Les
images ont quelque chose d’hypnotisant. Sur certains médias, elles
tournent en boucle, sans que l’on connaisse la réelle étendue des
dégâts. Les flammes ont toujours fasciné, certain·es prennent même un
malin plaisir à les provoquer. Mais il n’y a « aucune victime », non rassure-t-on, à chaque fois qu’un nouvelle incendie se déclare. Aucune
victime, vraiment ? Tous ces arbres partis en fumée, tous les oiseaux
qui nichent en ce moment, toute la faune qui s’en va en détalant quand
elle parvient encore à s’échapper avant de passer sur le grill… Dans les Pyrénées-Orientales, dans la Drôme, en Seine-et-Marne
– pour ne citer que les plus gros incendies de ces dernières semaines
-, ce sont des écosystèmes entiers qui brûlent, avec tous les êtres
vivants qui les peuplent. La forêt de Fontainebleau, massif à
la biodiversité unique pour les forêts de plaine de l’Ouest européen,
abrite par exemple une flore spécifique des milieux sablo-calcaires, des
orchidées notamment. On y trouve des espèces végétales rares, comme
l’alisier de Fontainebleau, un arbre qui a été décrit précisément dans
cette forêt. L’ensemble du massif est un paradis pour les insectes,
coléoptères en particulier, qui attirent les entomologistes d’un peu
partout. Y vivent aussi des oiseaux qui ne sont pas ailleurs, nous explique Jean-Philippe Siblet, ornithologue du Museum d’Histoire Naturelle de Paris.
« C’est
le cas de la fauvette pitchou que l’on trouve, pour toute
l’Île-de-France, uniquement dans la forêt de Fontainebleau. Elle ne
compte officiellement plus qu’une vingtaine de couples dans le massif,
et lors du dernier inventaire, il y a moins de deux ans, seuls cinq
couples ont été repérés. L’alouette lulu et l’engoulevent d’Europe, deux espèces qui nichent au sol, sont également très vulnérables. Enfin, à l’échelle de la France, c’est dans la forêt de Fontainebleau que l’on trouve la plus forte densité de pouillots de Bonelli, un petit passereau. » Plusieurs
associations de défense du massif demandent à ce qu’une étude
pluridisciplinaire soit lancée pour étudier la reconstitution des
écosystèmes après les incendies qui ont déjà ravagé 10 % de la surface.
Cette reconstruction sera de toute façon très lente. Jusqu’à un siècle
peut être nécessaire à ce qu’une forêt repousse. Et pour certaines
espèces, quand elles sont menacées d’extinction, certaines pertes
peuvent être irréversibles. Pouvait-on
échapper à un tel massacre ? La succession des vagues de chaleur
extrême depuis le printemps et la sécheresse qui en a découlé,
conséquences directes du dérèglement climatique entraîné par les
activités humaines, étaient prévisibles. La saison des feux a démarré de manière précoce
cette année, avec des sinistres qui, dès le mois de juin, dépassaient
largement la région méditerranéenne, historiquement plus touchée par les
incendies estivaux. Depuis des années, et a fortiori depuis les précédents feux hors normes qui ont touché les Landes (2022) et les Corbières (2025), les rapports et les alertes des expert·es s’accumulent : les territoires ne sont pas assez préparés, les obligations de débroussaillement ne sont pas respectées, l’urbanisation continue de se rapprocher des espaces naturels, les accès en cas d’incendie manquent. Sans parler des équipements de lutte contre le feux, vieillissants et à l’évidence insuffisants. Face
aux feux dont la fréquence et la géographie ne vont cesser de s’étendre
dans les prochaines années, il est temps de sortir de la sidération.
Puits de carbone et réservoirs de biodiversité, les forêts ne méritent
pas seulement d’être préservées pour elles-mêmes. Il en va aussi de
notre propre survie. |
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