Revendiquer la liberté
dans la révolution
comme dans la guerre
Une introduction à la lutte du Groupe Anarchiste du Soudan
9 novembre 2025
Depuis plusieurs années, nous coopérons avec Sudfa Media pour
partager des informations sur la révolution et la contre-révolution au
Soudan. Alors que les Forces de Soutien Rapide multiplient les
massacres, les camarades de la Black Rose/Rosa Negra Anarchist
Federation aux Etats-Unis, qui s’organisent depuis longtemps en
solidarité avec le mouvements anarchiste soudanais, proposent de revenir
sur l’histoire et le rôle de ce mouvement au coeur du processus
révolutionnaire.
Sur le site de Sudfa Media
et sur leurs réseaux sociaux, vous pourrez trouver de nombreuses
informations et analyses critiques sur les récents massacres opérés par
les FSR, sur les puissances étrangères qui les arment, les financent et
les soutiennent. Vous trouverez aussi de nombreuses informations sur les
mulitples formes d’auto-organisation dans la résistance populaire
soudanaise.
En 2024, le Comité des relations internationales de Black Rose/Rosa
Negra a commencé à travailler en étroite collaboration avec des
révolutionnaires anarchistes au Soudan. Cette relation a donné lieu à
des échanges d’idées, de conseils pratiques et de soutien.
Au début de l’année 2025, Black Rose/Rosa Negra a organisé une
campagne visant à collecter 20 000 dollars américains pour nos camarades
soudanais, qui ont depuis utilisé cette somme pour acheter une presse à
imprimer.
Dans cet article, rédigé avec l’aide de nos camarades soudanais, nous
retraçons l’histoire de la création de l’organisation désormais connue
sous le nom de Groupe Anarchiste du Soudan - GAS (Anarchist Group in
Sudan - AGS)
By Morgan P.
La révolution soudanaise
a été l’un des grands soulèvements révolutionnaires du XXIe siècle.
Comme trop souvent, elle a été étouffée dans le sang et la dictature, du
moins pour l’instant. Mais comme toutes les grandes révolutions, en son
cœur s’est forgé de nouvelles idéologies et de nouvelles tendances
politiques importantes.
Si l’anarchisme n’est pas nouveau en Afrique, comme dans beaucoup
d’autres régions du monde, il a récemment eu du mal à dépasser le stade
de tradition intellectuelle ou de mode de vie pour devenir un mouvement
vivant avec des recommandations stratégiques substantielles. En
s’investissant pleinement dans les mouvements sociaux qui ont conduit à
la révolution soudanaise tout en développant leur propre organisation
politique formelle, les anarchistes au Soudan ont pu mettre en place une
pratique révolutionnaire qui a une réelle signification pour la lutte
des classes dans leur pays. Bien que leurs conditions soient très
différentes des nôtres ici aux États-Unis, nous pouvons néanmoins tirer
de précieuses leçons de leurs expériences, tant dans le processus
révolutionnaire que dans la situation actuelle de survie sous la guerre
civile et la répression intense.
Avant le déclenchement des manifestations de masse dans les rues en
décembre 2018, le Soudan connaissait déjà une opposition latente à la
dictature d’Omar el-Béchir et aux conditions économiques écrasantes
auxquelles le peuple était confronté sous son règne. Et cette atmosphère
de révoltes successives des étudiant·es et des travailleur·euses a
encouragé la jeunesse, les militant·es et étudiant·es à explorer et
approfondir des idéologies qui les aideraient à surmonter les nombreux
obstacles auxquels ils étaient confrontés. C’est à cette période que
certains des membres fondateurs du Groupe Anarchiste du Soudan (AGS) ont
découvert l’anarchisme et ont fondé une organisation en avril 2017,
sous la forme d’un petit groupe de cinq camarades.
Le GAS était au départ une petite organisation étudiante qui a
commencé par axer ses efforts sur la création d’une base dans les
universités soudanaises. Ils s’organisaient clandestinement et se
concentraient sur les campus plus petits et plus périphériques, où le
regard de l’État n’était pas aussi intense. Dans le contexte de
l’opposition soudanaise, la clandestinité était une pratique courante.
Le GAS elle-même évitait stratégiquement toute confrontation directe
avec le pouvoir, ses membres préférant s’immerger dans les espaces de
lutte populaire, en particulier les syndicats étudiants. La portée du
groupe s’est élargie à mesure qu’il entrait en contact avec de plus en
plus de jeunes militant·es à la recherche d’alternatives aux idéologies
politiques dépassées et obsolètes d’hier.
Au fur et à mesure de sa croissance, l’organisation a attiré des
professionnels tels que des avocat·es et des ingénieur·es, qui, par
l’intermédiaire de l’Association des Professionnels Soudanais,
constituaient une organisation de premier plan représentant une classe
sociale spécifique à l’origine de la révolution. Le GAS a commencé à
mettre davantage l’accent sur le recrutement, s’est étendu à de
nombreuses universités et a acquis une certaine influence au sein de la
coalition des syndicats étudiants. Au fur et à mesure de sa croissance,
elle a utilisé le nom « Fédération Anarchiste du Soudan », sous lequel
plusieurs de ses déclarations apparaissent en ligne, mais a fini par
utiliser le terme « groupe » plutôt que « fédération », car elle
fonctionnait comme une organisation unitaire unique.
La création et la croissance initiale du GAS ont coïncidé avec
l’explosion de la révolution soudanaise en décembre 2018. La révolution
était menée par des mouvements sociaux populaires tels que les syndicats
de travailleurs, les syndicats étudiants, les organisations de femmes
et les comités de résistance de quartier.
Des manifestant·es célèbrent la chute du gouvernement du président Omar el-Béchir en 2019.Les comités de résistance méritent une attention particulière. À l’instar des comités de coordination locaux de la révolution syrienne de 2011,
les comités de résistance soudanais sont essentiellement de petits
groupes de voisins qui s’organisent de manière autonome pour participer
aux manifestations et au processus révolutionnaire. En se mettant en
réseau avec des centaines d’autres comités locaux, ils ont formé le
tissu du mouvement visant à renverser al-Bashir. Nous les considérons
comme un exemple classique du pouvoir populaire
en action, où des voisins affrontent le pouvoir étatique tout en
commençant à prendre le contrôle de leur propre quartier et à créer les
structures organisationnelles d’autogestion qui pourraient remplacer
l’État.
Le GAS a activement travaillé au sein des comités de résistance et
des organisations étudiantes pendant les premiers mois de la révolution,
tout en restant dans la clandestinité. Les militants ont pu défendre
des positions anarchistes et influencer l’orientation des groupes sans
s’afficher publiquement comme anarchistes. En participant à cette vague
massive d’auto-organisation associée à des affrontements de rue de
grande ampleur, l’anarchisme est passé d’une idée à une pratique
stratégique vécue. Ils considéraient l’anarchisme comme un moyen
pragmatique de s’impliquer dans la lutte sociale tout en combattant
toutes les forces autoritaires qui oppriment le peuple soudanais,
qu’elles soient tribales, culturelles, militaires ou religieuses — une
lutte globale contre tout cela et pour la liberté et les droits
individuels.
« Les stratégies proposées par les anarchistes au Soudan sont sans
précédent dans la manière d’aborder cette crise sociale complexe. Le
principe consistant à rejeter même les petites autorités locales, telles
que la domination tribale et le racisme fondé sur l’ethnicité, est au
cœur du démantèlement des structures de pouvoir dans la société
soudanaise. Cela a des effets psychologiques sur les individus et des
conséquences sociales qui peuvent les amener à entrer en confrontation
directe avec les autorités établies. Cependant, nous croyons que la
liberté est indivisible et que chaque individu mérite d’être libre, même
en dehors du pouvoir institutionnel, y compris le pouvoir sur son
propre comportement. L’autorité est un comportement social enraciné dans
le désir de l’individu de monopoliser la violence et de priver les
autres de leur liberté. »
— Membre de le GAS lors d’un dialogue avec des membres du Black Rose/Rosa Negra, septembre 2025
Au sein des comités de résistance, le GAS coordonnait les activités
anarchistes afin d’orienter les comités vers une direction plus
anti-autoritaire. Les comités de résistance étaient à bien des égards
une expression organique de la société soudanaise existante — les
éléments fondamentaux de solidarité et d’entraide qui ont été
nécessaires pour survivre dans un pays où le gouvernement ne fournit
rien pour la survie de la population. Même si cette situation a permis
au Groupe Anarchiste du Soudan de gagner de la force, cela signifiait
également qu’il y avait beaucoup de travail à faire pour construire un
pouvoir populaire organisé avec la vision nécessaire pour défier l’État.
Le GAS s’est efforcé, par exemple, d’élargir la nature de nombreux
comités, - qui étaient des groupes plus limités avec des membres
sélectionnés et un président, un vice-président, etc. -, pour les ouvrir
à tou·tes les habitant·es du quartier afin qu’iels puissent s’y joindre
et y participer.

Des manifestants affrontent les forces de sécurité après le coup d’État
militaire initié par le général Abdel Fattah al-Burhan en 2021.
Parallèlement au travail d’organisation pratique, le GAS a lancé la
mise en place de « cercles de réflexion » pour discuter des idées
anarchistes et s’est efforcée de rendre les textes anarchistes
disponibles en arabe. Elle a utilisé les modestes cotisations de ses
membres pour imprimer des brochures anarchistes et organiser des
événements universitaires.
Alors que les mouvements sociaux soudanais ont réussi à renverser
al-Bashir en avril, l’armée a pris le contrôle du gouvernement et la
lutte s’est intensifiée. Le 3 juin 2019, les forces gouvernementales ont
massacré un sit-in à Khartoum,
faisant plus de 100 morts et violant plus de 70 personnes. Ce n’était
que le plus grand des nombreux massacres commis pendant cette période,
au cours de laquelle de nombreux manifestants et camarades ont été
assassinés par les forces de l’État. Les travailleur·euses ont réagi au
massacre du 3 juin à Khartoum par une grève générale qui a paralysé le
pays et amené les dirigeants militaires à la table des négociations.
C’est dans ce contexte, alors que le pays était au bord du gouffre et
que les comités de résistance prenaient le contrôle du territoire, que
le GAS s’est présentée pour la première fois au public lors d’une grande
marche à Khartoum le 30 juin.
Comme on pouvait s’y attendre, ils ont dû faire face à une vive
réaction après s’être déclarés publiquement comme une organisation
anarchiste. Mais comme ils s’étaient intégrés dans les syndicats
étudiants et les comités de résistance, et s’étaient fait connaître
auprès de leurs camarades étudiants et voisins comme des compagnons
engagés aux idées sensées, ils ont pu recruter de nombreux nouveaux
membres. De nombreux jeunes, déçus par les faux choix proposés par les
soi-disant dirigeants – y compris les communistes étatiques de la
« libération nationale » qui avaient soutenu la dictature – ont été
attirés par la position de principe des anarchistes en faveur de la
liberté.
Cependant, l’anarchisme au Soudan n’a pas pu se développer librement
pendant longtemps. Le soulèvement populaire a remporté une victoire
historique en renversant la dictature militaire en juillet 2019, avec la
mise en place d’un gouvernement civilo-militaire de transition issu
d’un compromis. Mais il s’agissait d’une solution intrinsèquement
instable, et l’armée et les « Forces de Soutien Rapide » (FSR) ont mené
ensemble une contre-révolution en octobre 2021 qui a entraîné le retour
d’une dictature sévère. [1]
Cette solution était elle aussi instable, et les FSR et les Forces
armées soudanaises (SAF) se sont affrontées dans une lutte pour le
pouvoir et ont déclenché une guerre civile en avril 2023. Les tragédies
qui se sont abattues sur le pays depuis lors sont trop profondes et trop
nombreuses pour être détaillées dans le présent compte rendu.
Membres lourdement armés des Forces de Soutien Rapide (FSR)La guerre civile, qui trouve ses racines profondes à la fois dans
l’héritage du colonialisme britannique et dans l’histoire locale de
domination, est également une guerre pour la survie des populations
noires contre une tentative de génocide. Les pouvoirs en place au
Soudan, en particulier la FSR, sont des suprémacistes arabes qui
cherchent à dominer et à purifier ethniquement les groupes ethniques
soudanais à la peau plus foncée de leurs terres. Nos camarades
rapportent que l’esclavage est pratiqué à l’encontre des personnes
noires au Soudan, et ils considèrent donc la lutte actuelle comme un
combat pour la libération de l’autoritarisme racial.
Alors que le mouvement révolutionnaire poursuivait sa lutte acharnée
contre le retour du pouvoir militaire, cette période a vu de nombreux
martyrs tomber, notamment des camarades anarchistes tels qu’Omar
Habbash, médecin à Al Fashir, Sara, militante de premier plan à
Khartoum, et d’autres encore. Où qu’ils se trouvent, les camarades sont
constamment menacés d’emprisonnement, et généralement, celui-ci mène
assez vite à la mort dans le courant du mois qui suit l’arrestation.
Face à ces pertes, le GAS s’engage à poursuivre sa lutte avec abnégation
et détermination. Face à l’élargissement du conflit armé, les camarades
anarchistes ont adopté deux approches générales : se battre aux côtés
des milices de résistance indépendantes qui tentent de défendre la
population contre les ravages des FSR et des forces armées soudanaises,
ou s’efforcer d’éviter les affrontements armés en diffusant des idées et
en s’organisant à la base pour développer le mouvement. Le GAS soutient
actuellement ces deux approches stratégiques.
Alors que le pays est déchiré par une guerre de proxy menée par des
puissances étrangères telles que les Émirats arabes unis et l’Égypte,
déterminées à exploiter ses ressources naturelles, et que sept factions
militaires différentes sèment la terreur parmi la population soudanaise,
le GAS a néanmoins survécu. Ses membres ont été dispersés, devenant des
réfugiés internes et parfois externes, mais ils ont réussi à rester en
contact et à se coordonner. Dans la mesure du possible, ils aident à
gérer des cuisines communautaires, ils aident les réfugié·es à se mettre
en sécurité, ils fournissent des soins médicaux, ils soutiennent les
milices de résistance et ils continuent à faire de la propagande
anarchiste chaque fois que cela est possible.
Black Rose / Rosa Negra coordonne la solidarité avec le GAS en
collaboration avec nos organisations camarades de la Coordination
internationale pour l’anarchisme organisé (ICOA), en particulier Die
Plattform en Allemagne et l’Union communiste libertaire en France.
Parallèlement à des initiatives de moindre envergure, une campagne
publique de collecte de fonds a permis de récolter plus de 20 000
dollars américains afin d’aider le GAS à acheter une presse industrielle
qui servira à la fois à diffuser la propagande anarchiste et à assurer
son autonomie financière. Bien que la presse n’ait pas encore été mise
en service à plein régime en raison des lignes de front en constante
évolution et des vagues de répression, elle symbolise la détermination
du GAS à poursuivre la lutte anarchiste révolutionnaire, une
nécessité pratique même au milieu de l’une des pires catastrophes
humanitaires de la planète.

Image de la presse à imprimer achetée par le GAS grâce aux fonds récoltés par la campagne de solidarité Black Rose/Rosa Negra.
Les anarchistes soudanais·es estiment que la solidarité
internationale sera essentielle pour mettre fin au conflit, en
particulier en ciblant les puissances qui alimentent la guerre civile :
Pour lutter contre l’intervention étrangère dans la guerre au Soudan,
il faut un soulèvement mondial des réseaux de lutte afin de dénoncer
les entités qui profitent du sang des peuples, non seulement au Soudan,
mais dans toute la région. Idéalement, les populations des pays de la
région devraient s’opposer à leurs gouvernements pour mettre fin au bain
de sang qui se fait en échange de l’accumulation de richesses. Chacun
peut contribuer à dénoncer ces crimes de guerre dans son propre pays et
sensibiliser la population sur le fait que la guerre au Soudan peut
cesser si le soutien extérieur qui la rend possible prend fin, et que la
paix s’ensuivra.
— Membre de le GAS lors d’un dialogue avec des membres du Black Rose/Rosa Negra, septembre 2025
L’objectif politique immédiat du GAS est désormais de mettre fin à
la guerre et aux massacres commis par les FSR et l’armée. À plus long
terme, elle continue de lutter pour surmonter les divisions tribales et
ethniques exacerbées par le colonialisme raciste afin de mener à bien la
révolution sociale et de créer une société socialiste et féministe
autogérée au Soudan et dans toute l’Afrique.
En tant que révolutionnaires au cœur de l’impérialisme, nos vies sont
très éloignées de celles de nos camarades au Soudan. Néanmoins, nous
avons beaucoup à apprendre de leur expérience : s’insérer dans un
mouvement de masse, transformer l’anarchisme en une pratique vivante qui
a du sens pour la vie des travailleurs, agir collectivement en tant que
force politique pour influencer l’orientation de la lutte du mouvement,
et leur détermination à poursuivre la lutte anarchiste même dans les
conditions les plus difficiles. Le soutien à nos camarades au Soudan est
important pour tous ceux d’entre nous qui souhaitent voir l’anarchisme
renaître en tant que véritable force de libération mondiale.
[1] Les
Forces de Soutien Rapide (FSR) ont été créées en tant que groupe
paramilitaire composé principalement de membres de la tribu des
Janjawids. Auparavant, elles agissaient comme une force auxiliaire de
l’État soudanais et étaient utilisées par la junte militaire qui a pris
le pouvoir en 2019 pour réprimer violemment les manifestations
populaires. Depuis 2023, elles sont en conflit armé avec les Forces
armées soudanaises (SAF).
Source : https://enquetecritique.org/projets/auto-defense-auto-education-auto-organisation/processus-revolutionnaire-au-soudan/article/revendiquer-la-liberte-dans-la-revolution-comme-dans-la-guerre