Pourquoi Nuit debout
n’a pas tenu ses promesses :
le récit inédit de Patrice Maniglier
Au printemps dernier, place
de la République, le philosophe a participé activement à la commission
qui tentait d’organiser les débats. Dans ce texte, écrit pour "les Temps
Modernes", il raconte sans fard ce moment marquant de l'année 2016.
Nuit Debout a-t-elle été
un échec déprimant par son absence de résultat ? Ou une victoire
enthousiasmante par le simple fait d’avoir eu lieu ? C’est la question
qu’aborde frontalement la revue des «Temps Modernes», qui publie un
numéro spécial aussi inattendu que passionnant. L’une des pièces de
choix est le texte du philosophe Patrice Maniglier, qui a piloté ce
numéro : dans un long texte, il raconte en détail son engagement
quotidien à Nuit debout, en particulier dans la commission Démocratie.
En exclusivité, BibliO
bs en publie un long extrait (lire ci-dessous).
Le
reste du dossier est tout aussi captivant. Démarche originale : au lieu
de se contenter de solliciter les chercheurs reconnus ès -«révoltes
politiques», l’équipe des «Temps modernes» a lancé un appel à
contributions sur les réseaux sociaux, ce qui lui permet de rassembler
dans ce numéro des textes d’étudiants ou de militants. Ceux-ci racontent
de l’intérieur Nuit debout, les manifestations contre la loi Travail et
même ces fameux «cortèges de tête» qui, à l’avant des défilés, allaient
à l’affrontement avec les forces de l’ordre dans une logique clairement
insurrectionnelle.
Autre
innovation : le numéro contient également un cahier de graffitis et de
slogans qui captent bien l’esprit de ce printemps électrique : «Une autre
fin du monde est possible», «En cendres, tout devient possible», «On
s’est radicalisés sur internet», «On fait comme DAB»…
Nuit debout : une expérience de pensée
Par Patrice Maniglier
« La Commission « Démocratie » (…)
était chargée de l’organisation des assemblées et d’une réflexion plus
générale sur le sens du mot «démocratie». J’y suis allé un peu par
hasard, pour répondre à la contingence d’un appel : lorsque j’étais venu à
l’accueil, le 32 ou le 33 mars, pour demander comment je pouvais me
rendre utile, on m’avait demandé ce que je faisais dans la vie. J’avais
répondu que cela n’allait pas vraiment nous avancer car, étant
professeur de philosophie,
ce que je faisais n’avait aucune utilité directe. On m’a cependant
opposé que la commission «démocratie» avait justement besoin de
philosophes et que j’y serai sans doute utile. Je me suis de bonne grâce
soumis à cette suggestion.
Je me suis d’abord livré à des tâches
pratiques : j’écoutais, rédigeais des compte-rendu des réunions,
participais à la modération des assemblées du soir (et à la formation de
celles et ceux qui, toujours différents, devaient chaque jour modérer),
aidais à monter et démonter les barnums, trouver les micros, apporter
les gaffeurs, j’allais acheter du matériel, l’emportais chez moi à
minuit, le rapportais à 16h, etc. – bref je me livrais corps et âme à
des tâches d’organisation, qui convenaient à l’idée que je m’étais faite
d’une certaine neutralité politique et intellectuelle dans laquelle je
devais, du moins dans un premier temps, me tenir, ayant pour ma part
d’autres lieux d’expression aisément accessibles. De ce point de vue,
j’étais un typique nuitdeboutiste : je m’intéressais à faire vivre le
cadre pour lui-même, en
déléguant à d’autres le soin de définir
les orientations de contenu. Mais je pris néanmoins assez rapidement
conscience de la nécessité de sortir de cette réserve.
La
commission semblait en effet s’embourber dans une tentative hors-sol
pour élaborer ce qui s’était mis à ressembler à une sorte de
«constitution idéale» de la Place de République, avec des documents qui
ont fait jusqu’à 14 pages. Il s’agissait de régler le fonctionnement des
assemblées, les rapports entre les commissions et même jusqu’au
fonctionnement de chaque commission en particulier – bref d’imaginer un
petit État doté d’honnêtes statuts et réglementant tous les
comportements internes des membres. Je considérais ce projet absurde et
pédant, mais une étrange dynamique de groupe, mélange de politesse et de
mollesse, faisait qu’il semblait brave et honnête d’en discuter
puisqu’une personne l’avait proposé.
La difficulté même
à le discuter en commission montrait bien cependant combien ce petit
délire hyper-formaliste était inadapté. On y retrouvait, comme dans les
autres commissions, deux groupes : littéralement et physiquement un
premier cercle,
composé d’habitués, puis, dans un deuxième cercle, des gens qui s’y
agrégeaient, certains s’asseyant, d’autres restant debout, des passants,
des curieux, des âmes errantes aussi. Les seconds accusaient facilement
les premiers d’avoir déjà pris le pouvoir. De fait, les gens qui
étaient là depuis plusieurs jours voulaient discuter de ce qui avait été
présenté la veille, ils voulaient avancer, aller plus loin, ne pas sans
cesse repartir de zéro. Les autres au contraire protestaient que
«démocratie» voulait dire que chacun avait un pouvoir égal, et que ce
n’était manifestement pas le cas dans ces conditions, ceux qui venaient
d’arriver devant se taire et écouter, étant nécessairement hors-sujet,
puisqu’il aurait fallu qu’ils prennent connaissance d’un texte de 14
pages avant même de prendre la parole et que ce texte, d’ailleurs,
n’était disponible qu’en un seul exemplaire…
Ceux du premier
cercle répondaient parfois, non sans une certaine condescendance, mais
souvent avec un sincère désir de prendre en compte les nouveaux venus,
que ceux-ci pouvaient écouter aujourd’hui et revenir demain, après avoir
lu le texte pour participer aux réunions de manière plus informée. La
thèse, en somme, était : le groupe est ouvert, vous pouvez y entrer sans
condition – mais pas le bloquer. Le principe me paraissait raisonnable,
la question intéressante (comment faire naître une véritable
organisation collective sur la place, à partir de rien, assis par terre
autour de bouts de carton, et donc dans une temporalité non
cumulative ?). Mais, outre le manque de bon sens sur le contenu des
discussions proposées, je voyais de clairs problèmes d’organisation.
Cette
commission, qui semblait pourtant si importante pour l’ensemble du
mouvement, puisqu’elle était censée être le lieu où l’on réfléchissait
au fonctionnement des assemblées, à mes yeux un moment essentiel de
notre vie collective, et qui en plus se croyait chargée d’élaborer une
petite constitution collective, paraissait aussi l’une des plus
démunies. Il n’y avait pas d’accueil, contrairement à ce qu’on voyait
pour d’autres commissions. Les documents dont nous parlions n’étaient
pas disponibles, ni sur papier, ni en ligne : certains les avaient reçus
par email, mais on ne savait comment, les autres non. J’essayais
d’ailleurs de m’inscrire sur des listes d’email, mais sans succès : je ne
recevais toujours pas les documents en question.

©Les Temps Modernes
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Certains disaient qu’on leur cachait des choses ;
d’autres invoquaient le «joyeux bordel» qu’était censé être Nuit
debout, garantie supposée de son fonctionnement «démocratique». Bref, je
pensais avoir trouver là de quoi me rendre utile. Pour cela, il fallait
être, semble-t-il, «référent». Les référents étaient des personnes
désignées par chaque commission pour faire le lien avec les autres
commissions, passer des informations, éventuellement veiller à ces
problèmes pratiques. En principe, les référents devaient tourner, avoir
un rôle strictement administratif. Dans le cas de la commission
«Démocratie», cela n’était pas le cas, pour une raison assez amusante :
nous étions si procéduriers, si vigilants envers toute impureté
démocratique, qu’il fallut plusieurs semaines pour se mettre d’accord
sur la procédure de désignation.
Je devins malgré tout finalement
«référent» à mon tour. Je découvris alors l’existence de Telegram. Cette
application pour smartphones permet en somme d’avoir des conversations
comme on en trouve sur les forums mais par textos, à travers des «fils»
de conversation thématiques. Longtemps, je n’ai pas compris à quoi elle
nous servait concrètement, car il faut être invité sur ces fils pour
pouvoir y avoir accès et notre référente n’avait pas pensé à m’y
inviter…
Finalement je découvris qu’il existait en fait toutes
sortes de conversations parallèles à celles qui se trouvaient sur la
place. Sur le principe, cela n’a rien de malsain : les niveaux d’échange
peuvent se démultiplier sans se nuire. Mais dans les faits, je
comprenais pourquoi un certain nombre de gens des commissions, les
«insiders», ne ressentaient pas le besoin de venir en Assemblée : ils
étaient déjà en contact les uns avec les autres ailleurs et de
différentes manières L’Assemblée était faite pour les «outsiders», qui
devenait une sorte de «public». Pire : au lieu de les informer
correctement des conditions pour passer de la passivité à l’activité, on
continuait son affaire entre soi. Je commençais à découvrir ce qui
devait devenir, à mes yeux, un des ingrédients principaux de l’échec.
Ma priorité fut dès lors
d’essayer de refaire des Assemblées un enjeu important pour le
mouvement et de remettre la question du fonctionnement des assemblées
quotidiennes au cœur des préoccupations de la commission «Démocratie»,
dont ça me semblait la vocation. La commission s’était divisée en deux
groupes thématiques distincts : l’un s’occupait des «outils de
modération», l’autre du «processus de vote». Les vastes projets de
«Constitution de la place de la République» avaient été recentrés sur
des choses plus raisonnables mais encore très décalées à mes yeux, en
l’occurrence mettre en place un «processus de vote» permettant de
prendre des décisions au nom de «Nuit Debout République» dans son
ensemble.
J’étais plutôt hostile sur le principe à cette démarche.
Je trouvais qu’elle ne convenait pas au genre de collectif fragile et
éphémère que nous étions : les gens qui venaient un jour en Assemblée ne
venaient pas le lendemain ; nous n’étions pas sûrs d’être encore là dans
quelques semaines ; les assemblées se vidaient ; la place aussi se vidait ;
il fallait des mécanismes rapides capables de recréer de la cohésion
avant qu’il ne soit trop tard.
En fait, l’affaissement de la
capacité de mobilisation du mouvement s’est fait sentir dès les vacances
d’avril : peut-être à cause de la pluie, du froid, des vacances, des
persécutions policières, de la fatigue des uns et des autres, des
premiers désenchantements – je ne sais. Mais il me semblait que pendant
qu’on réfléchissait à mettre en place un protocole pour donner de la
légitimité à des décisions collectives – c’est-à-dire pour faire que des
décisions prises par des gens
particuliers valent comme si elles étaient
légitimement imposées à tous, autrement dit pour reconstruire un instrument de
pouvoir
–, pendant qu’on faisait assaut dans cette tâche de prudence et de
pureté, nous laissions à l’abandon et à la ruine notre propre maison.
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Je voyais mes camarades
comme un petit groupe de gens fort distingués en train de prendre le
thé et de discuter les détails du règlement de la copropriété entre
voisins, lentement, avec une bienveillance appuyée et un pointillisme
éclatant de vertu, pendant que, tout autour d’eux, leur immeuble
s’effondre…
J’étais d’autant plus agacé qu’il y avait, me
semblait-il, des solutions pour au moins essayer de faire revivre les
assemblées autrement et même inventer un
fonctionnement démocratique
qui soit adapté à notre contexte. Un débat, en effet, avait très vite
divisé passionnément la place : l’Assemblée était-elle souveraine ?
Pouvait-elle voter ? Il y avait d’un côté ceux qui protestaient,
généralement pendant les Assemblées, qu’il n’y avait pas d’autre source
de pouvoir que les Assemblées, de sorte que ce qui était approuvé ici et
maintenant devait valoir comme «loi» ou décision de tous ; et, de
l’autre, ceux qui rappelaient que les gens assemblés un jour ne
représentaient personne, qu’ils ne pouvaient prendre des décisions pour
ceux du lendemain, qu’il fallait encore décider collectivement d’un
processus de vote.
Je croyais comprendre ce que ces derniers
voulaient dire, mais ils avaient des arguments parfois révoltants. Par
exemple, ils disaient qu’il fallait éviter ce genre de vote immédiat,
parce que (c’était écrit en toute lettre dans le document même que nous
utilisions pour expliquer aux nouveaux modérateurs les quelques règles
qui avaient été mises au point sur le tas) nous devions éviter les
propositions «démagogiques» que ferait voter un bon tribun en manipulant
la foule hébétée… Il fallait donc forcer l’assemblée à prendre son
temps, à réfléchir à ce qu’on lui propose, à ne pas prendre de décision
immédiate.

©Les Temps Modernes
On imagine ce que ce genre
d’argument peut avoir de déplaisant pour toute personne animée par
l’esprit que je croyais être au cœur des motivations potentiellement
hégémoniques de Nuit debout, l’esprit de défiance à l’égard des
pouvoirs. Car il reproduit de toute évidence l’état de minoration des
masses par une minorité supposée savoir mieux qu’elles leur propre bien.
Il reconduit parfaitement le sophisme de «l’émancipation» tel que
Jacques Rancière l’a joliment analysé. Kant, déjà, avait bien vu ce
problème : ce n’est que par l’expérience démocratique qu’un collectif
peut faire ses propres progrès. La position défendue devenait ainsi
horriblement
paternaliste.
Autre argument assuré de
susciter la légitime colère des esprits de bonne volonté : il existait
des gens mandatés pour s’occuper du processus de vote, ceux qui
participent à la commission «Démocratie». Celle-ci avait de fait été
mandatée par une Assemblée, un jour, pour réfléchir à mettre au point un
processus de vote qui serait proposé à l’Assemblée. Mais le paradoxe de
la situation aurait dû sauter aux yeux de tout esprit de bon sens. Pourquoi cette décision d’une assemblée d’un jour aurait-elle dû
contraindre celle d’une assemblée d’un autre jour ? Et comment allait-on
faire accepter ce processus de vote sinon par un mécanisme de
légitimation qui n’existait pas de toutes manières ? Vieux problème, que
les savants connaissent bien : c’est la question du «Premier
Législateur», qu’on retrouve notamment chez Rousseau, et plus
généralement le problème de la
constitution. Je me souvenais de
mes lectures de Negri, de Derrida et de bien d’autres et je leur
trouvais en l’instance une heureuse utilité…
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Il y avait encore une autre manière de refuser le vote aux assemblées, qui ne péchait pas tant sur le fond que dans sa
formulation,
mais qui provoquait les mêmes conflits inutiles. On disait en effet
qu’on pouvait voter lors des assemblées du soir, mais que le vote aurait
alors une valeur purement
consultative. On appelait même cela parfois un
sondage.
Que des gens emportés dans une tentative pour reconstruire l’activité
collective de fabrication du collectif puissent se retrouver à imaginer
que leur dispositif majeur de rassemblement soit réduit à un simple
sondage, autrement dit à la forme de la
séparation du collectif
d’avec lui-même la plus caractéristique de notre temps – cela me
laissait rêveur… C’est évidemment la preuve de la difficulté immense
qu’il y a à être à la hauteur en pensée de ce que l’on invente dans les
faits. Comment ne pas sentir que la notion même d’« assemblée
consultative » impliquait qu’il y eût, ailleurs, une autre instance,
mais devait prendre, elle, les vraies décisions, quand nous ne ferions
que la conseiller ? Et ne confirmait-on pas alors une fois de plus que
le véritable pouvoir
était ailleurs ? Or la plupart des gens assemblés ici l’étaient pour
reprendre de la puissance contre les pouvoirs.
Ce genre d’arguments,
lorsqu’ils étaient prononcés en assemblée, ne manquaient pas de
provoquer de violentes réactions. Quelqu’un lançait une proposition et
demandait un vote. La modération l’interrompait. Elle donnait une des
«explications» que je viens de rapporter. Des «oppositions radicales»
fusaient alors immanquablement. L’équipe de modération ne les prenait
guère en compte. On estimait le débat clos. Ceux qui avaient protesté
partaient en criant à l’imposture: quelle démocratie était-ce là ? Pour
ceux qui étaient là et qui venaient peut-être pour la première fois ou
qui, comme moi, n’étaient juste pas présents au moment où la décision en
question avait été prise, on clôturait autoritairement le débat avec
tous les effets désastreux que cela pouvait avoir sur l’esprit même de
notre mouvement.
Or je croyais avoir trouvé une solution à ce
problème. Grâce, d’ailleurs, à une certaine forme d’intelligence
collective. J’entends ce mot en un sens très simple : je veux dire que
certains donnent une idée, mais que d’autres la comprennent mieux que
les premiers ne la formulent, ou inversement, la formulent mieux que les
autres ne la comprennent, et peut-être cela en chaîne, de sorte qu’il
apparaît qu’
ensemble nous pensons mieux que seuls.
En
l’occurrence, l’idée m’était venue d’un homme qui, un jour, avait voulu
faire voter en Assemblée une proposition soutenant une pétition
demandant à Hollande d’offrir l’asile politique à Snowden. L’Assemblée
avait voté pour à l’unanimité. Comme j’étais responsable ce soir-là de
coordonner l’équipe de modération et que je voulais être loyal envers ma
commission, j’étais intervenu pour expliquer que nous ne pouvions pas
prendre de décision au nom de Nuit debout. J’avais donné la seule
explication qui me semblât valide :
«De même que nous ne voulons pas
qu’on prenne des décisions à notre place et que nous n’aurions pas voulu
que l’Assemblée d’hier, où nous n’étions pas, prenne une décision qui
nous engage, nous, alors que nous n’avons pas participé à la discussion,
de même nous ne voulons pas prendre des décisions en leur absence pour
ceux d’hier et demain, et encore moins d’ailleurs que la Place de la
République se prononce au nom de Nuit debout en général. Car Nuit debout
n’est appropriable par personne en particulier.»
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Mon explication
ne souleva aucune difficulté. Aucune opposition radicale. Aucune
insulte. Je sentais les gens un peu déçus, mais guère révoltés. Soudain,
l’homme qui avait fait la proposition revint me voir et me dit:
«Je
n’ai jamais demandé qu’on décide de déclarer que Nuit debout soutient
la demande d’asile politique à Snowden. J’ai demandé à cette Assemblée
si elle était d’accord pour appuyer cette proposition et la soumettre
aux autres assemblées de Nuit debout.»
J’ai trouvé l’idée
excellente. C’était tout à fait ce dont nous avions besoin. Nous
n’avions pas besoin de créer une entité transcendante appelée «Nuit
debout», une sorte de personne morale qui aurait une unité supérieure à
la multitude précaire et événementielle qui se retrouvait tous les jours
sur la place. Nous pouvions dire que l’ensemble des gens rassemblés sur
la place de la République, tel jour, à telle heure, approuvait telle ou
telle déclaration, ce qui voulait dire en somme qu’il la soumettait à
tous les autres collectifs précaires de Nuit debout (assemblées
quotidiennes et commissions). La légitimité d’une position (quel qu’en
soit le contenu) viendrait de ce qu’elle serait approuvée non pas
seulement une fois, mais chaque fois qu’elle serait présentée – et
présentée non seulement dans les Assemblées communes, mais aussi dans
plusieurs commissions, et pas seulement place de la République, mais
partout où des groupes se rassemblent sous le nom de «Nuit debout».
C’était
de fait ainsi que les décisions délicates, susceptibles de susciter une
forte hostilité de la part de certains, avaient été prises. Ainsi,
lorsque la commission «Convergence des luttes», connaissant l’hostilité
d’un grand nombre d’entre nous aux syndicats comme aux partis, avait
entrepris néanmoins de faire venir des représentants syndicaux sur la
place après la manifestation du 14 avril, ils en avaient présenté le
projet en Assemblée plusieurs jours de suite, ainsi que dans le plus
grand nombre possible de commissions (ils en avaient visité une
trentaine, dans mon souvenir). L’initiative ayant été approuvée à chaque
fois à l’unanimité, elle avait acquis, de fait, une certaine
légitimité.
La légitimité ne devait donc jamais être détachée de
la multiplicité des actes de consentement. Elle ne devait pas être non
plus considérée comme acquise une fois pour toutes. Elle était affaire
non pas de «oui» et de «non», mais de degrés : une décision sera d’autant
plus légitime qu’elle a été plus largement approuvée. Mais jamais le
débat ne serait en principe clos. Il se trouve seulement que la
multitude finit par l’abandonner dans les faits. (…)
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Cette petite proposition
n’avait pas seulement à mes yeux les charmes d’une belle idée
philosophique. Elle me semblait aussi riche de promesses concrètes pour
notre mouvement, car elle permettait de dissiper bien des faux
problèmes. Bien sûr, je ne comptais pas expliquer ma théorie des tropes
souverains à mes camarades, mais je vérifiais à l’occasion de plusieurs
conversations que cette proposition de «déclarations ponctuelles»
arrivait à convaincre et qu’elle rencontrait des intuitions morales et
politiques assez solides. Elle fut d’ailleurs introduite dans l’éventail
des ressources de modération, même si je doute qu’elle fût souvent
utilisée. Elle permettait surtout de redonner des enjeux aux assemblées,
puisque quelque chose de la légitimité des propositions y était
effectivement éprouvé.
Or, de fait, les assemblées quotidiennes
perdaient de plus en plus leur intérêt. Ce point a été remarqué par tous
les observateurs et participants. Une succession de prises de parole
limitées à deux minutes et jamais suivies de discussion ne pouvait que
finir par lasser. Une fois passée la surprise de voir tant de gens se
passionner pour leurs propres désirs d’expression, l’absence de tout
enjeu devait vider ces rencontres de leur sens même. La règle des deux
minutes de tour de parole, qui avait été posée pour conjurer les
mécanismes de formation de pouvoir et assurer un égal traitement au plus
grand nombre possible d’orateurs, finissait par se retourner contre le
sens même de notre présence ici. Nous étions ici pour nous retrouver ; la
règle nous séparait. Nous étions ici pour conjurer la malédiction de
nos solitudes respectives ; les assemblées lui donnaient au contraire une
visibilité éclatante.
L’assemblée devait être pour moi le lieu où
le collectif s’éprouve, se ressent, se tâte, se cherche, et finalement,
ne serait-ce que ponctuellement, se déclare. Mais pour cela, il fallait
qu’il y eût effectivement des
discussions. Or nous ne
nous
parlions pas ; nous parlions les uns après les autres. Le pire de ce que
nous cherchions à conjurer sur la Place s’y déployait dans
l’incompréhension générale : l’impuissance collective qui confond le
spectacle des solitudes assemblées avec l’invention d’un collectif
actif. Un orateur s’avance ; il fait son discours ; il est formellement
applaudi par une assemblée silencieuse et largement amorphe (les signes,
d’approbation, d’opposition, d’impatience, étaient de moins en moins
utilisés) ; un autre vient faire son petit tour de piste et ça
recommence. Aucune épreuve, aucune interrogation. Un tel format assurait
notre échec.
Réintroduire des prises de décisions,
même ponctuelles, eût permis de redonner du sens à ces prises de
parole. Toutes n’étaient assurément pas obligées de proposer des
décisions. Mais il ne fallait pas interdire que certaines se le
proposent, et l’obtiennent. Le but de cette procédure de décision
n’était donc pas seulement de régler un problème théorique de
légitimité, mais bien de refaire de nos rassemblements des lieux
d’éclaircissement de notre propre volonté collective, sans rompre avec
le mouvement qui nous avait conduits, ici, à savoir notre inquiétude
envers toute figure du pouvoir. Il s’agissait en somme d’être fidèle à
ce que j’identifiais comme notre raison d’être : répondre à la crise de
légitimité des pouvoirs par la mise en place d’un processus de
construction d’une puissance qui ne se sépare pas de la multitude
ouverte qu’elle exprime et étend sans cesse en même temps.
Je
n’eus pas l’occasion de voir si cette proposition avait effectivement
les mérites éminents que je lui attribuais. Une petite conjuration de
blocages eut finalement raison de ma patience. La référente de notre
commission, sans doute dépourvue de toute malveillance intentionnelle,
avait un don tout à fait particulier pour décourager avec toutes sortes
d’arguties logistiques et procédurales la moindre tentative pour
réintroduire un peu d’enjeu dans le fonctionnement des assemblées. Elle
faisait partie de ces acteurs de Nuit debout qui ne semblaient pas
particulièrement portés par des soucis de contenu, mais qui
s’intéressaient à faire vivre le cadre du mouvement pour lui-même.
Cependant, à force de mettre en avant les formes, on tuait les contenus.
Les assemblées ressemblaient de plus en plus à d’étranges rituels où
l’on rendait hommage à une Idée passablement abstraite, celle de
l’égalité de toutes les paroles. Mais à quoi bon des paroles égales si
on les a au préalable rendues indifférentes à autrui ?
Les autres
camarades de la commission étaient si occupés à rédiger leur «processus
de vote» qu’ils n’étaient guère attentifs à ce qui pouvait concerner le
quotidien de nos rassemblements. Ils aboutirent d’ailleurs, après
plusieurs semaines, à un document fort bien rédigé, qui prévoyait la
procédure suivante. Il devait y avoir trois moments distincts : le
premier serait un moment de proposition ; le second un moment de
discussion des propositions par les membres des commissions
structurelles qui, puisqu’elles étaient occupées au moment des grandes
assemblées du soir, n’auraient pas pu venir à la première discussion ; le
troisième serait le moment de la prise de décision.
Entre le
premier et le troisième moment, une semaine devait s’écouler. La
sélection des propositions examinées se ferait au tirage au sort, de
sorte que l’on s’empêchait de se donner des priorités. Et encore
n’était-ce qu’un
test. Il permettrait de mettre à l’épreuve
cette procédure, qui ne deviendrait officielle que bien plus tard, après
de nouvelles discussions… Peut-être une procédure de prise de décision
avait-elle quelque chance de voir le jour vers l’automne, me disais-je
tristement. Je m’étonnais que des gens souvent de qualité, comme
l’étaient incontestablement beaucoup de mes camarades, puissent
s’aveugler ainsi de concert.

©Les Temps Modernes
Bref, la commission «Démocratie»
dépensait beaucoup d’énergie pour aggraver l’état de passivation de
plus en plus endémique des assemblées. Elle s’arcboutait sur des idéaux
formalistes tout à fait déconnectés de la temporalité du mouvement. Au
lieu d’essayer de dégager de ce qui se faisait en réalité des formes et
des principes, elle tentait d’y plaquer un idéal de pureté qui ne
faisait que nous absenter, tous, de notre propre histoire. Je perdis
patience, démissionnai de mon rôle de référent, et retournai à mes
occupations. Pour moi, ce fut un échec.
Sans doute il serait
exagéré d’attribuer à l’impossibilité de donner une force à ces
Assemblées quotidiennes la responsabilité de l’échec de Nuit debout.
Pourtant, je crois qu’elle y a largement contribué. Car Nuit debout
n’avait de sens qu’à s’adresser au grand nombre, c’est-à-dire à
s’installer sur le vecteur hégémonique de la contestation de la loi
Travail afin de lui permettre de devenir autre chose, de devenir un
point de crise généralisée des pouvoirs. Or les Assemblées étaient la
première expérience que les curieux, les sympathisants, les âmes en
quête de puissance collective, allaient rencontrer. Qu’y trouvaient-ils ?
Beaucoup d’ennui, une certaine tristesse, un sentiment de vanité.
Combien
sont ainsi passés qui ne sont jamais revenus, et pour de bonnes
raisons ? Je crois qu’une des raisons pour lesquelles Nuit debout n’a pas
tenu sa promesse hégémonique est qu’elle n’a pas trouvé le format pour
ces moments de réunion de
tous que devaient être les Assemblées
du soir. Ne mobilisant pas le grand nombre, Nuit debout s’est étiolé,
le processus hégémonique s’est épuisé, la lutte a migré vers d’autres
lieux, le cortège de tête (qui fut lui aussi un processus hégémonique à
sa manière), le blocage des raffineries, les nouvelles formes de
manifestation. Nuit debout en tant que tel était fini.
Patrice Maniglier*
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(*)
Patrice Maniglier est philosophe. Ce texte est composé d'extraits de
l’article «Nuit debout: une expérience de pensée», paru dans le numéro
691 des «Temps modernes», entièrement consacré au mouvement du printemps 2016 (258 p, 20 euros).
Source : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20161230.OBS3220/pourquoi-nuit-debout-n-a-pas-tenu-ses-promesses-le-recit-inedit-de-patrice-maniglier.html