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jeudi 26 août 2021

Inès Léraud et l'agroalimentaire breton

 

Une journaliste, une idée fixe #6 : 

Inès Léraud et l'agroalimentaire breton

 

Elle a révélé l'ampleur des dégâts sociaux et environnementaux du secteur

 

 

Les enquêtes de cette journaliste indépendante et obstinée ont provoqué une prise de conscience, en Bretagne, des dégâts sociaux et environnementaux générés par l'industrie agroalimentaire. La parole s'est libérée, un média local d'investigation s'est créé. Sixième épisode de notre série sur les journalistes obsessionnels qui font bouger les lignes.


Des plages envahies d'algues vertes pestilentielles et toxiques, dont les émanations sont suspectées d'avoir provoqué plusieurs décès ; des algues vertes qui proviennent d'un excès de nitrates dans les sols et cours d'eau, nitrates issus des déjections animales bovines et porcines, et des engrais agricoles. C'est ce visage peu riant de la Bretagne que la journaliste Inès Léraud a fait connaître au grand public grâce à sa BD Algues vertes, l'histoire interdite, co-écrite avec le dessinateur Pierre Van Hove. Cinéaste, documentariste, titulaire d'un master de philo, Léraud est devenue journaliste à force de s'intéresser au silence qui entoure les pratiques douteuses de l'agroalimentaire en Bretagne. Ses enquêtes au long cours pour France Culture et Basta ! ont déclenché une prise de conscience importante des dégâts environnementaux, mais aussi sociaux, générés par l'agriculture intensive et l'industrie agroalimentaire. Les entreprises qui la poursuivaient pour diffamation ont fini par retirer leurs plaintes. Interview.


Arrêt sur images : - Comment ce sujet est-il devenu une obsession ?

Inès Léraud : - Tout part d'un documentaire que j'ai réalisé, pour France Culture, sur un scientifique du CNRS, Henri Pézerat, lanceur d'alerte sur l'amiante, décédé hélas avant que je puisse l'interviewer. J'ai découvert la manière dont il exerçait la science, au plus près des victimes de maladies professionnelles, qu'il considérait comme des sentinelles. Il leur a transmis toutes ses connaissances pour qu'elles puissent elles-mêmes argumenter, comprendre ce qui leur arrivait, se défendre face à leur employeur. Cette façon de faire m'a tellement intéressée que je suis retournée à la fac et j'ai rédigé un master de philosophie sur son travail ! Ensuite j'ai enquêté sur les travailleurs du nucléaire, de la chimie... Et cela m'a conduite aux agriculteurs, qui sont devenus, en fait, des ouvriers de l'industrie agroalimentaire. En Bretagne, j'ai enquêté sur une vaste contamination de salariés, d'animaux d'élevage, et probablement de la chaîne alimentaire, par un aliment pour bétail pollué par des insecticides interdits. "Une histoire de grains pourris" a été diffusée par l'émission Interceptions sur France Inter, en février 2015.  J'ai découvert que l'omerta régnait, dans cette région, sur les dégâts de l'agriculture intensive.

Ensuite, j'ai eu envie de séjourner en Bretagne. Pour mieux comprendre pourquoi les agriculteurs parlaient difficilement, pour établir des rapports de confiance, et creuser plusieurs sujets liés à l'agroalimentaire, comme les marées d'algues vertes. Avant de partir, j'ai proposé des séries-enquêtes aux rédactions avec lesquelles je travaillais, et on m'a dit que c'était... vraiment pas sexy. Mais je me suis installée, avec ma compagne Alice, dans la maison de vacances de ses parents, dans un hameau agricole entouré de poulaillers industriels, dans les Côtes-d'Armor. On n'avait pas les moyens de payer un loyer (rires) !


(...) mes grand-parents, tantes, oncles, cousins et cousines sont, ou ont été, ouvriers.


ASI : - Votre histoire personnelle est-elle un des facteurs d'explication ?

Inès Léraud : - Oui. Au tout départ de mes préoccupations pour la santé, il y a une maladie qui frappe ma mère : une contamination par des métaux lourds liée à ses amalgames dentaires, qui lui cause une grande fatigue, des allergies très graves, des problèmes d'élocution et de mémoire. Elle n'a été diagnostiquée qu'après dix ans d'errance thérapeutique. Moi-même, je suis touchée par cette maladie, parce que les polluants, et notamment le mercure, m'ont été transmis par la voie placentaire. Heureusement, j'ai fait une cure de désintoxication qui m'a changé la vie. L'autre explication personnelle de mon intérêt pour les liens entre la santé et l'activité professionnelle, c'est que mes grand-parents, tantes, oncles, cousins et cousines sont, ou ont été, ouvriers. Mes grand-parents et un oncle dans une usine de poignées de porte en aluminium, un autre oncle dans une usine d'incinération de déchets, mon cousin dans le nucléaire, une cousine dans des magasins de bricolage, une autre chez Servier, dans l'industrie pharmaceutique...


Le Monde salue un prix de l'association Anticor remis à Inès Léraud

Le Monde, 12 février 2021


ASI : - Quel a été l'impact le plus notable de vos investigations ?

Inès Léraud : - Mon enquête de 2015 sur les aliments pour animaux contaminés a été écoutée par un Breton alors qu'il prenait son petit-déjeuner... Et il a décidé de créer le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l'Ouest. Cette association fait depuis un travail colossal de recensement, de mises en contact, et d'accompagnement judiciaire des victimes. Ça, c'est un bel impact. L'autre impact très important, c'est celui de mon Journal breton, la série d'émissions (22 épisodes) sur l'agroalimentaire breton que j'ai réalisées pour France Culture pendant trois ans. Ce journal radio, c'est le terreau de tout : il a provoqué des tonnes de courriels, et beaucoup de gens m'ont donné des informations. Certains journalistes locaux, comme Morgan Large (que nous avons reçue dans une émission d'ASI, ndlr) m'ont dit que ça avait changé leur vision de la région. Mon Journal breton est entré dans la vie des gens du Centre-Bretagne. Où que j'aille, on m'en parle ! 

Et puis il y a tout ce qui s'est passé autour de mon travail en presse écrite. En mai 2020, un collectif de journalistes, militants associatifs, agriculteurs, scientifiques, avocats, syndicalistes, élus, m'a soutenue publiquement parce que j'étais visée par plusieurs plaintes en diffamation de l'industrie agroalimentaire, et parce que j'avais été déprogrammée d'un salon du livre en Bretagne où j'étais invitée pour ma bande dessinée Algues vertes, l'histoire interdite (nous racontons ces pressions ici, ndlr). Depuis, une ONG d'investigation journalistique s'est créée, Splann !, dont je suis la marraine (ASI a reçu un de ses fondateurs dans le Club Indé). Les journalistes de la presse régionale bretonne réfléchissent de plus en plus à leur dépendance vis-à-vis des pouvoirs, politique et agroalimentaire, et certains, tout en restant salariés de la PQR (presse quotidienne régionale, ndlr), ont rejoint Splann ! Des entrepreneurs de l'agroalimentaire m'ont dit qu'ils appréciaient mon travail, mais que du fait des accords de libre-échange, ils étaient contraints de maintenir des conditions sociales et environnementales déplorables, pour une question de compétitivité.


Le légumier breton Chéritel retire sa plainte pour diffamation et Basta! se réjouit

Basta ! 28 janvier 2021


ASI : - Quels sont les moments les plus forts que vous ayez vécus ?

Inès Léraud : - Je pense à la première agression que j'ai subie de la part d'un agriculteur, dont les granulés pour animaux avaient été contaminés par des insecticides. Il était donc victime, mais il m'a crié : "J'appelle les flics ! Je vais vous donner un coup de boule si vous dégagez pas maintenant !" Sa femme l'a empêché de me frapper. Je pense aussi à ma rencontre avec la journaliste bretonne Morgan Large, ça a été très fort. Parfois, dans mon travail, j'avais l'impression d'être folle, de dramatiser, d'exagérer... Mais Morgan a validé ce que je disais et m'a apporté de nouveaux éléments. Elle m'a fait écouter des interviews qu'elle avait faites, elle avait 20 ans d'archives radio sur les questions écologiques en Bretagne, on écoutait, on analysait... Elle m'a révélé à quel point l'agroalimentaire avait infiltré le monde politique local. En fait, la situation était encore pire que ce que je croyais ! Ça m'a ouvert une clé de compréhension ; j'ai compris la fabrique du silence, l'omerta. Les dirigeants de l'agroalimentaire bretons se font élire pour empêcher tout contre-pouvoir ; en tant qu'élus, ils distribuent des subventions, y compris à des associations environnementales, qui vont ensuite avoir du mal à critiquer leurs entreprises.  

ASI : - Aviez-vous deviné que vous passeriez tant de temps sur ce sujet ?

Inès Léraud : - Non, franchement non. Je pensais que je passerais trois mois, quelque chose comme ça, dans cette maison des Côtes-d'Armor où je m'étais installée pour enquêter. C'était déjà énorme. J'ai repoussé mon départ et... j'y suis restée trois ans ! J'ai quitté la Bretagne, mais je compte m'y réinstaller d'ici un an, dans le même village.

Il n'y a pas de psys spécialisés pour les journalistes d'investigation qui subissent de la violence.


ASI : - Comment avez-vous surmonté les moments de découragement ? 

Inès Léraud : - J'ai eu beaucoup de moments de découragement et je crois que je les aurais mieux affrontés si j'avais eu... une pratique sportive plus intense ! Il faut rendre le mental plus fort, avoir des passions à côté. Et c'est important d'être suivi par un psy, j'ai commencé très tard... Il n'y a pas de psys spécialisés pour les journalistes d'investigation qui subissent de la violence ! Il y en a pour les policiers, ou les correspondants de guerre... J'ai fini par trouver un psy qui a un parcours engagé, qui a résisté dans son propre pays.

Le village du "Journal breton", la série documentaire décisive

France Culture, Les Pieds sur terre

ASI : - Est-il préférable d'être journaliste indépendant pour faire ce type d'enquêtes, et si oui, comment tenir financièrement ?

Inès Léraud : - C'est sans doute plus confortable de travailler dans une rédaction, avec un service juridique et des collègues qui peuvent t'épauler. C'est moins fragilisant . Mais l'indépendance te rend plus dissident, plus libre d'aller dans des endroits où ta rédaction serait frileuse d'aller. Et de toute façon, je ne veux plus vivre en ville (rires) ! Ce qui m'a permis de continuer en indépendante, c'est la parution de la BD Algues vertes. J'ai été invitée à en parler un peu partout et ça a déclenché des contrats, des opportunités. Là, par exemple, je prépare une BD sur l'histoire du remembrement dans plusieurs villages de France et notamment de Bretagne, et "Algues vertes"va être adapté au cinéma par Pierre Jolivet, avec une actrice qui joue mon rôle...

ASI : - Un sujet obsédant peut-il conduire à un enfermement ?

Inès Léraud : - Non ! Ça m'a ouverte. Ça m'a permis d'aller chercher dans des recoins qui n'avaient été explorés par personne. Je me sens habitée par une mission, j'ai l'impression de ne pas avoir de choix sur mon destin. C'est lourd ! Je serais peut-être plus heureuse en étant jardinière… 

ASI : - Avez-vous commis des erreurs, avez-vous des regrets ?

Inès Léraud : - Dans les premières années de mes investigations sur l'agroalimentaire, je ne faisais pas relire mes articles par les témoins qui me racontaient en leur nom les mauvaises pratiques sociales et environnementales des entreprises. Je le regrette. Maintenant, je le fais. Je leur dis "Je veux votre retour, je ne vous dis pas que j'en tiendrai nécessairement compte". Et du coup, je n'écris plus de bêtises, je ne fais plus de coquilles, et ces personnes, plutôt que de s'autocensurer en souhaitant modifier leurs citations, ajoutent des précisions qui souvent permettent à l'enquête d'aller encore plus loin  ! Si les témoins assument complètement ce qu'ils ont dit, alors l'impact de ton travail est plus important. Ils vont me recommander à d'autres, ils vont être fiers de leur parole, ça donne du sens à ce qu'ils ont vécu. Ils deviennent des partenaires pour approfondir la connaissance, l'analyse, la compréhension. On construit ensemble une expertise.


Je veux travailler sur le sujet de l'agroalimentaire breton toute ma vie. Jusqu'à la fin des mes jours ! 

ASI : - Voulez-vous continuer à travailler sur ce sujet, et pourquoi ?

Inès Léraud : - Je veux travailler sur le sujet de l'agroalimentaire breton toute ma vie. Jusqu'à la fin des mes jours !  Cette histoire de l'agriculture intensive bretonne, qui démarre à la fin de la Seconde guerre mondiale, n'a pas été écrite, et elle est longue à écrire. Il y a tant de fils à tirer. Par contre, je ne crois pas pouvoir espérer voir décroître les pratiques néfastes. Les accords économiques internationaux bloquent la situation.

ASI : - Comment ce travail au long cours vous a-t-il transformée ?

Inès Léraud : - Je me sens utile. Avant, je ne disais même pas que j'étais journaliste ! Maintenant je le dis, et ça résonne comme le plus beau des métiers. Le journalisme m'a permis de développer une pensée critique et transversale. Les témoins que j'ai interviewés sont devenus des partenaires. C'est une forme de lien aux autres qui est très fructueuse.


Source : https://www.arretsurimages.net/articles/une-journaliste-une-idee-fixe-6-ines-leraud-et-lagroalimentaire-breton?utm_source=gazette%2B-%2Babonn%C3%A9s&utm_campaign=dd26a67aaa-gazette_20210820&utm_medium=email&utm_term=0_bd520e065e-dd26a67aaa-195754853


mercredi 25 août 2021

Madeleine Riffaud, franc-tireuse de tous les combats

Madeleine Riffaud, 

franc-tireuse 

de tous les combats

 

Juliette Bénabent

Publié le 20/08/21

 

Dans une forêt du Vietnam, en 1965 : Madeleine Riffaud (avec des nattes) soutient le Vietcong.

©Collection Madeleine Riffaud

 


 RÉCIT – Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud a vécu mille vies, et survécu à toutes. Mais l’intrépide combattante a longtemps tu son passé, avant de livrer son témoignage. Nous l’avons rencontrée chez elle, à Paris. Chaleureuse, bavarde, gouailleuse…

 

Elle n’a jamais pensé vivre vieille, pourtant son existence entière semble un défi à la mort. Enfant, dans la Somme meurtrie par la Première Guerre mondiale, elle s’en sort par miracle quand une vieille bombe explose et tue deux de ses camarades, qui « récupéraient le cuivre pour acheter des bonbons ». Résistante, à l’été 1944, elle réchappe des geôles de la Gestapo, « par hasard, par chance et parce que des anges devaient veiller sur moi ». En 1945, elle survit à la violente dépression de la combattante sans combat. En 1962, à la folie meurtrière de l’OAS (Organisation de l’armée secrète), dans l’Algérie en feu. La fièvre typhoïde et la tuberculose n’auront pas non plus sa peau, ni, plus tard encore, les bombes américaines au Vietnam…

Survivre à tout, et raconter. C’est la double mission qui a traversé la vie de Madeleine Riffaud. Résistante, poète, reporter de guerre, elle eut pour amis Paul Éluard, Louis Aragon et Vercors, Lucie et Raymond Aubrac, Henri Alleg ou Maurice Audin. De Gaulle lui décerna la croix de guerre avec palme, Pablo Picasso dessina son portrait, Hô Chi Minh l’appelait « ma petite fille ».

La petite fille aura bientôt 97 ans, mais « ne me parlez pas de vieillesse, hein ! ? C’est l’excuse des médecins quand ils ne savent pas me soigner ». Sourcils perpétuellement froncés sur regard noir, immuable natte posée sur l’épaule gauche, elle est chaleureuse et bavarde, un peu autoritaire aussi, et surtout dotée d’une mémoire fascinante et d’un exceptionnel talent de conteuse.

“L’esprit de résistance.”

À peine une question esquissée, la voix démarre, grave et éraillée – « la tuberculose a foutu en l’air mes cordes vocales » –, et la mémoire cavale d’un lieu et d’une décennie à l’autre, dans un récit ardent, aux virages spatio-temporels plutôt serrés. De la campagne picarde où elle a grandi aux villages algériens, du cachot des SS aux souterrains vietcongs. De la table de Picasso (« chez lui, je mangeais du caviar ») à l’hôpital parisien où elle s’infiltra, en 1974, pour raconter le système de santé dans un ouvrage d’une troublante actualité 1.


Madeleine Riffaud et Picasso en 1958, à Vallauris. « Chez lui, je mangeais du caviar. »
 

©Collection Madeleine Riffaud

 

Pris de vertige, on se croit perdu, mais il suffit de se laisser porter : chaque digression, parfaitement maîtrisée, façonne un récit foisonnant de détails, stupéfiant de précision. Mimant les scènes depuis son canapé parisien, rapportant les dialogues au style direct, Madeleine Riffaud virevolte dans son passé. L’écouter, c’est plonger dans une vie qui en contient cent, et épouse le XXe siècle avec pour fil rouge ce qu’elle appelle « l’esprit de résistance ». « On l’a ou on ne l’a pas. Moi je l’ai, mais ça ne fait pas de moi une héroïne. »

Dans la Résistance, elle s’appelait Rainer. Elle y est entrée à 18 ans, grâce à son « amoureux » Marcel Gagliardi, étudiant communiste rencontré en 1941 au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet, en Isère. « Nous étions tubards [tuberculeux, ndlr] tous les deux, et lui il en est mort, en 1945. Il a attendu d’être sûr que je survivrais… » Elle choisit comme pseudo Rainer, comme Rilke : « Un prénom d’homme et de poète, et allemand. Je n’ai jamais détesté les Allemands. Seulement les nazis. »

“J’aimais bien faire de faux ordres de réquisition d’armes en vue de l’insurrection, signés Charles de Gaulle.”

À Paris, jeune fille aux longs cheveux noirs, toujours un bouquin sous le bras, elle suit des études de sage-femme – une couverture qui s’avérera utile. Agent de liaison, elle dépose colis et messages dans toute la ville, à pied ou à vélo, harangue les étudiants pour critiquer l’Occupation, vole des tickets de rationnement dans les mairies d’arrondissement. « J’étais une voleuse-née ! J’aimais bien aussi faire de faux ordres de réquisition d’armes en vue de l’insurrection, signés Charles de Gaulle. On les fabriquait, comme nos tracts, avec un jeu d’enfant aux lettres de plomb, Le Petit Imprimeur, qu’on trouvait chez les marchands de jouets. »



Le portrait qu’a fait Picasso de Madeleine Riffaud, en 1945, le jour de ses 21 ans.

©Collection Madeleine Riffaud


Très jeune, Rainer a appris de son père, vétéran de 14-18, à conduire une voiture et tirer au fusil. La guerre avance, et elle veut prendre les armes. C’est ainsi qu’elle va devenir la jeune femme dessinée par Picasso, fin 1944. Elle a vendu le portrait, abîmé, mais garde une copie au mur, près de la fenêtre. « Le visage est doux, sauf le regard. Ces yeux-là, ils reviennent de l’enfer. » Quand Madeleine s’appelait Rainer, l’enfer logeait au 11, rue des Saussaies, à Paris : un des sièges parisiens de la Gestapo. En juillet 1944, la lutte s’intensifie et les FTP (francs-tireurs et partisans) sont encouragés à agir au grand jour, pour mobiliser la population alors que le débarquement vient d’avoir lieu. Rainer perd un camarade, Martini, abattu par un Allemand qu’il avait épargné la veille. Un mois plus tôt, c’était le supplice d’Oradour-sur-Glane – dont les instituteurs, assassinés avec leurs élèves, étaient des amis des parents de Madeleine, instituteurs eux aussi.

“J’ai pensé : maintenant, il faut mourir dignement.” (lors de son arrestation par la Gestapo)

Rainer décide, seule, de suivre le mot d’ordre « chacun son Boche ». Le dimanche 23 juillet, elle part à bicyclette, munie d’un revolver dérobé à un garde du fort de Vincennes. Sur le pont de Solférino, elle met pied à terre et abat calmement de deux balles dans la tête un gradé allemand. Aussitôt arrêtée par un milicien, elle est livrée à la Gestapo. « J’ai pensé : maintenant, il faut mourir dignement. » Mais c’est un autre sort qui l’attend, durant près d’un mois, au gré d’allers et retours entre les geôles SS et celles de la police française. « Ils m’ont bien tabassée – il ne faut pas dire “torturée”, puisque j’ai gardé mes yeux, mes seins et mes doigts. » Nez cassé, colonne vertébrale en miettes, mâchoire brisée. Elle est privée de sommeil pendant des jours. « Aujourd’hui encore, je ne sais plus dormir sans pilules, mon cerveau a perdu le réflexe. Mais le pire, c’était la torture mentale. Les Français m’ont fait croire que c’était mon père qui hurlait à côté. Un agent m’a dit tout bas que c’était faux, je n’ai jamais pu le remercier. Je les ai vus s’acharner sur une femme enceinte à coups de pied dans le ventre. Après, j’ai fait naître son bébé mort. Pour me faire parler, les Allemands, eux, me faisaient assister à leur “jardin des supplices”. Je n’oublierai jamais cet adolescent, ils lui ont brisé les membres mais il me faisait “non” de la tête pour que je ne dise rien. Ni ce couple, atrocement mutilé l’un devant l’autre. Les SS criaient : “Regarde, regarde !” J’ai pensé : “Vous voulez que je regarde ? Je regarde. Et après, je raconterai.” C’est ce que j’ai fait toute ma vie. »

“Je ne sais pas comment, mais j’ai tenu.”

Le 5 août au matin, quelques minutes avant d’être fusillée, elle est extraite du groupe des condamnés : le propriétaire du revolver volé l’a reconnue. De nouveau dix jours de supplices, à Fresnes cette fois, puis elle est mise le 15 août dans le dernier train pour Ravensbrück. Sans avoir parlé. « Je me suis souvent demandé, plus tard, si j’avais craqué puis oublié… Mais non. Personne n’a été arrêté, aucune planque grillée après ma détention. Je ne sais pas comment, mais j’ai tenu. » Gare de Pantin, des codétenues la forcent presque à s’évader du train. « Une femme a décousu son ourlet pour me donner une image de sainte Thérèse de Lisieux. J’ai longtemps cherché cette femme, en vain. Mais l’image, je l’ai toujours, je la veux dans mon cercueil. »

La compagnie Saint-Just des FTP parisiens, avec laquelle Madeleine Riffaud a attaqué un train allemand.

©Collection Madeleine Riffaud


Rainer est enfin libérée lors d’un échange de prisonniers, dans la nuit du 18 au 19 août 1944 : « Ça tirait de partout, l’insurrection de Paris commençait ». Après une nuit de repos et une assiette de nouilles à la tomate (c’est toujours le plat qui la réconforte), elle rejoint la compagnie Saint-Just des FTP parisiens. Le 23, elle conduit l’arrestation d’un train allemand sous le pont de Belleville-Villette. « À quatre, on a fait 80 prisonniers. Le soir, on a mangé et bu les provisions du train, du chocolat, du whisky… D’un coup, je me suis souvenue que c’était mon anniversaire. J’avais vingt ans. »

“Paul Éluard m’a sauvé la vie.”

Après la Libération de Paris, le 25 août, à laquelle son groupe participe depuis les toits de la place de la République, c’est la chute. « Mes copains sont partis continuer le combat sur le front de l’est. J’étais une fille, j’étais mineure : on n’a pas voulu de moi. J’étais perdue et suicidaire. C’est Paul Éluard qui m’a sauvé la vie. » Elle le rencontre le 11 novembre 1944 après le défilé sur les Champs-Élysées, présentée par l’écrivain Claude Roy – qu’elle avait connu lors d’une conférence au sanatorium où elle se soignait en 1941, une vie plus tôt. « Éluard et sa femme, Nusch, m’ont adoptée. » Le poète, dont les vers Liberté étaient parachutés au-dessus des maquis, restera son ami jusqu’à sa mort, en 1952. Au début de 1945, il publie les poèmes de Madeleine Riffaud dans son Éternelle Revue, puis préface en 1945 son recueil Le Poing fermé. Pour dessiner son portrait, il lui présente Pablo Picasso.

“Les yeux bandés, le mouchoir bleu, le poing levé, le grand adieu.”

Car la jeune femme écrit, depuis ses 15 ans. Sur les paysages de son enfance – la Somme et ses cimetières militaires. Sur son grand-père adoré : « Il inventait des chansons, et créait des variétés de roses dans le jardin de notre école. » En prison, la veille de son exécution programmée, dans la marge d’un livre religieux donné par une geôlière : « Ceux-là, demain, qui me tueront/Ne les tuez pas à leur tour./Ce soir, mon cœur n’est plus qu’amour/Ce sera comme la chanson :/Les yeux bandés, le mouchoir bleu/Le poing levé, le grand adieu. »


Hô Chi Minh, président de la république démocratique du Vietnam, l’appelait « ma petite fille ».

©Collection Madeleine Riffaud


Pour continuer d’écrire en restant fidèle à « l’esprit de résistance » et à la promesse qu’elle s’est faite rue des Saussaies – « regarder et raconter » –, Madeleine Riffaud trouve sa voie : reporter de guerre. Son mariage avec le résistant Pierre Daix, en 1945, ne dure pas : « J’ai essayé la vie normale, le couple, la famille. Mais je ne pouvais pas. J’avais besoin de situations extrêmes, au milieu des combattants je me sentais guérie. » Elle entre à Ce soir, le journal d’Aragon, où elle se lie avec la journaliste Andrée Viollis, qui lui présente Hô Chi Minh. Puis ce sera La Vie ouvrière, L’Humanité. Elle tombe amoureuse du Vietnam, et y vit quelques mois en 1955 avec le poète Nguyen Dinh Thi, qui restera le grand amour de sa vie jusqu’à sa mort en 2003, et dont elle garde la photo près de sa cheminée. Elle écrit des articles fiévreux sur la jeune nation vietnamienne qui peine à sortir de sa guerre d’indépendance contre la France. « Mais Hô Chi Minh m’a dit que je devais partir, parce qu’on ne fait pas la révolution dans le pays des autres. » Elle reviendra au Vietnam, en 1964, pour s’infiltrer plusieurs mois parmi les rebelles vietcongs qui ferraillent contre les Américains : ses reportages écrits et audiovisuels seront diffusés dans le monde entier.


Avec le poète Nguyen Dinh Thi, au Vietnam. L’amour de sa vie, jusqu’à sa mort en 2003.

 

©Collection Madeleine Riffaud


“L’Algérie, la guerre la plus sale que j’aie vue.”

Entre-temps, elle aura découvert l’Algérie – « la guerre la plus sale que j’aie vue » – et dénoncé dès 1958 les tortures subies par les étudiants pro-FLN dans les caves du ministère de l’Intérieur, rue des Saussaies, là même où elle est passée. « J’étais une journaliste anticolonialiste. Je ne voulais pas que mon pays se conduise avec d’autres comme les nazis avec nous. Je n’avais pas combattu pour cela », dira-t-elle à France Culture en 1993.

À Bizerte, début des années 1960, auprès de jeunes Algériens réfugiés en Tunisie pendant la guerre.

©Collection Madeleine Riffaud


Condamnée à mort, encore, par l’OAS (« quel honneur ! »), qui résiste toujours à Oran en juin 1962, elle y part pourtant en reprenant son pseudo Rainer. Un camion se jette contre la voiture qu’elle occupe avec deux confrères. « Là aussi, j’ai pensé : il faut mourir correctement. » Elle s’en tire après quatre jours sans soins, traquée par l’OAS. Main écrasée, os disloqués, nerf optique endommagé : elle subira des mois d’hôpital et d’opérations, et porte encore les stigmates de cet attentat.

“Bon allez, il faut que je continue, sinon on n’en finit pas !”

« Mais je n’ai pas du tout envie de raconter mes bobos, tant qu’on a des forces il faut les donner. » Comme antidouleur, elle préfère la nicotine de ses petits havanes et la chaleur du whisky japonais. Elle ne voit plus, mais son appartement est toujours fleuri : hortensias séchés dans la cheminée, roses fraîches lui rappelant son grand-père et Paul Éluard. « Il me demandait toujours de lui en apporter une seule, pour la regarder vivre et faner. Bon allez, il faut que je continue, sinon on n’en finit pas ! »

Pendant cinquante ans, Madeleine Riffaud, comme tant d’autres, n’a rien dit de sa guerre. « On n’avait pas envie de propager toute cette boue, cette souffrance. » Et puis un jour de 1994 : « Mon ami [Raymond] Aubrac m’a dit : “Madeleine, veux-tu ouvrir ta gueule ? Pour qu’on n’oublie pas nos camarades tombés à 18 ans.” Je ne l’ai plus jamais refermée. » Des milliers d’élèves ont reçu sa visite, des documentaristes l’ont filmée, elle a pris la parole aux obsèques de Lucie Aubrac en 2007, comme elle le fera aux Buttes-Chaumont le 25 août prochain, pour commémorer l’arrestation du train allemand. Depuis trois ans, elle travaille avec Jean-David Morvan, scénariste de bande dessinée, pour un album en trois tomes 2 : « Il faut s’adresser aux jeunes, il paraît qu’ils aiment bien ça. » Au téléphone, des anonymes lui demandent de l’aide, une écoute bienveillante, des conseils. « Moi, ça m’aide d’aider les autres, sinon rester en vie n’aurait servi à rien. » À tous, elle dit que chacun doit inventer sa résistance. Que la seule cause perdue, c’est celle qu’on abandonne. Et brandit la devise du professeur Paul Langevin, physicien communiste incarcéré par la Gestapo (devise empruntée au romancier Marcel Prévost) : « “Il faut mourir jeune, le plus tard possible.” Je suis bien partie, non ? » •


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1 Les Linges de la nuit. Réédition Michel Lafon à paraître en août 2021, 288 p., 17,95 €.

2 Madeleine, résistante, tome 1, « La Rose dégoupillée », de D. Bertail, J.-D. Morvan et M. Riffaud, éd. Dupuis, à paraître le 20 août 2021, 136 p., 23,50 €.


Source : https://www.telerama.fr/debats-reportages/madeleine-riffaud-franc-tireuse-de-tous-les-combats-6945985.php?xtor=EPR-166


mardi 24 août 2021

Total, premier pollueur de France : l’enquête de Reporterre


Total, 

premier pollueur de France : 

l’enquête de Reporterre

 



Dans une enquête approfondie en cinq parties, Reporterre a décortiqué la stratégie Total, qui présentera, le 28 mai prochain, une résolution sur le climat à ses actionnaires. Stockage de CO2, maintien des énergies fossiles, projets climaticides, dividendes record... Zoom sur cette compagnie qui émet autant de CO2 que la France.

[1/5] Stockage de CO2 : les manœuvres de Total

 

Tour Total Michelet, à La Défense, à Puteaux.

Le groupe pétrolier réclame des quotas pour utiliser et enfouir du CO2 dans ses puits de pétrole et de gaz naturel. Une idée que la Commission européenne ne voit pas d’un très bon œil. L’exécutif européen doit présenter cet été son projet de réforme du marché du carbone.


[Total, le premier pollueur de France 1/5]  

Total présentera, le 28 mai prochain, une résolution sur le climat à ses actionnaires. Enquête sur la stratégie pas vraiment verte d’une compagnie qui émet autant de CO2 que toute la France.

• Volet 2 : Face à la fronde d’actionnaires, Total dégaine sa « stratégie verte »
• Volet 3 : Total se veut écolo… en misant sur les énergies fossiles
• Volet 4 : Les six projets les plus climaticides de Total
• Volet 5 : Total distribue des milliards aux actionnaires plutôt que de s’occuper du climat


Total tente de tirer profit de la réforme du marché du carbone européen pour poursuivre ses activités fossiles tout en se drapant de vert. Aller chercher du pétrole tout au fond des puits, c’est ce que cherchent à faire les compagnies pétrolières alors que les gisements classiques ont tendance à s’épuiser. Certaines parviennent même à obtenir de l’argent de l’État pour cela, comme aux États-Unis, ce qui peut sembler étonnant au regard de l’urgence climatique. La martingale consiste à utiliser un gaz à effet de serre, le dioxyde de carbone (CO2), pour cette opération. Le gaz injecté à haute pression permet en effet de déloger les huiles et le gaz naturel éventuellement coincés dans des recoins de puits, voire de modifier la consistance d’huiles trop visqueuses. Le CO2 peut aussi être simplement injecté dans un puits vide, dans l’espoir de l’éliminer durablement de l’atmosphère. C’est ce que Total cherche à obtenir au niveau européen, notamment au Royaume-Uni et en Norvège, en s’inspirant de l’exemple étasunien.

Aux États-Unis, les compagnies pétrolières qui ont recours à cette technique nommée enhanced oil recovery (EOR), ou « récupération améliorée du pétrole », sont récompensées. En application de l’article 45Q du Code des impôts étasunien, elles obtiennent un crédit d’impôt de 35 dollars par tonne de CO2 utilisée, durant douze ans. Le plus souvent, le dioxyde de carbone est injecté pour mieux récupérer les hydrocarbures. Dans ce cas, le gaz retourne directement dans l’atmosphère. Le bénéfice de cet article 45Q du Code des impôts est donc nul pour le climat, voire dangereux, puisqu’il augmente le volume d’énergies fossiles disponibles.

Le même article prévoit un crédit d’impôt de 50 dollars lorsque le CO2 reste stocké sous terre. Le stockage de CO2 fait sens en théorie, mais il n’existe aucune garantie à moyen terme qu’il reste bien sous terre et ne s’échappe pas.

L’administration de Joe Biden souhaite d’ailleurs revoir ce Code des impôts, qui accorde beaucoup d’avantages au secteur des énergies fossiles. Le nouveau président des États-Unis a engagé son pays à réduire ses émissions de CO2 de 50 à 52 % d’ici 2030 par rapport à 2005, une ambition incompatible avec un soutien manifeste aux compagnies pétrolières.

Développer le captage et stockage de CO2

Total a cependant déposé en janvier dernier une contribution auprès de la Commission européenne concernant la réforme du marché du carbone ; réforme qui fait partie du « paquet climat » attendu en juin pour formaliser le nouvel objectif européen adopté mi-avril, soit une réduction d’au moins 55 % d’émissions en 2030 par rapport à 1990. L’UE souhaite répercuter cette réduction sur les 11 000 sites industriels assujettis à des quotas d’émission, et intégrer de nouveaux secteurs à ce marché. L’entreprise pétrolière en a profité pour réclamer des quotas pour développer le captage et stockage de CO2. En principe, pas pour optimiser l’extraction d’hydrocarbures, mais pour enfouir du CO2 dans ses puits déjà épuisés.

Plus précisément, la compagnie française propose d’autoriser l’allocation de quotas ou de développer des certificats de « CO2 stocké » qui pourraient être vendus sur le marché du carbone européen. « C’est une très mauvaise idée, pour un tas de raisons », s’exclame Sam Van den Plas, directeur des politiques chez Carbon Market Watch.

À commencer par la crédibilité du marché du carbone. Après des années de fraudes en tout genre et d’offres excessives de quotas, le marché européen du carbone revient de loin. Mais sa dernière réforme a au moins réveillé le signal-prix, permettant de refléter dans le prix le coût pour l’environnement. La tonne de CO2 coûte actuellement 44 euros.

Raffinerie Total à Grandpuits, en Seine-et-Marne.

Si des quotas étaient utilisés pour aider les compagnies pétrolières, l’image déjà fragile du marché du carbone serait sérieusement écornée. Or « Total a bien l’intention d’utiliser ces quotas pour prolonger la durée de vie de ses opérations pétrolières, au lieu de passer à un avenir fondé sur l’énergie renouvelable », estime Sam Van den Plas. La société contribue à deux projets de captage et stockage au Royaume-Uni, et à un autre baptisé Northern Lights, en Norvège.

Dans le même document déposé auprès de l’UE, la major française demande de faciliter le transport de CO2 par tous les modes de transport (bateaux ou voies terrestres), plutôt que par gazoduc. Ce qui lui permettrait de récupérer du CO2 plus facilement auprès de sites générant de fortes émissions (cimenteries ou aciéries).

À la direction générale de l’action pour le climat (DG Clima) de la Commission européenne, la proposition de Total fait bondir les fonctionnaires. « Le marché du carbone vise à contraindre les entreprises à réduire leurs émissions, pas à leur donner de l’argent pour polluer plus ! » s’énerve l’un deux.

Station Total à porte de Montreuil, à Paris.

7,5 milliards de tonnes de CO2 sous terre en 2050

En plus d’obtenir des fonds, les quotas de CO2 donneraient à Total un argument de vente à la pompe à essence : celui d’un pétrole neutre en carbone ou à émissions négatives. C’est ce que des experts de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Christophe McGlade et Glenn Sondak, traduisent par « mettre du pétrole à émissions négatives sur le marché ». Une notion largement biaisée. D’une part, le stockage de CO2 n’est pas assuré à long terme. Et d’autre part, le CO2 enfoui proviendrait d’activités industrielles, qui ont elles-mêmes besoin de réduire les émissions de leur béton, leur acier et autres produits chimiques. D’où un risque de double comptage des tonnes effectivement enfouies.

Le développement du captage et du stockage de CO2, dont nombre de projets ont tourné court ces dernières années comme celui de Total à Lacq, en Nouvelle-Aquitaine, en 2010, en raison d’un coût démesuré et d’une facture énergétique salée, est pourtant un projet auquel les pétroliers s’accrochent. Il leur permettrait de rallonger la durée de vie d’actifs pétroliers et gaziers menacés par la transition énergétique. Dans son scénario « Rupture 2050 », Total mise ainsi sur 7,5 milliards de tonnes de CO2 enfouis sous terre en 2050 — contre seulement une poignée de millions de tonnes aujourd’hui, dont 1,5 million de tonnes pour Northern Lights.

Et assure à Reporterre le bien-fondé de son lobbying. « Des incitations temporaires à la construction de capacités de stockage permettraient un développement plus rapide et serviraient d’accélérateur aux investissements physiques nécessaires » pour le captage et stockage de CO2, insiste un porte-parole. Total estime que le captage « est en particulier utile pour les besoins des cimentiers ou des sidérurgistes, mais aussi pour permettre des émissions négatives, comme par exemple pour capter et stocker le CO2 émis par les incinérateurs de déchets, les centrales biomasse ou encore le captage de CO2 dans l’atmosphère ».

La Commission européenne répondra-t-elle positivement aux suggestions du premier groupe pétrolier européen ? « Il est trop tôt pour spéculer sur le contenu exact de la proposition de loi », assure une porte-parole de l’institution. À l’automne dernier, le débat était pourtant déjà tranché dans l’esprit du directeur général de la DG Climat, Raffaele Mauro Petriccione. « Des quotas pour le stockage de CO2 ? Pas question ! » avait-il assuré lors d’un débat organisé en ligne le 18 novembre par Politico. La proposition de loi fait partie d’un « paquet » de lois destinées à adapter l’UE au nouvel objectif climat de réduction de 55 % des émissions.

Des certificats d’élimination de CO2 en lots de consolation ?

Ce qui est sûr, c’est que l’exécutif européen réfléchit bien à une autre demande de plusieurs groupes pétroliers, dont Total : les carbon removal certificates, ou « certificats d’élimination du CO2 ». Également réclamés par les pays disposant de forêts ou d’un secteur agricole important, ils représenteraient le CO2 absorbé par la nature lors d’actions dédiées (nature-based solutions), telles que l’afforestation (la plantation d’arbres dans des régions non boisées) ou la préservation des forêts. Mais le dossier s’annonce délicat en raison des spécificités du végétal.

Autant un quota de CO2 représente réellement une tonne dudit gaz, en raison d’audits désormais sérieux, autant ces certificats présentent de faibles garanties. En effet, le CO2 absorbé par les arbres dépend d’une série de facteurs, dont la température, l’humidité, la qualité des sols, qui compliquent son évaluation pour une même essence. Ces certificats de seconde zone devraient donc avoir un prix inférieur. Ils représentent néanmoins un pari essentiel pour Total, qui estime que les solutions fondées sur la nature engloutiront 8 gigatonnes de CO2 en 2050. Soit deux fois plus que ce qu’anticipe le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sur le réchauffement planétaire de 1,5 °C.

 

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Précisions

Source : Aline Robert et Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : Tour Total Michelet, à La Défense, à Puteaux. © Mathieu Génon/Reporterre
. Raffinerie Total, à Grandpuits, en Seine-et-Marne. © Mathieu Génon/Reporterre


Source : https://reporterre.net/Stockage-de-CO2-les-manoeuvres-de-Total

lundi 23 août 2021

Barbara Stiegler : « Les autorités détournent les questions sanitaires pour instaurer une société de contrôle »

Barbara Stiegler : 

« Les autorités détournent 

les questions sanitaires 

pour instaurer 

une société de contrôle »

 
 
31 juillet 2021

 

« Société de contrôle », démocratie « suspendue »... Pour la philosophe Barbara Stiegler, les décisions du gouvernement contre le Covid-19 nous plongent dans une « impasse politique et sanitaire » inquiétante. Et elle interroge la façon dont est menée la politique de vaccination.

Barbara Stiegler est professeure de philosophie politique à l’université de Bordeaux. En janvier 2021, elle a écrit le tract De la démocratie en pandémie aux éditions Gallimard, vendu à plus de 80 000 exemplaires.

Barbara Stiegler. © Gallimard

 Reporterre — Comment vivez-vous la période actuelle ?

Barbara Stiegler — Difficilement. J’ai le sentiment que l’on s’enferre dans une impasse politique et sanitaire. Les décisions prises par le gouvernement depuis le 16 mars 2020 construisent un pays fracturé où l’on oppose deux camps, celui du bien et celui du mal. On construit un affrontement entre vaccinés et antivax, créant un état de sidération dans la société qui empêche de penser et d’appréhender les questions avec nuance et précision. Toute position critique vous condamne à une dissidence invivable. À un an de l’élection présidentielle, c’est extrêmement inquiétant. En renvoyant toute forme de contestation à l’extrême droite, tous les ingrédients d’une crise politique majeure sont là.

Et je ne vois pas de porte de sortie. Depuis le début de l’épidémie, le gouvernement n’a cessé de brandir des solutions miracles : le confinement d’abord, le couvre-feu, les nouveaux vaccins et maintenant le passe sanitaire. Mais cela ne fonctionne pas comme ça. En santé publique, il faut une stratégie diversifiée, une panoplie d’outils ciblés, de l’accompagnement, de la précision. Là, au contraire, les dispositifs mis en place sont extrêmement brutaux et simplistes.



En quel sens ?

Le passe sanitaire en est l’illustration. Le caractère « sanitaire » du dispositif n’est nullement démontré. Pour que la vaccination soit réellement efficace, il faudrait cibler en priorité les personnes à risque, les personnes âgées, celles et ceux qui vivent avec des facteurs de comorbidité aggravants et qui sont éloignés du système de santé. Il faudrait recueillir leur consentement éclairé, les suivre, les accompagner. Ce qui implique un ensemble d’actes de soin et non des mesures de police. Et qui suppose donc le déploiement massif de personnels de santé, eux-mêmes formés et informés des risques et des bénéfices du vaccin.

Mais le gouvernement préfère [utiliser la menace. Au lieu de cibler les populations à risque, il exerce sur l’ensemble des Français un véritable chantage. Si la menace au code QR fonctionne pour les populations les mieux insérées socialement, elle est globalement inopérante pour les publics précaires et fragiles. Le gouvernement laisse les citoyens livrés à eux-mêmes, seuls devant leurs applications numériques.

Le passe sanitaire. © E.B/Reporterre

Pourquoi le gouvernement a-t-il fait ce choix ?

Parce que, outre l’ivresse que procure l’excès de pouvoir, il refuse de revenir sur sa doctrine néolibérale. Depuis le début du quinquennat, le gouvernement démantèle les services publics et mène des politiques d’austérité qui affaiblissent l’hôpital, les services sociaux, le système éducatif. Au lieu de reconnaître ses torts et ses responsabilités, il transforme les victimes de sa propre politique — à savoir les citoyens — en coupables. Il les rend responsables de la situation présente. Il pointe leur prétendu « relâchement », insiste sur leur ignorance, leur irrationalité ou leur penchant sectaire. Depuis un an et demi, son état d’esprit n’a pas changé. Il privilégie toujours la répression, le contrôle et la mise au pas de la population. Il n’hésite pas non plus à manipuler les chiffres et à diffuser des informations fausses ou tronquées.


Lesquelles par exemple ?

Quand vous vous faites vacciner, ce qui a été mon cas, vous devez signer un formulaire de consentement. Mais c’est un consentement extorqué et pas réellement éclairé. Le formulaire ne donne pas toutes les informations, il n’évoque que des effets secondaires tout à fait bénins — des douleurs au point d’injection, des petites migraines — mais par exemple, il ne fait pas mention des risques de complications cardiaques pour les jeunes. Ça n’a pourtant rien d’anodin, les myocardites peuvent conduire à des hospitalisations et des réanimations [1]. Une politique sérieuse de santé publique impliquerait que l’on ait une discussion contradictoire et documentée sur la question de savoir s’il faut vacciner les jeunes et les mineurs [2]. La réponse n’est absolument pas certaine. Le bénéfice-risque leur est défavorable et le bénéfice collectif n’est pas avéré : il consiste uniquement en un pari sur l’immunité collective et sur l’extinction supposée des nouveaux variants.

« Promettre aux plus jeunes que nous reviendrons à une vie normale après leur vaccination est au mieux une illusion, au pire un mensonge », dit Barbara Stiegler. MaxPixel/CC0 1.0









Il faut arrêter de présenter ces deux doses de vaccin Pfizer comme une sorte de panacée. Croire que la vaccination massive de toute la population va bloquer les variants est un pari hasardeux. Les variants vont probablement continuer à entrer par les frontières, car nous ne vivons pas dans un bunker ni sur une île. Il n’est pas impossible non plus que les variants contournent la vaccination et que l’on assiste à un échappement immunitaire. Promettre aux plus jeunes que nous reviendrons à une vie normale après leur vaccination est au mieux une illusion, au pire un mensonge. Même Jean-François Delfraissy [le président du conseil scientifique] et le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) le reconnaissent [3].



Que faudrait-il faire alors ?

Nous devons protéger en priorité les populations à risque par la vaccination et l’information. Il faut multiplier les soins précoces. Dans mon tract De la démocratie en pandémie, je rappelle que la situation que nous vivons n’est pas simplement une épidémie à diffusion mondiale, mais une « syndémie », pour reprendre l’expression de Richard Horton, le rédacteur en chef de la revue internationale de médecine The Lancet.

Le Covid-19 ne nous menace pas tous à égalité. C’est une maladie létale et dangereuse pour des publics déjà fragilisés. Elle vient révéler le tableau sanitaire négatif des pays occidentaux, avec leur population vieillissante et souffrant de polypathologies chroniques. En creux, le Covid-19 pose une question sociale et écologique. Dans les pays industrialisés, plus les inégalités augmentent, plus les maladies chroniques explosent et plus le Covid-19 flambe. Notre mode de vie est aussi, en partie, responsable de la situation actuelle avec la sédentarité, l’alimentation industrielle, le stress, l’augmentation de l’obésité et des cancers, etc.

Manifestation le 14 février à Paris pour demander une hausse des salaires et des effectifs dans le milieu hospitalier. © Mathieu Génon/Reporterre

Appelez-vous à manifester contre le passe sanitaire ?

Oui, et j’ai moi-même manifesté la semaine dernière [à Marseille, le samedi 24 juillet]. L’argument selon lequel il n’est pas question d’aller manifester aux côtés d’électeurs d’extrême droite est ici de mauvaise foi. Il n’est jamais évoqué quand il s’agit de manifester contre un attentat terroriste ou pour soutenir la police. Récemment, des membres du Parti socialiste (PS), d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) et du Parti communiste (PCF) ont marché aux côtés du syndicat de police Alliance et à côté du Rassemblement national (RN), et cela ne leur a posé visiblement aucun problème.

« Nous vivons un point de bascule. »

Je trouve étonnant que cet argument soit évoqué maintenant, et pas dans les autres situations. Devant de telles remises en cause de nos libertés, la gauche et la société civile devraient se mobiliser dans la rue pour ne pas laisser l’extrême droite ramasser la mise. Le mouvement naissant est éruptif, spontané, hétéroclite. Il y avait toutes sortes de gens dans la manifestation à laquelle j’ai participé, une réelle diversité, un mélange de générations et de classes sociales. J’ai croisé des soignants, des professeurs, des restaurateurs, des artisans, etc. Il me paraît fondamental de les soutenir. Ce mouvement est un signe de santé démocratique dont je me réjouis.

Des soignantes à la manifestation contre le passe sanitaire à Paris, le 24 juillet 2021. © Tiphaine Blot/Reporterre

 

Dans quel monde nous plongent la pandémie et ce passe sanitaire ?

Nous sommes désormais dans un régime où un seul homme peut décréter de manière arbitraire les détails les plus infimes et les plus intimes de nos vies. Nous vivons un point de bascule. Depuis un an et demi, une partie des classes supérieures semble avoir renoncé au modèle démocratique. Nos dirigeants sont fascinés par le modèle chinois et son approche technosécuritaire où tout est numérisé et où les autorités distribuent des permis de citoyenneté. C’est exactement l’esprit de ce passe prétendument « sanitaire ». Un nouveau mode de gouvernement est ici testé. Les autorités détournent les questions sanitaires pour instaurer une société de contrôle extrêmement invasive dans laquelle la démocratie est suspendue à l’aide des outils numériques et d’un discours permanent sur l’urgence.

Il faut bien comprendre que le Covid-19 n’est qu’une répétition générale. Ce n’est qu’un épisode parmi d’autres de la crise écologique. Des événements similaires risquent de se reproduire à l’avenir, avec la dégradation des écosystèmes et le réchauffement climatique. Il faut donc dès maintenant les anticiper, réfléchir à la manière dont nous souhaitons les surmonter, démocratiquement et non sur un mode autoritaire. Je suis très étonnée de voir qu’Europe Écologie-Les Verts ne s’empare pas réellement du sujet. Ils devraient se positionner beaucoup plus clairement contre le passe sanitaire. La gauche et les écologistes doivent se réveiller. Il est temps que les partis qui se disent progressistes rejoignent le front de la contestation, au Parlement comme dans la rue.

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C’est maintenant que tout se joue…

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  • celui de l’indépendance éditoriale, ne laissant aucune prise aux influences de pouvoirs. Reporterre est géré par une association d’intérêt général, à but non lucratif. Nous pensons qu’un média doit informer, et non être un outil d’influence de l’opinion au profit d’intérêts particuliers.
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Notes

[1] L’Agence nationale de sécurité du médicament a indiqué la possibilité de très rares cas de myocardites

[2] La communauté pédiatrique a pris position en faveur de la vaccination des jeunes, même si certains spécialistes estiment que ce n’est pas la priorité.

[3] Avis du 9 juin 2021 du CCNE : « Les adolescents, comme l’ensemble de la population, risquent d’être à nouveau confinés alors même qu’ils seront vaccinés. […] Le risque encouru ici est majeur : si les adolescents recourent à la vaccination avec la certitude qu’elle leur permettra un retour à la vie normale et que cette motivation finit par être déçue dans les faits, c’est leur confiance dans les institutions qui risque d’être ébranlée à long terme. »

Précisions

• MISE À JOUR — 3 août 2021 — Ajout de la précision sur les myocardites et la vaccination des jeunes.

 

Source : https://reporterre.net/Barbara-Stiegler-Les-autorites-detournent-les-questions-sanitaires-pour-instaurer-une?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne