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jeudi 6 novembre 2025

Se désintoxiquer du racisme, raconter des imaginaires pour s’en libérer

 In Extremis

Se désintoxiquer du racisme, 

raconter des imaginaires 

pour s’en libérer 

 
jeudi 30 octobre 2025

Deux fois par mois, retrouvez ici une sélection d’articles de Mediapart et des contenus inédits pour se désintoxiquer du racisme. Ce numéro vous a été transféré par un·e ami·e ? Vous pouvez vous inscrire directement ici.
L'édito
 
L’homme blanc, le racisme et l’« humour » 



 
Par Marie Turcan et Sarah Brethes, journalistes

Sur le plateau de tournage de la série Maison de retraite de Kev Adams, l’humoriste Jarry s’adresse à un jeune acteur noir : « Allez, faut y aller, Kirikou ! » La phrase provoque un « grand silence ». Un grand silence, et c’est tout. Sur le moment, personne n’ose exprimer sa gêne, quitter les lieux, taper du poing sur la table. « On rigole, même si ça met mal à l’aise. Je ne sais pas comment dire… C’est son humour, il est comme ça », nous confie l’acteur visé. Ça peut faire ça, l’« humour » raciste, ça paralyse.

Quelques mois plus tard, quinze témoins sont revenu·es, auprès de Mediapart, sur ces mois de tournage au printemps 2025, entachés par le comportement de l’acteur de 48 ans. Parmi les faits rapportés : des propos sexualisants envers de jeunes hommes et des violences verbales envers des techniciennes. Mais aussi ces fameuses saillies racistes. Ou plutôt, ces « blagues racistes », comme nous les avons qualifiées en titre de l’article, reprenant les termes utilisés par nos témoins. Au risque que ce vocabulaire ne minimise les conséquences d’une oppression maquillée de légèreté. Fait notable : notre enquête a été largement reprise par des médias divers, pour beaucoup très grand public, qui ont dans leur immense majorité mis en avant le caractère problématique de ces « remarques racistes ».

Jarry, qui n’a pas voulu répondre à nos questions, dit lui-même « rire de tout » au nom du « vivre-ensemble ». C’est avec cet humour transgressif qu’il remplit des Zenith et provoque l’hilarité du public en déambulant dans les rangées à la recherche de cibles à malmener.

Dans son one man show, Jarry s’attaque à tout le monde : des femmes qui auraient de trop gros seins, des personnes handicapées trop lentes, des hommes trop efféminés — il est lui-même homosexuel. Les personnes racisées, elles, sont réduites à des stéréotypes. Il salue une femme qu’il croit être d’origine asiatique, la gratifie d’un « konnichiwa ». Il modifie le prénom d’un homme noir qui s’appelle Nicolas en « Boubacar ».

« Jarry est un homme blanc et porte une histoire, qu’il le veuille ou non », explique Britanie, journaliste qui déconstruit les stéréotypes racistes sur son compte Instagram Culture dorée, et a témoigné auprès de Mediapart s’être déjà écharpée avec Jarry. Lui ne voit pas le problème : vu qu’il est gay, il ne pourrait pas commettre d’oppression raciste. Qu’importe, alors, qu’un homme blanc change le prénom des hommes noirs qu’il croise, pour les appeler Kirikou ou Boubacar ?


Britanie va plus loin : « Qu’est-ce que ça veut dire pour les gens qui s’appellent vraiment Boubacar ? C’est comme les femmes noires qu’on appelle des Fatou. C’est une double discrimination », déroule-t-elle.

Romy, gagnante de la 13e édition de l’émission « Secret Story » en août 2025, en sait quelque chose. À treize ans, un internaute a diffusé une vidéo d’elle intitulée « Fatou veut passer à la TV ». La vidéo est devenue virale.

« Ça fait seize ans que je demande que cette vidéo soit supprimée, a-t-elle confié à Konbini. La connotation du Fatou, c’est ce qui m’a dérangée le plus. Je m’appelle pas Fatou, donc pourquoi tu m’appelles Fatou ? »


D’aucun diront que certaines victimes de racisme s’en amusent. Nicolas ne rigole-t-il pas, dans le public, lorsque Jarry change son prénom ? Cela peut être un mécanisme « thérapeutique », analyse Britanie : « pour survivre, on prend les choses à la légère ».

En 2018, la comique non binaire Hannah Gadsby annonçait qu’elle ne se moquerait plus de son identité de genre ou de son orientation sexuelle, par militantisme. « Vous savez ce que ça veut dire, de se déprécier constamment, lorsqu’on mène déjà une existence à la marge ? Ce n’est pas de l’humilité. C’est de l’humiliation », avait-iel asséné.

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