La sexualité animale
est bien plus diverse
que nous ne voulons le savoir
Nous sommes loin des images bateaux réduisant la sexualité animale non humaine à une opération rapide pour assurer la reproduction. - Pexels
Lions mâles qui s’accouplent, boîtes de nuit pour oiseaux... Le désir chez les animaux est infiniment riche et varié, comme le montre notre sélection culturelle.
La sexualité animale ? Vous avez sûrement appris à l’imaginer rapide, plutôt dominatrice, et relevant d’une activité pulsionnelle réflexe. Détrompez-vous. Les trois œuvres présentées ici en attestent : la sexualité des 11 millions d’espèces animales évoluant sur terre, dans l’eau ou dans l’air serait d’un foisonnement et, souvent, d’une tendresse incroyables.
Une fois la reproduction assurée, la plupart des espèces auraient leurs pratiques avec un, une, deux ou plusieurs autres, de sexe identique ou opposé (homosexualité ou bisexualité), avec des sextoys (certains singes et furets utiliseraient des galets parfaitement lisses)...
Conçu comme un voyage guidé par quelques scientifiques, dont un biologiste marin et un historien des sciences, ainsi que quelques personnalités du monde de la culture, telle la directrice du musée du Vagin, à Londres, le documentaire anglais Animaux : le sexe en toute liberté expose cette diversité sans fausse pudeur, ni esprit de gaudriole. Vous y verrez des images qui sonnent juste, comme celles de ces deux manchots gays de l’océan austral, qui vivent ensemble tranquillement dans une colonie après avoir élevé un petit, ou celles de ces bienheureux macaques plongés dans des sources d’eau chaude japonaises — des femelles lesbiennes ?
Nous sommes loin des images bateaux réduisant la sexualité animale non humaine à une opération rapide pour assurer la reproduction. Regardez ces deux hippocampes enlacés par la queue et dansant au gré du courant, ou ces lions se faire de tendres câlins après s’être montés mutuellement, si peu soucieux d’incarner l’image du mâle fier et dominateur chère aux masculinistes. Ont-ils quoi que ce soit de fruste ? Ne sont-elles pas plutôt poignantes ces jungles bruissantes de cris d’appels d’animaux dont le temps est compté ? « Pour la plupart des animaux, le temps pour le plaisir charnel et la reproduction est très réduit », souligne un des participants au film.
La sexualité animale est donc bien queer [1], comme le souligne le sous-titre. « Ça dérange certains d’entendre que le mouflon canadien est gay ou que des manchots mâles élèvent des petits ensemble, regrette Amy Parish, primatologue. C’est dur pour les scientifiques, dont les travaux sont moqués, ostracisés, invisibilisés… »
« Ça dérange certains d’entendre que le mouflon canadien est gay »
Ce documentaire dénonce les a priori puritains de la science, notamment darwinienne, et invite à la tolérance des non-humains. Après tout, les bonobos, ces grands singes connus pour fricoter à qui mieux-mieux, ne sont-ils pas parmi les animaux les moins belliqueux qui soient ? « Je ne sais pas si on peut en tirer des leçons, conclut l’écrivain étasunien Bradley Trevor Greive. Mais on ferait peut-être bien de prendre notre pied plus souvent. »
Animaux : Le sexe en toute liberté — Un règne animal queer, documentaire d’Herbert Ostwald, 2023, 53 min, 13 mars 2025, disponible jusqu’au 30/06/2028..
Cliquer sur ce lien pour voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=HScxNoIQTVs
Elle est sexologue, il est naturaliste, et ils ont écrit ensemble Bêtes de sexe — La diversité amoureuse des humains et autres animaux. En neuf chapitres, ponctués de dessins suggestifs et de citations qui le sont tout autant (dommage que les femmes soient peu représentées), ils font des allers-retours entre mondes humain et non humain pour comparer les parts physiologique et culturelle de la sexualité.
Variété et extravagance des organes reproducteurs et sensoriels, des pratiques sexuelles, place du cerveau dans la jouissance, manières de draguer (des effluves aphrodisiaques aux performances dans les leks — sortes de boîtes de nuit pour oiseaux), préjugés misogynes, etc. Plus on en apprend, et plus la sexualité se révèle au croisement d’autres dimensions, pouvoir, évolution du vivant, religions. Avec la bipédie, c’est la morale qui caractérise le plus les humains, expliquait Marc Giraud sur Radio France en 2023, lors de la présentation du livre. D’où la difficulté à considérer objectivement les autres espèces.
Il y parlait aussi notamment de la manière dont les mésanges, comme d’autres femelles, font croître la beauté du monde en incitant les mâles à se surpasser. « Des études génétiques ont montré que, dans un même nid, les poussins étaient rarement du même père. Quand elle couve, la femelle écoute le chant des mâles, et s’il y en a un qui lui plaît bien, un p’tit coup derrière les buissons, et voilà la variété génétique assurée — et la santé de certains de ses petits si l’un des mâles était défaillant. »
Bêtes de sexe — La diversité amoureuse des humains et des autres animaux, illustrations de Marc Giraud, Delachaux et Niestlé, octobre 2023, 190 pages, 22,90 euros.
Avec Le Désir animal, de l’éthologue Michel Kreutzer, nous franchissons encore un pas dans la compréhension de la sexualité animale non humaine. Cet universitaire de Paris-Nanterre, passionné de psychologie comparée entre humains et animaux, élargit en effet la réflexion en l’incluant dans une réflexion globale sur le désir animal. La lecture est plaisante, malgré un grand nombre de références, mais « il en faut pour s’aventurer sur ces terres encore peu arpentées », souligne l’éthologue et directrice de la collection où est publié cet essai, Jessica Serra, en postface.
En six chapitres thématiques, Michel Kreutzer explore donc la façon dont les animaux investissent le plaisir de vivre aussi à travers le jeu, le rire, le goût, la tendresse, la sensibilité à la beauté, la curiosité à l’égard de leur environnement… Il nous parle de ces oiseaux qui raffinent leur chant en permanence, de ces courses effrénées dans lesquelles se lancent chiens et chats, de ces kilomètres que font les grands singes pour trouver les saveurs qu’ils préfèrent, ou de ceux et celles qui se laissent dépérir à la mort d’une compagne, d’un compagnon.
Et tout en déployant ces exemples, il expose, citations à l’appui, la manière dont la philosophie et la science ont nié, dès l’Antiquité — et nient encore, sous l’influence de la pensée utilitariste —, cette vitalité désirante, réduisant les « bêtes » à des machines ne répondant qu’à des pulsions primaires, dictées par l’instinct.
Au final, on pense bien sûr à ces vies confinées, en cage ou en aquarium, de tant d’animaux… Est-ce pour éviter trop d’empathie, justement, que les pouvoirs et savoirs occidentaux ont tracé entre les non-humains et nous une frontière infranchissable ? Ou pour mieux contrôler notre vitalité humaine, en disqualifiant celle des non-humains ? Alors que l’amenuisement de la biodiversité devient une menace, explorer les arrière-cours culturelles de notre civilisation, comme nous y invite cet aventurier contemporain, est des plus stimulants. Sans réaliser d’où nous venons, pourrons-nous « apprendre à habiter le monde avec [les non-humains], non en maîtres, mais en compagnons de traversée », comme le dit si bien Jessica Serra ?
Le Désir animal, de Michel Kreutzer, Belin, coll. « Mondes animaux », dirigée par Jessica Serra, mars 2026, 212 pages, 20 euros.
Notes
[1] Comme le définit l’association Outrans, « c’est un terme parapluie qui englobe toutes les identités de genre ou orientations sexuelles et romantiques qui diffèrent de la norme cisgenre et hétéro. Il s’agissait à l’origine d’une insulte, que la communauté LGBTQIA+ s’est réappropriée ».
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