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vendredi 31 mars 2023

Une psychologue contre la machine

PMO est un groupe de gens opposé à la machine.
Pour en savoir plus vous pouvez lire leur manifeste

 


Une psychologue contre la machine

 

Une lectrice nous écrit :

« Bonjour,

Je vous suis depuis des années.

Je suis psychologue clinicienne. J'ai récemment participé à une évaluation de patients obèses dans le cadre d'une prise en charge expérimentale.
J'ai ensuite suivi une formation qui explique le parcours des patients et j'ai compris que le financement des prises en charges (séances de psy, de gym, de diététicienne, journée complète pluridisciplinaire, etc.) n'est décidé QUE par un logiciel en fonction des résultats des questionnaires auto-évaluatifs remplis par les patients et relus en entretien clinique avec les patients par les praticiens évaluateurs.

J'ai mis fin à mon contrat de prestation de service et je vous joins la lettre (...) »
Ci-dessous sa lettre, pour ceux qui cherchent des modèles de courrier refusant l’automatisation de leur métier, de leurs missions et de leur vie.

Cela nous rappelle un autre témoignage, entendu voici 15 ans lors du congrès d’un syndicat de psychologues et de psychiatres qui nous avait invités. « Un patient me consulte parce qu’il se sent déprimé. Il a déjà vu un confrère, qui l’a reçu le nez sur son ordinateur. Ayant exposé le motif de sa visite, il s’est vu bombarder de questions que le médecin lisait à l’écran, entrant les réponses dans la machine. A la fin du questionnaire, celui-ci a tapé sur la touche "Entrée", pris connaissance du résultat et déclaré au patient : "Non, vous n’êtes pas déprimé". »

Ces psychologues voudraient exercer leur métier de cliniciens. Du grec klinikos, klinein, « êtrecouché » : « qui observe directement les manifestations de la maladie, au chevet du malade » (dictionnaire Le Robert). Voilà qui contrevient au projet technocratique de supprimer toute observation directe des phénomènes vivants, notamment humains. C’est à quoi servent les algorithmes, le big data, l’intelligence artificielle, bref, le monde-machine. Éliminer l’humain, l’observateur comme l’observé, car un patient calculé par un algorithme devient une chose, tel le paquet scanné par le lecteur de QR code. Mais les Smartiens ont désormais l’habitude.

La preuve, voici comment le directeur du programme expérimental de prise en charge des patients obèses se justifie auprès de notre lectrice démissionnaire :

« - éliminer l'humain permet d'éviter les connivences, au cas où le patient connaîtrait
personnellement tel ou tel intervenant ; (...)

- le staff de cliniciens a la possibilité de décider d'une autre prise en charge que celle prévue par le logiciel, mais celle-ci ne serait alors pas financée et resterait donc à la charge du patient ;

- le logiciel a pour visée, outre d'éviter les connivences entre patients et soignants, de faire gagner beaucoup de temps clinique en effectuant lui-même les calculs de "scores de symptômes" liés aux questionnaires (quelques additions et une division). »

Des connivences, vous voulez dire, des liens entre humains ? « Ce sont là ( ...) des faits
désagréables, je le sais. Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables 1 », vous répond le Directeur du Centre d’Incubation et de Conditionnement.


Si vous tenez à une prise de décision humaine, c’est à vos frais. Et ce sera bientôt le cas pour tout : la prise en charge machinique, automate, pour les subissants, et le contact, le service humain, le soin par une personne pour les puissants. A moins qu’une majorité imite notre lectrice et fasse connaître publiquement son refus ?

Pièces et main d’œuvre

Grenopolis, le 27 mars 2023

***


Le 12 février 2023

Cher Monsieur,

J’interviens en missions ponctuelles de remplacement de la psychologue en titre pour
l’évaluation clinique des patients dans le cadre XX. Il s’agit de vérifier avec les patients
souffrant d’obésité et qui demandent de l’aide, qu’ils ont correctement compris et remplis divers questionnaires (HADS, EQVOD, Rosenberg, etc.) et de mener un entretien clinique afin d’évaluer dans quelle mesure ils ont besoin d’un accompagnement psychologique dans leur prise en charge de l’obésité. Cette appréciation de la prise en charge est ensuite mise en commun en staff pluridisciplinaire et donne lieu à une décision collégiale sur les différents niveaux possible de prise en charge (psy, diététicienne, exercice physique, etc.).


J’ai suivi mardi le module 1 de la formation XX. A cette occasion j’ai découvert avec surprise que la décision de prise en charge psychologique ne dépend aucunement de l’entretien clinique mais exclusivement des calculs de l’algorithme XX. Algorithme qui « fait gagner du temps médical » mais qui ne se base que sur les questionnaires remplis par les patients etvérifiés par les professionnels.

Cette décision « algorithmique » me pose plusieurs problèmes éthiques.
Le premier, c’est un problème d’intérêt du travail : puisque la seule valeur retenue est le
questionnaire, quel est l’intérêt d’un entretien clinique en tant que psychologue ? 

J’ai conscience qu’effectivement seuls les psychologues sont autorisés à faire passer certains tests. Mais vous comprendrez que cela limite l’intérêt de la longue formation (5 ans) à l’écoute et à l’évaluation clinique.

Le second, plus grave pour moi, c’est que cette manière de procéder revient à laisser un
algorithme décider ce qui est favorable pour les patients sans même une intervention
humaine. Je ne suis pas enchantée par un monde où des machines décident à la place des
humains ce qui est bon pour eux. Je suis viscéralement attachée à la liberté de chacun de
faire des choix et de prendre des décisions. Cette liberté est de plus en plus malmenée par les divers algorithmes qui finissent par nous gouverner. En définitive c’est
malheureusement de plus en plus aux humains d’être au service des machines et de s’y
adapter sans réfléchir et non l’inverse.

Le seul moyen que j’ai de protester contre ce monde de machines, c’est de refuser d’en être complice.

C’est pourquoi je vous demande s’il est possible d’infléchir les calculs du logiciel pour que la parole du clinicien soit entendue et prime sur les résultats de l’algorithme, afin que ce dernier apporte une aide et non une substitution à sa parole. Dans le cas contraire, je renonce aux missions que vous me proposez.

Je vous remercie de la confiance que vous m’avez accordée et vous prie d’agréer, Cher
Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Florence V.


1 A. Huxley, Le Meilleur des Mondes (1932)


Lire aussi : 


Le règne machinal (la crise sanitaire et au-delà), ed. Service compris, 2022

 

vendredi 14 octobre 2022

Parution du n°1 de "La Gueule ouverte"

 


Parution du n°1 de 

"La Gueule ouverte"

jeudi 6 octobre 2022 par Pierre Fournier

Tout le monde s’alarme de la fin du monde. Voici cinq ans déjà, au moins depuis la Marée noire du Torrey Canyon (1967), que le mot de « pollution » envahit les medias, les esprits et les conversations. Les signes de cette fin du monde, maintenant qu’on les a détectés et nommés, se multiplient, s’intensifient et font système. Un même ordre caché apparaît soudain, qui relie Le Printemps silencieux – la disparition des oiseaux ; les catastrophes technologiques comme celle de Feysin et du « couloir de la chimie » (1966) ; la dégradation générale du monde et la hantise d’un épuisement des « matières premières ». 


Les « écologistes », une espèce nouvelle de prophètes révolutionnaires, ont fait sensation avec leurs processions anti-nucléaires de Fessenheim (avril 1971), et du Bugey (juillet 1971).


Tous les docteurs politiques, économiques et scientifiques, scrutent ces signes du temps, publient leurs diagnostics et leurs prescriptions. Une vingtaine de livres en un an. La cause de cette maladie – comme de toute maladie - pour les communistes, maoïstes, trotskystes, anarchistes et situationnistes, c’est le capitalisme. (Cf. La Marée verte et ses épaves : ici). Les féministes ont alors des choses plus urgentes à faire que de se pencher sur la fin du monde. On sait depuis que tous les maux, selon leurs plus sagaces spécialistes, relèvent en fait de l’androcène, de l’homme et du patriarcat. (Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble : )

De son côté l’Etat crée en janvier 71 un « Ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement », confié à Robert Poujade (1928 – 2020), afin de traiter cette sinistrose émergente. L’Onu, comme Guy Debord et Le Nouvel Observateur, déclarent la Terre en danger. Cent trente-deux nations se réunissent à son chevet, en juin 72, à Stockholm, pour examiner ses chances de survie. Dans leurs laboratoires du Massachusetts Institute of Technology, les technocrates du « club de Rome » financés par la Fondation Wolkswagen font tourner leurs ordinateurs depuis août 70 afin d’évaluer Les limites de la croissance et de formuler « le développement durable ». Leur rapport est publié à grand bruit en octobre 1972 : voici un demi-siècle (Editions Fayard). Traduit en trente langues, vendu à 30 millions d’exemplaires. La contre-révolution technologiste est en marche, elle a aujourd’hui le visage de Jean-Marc Jancovici et du Shift Project.

Mais la vérité de cet automne, et qui balaie toutes les élucubrations et falsifications industrielles, on la trouve dans le premier numéro de La Gueule ouverte, le journal qui annonce la fin du monde, paru un mois plus tard, et dont voici l’éditorial par Pierre Fournier.

Zut, on va encore répandre la sinistrose et l’éco-anxiété.

Pièces et main d’œuvre


***

La Gueule ouverte n°1, novembre 1972

Premier et dernier éditorial

« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. »
Antonin Artaud

Voici un journal de plus. Et par la même occasion, un éditorial de plus.
Pourquoi un éditorial ? Parce qu’il faut bien expliquer pourquoi un journal. Grand-père raconte !


La Gueule ouverte est virtuellement née le 28 avril 1969. J’étais dessinateur et chroniqueur à Hara-Kiri Hebdo, payé pour faire de la subversion, et, dès le n°13, lassé de subvertir sur des thèmes à mes yeux rebattus, attendus, désamorcés d’avance. Prenant mon courage à deux mains, j’osai parler d’écologie à des « gauchistes ». (…) Nous étions alors quelques-uns à savoir qu’il y avait urgence, et que cette urgence consistait en ceci : faire coïncider la révolte instinctive, viscérale, de la jeunesse (que nous interprétions comme une révolte de LA VIE face aux artifices mortels de la collusion pouvoir-savoir) avec ce que nous pensions ÊTRE LA REALITE DES VRAIS PROBLEMES. Permettez que je me cite (sinon, tournez la page) :

« Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours les mêmes choses, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui mais pour toutes les formes de vie supérieures qui s’étaient jusqu’alors accommodées de sa présence. Le paradis concentrationnaire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de technocrates ne verra jamais le jour parce que leur ignorance et leur mépris des contingences biologiques le tueront dans l’œuf. La seule vraie question qui se pose n’est pas de savoir s’il sera supportable une fois né mais si, oui ou non, son avortement provoquera notre mort.


Bien que quelques fadas n’aient pas attendu l’aurore du siècle pour la concevoir, cette idée est si neuve, et nous sommes depuis la maternelle si bien conditionnés dans l’autre sens, que presque personne encore ne l’a vraiment comprise. Surtout pas les distingués académiciens qui tous les 28 jours, sur un ton désabusé mais élégant, nous emmènent faire un tour sur la vieille balançoire intellectuelle du progrès, avec son avers et son revers. C’est trop monstrueux pour qu’on puisse y croire. Les gens sont comme ça, plus bêtes que les bœufs qui, conduits à l’abattoir, profitent de la première occase pour s’échapper. C’est pourquoi la catastrophe, beaucoup plus proche que vous n’imaginez, ne peut être évitée que par une réforme des habitudes mentales plus radicales encore que celle jadis opérée par les rédacteurs de la Grande Encyclopédie. (…)


Au mois de mai 68, on a cru un instant que les gens allaient devenir intelligents, se mettre à poser des questions, cesser d’avoir honte de leur singularité, cesser de s’en remettre aux spécialistes pour penser à leur place. Et puis la Révolution, renonçant à devenir une Renaissance, est retombée dans l’ornière classique des vieux slogans, s’est faite, sous prétexte d’efficacité, aussi intolérante et bornée que ses adversaires, c’est aux Chinois de donner l’exemple, moi j’achète l’évangile selon Mao et je suis. (…)


Non, je n’étais pas seul, loin de là, mais j’étais seul à disposer d’un gueulophone avec toute liberté de m’en servir. Pour conduire à son terme cette nécessaire rencontre du gauchisme et de l’écologie, la faire déboucher sur le dépassement et le renouvellement, à la fois de l’écologie et du gauchisme, j’avais une tribune dans « le seul journal parisien (dixit Wolinski) dont le rédacteur en chef ne soit pas un pourri ». (…)


C’est ainsi que Hara-Kiri-Charlie-Hebdo, qui n’était pas seulement le prolongement hebdomadaire de Hara-Kiri mais, j’en suis sûr, le seul prolongement historique authentique du grand éclat de rire libérateur de mai 68, devint, bon an mal an, le porte-voix français – disons européen, car le phénomène est unique – de la nouvelle gauche écologique. » (Hara-Kiri n°13, 28 avril 1969)

« Défendre la nature sur tous les fronts est une chose malaisée car on se heurte à l’indifférence, à l’ignorance, au scepticisme, et surtout l’on a contre soi, plus ou moins ouvertement, tous ceux qui donnent aux convoitises personnelles le pas sur l’intérêt commun, tous ceux qui, prêts à compromettre le futur pour un avantage immédiat, ne font pas objection au déluge pourvu qu’ils ne soient plus là pour y assister. » Jean Rostand.

Gueuler ne suffisait pas. Très vite des lecteurs m ‘écrivirent pour m’enjoindre de fonder, et plus vite que ça, un « parti rousseauiste » destiné à « regrouper les marginaux ». Les marginaux – comme ils ont raison – n’ayant pas envie d’être regroupés, et surtout pas au sein d’un parti, quel que soit son isme, il y avait sans doute mieux à faire.


Un matin d’avril 71, un emmerdeur (je ne croyais pas si bien dire) vint me rendre visite, en voisin, dans ma résidence de Leyment (Ain). Pédago à la barbe de prophète, gauchiste revenu du gauchisme, nostalgique de Mai 68, assez mal dans sa peau et tout seul dans son trou, il me proposa de mener une action contre l’usine atomique de Saint-Vulbas (Ain) dite Bugey1 (et rendue célèbre par nos soins : certains ont fini par croire qu’elle s’appelait « Bugey-Cobayes » !). celle-ci devait diverger dans 6 mois, il nous restait 6 mois pour empêcher ça.


En Alsace, les gens du Comité pour la sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, conduits à la bataille par Esther Davis, épouse du « citoyen du monde » Garry Davis, menaient une lutte solitaire et désespérée contre l’implantation d’une centrale nucléaire sur les bords du fleuve international. « Survivre » et « les Amis de la Terre » les aidaient de leur mieux. Soutenu par un battage intensif dans Charlie Hebdo, le comité « Bugey-Cobayes » prit le relais.


Le succès dépassant toutes nos espérances, 15 000 jeunes et moins jeunes, venus de la France entière et parfois de l’étranger, se rassemblèrent le 10 juillet, pour une « grande marche pacifique, non violente et joyeuse », face à l’usine atomique. Les médias furent contraints de faire écho. La contestation écologique franchissant l’Atlantique avec à peine un peu de retard sur les capitaux de Westinghouse, faisait son entrée dans la conscience française. Je parle de la vraie conscience écologique, la non-récupération (et moins que jamais récupérée à ce jour, n’en déplaise aux semeurs de confusion). Bugey 01, la grande fête à Bugey, fut un révélateur. Elle reste pour beaucoup un souvenir inoubliable. Tout, avec le recul du temps, nous semble avoir concouru à la réussite ; l’ordre et le désordre, le refus des discours, le refus de la violence et le refus du spectacle, le nudisme ingénu, le partage et la rencontre. Tout y était en germe.


Les « anciens combattants de Bugey » ont porté, aux quatre coins de l’Hexagone et au-delà, sous la bonne parole écologique, le ferment d’une civilisation nouvelle, à la juste mesure de l’homme libre, qui substituera, aux structure mécaniques, leur contenu vivant. (…)


Si, à compter de leur participation aux manifs de Bugey-Cobayes, rien ne pouvait plus être pareil pour beaucoup de gens, cela était encore plus vrai pour les organisateurs des dites manifs. Quand, rendant à Emile, qui m’avait embarqué dans l’aventure Bugey, la monnaie de sa pièce, je l’ai embarqué dans l’aventure du « journal écologique », il n’a pas résisté. On ne résiste pas, n’est-ce pas, à l’incarnation du Destin dans l’Histoire.


Après Bugey, mes dix pages hebdomadaires ne pouvaient suffire. Le noyautage de la grande presse ayant abouti au peu de résultats escomptés, les petits journaux écologiques, dont la valeur est grande mais les moyens dérisoires, se sont multipliés.


En tentant aujourd’hui, sans garantie de réussite, de donner à la contestation écologique, grâce au soutien logistique des francs-tireurs de l’équipe Hara-Kiri, une tribune plus spécifique et si possible aussi efficace que Charlie Hebdo, nous n’avons pas la prétention de concurrencer les autres feuilles écologiques, au contraire. Nous sommes conscients qu’un journal est une solution de compromis et qu’il risque, du seul fait qu’il existe, de démobiliser.


Nous sommes conscients des contradictions quotidiennes dans lesquelles nous enfonce le journalisme professionnel. Et nous savons bien que faire un journal dans une mairie de campagne désaffectée, encouragé par le hennissement sympathique du cheval du voisin, n’est pas une garantie d’honnêteté suffisante. Nous avons dû, englués que nous étions dans les problèmes matériels que pose un tout relatif « retour à la terre », nous secouer pour nous mettre au travail. Nous nous sentions ridiculement faibles, face au rouleau compresseur du capitalisme emballé… la tentation était telle de se consacrer, enfin, à vivre de cette vie que nous côtoyons, de couper notre bois, de faire notre pain, de retourner à l’homme des bois… LA VIE est là, tout prés. A peine sorti le premier numéro, voici que nous assaille la tentation de tout remettre en cause, de pousser plus loin, aussi loin que d’autres, un désengagement dont nous savons bien qu’il se fera toujours plus exigeant : la disproportion des forces en présence impose, à qui refuse l’inéluctable, une radicalité sans cesse plus affirmée. Mais se faire plus radical que la situation actuelle ne l’exige, c’est encore un piège dans lequel nous ne voulons pas tomber.


Vous aurez compris que, si ce journal ne se veut rien de plus qu’un journal, ni sa forme ni ses objectifs ne sont pour autant fixés, qu’il est un canevas, un prétexte, une base de départ et d’aventure. Nous ne savons pas où nous allons.

Pierre Fournier (1937-1973)

***

Pour en savoir plus sur Pierre Fournier et La Gueule ouverte, lire :
 

 La Marée verte et ses épaves, chapitres 1 et 2 (ici et )
 Notre Bibliothèque Verte, notice 28/29, (ici) et le volume 2 du livre éponyme de Renaud Garcia, paru chez Service compris en février 2022.

Et bien sûr :


Fournier précurseur de l’écologie
Par Patrick Gominet et Danielle Fournier
Dessins et chroniques parus dans Hara-Kiri, Charlie Hebdo et La Gueule ouverte
2011, Les Cahiers dessinés

 

Source : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1741

mercredi 21 septembre 2022

De Messmer à Macron, le discours du nucléaire


On a reçu ça  

 

Bonjour,

Voici notre dernière livraison : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719


mercredi 20 juillet 2022 par Jean-Manuel Traimond (collectif Passerelle)

 

 A un demi-siècle de distance, Pierre Messmer, premier ministre, et Emmanuel Macron, président de la République, tiennent deux discours si frappants de similitude, qu’on ne peut y voir que des versions successives d’un même discours fondamental. L’un à la télévision, le 6 mars 1974 ; l’autre à Belfort, le 10 février 2022.

Face à la similitude des contextes - le choc pétrolier suivant la « guerre du Kippour », en 1974 ; et la crise énergétique, résultant en 2022 de l’explosion de la consommation, de la raréfaction des ressources, et du renoncement aux énergies carbonées (pétrole, charbon) ; l’Etat français réagit de la même façon. Le développement éperdu de sa filière électronucléaire accompagné d’une offensive rhétorique visant à justifier et à glorifier cette ruée vers l’atome.
L’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, soit 14 jours après le discours de Macron, et les divers embargos, d’origine russe ou occidentale, frappant les exportations de gaz, de charbon et de pétrole russes, ne peuvent que renforcer cette impression de déjà-vu.

De ce discours du nucléaire, on peut relever quelques lieux communs.

1) La revendication du « progrès » fondé sur la rationalité techno-scientifique. C’était déjà l’ultima ratio de Pierre et Marie Curie, lors de leur discours de Stockholm, le 6 juin 1905 : « Je suis de ceux qui pensent, avec Nobel, que l’humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles (1). »

2) La revendication d’une tradition et d’une excellence nationales en la matière, remontant aux héroïques époux Curie, et poursuivie par leur fille et leur gendre, Irène et Frédéric Joliot-Curie, eux-mêmes pionniers de la Bombe et fondateurs du Commissariat à l’énergie atomique (2). Cette même excellence étant censée garantir la sécurité des Français vis-vis de tout risque de pollution radioactive ou d’accident nucléaire.

3) La défense de l’indépendance et de la souveraineté nationales, grâce au nucléaire, que ce soit en matière d’énergie ou en matière militaire – les deux étant d’ailleurs intrinsèquement liées, puisque toute technologie est duale, civile et militaire.

4) La « chasse aux gaspis » (1974). « L’énergie est notre avenir, économisons-la » (2022). L’appel aux citoyens et aux particuliers pour réduire, sinon pour rationner leurs dépenses énergétiques (chauffage, éclairage), afin de maintenir l’alimentation de l’Etat industriel. Cette participation au devoir civique induisant une soumission indiscutée aux consignes gouvernementales jugées vertueuses puisque, précisément, il s’agit de réduire la gabegie.

5) L’« ouverture » et même le « soutien » aux « énergies alternatives » et « renouvelables », éolienne, solaire, hydroélectrique, etc., censés prouver que l’Etat nucléaire n’est pas monopolistique. A condition bien sûr que ces « énergies de flux », qui ne peuvent fournir pour le moment qu’une « énergie d’appoint », soient technologisées et industrialisées – notamment sous la direction du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (3).

6) La lutte contre l’effet de serre et le réchauffement climatique, mise en avant dès 1976 par Louis Néel, directeur-fondateur du Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble (1956), et prix Nobel de physique 1970, pour justifier l’industrie nucléaire et la construction de Superphénix, puisqu’il n’est pas question de remettre en cause « une société de consommation », avec une « certaine expansion industrielle (4) ». Où l’on voit ce que signifie vraiment cette injonction à « écouter les scientifiques », aussi bien répétée par Greta Thurnberg, la petite mascotte du pseudo - « mouvement climat », que par toutes les autorités politiques et médiatiques.

Bref. Nous avons demandé à Jean-Manuel Traimond et à ses amis du collectif Passerelle de lire pour nous ces deux discours de Messmer et de Macron, tels qu’ils se dupliquent à un demi-siècle de distance. On trouvera ici leur introduction, suivie des deux textes en question : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719


NOTES
1) Eve Curie, Madame Curie, Hachette, 1958, p.175
2) Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble, par Le Casse-Noix, Pièce détachée n°95
3) Cf. Frédéric Gaillard, Le soleil en face, rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives, L’Echappée, 2012
4) Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble, par Le Casse-Noix ; « Creys-Malville, le dernier mot » sur www.piecesetmaindoeuvre.com et dans Memento Malville, Pièce détachée n°14

Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre

(Pour lire le texte, ouvrir le document ci-dessous.)


De Messmer à Macron le discours du nucléaire
Version prête à circuler
398.9 ko

 

Source : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719

 

mercredi 20 juillet 2022

DÉMONTER LE MONDE-MACHINE

Démonter le monde-machine

 


 

Mercredi 22 juin 2022 par Pièces et main d’œuvre

Toujours en librairie : Le Règne machinal (la crise sanitaire et au-delà). Voir ici

Un ami informé nous fait suivre ce courrier envoyé par le service « Economie agricole » de la préfecture de la Nièvre aux exploitants agricoles en ce mois de juin 2022. On y lit ceci :

« Dans le cadre de la future programmation de la Politique agricole commune (PAC) 2023-2027, la Commission européenne a introduit un nouveau composant intitulé "système de suivi des surfaces en temps réel" (3STR) à compter du 1er janvier 2023.
[Celui-ci] se base sur l’analyse de l’activité agricole et des couverts implantés, analyse réalisée par le biais d’images satellites en continu, traitées informatiquement par l’intelligence artificielle. […]
Dans ce cadre, des exploitants seront sollicités par la DDT afin de fournir des photos géolocalisées pour vérifier certaines données analysées (couverts implantés et activité agricole) via une application sur smartphone. »

Suit un lien vers une vidéo (« Parlons PAC 2023 » sur Youtube) qui invite les exploitants à rejoindre la campagne de test du dispositif. On y suit Michel Texier, producteur de cyber-pommes de Haute-Vienne, nez sur l’écran de son smartphone au milieu de son unité de production industrielle - arbres alignés comme des poteaux surmontés de filets, sol quasi nus, à perte de vue : « l’application nous guide jusqu’au point fixe sur lequel on doit se rendre pour prendre la photo », nous explique-t-il, soulagé que cet autoflicage lui évite des tracasseries administratives.

Il y a quinze ans de ça, quand nous alertions contre le puçage électronique des animaux et des humains, Pierrot, notre copain paysan, nous avait déjà parlé du contrôle des parcelles par satellite. La contrepartie des subventions européennes, expliquait-il. Tu veux l’argent, tu te soumets. Ne t’avise pas de semer de l’orge au lieu de blé, la constellation satellitaire Copernicus (« Europe’s eyes on Earth », sic) te dénonce sitôt le grain levé. Et prière de tailler les arbres en bordure qui masquent les parcelles.

Toute dignité abdiquée, voici les employés agricoles de l’Europe qui collaborent à leur propre machination. Ils viennent en renfort des satellites pour alimenter de leurs photos géolocalisées les bases de données cybernétiques. A défaut de nourrir correctement les humains, ils nourrissent les intelligences artificielles qui pilotent bientôt leurs tracteurs autonomes, les drones et les robots pour les remplacer dans leurs exploitations. C’est ainsi que les machines nous alimentent, et que nous dépendons toujours plus du règne machinal pour notre survie.

La revue Nature & Progrès nous a demandé pour son numéro d’avril-mai 2022 une mise à jour sur la machination de l’agriculture - dans sa version cybernétique notamment - et sur notre dépendance à l’égard du technotope. D’où le titre de notre papier : « Démonter le monde-machine ».

Le dossier du numéro, intitulé « Quels outils, pour quels paysans ? », comprend également des articles sur la traction animale, le bélier hydraulique et les ingénieux bricoleurs de l’Atelier paysan. Réjouissant à lire, pour nous et pour les lecteurs en quête de « solutions alternatives » - et tant mieux si les élèves ingénieurs renient leur dressage pour s’intéresser à la terre.


Pour commander la revue : Nature & Progrès, 13, bd Louis Blanc - 30100 Alès (Tél : 04 66 91 21 94).


Terre et machines-Nature & Progrès avril 2022
Version prête à circuler
1.9 Mo

 DÉMONTER
LE MONDE-MACHINE

 

                                                    Gestion robotisée de production de plants ©Istock


Deux siècles de machination ont transformé le biotope des animaux humains en technotope pour technanthropes.
Les conditions de vie de l’espèce, à commencer par son alimentation, dépendent toujours plus de son intégration à la « Machinerie générale ». Pour retrouver une part d’autonomie et de vie humaine, ce n’est pas seulement la terre qu’il faudrait reprendre aux machines et aux machinistes, mais le monde lui-même



Par Pièces et main d’œuvre*

NATURE&PROGRÈS | avril - ma i 2022 | n°137

 


% . C’est la part des « exploitants agricoles » dans l’emploi total en France en 2019, selon l’Insee. Les 67 millions de Français d’aujourd’hui mangent pour tant davantage que les 40 millions du début du XXe siècle, quand les paysans représentaient 43 % des actifs. Qui donc nous alimente désormais ?
Des agro-industriels d’ailleurs (20 % de notre alimentation est importée, 50 % pour les fruits et légumes1) et surtout, les machines.
Après plus d’un siècle d’élimination des paysans, cultivateurs et agriculteurs, remplacés par les machines, la chimie et les cultures standardisées, l’industrie agroalimentaire achève sa déshumanisation au moyen de la transition numérique – et génétique. Comme tous les secteurs socio-économiques, soumis à la contrainte technologique. Quel que soit le problème, la technocratie impose son unique meilleure solution : dispositifs électroniques, réseaux cybernétiques, puissance technoscientifique – la machination générale. Comment nourrir une population croissante sur une Terre rétrécie et dévastée par des catastrophes écologiques en cascade ?

La survie des humains, y compris du point de vue alimentaire, dépend désormais de leur intégration au technotope
Mais vous pouvez remplacer
« nourrir » par « loger », « trans
porter », « soigner », « éduquer », etc.

 La pandémie de Covid-19 a rappelé ce que les anti-industriels expliquaient depuis des lustres : la survie des humains, y compris du point de vue alimentaire, dépend désormais
de leur intégration au technotope. Ce nouveau milieu technifié a détruit et remplacé leur ancien biotope, du temps où ils appartenaient au règne animal et vivaient en symbiose, heureuse et malheureuse, avec les autres espèces vivantes.
La transformation de son biotope en technotope éjecte l’animal politique de l’évolution naturelle.
Ce n’est plus elle qui sélectionne lentement les nouveautés selon leur intérêt adaptatif, mais les technocrates - avec la technologie - qui imposent leurs bouleversements accélérés, auxquels les humains doivent sans cesse s’adapter. « Nous avons modifié si radicalement notre milieu que nous devons nous modifier nous-mêmes pour vivre à l’échelle de ce nouvel environnement 2 », dit Norbert Wiener, pionnier de la cybernétique.
Nous voici incarcérés dans le règne machinal, au champ comme ailleurs.
C’est la Terre que
nous devons reprendre aux machines et aux machinistes, si nous désirons rester des animaux politiques, libres et vivants. Mais le voulons-nous ?

 
Au salon de l’AgTech

 
AgTech, food science et food service constituent la FoodTech, expliquent les deux créateurs français du DigitalFoodLab. Deux ingénieurs télécom parmi tant d’autres pour qui l’agroalimentaire est un secteur à digitaliser parmi tant d’autres. Leur techno-globish à destination des startuppers signifie juste « Il faut vivre avec son temps ».
Et
donc, « inventer l’agriculture du futur » (le futur qu’ils nous imposent) et les « fermes de nouvelle génération », produire des « ingrédients innovants » ou établir nos « besoins nutritionnels personnalisés en fonction du génome ou du microbiote 3 ». Sans oublier les innombrables applis qui, « de la fourche à la fourchette », dirigent producteurs et consommateurs.
Voici la « troisième révolution agricole », que le plan France 2030 et le quatrième Programme d’investissement d’avenir de l’État (PIA4) dotent de 2,8 milliards d’euros. Le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie nous assène : « Cette troisième révolution agricole, elle est très simple à comprendre, elle est fondée sur trois choses : le numérique, la robotique et la génétique 4 . » Ce n’est pas lui qui l’a inventé, mais les chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs qui, de la Silicon Valley au technopole Alimentec de Bourg-en-Bresse, colonisent de nouveaux champs d’expansion pour leurs innovations technologiques.
C’est ainsi qu’ils
mettent la main sur la production et les métiers agricoles comme sur nos assiettes, c’est-à-dire sur nous-mêmes, qui sommes ce que nous mangeons.
Visite du salon de l’AgTech

La start up israélienne CropX s’associe à la Nasa pour « automatiser la gestion des champs » grâce à la collecte de données par satellite.
Au CES 2022,
le rendez-vous high tech de Las Vegas, John Deere dévoile son tracteur autonome, à suivre à distance au moyen d’une application mobile. La start-up allemande Infarm lève 200 millions de dollars pour développer ses « fermes verticales » connectées au cloud et pilotées par l’intelligence artificielle (calcul artificiel). Sa concurrente américaine Bowery Farming, financée entre autres par Google, vend déjà chez Walmart ses salades
cultivées sous lumière artificielle grâce aux énergies renouvelables. La start up française Copeeks, montée par un ex-ingénieur d’Orange Lab, fait son entrée dans « l’agriculture de précision » avec son « boîtier intelligent » pour monitorer les parcelles cultivées et les bâtiments d’élevage. Le fabricant chinois de drones DJI dévoile son nouvel appareil, l’Agras T20, pour épandages et semis. Project X, le labo de pointe de Google, développe « Mineral », robot collecteur de données dans les champs (localisation de chaque plant, état du sol, conditions météo, etc.), afin d’alimenter les algorithmes de machine learning, c’est-à-dire l’ « intelligence » artificielle qui décidera quelle plante mettre à quel endroit, entre autres.
Les machines ne remplacent plus seulement les muscles, elles éliminent désormais les cervelles ; l’intelligence du métier, l’observation d’où découlait le savoir, la décision réfléchie. Produire du lait ou des céréales exige désormais les mêmes gestes et les mêmes procédures que pour n’importe quoi d’autre. Claviers, écrans.

 
Obsolescence du sol

 
Rendre la terre aux humains, certes, mais quelle terre ? Entre 1982 et 2018, la France a perdu 2,4 millions d’hectares agricoles 5 . Dans le même temps, la surface des sols artificialisés a augmenté de 72 %, trois fois plus que la population.

©DR

 
Qu’à cela ne tienne. Le Danemark a inauguré en 2020 la plus grande « ferme verticale » du monde (14 étages de salades, choux, herbes aromatiques), tandis que dans le port de Rotterdam, la société Beladon produit des vaches sur une « ferme flottante ». La start up française Interstellar Lab voit plus loin avec son Biopod, capsule de production autonome destinée aux « fermes spatiales » et déjà implantée sur Terre 6 . Sans oublier les « steaks » synthétisés en laboratoire et la farine d’insectes issus eux aussi de « fermes verticales ». Des chercheurs de Stanford ont découvert que le ténébrion meunier (ver de farine), déjà utilisé par l’industrie de la FoodTech comme source de protéines, se nourrit très bien de polystyrène. Économie de sol, recyclage des déchets plastiques, voilà des perspectives d’agriculture « écologique » C’est tout de même autre chose que l’agriculture biologique archaïque (traditionnelle). À quand le recyclage alimentaire des matières fécales, et des cadavres pour libérer les cimetières 7 ? Il ne manque plus à ces technologies futuristes que le label « vert » de la Commission européenne.
Il y a quelques années, notre ami Charles, cuisinier attentif aux modes de culture, visite la Ferme urbaine lyonnaise (FUL), un prototype de ces unités de production « du futur » qui suppriment le sol, le soleil et les agriculteurs. Le site est piloté par une start-up et l’INSA (Institut national des sciences appliqués) de Lyon. Devant les pots sur rails automatisés avançant d’une pipette à l’autre, le fondateur de la FUL, Philippe Audubert, qui n’est ni agronome ni agriculteur mais architecte-urbaniste, lui explique : « On a étudié la température, l’hygrométrie et la luminosité optimale pour chaque plante. On peut recréer le 15 juillet à 11 h du matin pour une tomate 24h/24, cela permet d’arriver à maturité plus tôt. Les plants poussent sur un substrat de fibres de noix de coco, chaque plante a sa solution, en fonction des besoins on fournit la recette. Est-ce que vous voulez des petites ou des grosses salades, quel calibre de tomates ? L’eau est recyclée et traitée avec des ultra-violets. À terme, ce sera une salle blanche. On imagine le labo installé à l’étage du supermarché, les salades à maturité terminent de pousser dans des armoires, le substrat et la salade descendent avec des tapis roulants vers l’acheteur. Le client viendra cueillir sa salade ».

      ©Pxhere   

La transformation des machines les a fait passer de la traction animale à l’engin autonome assisté par GPS



U
n client ravi d’acheter « bio » et « local », au prix de dispositifs high tech dont la fabrication dévaste des zones entières de la planète. À Grenopolis, la fonderie de puces électroniques de STMicroelectronics, l’une des plus importantes d’Europe, est bâtie sur les terres fertiles du Grésivaudan, autrefois connu comme « verger de la France ». L’usine et ses salles blanches consomment bien plus d’eau que tous les maraîchers du département, et des produits chimiques plus toxiques que les pesticides 8 .
Mais il faut des
puces électroniques pour faire pousser les salades « bio » du futur, ainsi que l’exige la transition écologique au sein du règne machinal.


Les technanthropes se nourrissent d’algorithmes

 
Les tomates 4.0 poussent grâce au big data. Patrice Aubinaud, directeur des « Innovation Labs France » du groupe informatique Atos, partenaire de la Ferme urbaine lyonnaise, et Romain Mathonat, doctorant en intelligence artificielle, nous enseignent la culture maraîchère : « Le verrou technologique qui nous intéresse ici est celui de l’utilisation de la fouille de données, et plus généralement de la science des données, pour réaliser
des supervisions plus intelligentes et optimiser le rendement des recettes de culture. [...] Une « recette de culture » est un formalisme précis décrivant l’ensemble des conditions scientifiques de culture d’une plante pour l’emmener du stade de pousse à celui de consommable, et ce de la manière la plus déterministe possible 9 . » Naturellement, il vous faut des algorithmes performants.
On reconnaît le projet des transhumanistes (de Fiodorov à Elon Musk en passant par Teilhard de Chardin) : « Remplacer le naturel par le planifié10 ». Ce projet d’hyper-rationalisation et de toute-puissance vaut pour les végétaux comme pour les humains. Ces derniers naissaient au hasard et se nourrissaient sur l’humus ; les hommes-machines, eux, sont conçus dans les laboratoires de la reproduction artificielle11 et se nourrissent d’algorithmes. Une application « d’aide à la décision nutritionnelle » programme leurs repas ; leur fourchette connectée compte les calories ingérées et les alerte s’ils avalent trop vite.
Nul besoin de se déclarer transhumaniste pour réaliser ces prouesses. Chercheurs et industriels vident les champs au nom d’un emballement technologique prétendu nécessaire
et inéluctable, œuvrant concrètement, matériellement, à la déshumanisation.
Le groupe infor
matique Atos, dont l’ex-PDG est Thierry Breton, actuel commissaire européen au marché intérieur et au numérique, est expert en la matière. Il a entre autres conçu le système d’information des capteurs communicants Linky et des smart grids (réseaux intelligents), ainsi que « l’Espace numérique de santé », le nouveau dossier médical en ligne de l’Assurance Maladie.
Atos a aussi contribué à l’appli de traque électronique StopCovid. Il fait désormais partie de notre chaîne alimentaire. Ainsi la cybernétique remplit-elle son objectif de tout contrôler, tout maîtriser, tout piloter sur la smart planet une planète plus intelligente12 » selon IBM), ce monde-machine hors duquel les Smartiens peuvent de moins en moins subsister.
 

Supériorité de la Machine

 
Bien sûr, les outils techniques, puis la technologie, ont soulagé les hommes des travaux éprouvants.

 Les fermes hors-sol verticales sont de plus en plus vues dans les pays industrialisés


 

La Machine épargne la peine du paysan, lui offrant des années de vie et de santé supplémentaires - avant de se retourner contre lui. Ce qu’Ivan Illich nomme la contre-productivité. C’est désormais la sédentarité, mère des « maladies de civilisation », qui affecte l’espérance de vie des pays industrialisés. Et la chimie empoisonne les travailleurs agricoles au point d’imposer la reconnaissance de la maladie de Parkinson et de certains cancers comme maladies professionnelles.
Avant, on mourrait de trop d’effort, maintenant
de trop peu.
Ce qui valait pour le labeur physique vaut désormais pour le labeur intellectuel et les savoirs issus de l’expérience et de la transmission. Les technocrates font croire que la connaissance des variétés et de leurs modes de culture, du soin des animaux, de la qualité du sol, de la météo, ou la gestion comptable d’une exploitation, sont aussi néfastes au cerveau des agriculteurs que le port des charges à leur squelette. C’est la Machine qui sait. Elle calcule, décide, agit plus vite qu’eux, et permet l’emballement des heures de travail, à un rythme toujours plus épuisant. La contre-productivité prend cette fois la forme du « stress, » de la dépression, du surmenage, mais aussi de la perte du métier. À quoi bon vivre et travailler, les machines le font tellement mieux. Selon les données les plus récentes de la sécurité sociale agricole (MSA), 529 agriculteurs se sont suicidés en 2016 en France13 .
Le bourrage de crâne à propos de « l’intelligence artificielle » ou des objets « intelligents », imprègne les humains de leur infériorité̀ et dissuade toute initiative. Il est plus pratique d’obéir au GPS pour épandre les engrais et aux algorithmes pour piloter son troupeau.
Les cyber-exploitants agricoles sont les passagers de leur propre vie comme de leur tracteur autonome. Ils ont choisi l’autonomie des engins contre celle des humains.

 

            ©CC-BY-SA.4.0

 

Un élevage de volailles industriel. ©CC-2.0 JLZimmerman

 Contre le parti technologiste

 
Ceux qui cultivent encore la terre eux-mêmes le savent : le règne machinal ne peut pas s’affranchir des faits naturels. La réalité s’impose : la Machine dépend de la matière et de l’énergie qu’elle brûle en proportion de sa puissance, accroissant toujours plus l’entropie. Il n’y a rien d’écologique dans cette pseudo « troisième révolution agricole », qui n’est que la mise à jour du perpétuel putsch technologique. D’innovation en innovation, la société industrielle, à force de se cogner toujours plus aux réalités physiques, entre en turbulence. Elle produit cet état de crise permanente et protéiforme dans lequel nous subsistons, avec ses phases aigües ou d’accalmie, et dont les catastrophes écologiques ne sont qu’une des manifestations. La crise agricole, comme la crise sanitaire et tant d’autres, est le champ de bataille entre le parti technologiste et le parti écologiste (rien à̀ voir avec Les Verts). Face à la pénurie d’eau, de sols, aux aléas climatiques, les technologistes prétendent que seule une gestion rationnelle, optimisée, automatisée et encadrée des ressources résiduelles permettra notre survie.
Bref, une organisation scientifique du monde sur le modèle de l’organisation scientifique du travail (Taylor). C’est ce que vendent les ingénieurs d’Atos et des start-up qui prétendent
remplacer les agriculteurs, la terre et le soleil.


Les victimes de la volonté de puissance et de la guerre industrielle au vivant sont indissociablement la nature et la liberté

Les écologistes conséquents – naturiens – ont montré de longue date les liens mutuels entre saccage de la planète et société de contrainte. Les victimes de la volonté de puissance et de la guerre industrielle au vivant sont indissociablement la nature et la liberté. C’est-à-dire les deux noms d’une même face de ce ruban de Möbius que nous appelons la vie.
Une société automatisée est une société de contrainte. Reprendre la Terre aux machines,
c’est renoncer au primat de l’efficacité et de la puissance, pour retrouver une part d’autonomie.

 
Rien de neuf : lisez Épicure, Élisée Reclus, Pierre Fournier et toute notre bibliothèque verte14

 
* Pièces et main d’œuvre, dernier ouvrage paru : Le règne machinal (la crise sanitaire et au-delà), 2021, Éd. Service compris.



 

 Notes

 
1- Rapport sénatorial de Laurent Duplomb, mai 2019.
2- N. Wiener, Cybernétique et société, l’usage humain des êtres humains (1950. Le Seuil, 2014)
3- https://www.digitalfoodlab.com/foodtech-fr-def/
4- France Info TV, 14/10/21
5- Ministère de l’agriculture, enquête Teruti, avril 2021
6- https://interstellarlab.com
7- Cf. Yannick Blanc, Dans l’homme tout est bon. Homo homini porcus (2016), sur www.pieceset-maindoeuvre.com
8- Cf. Pièces et main d’œuvre, « Le cycle du silicium » (oct. 2021), sur www.piecesetmaindoeuvre.com
9- Centraliens, (revue des ingénieurs de l’École Centrale) n°659, mai-juin 2018.
10- Cf. Pièces et main d’œuvre, Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme (Service compris, 2017)
11- Cf. Pièces et main d’œuvre, Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’arti-
ficialisation de l’espèce humaine (Service compris, 2020).
12- Cf. « IBM et la société de contrainte » (2010), sur www.piecesetmaindoeuvre.com
13- Rapport sénatorial sur le suicides des agriculteurs, 17 mars 2021.
14- Renaud Garcia, Notre Bibliothèque Verte (Service compris, 2022).


Pour lire l’article : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1711

Terre et machines-Nature & Progrès avril 2022
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