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jeudi 20 août 2026

« Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans »

« Quand le génocide a commencé, 

Walid avait deux ans »

 

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur l’anniversaire de son fils Walid, son diplôme de fin d’année et les raisons pour lesquelles il n’a pas voulu quitter Gaza.  

12 août 2026

Gaza-ville, juillet 2026. Rami et Walid Abou Jamous lors de la cérémonie de remise de diplôme de fin d’année.

Dimanche 9 août

Le samedi 1er août, Walid a fêté ses cinq ans. Cette fois-ci, on a pu lui offrir un gâteau. Pas le meilleur du monde, mais c’était quand même un gâteau. Pas comme l’année dernière, où il n’y avait ni sucre ni chocolat. C’était la période où il n’y avait rien du tout à Gaza, où tout était interdit à l’importation. Je me rappelle très bien comment Sabah avait confectionné une sorte de makloubeh1 avec du riz, qui ressemblait un peu à un gâteau. Il n’y avait pas de bougie, c’était interdit à l’époque. On avait juste allumé un petit morceau de bois. Il y avait seulement Sabah, moi, le petit Ramzi et Walid. Cette année, la joie de Walid a été différente. Il y avait un vrai gâteau, des bougies et deux de ses amis. Et surtout il a compris ce que signifie un anniversaire, ce que c’est avoir cinq ans. Cette année, à l’école, il a commencé à compter, à écrire et à s’exprimer.

Justement, il y a trois semaines, c’était sa remise de diplôme de fin d’année. L’école a organisé une fête pour les élèves. C’est l’une des rares écoles qui fonctionnent encore à Gaza. Ses bâtiments ont été détruits. Ses dirigeants ont retapé la villa endommagée d’un homme d’affaires qui a quitté Gaza. La cérémonie avait lieu dans la cour de l’université Al-Azhar, l’une des plus importantes de Gaza. Elle aussi a été en partie détruite par les Israéliens, mais une estrade avait été dressée, avec un écran géant, devant une aile demeurée plus ou moins intacte, où des cours ont repris.

Nous y sommes allés, Sabah et moi, avec le petit Ramzi. Walid a participé à un spectacle sur la scène, avec des danses et des chansons. Puis il a défilé avec les autres enfants, en toge bleue et or et coiffé d’un chapeau carré, comme les étudiants des universités. J’ai dit : « Walid, je suis là. » J’étais tellement fier ! Et après, ce fut la remise des diplômes. Le micro a appelé « Walid Abou Jamous » ! Walid est monté sur l’estrade pour recevoir son certificat des mains de sa maîtresse et de la directrice de l’école. Et moi, j’avais les larmes aux yeux. C’était un rêve qui se réalisait. Et je n’ai pas pu m’empêcher de crier — en français : « Walid, je t’aime » !

Et à ce moment-là, j’ai eu une sorte de flashback. En quelques minutes, les trois dernières années ont défilé devant mes yeux. Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans. Je me suis remémoré les bombardements, et j’ai entendu ma voix qui disait « ne t’inquiète pas, ce sont des feux d’artifice, il faut applaudir ».

Je me suis remémoré le moment où les bombes ont commencé à tomber autour de notre immeuble. Et où Walid a eu la vie sauve par miracle. Il dormait, Sabah l’a pris dans ses bras et l’a emmené au rez-de-chaussée de la tour. Quelques minutes plus tard, il y a eu une explosion à hauteur de son matelas.

Je me suis remémoré le moment où la tour était encerclée par les chars israéliens. Et où j’ai envoyé un message d’adieux sur WhatsApp à tous mes amis journalistes, pour leur dire « je crois que c’est la fin. » De l’autre main, je portais Walid.

Je me suis remémoré les événements du lendemain, quand un militaire israélien nous a appelés pour nous ordonner d’évacuer notre habitation. J’ai pris un sac de la main gauche, j’ai posé Walid dessus et de la main droite, j’ai tout filmé avec mon téléphone. Et je me suis rappelé ce que Walid avait pu voir avec ses yeux d’enfant : le corps de notre voisin Ahmed, tué dans sa fuite par un quadricoptère, un de ces petits drones armés pilotés à distance par un opérateur assis devant un écran. Walid a aussi vu deux autres voisins, grièvement blessés, que l’on chargeait sur une charrette parce qu’aucune ambulance n’arrivait, alors que l’hôpital Shifa était à cent mètres. Je faisais le clown pour distraire Walid. Quand on est arrivé dans la cour de l’hôpital, il y avait des dizaines, des centaines de corps à même la terre. En même temps, des gens s’enfuyaient parce que les Israéliens se rapprochaient de l’établissement.

 

Je me suis remémoré le jour de notre arrivée à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et Walid sautant de joie à la vue d’un étal de légumes, avec des tomates et des concombres, qui n’étaient plus présents à Gaza-ville depuis des semaines.

Je me suis remémoré le jour de notre départ de Rafah, où nous étions de nouveau encerclés, pour Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza, où nous nous sommes installés sous une tente. Je me suis remémoré Walid se jetant sur le chocolat envoyé de France, sans même penser à en laisser pour ses frères et ses parents. Il n’en avait pas mangé depuis un an et demi.

Je me suis remémoré Walid sautant de joie le jour où on a reçu des vêtements pour la première fois, venus de France eux aussi. Je me suis remémoré Walid, sous la tente, me demandant un cartable parce qu’il avait vu des scènes d’école sur YouTube. Et sa joie aussi quand je lui ai apporté le cartable Batman et le cahier que j’avais réussi à trouver, non sans mal.

Je me suis remémoré Walid posant le cahier sur une chaise renversée qui nous servait de table, et voulant écrire. Je lui disais « écris Rami, écris Walid, écris Sabouha », le diminutif de Sabah. Il écrivait n’importe quoi, et je me demandais si je pourrais un jour l’inscrire dans une vraie école, lui offrir le meilleur enseignement possible.

Je me suis remémoré Walid me demandant du poulet, à l’époque où Gaza était au bord de la famine. Et comment Sabah a ouvert une boîte de champignons qu’elle a mélangés au riz. J’ai dit à Walid que c’était du poulet, il m’a répondu « papa je t’aime, parce que tu m’as donné du poulet », et moi j’avais les larmes aux yeux d’avoir dû mentir à mon fils.

Voilà les images passées en accéléré dans mon cerveau quand Walid est monté sur l’estrade, habillé comme un docteur d’université. C’est seulement une école maternelle, qui coûte une fortune, mais l’éducation de Walid, c’est pour moi la chose la plus importante à l’heure actuelle. J’étais fier et plein de joie, mais cette joie se mélangeait avec les souvenirs de nos souffrances, et d’inquiétude pour l’avenir. Est-ce que je verrai un jour Walid ici, dans une université reconstruite, porter la même tenue, pour recevoir un diplôme universitaire ? Est-ce que nous aurons les moyens de lui offrir des études ? Est-ce que je vais rester en vie pour voir ce jour-là ?

Je dois dire ici que, malgré tout cela, nous faisons figure de privilégiés dans la bande de Gaza. Walid n’a jamais eu, comme la plupart des enfants, à faire la queue devant une cuisine communautaire ni devant une citerne d’eau avec un jerricane, ni pour aller aux toilettes ou pour prendre une douche. C’est vrai, nous avons habité sous une tente, mais nous avons pu retrouver notre appartement, même sans fenêtre et sans électricité.

Et puis il y a eu le grand sourire de Walid, et ses yeux qui brillent quand il a reçu son diplôme. Il a couru vers moi et m’a embrassé en me disant « Merci papa, je t’aime papa. » Mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était dur d’avoir un enfant quand l’avenir est opaque. Vous, en France, vous avez un système d’éducation gratuit, vous avez un État qui soutient les études, qui donne des bourses, des allocations familiales. Votre préoccupation, c’est d’offrir à vos enfants la meilleure vie possible. Nous, nous essayons de protéger nos enfants contre l’humiliation de l’occupation, contre la dureté de la vie dans une enclave qui rétrécit constamment. Nous vivons au jour le jour. Nous ne savons pas s’il y aura un lendemain. Le génocide est toujours en cours.

Ce jour-là, quand j’ai vu Walid sur la scène, je me suis posé la question qui me hante : la décision de rester à Gaza était-elle la bonne ? J’ai eu la possibilité de partir, de quitter la Palestine, sans doute pour toujours. Je l’ai encore. Presque tous mes amis m’interrogent de la même façon. Ils savent qu’à Gaza, il n’y a pas de vie. Est-ce que malgré tout je peux avoir l’espoir de voir Walid poursuivre ses études dans une Palestine libre, avec un enseignement de qualité ? Cette question revient tout le temps.

Dieu sait que mon intention c’est de résister à ma façon, en restant sur le sol de la Palestine. Et en même temps, je reviens toujours à ce flashback que je n’arrive pas à oublier, et à toutes les interrogations qu’il a suscitées. Est-ce qu’un jour, Walid sera fier de son père ? Ou bien me demandera-t-il pourquoi je n’ai pas fait comme tant d’autres, qui sont partis de Gaza ? Me dira-t-il « pourquoi ne t’es-tu pas épargné toutes ces inquiétudes, toute cette tristesse, et pourquoi ne m’as-tu pas éloigné du danger, pour me permettre d’avoir une meilleure éducation et une meilleure vie » ? Je ne sais pas comment Walid me jugera dans l’avenir. Mais j’espère que j’aurai réussi à lui transmettre ce que mon père m’avait transmis, l’amour de la patrie, qui mérite des sacrifices. Et j’espère que Walid sera fier de son père.

 

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux des correspondants de guerre et le quotidien Ouest-France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.


Source : https://orientxxi.info/Quand-le-genocide-a-commence-Walid-avait-deux-ans

mercredi 19 août 2026

Rendements en chute libre, évaporation record… Le bilan des méga-bassines de l’été 2026


Rendements en chute libre, 

évaporation record… 

Le bilan des méga-bassines 

de l’été 2026

Thibaut Schepman

 

©Crédit Photographie : DAMIEN MEYER / AFP La bassine de Sainte Soline en 2023
 

Le bon sens serait de stocker de l’eau en hiver, pour arroser les cultures en été. Défendue par le syndicat agricole majoritaire FNSEA, cette solution technique est relayée par un large bloc politique réunissant l’extrême droite du Rassemblement national, l’extrême droite de la droite de Bruno Retailleau et François-Xavier Bellamy mais aussi la droite et la majorité présidentielle. 

Ensemble, ce bloc politique vient de voter une loi d’urgence facilitant la construction d’ouvrages de stockage de l’eau et limitant le débat démocratique à leur sujet. Alors que l’on vient de vivre un hiver extrêmement pluvieux suivi d’une fin de printemps et d’un été caniculaire, tous crient à l’unisson pour aller encore plus loin afin de s’adapter à la sécheresse qui mine le monde agricole. 

Mais qu’en est-il des dizaines de bassines déjà construites ? Peut-on mesurer leur efficacité et leur utilité dans ce contexte caniculaire ? Comment a été utilisée l’eau de ces réserves depuis le début de l’été ? Entre opacité totale sur le partage de l’eau et évaporation monstre, les chiffres que nous diffusons pour la première fois montrent une solution loin d’être satisfaisante. 

Guerre de l’eau : où se trouvent les méga-bassines ?

Si on trouve des méga-bassines dans beaucoup de départements, les réserves les plus nombreuses et les plus célèbres se situent dans un vaste triangle allant de La-Roche-sur-Yon à Angoulême et à Poitiers. Ce territoire entoure le marais poitevin et se situe sur plusieurs bassins versants (la Sèvre Niortaise, Mignon, Charente) et plusieurs départements (Vendée, les Deux-Sèvres, la Vienne et la Charente-Maritime). 

Depuis les années 1980, des milliers d’hectares ont été drainés dans et autour du marais poitevin, dans le but d’arroser les cultures céréalières et notamment le maïs. L’assèchement de cette zone humide a été terrible et a réduit d’un tiers la surface du marais. Cette catastrophe écologique a valu une condamnation de la France par la Cour de justice européenne en 1999.   

Par la suite, des autorisations de pompage gigantesques ont malgré tout été accordées aux agriculteurs locaux afin de les autoriser à pomper dans les cours d’eau dans des proportions largement supérieurs aux capacités du milieu.

Depuis le début des années 2010, une partie du monde agricole défend en prime la construction de bassines, dites réserves de substitution. Ces réserves sont des trous artificiels qui peuvent stocker plusieurs centaines de milliers de m3 d’eau et se remplissent via des pompes qui puisent l’hiver dans les nappes ou dans les rivières. L’argument en leur faveur est d’affirmer que ces prélèvements se substituent et donc seraient préférables à des prélèvements faits en période estivale. De nombreux arguments en leur défaveur ont été détaillés sur Bon Pote : l’eau stagnante dans les bassines chauffe, s’évapore et se détériore, cette eau bénéficie à un petit nombre d’usagers, ces réserves maintiennent un modèle agricole gourmand en eau au lieu de le faire évoluer. 

La construction d’une partie de ces ouvrages était illégale, ce qui n’a pas empêché le soutien de l’Etat et de certains préfets. Au bout de longues procédures, la justice a récemment ordonné la destruction de plusieurs ouvrages. Par ailleurs, la tristement célèbre bassine de Sainte-Soline, connue pour avoir été le théâtre de violences policières, a aussi fait l’objet d’une interdiction de remplissage l’hiver dernier par une décision de justice visant à prévenir les impacts sur la biodiversité locale. En dehors de ces cas précis, plusieurs dizaines de bassines ont bien été remplies pendant l’hiver dernier. 

Combien d’eau reste-t-il dans les méga-bassines ? 

Aujourd’hui, ces bassines sont en majorité quasiment vides. Selon les informations partagées par le système d‘Information sur l‘Eau du Marais Poitevin et que nous avons pu consulter,  il ne restait ainsi que 2000 mètres cubes d’eau dans la réserve de Mauzé-sur-le-Mignon (l’une des plus anciennes du coin) ce vendredi 14 août. Elle était presque pleine avec encore plus de 200 000 m3 au 10 juin dernier.

Volume d’eau dans la réserve de Mauzé sur le mignon Source : SIEMP

 La bassine de Priaires est vide depuis le 7 août. Celle d’Epannes le sera d’ici à quelques jours. Beaucoup de réserves ne comptent plus que quelques dizaines de milliers de mètres cubes. Les réserves les plus grandes ont encore des quantités d’eau un peu plus importantes en stock, dont celle de Sainte Gemme la Plaine avec 110 000 mètres cubes. Mais cela ne durera pas : la courbe de son stock s’effondre aussi vite que les autres, au rythme actuel elle sera vide avant la fin du mois.   

Volume d’eau dans la réserve de Sainte Gemme la Plaine Source : SIEMP

 Cette chute s’explique par des consommations d’eau importantes pour l’irrigation. Mais ce n’est pas tout, comme le montre le cas de la bassine de Sainte-Soline. Inexploitée, elle est tout de même complètement vide depuis mi-juillet alors qu’elle a stocké jusqu’à 50 000 m3 au 2 juin dernier.

Ce n’est pas une surprise pour l’hydroclimatologue Florence Habets qui rappelle pour Bon Pote un point important : l’évaporation énorme dans ces réserves : « On a du mal à faire comprendre à quel point l’évaporation peut être conséquente. L’ordre de grandeur, c’est la consommation de plusieurs centaines de personnes qui s’évapore chaque jour dans chaque réserve ». L’hydrologue, qui travaille justement sur un projet de mesure de l’évaporation des réserves, partage par ailleurs les résultats d’une étude récente menée en Afrique du Nord et qui montre que ces réservoirs perdent une quantité d’eau considérable par évaporation, parfois jusqu’au double de leur capacité de stockage annuelle. 

 

Les quantités d’évaporation constatées dans les réserves d’eau destinées à l’agriculture en Afrique du Nord


Source : Water storage paradox of reservoir expansion and evaporative losses in the MENA region

Ce qui donne un paradoxe : pour sécuriser l’accès à l’eau, les agriculteurs construisent davantage de bassines qui subissent des taux d’évaporation tels qu’elles contribuent in fine au manque d’eau. Dans ce contexte, certains souhaitent encore plus de bassines… Jusqu’à quand ?

Qui a exploité l’eau stockée dans les méga-bassines ? 

Ces réserves, largement subventionnées, servent principalement à alimenter de grosses exploitations produisant des céréales, dont du maïs. Une enquête de Médiapart a montré que les douze exploitants bénéficiaires de la bassine de Sainte-Soline sont liés à l’agro-industrie intensive, possèdent des structures nettement supérieures à la moyenne nationale et bénéficient d’importantes subventions publiques. La quasi-totalité de leurs parcelles irriguées est dédiée à deux cultures clés de ce modèle industriel : le maïs et le blé tendre d’hiver, souvent destinés à l’exportation. C’est aussi le cas dans beaucoup d’autres territoires. Dans la vidéo ci-dessous, on peut voir un exploitant céréalier installé dans le bassin versant du Mignon expliquer qu’il irrigue 400 hectares de maïs. 

Pour regarder sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=uXB7NThqF1s&t=241s

 La plupart des agriculteurs locaux estiment le système inéquitable. C’est le cas, il faut le dire, des bénéficiaires des bassines à l’arrêt qui crient à l’injustice. Ils ont mis à l’arrêt leurs forages privés et s’estiment doublement victimes, n’ayant plus accès ni à leur forage privé ni aux réserves de substitution qu’ils ont contribué à financer. 

Mais d’autres voisins s’estiment encore plus floués. De nombreux agriculteurs locaux dénoncent la hausse du prix de l’eau causé par les méga-bassines auxquels ils n’ont pas accès.  Dans une interview à Médiapart, une maraîchère dénonce :  « Pour les petits maraîchers et pépiniéristes, il est difficile d’avoir accès à l’eau, même en petites quantités. Globalement, la priorité est donnée à des productions qui sont loin d’être indispensables. C’est totalement déraisonnable. » Un témoignage auquel il faut ajouter la réaction scandalisée de beaucoup d’habitants des Deux-Sèvres, qui voient les champs locaux arrosés massivement pendant la canicule. Est-ce bien raisonnable, alors que les températures élevées rendent le pollen stérile et les récoltes minables, le maïs restant sans épis ? Est-ce même rentable économiquement de récolter aussi peu de maïs en arrosant autant ?

Le caractère très inégalitaire de l’accès à l’eau stockée dans les bassines est confirmé et dénoncé par l’hydrologue Florence Habets, qui rappelle : « Rien n’est prévu pour gérer la pénurie en cas de crise. Il faudrait prendre des décisions courageuses, pour mieux décider à qui et à quoi on consacre l’eau disponible. Beaucoup d’eau est perdue pour arroser des parcelles qui ne vont de toute façon pas ou peu produire, alors qu’à l’inverse des agriculteurs aux besoins beaucoup plus faibles, comme les maraîchers, auraient pu en profiter. Cela demande des discussions collectives, avec bien sûr des indemnisations pour les agriculteurs lésés »

Au lieu de ça, c’est bien la règle du chacun pour soi qui semble prédominer. D’où les prélèvements très rapides et l’effondrement des réserves constatés dans les bassines, même si, déplore Florence Habets la situation manque beaucoup de transparence : aucun outil ne permet de suivre en direct qui utilise l’eau des bassines, les déclarations se font a posteriori et ne peuvent être connue qu’avec deux ans de retard. Dans un contexte de véritable bataille pour l’eau, plusieurs affaires de vol d’eau et d’irrigations illégales ont été constatés. Trois barrages ont notamment été vandalisés fin juin pour dévier l’eau sur la Sèvre niortaise. En 2022, un agriculteur avait déjà été condamné pour avoir capté illégalement de l’eau d’irrigation en Charente-Maritime. Une situation qui n’a pas empêché la Coordination rurale d’appeler officiellement dans un communiqué de presse les agriculteurs à ne pas respecter la loi et à irriguer les cultures de façon illégale. 

Un système non seulement injuste mais aussi inefficace

La situation serait peut-être acceptable si elle permettait des productions agricoles décentes. C’est loin d’être le cas. Dans les Deux-Sèvres, le préfet a récemment alerté sur une situation désastreuse pour l’agriculture locale, avec des rendements “ catastrophiques » pour le blé, le maïs, les pois, les féveroles, le maraîchage, les vergers et le fourrage… Le président de la FNSEA locale annonce des pertes de 60 à 70% sur sa propre exploitation de maïs. En Poitou-Charentes, les récoltes de maïs sont nulles dans certains territoires. Suffirait-il de remplacer le maïs par du sorgho, comme on le lit souvent ? Cette enquête de Mediapart montre que les plants de sorgho du coin sont si petits qu’ils sont toxiques pour les vaches, alors qu’à l’échelle nationale les rendements ont décliné pendant cet été caniculaire.

Légende : Source / Agreste

Malgré tout, les bassines semblent encore et toujours présentées comme la solution unique et incontestable au chaos climatique qui nous frappe. L’Etat, à travers le préfet de Charente, s’est même opposé à la destruction des bassines jugées illégales et dont la destruction a été demandée par le rapporteur public dans le cadre d’une procédure judiciaire qui a démarré il y a plus de quinze ans. 

Très contestable, la focalisation du débat sur les bassines empêche de mettre sur la table des solutions urgentes et validées par la recherche scientifique : réduire l’artificialisation des sols, protéger les zones humides, freiner l’eau, protéger les nappes phréatiques et réduire la vitesse de l’écoulement de l’eau et, bien sûr, végétaliser notre alimentation et diminuer de façon massive les émissions de gaz à effet de serre.

 

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Source : https://bonpote.com/mega-bassines-secheresse-ete-2026/