Contre les saboteurs,
l’État sort l’artillerie lourde
17 décembre 2021
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Incendie d'une antenne-relais près de Grenoble, le 17 mai 2020. - © MaxPPP/Photo PQR/Le Dauphiné/Denis Masliah |
Prison ferme, surveillance, téléphones sur
écoute... La répression s’accentue contre les saboteurs d’antennes
relais. Pour les stopper, les autorités sont passées à la vitesse
supérieure. Quitte à faire un parallèle avec le terrorisme et à museler
le débat sur la 5G.
[3/3 Antennes 5G sabotées, l’enquête] Où les sabotages ont-ils eu lieu ? Quel sens politique les saboteurs donnent-ils à leur action ? L’État prend-il la menace au sérieux ? Après la carte des sabotages en France, un entretien avec trois saboteurs, retour sur la répression en cours.
Des peines de prison ferme, des gardes à vue « anti-terroristes » qui peuvent durer 96 heures, la cellule de gendarmerie Oracle spécialement dédiée aux sabotages... Les centaines d’attaques
contre les infrastructures de télécommunication opérées ces dernières
années donnent des sueurs froides aux autorités. Elles déploient un
arsenal répressif pour y faire face. Au sommet de l’État, la menace est
prise très au sérieux.
Laurent Nuñez, l’ancien bras droit de Christophe Castaner, devenu
coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le
terrorisme, en a fait l’une de ses priorités. Dès janvier 2021, il dénonçait « une succession d’actions de basse intensité » et « une montée en gamme de la violence ». Contre ces sabotages, il insistait sur « l’importance
d’un échange très étroit entre services de police et de gendarmerie,
services de renseignement et services judiciaires ». À plusieurs reprises, les membres du gouvernement ont dénoncé ces attaques « criminelles », qui « coupent les populations de services vitaux ». « Ces actes doivent être punis sévèrement », insistait le secrétaire d’État au numérique Cédric O.
Au total, pas moins de quatorze enquêtes judiciaires ont été menées,
aboutissant à une trentaine d’interpellations. Des moyens importants ont
été mis en place. Dans le Nord, deux hommes de 21 et 29 ans ont été condamnés
respectivement à neuf mois et un an de prison ferme pour avoir incendié
une antenne-relais à Douai. À Nancy, un jeune anarchiste a également
été condamné à quatre ans de prison, dont la moitié derrière les
barreaux, pour l’incendie de deux antennes. Dans le Jura, deux hommes
ont aussi été condamnés à trois et quatre ans de prison ferme.
Télécharger les affaires judiciaires répertoriées par Reporterre :
Sabotages : les affaires judiciaires.
https://reporterre.net/IMG/pdf/sabotages_affaires_judiciaires_reporterre.pdf
Les peines sont lourdes, mais la plupart des affaires de sabotages
restent encore irrésolues et leurs auteurs courent toujours. Pour y
mettre un coup d’arrêt définitif, les autorités ont donc décidé de
passer à la vitesse supérieure.
Des suspects surveillés
Depuis le mois de mars, une convention nationale a été signée entre
l’État, les opérateurs et les forces de l’ordre afin de lutter contre « les actes de malveillance sur les réseaux de télécommunication ». La convention prévoit d’améliorer les échanges d’informations et de faciliter le dépôt de plainte. « L’enjeu
est de pouvoir travailler en amont pour prévenir les actes de
vandalisme et en aval pour relever les preuves afin de pouvoir rétablir
rapidement le service », explique à Reporterre Michel Combot, directeur général de la Fédération française des télécoms.
Pour l’instant, une dizaine de départements ont mis en place cette convention (Oise,
Morbihan, Meuse, Hautes-Alpes, Eure, Vaucluse, Drôme, Ille-et-Vilaine,
Ardèche). Concrètement, elle prévoit d’améliorer la sûreté des
installations les plus sensibles en durcissant leur accessibilité et en
installant par exemple des systèmes de vidéoprotection et de Lapi
(lecture automatisée des plaques d’immatriculation). Des patrouilles plus fréquentes
de gendarmes sont également attendues. Mais la tâche paraît démesurée
au regard du nombre et de la dispersion des antennes-relais.
La carte des sabotages répertoriés par Reporterre :
Du côté des opérateurs de téléphonie, l’inquiétude gagne. La direction
d’Orange est allée jusqu’à traquer les membres d’un groupe intranet
baptisé « Je suis vert »,
qui avaient eu des débats internes sur les avantages et les
inconvénients de la 5G. Des investigations ont été menées afin de savoir
si les membres de ce groupe auraient pu avoir des liens avec les
saboteurs. « Ils ont malmené nos
adhérents pour savoir s’ils étaient connectés à des personnes prises en
flagrant délit ou soupçonnées d’avoir détruit des infrastructures 5G », assure Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC d’Orange.

Les autorités misent donc, en priorité, sur la surveillance. Une
nouvelle cellule d’enquête spécialisée de la gendarmerie a été créée —
la cellule Oracle —, qui vise à prévenir les dégradations contre ces
infrastructures. Peu de données circulent publiquement à propos de cette
cellule, de ses financements et de ses moyens humains, mais en octobre
2020, Christian Rodriguez, le directeur général de la gendarmerie
nationale (DGGN), a tout de même vanté son bilan auprès des députés. Il l’a comparé à la cellule Déméter, qui surveille les opposants à l’agriculture industrielle. Sollicitée à plusieurs reprises sur ce sujet reconnu comme « sensible », la gendarmerie n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Caméras, téléphones sur écoute, traceurs GPS...
Des articles de presse relatent toutefois déjà les premiers succès de cette cellule. À plusieurs reprises, ses membres ont pu retrouver l’ADN de certains saboteurs, des gendarmes ont également mis sous écoute de nombreux suspects.
À Besançon, dans l’affaire de Boris
— un jeune homme se déclarant anarchiste et ayant incendié deux
antennes-relais sur le mont Poupet —, les gendarmes auraient placé des
caméras de surveillance devant son domicile et des GPS
sous les voitures de ses proches. Ils auraient également pris en
filature plusieurs personnes au cours de l’été 2020. Une fois Boris
condamné, les militaires auraient même convoqué certains de ses amis à
la gendarmerie pour récupérer les balises GPS accrochées sous leur voiture. Dans une lettre,
Boris est revenu en détail sur ces éléments de l’enquête et explique
les raisons politiques qui l’ont mené au sabotage. Deux mois plus tard,
suite à un incendie dans sa cellule, le jeune anarchiste a été gravement
brûlé et placé en coma artificiel, sous soin intensif. Il vient à peine
d’en sortir, en octobre.
Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Fabian Horst En Haute-Vienne, suite à la dégradation de l’antenne des Cars,
les autorités ont aussi mis en place des moyens très importants. Des
écoutes téléphoniques ont touché de nombreuses personnes de réseaux
militants sur le plateau des Millevaches. Le 15 juin 2021, quatorze
personnes ont été interrogées et perquisitionnées, six d’entre elles ont
été placées en garde à vue. Certaines sont poursuivies pour destruction
par l’effet d’une substance d’explosive d’un engin dangereux en bande
organisée, destruction qui est de nature à porter atteinte aux intérêts
fondamentaux de la nation et association de malfaiteurs. Les gendarmes
sont remontés jusqu’à eux en écoutant les réunions d’un groupement
forestier auquel les suspects participaient. Cette association rachète
des parcelles de forêts pour les gérer hors des pratiques
agro-industrielles. D’autres associations, comme le groupe de réflexion
Gramsci à Limoges ou encore une chorale militante, ont été
particulièrement surveillées.
Vers des peines plus lourdes ?
Pour mener les interpellations, les autorités ont mobilisé la
sous-direction antiterroriste de la police nationale qui s’était déjà
illustrée en Haute-Vienne lors de l’affaire Tarnac. Cette référence au
terrorisme n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs mois, élus, politiques
et magistrats tentent de faire le parallèle entre ces actions et « des attentats terroristes ». À chaque sabotage, le procureur de Grenoble, Éric Vaillant, tente de saisir le parquet antiterroriste de Paris. « L’article 421-1 du Code pénal
qualifie de terroristes certaines infractions commises dans le but de
troubler l’ordre public par l’intimidation ou la terreur. J’estime que
cela a pu concerner les dégradations d’antennes-relais », déclare-t-il à Reporterre. Pour l’instant, le parquet antiterroriste de Paris a décliné ses demandes. Au grand regret du procureur : « Il
y a une augmentation permanente du nombre de faits attribués à la
mouvance d’ultra gauche, il y a un mouvement national et il y a beaucoup
de faits sur le ressort de Grenoble : cela justifierait cette
qualification terroriste », affirme-t-il.
À défaut, des parlementaires envisagent de durcir les peines de
prison pour mettre un coup d’arrêt définitif à ces sabotages.
Actuellement, la dégradation d’une infrastructure de télécommunication
est sanctionnée de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende [1]. Des sanctions sont également prévues par le Code des postes et des communications électroniques (CPCE) :
1 500 euros pour dégradation du réseau (article 65), ainsi que deux ans
de prison et 3 750 euros d’amende en cas d’interruption volontaire des
communications électroniques (article 66).
Une proposition de loi du groupe Les Républicains (LR)
a été déposée en juin 2020 pour introduire une circonstance aggravante
au délit de vandalisme, en portant à cinq ans d’emprisonnement et
75 000 euros d’amende les sanctions encourues. Un sénateur, Patrick
Chaize (LR), est particulièrement engagé dans
cette bataille. Il est aussi le président de l’Avicca (Association des
villes et collectivités pour les communications électroniques et
l’audiovisuel). Il a déposé un amendement au texte de la loi sécuritaire du gouvernement qui a été déclaré irrecevable.
Une antenne-relais 5G.
Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Fabian Horst
« La faiblesse des peines
encourues et de leur aménagement ne sont pas dissuasives et donc pas de
nature à freiner les appels à la désobéissance civile sur les nouvelles
implantations d’antennes, explique-t-il à Reporterre. Quand
il y a des actes de vandalisme en dehors du droit et de la loi, il me
semble normal qu’on les punisse lourdement pour dissuader. Cela me met
hors de moi que le monde économique et les administrés qui n’ont rien
demandé soient pris en otage par une action individuelle qui n’a pas de
sens. »
Le complotisme, pour discréditer les saboteurs
La référence à l’irrationalité de ces gestes est d’ailleurs très courante. Les médias mainstream
et les autorités s’engouffrent allégrement dans la piste du complotisme
pour dépolitiser les raisons qui poussent des dizaines de personnes à
s’attaquer aux antennes-relais. C’est un autre aspect de la répression
en cours, tout est fait pour isoler et discréditer ces luttes contre la
numérisation du monde.
Certains profils de saboteurs ne leur donnent pas tout à fait tort : en septembre dernier, deux moines intégristes ont été arrêtés ; à Paris un illuminé a aussi été interpellé après avoir saboté vingt-six antennes
sur les toits de la capitale. Mais ces individus ne peuvent résumer à
eux seuls la dynamique en cours. De nombreux sabotages sont revendiqués
et réfléchis politiquement comme en témoignent plusieurs textes ici ou là.
« Nous ne sommes ni des ignares ni des enfants à rééduquer »
Taxer de complotistes ses opposants est une manœuvre de communication qui permet « d’isoler l’ennemi en révolte et de dépolitiser sa lutte », estiment certains militants proches des saboteurs. « Nous
ne sommes ni des ignares ni des enfants à rééduquer. Nous ne sommes pas
des bouseux opposés aux lumières de nos chefs d’État, nous incarnons un
pôle antagoniste aux intérêts marchands, que l’autre camp n’aura de
cesse de vouloir discréditer », écrivent-ils.
Pour l’historien des sciences François Jarrige, l’utilisation du concept de complotisme sert « à faire disparaître une certaine parole populaire » : « Avant
c’était plus simple, le pouvoir pouvait dénoncer l’ignorance crasse du
peuple qui n’avait pas compris le sens du progrès. Aujourd’hui, on n’ose
plus le dire aussi frontalement, on exprime cette idée de manière plus
métaphorique, plus subtile », précise-t-il à Reporterre.
En creux, c’est le débat public qui est empêché, toute marque de
soutien à l’action directe devant être poursuivie afin d’invisibiliser
ces actes de sabotage. Plusieurs médias indépendants en ont fait les
frais. Reporterre le racontait en mars avec l’affaire Ricochets. Ce média local passera le 25 janvier prochain au tribunal pour « apologie publique de crime ou délit ».
Il avait publié un texte en solidarité avec les incendiaires d’un poste
répartiteur d’Orange en périphérie de Crest, dans la Drôme. « Les auteurs du texte évoquaient les conséquences écologiques de l’économie numérique, raconte un administrateur du site. Ils
parlaient des manières d’y faire face, dans une époque où nous sommes
tous confinés et où l’État et les industriels avancent à marche forcée. À
Ricochets, nous pensions que cet article ouvrait une discussion légitime. »
Une élue d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Sylvie Bonaldi, a aussi fait l’expérience de cette omerta. En septembre 2020, elle avait déclaré à la presse
approuver l’incendie de l’antenne-relais 5G de Contes, à proximité de
Nice. Le soir même, face à la pression, Sylvie Bonaldi avait dû revenir
sur ses propos et s’était déclarée contre toute forme de violence. « C’est une forme d’autocensure, reconnaît-elle aujourd’hui à Reporterre. Je
voulais éviter que la polémique enfle et me retrouver ainsi sous le
coup de poursuites judiciaires. L’absence de débat instaure un régime de
contrôle de la parole, c’est très difficile de sortir de la doxa. » Elle nous confie cependant continuer à approuver à 100 % ces sabotages, sans pouvoir le dire partout « sous peine d’être calomniée ».
Malgré la répression juridique, le dénigrement politique et médiatique, les sabotages se poursuivent. Sur notre carte des sabotages en France, nous en avons recensé neuf en novembre dernier. Cela n’étonne pas l’historien François Jarrige : « Les
enjeux climatiques et écologiques vont aider à repolitiser ces
infrastructures techniques, qui depuis deux siècles, à l’ère du
capitalisme industriel, n’ont cessé d’être dépolitisées. »
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