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mardi 18 août 2026

Pyrénées-Orientales. Vague brune sur la plaine

 

Pyrénées-Orientales. 

Vague brune sur la plaine

La marée frontiste n’en finit plus de monter sur la plaine du Roussillon. À Rivesaltes, un membre du RN s’est imposé grâce à l’appareil de Louis Aliot. À Elne, le plus gros caviste du département, issu d’un microparti pétainiste, est parvenu à reprendre la ville au PCF. Enquête dans l’ex-Midi rouge qui a basculé.
photo du paysage de la plaine du Roussillon. Végétation sèche, beaucoup d'éoliennes, et on distingue à peine une zone habitée (Rivesaltes)
La plaine du Roussillon, Rivesaltes

À 13 km au sud de Perpignan, Elne s’est construite autour d’une vieille ville touristique, avec sa cathédrale et son cloître. Lorsque l’on s’enfonce dans les ruelles du centre, l’habitat se dégrade très vite et les commerces vacants se succèdent. Si la ville affiche un taux de pauvreté de 23 %, le quartier prioritaire du centre et ses 1 400 habitant·es pointe à 35 %. En dehors du centre, les lotissements poursuivent l’extension sans fin de la ville, alimentés par les Aldi, Lidl et autres Intermarchés de la zone commerciale. À 8 km au nord de la préfecture, Rivesaltes présente une situation similaire, avec 22 % de pauvreté et un vieux centre-ville sinistré, autour duquel fleurissent les lotissements et un énorme centre commercial. Un aménagement du territoire critiqué pour accompagner – ou nourrir – le vote d’extrême droite : Elne a voté à 61 % pour Le Pen au deuxième tour de 2022, Rivesaltes à 57 %.

Lotissements : des nids pour l’extrême droite ?

Les deux communes ont un nombre d’habitant·es qui montent en flèche : 1 400 de plus pour Elne en 15 ans pour atteindre aujourd’hui 9 500, et 1 000 de plus pour Rivesaltes qui compte 9 200 personnes. Selon le professeur de géographie à l’université de Perpignan David Giband, le département subit en effet un phénomène de migration de gens du Nord de la France, attiré par cette « Californie du pauvre », répartis à égalité entre des retraités modestes, des précaires et des actifs diplômés, lesquels repartent assez vite. Outre la dégradation du centre-ville où se concentrent l’arrivée de populations pauvres dans des logements insalubres, les populations locales vivent un sentiment de déclassement car elles n’arrivent plus à se loger, le foncier étant trop cher. Selon lui, cela vient alimenter « les discours du RN sur les “cassos” qui débarquent, les Arabes qui s’invitent chez nous, la banlieue de Paris qui s’invite sur nos plages ». Dans cette configuration, les deux populations qui votent RN sont d’une part ces périurbains, souvent jeunes, de classe moyenne plutôt inférieure : « Ils se sont souvent endettés massivement pour devenir propriétaires, dans des zones pavillonnaires éloignées de leur aire urbaine d’origine devenue trop chère. Ils paient pour mettre leurs enfants dans le privé et ainsi éviter la dégradation des établissements publics et la présence du classique triptyque “arabes – gitans – cassos”. C’est aussi un mode de vie qui les rend très dépendants de la voiture pour des déplacements toujours plus longs ». De l’autre côté, il y a ceux qui restent dans les centres : « Les vieux notamment et les ruraux qui voient débarquer tout ça, car ils constatent la dégradation des espaces et la paupérisation des populations qui apportent “forcément” insécurité et saleté. »

« On n’est pas sur des problèmes ethniques mais socio-culturels », estime Michaël Valade, militant de Générations sur la liste de gauche à Rivesaltes. « Les retraités qui viennent vivre chez nous ne peuvent pas vomir sur des Arabes ou des Noirs comme à la télé, tant pis, c’est sur les cassos. Alors on va développer la video-surveillance1, on va faire des comités de voisins vigilants, et à la première occasion on vote RN. Il y a encore quinze ans, à Rivesaltes, on pouvait pas imaginer ce genre de discours. » Patrick Cases, conseiller régional PCF qui s’est présenté sur la liste de Laurianne Rawcliffe, évoque le dernier porte à porte réalisé dans le lotissement Marcou où c’est souvent la même réponse : « Tous les gens te parlent de la sécurité, comme si Rivesaltes c’était Chicago. Dans ce lotissement, les gens se sentent délaissés, en plus les habitats sont plein de malfaçons, et ils ont même pas cinq ans ! Alors ils veulent de l’ordre, ils vont voter RN, retranchés dans leurs maisons individuelles avec des murs d’enceinte de 1m80 ».

Yves Bedel, militant LFI à Elne, vit la paupérisation du centre-ville au plus près : « Je suis au Secours pop et à l’Epa, une asso qui travaille à la banque alimentaire. On fait des paniers pour 160 familles ». Pour lui, « les lotissements dans les milieux ruraux sont notamment occupés par des émigrés du Nord et de Paris, retraités pour beaucoup, parfois anciens ouvriers aussi. J’en ai dans les assos qui ont viré fachos quand ils sont devenus propriétaires : ils clôturent leur petit jardinet, ils adhèrent à Voisins vigilants, ils changent d’optique. En regardant BFM et toutes ces saloperies, ils se transforment et deviennent électeurs potentiels pour le RN. ».

Rivesaltes, la main d’Aliot

Si dans la plaine tout candidat RN bénéficie d’une base électorale acquise, cela nécessite malgré tout un niveau d’implantation pour l’emporter face au maire sortant. À Rivesaltes, Julien Potel est établi ici depuis dix ans marié à une Rivesaltaise avec trois enfants. Mais le militant associatif Jean l’Héritier estime que Potel est « un politicien inexistant, qui bénéficie de la montée des eaux. » En effet, en 2020 cet attaché de la député RN Sabatini ne faisait que 300 voix. Six ans plus tard, il va bénéficier de la popularité ambiante pour le RN, mais aussi des services de Perpignan. Il reprend le slogan d’Aliot de 2020, « L’avenir en grand », partage son affiche de campagne avec le patron et la députée Sabatini, agrémentée d’un programme résumé en trois mots : « proximité, sécurité, propreté ».

Selon Michaël Valade, le mode opératoire est reproduit dans différentes villes de l’agglo :  « Pendant la campagne, la mainmise des élus et des services d’Aliot était complète, avec l’équipe de son DGS, la députée Sabatini, etc. Il y a eu une hyper-communication faite sur les réseaux par Perpignan. La méthodologie, c’est aussi ‘‘Perpi’’ qui l’impose. Aliot a fait en sorte que ça se passe bien, comme c’est souvent des novices. Aujourd’hui ses équipes sont sur Rivesaltes, ce sont elles qui épluchent les comptes de la ville, qui élaborent des projets pour le village, etc. » Matthieu Canet, embauché au cabinet d’Aliot depuis 2021, est placé en numéro deux sur la liste de Potel, puis nommé premier adjoint. Il est rejoint par le militant RN et candidat à diverses élections locales, Valentin Armengau, embauché récemment à la mairie comme chargé de mission.

« Potel n’a pas eu besoin d’agréger des personnes notables, estime Michael Valade. Dans sa liste ce sont tous des novices, à part Matthieu Canet. La seule personne qui était dans une asso, Lauralee Canel, elle était juste élue de parents d’élèves. Autour de lui on trouve aussi des personnes de la sécurité civile, avec un ancien capitaine de gendarmerie, d’anciens militaires et officiers, des salariés dans le domaine sportif, etc. Mais ces gens-là ont juste accepté d’aller sur la liste, de faire du porte-à-porte ». Il évoque ainsi trois copains à lui « du village » qu’il connaît depuis longtemps qui lui ont dit : « On est partis sur cette liste parce que toi t’es pas parti [il était tête de liste en 2020 mais pas cette fois-ci]. Nous on en a plein le cul de ce qu’on voit à la télé, des magouilles au département, on veut que ça change. » Mais selon lui, ce ne sont pas des gens qui adhèrent aux idées du RN : « On ne peut pas discuter, ce ne sont pas des vrais militants. Cette liste est juste élue sur une vague de popularité du RN ».

Cette implantation très superficielle du RN est confirmé par de nombreuses sources locales. Si la femme de Potel est investie dans plusieurs associations – Rivesaltes animation, la chorale l’Orphéon et le Foment de la sardane (danse trad et événements festifs) – elle ne semble pas jouer un rôle politique. « Il n’y a pas vraiment de relais, ni du club de rugby, ni ailleurs, estime Jean L’héritier.  Entre ici et la vallée de l’Agly, c’est l’ex-Midi rouge. Ici ce n’est pas un vote identitaire, les gens veulent juste de la sécurité. » Michael Valade le rejoint : « Pour tout le nord du département, les associations catalanistes, paroissiales, les chasseurs, les agris, qui ailleurs en France peuvent être catalogués comme étant conservateurs, intégristes, ou d’extrême droite, ici ce n’est pas le cas. » Néanmoins, il estime que « le vote caché c’est fini. Si beaucoup de gens ne vont toujours pas s’afficher RN, notamment les gens de droite qui ont voté RN au second tour, lors de l’inauguration du local de campagne de Potel il y avait trois cents personnes, la place était couverte. Les gens sont venus pour participer à l’événement, ils n’ont pas eu honte ».

S’il est un relais qui a favorisé l’extrême droite locale, c’est Marie Bascou. Cette ancienne gilet jaune a épousé le maire LR sortant à la mort de sa femme et « a travaillé très activement à ce que le RN s’implante, elle m’a démarché pour faire une liste commune avec le RN ! », confie Michael Valade. À l’instar de Jean-Marc Pujol, l’ancien maire LR de Perpignan qui s’est ralié au RN, André Bascou appelle à voter pour la liste RN à la veille du second tour, dans une mise en scène en compagnie d’Aliot et Potel, Le gaulliste, édile de Rivesaltes depuis 1983, fait basculer le vote : le RN recueille 700 voix de plus au deuxième tour et remporte la triangulaire. Contactée, Marie Bascou nie toute implication mais ne fait pas mystère de ses idées politiques : « Vous savez comment le RN s’implante ? Il s’implante car le pays en a marre certainement (…) Posez-vous les bonnes questions : de quoi ont peur les gens ? »

Le caviste pétainiste d’Elne

Situation différente à Elne : la commune, hors de l’agglo, n’a pas vu débarquer la clique perpignanaise, d’autant que le nouvel élu n’est pas encarté au RN. Mais pour Steve Fortel, la stratégie est la même, s’afficher en bon père de famille avec un programme réduit à portion congrue, axé sur la sécurité, la propreté, plus de parkings, et un soutien aux commerçants. Comme à Rivesaltes, la base électorale pro-RN est ancrée, il n’y a plus qu’à prendre la vague, ou presque…

Pour Roland Castanié, élu PCF sortant, on ne retrouve pas de relais locaux de l’extrême droite à Elne : « C’est un peu sous-terrain, il n’y a pas un lieu particulier, pas comme le bar à Canohès à côté qui rassemble tous les fachos et les racistes du coin. » Yves Bedel confirme l’absence de noyautage au niveau des associations, mais il pointe le QG du maire, son entreprise Vincoeur2 : « C’est un énorme magasin de vin et spiritueux. Pendant pas mal d’années il a fait des apéros, le vendredi soir, il faisait des activités, des grillades de cochon, etc. Il a ainsi récupéré pas mal de monde, toute la droite qu’il y avait à Elne. » Raymonde Cathala se rendait à ces apéros, avant qu’il ne dévoile son identité politique : « Il y avait souvent une vingtaine de personnes. Il s’est ainsi infiltré parmi les gens, notamment avec certains employés de mairie, dès qu’il sentait un mécontentement ». Trois d’entre eux se retrouveront d’ailleurs sur sa liste.

Le comité de vigilance antifasciste 66 (CVA) insiste sur une implantation bien orchestrée : « Ils ont bossé très tôt, juste après 2020. L’association Elne et vous est créée par Jean-Claude Pairet, candidat en 2020 qui a un réseau dans la chasse, chez les cathos et dans le syndicalisme agricole. Fortel est alors vice président de l’asso. Lui c’est le plus gros caviste du département, et il a été nommé président de la Coordination des cavistes catalans [entre 2015 et 2017] ». Selon le CVA, « il est bien implanté dans les milieux économiques », avec notamment son siège de président de l’association Dirigeants commerciaux de France 66 (entre 2019 et 2021), un club d’entrepreneurs influent3, et sa présence au bureau du Syndicat national des cavistes professionnels depuis 2020.

Sur sa liste, Fortel est parvenu à débaucher plusieurs militant·es de la droite locale dont l’ancienne adjointe d’Yves Barniol (maire de 2014 à 2020), Monique Garrigue-Auzeil, et le général Gilles Glin sur sa liste en 2020 et élu d’opposition. Mais mis à part ces deux débauchages, Roland Castanié estime que « sa liste a peu de gens connus sur Elne, aucun ne sont des référents du tissu associatif ». D’autres sont connus des militant·es antifascistes : Eric Dubois, désormais adjoint délégué à la sécurité est un ex-gendarme mobile et trésorier des Gunfighters Perpignan4, Erwan Coolen est un ancien collaborateur parlementaire de la députée RN du coin Michèle Martinez (sur la liste en position inéligible), et le bras droit actuel du maire, Nicolas Doumenc, est un agent de la police municipale de Perpignan, aux méthodes décriées5. Cela n’a visiblement pas suffi à Fortel pour clore sa liste, il a fait appel aux conjoints, avec pas moins de huit couples au final dans son équipe.

Le nouveau maire a aussi le soutien de l’extrême droite radicale. Son « passé » a ressurgi grâce au travail du CVA et un article de Blast en novembre 2025 : Fortel a créé en 2012 la branche départementale du Parti nationaliste français6, une organisation pétainiste, antisémite et accusée un temps d’avoir attaqué au cocktail molotov et réalisé des inscriptions racistes sur la mosquée… d’Elne, en 20167. En 2022, il est toujours proche d’Yvan Benedetti, un militant nationaliste radical exclu du FN en 20118. Ce réseau politique lui apporte sans aucun doute un soutien dans l’ombre, illustré par ce message du bar identitaire 7.59 de Canohès qui réagi le 22 mai sur le Facebook du maire : « Courageux ! tenez bon ! », à qui Fortel répond en personne : « Merci nous tenons le cap », suivi d’un clin d’œil bien senti. Ses liens sont également révélés avec le milieu catholique intégriste, et notamment une proximité avec la Fraternité Saint Pie X, la paroisse ayant célébré son mariage en 2013. Les réseaux sociaux du maire d’Elne sont truffés de photos le mettant en scène pendant une prière, lors de fêtes ou d’événements religieux. Avec la dérive « traditionaliste »9 récente sur le diocèse Perpignan-Elne, via l’influence des élus RN de Perpignan, Fortel peut compter sur les réseaux catholiques locaux10, jusqu’à recevoir l’évêque en personne dans son magasin à Elne, en mars 2025.

Depuis sa prise de fonction, Fortel n’a pas chômé. Des subventions sont coupées, exit le drapeau LGBT ou un passage piéton aux couleurs arc-en-ciel, il ferme les parcs pour enfants à 19h45, ordonne un couvre feu aux terrasses des bars dès 23 heures, et l’arrêt des travaux de rénovation prévus à la Maternité suisse, lieu de mémoire du combat anti-franquiste et anti-nazi. À Rivesaltes, le mémorial tient bon, puisque Potel n’a aucun pouvoir dessus. Financé par la région, c’est un lieu de dénonciation des idées fascistes, en mémoire de tous ces « indésirables » qu’on a interné dans ce camps au cours de l’histoire. Mais il n’a pas suffi localement pour faire barrage à l’extrême droite…

Texte : Simon Grysole / photo : Lise

  1. L’ancien maire LR avait installé 52 caméras sur la commune.
  2. Associé à son frère, il a deux magasins, à Elne et Perpignan, 13 salarié·es, et 2,7 millions de chiffre d’affaires en 2024.
  3. Cercle patronal de plusieurs dizaines d’adhérent·es qui invite régulièrement tout le gratin économique et politique local pour des soirées de gala, qui peuvent rassembler plusieurs centaines de convives à Perpignan.
  4. Un club de bikers réservé aux forces de l’ordre, en mode viril, cowboy et tête de mort. Le 7.59, le bar de Canohès qui rassemble l’extrême droite radicale des environs, leur a servi de club house pendant deux ans.
  5. Les interventions brutales de cette police et le harcèlement qu’elle exerce dans les quartiers ont été documentés par Blast et l’Empaillé.
  6. Renommé entre temps « Les nationalistes ».
  7. En février 2016, six membres du PNF 66 sont envoyés en garde à vue, car selon le CVA, « ces actes coïncident avec une campagne du PNF contre la construction d’une nouvelle mosquée à Elne ». Mais il n’y aura pas de suites judiciaires.
  8. Notamment pour avoir déclaré dans un interview « Je suis antisioniste, antisémite et antijuif ». Il était alors proche de Bruno Gollnisch et hostile à la dédiabolisation orchestrée par Marine Le Pen.
  9. « Perpignan : L’influence des catholiques traditionalistes à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste », L’Indépendant, 24 mars 2023.
  10. La paroisse d’Elne n’a jamais répondu à nos appels 



    Source : https://lempaille.fr/pyrenees-orientales-vague-brune-sur-la-plaine


lundi 17 août 2026

« C’est une guerre de l’eau » : aux États-Unis, cette ville pourrait devenir la première à manquer d’eau

 

« C’est une guerre de l’eau » : 

aux États-Unis, 

cette ville pourrait devenir 

la première à manquer d’eau

La baie de Corpus Christi et le quartier de Hillcrest sont désormais bordés par les géants de l'industrie.

3 août 2026

 

Face à la cinquième année de sécheresse à Corpus Christi, ses habitants militent contre les passe-droits accordés aux usines qui entourent la cité côtière et captent 60 % de l’eau potable.

Corpus Christi (Texas, États-Unis), reportage

À presque chaque conseil municipal de Corpus Christi, un petit groupe d’activistes s’amuse à jouer au « bingo des conneries » (« bullshit bingo »), las d’entendre les élus de cette cité côtière de 317 000 habitants débiter les mêmes arguments à longueur de temps.

Une façon pour ces activistes environnementaux de tromper l’ennui, mais surtout de dénoncer une politique qui pourrait conduire cette ville du sud du Texas à devenir la première grande métropole étasunienne à connaître une rupture de son approvisionnement en eau. « On essaie de s’amuser comme on peut, dit l’une des militantes. Car malheureusement, la situation est lourde et démoralisante. »

© Louise Allain / Reporterre  Car le paradoxe est là : Corpus Christi manque d’eau mais continue d’attirer raffineries, complexes pétrochimiques et terminaux de gaz naturel liquéfié, qui comptent parmi les activités industrielles les plus gourmandes en eau au monde. Placée au niveau maximal de restrictions depuis décembre 2024, avant d’être rétrogradée au stade 2 en ce début août, Corpus Christi s’attendait à être à sec dès cet été, avant que les pluies diluviennes de juin ne diffèrent la catastrophe annoncée depuis plusieurs mois. 

Des habitants et des militants accusent la maire de Corpus Christi, Paulette Guajardo, et le conseil municipal de favoriser les industriels au détriment des communautés locales. © Charlie Blalock / Reporterre 

Situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de la ville, le lac Corpus Christi affiche un niveau de remplissage de 57,8 %, début août. © Charlie Blalock / Reporterre

Après cinq ans de sécheresse, les deux principaux réservoirs de la ville étaient tombés sous le seuil critique des 20 % de leur capacité, entraînant, à l’hiver 2024, les restrictions d’eau les plus sévères depuis trente ans. Mais les pluies exceptionnelles de la fin juillet ont profondément changé la donne. Début août, Choke Canyon est remonté à 24,9 % de sa capacité, contre moins de 8 % à la mi-juillet, tandis que Lake Corpus Christi atteint désormais 57,8 %, selon les données du Texas Water Development Board. La capacité combinée des deux principaux réservoirs d’alimentation de la ville s’élève ainsi à 43,4 %, un niveau qui éloigne, au moins temporairement, le spectre d’une pénurie immédiate.

Désormais repoussé à septembre 2027, le déclenchement du niveau 1 de l’état d’urgence correspondrait au seuil où les réserves projetées ne permettraient plus d’assurer que 180 jours d’approvisionnement en eau. La municipalité serait alors contrainte d’imposer une baisse obligatoire de 25 % de la consommation à tous les usagers, industriels compris. « Nous pourrions être une ville où les gens viennent passer leurs vacances plutôt qu’une ville qu’ils fuient », dit Isabel Araiza, figure de la mobilisation citoyenne, en se remémorant les couchers de soleil d’Ocean Drive, avant que torchères et raffineries ne grignotent peu à peu l’horizon. 

Le Simpson Park, dans la commune voisine de Portland, offre une vue imprenable sur les installations de Cheniere Energy, la plus grande entreprise américaine d’exportation de gaz naturel liquéfié. © Charlie Blalock / Reporterre

 Les industriels consomment au moins 60 % de l’eau de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Les industriels siphonnent au moins 60 % de l’eau potable

Avant même qu’Isabel Araiza ne prenne la parole, son bureau de professeur au Del Mar College raconte déjà une partie de son engagement citoyen. Sur le pilier qui fait face à la porte d’entrée, plusieurs affiches donnent le ton. L’une détourne l’expression « In God We Trust » en « No Faith in Fossil Fuels » (« Pas de foi dans les énergies fossiles »). Une autre rejette avec virulence toute privatisation (« Hell No to Privatization ! »). Sourire aux lèvres et colère au cœur, Isabel Araiza ne supporte plus de voir les géants de l’industrie siphonner au moins 60 % de l’eau potable distribuée par la ville.

Lire aussi : « Vol d’eau » dans le Marais poitevin : des sabotages au profit de l’agro-industrie ?

À ses yeux, la sécheresse n’a rien d’une fatalité climatique contre laquelle on ne pourrait rien faire : elle est d’abord le produit de choix politiques. « L’industrie occupe une place prépondérante dans l’imaginaire collectif », estime-t-elle, accusant les géants de l’énergie, d’ExxonMobil à Cheniere Energy, en passant par le pétrochimiste Chevron Phillips Chemical de « rédiger la politique de l’eau à leur propre avantage, au détriment des intérêts de la communauté ». Les menaces du gouverneur du Texas, Greg Abbott, de placer la gestion de l’eau de Corpus Christi sous tutelle de l’État, puis le soutien affiché par le président des États-Unis, Donald Trump, au développement des infrastructures pétrolières et hydrauliques de la région, n’ont fait que « renforcer ses inquiétudes ». 

Professeure de sociologie au Del Mar College, Isabel Araiza est à la tête de la mobilisation citoyenne. © Charlie Blalock / Reporterre 

Convaincue que la bataille se joue aussi dans les urnes, Isabel Araiza a remporté, à la mi-juin, l’une de ses plus importantes victoires. Avec les autres militants, elle est parvenue à réunir plus de 12 000 signatures pour inscrire le Fair Water Amendment au scrutin de novembre. Le texte vise à supprimer les « passe-droits en période de sécheresse » accordés aux industriels depuis 2018, qui leur permettent de continuer à prélever de l’eau moyennant une contribution de 0,25 dollar (0,22 euro) pour 1 000 gallons (4 546 litres).

Contactée par Reporterre, la ville de Corpus Christi assure, de son côté, vouloir « protéger les ressources en eau et le bien-être des habitants », tout en conciliant développement économique et gestion durable de l’eau. « Nous voulons mettre en œuvre une politique fondée sur l’équité, l’efficacité et un partage des efforts de réduction de la consommation d’eau entre tous les secteurs », affirme-t-elle encore. Les représentants des industriels n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos sollicitations.

« Nous restons prisonniers de cette logique industrielle »

Militantes de l’organisation politique Texas Campaign for the Environment, Jenny Espino et Chloe Torres y voient une illustration du « capitalisme du désastre », fondé sur la « stratégie du choc » théorisée par l’essayiste canadienne et altermondialiste Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc (2007). Elles accusent les industriels de profiter de l’urgence pour accélérer des projets controversés et préserver leurs intérêts économiques. « Nous restons prisonniers de cette logique industrielle, sans jamais nous attaquer à la racine du mal », confient-elles, inquiètes.

Chloe Torres et Jenny Espino sont militantes de l’organisation Texas Campaign for the Environment. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Retranché dans une maison qu’il aime croire hantée, Encarnacion Serna voit ressurgir le vieux fantôme des usines de dessalement, présentées par la ville comme « une solution » à cette crise de l’eau. L’ancien responsable des opérations d’une usine chimique balaie cette promesse d’un revers de main. « C’est un mirage : ces usines ne nous sauveront pas et nous mèneraient inévitablement à des échecs financiers et à des dégâts environnementaux irréversibles. »

L’ingénieur liste leurs limites techniques : la baie de Corpus Christi est « trop peu profonde » et les points de captage et de rejet seraient implantés « beaucoup trop près les uns des autres ». La saumure rejetée finirait ainsi par être « réinjectée dans le flux d’alimentation », provoquant selon lui « des dysfonctionnements » et « une contamination des membranes ».

« Agneau sacrificiel »

À Hillcrest, quartier historiquement afro-américain où l’une de ces usines pourrait voir le jour, l’idée suscite une vive opposition. Réfugiée dans son église de quartier, Monna Lytle refuse que sa communauté serve d’« agneau sacrificiel ». Elle raconte avoir tenté d’interpeller directement le directeur municipal de l’eau, Peter Zanoni, qui lui aurait répondu qu’« il n’y a presque personne là-bas », en référence aux quelque 80 maisons d’Hillcrest.

« Peu m’importe qu’il n’y en ait deux ou plus, c’est un quartier », rétorque-t-elle. Selon elle, chaque fois que la ville cherche « une solution de facilité », elle se tourne vers Hillcrest, déjà encerclé par les raffineries et les installations industrielles. Une ironie dans cette ville dont le nom latin, Corpus Christi, signifie « le Corps du Christ », mais que Monna Lytle préfère appeler « Refinery City », tant elle a le sentiment que son quartier est sacrifié sur l’autel du développement industriel.

Très croyante et habitante du quartier de Hillcrest, où une usine de dessalement pourrait s’implanter, Monna Lytle refuse que son quartier serve d’«  agneau sacrificiel  ». © Charlie Blalock / Reporterre
 

Derrière ces projets d’urgence, beaucoup dénoncent surtout des décennies d’improvisation. Faute d’avoir anticipé l’explosion de la demande liée aux nouvelles raffineries, usines pétrochimiques et terminaux gaziers, Corpus Christi s’est lancée dans une véritable course aux nouvelles ressources en eau. La ville multiplie les champs de captage le long de la rivière Nueces dans des comtés voisins, tandis que les industriels forent eux aussi leurs propres puits.

Dans le comté de Nueces, où se situe Corpus Christi, les futurs pompages pourraient excéder de plus de 1 000 % le volume annuel de prélèvement des aquifères considéré comme durable par les autorités texanes. Dans les campagnes voisines, certains habitants assurent déjà avoir vu le niveau de leurs puits chuter et la salinité de leur eau augmenter.

« Nous deviendrons bientôt une ville fantôme »

Maire de Taft, une commune voisine de 3 000 habitants, Elida Castillo sait combien les communautés environnantes dépendent de Corpus Christi. Car son réseau d’eau alimente près d’un demi-million d’habitants dans sept comtés, mais aussi des dizaines d’industriels, dont la raffinerie de lithium de Tesla à Robstown — la première installation de grande capacité de ce type aux États-Unis.

Lire aussi : Aux États-Unis, la lutte contre le « racisme environnemental » est de plus en plus vive

Première élue de la région à déclarer l’état de catastrophe locale en avril dernier, elle a décidé de « prendre les choses en main » plutôt que « d’attendre que Corpus Christi agisse ». Également directrice de Chispa Texas, un collectif écologiste œuvrant pour la démocratie locale, elle redoute qu’en cas d’aggravation de la pénurie, la ville n’invoque la clause de « force majeure » prévue dans son contrat avec le San Patricio Municipal Water District, dont dépend Taft pour son approvisionnement en eau. « Nous sommes extrêmement vulnérables : si Corpus Christi n’est plus approvisionnée en eau, on se retrouvera sans rien », prévient-elle.

La ville de Corpus Christi pourrait devenir la première grande ville des États-Unis à manquer d’eau. © Charlie Blalock / Reporterre

Ces craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. Usée et révoltée, Selena Obregon y voit l’avènement « d’une guerre de l’eau ». Comme beaucoup d’habitants, elle ne boit plus l’eau du robinet depuis plusieurs années. Les recommandations d’ébullition à répétition, les brûlures d’estomac qu’elle dit avoir ressenties, les yeux qui la brûlent sous la douche et les analyses révélant une anémie chronique ont fini de briser sa confiance dans une eau qu’elle juge « de plus en plus contaminée » par les rejets industriels et les PFAS, ces fameux polluants éternels.

« L’avenir de Corpus Christi est compromis. Nous deviendrons bientôt une ville fantôme, pire encore que Flint », dit-elle. Devenue le symbole étasunien de la crise de l’eau après la contamination au plomb de son réseau, la ville du Michigan ne compte plus qu’environ 80 000 habitants, contre plus de 100 000 au début des années 2010.

Les craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

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Source : https://reporterre.net/Dans-cette-ville-du-Texas-une-illustration-du-capitalisme-du-desastre 


dimanche 16 août 2026

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Les jeunes des Pyrénées-Orientales : vos activités, votre bien-être, votre avenir et votre place dans la société

Vous avez entre 11 et 25 ans – Votre parole compte ! 

Les services de l’Etat, les collectivités locales, les associations et les services publics du département souhaitent mieux comprendre les réalités vécues par les jeunes aujourd’hui.

Accès direct pour les jeunes, répondant à l’enquête à partir du lien suivant : Consultation auprès des jeunes de 11 à 25 ans
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