’obligation légale d’utiliser un cercueil. En région bruxelloise (Belgique) il est ainsi permis depuis janvier 2019 de s’affranchir du cercueil au profit d’un linceul. On reconnait ici la théorie défendue par Alexandre Flückiger, légisticien, selon laquelle « le droit d’un État voisin est susceptible de déployer des effets d’ordre recommandationnel sur un territoire limitrophe. Le droit étranger déploie dans ce contexte un effet symbolique qui agirait sur les comportements au même titre qu’une recommandation très implicite. »

La situation en France

Enfin, en dehors de la proposition de loi, il est possible de trouver plusieurs indicateurs sur le sol français qui démontrent un vif intérêt pour une plus grande liberté des funérailles et pour l’abrogation de l’obligation légale du cercueil.

À défaut de pouvoir supprimer le cercueil, certains réfléchissent à le rendre plus vert. À Saint-Étienne, la jeune entreprise Pivert Funéraire a ainsi créé un modèle pour crémation fabriqué à partir de déchet des industries sylvicoles et oléicoles.

D’autres organisent des colloques académiques sur le sujet. C’est l’exemple du colloque récent « Cercueil(s) & droit(s) », qui s’est tenu à l’Université Toulouse Capitole, le 28 novembre 2025.

D’autres encore mènent des expériences effectives sur le déploiement d’alternatives à l’inhumation et la crémation. C’est l’exemple de l’expérimentation sur des brebis qui a lieu dans l’Essonne à travers le projet ANR F-Compost.

En somme, les acteurs de la recherche et des pompes funèbres préparent le terrain pour que des projets, comme celui porté par cette proposition de loi, puissent voir le jour. Si une réserve pouvait être émise il y a quelques années sur l’intérêt du Parlement pour ces questions, il est permis de penser qu’à plus de cent ans la loi sur la liberté des funérailles pourrait bientôt connaître une nouvelle vie…


Source : https://theconversation.com/une-proposition-de-loi-veut-supprimer-lobligation-dutiliser-un-cercueil-et-relancer-le-debat-sur-la-liberte-des-funerailles-272831

vendredi 21 novembre 2025

« Ne meurent que ceux qu’on oublie » : ces bénévoles veillent sur les morts de la rue

 

« Ne meurent que ceux qu’on oublie » : 

ces bénévoles veillent 

sur les morts de la rue

 

1er novembre 2025


À Bruxelles, le collectif Morts de la rue se bat pour que chaque personne ayant vécu dehors ait droit à un adieu digne. Face à l’indifférence, ils rappellent que la mort aussi dit la justice sociale.

Le ciel est bas, couleur d’étain. Un babil d’oiseaux s’élève, happé à intervalles réguliers par le grondement d’un avion. Le vent soulève quelques feuilles mortes — celles encore entières, pas encore dissoutes sur le sol boueux — entre les croix de bois alignées.

Dans ce coin reculé du cimetière de Bruxelles, les morts n’ont ni marbre ni épitaphe. Juste une plaque vissée, parfois un nom, parfois rien. Depuis l’été 2025, la Ville n’a même plus payé son fournisseur : plus de croix, plus de bois. Le temps passe, et les morts se pointent sans signe distinctif. Plus simple, tu meurs.

Yves, 55 ans, ancien sans-chez-soi, marche d’un pas claudiquant entre les allées, les bras croisés dans le dos, béret enfoncé jusqu’aux oreilles. À ses côtés, Florence Servais, 41 ans, travailleuse sociale, s’arrête sur des plaques familières : Valentino, Jolanda… Son ruban rouge dans les cheveux, son blazer rouge et ses chaussures roses tranchent avec le gris ambiant. Plus loin, Cléo, 36 ans, entrepreneure de pompes funèbres, redresse une petite statue d’ange couchée dans l’herbe. Autour d’eux, la terre fraîche raconte les enterrements récents — ceux qu’on ne peut s’offrir en grande pompe.

Recueillir des fragments de vie

Tous trois appartiennent au collectif Morts de la rue, une poignée de citoyens, d’anciens sans-chez-soi et de travailleurs sociaux décidés à ce qu’aucune personne ayant vécu dehors ne parte seule. Depuis vingt ans, ils veillent sur ces tombes modestes, recueillent des fragments de vie, affrontent les humeurs du ciel et l’indifférence. « "Ne meurent que ceux qu’on oublie", c’est notre philosophie », résume Florence.

 Tout commence en 2005. Deux corps sont retrouvés à la gare du Midi : deux hommes morts depuis plusieurs jours, que personne n’avait réclamés. Le silence qui entoure leur disparition révolte un petit groupe d’habitants et de travailleurs sociaux. De cette indignation naît une promesse : plus personne ne partira sans que l’on se soucie de lui.

Yves, Cléo et Florence remettent sur une tombe des éléments de décoration qui ont été déplacés. © Jeanne Fourneau / Reporterre

Sous la coordination de l’association sans but lucratif (ASBL) Diogènes, le collectif s’organise. Autour de la table : des habitants de la rue, des bénévoles, des proches, des associations sociales. Leur mission est simple et immense : offrir un adieu digne à ceux que la société a laissés de côté. Depuis, ils ont recensé plus de 760 décès et organisé plus de 500 cérémonies. L’âge moyen des défunts : 48 ans. La moitié vivaient encore dehors.

« Un mort de la rue, explique Florence Servais, coordinatrice de l’association, ce n’est pas forcément quelqu’un qui est mort dehors. C’est souvent quelqu’un dont la vie a connu la rue, des ruptures, des retours. »

« On demande juste un minimum de respect »

Souvent, tout commence par un coup de fil. Un hôpital, un centre d’accueil, la police. Alors le collectif s’active : retrouver le corps avant qu’il ne soit déplacé, chercher un nom, des proches. Parfois il faut insister. « Nous, on n’a pas accès au registre national, rappelle Florence. Les hôpitaux, si. Alors on pousse, on relance. »

Quand une famille est retrouvée, le collectif l’accompagne. Sinon, c’est lui qui s’en charge : même sans proches, il faut quelqu’un pour dire au revoir. Ce quelqu’un, le plus souvent, c’est eux : Florence, Cléo, Yves et les autres.

Ils demandent trente minutes de recueillement. Il arrive qu’on leur en accorde à peine quinze. « Les fossoyeurs sont pressés », regrette Florence. « On demande juste un minimum de respect : qu’on ne les enterre pas à la chaîne, qu’on puisse personnaliser ce moment », ajoute Cléo. 

Florence montre une photo d’un enterrement organisé par le collectif. © Jeanne Fourneau / Reporterre

Des galets peints, un mot au feutre sur le couvercle. Une chanson s’élève d’un téléphone portable — souvent le « GSM » d’Yves, comme il dit. L’autre jour, c’était « Dirty Old Town » de The Pogues pour un Irlandais, « Le Moribond » de Jacques Brel pour d’autres. Yves, lui, préfère la cornemuse. Ça lui secoue les tripes et ça remue ce qu’il garde au fond. « C’est magique, ça ouvre quelque chose. »

Pour Yves, ces rituels ont une saveur particulière. Il a connu la rue en 2012, après une succession d’effondrements : une rupture, un logement perdu, des promesses non tenues. « J’étais cassé par la vie », dit-il, le sourire creusant de fines pattes d’oie au coin de ses yeux. Son histoire coule à haut débit, sinueuse et impétueuse, comme une rivière ayant franchi mille torrents.

« On meurt de solitude »

Sous le grand auvent du Brico, place de Brouckère, il vivait côte à côte avec Papayan, un Polonais qui lui a appris à survivre. « On savait où manger, où se laver. On se serrait les coudes, on rigolait. » Puis il ajoute, plus grave : « La rue, attention, c’est aussi la guerre des territoires. »

La peur, les vols, la fatigue de dormir sur ses gardes. « Le plus précieux, c’est les chaussures. Tant que t’as tes pieds, t’as une chance de trouver à manger, de te réchauffer, d’aller faire tes papiers. T’existes. »

Trois ans plus tard, Papayan lui shoote le derrière : « “Ça suffit Yvo, tu sors de cette rue. Reviens nous sauver.” » Yves obéit. Grâce aux liens tissés avec le collectif, il se relève, retrouve un logement, une stabilité fragile. « C’est eux qui m’ont sorti de là. C’est ma famille. »

Aujourd’hui, il vit en logement social, suit des formations, parle dans les écoles. Il se dit « entrepreneur social » : « Je raconte mon histoire pour que d’autres sachent que c’est possible de s’en tirer, même si je sens bien que mon équilibre est encore précaire, entre les dettes et le coût de la vie. »

Il a enterré, ces dernières années, une quinzaine de connaissances. « Chaque fois, c’est dur, je me vois à leur place. Mais au moins, avec nous, c’est plus juste : ils ne partent pas comme des chiens errants. » Parfois, quand la vie tangue, il écoute « Un homme debout », la chanson de Claudio Capéo. L’émotion le traverse, puis il se remet debout.

Yves, membre du Collectif des morts de la rue, ancien sans-chez-soi, se recueille sur l’une des tombes du carré des concessions de cinq ans au cimetiere de Bruxelles à Evere. © Jeanne Fourneau / Reporterre

Derrière la douceur des gestes, une colère gronde. Précarité, expulsions, refus de soins, papiers manquants : derrière chaque disparition, une même trame. « L’idée qu’on meurt de froid dans la rue est répandue, remarque Florence, mais elle est en partie fausse. On meurt de solitude, de ne plus compter pour personne, d’avoir été abandonné. »

Florence se remémore l’histoire de Joël, un jeune footballeur venu du Cameroun dans l’espoir de décrocher un contrat. Il est mort seul sur un terrain vague : « La commune m’appelle : “On a un problème avec notre frigo, on ne peut pas le garder, il fait trop chaud.” On a gagné quelques jours, trouvé un funérarium, payé de notre poche. Le temps que des amis puissent lui dire au revoir. Il avait la vingtaine. C’était un gâchis immense. »

Après vingt ans d’existence, malgré quelques avancées — les tombes identifiées en sont une — les obstacles restent innombrables. Communes indifférentes [il y en a dix-neuf dans la région de Bruxelles], procédures absurdes. « Parfois, on nous prévient après l’enterrement », soupire Florence. Des cercueils sans témoin, des croix qui disparaissent. « On demande juste des choses simples. Mais on voit bien que dès qu’on arrête de se battre, ils cessent de prendre soin. »

Pour une sécurité sociale de la mort

Cléo, elle, se reconnaît dans la proposition d’une “sécurité sociale de la mort”, portée par le collectif français du même nom : « Les pompes funèbres devraient être un service public — et je dis ça en gagnant ma vie grâce à ce métier. Le minimum doit être garanti. On cotise toute notre vie, on paie la TVA sur tout ce qu’on achète, et au moment où on meurt, on n’existe plus. Ce n’est pas normal. »

Pour elle, qui est aussi présidente de l’ASBL Compostez-moi ! — qui a pour but d’obtenir l’introduction dans le droit belge du compostage funéraire — leur engagement s’inscrit pleinement dans une écologie du lien. « L’écologie, rappelle-t-elle, c’est d’abord être en logique avec son environnement. »

Or, rien n’est plus incohérent, selon Cléo, que d’abandonner les plus fragiles au bord du chemin. Et puis, « le plus grand ennemi de l’écologie, c’est le capitalisme », dit-elle sans détour. « Tant qu’on n’existe que si on a de l’argent, on reste dans une logique mortifère. » À ses yeux, chaque déplacement du collectif, chaque cérémonie, est un acte de résistance — une façon de réaffirmer que la dignité dans la mort, elle aussi, fait partie du soin au vivant.

Cette « écologie du lien » se déploie chaque année, début novembre, quand le collectif organise une cérémonie sur la place de l’Albertine, au cœur de Bruxelles. Un arbre y a été planté pour les morts de la rue. Quand le vent s’y engouffre, il semble porter les murmures de ceux qui sont partis, rappelant qu’ils ont un jour existé. 

Sur le sac à dos de Cléo, un pins indique «  Compostez-moi quand je meurs  ». © Jeanne Fourneau / Reporterre

Dans les couloirs des structures d’accueil, la mort laisse toujours une trace. « Elle fait partie de notre travail, mais on ne s’y habitue jamais vraiment », confie Alexandra Trips, psychologue au sein du programme « Housing First », qui propose un accès direct au logement pour des personnes sans chez-soi, souvent confrontées à des troubles psychiques lourds ou à des addictions.

Elle raconte combien la présence du Collectif des morts de la rue agit comme un appui essentiel, parce qu’il sait trouver la juste place : soutenir sans s’imposer, alléger les démarches administratives, faciliter le lien avec les services, et, quand il le faut, être là au moment des funérailles. « Sans chercher la lumière, le collectif apporte un réconfort discret aux travailleurs sociaux, souvent démunis face à la mort de personnes qu’ils ont accompagnées. Leur présence amène de la douceur quand c’est le moment de dire au revoir. »

Yves remet sa casquette, Cléo ramasse un bouquet fané, et Florence fronce les sourcils devant des croix jetées dans la poubelle. Une autre cérémonie se déroule à quelques enjambées, dans un autre monde, où la terre n’est pas nue.

Avant de partir, Yves s’arrête devant une tombe. Il ajuste un galet bleu. Une manière de dire : On pense à vous. Dans la boue du carré des indigents, un peu de chaleur demeure.

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Source : https://reporterre.net/Ne-meurent-que-ceux-qu-on-oublie-ces-benevoles-veillent-sur-les-morts-de-la-rue

jeudi 13 novembre 2025

A lire - VIEILLIR SANS TEMPS MORT, MOURIR SANS ENTRAVES de Lola MIESSEROFF

 

■ Lola MIESSEROFF

VIEILLIR SANS TEMPS MORT, MOURIR SANS ENTRAVES

Manifeste de désobéissance sénile

 Libertalia, 2025, 104 p.

Vient toujours un âge où l’âge se rappelle à toi. On a beau botter en touche, penser à autre chose, faire comme si, le signe est là. Clignotant. Et ça fait toujours mal. Moi, ça m’est arrivé pendant le mouvement des Gilets jaunes un jour où je tentais de rejoindre ma bande de jeunes copains sur des champs élyséens noyés de gaz. C’était rue La Boétie, au croisement des Champs.

– Tu vas où, pépère ? , m’a dit un balaise quadra en jaune en me prenant par le bras. Il filtrait les entrées sur le champ de bataille.
– Sur les Champs, ai-je répondu (en m’obligeant à ne pas rajouter « Ducon »), rejoindre mes potes.
– N’y songe pas, pépère. Ça canarde de partout. On a surtout besoin de combattants, là-bas.
– Et toi tu fais quoi, ici ?
– J’empêche les types comme toi d’aller au casse-pipe.

Deux fois « pépère » en trois minutes et un gros signifiant que j’ai pris en pleine gueule : « Vu ton âge, tu sers à rien. » Putain, j’avais la rage !

À bien y repenser, Lola, c’est la première fois que je me suis clairement senti vieux. D’un coup, comme ça. Vieux dans le regard d’un autre, d’un brave type probablement, de mon camp en tout cas, prévenant mais dépourvu de toute élégance langagière dans la formulation de ses louables intentions. Un Gilet jaune, en somme, brut de décoffrage. Comme je les aimais. Sauf lui.

Finalement, j’ai rebroussé chemin pour rejoindre un cortège qui se dirigeait vers la place de l’Opéra, où avait lieu un autre rassemblement. Pépère, celui-là, cultureux et écolo. Alternatiba (de plafond) en somme. Sans risques, en tout cas. On s’y faisait chier dans les grandes largeurs. J’ai réussi à prendre des nouvelles de ma bande des Champs. Elle allait bien, la jeunesse, et c’était l’essentiel. Et, vieux, je me suis endormi d’un coup, comme pour m’évader dans des rêves qui ne vinrent pas.


Jeune, j’aimais bien les anciens, Lola. Mes anciens, c’était souvent des anars espagnols. Normal, je viens de là. C’est ma matrice. À bien des égards, physique mis à part, je les trouvais plus jeunes que nous. Avec un avantage, indéniable à mes yeux : ils avaient vécu le temps de l’extrême défaite – celle de la Révolution espagnole de 1936 et du « bel été de l’anarchie » – sans céder sur leurs rêves d’émancipation. Ils y croyaient encore et toujours. Malgré toutes les trahisons et en dépit de la marche du monde. Ils y croyaient parce que leur vie d’exilés l’exigeait. C’était ça ou sombrer. Mon université, c’était eux, une école de résistance. Bien plus que l’autre, en tout cas, la vraie, celle où, étudiant en histoire, je vivais le temps des simulacres de l’après-68.

Ton expérience, celle que tu déroules dans tous tes livres [1], est singulière, bien sûr, aussi singulière que tu l’es toi-même, Lola, voyelle d’une outre-gauche dont tu as fondé le concept et qui s’accorde plutôt bien aux apatrides de l’appartenance, aux en-dehors des identités fixes et aux déserteurs des avant-gardes militantes et de leurs suivistes bases. Cette dissidence aux contours incertains est, en soi et presque par nature, un monde solidaire en somme. On s’y connaît, on s’y fréquente, on s’y engueule, mais ni plus ni moins que dans les « milieux libres » d’une anarchie expérimentale du début du XXe siècle où amour-librisme, végétalisme et néo-malthusianisme devaient jeter les bases d’un anarchisme naturien dont, encore aujourd’hui, retentissent, quoique amoindris, quelques échos.

Comme quoi rien ne se perd jamais tout à fait des anciens combats.


C’est d’ailleurs là un des fils qui fait la trame de ton « manifeste de désobéissance sénile ». Il a cet avantage d’aborder des sujets pas marrants – la vieillesse, la dépendance, la mort à venir – sans sombrer jamais dans le pathos ou la neurasthénie. En cela ton Vieillir sans temps mort, mourir sans entraves est une réussite. On s’y marre même parfois, et franchement, ce qui n’est pas rien ; on y apprend beaucoup ; on se plaît à constater que, de Debord à Lasch, tes références sont les bonnes.

C’est vrai, Lola, qu’en te lisant, j’ai souvent pensé, comme toi, à La Vieille Dame indigne, de René Allio [2], cette Madame Bertini – magnifiquement campée par Sylvie – qui, à la mort de son mari et alors qu’elle a la soixantaine, vend, au grand dam de ses héritiers, l’entreprise familiale en faillite, bazarde tous ses biens, s’achète une voiture et part à l’aventure en compagnie d’une serveuse de bar pour qui elle s’est prise d’amitié et d’un cordonnier à forte inclinaison libertaire. Il y a, dans ce film, le même esprit de liberté que celui qui te colle aux semelles de marcheuse contre le vent. « Qui peut décider, écris-tu, de nos supposés droits et devoirs de “vieux” ? Qu’une grand-mère ne s’occupe de ses petits-enfants que quand et comme elle le souhaite ou pas du tout, qu’un papy se lance des défis sportifs, que nous portions encore des blousons de cuir, des jeans serrés, des jupes courtes et des cheveux longs, que nous nous déplacions encore à vélo ou à moto, que nous buvions de l’alcool et prenions des drogues, que nous allions dans les manifestations, sur des piquets de grève ou des ronds-points, que nous soyons encore capables de voler dans les supermarchés ou d’arnaquer les aides de l’État, en voilà un beau scandale ! » (pp. 38-39). Tout en somme plutôt que d’être de la catégorie des « bons vieux » soumis, décoratifs, rangés, polis et comme s’excusant toujours d’être encore là. La vieillesse, ça peut aussi être une chance, l’occasion de dire merde aux adultes bien portants, dynamiques et métaversés dont le seul et peu enviable talent est de savoir marcher vite et tête basse, le regard fixé sur leurs écrans du néant. Passée la frontière de la nécessité, c’est-à-dire du travail aliéné et du poison mental qu’il induit, l’inactif actif – le retraité manifestant, par exemple – aura toujours l’avantage sur le compulsif inactif – par excellence, le quadra à costard aussi étriqué que son univers mental – de voir le monde et sa propre vie avec les yeux de la curiosité et le regard de l’enfance. Comme toi, Lola, quand tu nous livres, en guise de viatique, cette citation de Brel, extraite de La Chanson des vieux amants (1967) :

Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes.


Et puis il y a le reste, ce reste qui fait souvent frémir, mais aussi sourire, sous ta plume alerte, iconoclaste et acérée. Comme si, dans ta caboche de rebelle sans âge, l’important était de ne jamais céder aux propos courants, au misérabilisme, aux religions et à leurs aumônes spirituelles. Le reste, c’est la pauvreté dans laquelle vivent certains vieux, la dictature des apparences, les amours et la barrière des âges, la mort en liberté. Bouleversantes, Lola, sont les pages que tu consacres à celle de ton père, Génia, à quatre-vingt- cinq ans, et de ta mère, Aliocha, à quatre-vingt-neuf, où, fièrement, tu les as accompagnés jusqu’au bout dans leur volonté de suicide assisté. Ce combat, tu l’assumes aujourd’hui en t’impliquant dans l’association Ultime Liberté. Au point d’y « militer », toi, l’inconvenante, qui a toujours méprisé le militantisme comme stade suprême de l’aliénation.

« L’enfance et la jeunesse, écris-tu, en conclusion d’ouvrage, sont jalonnées d’étapes initiatiques d’apprentissage et de découverte. Si on sait garder l’œil et l’esprit aux aguets […], l’initiation ne connaît en réalité pas de fin. » Tu l’écris et tu le prouves au quotidien de tes engagements.

Merci à toi, Lola, et la bise d’un Black Vioque.


Freddy GOMEZ

lundi 10 novembre 2025

« Le texte de loi sur la fin de vie relève d’une logique validiste et eugéniste. » Entretien avec Elisa Rojas

« Le texte de loi sur la fin de vie 

relève d’une logique validiste 

et eugéniste. » 

Entretien avec Elisa Rojas

 

Madeleine Pontaville
3 février 2025

 



Manifestation du collectif de personnes handicapées Not Dead Yet, contre la loi sur l’aide à mourir votée en Angleterre en novembre 2024. Crédit photo : Not Dead Yet UK, CC-BY 2.0

 

 Le gouvernement relance le débat sur la loi sur la fin de vie. Nous donnons la parole à Elisa Rojas, avocate et militante antivalidiste, qui dénonce les dérives et le danger de cette loi pour les personnes handicapées et malades.

 

Le projet de loi sur la fin de vie, à l’agenda de l’Assemblée nationale depuis l’été dernier, vise à légaliser le suicide assisté et l’euthanasie pour les personnes qu’il définit comme étant « en fin de vie ». Lancés par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, les débats parlementaires ont été interrompus avec la dissolution de l’Assemblée nationale, et sont actuellement suspendus jusqu’à l’adoption du budget 2025, a annoncé lundi la porte-parole du gouvernement.

François Bayrou, quant à lui, s’est prononcé le 21 janvier pour que le texte soit divisé en deux, afin de traiter séparément les deux questions qui le composent : celle de l’amélioration des soins palliatifs, et celle de l’aide active à mourir. Cette proposition a suscité de vives critiques de la part des défenseurs de la loi, y compris de toute la gauche institutionnelle, qui a fait de l’aide à mourir un étendard progressiste. LFI dénonce l’opposition à l’aide à mourir comme le fait principal d’« intégristes » religieux, et ce faisant, passe sous silence toute opposition matérialiste provenant de sa gauche, notamment en provenance de personnes handicapées, et de collectifs et militants antivalidistes.

Révolution Permanente a donc choisi de donner la parole à Elisa Rojas, avocate et militante antivalidiste, qui nous détaille son opposition au projet de loi.

Révolution Permanente (RP) : Est-ce que tu peux revenir en quelques mots sur l’histoire des débats parlementaires sur la fin de vie en France ?

Elisa Rojas (ER) : Je ne suis pas historienne du droit, néanmoins, ce que je sais c’est qu’il s’agit de la quatrième tentative de légiférer à ce sujet en 50 ans. Le plus souvent, le sujet ressurgit à la faveur d’un fait divers dramatique fortement médiatisé qui met en exergue le cas particulier d’une personne malade ou handicapée qui demande à bénéficier d’une assistance médicale pour mourir.

Cette fois, le projet de loi est à l’initiative du gouvernement. Après un avis favorable du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) en 2022, qui s’est officiellement « autosaisi » du sujet, et a jugé une réforme éthiquement acceptable à certaines conditions, Macron a décidé d’organiser une Convention citoyenne sur la fin de vie. En 2023, cette Convention citoyenne s’est déclarée favorable à une loi qui autorise le suicide assisté et l’euthanasie, ce qui a permis au gouvernement de présenter le projet de loi à l’Assemblée. Il faut toutefois noter que ses conclusions ont une légitimité plus que contestable, puisqu’aucun échange n’a eu lieu avec des experts malades et/ou handicapés concernant leurs craintes autour ce texte et leurs conditions de vie et d’accès aux soins. Les personnes malades et handicapées n’étaient pas non plus représentées parmi les participants [1].

Avec ce texte, Macron s’imagine sans doute marquer l’histoire et « humaniser » sa politique alors qu’en réalité il n’est que le prolongement logique de son action destructrice en matière sociale.

RP : A quel besoin cette nouvelle loi est-elle censée répondre, par rapport aux précédentes moutures ?

ER : Actuellement, en matière de fin de vie, la France dispose déjà d’un cadre légal issu des lois CLAEYS-LEONETTI (respectivement adoptées en 2005 et 2016) qui permet aux malades dont le pronostic vital est engagé à court terme, de s’opposer à tout acharnement thérapeutique inutile et de bénéficier s’ils le souhaitent d’une sédation profonde jusqu’au décès.

Néanmoins, les défenseurs du projet de loi prétendent que les lois actuelles répondraient de façon insuffisante aux demandes des malades. Ils voudraient donc légaliser ce qu’ils nomment « l’aide active à mourir », c’est-à-dire le fait de provoquer la mort d’une personne malade qui le demande via le suicide assisté et l’euthanasie. Dans le premier cas, le suicide assisté, il s’agit de donner les moyens nécessaires à la personne malade pour qu’elle puisse mettre fin à sa vie elle-même. Dans le second cas, l’euthanasie, il s’agit de faire intervenir un tiers qui administrera le produit létal. Ils souhaitent également, sans toujours avoir l’honnêteté de le dire, que la liste des bénéficiaires de ce dispositif soit plus large que celle des lois CLAEYS-LEONETTI, qui ne concerne que les malades dont le pronostic vital est engagé à court terme. Ils voudraient que le nouveau texte puisse inclure des malades dont la mort n’est pas imminente, voire des malades dont le pronostic vital n’est pas engagé du tout.

Le problème c’est que le prétendu besoin des malades auquel le texte est supposé répondre n’est pas documenté. Il y a même, au contraire, une mission parlementaire qui a conclu, en mars 2023, que le cadre législatif français actuel répondait à la majorité des cas de personnes en fin de vie, et que les situations qu’elle ne couvrait pas, à savoir les personnes dont le pronostic vital n’était pas engagé à court terme et souhaitant mettre fin à leurs jours, étaient minoritaires. Le rapport de cette mission a aussi souligné que les malades pris en charge de manière adéquate ne demandaient plus à mourir et que les difficultés majeures en matière de fin de vie résidaient dans l’accès insatisfaisant aux soins palliatifs, et la méconnaissance des dispositions existantes par les patients et les soignants. [2]

Ce texte ne répond donc en réalité ni à un besoin, ni à une urgence, autre que celle imposée par le gouvernement.

RP : L’esprit de la proposition de loi ne paraît pourtant s’appliquer strictement qu’aux personnes en phase terminale d’une maladie grave. Quelles dérives crains-tu, et pourquoi ?

ER : Si le projet se présente comme un moyen de soulager les souffrances insupportables des malades dits « en fin de vie », c’est-à-dire atteints d’une affection grave et incurable dont le pronostic vital est irrémédiablement engagé et à court terme, son ambition va en réalité bien au-delà. D’ailleurs, en juin 2024, des propositions d’amendements ont tenté de rendre le dispositif accessible aux personnes atteintes « d’une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale », englobant ainsi les malades et/ou personnes handicapées dont le pronostic vital n’est nullement engagé.

Ce que je crains, par conséquent, c’est notre mise en danger. Dans le contexte social fortement détérioré qui est le nôtre, je crains que des personnes malades, handicapées et particulièrement marginalisées, lasses de se battre contre une société qui ne fait rien pour les soutenir, soient orientées vers ce dispositif qui leur présente la mort comme « solution ». Je crains que des pressions multiples (médicales, familiales, sociales) soient exercées sur elles pour les convaincre d’y avoir recours alors qu’elles ne veulent pas réellement mourir, mais simplement mettre un terme à des souffrances auxquelles on pourrait remédier. Je crains que dans une société qui considère l’existence des personnes malades et/ou handicapées comme indésirable, ce texte ne constitue une incitation au suicide pour elles.

RP : En effet, tu as dénoncé ailleurs cette loi comme une porte ouverte vers l’eugénisme, dans une société validiste. Comment définis-tu ces termes ?

ER : Le validisme est le système d’oppression mis en place par les personnes valides qui infériorise et déshumanise les personnes handicapées. C’est une structure de différenciation et de hiérarchisation sociale qui repose sur le principe que les personnes valides sont la norme ou l’idéal à atteindre et que toute personne qui ne correspond pas à cette norme se trouve dans une position inférieure qui justifie sa mise à l’écart et sa marginalisation de la société.

Quant à l’eugénisme, c’est l’ensemble des méthodes et pratiques qui vise à sélectionner les individus pour améliorer l’espèce humaine. Il conduit à ne retenir que ceux dont les caractéristiques, par exemple le patrimoine génétique ou la santé, sont considérées comme les meilleures et à écarter les autres, en empêchant leur venue au monde ou en les éliminant par exemple.

Il est clair que le texte de loi sur la fin de vie relève d’une logique validiste et eugéniste dans le sens où tous les raisonnements faits pour le justifier s’appuient sur le postulat que toutes les vies ne se valent pas. Il suppose qu’il est logique que les personnes malades/handicapées veuillent mourir et qu’il n’y a pas, comme on le ferait pour personnes valides, à interroger leur environnement, à questionner les véritables causes de leur désir de mort, ni à les dissuader de recourir au suicide mais qu’il faut, au contraire, leur faciliter le passage à l’acte. Sans le dire expressément, il y a aussi l’idée sous-jacente qu’au fond les personnes malades et/ou handicapées étant des poids pour la société, leur mort ne serait pas un drame mais une libération pour elles-mêmes et surtout l’ensemble de la collectivité.

RP : Plusieurs pays ont des lois similaires, depuis plus ou moins longtemps. Des dérives, comme celles que tu crains pour la France, ont-elles systématiquement eu lieu à l’étranger ?

ER : Dans tous les pays qui ont légalisé ce type de dispositif, la liste des personnes éligibles au suicide assisté et à l’euthanasie s’est rapidement étendue pour inclure outre des malades en phase terminale, les malades tout court et les personnes handicapées dont le pronostic vital n’était pas engagé à court terme ou pas engagé du tout. Au Canada, par exemple, il a fallu à peine 5 ans pour que l’assistance au suicide, qui a été mise en place au départ uniquement pour les « malades dont la mort est raisonnablement prévisible », soit élargie aux personnes « souffrant d’une maladie, d’une affection ou d’un handicap grave » [3]. Il est désormais envisagé de poursuivre l’extension du dispositif pour l’appliquer aux maladies psychiques et aux enfants. Il n’y a aucune raison pour que les choses se passent autrement en France. Quand bien même ces critères d’éligibilité seraient restreints au départ, une modification ultérieure comme celle qui a eu lieu au Canada sera toujours possible.

RP : En France, cette loi arrive devant le Parlement 5 ans après le début de la pandémie de COVID-19, qui continue jusqu’à aujourd’hui à faire des morts, et à handicaper en masse à travers toutes les formes que peut prendre le COVID long. Quels avertissements peut-on tirer de la gestion de la crise sanitaire, par rapport à ce projet de loi sur la fin de vie ?

ER : L’apparition du COVID aurait dû logiquement permettre de réaliser à quelle point la santé publique et l’accès aux soins publics et gratuits sont un enjeu majeur qui devrait être prioritaire en termes de politiques publiques, mais c’est l’inverse qui a eu lieu. Le COVID et sa gestion ont accéléré l’effondrement du système public de santé qui était en cours. Ils ont enterré la notion-même de prévention, et libéré la parole validiste et eugéniste comme jamais. Pour moi, le projet de loi fin de vie est une manifestation supplémentaire de cet effondrement et de la fascisation de la société. Il constitue le parachèvement d’une politique capitaliste et néolibérale mortifère qui s’en prend systématiquement aux plus vulnérables et entend éradiquer toutes les vies improductives et sans valeur à ses yeux.

RP : Y’a-t-il une fracture entre les positions des associations gestionnaires, et celles des groupes militants handis, par rapport à la loi ?

ER : Il y a clairement une fracture puisque les militants handicapés autonomes se sont organisés en opposition à ces associations qui n’ont jamais rien fait pour favoriser notre émancipation ou défendre nos droits. Les associations gestionnaires, comme leur nom l’indique, gèrent des établissements et services spécialisés pour personnes handicapées qui constituent des lieux de ségrégation comme l’a rappelé plusieurs fois l’ONU. Il n’est donc pas étonnant qu’elles ne s’opposent pas, ou soutiennent, ce projet de loi, puisqu’elles sont toujours du côté du manche. Le texte représente, en outre, une perspective de nouveau marché pour elles. En effet, son article 2 prévoit de créer une nouvelle catégorie d’établissement médico-social pour accueillir et accompagner les personnes en fin de vie et leur entourage, dénommée « maison d’accompagnement ». Ce sont autant de nouvelles structures qu’elles pourront gérer, en plus des autres, avec les financements qui vont avec.

RP : Comme tu viens de l’évoquer, la France a déjà été condamnée pour violation des droits des personnes handicapées. En 2023, le Conseil de l’Europe l’a condamnée par rapport aux droits au logement, à la santé, aux services sociaux, à la protection contre la pauvreté, notamment. Et l’ONU l’a épinglée quant à la ségrégation du travail dans les ESAT, et des lieux de vie avec l’institutionnalisation. La loi représente-t-elle un danger spécifique pour les personnes séquestrées ou psychiatrisées ?

ER : Je pense que oui. Dans la mesure où les personnes malades et/ou handicapées qui vivent en institutions, qu’elles soient médico-sociales ou psychiatriques, n’ont pas la pleine maîtrise de leur vie, on peut craindre le pire. Il est d’ailleurs ahurissant, quand on y pense, que les défenseurs du texte agitent constamment la liberté de choix des personnes malades. Elles devraient être libres de pouvoir choisir leur mort alors même que, pour la plupart d’entre elles, elles n’ont même pas le choix de leurs conditions de vie, à fortiori en institutions. A les entendre, finalement, l’autonomie et la liberté des personnes malades et/ou handicapées ne seraient essentielles à respecter qu’au moment du choix de leur mort.

RP : La gauche parlementaire s’est largement rangée derrière le projet de loi, jugé comme une avancée humaniste. Les voix des personnes handicapées et de leurs associations militantes ont été très peu portées, et l’opposition à la loi est souvent présentée comme l’apanage de groupes réactionnaires ou religieux. Pourtant, on est dans une période d’offensive très dure contre les services publics et les aides sociales, avec des conséquences graves évidentes sur l’accès au soin, à l’autonomie et à la stabilité, une période avec une banalisation rapide des idées d’extrême droite. Peut-on dire, selon toi, que la gauche parlementaire s’enferme dans une politique morale et de principe sur le sujet de la fin de vie, et néglige les conditions matérielles et politiques dans lesquelles s’appliquera cette loi ?

ER : Sur le plan politique et intellectuel, toute la gauche est indigente sur la question du handicap. Depuis l’apparition du COVID, elle a, qui plus est, montré les limites de sa réflexion en matière de santé publique en adhérant au déni de la pandémie et en ne faisant rien pour s’opposer à l’infection de masse qui est désormais imposée à tous.

Concernant le projet de loi fin de vie, il me semble qu’une partie de la gauche défend et s’accroche bêtement à ce texte, qu’elle considère à tort comme progressiste, car elle n’a en réalité rien d’autre à proposer aux personnes malades et handicapées. Dans la mesure où elle refuse de reconnaître qu’en matière de handicap, il est question de domination et d’oppression de la part d’une majorité (les personnes valides) à l’encontre d’un groupe minorisé (les personnes handicapées), elle n’analyse rien sous le prisme du validisme. Elle n’est pas en mesure de faire des propositions fortes pour améliorer les conditions de vie des personnes concernées. C’est ce qui la conduit, entre autres, à soutenir le projet de loi fin de vie de façon absurde et dangereuse en occultant le contexte social dans lequel il s’inscrit. Par ailleurs, le fait qu’elle agite la liberté individuelle pour défendre ce texte est incompréhensible. Être de gauche, il me semble, c’est avoir conscience que sans égalité, il n’y a pas de réelle liberté de choix quel que soit le domaine. Comme je l’ai déjà dit, nous vivons dans une société inégalitaire, marquée par des systèmes d’oppressions qui hiérarchisent les vies, et en cours de fascisation. Une société dans laquelle les vies des personnes malades/handicapées ne valent pas cher, l’accès aux aides, l’accès aux soins publics et gratuits devient de plus en plus difficile, et qui produit de la maladie et de la souffrance à tour de bras. Comment ne pas s’apercevoir que dans une société pareille rien ne pourra empêcher les dérives évoquées et que légaliser le suicide assisté et l’euthanasie serait criminel ?

RP : Cette loi s’inscrit dans une situation plus générale d’offensive austéritaire contre la santé, de normalisation de la mise en danger des travailleurs pour continuer à enrichir le patronat, et d’oppression validiste. Quelle stratégie de lutte vois-tu, au-delà de l’opposition à cette loi-ci, pour sortir du mode défensif et reprendre l’initiative sur ces questions ?

ER : Il faut comme toujours revenir à l’essentiel. Revenir à ce que la gauche est supposé porter, à savoir un projet de société qui fait prévaloir l’égalité et la justice sociale. La gauche ne peut pas avoir la mort pour seul horizon à offrir aux personnes malades et handicapées. Elle doit soutenir ces dernières dans leur combat d’émancipation et proposer des perspectives d’espoir et d’amélioration de leurs conditions de vie. Elle ne peut pas se permettre de confondre les idées libertariennes avec les idées progressistes et encore moins révolutionnaires. Elle ne peut pas se rendre complice de ce que les politiques austéritaires et capitalistes font de pire. Si elle veut rester cohérente, elle doit, d’abord et avant tout, défendre des mesures susceptibles de remédier à toutes les souffrances et les morts qui peuvent être évitées. Pour arrêter de se fourvoyer en matière de handicap, elle doit commencer à fonder sa réflexion sur le modèle social du handicap, qui envisage le handicap comme une construction sociale. Elle doit caler ses revendications sur le respect du droit international, et notamment la Convention Internationale relative aux droits des personnes handicapées. Elle doit, enfin, arrêter de prendre conseils auprès de mauvais interlocuteurs, comme les associations gestionnaires qui participent à notre ségrégation et ne sont pas des représentantes légitimes de nos intérêts.

RP : Souhaites-tu ajouter quelque chose qui te semble important ?

ER : Dans le cadre du projet de loi, il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur le suicide ou de se positionner en se demandant si l’on est pour ou contre le suicide de gens qui souffrent. L’envie de mourir et le suicide sont des faits, des pulsions qui existeront toujours chez tous les êtres humains qu’ils soient malades ou pas. Tout le monde peut comprendre cela. Les seules vraies questions que posent le texte sont de savoir si la société doit répondre à certaines demandes de suicide et pas à d’autres, si elle doit les organiser et, le cas échéant, quels seraient les risques.

Si, comme certains défenseurs du texte l’affirment, « choisir sa mort » est un droit, s’il est impératif de modifier la loi pour faire passer le suicide d’une simple liberté - que certains peuvent exercer et d’autres pas, comme c’est le cas actuellement - à un droit que les pouvoirs publics doivent tout mettre en œuvre pour rendre effectif en donnant accès à une procédure médicalisée, ce droit doit bénéficier à tous. Il n’y pas de raison de faire une distinction entre deux catégories de population : les personnes valides et sans problème de santé chez qui l’envie de suicide serait considérée comme le signe d’une grave dépression à traiter, et les personnes malades chez qui cette même envie serait interprétée comme une exceptionnelle preuve de clairvoyance à soutenir. Ça n’a pas de sens. L’argument tiré de la liberté de choisir et de disposer de son corps ne peut pas être valable pour les uns et pas pour les autres, à moins d’admettre en creux que la mort des personnes malades et/ou handicapées est au fond moins grave, plus acceptable et souhaitable que celle des autres.

Autre question fondamentale en cas de légalisation de ce dispositif, peut-on admettre qu’il y ait une marge d’erreur ? C’est-à-dire est-il acceptable, en adoptant ce texte, de prendre le risque de voir des personnes malades et handicapées acculées par l’exclusion, la précarité, la souffrance socio-économique, l’absence d’accès aux palliatifs, ou aux soins tout courts, choisir cette option et mourir alors qu’elle ne le souhaitait pas véritablement ?

Je pense que si l’on raisonne sur la fin de vie, il faut sortir du pathos et du cas individuel. Il ne faut pas oublier que ce texte engage toute la société et que le sujet est indissociable d’une réflexion plus générale et plus profonde sur la façon dont on envisage collectivement la maladie, le handicap, le suicide et la mort.

Les interviews publiées sur le journal de Révolution Permanente ne reflètent pas nécessairement les positions de notre organisation.


[1Liste des intervenants disponible sur le site de la Convention citoyenne sur la fin de vie

[2Texte du rapport d’information parlementaire disponible sur le site de l’Assemblée nationale

[3Les critères de l’Aide Médicale à Mourir sont disponibles sur le site du gouvernement canadien


Source : https://www.revolutionpermanente.fr/Le-texte-de-loi-sur-la-fin-de-vie-releve-d-une-logique-validiste-et-eugeniste-Entretien-avec-Elisa 

mardi 24 juin 2025

Composter les morts : une révolution verte pour les rites funéraires ?

Composter les morts : 

une révolution verte 

pour les rites funéraires ?

 


 

À l’heure où de plus en plus de personnes alignent leurs choix de vie sur des valeurs écologiques, pourquoi la mort y échapperait-elle ? Aux États-Unis, le compostage funéraire – ou « terramation » – séduit un nombre croissant de personnes en quête de pratiques plus durables, et l’idée commence à faire son chemin en Europe. En France comme en Belgique, le cadre juridique se cantonne encore à deux options : l’inhumation ou la crémation. En parallèle, chercheurs, associations et responsables politiques appellent à se pencher sur cette nouvelle voie funéraire.

Aujourd’hui, seuls deux modes de funérailles sont autorisés en France et en Belgique : l’inhumation et la crémation. Dans les deux cas, le corps doit impérativement reposer dans un cercueil et aucune alternative n’est permise sur le territoire. Pourtant, dans un contexte de transition écologique, de plus en plus de personnes s’interrogent : comment repenser le rituel funéraire pour qu’il soit en accord avec des valeurs de durabilité et de respect de l’environnement ?

Pour répondre à cette aspiration, des formes de sépulture alternatives émergent à travers le monde. Aux États-Unis, certains États ont déjà légalisé de nouveaux rites. C’est notamment le cas de la terramation.

Pour voir cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=hh1okPd7AW8&t=6s

Un rite inspiré du cycle de la nature

La terramation, « fusion de terra et transformation qui renvoient respectivement aux idées de « surface au sol » et de « métamorphose », est un mode de sépulture inspiré du cycle de la nature », explique Jordy Bony, docteur et instructeur en droit à l’EM Lyon, auteur d’un article à ce sujet publié dans The Conversation.

Cette pratique funéraire vise à transformer le corps en humus fertile, capable de nourrir la terre et de faire croître les plantes. À terme, elle ouvre la voie à une reconfiguration profonde de nos paysages mémoriels : les cimetières pourraient devenir des espaces végétalisés, riches en biodiversité et porteurs de vie.

En France, le nombre d’inhumations et de crémations varie, mais en général, il y a environ 570 000 cérémonies funéraires chaque année, ce qui représente environ 1560 cérémonies par jour selon la Fondation nationale du Funéraire. – Image : Pixabay

Toutefois, « comme pour l’enterrement qui regroupe un ensemble de pratiques, le terme terramation recouvre en réalité différents procédés de compostage employés pour la réduction des corps », détaille le chercheur. Ainsi, « la terramation peut prendre place en surface, en sous-sol ou même dans des caissons hors-sol »

Outre-atlantique, la terramation prend racine

Aux États-Unis, la terramation est déjà autorisée dans une douzaine d’États, sous la forme d’un protocole hors-sol baptisé Natural Organic Reduction (Réduction Organique Naturelle, ndlr). Placé dans un cylindre en acier ventilé par de l’oxygène dont la température est surveillée par des capteurs, le corps est immergé dans un mélange de copeaux de bois, de luzerne et de paille, où il se décompose en terreau fertile en seulement quelques semaines. Les proches du défunt sont ensuite invités à récupérer le compost afin de l’utiliser pour fertiliser leur propre jardin ou en faire don à des associations de conservation des sols. 

Fiable, maîtrisé et hygiénique, ce procédé a été développé par la société Recompose, pionnière en la matière. En 2019, l’entreprise a obtenu la légalisation de cette pratique dans l’État de Washington, une première sur le sol américain. Depuis, une dizaine d’opérateurs se sont engagés dans ce que certains appellent désormais le « marché de la mort écologique », accompagnant chaque année plusieurs centaines de familles dans cette démarche alternative.

Une législation encore rigide en Europe

En Europe, l’approche hors-sol et commerciale ne convainc pas totalement. C’est la Fondation belge Métamorphose qui propose rapidement une autre approche de terramation : l’humusation. Ici, la décomposition du corps est réalisée en extérieur, sous une butte de broyat végétal. Jugée « plus naturelle » par ses défenseurs, cette méthode soulève toutefois des réserves chez les autorités, réticentes à l’intégrer dans le cadre légal. En cause : la lenteur du processus — environ un an pour une dégradation complète — ainsi que les risques potentiels de pollution des sols par les nitrates et l’ammoniac.

Photo de DEAD GOOD LEGACIES sur Unsplash

Le sujet gagne pourtant en visibilité dans l’espace francophone. En 2021, l’association française Humusation voit le jour pour faire connaître ce concept « encore trop peu connu » du grand public. Dans la foulée, une pétition appelant à la légalisation du procédé est lancée et récolte plus de 25 000 signatures.

L’opinion publique semble ainsi se montrer plutôt favorable à ces solutions funéraires plus durables.  Selon un dernier sondage réalisé par Humo Sapiens, 46 % des interrogés se disent « prêts à recourir à l’humification » et 73 % affirment vouloir une « mort écologique ».

Les funérailles à l’épreuve du climat

Et pour cause : selon la proposition de loi déposée début 2023 par la députée de l’Isère (MoDem) Élodie Jacquier-Laforge, l’incinération « dégage près de 3 % des émissions annuelles de CO2 d’un citoyen » en moyenne et l’inhumation près de « quatre fois plus » encore. Cette empreinte carbone élevée s’explique notamment par la fabrication, le transport et l’entretien des cercueils, mais aussi par « la préservation du corps avec des produits polluants, comme le formol », précise l’élue.

Au-delà des considérations environnementales, les défenseurs de la terramation mettent aussi en avant sa dimension symbolique et porteuse de sens. Un souci décrypté par Tanguy Chatel, sociologue spécialiste de la fin de vie, de l’accompagnement et du funéraire, dans les colonnes du Monde :

« L’humusation est une démarche finalement assez romantique : on cherche à donner du sens à sa mort, en se rendant utile à la nature. La pensée de se dire qu’on va, en quelque sorte, revivre à travers le végétal est une manière d’en atténuer la violence. Face à la rapidité de la crémation, l’humusation offre une alternative, plus lente, qui respecte un cycle de décomposition naturel. »

Entre mémoire, nature et droit : un équilibre à inventer

Malgré la mobilisation croissante d’associations et les expérimentations en cours, notamment en Allemagne, de nombreux freins subsistent avant que cette nouvelle voie funéraire ne soit pleinement reconnue. Car au-delà du choix du mode d’inhumation, la gestion des restes humains – qu’il s’agisse de cendres ou de compost – reste encadrée par une législation stricte. La commercialisation en est formellement interdite, et la conservation des restes sur une propriété privée demeure illégale.

Photo de DEAD GOOD LEGACIES sur Unsplash

Entre innovations écologiques, représentations culturelles de la mort et impératifs juridiques, la reconnaissance de la terramation suppose encore un profond travail de réflexion collective. Reste à savoir si les institutions, les pratiques sociales et les imaginaires collectifs sont prêts à accueillir une autre manière de penser la mort.


Photo de couverture de DEAD GOOD LEGACIES sur Unsplash

Source : https://tinyurl.com/5n6fvxye