« Face à la sécheresse,
le technosolutionnisme
est une fuite en avant » :
Nicolas Celnik a enquêté
sur l’accaparement de l’eau
Dans
votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau »,
notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a
permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales,
trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la
question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette
politisation de l’eau ?
Ce qui est
important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment
cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en
faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on
veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à
Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia
et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation
? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures
ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on
a du mal à saisir les enjeux qui en découlent.
La
politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste
finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour
de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un
grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les
retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper
complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des
présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous
disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment
les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans
tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas
très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée,
pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ?
Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?
Déjà parce
que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque
bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter
les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la
française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des
instances du plus local au plus national, en respectant les bassins
hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités
pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif.
Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe.
D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en
compte. Au final, on s’y perd un peu.
Enfin, ce
que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très
local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas
pour rien que Christophe Béchu,
alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les
Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des
politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se
passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi
un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des
commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui
défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de
représentants des intérêts économiques.
Car l’eau
est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant
économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la
plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend
vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela
s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact
de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles
de l’eau.
Vous
parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement
d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme
un laboratoire de cette faillite ?
Il y a
assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore
utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière,
donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans
une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines
périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques
le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à
2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront
durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont
déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que
quelque chose est en train de basculer.
Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)
On peut le
dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans
une optique politique et font parfois fi des observations
scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a
plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent
dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études
HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études
pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux
pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état
de la ressource.
À plusieurs
endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions
politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des
retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la
sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait
contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position
qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes
scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques,
il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des
pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est
justement d’essayer de comparer le discours public et le discours
institutionnel.
On peut
prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement
que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais
quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette
souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on
mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos
exportations. Ce n’est pas la même chose. On
peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se
présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses
communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est
pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la
réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.
Le nœud du
sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les
assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a
été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des
objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.
Dans
les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais
massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et
désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole
(PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une
bascule ?
Très
probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers
la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti.
Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la
précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau
était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait
quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non
plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux,
etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal
d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder
précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs
dogmes sur ce terrain-là.
Localement,
il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du
technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua
Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement…
Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours,
alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ?
Peut-on parler de fuite en avant ?
C’est
complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec
votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très
populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution
technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une
conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire :
« Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont
passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat
court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les
responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela
leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils
ne contrôlent pas par ailleurs.
Quand vous
avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de
l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y
a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété,
réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus
complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la
solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution.
Et en plus, c’est une solution futuriste.
Le
technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un
problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à
un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à
une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en
plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier
et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore
plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y
a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout,
c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de
nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part
les milieux naturels et les écologistes…
Oui,
exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même
la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque,
parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous
vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur
l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à
quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on
désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ?
Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des
choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on
présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.
Après
tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre
pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce
qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?
Je pense
qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le
plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va
là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une
résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble
de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce
qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce
qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop
installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage
agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très
compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du
gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir
des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions
internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.
Il y a une
convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très
pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les
contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a
vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à
Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales
industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie
économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de
réduire les concertations.
L’eau ne
serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la
gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à
l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se
concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui
est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le
chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la
politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces
décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver
l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité
économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela
veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos.
C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière
dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première
de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets.
Et ce que
l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà
imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être
détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On
repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur,
par exemple sur les PFAS.
On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de
mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance
industrielle française et européenne.
Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ?
Il doit
inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux
préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation
citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser
la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas
le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles
prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le
pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour
favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact
environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.
Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ?
Le Climat
Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité
à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de
monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va
notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une
experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut
d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux
débats, justement dans une région où le Rassemblement national a
beaucoup progressé.
Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan
Les
19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la
première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS
Racisme, et dont Made in Perpignan est
partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des
militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux
des territoires en première ligne du changement climatique : des
migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau.
Le programme complet est ici.
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Source : https://madeinperpignan.com/secheresse-technosolutionnisme-fuite-en-avant-nicolas-celnik-enquete-accaparement-eau/