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samedi 5 septembre 2026

« Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mis dans le buffet »


 

« Ce que j’ai préféré, 

ce sont les quatre dernières bastos 

que je lui ai mis dans le buffet »

 

Par

Lundi, Romain Bouvier, Loik Le Priol et sa compagne Lyson Rochemire, vont comparaitre aux Assises pour le meurtre du rugbyman Federico Martin Aramburu. Au Poste y sera.

 

Au petit matin du 19 mars 2022, des coups de feu transpercent le silence du Boulevard Saint Germain dans le très chic 6ème arrondissement de Paris. Le corps du rugbyman Federico Martin Aramburu gît au sol, criblé de balles, dans les bras de son camarade, sous le choc, Shaun H.. Quelques minutes plus tôt, ils ont croisé la route de trois militant-es d’extrême droite : Romain Bouvier, Loik Le Priol et sa compagne Lyson Rochemire. 

Leur procès aux Assises s’ouvre ce lundi 7 septembre 2026 au tribunal de Paris, devant lequel ils devront répondre des chefs d’accusation d’« assassinat et de complicité d’assassinat ». Ils encourent la réclusion criminelle à perpétuité. 

A plusieurs reprises à « bout portant »

Cette nuit-là, ils se croisent au Café Mabillon. À la suite d’une première altercation avec les accusés, les deux sportifs, amochés par un échange de coups,  quittent l’établissement. Loik Le Priol, ancien militaire ultra-violent et multirécidiviste, ancien responsable du Groupe union défense (GUD), se serait lancé à leur poursuite. Lyson Rochemir, accusée de « complicité d’assassinat », aurait alors pris le volant de la Jeep de son conjoint au côté de Romain Bouvier, pour ce qui s’apparente à une véritable chasse à l’homme. 

À peine quelques minutes plus tard, Romain Bouvier aurait ouvert le feu à plusieurs reprises à « bout portant » sur le célèbre rugbyman, selon le témoignage de son ami Shaun H. Une fraction de seconde se serait écoulée avant que Loïk Le Priol rejoigne la scène de crime. On l’accuse d’avoir à son tour fait feu à de multiples reprises sur la victime, déjà grièvement blessée, à un mètre d’elle, et en direction de zones vitales. En moins d’une minute, le double champion de France de rugby, Federico Martin Aramburu, s’écroule. Il est abattu. Il avait 42 ans.

Les trois accusés auraient alors pris la fuite. Loïk Le Priol est interpellé en Hongrie quatre jours plus tard. Il est placé en détention provisoire ainsi que les deux autres mis en examen. Seule Lyson Rochemire est remise en liberté sous contrôle judiciaire en décembre 2022 en attente du procès.

« Mein Kampf », une plaque « BAC », une autre « Police nationale »

Ancien militaire, Loïk Le Priol avait été rapatrié en France depuis Djibouti en juillet 2015, à la suite d’accusations de violences commises sur une jeune éthiopienne. De retour en France, le militant a été condamné, avec son co-accusé Romain Bouvier, pour avoir violemment frappé deux hommes en sortie de boite de nuit. Leur courroux? S’être adossés à leur Jeep. Quelques mois plus tard Loïk Le Priol est de nouveau condamné pour la violente agression d’un autre militant du GUD. Une nouvelle condamnation qui conduira à sa radiation de l’armée. 

Lors de la perquisition au domicile de Romain Bouvier sont saisis un exemplaire de « Mein Kampf », une plaque portant les inscriptions « BAC » et « Police nationale », ainsi que diverses munitions, des gilets par balles et un casque balistique…

 Au cours de l’enquête, les accusés reconnaissent les violences tout en niant l’intention homicide, se positionnant en victimes : ils plaident la légitime défense. Lors de sa détention provisoire, l’un d’eux est pourtant surpris au téléphone par une surveillante de l’administration pénitentiaire qui l’entend répéter à plusieurs reprises : « Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mis dans le buffet ». Les accusés restent présumés innocents.

Plus de quatre ans après les faits, les juré-es populaires et les magistrat-es de la cour d’Assises de Paris se pencheront pendant ces trois prochaines semaines sur cet effroyable évènement. Au Poste sera présent.

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jeudi 3 septembre 2026

Face à leur maire d’extrême droite, des habitants se mobilisent pour garder leurs jardins familiaux après les incendies

 

Face à leur maire 

d’extrême droite, 

des habitants se mobilisent 

pour garder 

leurs jardins familiaux 

après les incendies


« Fermeture des jardins. Agression d’une dame par un élu. Mépris ». Dans les Pyrénées-Orientales, une lutte pour le maintien de jardins familiaux met en difficulté le maire d’extrême droite. 

Guillaume Bernard

Hayat sur sa parcelle potagère calcinée, à Ille-sur-Têt. ©Guillaume Bernard

Les jardins ouvriers et familiaux de la commune d’Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales) vont-ils survivre à la mairie d’extrême droite ? Ce 27 août 2026, ils sont près de 150 à s’être rassemblés devant la « Catalane », la salle polyvalente de la petite commune de 5500 habitants, pour exiger la réouverture de ces jardins. « On défend la possibilité pour les habitants qui n’ont pas forcément de gros revenus ou de terrains de continuer à produire leur propre nourriture localement », explique Romain, militant au sein du collectif Jeunesses populaires du Conflent, actif dans ce territoire dominé par le mont Canigou.

Jusqu’à cet été, dix-neuf parcelles de 200 à 300 mètres carrés chacune étaient mises à disposition par la commune pour servir de potagers et être cultivées par plusieurs familles. Mais le 5 juillet, un mégafeu né dans une commune plus au nord parcourt 4000 hectares et embrase la quasi-totalité des jardins. « Cela a été un choc, je cultive mon potager depuis treize ans, avec mes parents », déplore Hayat, 49 ans. Cette mère seule s’occupe à plein temps de ses quatre enfants, dont deux sont handicapés. « Ce jardin, ça n’est pas seulement des souvenirs de famille, c’est un vrai revenu. J’y fais pousser presque tous mes légumes. Je n’ai pas la place pour faire ça chez moi », explique-t-elle.

« Ceinture de protection » contre les incendies

Alors que les jardiniers espèrent retourner dans leurs potagers, le nouveau maire, Alain Fabresse (UDR, le parti d’Éric Ciotti, allié au RN), élu quelques mois plus tôt, estime, dans un communiqué du 28 juillet, que les jardins « ont contribué à favoriser la propagation du feu en direction des premières habitations ». Il annonce son projet de les raser pour instaurer une « zone tampon » entre les espaces naturels et les habitations. Dans la foulée, il interdit par arrêté l’accès aux jardins, invoquant « des risques de blessure par objet tranchant ».

Ses arguments peinent à convaincre les premiers concernés. « Les jardins étaient bien entretenus, arrosés, verts, ils protégeaient des flammes. En revanche, les habitations qu’il y a derrière avaient des broussailles qui ont pris feu », soutient Hayat. « Il y a déjà un grand terrain vide derrière le jardin qui peut servir de zone tampon. Il n’y a pas besoin de raser les jardins pour faire cette ceinture », estime Romain. « Tout ça, c’est un prétexte pour qu’on s’en aille », tranche Hayat. Les défenseurs des jardins attaquent donc l’arrêté au tribunal administratif et organisent une première manifestation devant l’Hôtel de ville le 4 août, rassemblant 80 personnes.

Un mois plus tard, une pétition contre la fermeture des jardins dépasse les 1600 signatures, et le second rassemblement du 27 août réunit deux fois plus de monde.

Hayat cultivait sa parcelle dans les jardins familiaux depuis 13 ans, avant les incendies.
©Guillaume Bernard

Face à la mobilisation, c’est silence radio côté mairie. Le conseil municipal, qui aurait dû se tenir ce 27 août, est reporté sans explication. Sollicité par Basta!, le maire n’a pas non plus répondu. « Ce que fait l’extrême droite dans ma commune m’inquiète. On a l’impression que notre maire prend ses décisions seul. Ce qu’il se passe avec les jardins familiaux en est vraiment l’exemple », constate Sandrine, une habitante mobilisée contre la fermeture des jardins.

Ancien attaché territorial à la mairie de Perpignan (RN) et artiste-peintre à ses heures, Alain Fabresse a remporté les élections municipales en profitant d’une triangulaire, avec la présence de deux listes « divers gauche » au second tour. Il a ainsi pu s’imposer dans ce bourg populaire où vit une importante communauté musulmane.

Racisme et violence

Les opposants à la destruction perçoivent le comportement du maire comme une volonté de se débarrasser de jardins « mal vus » par la municipalité. « Il faut voir comment certains habitants parlent des jardiniers en des termes peu élogieux et des jardins comme “des dépotoirs”. Il y a un fond de racisme et de mépris social. Et en se débarrassant des jardins, on se débarrasse aussi d’une population jugée “indésirable” », analyse Florence*, habitante de la commune impliquée dans la politique locale et qui souhaite rester anonyme. « On nous a dit que ces jardins étaient des bidonvilles, c’est n’importe quoi. Les gens n’aiment pas les poules ? » poursuit Hayat.

Une affiche à été placardée sur le marché d’Ille-sur-Têt pour appeler au rassemblement.
©Guillaume Bernard

 

Le ton monte et une femme venue aider les jardiniers, accuse l’élu de l’avoir frappée par-derrière, dans la nuque. « J’ai eu deux jours d’ITT et j’ai dû porter une minerve », rapporte-t-elle. Elle dépose plainte dès le lendemain et les jardiniers et leurs soutiens demandent dès lors la démission de cet élu.

Ils impriment des tracts titrés : « Fermeture des jardins. Agression d’une dame par un élu. Mépris pour les Illois ». Ils sont diffusés au marché, scotchés sur les murs de la commune. La confédération paysanne des Pyrénées-Orientales rejoint le mouvement. « L’extrême droite s’en prend toujours aux mêmes. On sera toujours du côté de ceux qui produisent de la nourriture en local », annonce un de ses porte-parole sur les réseaux sociaux. Côté mairie, là encore, c’est le silence.

Ils impriment des tracts titrés : « Fermeture des jardins. Agression d’une dame par un élu. Mépris pour les Illois ». Ils sont diffusés au marché, scotchés sur les murs de la commune. La confédération paysanne des Pyrénées-Orientales rejoint le mouvement. « L’extrême droite s’en prend toujours aux mêmes. On sera toujours du côté de ceux qui produisent de la nourriture en local », annonce un de ses porte-parole sur les réseaux sociaux. Côté mairie, là encore, c’est le silence.

Résistance locale

« La victoire est possible », veulent croire Romain et les Jeunesses populaires du Conflent, dans un communiqué qui suit la manifestation du 27 août. Ce groupe a été formé lors de la campagne législative de juin 2024, notamment pour soutenir la candidate locale du Nouveau Front populaire. En vain : les quatre circonscriptions du département sont tombées dans les mains du Rassemblement national. Mais le collectif a maintenu son existence et modifié son activité.

« On a organisé des manifestations à Prades [sous-préfecture des Pyrénées-Orientales, ndlr] pour soutenir la Palestine ou encore pour la Marche des fiertés. Prades est une commune où il y a encore un tissu militant et associatif fort. On n’est pas en territoire hostile, raconte Romain. Ille-sur-Têt, c’est différent, c’est la mairie d’extrême droite la plus proche, il y a moins de militants. Mais ce qu’on voit avec la lutte pour les jardins familiaux, c’est qu’il y a là aussi des gens qui veulent résister », poursuit le trentenaire. La mobilisation suffira-t-elle pour faire plier Alain Fabresse ? « Nous avons confiance en [les Illois] pour se rassembler à chaque conseil municipal et exiger du maire un retour sur sa décision », déclare le communiqué du collectif. En attendant, l’édile d’extrême droite a décidé de ne plus s’exprimer publiquement sur le sujet.

Pendant ce temps, la vie reprend dans les jardins. Hayat est passée voir ce qu’il restait de son potager et a même ramassé quelques aubergines épargnées par le feu. « Il y a déjà quelques arbres qui ont commencé à repousser », sourit-elle.

*Prénom modifié


Nous rentrons dans une période cruciale...

L’extrême droite pourrait remporter les prochaines élections présidentielles dans un an et arriver au pouvoir pour la première fois depuis le régime de Vichy.

Mais rien n’est joué. Cette catastrophe peut encore être évitée.

C’est pourquoi Basta! va redoubler d’effort dans les mois à venir :

  • En documentant le travail des forces de l’ordre grâce à une base de données interactive, pour alerter sur les dangers d’un élargissement de l’arbitraire policier promu par le RN au travers de la « présomption de légitime défense »
  • En enquêtant sur les soutiens internationaux du RN, tant dans les milieux économiques que religieux, politiques, qu’intellectuels.
  • En exposant les contradictions d’un parti prétendument « du côté des classes populaires » mais qui se range le plus souvent du côté des puissants.
  • En faisant briller le travail de cette presse libre qui « tient les digues » grâce à notre Portail des médias indépendants.

Pour nous soutenir dans cette mission, faites un don, même de quelques euros. Chaque soutien compte !

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Source : https://basta.media/des-habitants-Ille-sur-Tet-defendent-jardins-ouvriers-et-potagers-face-au-maire-extreme-droite


mardi 18 août 2026

Pyrénées-Orientales. Vague brune sur la plaine

 

Pyrénées-Orientales. 

Vague brune sur la plaine

La marée frontiste n’en finit plus de monter sur la plaine du Roussillon. À Rivesaltes, un membre du RN s’est imposé grâce à l’appareil de Louis Aliot. À Elne, le plus gros caviste du département, issu d’un microparti pétainiste, est parvenu à reprendre la ville au PCF. Enquête dans l’ex-Midi rouge qui a basculé.
photo du paysage de la plaine du Roussillon. Végétation sèche, beaucoup d'éoliennes, et on distingue à peine une zone habitée (Rivesaltes)
La plaine du Roussillon, Rivesaltes

À 13 km au sud de Perpignan, Elne s’est construite autour d’une vieille ville touristique, avec sa cathédrale et son cloître. Lorsque l’on s’enfonce dans les ruelles du centre, l’habitat se dégrade très vite et les commerces vacants se succèdent. Si la ville affiche un taux de pauvreté de 23 %, le quartier prioritaire du centre et ses 1 400 habitant·es pointe à 35 %. En dehors du centre, les lotissements poursuivent l’extension sans fin de la ville, alimentés par les Aldi, Lidl et autres Intermarchés de la zone commerciale. À 8 km au nord de la préfecture, Rivesaltes présente une situation similaire, avec 22 % de pauvreté et un vieux centre-ville sinistré, autour duquel fleurissent les lotissements et un énorme centre commercial. Un aménagement du territoire critiqué pour accompagner – ou nourrir – le vote d’extrême droite : Elne a voté à 61 % pour Le Pen au deuxième tour de 2022, Rivesaltes à 57 %.

Lotissements : des nids pour l’extrême droite ?

Les deux communes ont un nombre d’habitant·es qui montent en flèche : 1 400 de plus pour Elne en 15 ans pour atteindre aujourd’hui 9 500, et 1 000 de plus pour Rivesaltes qui compte 9 200 personnes. Selon le professeur de géographie à l’université de Perpignan David Giband, le département subit en effet un phénomène de migration de gens du Nord de la France, attiré par cette « Californie du pauvre », répartis à égalité entre des retraités modestes, des précaires et des actifs diplômés, lesquels repartent assez vite. Outre la dégradation du centre-ville où se concentrent l’arrivée de populations pauvres dans des logements insalubres, les populations locales vivent un sentiment de déclassement car elles n’arrivent plus à se loger, le foncier étant trop cher. Selon lui, cela vient alimenter « les discours du RN sur les “cassos” qui débarquent, les Arabes qui s’invitent chez nous, la banlieue de Paris qui s’invite sur nos plages ». Dans cette configuration, les deux populations qui votent RN sont d’une part ces périurbains, souvent jeunes, de classe moyenne plutôt inférieure : « Ils se sont souvent endettés massivement pour devenir propriétaires, dans des zones pavillonnaires éloignées de leur aire urbaine d’origine devenue trop chère. Ils paient pour mettre leurs enfants dans le privé et ainsi éviter la dégradation des établissements publics et la présence du classique triptyque “arabes – gitans – cassos”. C’est aussi un mode de vie qui les rend très dépendants de la voiture pour des déplacements toujours plus longs ». De l’autre côté, il y a ceux qui restent dans les centres : « Les vieux notamment et les ruraux qui voient débarquer tout ça, car ils constatent la dégradation des espaces et la paupérisation des populations qui apportent “forcément” insécurité et saleté. »

« On n’est pas sur des problèmes ethniques mais socio-culturels », estime Michaël Valade, militant de Générations sur la liste de gauche à Rivesaltes. « Les retraités qui viennent vivre chez nous ne peuvent pas vomir sur des Arabes ou des Noirs comme à la télé, tant pis, c’est sur les cassos. Alors on va développer la video-surveillance1, on va faire des comités de voisins vigilants, et à la première occasion on vote RN. Il y a encore quinze ans, à Rivesaltes, on pouvait pas imaginer ce genre de discours. » Patrick Cases, conseiller régional PCF qui s’est présenté sur la liste de Laurianne Rawcliffe, évoque le dernier porte à porte réalisé dans le lotissement Marcou où c’est souvent la même réponse : « Tous les gens te parlent de la sécurité, comme si Rivesaltes c’était Chicago. Dans ce lotissement, les gens se sentent délaissés, en plus les habitats sont plein de malfaçons, et ils ont même pas cinq ans ! Alors ils veulent de l’ordre, ils vont voter RN, retranchés dans leurs maisons individuelles avec des murs d’enceinte de 1m80 ».

Yves Bedel, militant LFI à Elne, vit la paupérisation du centre-ville au plus près : « Je suis au Secours pop et à l’Epa, une asso qui travaille à la banque alimentaire. On fait des paniers pour 160 familles ». Pour lui, « les lotissements dans les milieux ruraux sont notamment occupés par des émigrés du Nord et de Paris, retraités pour beaucoup, parfois anciens ouvriers aussi. J’en ai dans les assos qui ont viré fachos quand ils sont devenus propriétaires : ils clôturent leur petit jardinet, ils adhèrent à Voisins vigilants, ils changent d’optique. En regardant BFM et toutes ces saloperies, ils se transforment et deviennent électeurs potentiels pour le RN. ».

Rivesaltes, la main d’Aliot

Si dans la plaine tout candidat RN bénéficie d’une base électorale acquise, cela nécessite malgré tout un niveau d’implantation pour l’emporter face au maire sortant. À Rivesaltes, Julien Potel est établi ici depuis dix ans marié à une Rivesaltaise avec trois enfants. Mais le militant associatif Jean l’Héritier estime que Potel est « un politicien inexistant, qui bénéficie de la montée des eaux. » En effet, en 2020 cet attaché de la député RN Sabatini ne faisait que 300 voix. Six ans plus tard, il va bénéficier de la popularité ambiante pour le RN, mais aussi des services de Perpignan. Il reprend le slogan d’Aliot de 2020, « L’avenir en grand », partage son affiche de campagne avec le patron et la députée Sabatini, agrémentée d’un programme résumé en trois mots : « proximité, sécurité, propreté ».

Selon Michaël Valade, le mode opératoire est reproduit dans différentes villes de l’agglo :  « Pendant la campagne, la mainmise des élus et des services d’Aliot était complète, avec l’équipe de son DGS, la députée Sabatini, etc. Il y a eu une hyper-communication faite sur les réseaux par Perpignan. La méthodologie, c’est aussi ‘‘Perpi’’ qui l’impose. Aliot a fait en sorte que ça se passe bien, comme c’est souvent des novices. Aujourd’hui ses équipes sont sur Rivesaltes, ce sont elles qui épluchent les comptes de la ville, qui élaborent des projets pour le village, etc. » Matthieu Canet, embauché au cabinet d’Aliot depuis 2021, est placé en numéro deux sur la liste de Potel, puis nommé premier adjoint. Il est rejoint par le militant RN et candidat à diverses élections locales, Valentin Armengau, embauché récemment à la mairie comme chargé de mission.

« Potel n’a pas eu besoin d’agréger des personnes notables, estime Michael Valade. Dans sa liste ce sont tous des novices, à part Matthieu Canet. La seule personne qui était dans une asso, Lauralee Canel, elle était juste élue de parents d’élèves. Autour de lui on trouve aussi des personnes de la sécurité civile, avec un ancien capitaine de gendarmerie, d’anciens militaires et officiers, des salariés dans le domaine sportif, etc. Mais ces gens-là ont juste accepté d’aller sur la liste, de faire du porte-à-porte ». Il évoque ainsi trois copains à lui « du village » qu’il connaît depuis longtemps qui lui ont dit : « On est partis sur cette liste parce que toi t’es pas parti [il était tête de liste en 2020 mais pas cette fois-ci]. Nous on en a plein le cul de ce qu’on voit à la télé, des magouilles au département, on veut que ça change. » Mais selon lui, ce ne sont pas des gens qui adhèrent aux idées du RN : « On ne peut pas discuter, ce ne sont pas des vrais militants. Cette liste est juste élue sur une vague de popularité du RN ».

Cette implantation très superficielle du RN est confirmé par de nombreuses sources locales. Si la femme de Potel est investie dans plusieurs associations – Rivesaltes animation, la chorale l’Orphéon et le Foment de la sardane (danse trad et événements festifs) – elle ne semble pas jouer un rôle politique. « Il n’y a pas vraiment de relais, ni du club de rugby, ni ailleurs, estime Jean L’héritier.  Entre ici et la vallée de l’Agly, c’est l’ex-Midi rouge. Ici ce n’est pas un vote identitaire, les gens veulent juste de la sécurité. » Michael Valade le rejoint : « Pour tout le nord du département, les associations catalanistes, paroissiales, les chasseurs, les agris, qui ailleurs en France peuvent être catalogués comme étant conservateurs, intégristes, ou d’extrême droite, ici ce n’est pas le cas. » Néanmoins, il estime que « le vote caché c’est fini. Si beaucoup de gens ne vont toujours pas s’afficher RN, notamment les gens de droite qui ont voté RN au second tour, lors de l’inauguration du local de campagne de Potel il y avait trois cents personnes, la place était couverte. Les gens sont venus pour participer à l’événement, ils n’ont pas eu honte ».

S’il est un relais qui a favorisé l’extrême droite locale, c’est Marie Bascou. Cette ancienne gilet jaune a épousé le maire LR sortant à la mort de sa femme et « a travaillé très activement à ce que le RN s’implante, elle m’a démarché pour faire une liste commune avec le RN ! », confie Michael Valade. À l’instar de Jean-Marc Pujol, l’ancien maire LR de Perpignan qui s’est ralié au RN, André Bascou appelle à voter pour la liste RN à la veille du second tour, dans une mise en scène en compagnie d’Aliot et Potel, Le gaulliste, édile de Rivesaltes depuis 1983, fait basculer le vote : le RN recueille 700 voix de plus au deuxième tour et remporte la triangulaire. Contactée, Marie Bascou nie toute implication mais ne fait pas mystère de ses idées politiques : « Vous savez comment le RN s’implante ? Il s’implante car le pays en a marre certainement (…) Posez-vous les bonnes questions : de quoi ont peur les gens ? »

Le caviste pétainiste d’Elne

Situation différente à Elne : la commune, hors de l’agglo, n’a pas vu débarquer la clique perpignanaise, d’autant que le nouvel élu n’est pas encarté au RN. Mais pour Steve Fortel, la stratégie est la même, s’afficher en bon père de famille avec un programme réduit à portion congrue, axé sur la sécurité, la propreté, plus de parkings, et un soutien aux commerçants. Comme à Rivesaltes, la base électorale pro-RN est ancrée, il n’y a plus qu’à prendre la vague, ou presque…

Pour Roland Castanié, élu PCF sortant, on ne retrouve pas de relais locaux de l’extrême droite à Elne : « C’est un peu sous-terrain, il n’y a pas un lieu particulier, pas comme le bar à Canohès à côté qui rassemble tous les fachos et les racistes du coin. » Yves Bedel confirme l’absence de noyautage au niveau des associations, mais il pointe le QG du maire, son entreprise Vincoeur2 : « C’est un énorme magasin de vin et spiritueux. Pendant pas mal d’années il a fait des apéros, le vendredi soir, il faisait des activités, des grillades de cochon, etc. Il a ainsi récupéré pas mal de monde, toute la droite qu’il y avait à Elne. » Raymonde Cathala se rendait à ces apéros, avant qu’il ne dévoile son identité politique : « Il y avait souvent une vingtaine de personnes. Il s’est ainsi infiltré parmi les gens, notamment avec certains employés de mairie, dès qu’il sentait un mécontentement ». Trois d’entre eux se retrouveront d’ailleurs sur sa liste.

Le comité de vigilance antifasciste 66 (CVA) insiste sur une implantation bien orchestrée : « Ils ont bossé très tôt, juste après 2020. L’association Elne et vous est créée par Jean-Claude Pairet, candidat en 2020 qui a un réseau dans la chasse, chez les cathos et dans le syndicalisme agricole. Fortel est alors vice président de l’asso. Lui c’est le plus gros caviste du département, et il a été nommé président de la Coordination des cavistes catalans [entre 2015 et 2017] ». Selon le CVA, « il est bien implanté dans les milieux économiques », avec notamment son siège de président de l’association Dirigeants commerciaux de France 66 (entre 2019 et 2021), un club d’entrepreneurs influent3, et sa présence au bureau du Syndicat national des cavistes professionnels depuis 2020.

Sur sa liste, Fortel est parvenu à débaucher plusieurs militant·es de la droite locale dont l’ancienne adjointe d’Yves Barniol (maire de 2014 à 2020), Monique Garrigue-Auzeil, et le général Gilles Glin sur sa liste en 2020 et élu d’opposition. Mais mis à part ces deux débauchages, Roland Castanié estime que « sa liste a peu de gens connus sur Elne, aucun ne sont des référents du tissu associatif ». D’autres sont connus des militant·es antifascistes : Eric Dubois, désormais adjoint délégué à la sécurité est un ex-gendarme mobile et trésorier des Gunfighters Perpignan4, Erwan Coolen est un ancien collaborateur parlementaire de la députée RN du coin Michèle Martinez (sur la liste en position inéligible), et le bras droit actuel du maire, Nicolas Doumenc, est un agent de la police municipale de Perpignan, aux méthodes décriées5. Cela n’a visiblement pas suffi à Fortel pour clore sa liste, il a fait appel aux conjoints, avec pas moins de huit couples au final dans son équipe.

Le nouveau maire a aussi le soutien de l’extrême droite radicale. Son « passé » a ressurgi grâce au travail du CVA et un article de Blast en novembre 2025 : Fortel a créé en 2012 la branche départementale du Parti nationaliste français6, une organisation pétainiste, antisémite et accusée un temps d’avoir attaqué au cocktail molotov et réalisé des inscriptions racistes sur la mosquée… d’Elne, en 20167. En 2022, il est toujours proche d’Yvan Benedetti, un militant nationaliste radical exclu du FN en 20118. Ce réseau politique lui apporte sans aucun doute un soutien dans l’ombre, illustré par ce message du bar identitaire 7.59 de Canohès qui réagi le 22 mai sur le Facebook du maire : « Courageux ! tenez bon ! », à qui Fortel répond en personne : « Merci nous tenons le cap », suivi d’un clin d’œil bien senti. Ses liens sont également révélés avec le milieu catholique intégriste, et notamment une proximité avec la Fraternité Saint Pie X, la paroisse ayant célébré son mariage en 2013. Les réseaux sociaux du maire d’Elne sont truffés de photos le mettant en scène pendant une prière, lors de fêtes ou d’événements religieux. Avec la dérive « traditionaliste »9 récente sur le diocèse Perpignan-Elne, via l’influence des élus RN de Perpignan, Fortel peut compter sur les réseaux catholiques locaux10, jusqu’à recevoir l’évêque en personne dans son magasin à Elne, en mars 2025.

Depuis sa prise de fonction, Fortel n’a pas chômé. Des subventions sont coupées, exit le drapeau LGBT ou un passage piéton aux couleurs arc-en-ciel, il ferme les parcs pour enfants à 19h45, ordonne un couvre feu aux terrasses des bars dès 23 heures, et l’arrêt des travaux de rénovation prévus à la Maternité suisse, lieu de mémoire du combat anti-franquiste et anti-nazi. À Rivesaltes, le mémorial tient bon, puisque Potel n’a aucun pouvoir dessus. Financé par la région, c’est un lieu de dénonciation des idées fascistes, en mémoire de tous ces « indésirables » qu’on a interné dans ce camps au cours de l’histoire. Mais il n’a pas suffi localement pour faire barrage à l’extrême droite…

Texte : Simon Grysole / photo : Lise

  1. L’ancien maire LR avait installé 52 caméras sur la commune.
  2. Associé à son frère, il a deux magasins, à Elne et Perpignan, 13 salarié·es, et 2,7 millions de chiffre d’affaires en 2024.
  3. Cercle patronal de plusieurs dizaines d’adhérent·es qui invite régulièrement tout le gratin économique et politique local pour des soirées de gala, qui peuvent rassembler plusieurs centaines de convives à Perpignan.
  4. Un club de bikers réservé aux forces de l’ordre, en mode viril, cowboy et tête de mort. Le 7.59, le bar de Canohès qui rassemble l’extrême droite radicale des environs, leur a servi de club house pendant deux ans.
  5. Les interventions brutales de cette police et le harcèlement qu’elle exerce dans les quartiers ont été documentés par Blast et l’Empaillé.
  6. Renommé entre temps « Les nationalistes ».
  7. En février 2016, six membres du PNF 66 sont envoyés en garde à vue, car selon le CVA, « ces actes coïncident avec une campagne du PNF contre la construction d’une nouvelle mosquée à Elne ». Mais il n’y aura pas de suites judiciaires.
  8. Notamment pour avoir déclaré dans un interview « Je suis antisioniste, antisémite et antijuif ». Il était alors proche de Bruno Gollnisch et hostile à la dédiabolisation orchestrée par Marine Le Pen.
  9. « Perpignan : L’influence des catholiques traditionalistes à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste », L’Indépendant, 24 mars 2023.
  10. La paroisse d’Elne n’a jamais répondu à nos appels 



    Source : https://lempaille.fr/pyrenees-orientales-vague-brune-sur-la-plaine


vendredi 7 août 2026

« C’est du mépris de classe » : une mairie profite des incendies pour supprimer des jardins familiaux

Pétition pour garder les jardins familiaux

https://www.mypetition.org/petition/nature-environnement/
contre-fermeture-19-jardins-familiaux-a/285277 

« C’est du mépris de classe » : 

une mairie profite des incendies 

pour supprimer des jardins familiaux

 

Par Claire Lengrand et Antoine Berlioz (photographies)
4 août 2026


Melina présente des œufs, tomate et aubergine récoltés sur une parcelle voisine. Elle cultivait la sienne depuis dix-neuf ans avant qu’elle ne brûle dans l’incendie.

 

Dans les Pyrénées-Orientales, des habitants ont reçu l’ordre d’évacuer des jardins communaux afin que soit créée une « ceinture de protection » contre les incendies. Ils dénoncent la violence de cette décision et l’hypocrisie des autorités locales.

Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales), reportage

« Les jardins ne nous menacent pas, ils nous nourrissent », arbore une pancarte décorée avec des arbres, une poule géante et un minipoulailler. En cette matinée du 3 août, près de 80 personnes sont rassemblées devant l’hôtel de ville d’Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales. En plus des journalistes, des habitants de la commune et des alentours sont venus manifester leur colère.

Une semaine après les incendies de Trévillach ayant parcouru 4 900 hectares, la municipalité élue en mars et dirigée par Alain Fabresse, délégué départemental de l’Union des droites pour la République (UDR), a décidé de supprimer dix-neuf jardins familiaux situés en contrebas de la ville, près de la route départementale 66. Le 5 juillet, le feu s’est introduit dans cette zone, détruisant la plupart de ces jardins, ainsi que des champs et des habitations.

Manifestation pour la sauvegarde des jardins de l’Ille-sur-Têt que le maire souhaite raser 
après l’incendie qui a touché une partie des parcelles. © Antoine Berlioz / Reporterre
 

Une décision brutale et soudaine

Pour les bénéficiaires, cette décision est « brutale ». Avertis par un simple courrier ou la visite d’un représentant de la mairie, sans « explications, ni lettre recommandée ni préavis », la commune ne leur laisse que quelques semaines pour récupérer leurs affaires avant de procéder à la « remise en état du site ».

« Ces jardins, on les travaille. Même s’ils appartiennent à la ville, on n’a pas le droit de nous les reprendre comme ça ! » entonne Hayat devant l’assemblée réunie. Mère de quatre enfants, dont deux d’entre eux sont porteurs d’un handicap, elle décrit son jardin comme un véritable « coin de paradis ». Seule la porte avait survécu aux flammes, mais celle-ci a été volée le matin même. Malgré la perte subie, les jardiniers se disent prêts à repartir de zéro. « On veut bien payer de notre poche pour tout refaire », déclare Fatima, dont le jardin a aussi brûlé durant l’incendie.

 

Certains jardins n’ont pas été touchés par l’incendie et sont très fertiles. © Antoine Berlioz / Reporterre

 Depuis 1949, la commune met des parcelles à disposition des familles à faibles revenus. « Je ne comprends pas qu’une mairie se permette de fermer des jardins familiaux alors qu’on vit dans un moment critique, où les produits des grandes surfaces deviennent inaccessibles », déplore Michèle, membre de l’association En commun 66.

Les jardiniers évacués pourraient bénéficier d’autres parcelles situées derrière le camping municipal. Mais plusieurs d’entre eux se disent attachés à ces terres. « Pour moi, ce jardin a une valeur sentimentale, relate Marie-José, 67 ans, à l’entrée de sa parcelle, l’une des seules encore intactes. Mon mari a planté l’abricotier, il a construit la cabane et fait la clôture. Il est décédé il y a quatre ans de la maladie de Charcot et l’année dernière, j’ai perdu mes deux sœurs. Je commençais à peine à m’y remettre puis les incendies sont arrivés et maintenant cette décision… »

 

Marie-José et son frère Francis cultivent sur cette parcelle depuis toujours, leurs parents l’ont acquise en 1949. © Antoine Berlioz / Reporterre

« C’est du mépris de classe »

Dans la presse, Alain Fabresse invoque la nécessité de créer, à la place de ces jardins, une « ceinture de protection » contre les incendies. Il souligne que plusieurs parcelles n’étaient pas entretenues et pointe dans un communiqué « que certains aménagements présents dans cette zone (cabanons, bouteilles de gaz, etc.) ont contribué à favoriser la propagation du feu en direction des premières habitations ». Contactée par Reporterre, la mairie n’a pas répondu à nos questions.


Mohamed a perdu une partie de son jardin dans les flammes, 
un potager et verger qu’il cultivait depuis trente ans. © Antoine Berlioz / Reporterre

 

Francis, 84 ans, fait remarquer que le champ de pêchers entièrement calciné derrière les jardins, détenu par la commune, n’a jamais été entretenu par celle-ci. Pas plus que les abords du canal longeant les parcelles, propriété de la ville de Perpignan.

Les usagers y voient surtout un prétexte « pour se débarrasser de ces jardins ». Avant les incendies, certains proches de la mairie les auraient qualifiés de « bidonvilles » et de « dépotoirs ». « C’est du mépris de classe », dénonce Romain, membre des Jeunesses populaires du Conflent.

Si le maire semble déterminé à mettre en œuvre cette mesure, les jardiniers ne comptent pas se laisser faire. Une pétition est en cours et un recours administratif a été déposé contre cette décision. Une manifestation paysanne pourrait aussi se dérouler à Ille-sur-Têt d’ici septembre.

 

 

 


 

Source : https://reporterre.net/C-est-du-mepris-de-classe-une-mairie-profite-des-incendies-pour-supprimer-des-jardins?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne 


lundi 3 août 2026

« C’est un carnage » : ces nouveaux maires d’extrême droite s’acharnent contre des projets écolos

 

« C’est un carnage » : 

ces nouveaux maires 

d’extrême droite 

s’acharnent contre des projets écolos

 

Michel Blanchard, ancien élu chargé des cantines à Carpentras (Vaucluse), devant les serres de la régie agricole abandonnées par la nouvelle mairie Rassemblement national.

 

Jardins, écoquartiers, ferme municipale... Une fois élus, les maires d’extrême droite ne s’attaquent pas qu’à la culture et aux syndicats. Ils sabotent aussi des projets écologiques. Exemples dans trois villes du sud de la France.

Carpentras (Vaucluse), reportage

« C’est un carnage. J’en suis malade. » Sous un soleil de plomb, qui brûle la terre du Vaucluse, Olivier Ceyte découvre pour la première fois l’ampleur du désastre, dans un champ à quelques kilomètres à l’ouest de Carpentras : des rangées de plantations clairsemées, mal entretenues, jalonnées d’herbes folles. « L’an dernier, à la même époque, nous avions de belles salades », nous montre-t-il sur son smartphone.

Oui, mais voilà : ce vendeur de fruits et légumes de 56 ans, qui était l’adjoint aux jardins familiaux et à la régie agricole du précédent maire, Serge Andrieu (divers gauche), n’est plus élu. Hervé de Lépinau (Rassemblement national) a remporté en mars les clés de cette ville de 31 600 habitants. Depuis, cet avocat invoque l’endettement de la commune pour sabrer à tout va : nouveau gymnase, festival de courts-métrages, planning familial… Projets et subventions soutenus par l’ancienne équipe sautent les uns après les autres.

À Carpentras, à Elne (Pyrénées-Orientales) et à Saint-Hilaire-de-Brethmas (Gard), trois communes désormais dirigées par des maires d’extrême droite, les réalisations et projets écolos sont particulièrement ciblés.

  • À Carpentras, des champs à l’abandon

Le nouveau maire de Carpentras a ainsi rapidement acté la suppression de la régie agricole créée sous le mandat de son prédécesseur, sur 6,5 hectares de terrains légués par la commune voisine de Monteux. « L’idée était qu’elle alimente en produits bios les cantines de la ville. La régie fournissait 25 % des 1 600 repas servis aux écoliers et l’objectif était d’arriver à 100 % », nous explique Michel Blanchard, ex-élu chargé des cantines.

 

Le système d’irrigation installé par l’ancienne mairie n’est pas utilisé par les nouveaux élus de Carpentras sur les terrains de la régie agricole, où des zones sont laissées à l’abandon. © David Richard / Reporterre

 

1,5 hectare était déjà exploité et de nouvelles serres étaient en cours d’installation. Leurs arceaux vides se dressent désormais dans un champ voisin, à l’abandon. Le lieu accueillait régulièrement des scolaires. « On faisait découvrir le goût des salades et des tomates à des enfants qui n’en mangeaient pas chez eux », dit Michel Blanchard.

« C’était une exploitation qui fonctionnait à 20 % de ses capacités, affirme Joris Varjabedian, directeur de cabinet nouvellement nommé du maire de Carpentras. Il y avait deux agents municipaux et demi qui travaillaient dessus, il en aurait fallu une quinzaine pour tout cultiver. » Selon lui, « le prix de revient des légumes était totalement délirant, de l’ordre de 15 euros le kilo ».

Le maire RN promet de « faire mieux, plus grand et plus efficace » que la régie, en mettant ces champs en « fermage auprès d’un jeune agriculteur professionnel, dont c’est le métier ». Avec la promesse que « la moitié de la surface sera cultivée en bio, avec une production destinée aux cantines scolaires de Carpentras ».

 

Michel Blanchard, ex-élu chargé des cantines de Carpentras (Vaucluse), dans les serres que l’ancienne municipalité avait commencé à installer sur les terrains de la régie agricole. © David Richard / Reporterre

Olivier Ceyte hausse les épaules : « Nous avions commencé avec un agriculteur. Mais, au bout de six mois, il a changé d’avis. Il a vu la galère que c’était de travailler pour une mairie au niveau administratif. Et comment pourra-t-on garder le label Ecocert [l’un des principaux organismes certificateurs en bio] avec une moitié seulement en bio ? »

Pour les deux ex-élus, les explications financières avancées par le RN pour supprimer la régie ne sont qu’un prétexte. « Quand il était dans l’opposition, [Henri de Lépinau] ne s’intéressait pas au sujet. Sa seule vision, c’est de s’attaquer à tout ce qui relève du social, du culturel et de l’environnement. » Parmi les projets du nouveau maire, qui se dit partisan d’une « écologie positive » plutôt que d’une « écologie punitive » : agrandir un parking du centre-ville au cœur d’une coulée verte.

  • Un jardin planté par des enfants délaissé

À Elne (Pyrénées-Orientales), une commune littorale de 9 500 habitants, ce sont les dix potagers urbains et jardins-forêts de 200 à 4 000 m2, initiés par l’ancien maire communiste, avec la participation active des habitants, qui sont sur la sellette. Le nouveau maire d’extrême droite, Steve Fortel, a coupé les ponts avec l’association Slow Food Pays catalan, cheville ouvrière du projet depuis trois ans, qui avait le tort d’avoir été engagée par l’ancienne municipalité.

« Quand il m’a reçue, le maire m’a expliqué que ces jardins étaient “utopistes”, raconte Claire Mauquié, coordinatrice de l’association. Son souhait, c’est de “remettre du stationnement et du vrai ombrage, avec de grands arbres”. » Certains jardins, comme celui devant l’école Françoise-Dolto, auxquels les enfants ont participé, seraient conservés en l’état.

« Quand les enfants vont rentrer de vacances, tout aura crevé »

« Mais nous n’avons pas eu le temps avant les élections d’installer un paillage pour protéger les plantations et d’installer le système d’irrigation. Or, la nouvelle majorité n’a fait ni l’un ni l’autre. Quand les enfants, qui se sont impliqués et ont donné des noms à leurs arbres, vont rentrer de vacances, tout aura crevé… » Selon elle, la mairie d’extrême droite a également arrêté net des projets liés à ces jardins, pourtant financés par des fonds extérieurs, dans le cadre de la politique de la ville, ou de l’Agence de l’eau.

Les arbres plantés par les enfants de l’école Françoise-Dolto d’Elne (Pyrénées-Orientales), dont la nouvelle mairie d’extrême droite a cessé l’entretien. © Claire Mauquié / Slow Food Pays catalan

Sollicité par Reporterre, Steve Fortel n’a pas donné suite. Lors du dernier conseil municipal, le 7 juillet, il a confirmé que les jardins-forêts « ne seraient pas maintenus en l’état ». Mais seraient « repensés (…) avec du stationnement, sans imperméabiliser, et avec des espaces ou des îlots de fraîcheur arborés ». « On va préserver la nature en ville », promet l’élu.

  • Dans le Gard, un écoquartier enterré

Près d’Alès (Gard), c’est un projet d’écoquartier porté par l’ancien maire divers gauche qui a été aussitôt jeté aux orties par le nouvel édile d’extrême droite de Saint-Hilaire-de-Brethmas (4 800 habitants). Modeste par sa taille — une trentaine de logements —, le projet de la ZAC de la Diane portait de grandes ambitions : « L’empreinte carbone était réduite grâce au choix des matériaux, qui permettait de relancer plusieurs filières, comme celles du pin maritime et de la terre crue pour la construction, et celle de la paille de riz pour l’isolation des habitations », se désole l’ancien maire, Jean-Michel Perret.

Le projet promettait une « biodiversité inclusive dans l’emprise foncière constructible », avec « de l’habitat pour les insectes et les oiseaux dans le cœur même des bâtiments » et « des corridors pour les serpents et les hérissons ». D’un montant de 11 millions d’euros, distingué par plusieurs prix nationaux, il avait décroché une subvention de plus de 3 millions d’euros dans le cadre de l’appel à projets France 2030.

Une vue d’architecte de l’écoquartier qui était prévu à Saint-Hilaire-de-Brethmas (Gard). © Atelier Inextenso

Pas de quoi convaincre le nouveau maire, Gaël Mancuso : « On n’était pas sûrs d’avoir ces subventions, pour un projet qui a déjà coûté à la commune 850 000 euros », affirme-t-il à Reporterre. Selon lui, « le pin maritime, qui servait autrefois dans les mines, n’est pas un bon bois de construction ». Et le coût, « de l’ordre de 7 000 euros le mètre carré, était trop élevé ».

Il préfère donc « trouver un promoteur qui achète le terrain directement et construise un lotissement à taille humaine, pour que cela coûte le moins possible à la commune ». Le nouveau maire, qui ne se dit « pas écolo, mais écoresponsable », estime qu’il « ne faut pas réduire l’écologie à un écoquartier ». Il dit vouloir travailler à l’isolation des bâtiments et instaurer, dans sa ville, un « permis de végétaliser » pour contribuer à rafraîchir les rues en période de canicule.

L’élu, qui se dit proche, politiquement, de Marine Le Pen et Éric Ciotti, ne remet pas en question le réchauffement climatique. Certains des nouveaux maires RN n’ont pas ces pudeurs. À Carcassonne (Aude), Christophe Barthès s’est illustré, quand il était député, par ses sorties climatosceptiques : « Le 3 janvier 2024, la Suède a enregistré les températures les plus basses depuis vingt-cinq ans, avec -43 °C. À cette heure, nous n’avons pas encore de commentaires du Giec », écrivait-il par exemple sur X.

Quant au maire de Carpentras, Hervé de Lépinau, il avait fustigé en 2023, sur le même réseau social, les « propagandistes du Giec » qui « suggéreront bientôt l’extermination de l’espèce humaine, au motif qu’elle constituerait une catastrophe pour la biodiversité et le climat »

Source : https://reporterre.net/C-est-un-carnage-ces-nouveaux-maires-d-extreme-droite-s-acharnent-contre-des-projets?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne