■ Lola MIESSEROFF
VIEILLIR SANS TEMPS MORT, MOURIR SANS ENTRAVES
Manifeste de désobéissance sénile
Libertalia, 2025, 104 p.
Vient toujours un âge où l’âge se rappelle à toi. On a beau botter en
touche, penser à autre chose, faire comme si, le signe est là.
Clignotant. Et ça fait toujours mal. Moi, ça m’est arrivé pendant le
mouvement des Gilets jaunes un jour où je tentais de rejoindre ma bande
de jeunes copains sur des champs élyséens noyés de gaz. C’était rue La
Boétie, au croisement des Champs.
– Tu vas où, pépère ? , m’a dit un balaise quadra en jaune en me prenant
par le bras. Il filtrait les entrées sur le champ de bataille.
– Sur les Champs, ai-je répondu (en m’obligeant à ne pas rajouter « Ducon »), rejoindre mes potes.
– N’y songe pas, pépère. Ça canarde de partout. On a surtout besoin de combattants, là-bas.
– Et toi tu fais quoi, ici ?
– J’empêche les types comme toi d’aller au casse-pipe.
Deux fois « pépère » en trois minutes et un gros signifiant que j’ai
pris en pleine gueule : « Vu ton âge, tu sers à rien. » Putain, j’avais
la rage !
À bien y repenser, Lola, c’est la première fois que je me suis
clairement senti vieux. D’un coup, comme ça. Vieux dans le regard d’un
autre, d’un brave type probablement, de mon camp en tout cas, prévenant
mais dépourvu de toute élégance langagière dans la formulation de ses
louables intentions. Un Gilet jaune, en somme, brut de décoffrage. Comme
je les aimais. Sauf lui.
Finalement, j’ai rebroussé chemin pour rejoindre un cortège qui se
dirigeait vers la place de l’Opéra, où avait lieu un autre
rassemblement. Pépère, celui-là, cultureux et écolo. Alternatiba (de
plafond) en somme. Sans risques, en tout cas. On s’y faisait chier dans
les grandes largeurs. J’ai réussi à prendre des nouvelles de ma bande
des Champs. Elle allait bien, la jeunesse, et c’était l’essentiel. Et,
vieux, je me suis endormi d’un coup, comme pour m’évader dans des rêves
qui ne vinrent pas.
Jeune, j’aimais bien les anciens, Lola. Mes anciens, c’était souvent des
anars espagnols. Normal, je viens de là. C’est ma matrice. À bien des
égards, physique mis à part, je les trouvais plus jeunes que nous. Avec
un avantage, indéniable à mes yeux : ils avaient vécu le temps de
l’extrême défaite – celle de la Révolution espagnole de 1936 et du « bel
été de l’anarchie » – sans céder sur leurs rêves d’émancipation. Ils y
croyaient encore et toujours. Malgré toutes les trahisons et en dépit de
la marche du monde. Ils y croyaient parce que leur vie d’exilés
l’exigeait. C’était ça ou sombrer. Mon université, c’était eux, une
école de résistance. Bien plus que l’autre, en tout cas, la vraie, celle
où, étudiant en histoire, je vivais le temps des simulacres de
l’après-68.
Ton expérience, celle que tu déroules dans tous tes livres [1],
est singulière, bien sûr, aussi singulière que tu l’es toi-même, Lola,
voyelle d’une outre-gauche dont tu as fondé le concept et qui s’accorde
plutôt bien aux apatrides de l’appartenance, aux en-dehors des identités
fixes et aux déserteurs des avant-gardes militantes et de leurs
suivistes bases. Cette dissidence aux contours incertains est, en soi et
presque par nature, un monde solidaire en somme. On s’y connaît, on s’y
fréquente, on s’y engueule, mais ni plus ni moins que dans les
« milieux libres » d’une anarchie expérimentale du début du XXe siècle
où amour-librisme, végétalisme et néo-malthusianisme devaient jeter les
bases d’un anarchisme naturien dont, encore aujourd’hui, retentissent,
quoique amoindris, quelques échos.
Comme quoi rien ne se perd jamais tout à fait des anciens combats.
C’est d’ailleurs là un des fils qui fait la trame de ton « manifeste de
désobéissance sénile ». Il a cet avantage d’aborder des sujets pas
marrants – la vieillesse, la dépendance, la mort à venir – sans sombrer
jamais dans le pathos ou la neurasthénie. En cela ton Vieillir sans temps mort, mourir sans entraves
est une réussite. On s’y marre même parfois, et franchement, ce qui
n’est pas rien ; on y apprend beaucoup ; on se plaît à constater que, de
Debord à Lasch, tes références sont les bonnes.
C’est vrai, Lola, qu’en te lisant, j’ai souvent pensé, comme toi, à La Vieille Dame indigne, de René Allio [2],
cette Madame Bertini – magnifiquement campée par Sylvie – qui, à la
mort de son mari et alors qu’elle a la soixantaine, vend, au grand dam
de ses héritiers, l’entreprise familiale en faillite, bazarde tous ses
biens, s’achète une voiture et part à l’aventure en compagnie d’une
serveuse de bar pour qui elle s’est prise d’amitié et d’un cordonnier à
forte inclinaison libertaire. Il y a, dans ce film, le même esprit de
liberté que celui qui te colle aux semelles de marcheuse contre le vent.
« Qui peut décider, écris-tu, de nos supposés droits et devoirs de
“vieux” ? Qu’une grand-mère ne s’occupe de ses petits-enfants que quand
et comme elle le souhaite ou pas du tout, qu’un papy se lance des défis
sportifs, que nous portions encore des blousons de cuir, des jeans
serrés, des jupes courtes et des cheveux longs, que nous nous
déplacions encore à vélo ou à moto, que nous buvions de l’alcool et
prenions des drogues, que nous allions dans les manifestations, sur des
piquets de grève ou des ronds-points, que nous soyons encore capables de
voler dans les supermarchés ou d’arnaquer les aides de l’État, en voilà
un beau scandale ! » (pp. 38-39). Tout en somme plutôt que d’être de la
catégorie des « bons vieux » soumis, décoratifs, rangés, polis et comme
s’excusant toujours d’être encore là. La vieillesse, ça peut aussi être
une chance, l’occasion de dire merde aux adultes bien portants,
dynamiques et métaversés dont le seul et peu enviable talent est de
savoir marcher vite et tête basse, le regard fixé sur leurs écrans du
néant. Passée la frontière de la nécessité, c’est-à-dire du travail
aliéné et du poison mental qu’il induit, l’inactif actif – le retraité
manifestant, par exemple – aura toujours l’avantage sur le compulsif
inactif – par excellence, le quadra à costard aussi étriqué que son
univers mental – de voir le monde et sa propre vie avec les yeux de la
curiosité et le regard de l’enfance. Comme toi, Lola, quand tu nous
livres, en guise de viatique, cette citation de Brel, extraite de La Chanson des vieux amants (1967) :
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes.
Et puis il y a le reste, ce reste qui fait souvent frémir, mais aussi
sourire, sous ta plume alerte, iconoclaste et acérée. Comme si, dans ta
caboche de rebelle sans âge, l’important était de ne jamais céder aux
propos courants, au misérabilisme, aux religions et à leurs aumônes
spirituelles. Le reste, c’est la pauvreté dans laquelle vivent certains
vieux, la dictature des apparences, les amours et la barrière des âges,
la mort en liberté. Bouleversantes, Lola, sont les pages que tu
consacres à celle de ton père, Génia, à quatre-vingt- cinq ans, et de ta
mère, Aliocha, à quatre-vingt-neuf, où, fièrement, tu les as
accompagnés jusqu’au bout dans leur volonté de suicide assisté. Ce
combat, tu l’assumes aujourd’hui en t’impliquant dans l’association
Ultime Liberté. Au point d’y « militer », toi, l’inconvenante, qui a
toujours méprisé le militantisme comme stade suprême de l’aliénation.
« L’enfance et la jeunesse, écris-tu, en conclusion d’ouvrage, sont
jalonnées d’étapes initiatiques d’apprentissage et de découverte. Si on
sait garder l’œil et l’esprit aux aguets […], l’initiation ne connaît en
réalité pas de fin. » Tu l’écris et tu le prouves au quotidien de tes
engagements.
Merci à toi, Lola, et la bise d’un Black Vioque.
Freddy GOMEZ
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