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lundi 17 août 2026

« C’est une guerre de l’eau » : aux États-Unis, cette ville pourrait devenir la première à manquer d’eau

 

« C’est une guerre de l’eau » : 

aux États-Unis, 

cette ville pourrait devenir 

la première à manquer d’eau

La baie de Corpus Christi et le quartier de Hillcrest sont désormais bordés par les géants de l'industrie.

3 août 2026

 

Face à la cinquième année de sécheresse à Corpus Christi, ses habitants militent contre les passe-droits accordés aux usines qui entourent la cité côtière et captent 60 % de l’eau potable.

Corpus Christi (Texas, États-Unis), reportage

À presque chaque conseil municipal de Corpus Christi, un petit groupe d’activistes s’amuse à jouer au « bingo des conneries » (« bullshit bingo »), las d’entendre les élus de cette cité côtière de 317 000 habitants débiter les mêmes arguments à longueur de temps.

Une façon pour ces activistes environnementaux de tromper l’ennui, mais surtout de dénoncer une politique qui pourrait conduire cette ville du sud du Texas à devenir la première grande métropole étasunienne à connaître une rupture de son approvisionnement en eau. « On essaie de s’amuser comme on peut, dit l’une des militantes. Car malheureusement, la situation est lourde et démoralisante. »

© Louise Allain / Reporterre  Car le paradoxe est là : Corpus Christi manque d’eau mais continue d’attirer raffineries, complexes pétrochimiques et terminaux de gaz naturel liquéfié, qui comptent parmi les activités industrielles les plus gourmandes en eau au monde. Placée au niveau maximal de restrictions depuis décembre 2024, avant d’être rétrogradée au stade 2 en ce début août, Corpus Christi s’attendait à être à sec dès cet été, avant que les pluies diluviennes de juin ne diffèrent la catastrophe annoncée depuis plusieurs mois. 

Des habitants et des militants accusent la maire de Corpus Christi, Paulette Guajardo, et le conseil municipal de favoriser les industriels au détriment des communautés locales. © Charlie Blalock / Reporterre 

Situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de la ville, le lac Corpus Christi affiche un niveau de remplissage de 57,8 %, début août. © Charlie Blalock / Reporterre

Après cinq ans de sécheresse, les deux principaux réservoirs de la ville étaient tombés sous le seuil critique des 20 % de leur capacité, entraînant, à l’hiver 2024, les restrictions d’eau les plus sévères depuis trente ans. Mais les pluies exceptionnelles de la fin juillet ont profondément changé la donne. Début août, Choke Canyon est remonté à 24,9 % de sa capacité, contre moins de 8 % à la mi-juillet, tandis que Lake Corpus Christi atteint désormais 57,8 %, selon les données du Texas Water Development Board. La capacité combinée des deux principaux réservoirs d’alimentation de la ville s’élève ainsi à 43,4 %, un niveau qui éloigne, au moins temporairement, le spectre d’une pénurie immédiate.

Désormais repoussé à septembre 2027, le déclenchement du niveau 1 de l’état d’urgence correspondrait au seuil où les réserves projetées ne permettraient plus d’assurer que 180 jours d’approvisionnement en eau. La municipalité serait alors contrainte d’imposer une baisse obligatoire de 25 % de la consommation à tous les usagers, industriels compris. « Nous pourrions être une ville où les gens viennent passer leurs vacances plutôt qu’une ville qu’ils fuient », dit Isabel Araiza, figure de la mobilisation citoyenne, en se remémorant les couchers de soleil d’Ocean Drive, avant que torchères et raffineries ne grignotent peu à peu l’horizon. 

Le Simpson Park, dans la commune voisine de Portland, offre une vue imprenable sur les installations de Cheniere Energy, la plus grande entreprise américaine d’exportation de gaz naturel liquéfié. © Charlie Blalock / Reporterre

 Les industriels consomment au moins 60 % de l’eau de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Les industriels siphonnent au moins 60 % de l’eau potable

Avant même qu’Isabel Araiza ne prenne la parole, son bureau de professeur au Del Mar College raconte déjà une partie de son engagement citoyen. Sur le pilier qui fait face à la porte d’entrée, plusieurs affiches donnent le ton. L’une détourne l’expression « In God We Trust » en « No Faith in Fossil Fuels » (« Pas de foi dans les énergies fossiles »). Une autre rejette avec virulence toute privatisation (« Hell No to Privatization ! »). Sourire aux lèvres et colère au cœur, Isabel Araiza ne supporte plus de voir les géants de l’industrie siphonner au moins 60 % de l’eau potable distribuée par la ville.

Lire aussi : « Vol d’eau » dans le Marais poitevin : des sabotages au profit de l’agro-industrie ?

À ses yeux, la sécheresse n’a rien d’une fatalité climatique contre laquelle on ne pourrait rien faire : elle est d’abord le produit de choix politiques. « L’industrie occupe une place prépondérante dans l’imaginaire collectif », estime-t-elle, accusant les géants de l’énergie, d’ExxonMobil à Cheniere Energy, en passant par le pétrochimiste Chevron Phillips Chemical de « rédiger la politique de l’eau à leur propre avantage, au détriment des intérêts de la communauté ». Les menaces du gouverneur du Texas, Greg Abbott, de placer la gestion de l’eau de Corpus Christi sous tutelle de l’État, puis le soutien affiché par le président des États-Unis, Donald Trump, au développement des infrastructures pétrolières et hydrauliques de la région, n’ont fait que « renforcer ses inquiétudes ». 

Professeure de sociologie au Del Mar College, Isabel Araiza est à la tête de la mobilisation citoyenne. © Charlie Blalock / Reporterre 

Convaincue que la bataille se joue aussi dans les urnes, Isabel Araiza a remporté, à la mi-juin, l’une de ses plus importantes victoires. Avec les autres militants, elle est parvenue à réunir plus de 12 000 signatures pour inscrire le Fair Water Amendment au scrutin de novembre. Le texte vise à supprimer les « passe-droits en période de sécheresse » accordés aux industriels depuis 2018, qui leur permettent de continuer à prélever de l’eau moyennant une contribution de 0,25 dollar (0,22 euro) pour 1 000 gallons (4 546 litres).

Contactée par Reporterre, la ville de Corpus Christi assure, de son côté, vouloir « protéger les ressources en eau et le bien-être des habitants », tout en conciliant développement économique et gestion durable de l’eau. « Nous voulons mettre en œuvre une politique fondée sur l’équité, l’efficacité et un partage des efforts de réduction de la consommation d’eau entre tous les secteurs », affirme-t-elle encore. Les représentants des industriels n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos sollicitations.

« Nous restons prisonniers de cette logique industrielle »

Militantes de l’organisation politique Texas Campaign for the Environment, Jenny Espino et Chloe Torres y voient une illustration du « capitalisme du désastre », fondé sur la « stratégie du choc » théorisée par l’essayiste canadienne et altermondialiste Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc (2007). Elles accusent les industriels de profiter de l’urgence pour accélérer des projets controversés et préserver leurs intérêts économiques. « Nous restons prisonniers de cette logique industrielle, sans jamais nous attaquer à la racine du mal », confient-elles, inquiètes.

Chloe Torres et Jenny Espino sont militantes de l’organisation Texas Campaign for the Environment. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Retranché dans une maison qu’il aime croire hantée, Encarnacion Serna voit ressurgir le vieux fantôme des usines de dessalement, présentées par la ville comme « une solution » à cette crise de l’eau. L’ancien responsable des opérations d’une usine chimique balaie cette promesse d’un revers de main. « C’est un mirage : ces usines ne nous sauveront pas et nous mèneraient inévitablement à des échecs financiers et à des dégâts environnementaux irréversibles. »

L’ingénieur liste leurs limites techniques : la baie de Corpus Christi est « trop peu profonde » et les points de captage et de rejet seraient implantés « beaucoup trop près les uns des autres ». La saumure rejetée finirait ainsi par être « réinjectée dans le flux d’alimentation », provoquant selon lui « des dysfonctionnements » et « une contamination des membranes ».

« Agneau sacrificiel »

À Hillcrest, quartier historiquement afro-américain où l’une de ces usines pourrait voir le jour, l’idée suscite une vive opposition. Réfugiée dans son église de quartier, Monna Lytle refuse que sa communauté serve d’« agneau sacrificiel ». Elle raconte avoir tenté d’interpeller directement le directeur municipal de l’eau, Peter Zanoni, qui lui aurait répondu qu’« il n’y a presque personne là-bas », en référence aux quelque 80 maisons d’Hillcrest.

« Peu m’importe qu’il n’y en ait deux ou plus, c’est un quartier », rétorque-t-elle. Selon elle, chaque fois que la ville cherche « une solution de facilité », elle se tourne vers Hillcrest, déjà encerclé par les raffineries et les installations industrielles. Une ironie dans cette ville dont le nom latin, Corpus Christi, signifie « le Corps du Christ », mais que Monna Lytle préfère appeler « Refinery City », tant elle a le sentiment que son quartier est sacrifié sur l’autel du développement industriel.

Très croyante et habitante du quartier de Hillcrest, où une usine de dessalement pourrait s’implanter, Monna Lytle refuse que son quartier serve d’«  agneau sacrificiel  ». © Charlie Blalock / Reporterre
 

Derrière ces projets d’urgence, beaucoup dénoncent surtout des décennies d’improvisation. Faute d’avoir anticipé l’explosion de la demande liée aux nouvelles raffineries, usines pétrochimiques et terminaux gaziers, Corpus Christi s’est lancée dans une véritable course aux nouvelles ressources en eau. La ville multiplie les champs de captage le long de la rivière Nueces dans des comtés voisins, tandis que les industriels forent eux aussi leurs propres puits.

Dans le comté de Nueces, où se situe Corpus Christi, les futurs pompages pourraient excéder de plus de 1 000 % le volume annuel de prélèvement des aquifères considéré comme durable par les autorités texanes. Dans les campagnes voisines, certains habitants assurent déjà avoir vu le niveau de leurs puits chuter et la salinité de leur eau augmenter.

« Nous deviendrons bientôt une ville fantôme »

Maire de Taft, une commune voisine de 3 000 habitants, Elida Castillo sait combien les communautés environnantes dépendent de Corpus Christi. Car son réseau d’eau alimente près d’un demi-million d’habitants dans sept comtés, mais aussi des dizaines d’industriels, dont la raffinerie de lithium de Tesla à Robstown — la première installation de grande capacité de ce type aux États-Unis.

Lire aussi : Aux États-Unis, la lutte contre le « racisme environnemental » est de plus en plus vive

Première élue de la région à déclarer l’état de catastrophe locale en avril dernier, elle a décidé de « prendre les choses en main » plutôt que « d’attendre que Corpus Christi agisse ». Également directrice de Chispa Texas, un collectif écologiste œuvrant pour la démocratie locale, elle redoute qu’en cas d’aggravation de la pénurie, la ville n’invoque la clause de « force majeure » prévue dans son contrat avec le San Patricio Municipal Water District, dont dépend Taft pour son approvisionnement en eau. « Nous sommes extrêmement vulnérables : si Corpus Christi n’est plus approvisionnée en eau, on se retrouvera sans rien », prévient-elle.

La ville de Corpus Christi pourrait devenir la première grande ville des États-Unis à manquer d’eau. © Charlie Blalock / Reporterre

Ces craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. Usée et révoltée, Selena Obregon y voit l’avènement « d’une guerre de l’eau ». Comme beaucoup d’habitants, elle ne boit plus l’eau du robinet depuis plusieurs années. Les recommandations d’ébullition à répétition, les brûlures d’estomac qu’elle dit avoir ressenties, les yeux qui la brûlent sous la douche et les analyses révélant une anémie chronique ont fini de briser sa confiance dans une eau qu’elle juge « de plus en plus contaminée » par les rejets industriels et les PFAS, ces fameux polluants éternels.

« L’avenir de Corpus Christi est compromis. Nous deviendrons bientôt une ville fantôme, pire encore que Flint », dit-elle. Devenue le symbole étasunien de la crise de l’eau après la contamination au plomb de son réseau, la ville du Michigan ne compte plus qu’environ 80 000 habitants, contre plus de 100 000 au début des années 2010.

Les craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

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Source : https://reporterre.net/Dans-cette-ville-du-Texas-une-illustration-du-capitalisme-du-desastre 


jeudi 13 août 2026

Les 10 bonnes nouvelles de la semaine - IA, démocratie et refuge

IA, démocratie et refuge : 

les 10 bonnes nouvelles 

de la semaine

 




Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? 

Voici 10 bonnes nouvelles 

à ne surtout pas manquer cette semaine.

 

1. L’UE impose l’étiquetage des contenus générés par IA

À partir d’aujourd’hui, de nombreux contenus créés ou manipulés par IA devront être signalés dans l’Union européenne par des labels ou des icônes. L’objectif est d’aider le public à mieux distinguer les contenus authentiques des créations artificielles et des deepfakes. (AFP)

 

2. Conventions citoyennes : la démocratie participative cherche sa place

Malgré l’échec législatif de la Convention climat, le tirage au sort essaime localement, où certaines initiatives débouchent sur des politiques concrètes et une forte politisation des participants. Mais sans garantie que leurs propositions soient réellement reprises, les conventions risquent d’alimenter la défiance plutôt que de renouveler la démocratie. (La Brèche)

 

3. Gironde : Darwin devient un refuge face aux mégafeux

Alors que les incendies ont brûlé plus de 42 000 hectares et déplacé 220 000 personnes, le tiers-lieu Darwin accueille des sinistrés à Bordeaux. Plus d’une centaine de bénévoles se sont mobilisés, créant une solidarité appelée à perdurer après les évacuations. (Vert)

 

4. À Gaza, des apiculteurs se mobilisent pour sauver les abeilles

Alors que 30 000 ruches ont été détruites et que 905 apiculteurs ont perdu leur activité, certains professionnels continuent de protéger les colonies qui ont survécu et tentent de reconstituer leurs ruchers. Un travail crucial pour préserver les abeilles, dont la pollinisation participe directement à la production alimentaire à Gaza. (Vert)

 

5. Les œufs végétaux tentent de casser leur coquille

Face à une consommation d’œufs record, Yumgo et Le Papondu développent des alternatives végétales, moins carbonées mais encore moins riches en protéines. Leur essor reste freiné par le prix, le goût et des habitudes alimentaires solidement ancrées. (Reporterre)

 

6. Espagne : le premier élevage industriel de poulpes abandonné

Nueva Pescanova renonce à son projet aux Canaries après des années de mobilisation scientifique et associative contre l’élevage intensif des poulpes. Le projet aurait nécessité 28 000 tonnes de poissons sauvages pour produire 3 000 tonnes de poulpe dès sa première année. (World Animal News)

 

7. Maine : le retour spectaculaire des poissons après le démantèlement des barrages

Grâce au retrait de barrages et à la création de passages, plus de 20 millions d’aloses ont migré dans le Maine en 2025, contre moins de 800 à Benton il y a 35 ans. Ce retour massif restaure les écosystèmes et permet la reprise de pêches locales longtemps disparues. (Inside Climate News)

 

8. Brésil : les Xokleng replantent leur arbre sacré

Les Xokleng ont déjà planté près de 100 000 araucarias sur 1 000 hectares, une espèce sacrée aujourd’hui en danger critique. Le projet restaure les terres et les sources d’eau tout en préservant l’identité, la culture et le territoire autochtones (Mongabay)

 

9. Plus de 100 000 sinistrés climatiques se recensent

En deux semaines, près de 105 000 personnes se sont déclarées victimes directes du changement climatique sur la plateforme lancée par l’Affaire du siècle, avec plus de 30 000 témoignages recueillis. Les ONG réclament 30 mesures de protection, notamment pour les travailleurs exposés aux fortes chaleurs, l’accès à l’eau potable et les logements fissurés. (Vert)

 

10. Un « stérilet masculin » pour partager la contraception

L’andrologue Julie Prasivoravong développe à Lille le premier stérilet masculin, conçu pour dériver le trajet des spermatozoïdes. Son objectif : élargir les options contraceptives masculines et mieux répartir la charge contraceptive. (Politis)

 


Photo de couverture – Immo Wegmann / Unsplash

– Mauricette Baelen


Source : https://mrmondialisation.org/ia-democratie-et-refuge-les-10-bonnes-nouvelles-de-la-semaine/ 

mercredi 22 avril 2026

Rima Hassan : chasse à la sorcière en bande organisée

Rima Hassan : 

chasse à la sorcière 

en bande organisée

Le


(photo : Frédéric Mercenier/L’EST RÉPUBLICAIN)


Jeudi 2 avril 2026, Rima Hassan est en garde à vue. L’eurodéputée La France insoumise, militante de la cause palestinienne, connaît bien le processus. En quelques mois, elle a été convoquée treize fois et treize fois le parquet a classé sans suite [1].

Les poursuites proviennent d’officines d’extrême droite proches du gouvernement israélien de Nétanyahou. Leur activité quotidienne consiste à scruter les tweets et les déclarations de la députée européenne puis d’engager des poursuites.

C’est la stratégie de la guerre juridique (« lawfare »). L’acharnement judiciaire exige beaucoup de temps et d’argent pour se défendre. Pour les accusateurs, gagner ou perdre n’est pas le plus important. Il s’agit de dissuader la contestation. C’est d’abord l’annonce de l’accusation qui frappe et discrédite. Le jugement qui intervient à froid des mois plus tard intéresse beaucoup moins l’opinion.

Il s’agit encore cette fois d’« apologie de terrorisme » pour laquelle elle sera jugée le 7 juillet prochain. La routine donc. Mais cette fois ses accusateurs ont tenté autre chose.

Le parquet de Paris annonce soudain au cours de cette garde à vue que de la drogue a été trouvée dans le sac de la députée européenne. C’est le scoop ! À la minute les médias se déchaînent. D’abord Le Parisien, puis CNEWS puis c’est toute la meute. C’est BFM avec ses douze bandeaux successifs en quelques heures. « 1,9 gramme de drogue de synthèse sur Rima Hassan ». C’est Europe 1 : « INFO EUROPE 1 - Rima Hassan en garde à vue : une boulette de CBD et près de 2g de 3-MMC retrouvés dans son sac ». Puis c’est l’AFP et la quasi-totalité des médias français.

Mais aussi des élus. Dans le « baise-en-ville » de la députée, on aurait trouvé du CBD, une substance légale certes mais aussi d’autres substances, la 3-MMC, une drogue de synthèse utilisée dans le chemsex, la drogue des rapports sexuels. Voilà la Jeanne d’Arc palestinienne transformée en Pierre Palmade. Le Parisien précise : « la députée européenne Rima Hassan est dans de sales draps ». Le parti Les Républicains balance sur X : « from the river to the shit ». D’autres révèlent qu’il s’agit d’une affaire liée à un problème d’immigration. Autant d’évidences.


Pas étonnant pour David Lisnard, le maire de Cannes, qui est aussi président des maires de France. David Lisnard est le Javier Milei français qui, lors de ses meetings, passe symboliquement le Code du travail et les lois sur l’environnement dans une broyeuse. Pas trop de succès encore mais une certitude. Pour lui, « La France insoumise sont même néo-fascistes. S’il devait y avoir un seul ennemi dans le champ politique actuel, c’est évidemment La France insoumise dont on a vu qu’ils étaient racistes, qu’ils étaient antisémites et qu’ils avaient une grande propension à être camés et à se droguer avec l’argent des contribuables de surcroît » [2].

Mais voici que, coup de théâtre, sept jours plus tard, le jeudi 9 avril, le parquet annonce avoir procédé à un classement sans suite. « Les investigations n’ont fait apparaître aucune infraction suffisamment caractérisée. »

Silence soudain dans les rangs. On regarde ailleurs. Le buzz a fait le plein d’audience mais il faut vite faire diversion. Sauf que, précision embarassante, Le Canard enchaîné révèle des échanges entre le porte-parole du ministère de la Justice Sacha Straub-Kahn et des journalistes, le jour même de la garde à vue, en violation flagrante du secret de l’instruction [3]. Voilà donc la source des accusations si largement diffusées sans aucune vérification par la quasi-totalité des médias français.

Des révélations pilotées directement par le ministère de la Justice et reprises allègrement par la presse ? On s’interroge. Le secret de l’instruction a été violé pour alimenter une presse aux ordres…

Secret de polichinelle, de longue date dans les médias on est habitué à recopier avec discrétion les infos données par la police ou la justice. Ce qu’on appelle les « sources proches de l’enquête ».

Barbouzerie judiciaire, naufrage médiatique : les chiens de garde se sont surpassés mais c’est Caroline Fourest qui est en haut du podium. En direct, sur LCI, elle accuse en révélant de lourds antécédents : « nous avons en notre possession des messages où elle raconte sa consommation de drogue dure et de drogue de synthèse. Ce sont des messages qui ont une dizaine d’années, qui remontent à la sortie de ses études. Et ce sont des messages qui parlent de cocaïne et qui parlent d’ecstasy et qui parlent de mélanges. Et des consommations parfois quotidiennes dont elle s’inquiète. »


https://www.facebook.com/watch/?v=801045363062982


Buzz énorme donc puis silence. Daniel Schneidermann résume : « entreprise de criminalisation en bande organisée d’une militante et d’une élue, la plus impressionnante de ces dernières années » [4].

Mais que dit réellement Rima Hassan ? Accusée de légitimer l’attaque du Hamas, elle ne cesse de répéter qu’elle a très tôt qualifié le 7-Octobre d’attaque terroriste. Dans ses interventions, en permanence, elle se défend d’être dans une logique anti-israélienne en précisant : « si vous condamnez le Hamas, il faut condamner aussi ceux qui ont nourri le monstre. Le gouvernement de Nétanyahou a joué un rôle très cynique : il a voulu sciemment nourrir le Hamas pour déjouer la perspective politique portée par l’Autorité palestinienne ». Sur France Inter, le 19 mars 2024, elle ajoute : « je n’aime pas me définir comme anti-sioniste, mais je veux avoir le droit de critiquer une doctrine politique ». Elle poursuit : « Israël est malade de son colonialisme ». « Mon rêve, c’est une cohabitation totale ».

Mais, heureusement, contre cette wokiste islamiste, voici la loi Yadan qui sera débattue le 16 avril à l’Assemblée (ndlr : débat reporté en juin), avec clairement pour but de faire taire les opposants à la politique de Nétanyahou et faire taire la dénonciation du génocide en cours et qui se poursuit.

Soutenue par la droite et l’extrême droite, mais aussi par François Hollande, Jérôme Guedj, Élisabeth Badinter ou Manuel Valls, le projet de la députée macroniste Caroline Yadan est de «  lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme » et surtout de faire amalgame entre anti-sionisme et antisémitisme. Il faut encore le rappeler, le sionisme est une doctrine politique qui comme telle peut être radicalement combattue. Ce qui n’est pas une mise en cause de l’existence d’Israël mais de sa politique coloniale et génocidaire.

L’antisémitisme est une forme de racisme dont on connaît les effets monstrueux. La loi de Caroline Yadan prévoit de faire amalgame et d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos implicites.

Il faut tenir vent debout contre ce projet de loi qui vise à soutenir la politique de Nétanyahou. La pétition augmente de minute en minute.

Avancer, c’est faire un pas, puis un pas, puis un pas, puis…

Daniel Mermet
 

Notes

[1Sur son blog, « Énorme manipulation : la justice confirme l’absence de drogue dans les affaires de Rima Hassan », Jean-Luc Mélenchon a rappelé les 13 procédures contre Rima Hassan qui ont été classées sans suite :

« 1) Des plaintes de l’OJE et de la LICRA ont dénoncé des propos tenus lors d’une interview de Rima Hassan par Le Crayon publiée en janvier 2024. Il est ressorti de l’enquête et notamment de l’exploitation des rushs qu’il s’agissait de propos tronqués et que Rima Hassan avait par ailleurs qualifié d’illégaux les actes commis le 7 octobre au préjudice de civils. La procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, les propos ne pouvant s’analyser pénalement en apologie du terrorisme.

2) Des plaintes du BNVCA (Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme) et de B’nai B’rith ont dénoncé un tweet appelant au « soulèvement » devant Sciences Po. La procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence d’exhortation à commettre des atteintes à l’intégrité physique ou des destructions.

3) Des signalements de députés ont dénoncé des tweets du mois de juillet 2024 citant le poète Mahmoud Darwich, dans un contexte de rivalités avec François-Xavier Bellamy. Cette procédure a été classée pour absence d’infraction, en dépit de la virulence du propos, faute de précision suffisante pour qualifier les propos de menace de mort et ces propos ayant en outre été tenus dans un contexte d’opposition politique.

4) Des signalements de l’OJE et de B’nai B’rith ont dénoncé des propos tenus lors d’une interview à Sud Radio en février 2025. Cette procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction : Rima Hassan ayant précisé que les exactions et prises d’otage perpétrées par le Hamas étaient condamnées par le droit international et constituaient des crimes de guerre, il ne pouvait être caractérisé d’infraction d’apologie du terrorisme.

5) Une plainte d’Avocats sans frontières lui reprochant l’intelligence avec une puissance étrangère a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, faute de la caractérisation d’un dol spécial exigé par le législateur.

6) Une plainte de l’imam Chalghoumi dénonçant des propos tenus sur X en mars 2025, en réaction aux propos qu’il avait lui-même tenus en interview consistant à suggérer le retrait de nationalité de l’eurodéputée, a été classée au motif qu’aucune infraction de provocation d’atteinte volontaire à la vie n’était suffisamment caractérisée.

7) Une plainte de l’OJF dénonçant un tweet datant de septembre 2025, comportant la photographie d’une suite de chiffres précédés d’un signe « + » inscrit sur un bras, avec un emoji avocat, a été classée sans transmission à un service enquêteur, au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’un numéro de téléphone, dans le contexte de son interpellation à bord de la « flotille », et faute de toute référence à une religion quelconque.

8) Des plaintes du BNVCA et de La France en partage, dénonçant une citation de Frantz Franon repostée par Rima Hassan en juillet 2024, ont été classées au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’une citation et en l’absence d’éléments présentant des agissements du Hamas le 7 octobre 2023 sous un jour favorable et ne pouvant donc constituer l’infraction d’apologie de terrorisme.

9) Un signalement émanant de députés en août 2024, dénonçant un tweet par lequel Rima Hassan repostait les propos de Mona Chollet, mentionnant elle-même la doctrine « Hannibal » selon laquelle l’état-major de Tsahal aurait donné l’ordre de tuer sans distinction (de nationalité des victimes, au risque de tirer sur ses propres citoyens), a été classé en février 2026, au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’une citation et en l’absence d’éléments présentant des agissements du Hamas le 7 octobre 2023 sous un jour favorable.

10) Un signalement de la mairie de Paris dénonçant un tweet d’octobre 2024 a été classé au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence de toute référence à un acte de terrorisme et ne pouvant donc en faire l’apologie.

11) Un signalement du préfet des Bouches-du-Rhône a dénoncé un tweet du 1er mars 2025, dans lequel Rima Hassan reprochait à l’entreprise marseillaise Eurolinks de fournir des armes à Israël, en précisant ses coordonnées. Cette procédure a fait l’objet d’un classement au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence d’exhortation au harcèlement, de qualification pénale réprimant la provocation aux appels malveillants et ceux-ci – ayant été dénombrés à 2 – ne permettant pas non plus de caractériser l’infraction de complicité d’appels malveillants.

12) Un signalement de l’OJF dénonçant un tweet du 1er février 2026, dans lequel Rima Hassan repostait le message d’un tiers portant sur le positionnement d’Ariel Weil, et commentait la prise de position de ce dernier dans le conflit israélo-palestinien, a été classé en l’absence de propos injurieux en lien avec une origine ou religion (qu’elle soit réelle ou supposée).

13) Des signalements émanant du ministère de l’intérieur ainsi que de l’OJF, dénonçant un tweet de février 2026 par lequel Rima Hassan postait un article de RFI relatif aux frappes aériennes ayant fait 17 morts à Rafah, et précisait « aux sionistes qui me lisent, je veux leur dire que vous êtes pour nous ce que les nazis étaient pour vous », ont été classés en l’absence d’éléments permettant de caractériser suffisamment une éventuelle infraction de provocation à la haine, en l’absence d’exhortation. »

[2CNEWS, 8 avril 2026.

[3Marine Babonneau et Christophe Nobili, « Un problème de fuites de la PJ jusqu’à la Chancellerie », Le Canard enchaîné, 7 avril 2026.

[4Daniel Schneidermann, « Rima Hassan et la drogue : "priorité au direct" ! », Libération, 10 avril 2026.


Pour aller plus loin : https://www.acrimed.org/Rima-Hassan-et-la-drogue-2-desinformation-de


Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/rima-hassan-chasse-a-la-sorciere-en-bande-organisee

mardi 7 avril 2026

Défaire l’idéologie raciste


In Extremis

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raconter des imaginaires 

pour s’en libérer
 
lundi 06 avril 2026

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L'édito

Défaire l’idéologie raciste



 
Par Sabrina Kassa, responsable éditoriale aux questions raciales à Mediapart

Après l’indéniable succès du rassemblement contre le racisme, samedi 4 avril à Saint-Denis, Bally Bagayoko a lancé un appel à une manifestation à Paris, le 3 mai, ayant « vocation à se déployer sur l'ensemble des territoires de l'Hexagone ».

Un sursaut national est en effet capital pour endiguer le torrent de haine négrophobe que le maire insoumis a subi depuis son élection. Hélas, ce n’est pas le seul. Quatre député·es noir·es – Danièle Obono, Nadège Abomangoli, Aly Diouara (depuis élu maire de La Courneuve) et Carlos Martens Bilongo – ont reçu par courrier, en fin de semaine dernière, une page détournée de la BD Tintin au Congo avec la légende : « Échappés du zoo de Beauval ». « Une telle attaque raciste négrophobe est absolument inacceptable », a dénoncé le parti LFI, qui a appelé à une condamnation unanime de la part de l’ensemble de la classe politique.

Il serait temps, en effet, qu’elle se réveille. Alors qu’un racisme décomplexé s’est répandu jusqu’à la nausée, dévoilant le présent d’un passé infâme, seule l’indignation du « peuple vivant » a sauvé la face.

Quant au « cercle de la raison » qui vocalise sur les médias mainstream, il a bien trop souvent euphémisé la gravité des injures, ou fait une fixette sur le terme « racisé », passant ainsi à côté de l’enjeu principal : comment défaire le racisme, au-delà des discours.


Le racisme, c’est quoi ? Ce sont des insultes qui visent à dégrader l’autre et à lui faire peur, ce sont des préjugés qui lui obstruent sa liberté, en l’empêchant de faire des études, à habiter là où il ou elle veut, à exercer son métier, à être soigné·e correctement… Mais ce n’est pas que ça. Le racisme, c’est aussi une affaire de normes et de règles forgées par une histoire longue, parfois explicites, mais le plus souvent pernicieuses. La preuve ? Rares sont celles et ceux qui s’offusquent de voir des personnes racisées occuper des postes de vigile, ou de « femme de ménage », mais un torrent d’émotions violentes surgit dès qu’elles deviennent maire d’une grande ville populaire, ou l’emblème de la chanson française, comme Aya Nakamura.

Personnes « racisées »… Ah ! le vilain mot des « racialistes » ! À en croire nombre de chroniques et de tribunes, ce sont celles et ceux qui l’emploient qui créent le racisme. Alors, pour ne pas s’abîmer dans une querelle de mots qui fleure surtout le statu quo et la confiscation du débat, je vous propose de revenir sur le sens donné par Colette Guillaumin, la sociologue française qui a théorisé ce terme, en 1972, dans L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel.

Ce mot « racisé » sert à décrire les processus culturels et sociaux susceptibles d'assigner une personne à un groupe minoritaire en fonction de ce que des groupes majoritaires perçoivent d'elle (couleur de peau, religion…) « En effet, ces groupes sont soumis à des limitations de droits légaux ou coutumiers, à des contraintes qui ne sont pas imposées au racisant et dépendent de celui-ci. » En clair, être « racisé·e », c’est être considéré·e négativement par le groupe majoritaire, et subir un traitement défavorable. C’est un adjectif qui permet de décrire des conditions de vie.


Certain·es militant·es, ou personnes averties, l’utilisent désormais comme substantif. « Je parle en tant que Racisé ! » Voilà le danger selon les garant·es de l’universalisme abstrait, qui préfèrent bien souvent limiter le racisme à un problème moral – que l’on réglerait en faisant de la pédagogie et en rétablissant les bonnes manières – ou à une question principalement sociale, mettant ainsi sous le tapis la nécessité de défaire profondément les structures qui rendent possibles les inégalités raciales. Sans parler de réparation – diantre ! – en faveur de personnes racisées, à l’instar du Brésil qui, depuis 2012, a mis en place des quotas raciaux dans les universités. Mais pas de panique, nous n’y sommes pas encore, le terme même n’a pas droit de cité !

Bally Bagayoko dit qu’il n’est pas à l’aise avec ce terme et préfère celui d’« héritier de l’immigration », qu’il considère comme plus valorisant, ce que l’on peut absolument entendre, surtout pour un édile sous le feu des critiques, qui veut rassembler autour de lui. Mais il est profondément malhonnête d’instrumentaliser la préférence linguistique du maire insoumis de Saint-Denis pour décrédibiliser les universitaires, les militant·es et les rares politiques qui s’appuient sur ce vocabulaire scientifique pour dénoncer et penser l’injustice qui prospère.

mardi 17 mars 2026

Que les associations mordent la main qui les nourrit !

Que les associations 

mordent la main 

qui les nourrit !

Le tournant autoritaire de ces dernières années se fait sentir dans le milieu associatif, et notamment dans les structures et les collectifs qui n’ont pas renoncé à jouer leur rôle de contre-pouvoir. Dans L’Etat contre les associations, Julien Talpin et Antonio Delfini se basent sur le travail de l’observatoire des libertés associatives pour analyser cette évolution, et explorent les pistes d’action pour y remédier. Entretien.

Vous évoquez toutes les lois de ces dernières années qui s’attaquent aux libertés et aux contre-pouvoirs, jusqu’à qualifier l’époque de pré-fasciste. Quels sont les éléments les plus marquants de cette évolution, démarrée sous la présidence de François Hollande ?

On prévient d’emblée : le tableau est assez effrayant. Mais qui a vécu en France ces dix dernières années le sent de manière instinctive : nous avons changé d’époque. L’année 2015 est pour nous une date pivot. La réaction de l’État français aux attaques djihadistes a renforcé le virage autoritaire des politiques publiques et tout particulièrement la politique anti-terroriste. Elle est passé d’une logique préventive à une logique prédictive, renforçant les pouvoirs de police administrative au mépris des libertés. Cela s’est traduit, immédiatement après le vote de l’état d’urgence, l’assignation à résidence d’une trentaine de militant·es écologistes, puis des milliers de personnes perquisitionnées (4300), poursuivies (1000) et assignées à résidence (752), très majoritairement parce qu’elles étaient musulmanes – le tout pour seulement 77 peines prononcées. Mais surtout, on cite dans le livre la quinzaine de lois et dispositions sécuritaires prises en l’espace de cinq ou six ans. De la loi Silt à la loi sécurité globale en passant par le nouveau schéma national du maintien de l’ordre et la loi anti-casseur. Cela s’est traduit par une répression accrue des mouvements contestataires et des contre-pouvoirs : justice, médias, syndicats, associations, etc.

2021 est la date à laquelle cette nouvelle doctrine est venue saisir le monde associatif. La loi séparatisme étend les motifs de dissolution administrative des associations et en créant le contrat d’engagement républicain (CER), l’État envoie un message de défiance généralisé envers les associations. Ces deux mesures doivent être pensées conjointement comme parties d’un arsenal gradué de mesures de rétorsion. Quand l’État considère qu’il a assez d’éléments pour le faire : il dissout. Si les choses sont moins claires : il mobilise le CER pour couper les subventions. 

Différentes formes de répression sont à l’œuvre à l’encontre du monde associatif, mais peut-on mettre dans le même sac des violences policières physiques à l’encontre de militant·es et le refus d’une salle municipale à une association locale ?

C’est le pari que nous faisons depuis plusieurs années : inscrire les formes moins visibles de répression dans un continuum de pratiques qui, suivant des modalités et intensités diverses, participent toutes de la fonction “d’exercer des contraintes” sur des groupes et mouvements opposants. Alors oui, couper la subvention d’une association est moins grave que les violences et décès dus à la police. Mais ces deux pratiques participent de la même logique de renforcer le coût de l’engagement, de faire peur ou décourager toute forme de contestation. Nous identifions quatre grandes catégories : les coupes de subventions et privations de locaux, les disqualifications, les attaques administratives et judiciaires, les attaques policières et la coercition physique.

La loi séparatisme, censée lutter contre l’islam radical, a fini par se retourner contre des médias associatifs, des structures féministes ou le secteur de l’éducation populaire notamment. Comment cette arnaque a-t-elle pu se mettre en place ? Elle fait penser au fichage ADN, pour lequel le Premier ministre Lionel Jospin nous assurait en 2001 qu’il ne concernerait que les délinquants sexuels, et qui rassemble aujourd’hui quatre millions de personnes et des milliers d’opposant·es politiques…

D’un côté, l’État, tous partis confondus, a considéré après les attentats de 2015 que pour protéger la société du terrorisme, il fallait taper large, s’attaquer au terreau du terrorisme : du voile que portent certaines musulmanes au militantisme écologiste comme ferment de “l’éco-terrorisme”. L’aboutissement de cette logique sécuritaire c’est effectivement la loi “séparatisme” d’août 2021, qui cible l’ensemble du monde associatif (pas que les supposés séparatistes ou terroristes en devenir). D’un autre côté, il y a une dimension plus pragmatique : cette loi, mais aussi d’autres dispositions, vont permettre à l’État de légaliser des entraves à la limite de la légalité qui touchent tous les groupes qu’il n’aime pas : “les blacks blocs”, “les casseurs”, “la mouvance anarcho-autonome”… Après la loi Travail et le mouvement des Gilets jaunes, l’État cherche à s’attaquer à ces mouvements plus offensifs. Il le fait directement via certaines lois mais aussi via des dispositifs anti-terroristes. D’ailleurs une loi porte ce nom : Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme. Tout se tient, ou plutôt on fait tenir ensemble la répression de tout ce qui menace l’ordre public, quand bien même on a affaire à des mouvances de nature très différente (extrême-gauche et extrême-droite, groupes non-violents et milices, groupes terroristes et adeptes de la désobéissance civile, etc.)

Avec cette loi, les dissolutions s’enchaînent. Comment en est-on arrivé à interdire des associations qui respectent « en tous points le droit », selon vos termes ?

En fait, l’explosion du nombre de dissolutions précède la loi séparatisme : ça commence dès 2019 et on a vraiment le sentiment qu’il y a un « effet Darmanin ». Certaines dissolutions emblématiques, comme celle du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) arrivent avant la loi, après l’assassinat de Samuel Paty à l’automne 2020. Il y a l’idée, qui est une des incarnations du tournant autoritaire dont on parle, que la dissolution est une arme de répression qui n’était pas assez mobilisée ces dernières années et qui fait son retour en lien avec l’accroissement de la conflictualité sociale ces dernières années. 

Concernant la dissolution d’associations légalistes comme le CCIF, c’est d’abord lié à une politique antiterroriste extensive : l’idée qu’il faut taper large pour prévenir de futurs attentats, et donc toucher le terreau qui aurait conduit à ces attentats. Bref, la dissolution de ce type d’organisations est vraiment liée à la dérive liberticide et islamophobe de l’antiterrorisme français. Il nous semble au contraire, qu’une autre voie pour prévenir de futurs attentats serait au contraire d’œuvrer à l’égalité pour les musulman·es de France, lutter enfin sérieusement contre les discriminations et la haine qui les ciblent. Et donc la meilleure façon de prévenir le terrorisme devrait au contraire être de soutenir les organisations qui luttent contre l’islamophobie plutôt que de les criminaliser !

Mais au-delà de la dissolution des organisations progressistes, on plaide aussi pour la non-dissolution administrative de toutes les organisations, y compris d’extrême-droite. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas les dissoudre, mais il existe une procédure de dissolution judiciaire, pas administrative, qui est décidée par un juge et pas par l’arbitraire gouvernemental. Ça nous semble plus cohérent : les armes répressives comme la police administrative ne seront jamais du côté des progressistes. De fait, dans l’histoire, les dissolutions administratives ne devaient cibler que les ligues fascistes et elles s’en sont rapidement pris à des organisations anti-coloniales ou gauchistes après 1968. Par ailleurs, les groupuscules d’extrême-droite sont moins impactés : leurs activités souvent aux marges de la légalité leurs permettent de se reconstituer rapidement dans d’autres structures. Donc autant passer par d’autres voies pour s’attaquer à l’extrême-droite, et notamment dans la rue. 

Certaines tentatives de dissolutions comme celle des Soulèvements de la terre (SLT) ou de Nantes révoltée ont fortement mobilisé autour d’elles, ce qui a sûrement contribué à annuler ces décisions. À l’inverse, d’autres comme celles contre le CCIF, la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) ou le collectif Palestine Vaincra à Toulouse n’ont pas soulevé les foules, comment l’expliquer ? 

La répression isole, marque au fer rouge. De fait, même s’il a été reconnu par le Conseil d’État que le CCIF n’avait rien à voir avec la mort de Samuel Paty, ça laisse des traces, et c’est dur de se solidariser. Par ailleurs, la lutte contre l’islamophobie n’a jamais vraiment figuré au cœur des luttes des autres organisations de gauche, par racisme, ou avec un rapport critique à la religion… Et pourtant, effectivement, le cas des SLT montre que la solidarité inter-associative ça paie. Ce n’est pas juste un truc sympa à faire. Ça crée un rapport de force avec le juge, qui se rend compte des coûts et des incidences de sa décision.

Le Contrat d’engagement républicain a permis de renforcer la répression contre les associations, mais sans le mobiliser directement, et vous estimez aussi qu’il s’agit de pousser les militant·es et bénévoles à s’auto-censurer dans leur action…

Le Contrat d’engagement républicain a été perçu comme le symbole de ce tournant répressif en direction des associations. Et pourtant, en trois ans et demi d’existence il n’a été utilisé que cinq fois par les pouvoirs publics, alors que la France compte 1,4 millions d’associations. Ça valide l’idée selon laquelle ce dispositif n’était pas forcément utile. Et sur les cinq cas, deux jugements ont été rendus, donnant raison aux associations (le planning familial 71 et Alternatiba Poitiers). Ces issues judiciaires n’ont peut-être pas incité les pouvoirs publics à s’en saisir davantage, d’autant que les institutions n’ont pas besoin de ça pour couper ou ne pas renouveler les subventions, celles-ci demeurent discrétionnaires en droit. Ça ne veut pas dire que le CER a été sans effet. Il y a un usage tacite, où sans être activé directement, on le mentionne à l’oral pour justifier des décisions de non-renouvellement de subvention.

Vous affirmez que ces formes de répression alimentent la dépolitisation des bénévoles et militant·es, et sont chaque fois autant d’invitations à se tenir sage pour tout le monde associatif. Pourtant le chantage aux subventions existe depuis toujours, peut-on alors réellement soutenir que le monde associatif soit davantage mis en sourdine qu’il y a 20 ou 40 ans ? Du comité Adama aux associations écolos, en passant par le milieu féministe, les assos de quartier, les cafés et médias associatifs : n’a-t-on pas un foisonnement associatif et militant offensif qui se maintient, malgré ce durcissement administratif ? 

D’un côté, c’est vrai, l’autocensure n’est pas un phénomène nouveau, le chantage à la subvention est ancien. Dans l’histoire le rapport entre le monde associatif et le pouvoir politique c’est d’abord – notamment à gauche – un rapport de vassalité et de clientélisme : le PCF et la gauche au pouvoir finançaient d’abord leurs copains, les asso satellites et celles qui les soutenaient. Malgré tout, des années 1970 aux années 2000, il a pu exister quelques brèches, des institutions qui finançaient des contre-pouvoirs : des luttes urbaines comme à l’Alma-gare à Roubaix, des collectifs antiracistes comme le Mouvement Immigration Banlieue (MIB) via le fonds d’action sociale (FAS). C’était notamment rendu possible par la présence de fonctionnaires militants qui œuvraient un peu en sous-main, et qui ont quasiment disparu. Plus largement, les dispositifs comme les appels à projets, le contrat d’engagement républicain, etc, ont contribué à raccourcir la laisse qui relie le financé et le financeur. Et ce pour quoi on plaide, c’est justement de lâcher du lest, que les financeurs acceptent de ne pas contrôler ceux qu’ils financent, voire qu’ils financent leurs opposant·es et leurs contre-pouvoirs. On a besoin que les gens mordent la main qui les nourrit. C’est la démocratie radicale qu’on appelle de nos vœux.

Vous citez le livre Pour en finir avec la démocratie participative, qui dresse une critique sévère des dispositifs bidon de « concertation » et de « dialogue citoyen » qui ont fleuri depuis 20 ans. Vous évoquez à l’inverse des formes d’interpellation, de co-décision, de référendums qui pourraient jouer un rôle de contre-pouvoir. N’y-t-il pas une impasse, face à une démocratie bourgeoise, verticale, sous le joug des lobbys patronaux et financiers, de proposer après coup de la rafistoler ou de la bousculer par le bas ? La meilleure manière de peser ne réside-t-elle pas dans la construction de luttes autonomes aux pouvoirs politiques ?

On considère qu’il faut concilier les tactiques, à la fois mouvementistes, à l’extérieur des institutions, et réformistes, depuis les institutions. C’est évidemment un vaste débat à gauche depuis longtemps. Dans le contexte autoritaire global que nous connaissons, il n’est pas certain qu’on puisse faire l’économie de construire des alliances avec des institutions alliées. Le pouvoir a désormais le moyen, dans cette phase néo-libérale avancée, de faire sans la société, de la mater, de l’écraser. Or dans ce contexte, on va avoir besoin des institutions, ou de certaines d’entre-elles, comme des refuges pour les militant·es. Ce qu’on dit, c’est qu’aujourd’hui les mouvements sociaux sont faibles, fragmentés, perdent systématiquement depuis des décennies, à quelques exceptions près. On peut se voiler la face, se faire plaisir avec Notre-Dame-des-Landes ou quelques bassines arrêtées, mais la vérité c’est que le capitalisme extractiviste progresse et la destruction du vivant avec lui. Dans le même temps on atteint des niveaux de racisme et d’organisation de l’extrême-droite tels qu’on a de nouveaux des morts, des ratonnades… Bref, il y a urgence, la vie des gens et de la planète est en jeu. Et on ne peut pas juste attendre le grand soir. Il y a des leviers stratégiques à activer du côté des institutions, et ceux et celles qui les occupent et se disent de gauche ne font pas le taf, notamment parce qu’ils n’ont pas de pensée du contre-pouvoir. Les grandes avancées sociales dans l’histoire – comme en 1936 – sont le fruit d’une occupation du pouvoir et de mouvements sociaux de masse. Aujourd’hui on a ni l’un ni l’autre. Et une condition pour recréer des mouvements sociaux c’est d’avoir des institutions moins répressives qui encouragent les contre-pouvoirs, leur permettent de fermenter.

Propos recueillis par Émile Progeault / Illustration : Aloys


Source : https://lempaille.fr/que-les-associations-mordent-la-main-qui-les-nourrit