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jeudi 24 décembre 2020

Les JO 2024 à Paris, une catastrophe écologique en Seine-Saint-Denis

Les JO 2024 à Paris, 

une catastrophe écologique 

en Seine-Saint-Denis

 

 12 décembre 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

 


 Les Jeux olympiques 2024 inquiètent les habitants de Seine-Saint-Denis. Des collectifs dénoncent une accélération des projets de destruction, de pollution, d’expulsion et de spéculation. Ils se mobiliseront dimanche 13 décembre. Reporterre passe au crible trois projets d’aménagement particulièrement décriés.

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  • Reportage à Saint-Denis, Dugny et Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

« Les JO pour Paris, les dégâts pour la Seine-Saint-Denis » : dans le 93, la colère gronde contre les Jeux olympiques 2024, jugés insoutenables sur le plan écologique. Mardi 17 novembre, près de trente collectifs et cent cinquante personnes ont organisé un Toxic Tour pour dénoncer « l’héritage local empoisonné » que va laisser la compétition. « L’organisation des JO a été accompagnée d’un assouplissement des règles d’urbanisme, explique à Reporterre l’architecte Ivan Fouquet. Ces dérogations ouvrent la voie à des projets d’aménagement d’envergure. C’est une aubaine pour l’accélération du Grand Paris. »

 

Mardi 17 novembre, près de trente collectifs et cent cinquante personnes ont organisé un Toxic Tour pour dénoncer « l’héritage local empoisonné » que va laisser la compétition. 

 

« Ces investissements gigantesques, dont se vantent les promoteurs des JO, cachent une longue liste de destructions, de pollutions, d’expulsions et de spéculation », expliquent les collectifs, qui regrettent aussi « l’absence totale de démocratie dans les processus de transformation urbaine ». Ils se mobiliseront de nouveau dimanche 13 décembre, à l’Aire des vents, à Dugny, un espace vert menacé par la construction du Village des médias.

À trois ans et demi des Jeux olympiques, Reporterre vous emmène à Dugny, mais aussi à Saint-Denis et à Aubervilliers, où trois projets d’aménagement sont accélérés par la grande messe du sport.

 


 

L’Aire des vents, à Dugny, balafrée pour accueillir des journalistes ?

 

Isayann, Kylian, Elvis et Brayan : « Dites bien qu’il ne faut pas couper nos arbres »

En cette journée de décembre, des risées de vent glacé soufflent sur les chemins bitumés de l’Aire des vents du parc Georges-Valbon, à Dugny. Les cèdres dansent au rythme des bourrasques, que de rares promeneurs et joggeurs bravent pour s’aérer. « Ce petit parc, nous y tenons », expliquent Isayann, Kylian, Elvis et Brayan, rencontrés devant le portillon de l’entrée. Les quatre adolescents dugnysiens, qui vivent dans les immeubles voisins, fréquentent les allées de l’Aire des vents depuis leur plus tendre enfance. « C’est pour nous l’endroit le plus proche pour nous retrouver et nous détendre, pour pique-niquer en famille, pour voir autre chose que du bitume. Mais on a entendu qu’ils voulaient le détruire… Si vous pouvez faire passer un message, s’il vous plaît, dites bien qu’il ne faut pas couper nos arbres. »

Bientôt, en effet, la quiétude de ce site, qui accueille chaque année la Fête de l’Humanité, sera brisée par les mugissements des bulldozers. L’Aire des vents va accueillir le village des médias des Jeux olympiques 2024. 6,5 hectares d’espaces verts seront artificialisés par la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo), qui a prévu de bâtir 700 logements pour répondre aux besoins des journalistes et des techniciens. L’installation se muerait ensuite en un écoquartier, avec la construction de 600 logements supplémentaires. Un « héritage des Jeux », selon la Solideo, qui promet aussi de compenser les terres bétonnées en « renaturant » des terres des Essences, une friche de treize hectares qui accueillera des épreuves de tirs des JO 2024.

Les opposants au projet s’inquiètent de ce futur héritage. « À qui profiteront ces logements ? Certainement pas aux Dugnysiens, puisque ce seront près de 80 % d’accession à la propriété et 20 % de logements sociaux haut de gamme ! Or ici, la majorité de la population a peu de moyens », s’insurge France Boulay, membre du Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE). Cet ancien conseiller municipal dugnysien ne voit pas non plus comment la ville de 10.000 habitants pourra absorber une augmentation d’environ « 40 % de sa population », étant donné que « 21 % de la population est au chômage et que la circulation routière est saturée ».

Et puis, « c’est une ineptie de construire dans un parc public, d’autant que nous sommes sur un corridor écologique, à quelques mètres d’une zone Natura 2000 », prosteste Valérie, membre du collectif Notre parc n’est pas à vendre. Les opposants à l’urbanisation du parc Georges-Valbon pensaient pourtant avoir fait le plus dur en 2015. La mobilisation citoyenne avait alors empêché le projet Central Park, qui voulait ériger 24.000 logements en amputant soixante-dix hectares de végétation.

« Le logiciel des élus et des promoteurs n’a malheureusement pas changé depuis, et les Jeux olympiques leur permettent de remettre leurs projets d’urbanisation sur la table, regrette Valérie. Pourtant, à deux pas de l’Aire des vents, il y a tout juste cinq ans, les États du monde entier ont adopté l’accord de Paris. » « Où sont passées les grandes promesses sur le climat ? Comment peut-on encore considérer les parcs publics comme des réserves foncières comme les autres ? », soupire-t-elle. Dans l’Aire des vents, de plus en plus de barrières sont installées, et des entrées sont fermées. Les promesses de vente d’une partie du parc à des investisseurs et promoteurs privés pourraient être signées dès le 17 décembre 2020. Les travaux pourraient commencer dès 2021. « Le rouleau compresseur est de plus en plus proche, mais nous n’abandonnerons pas », prévient la militante.

Les Jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers, détruits pour un solarium minéral et un espace de fitness ?

 

Depuis huit ans, Hocine s’occupe de sa parcelle au milieu des jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers

 

Depuis huit ans, Hocine bichonne son lopin de terre. Sur sa parcelle de 400 m2, au milieu des Jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers, le septuagénaire a bêché la terre, construit une cabane de ses mains, planté des fruits, des légumes et cinq arbres. « Trois figuiers et deux pruniers », précise le retraité. Ce jardin, c’est son « oxygène », son « coin de paradis », son « secret pour garder la santé », dit cet ancien commerçant, bonnet sur la tête. Tous les jours, il côtoie des chats, des lapins de garenne, des hérissons, des écureuils roux, des perruches et des renards. « Ce sont des voisins et des amis », sourit Hocine.

« C’est une chance inouïe dans le 93, où il y a trop de béton », souffle-t-il. En arrière-plan s’élèvent les immeubles de la cité des Courtillères. « À Aubervilliers, il n’y a que 1,3 m2 d’espace vert par habitant, contre dix recommandés par le schéma directeur de la région Île-de-France (Sdrif), observe Ziad Maalouf, propriétaire d’une parcelle voisine et qui débute en permaculture. C’est dire combien ces jardins, qui sont nés en 1935, sont précieux. »

Pourtant, depuis cet été, Hocine, Ziad et les autres jardiniers se font du souci. Sur les 26.000 hectares des Jardins des vertus, 10.000 m2 sont menacés de destruction par le projet de piscine d’entraînement olympique, une future gare du Grand Paris Express et des programmes immobiliers. « La mairie précédente nous avait assuré que les travaux de la piscine n’empiéteraient pas sur les jardins, raconte Ziad, membre du collectif de défense des Jardins des vertus. Quand Grand Paris Aménagement nous a montré le projet retenu, en juillet, nous sommes tombés des nues. »

« L’urbanisation des jardins a été permise par le nouveau PLUi de Plaine Commune, publié le 25 février 2020, et qui est truffé de contradictions sur l’avenir des jardins », dénonce Ivan Fouquet, architecte. Les cartes du règlement graphique et de l’orientation d’aménagement et de programmation (OAP) ouvrent les jardins à l’urbanisation, alors que l’OAP précise aussi que « les jardins (…) du fort d’Aubervilliers sont à préserver ».

« En soi, le projet de piscine n’est pas le problème, observe Ivan Fouquet. Elle pourrait tenir hors des jardins, à l’emplacement du parking existant. Mais c’est une extension de son programme qui vient détruire inutilement les jardins ouvriers. » Cette extension comprend un solarium minéral et végétal de 2.000 m², « un espace de fitness et de cardio-training ainsi qu’un village finlandais comportant saunas et hammams ». « Quelle est l’utilité de ces équipements dans une ville où le taux de pauvreté est de 44 % ? », interroge Ziad. « Le plus drôle, poursuit-il, est que Nicolas Chabanne, l’architecte responsable du projet, revendique une construction “écoresponsable”. Mais à quoi bon utiliser des procédés écoresponsables si c’est pour bétonner des terres maraîchères ? »

Grand Paris Aménagement a proposé aux jardiniers de compenser les surfaces de jardins détruites en remettant en culture des parcelles en friche et en détruisant une surface boisée de 11.536 m2 pour créer de nouveaux jardins. « La vie ne se compense pas, surtout dans un contexte d’urgence climatique. Quand on abat des centaines d’arbres, ce n’est pas de la compensation, c’est de la destruction », s’emporte Ziad. Les travaux de terrassement doivent démarrer début mars 2021 et balayer dix-neuf des quatre-vingt cinq parcelles. La livraison du centre aquatique est prévue pour l’été 2023. Les travaux de la future gare de la ligne 15 du Grand Paris Express, prévue pour 2030, devraient engloutir quinze autres parcelles. « Nous demandons la révision de ces projets, qui ne sont, en l’état, qu’un cheval de Troie pour artificialiser ces jardins et construire des hôtels, des bureaux et des logements », dit Ivan Fouquet.

Les élèves du groupe scolaire Pleyel-Anatole France, asphyxiés pour que les sportifs puissent arriver à l’heure au Stade de France ?

 

Les enfants scolarisés au sein du groupe scolaire Pleyel Anatole France sont mis en danger par la construction d’un échangeur

 

Il est 16 h 30, et les élèves du groupe scolaire Pleyel-Anatole France, à Saint-Denis, gambadent vers la sortie. Des sourires se dessinent sur leurs bouilles quand ils reconnaissent leurs proches, qui les soulagent du poids de leurs cartables. Un peu en retrait, Hamid Ouïdir, dont les deux enfants sont scolarisés dans l’établissement, se fait du mouron : « Ici, sept cents élèves de maternelle et de primaire passent neuf ans de leur vie, de trois à douze ans. Pourtant, c’est l’endroit qui a été choisi pour installer des bretelles autoroutières », glisse-t-il, amer.

En octobre 2020, la justice administrative a en effet validé la construction d’un échangeur à proximité du groupe scolaire, pour desservir le futur « Village des athlètes », qui concourront lors des Jeux olympiques 2024. Les sportifs pourront ainsi arriver à l’heure au Stade de France ou au futur stade aquatique olympique. Mais à quel prix ? « Le quartier est déjà pollué et envahi de voitures, mais, comme si ça ne suffisait pas, deux nouvelles bretelles d’insertion et de sortie de l’A86 vont être construites », explique Hamid Ouïdir, membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves du 93 (FCPE 93). Ces deux axes s’ajouteront aux deux bretelles déjà existantes à proximité de Carrefour Pleyel, et une troisième doit être transformée en voie à double sens. « Le groupe scolaire va être pris en étau », alerte le parent d’élève.

En mai, la cour administrative d’appel de Paris avait suspendu la déclaration d’intérêt général des travaux de l’échangeur, en raison de leurs « conséquences sanitaires négatives » et de leur « impact au niveau de la dégradation de la qualité de l’air ». Mais la même instance, cinq mois plus tard, a considéré que dans l’ensemble, le projet allait améliorer la qualité de l’air, même si elle reconnaît que certains sites, dont le groupe scolaire Pleyel-Anatole France, sont concernés par une aggravation. Elle a aussi considéré que le projet relevait bien de l’intérêt général en raison de ses « avantages socio-économiques ».

Pourquoi un tel revirement ? Parce que, comme l’a analysé Jade Lindgaard dans Mediapart, ce projet d’échangeur de l’autoroute A86 va permettre la fermeture des bretelles d’accès à l’autoroute A1, au niveau de la porte de Paris. La disparition de ces bretelles va ouvrir la voie aux investisseurs publics et privés, qui vont pouvoir construire un nouveau quartier de bureaux et de logements. C’est en étudiant l’ensemble de ces projets que la justice estime que la dégradation de l’air sera « globalement » moindre et ses « avantages socio-économiques » d’intérêt général.

Pour Hamid Ouïdir, les enfants du groupe scolaire Pleyel-Anatole France sont victimes « d’une discrimination environnementale », à l’heure « où Paris fait l’inverse et réduit la circulation aux abords de ses écoles ». Selon le rapport de l’Unicef Pour chaque enfant, un air pur, les enfants sont les premières victimes de la pollution, « en raison notamment de l’immaturité de leurs organismes et de la fréquence à laquelle ils respirent (une fois et demie plus élevée que celles des adultes) ». Ainsi, « un grand nombre de pathologies qui prennent racine dès l’enfance et même dès le stade fœtal (asthme, allergies, eczéma, syndromes dépressifs, diabètes, obésité…) sont directement liées à la pollution de l’air ».

« Soyons clairs : avec ce projet, on dit clairement aux enfants de Saint-Denis que leur vie est moins importante que les JO 2024 ou les intérêts des investisseurs », s’indigne Hamid Ouïdir. « Pour protéger leurs enfants, des parents parlent déjà de les changer d’école, vers le privé, voire de déménager », regrette le parent d’élève, qui ne veut pas se résoudre à faire pareil : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’on va paupériser cette école. Que les familles les plus pauvres, celles qui ne pourront pas faire autrement, vont être obligées d’emmener leurs enfants tous les matins dans une école en sachant que l’environnement dans lequel ils vont étudier va les rendre malades ? » Pour obtenir une évolution du projet, l’association de riverains Vivre à Pleyel et l’association de parent d’élève ont décidé de se pourvoir en cassation.

 

Hamid Ouïdir : « Avec ce projet, on dit clairement aux enfants de Saint-Denis que leur vie est moins importante que les JO 2024 ou les intérêts des investisseurs »

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Lire aussi : JO 2024 : la colère des habitants de Saint-Denis, oubliés des projets de renouveau urbain


Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
. chapô : Ziad Maalouf, propriétaire d’une parcelle des Jardins ouvriers des vertus et qui débute en permaculture.
. carte : © Gaëlle Sutton/Reporterre

 

Source : https://reporterre.net/Les-JO-2024-a-Paris-une-catastrophe-ecologique-en-Seine-Saint-Denis?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

mercredi 23 décembre 2020

Territoires zéro chômeur : quand les profils cabossés retrouvent une vie « normale »

 

Territoires zéro chômeur : 

quand les profils cabossés 

retrouvent une vie « normale »

 

 17 octobre 2020 / Moran Kerinec (Reporterre)

 


Le Sénat a validé ces jours-ci l’extension de l’expérimentation des « territoires zéro chômeur de longue durée ». À Thiers, les participants à ce programme retrouvent l’emploi au travers d’actions solidaires, d’économie circulaire et d’activités liées à la transition écologique.

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  • Thiers (Puy-de-Dôme), reportage

C’est dans un préfabriqué d’apparence banale que se déroule une expérience sociale. À l’intérieur, Suzanne s’applique sur sa machine à coudre. Sous ses doigts, le pied presseur suture des couches réutilisables. Seul un mur la sépare du hangar où Mustapha, isolé au cœur d’une forêt de meubles, applique sa ponceuse sur le fil d’une commode fatiguée. Par l’ouverture d’une porte de garage, on devine le dos de Gaëtan, qui ausculte puis opère le moteur de l’utilitaire stationné dans son garage solidaire. Trois métiers sans lien apparent, réunis entre les murs d’Actypoles, en bordure de Thiers, petite commune du Puy-de-Dôme. Étrange laboratoire où s’expérimente un projet de société. Celui des « territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD), engagé en 2016 dans treize communes de France.

Le pari des TZCLD ? Identifier sur un territoire les personnes privées durablement d’emploi (PPDE), et les besoins non remplis par les collectivités locales et les entreprises privées. Aux premiers sont proposés un emploi en CDI, rémunéré au Smic [10,15 € brut l’heure au 1er janvier 2020], sans sélection préalable. Ils sont employés dans une entreprise à but d’emploi (EBE), qui définit et adapte les services qu’elle propose en fonction des besoins à combler sur le territoire, des projets de ses employés, tout en respectant la non-concurrence face aux entreprises existantes. Un jeu d’équilibriste complexe, subventionné par l’État à hauteur de 18.000 euros annuels par emploi, par les départements au prorata des allocations économisées, et par le chiffre d’affaires des EBE. Le tout pour un coût théoriquement neutre pour les finances publiques grâce aux gains sur les prestations sociales non versées.

Impulsé par l’ONG ATD Quart Monde en 2015, voté pour une expérimentation de cinq ans en 2016, le projet n’a pu réellement se déployer qu’en 2017. Pour quel bilan à mi-parcours ? « On est au milieu du gué. On a embauché 100 personnes, il nous en manque encore 100 pour atteindre l’exhaustivité », répond Boris Surjon, responsable du comité local TZCLD de Thiers. Jusqu’ici, les recrutements locaux sont focalisés sur les deux quartiers prioritaires de la ville. « On mène nos entretiens sur trois questions : qu’est-ce que vous savez faire ? Qu’est-ce que vous voulez faire ? Qu’est-ce que vous êtes prêts à faire ? C’est une non-sélection », détaille Boris Surjon.

 

Dans un hangar où s’alignent buffets, tables basses et tabourets, Mustapha ponce. Sous ses mains, les meubles d’occasion sont remis à neuf, prêts à être revendus.

 

Le public atteint possède des trajectoires de vies complexes, dont certaines caractéristiques freinent l’embauche : femmes voilées, anciens toxicomanes ou repris de justice. Quant aux activités, Thiers n’a pas manqué de besoins à combler. Au fil des discussions entre le comité, les collectivités locales et les employés, des projets se sont épanouis : garage solidaire, recyclage informatique, récupération, rénovation et revente de meubles, collecte et broyage de déchets, travaux d’espaces verts ou café solidaires… Une liste à la Prévert d’actions solidaires ou liées à l’économie circulaire.

Des profils cabossés investis dans des activités sociales

Le garage solidaire où s’active Gaëtan est dévoué aux personnes à faibles ressources qui, sous prescription d’un assistant social, y ont accès à peu de frais. « On facture les services 15 euros de l’heure, et les pièces sont payées à prix coûtant », explique le mécanicien. Seulement voilà, l’absence temporaire d’encadrant grippe l’accès au garage par les particuliers depuis quelques semaines. Gaëtan projette d’effectuer une VAE (validation des acquis) pour combler ce vide. Une simple étape sur le plan de route qu’il s’est tracé : « Je suis un peu un repris de justice. J’ai fait des demandes d’embauche dans des ateliers, sans réponse. C’est pour ça que je fais le VAE, je passe un ou deux ans ici pour avoir mon équivalence BAP, et après, j’ouvre mon propre garage. »

Autre salle, nouveau décor, même ambition sociale. Dans l’espace réservé au « service informatique » d’Actypoles, les étagères croulent sous les disques durs, écrans et tours d’ordinateur. « Nous récupérons du matériel informatique auprès d’entreprises et de particuliers qui n’en ont plus l’usage. Nous les démontons et trions les pièces pour les recycler ou les réutiliser, détaille Ludivine, jeune femme à la manœuvre dans l’atelier. On fait des remises de systèmes, surtout Windows, pour que ce soit accessible à tous, puis on revend les ordinateurs pour 70 euros. » 

 

Dans le garage solidaire, Gaëtan ausculte puis opère les véhicules des personnes à faibles ressources.

 

La faiblesse des transports en commun freine l’accès aux viviers d’emplois de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Vichy (Allier) et de Roanne (Loire), situés à trois-quarts d’heure de route. « La gare de Thiers a quasiment fermé, il y a peu de trains et pas d’employés. Seulement un automate à ticket et des bus. C’est un problème pour trouver du travail », dit Ludivine. D‘où l’émergence d’un pôle mobilité, qui a la mission de convoyer chaque matin les apprentis d’un foyer de jeunes travailleurs, et d’effectuer des déplacements solidaires, toujours sous prescription d’un assistant social. « C’est surtout pour les personnes à faibles ressources, pour les emmener à des rendez-vous médicaux, familiaux ou de formation », décrit Sébastien, l’un des chauffeurs. Pour lui, Actypoles est presque une histoire de famille. Son fils de 23 ans encadre une partie de l’équipe dédiée aux espaces verts. Sa femme travaille au recyclage d’anciens tambours de machines à laver en braséros finement décorés. Son frère Michel, lui aussi passé par Actypoles, vient de signer un CDD de chauffeur chez Keolis. « Cette expérience, ça nous a tirés de la merde », assure-t-il.

Dans l’atelier de couture, les femmes s’activent à confectionner des couches Bébés Lutins. « Cette activité est partie des souhaits des participantes. Il y avait une volonté de travailler dans la couture, mais le territoire comptait déjà des couturières, donc nous avons investi le secteur de la couche réutilisable », raconte Laura Descoubes, la directrice d’Actypoles. À la même époque, les dirigeants de l’enseigne Bébés Lutins cherchaient à vendre leur entreprise. Actypoles a saisi l’occasion pour acquérir patrons, machines à coudre et savoir-faire. Un rachat tombé à pic : le succès récent des couches réutilisables a accéléré l’essor de la filière de Thiers. Pour Patricia, la quarantaine débonnaire, le calcul est rapide : « 500 euros pour équiper un bébé en couches lavables, de 1.500 à 2.000 en couches jetables. Et en cas de deuxième enfant, il n’y a pas photo ! » Des économies qui ont garanti leur succès. Mais le phénomène n’est pas passé inaperçu auprès des couturières de la région, qui se taillent désormais une place dans le secteur de la couche réutilisable, et mettent à mal le principe de non-concurrence. L’évolution du marché oblige désormais l’EBE à cibler les collectivités. « On a déjà équipé la maternité de Thiers et deux crèches », vante Patricia, une pointe de fierté dans la voix.

« On parle d’un projet de société, dont l’objectif est de fournir du travail » 

À l’heure de la pause-déjeuner, une poignée de salariés d’Actypoles se retrouve autour d’un rapide casse-croûte. Au-dessus d’un plat poisson-riz à réchauffer, Jean-Philippe, échalas à l’œuvre dans les espaces verts, vante les bienfaits de l’expérimentation. « Moi, j’ai le sentiment de rentrer chez moi fier de ma journée. De mériter mon sommeil. De ne pas aller au travail à reculons. » Il évoque des regrets pour les années qui ont précédé sa participation. Ceux d’avoir fait « des bêtises », et « face à la loi », évoque-t-il sobrement. L’air cabotin, l’homme de 58 ans lance à la cantonade qu’il attend la limite légale pour toucher le minimum vieillesse. « C’est vrai qu’il y a une ambiance de pré-Ehpad [Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes], dit un employé, mi-figue mi-raisin. La moyenne d’âge oscille entre 40 et 60 ans. Les jeunes sont rares. »

 

Suzanne suture une couche réutilisable Bébés Lutins.

 

Cette réflexion entraîne une question : le dispositif permet-il vraiment le retour sur le marché de l’emploi des personnes qui en ont été éloignées durablement ? Pas vraiment. Du moins, pas pour l’instant. « Notre taux de sortie est de 5 % », annonce d’emblée Boris Surjon, avant de clarifier une erreur commune : « Il ne faut pas nous confondre avec un dispositif d’insertion. On parle d’un projet de société, dont l’objectif est de fournir du travail. Si tu veux te stabiliser, te reconstruire, il te faut du temps et de la sécurité. C’est ce qu’offrent le CDI et l’expérimentation. » Boris Surjon préfère d’ailleurs le terme « évolution positive » à celui de « sortie positive ».

Cette problématique des débouchés n’a pas échappé à Pierre Cahuc, membre du comité scientifique chargé de l’évaluation de l’expérience. Dans plusieurs prises de paroles, l’économiste a porté un regard critique sur le coût du dispositif et les perspectives offertes aux anciens chômeurs : « Cette expérimentation ne produit pas le miracle annoncé. Son coût est significatif et elle doit être comparée aux autres dispositifs d’accompagnement vers l’emploi des chômeurs de longue durée. Ces dispositifs présentent l’avantage de combiner emploi, formation et soutien personnalisé, aspects quasi absents de l’expérimentation territoire zéro chômeur qui risque d’enfermer à terme des centaines de personnes dans des emplois publics peu rémunérés, peu productifs et coûteux. »  

Une position que ne partagent pas ses confrères du comité scientifique. Olivier Bouba-Olga, son président, nuance : « Certains bénéficiaires sont très loin de l’emploi, nous avons eu des cas d’illettrisme, des trajectoires de vie complexes… Il faut alors un temps important avant de pouvoir rentrer dans un emploi classique. » Une solution pour améliorer l’expérimentation serait de se rapprocher des entreprises privées pour favoriser la transition d’un CDI TZCLD à un retour sur le marché du travail. « Il y a déjà des dispositifs en place : si un bénéficiaire identifie une occasion intéressante, il peut interrompre son contrat TZCLD pour tester un emploi. Et, si ça se passe mal, la personne peut retrouver son CDI. » 

Que fixer alors comme critères de réussite ? « Montrer qu’on est capable de ramener à l’emploi des gens hors des radars, et l’effet positif sur leur vie, celle de leur entourage, répond Olivier Bouba-Olga. Nos premiers résultats montrent qu’il y a un effet positif sur les bénéficiaires au-delà de leur vie professionnelle : ils ont moins de problèmes pour se loger, pour les dépenses de transports. Il y a un deuxième élément positif : c’est le bien-être ressenti. » Il y a également les gains de compétences qui les émancipent, fournis par les formations dispensées dans l’entreprise à but d’emploi (EBE). Actypoles a par exemple épaulé les employés freinés par le manque de mobilité à passer le permis de conduire. « On a fait passer dix permis en 2019, se félicite Christian, le responsable administratif. Les participants ont eu des cours de code, passés sur le temps de travail, avec des moniteurs d’auto-école dans les locaux. » 

« Il est légitime que l’État injecte plus d’argent que prévu si ça permet de remettre des gens dans le système »

Le coût de l’expérimentation reste un sujet de crispation. L’objectif de neutralité pour les finances publiques n’a pas été atteint, avec des dépenses approximatives de 25.000 € par an et par emploi, selon le rapport Igas-IGF. « On s’est rendu compte que, parmi les participants, certains ne bénéficiaient pas d’allocations. Pour beaucoup, c’est une problématique de non-recours, et non des effets d’aubaine, explique Olivier Bouba-Olga. Ça coûte plus que prévu, mais ce n’est pas nécessairement grave, et il peut être légitime que l’État injecte plus d’argent si ça permet de remettre des gens dans le système. » Pour Laura Descoubes, les externalités positives sont occultées de ces calculs : « On ne regarde que l’argent versé, pas l’argent créé. Actypoles paye la TVA, les impôts, les charges patronales… C’est de la richesse créée sur le territoire. Les salariés gagnent 1.200 euros, donc ils ont augmenté leur pouvoir d’achat, et consomment localement. C’est toute une économie de proximité qu’on rétablit. »

Quant à la compétitivité des EBE, critiquées pour ne pas être aussi rentables que prévu à mi-parcours de l‘expérience, le reproche se heurte à l’essence même de l’expérimentation. « Les financeurs ont demandé aux structures d’être plus rentables. On a voulu augmenter la productivité, ce qui revient à sélectionner puis exclure les candidats les plus éloignés de l’emploi, s’insurge la directrice d’Actypoles, ces attentes étaient trop hautes. On nous a demandé de monter rapidement en activité et effectif, or, il faut laisser le temps aux personnes de monter en compétences, de régler leurs problèmes personnels. »

 

Dans une pièce de l’atelier d’Actypoles-Thiers, les anciens tambours de lave-linge sont retapés et ciselés en braséros.

 

Autant de leçons à retenir pour les futures entreprises à but d’emploi qui s’ouvriront bientôt en France. Le Sénat a adopté mardi 13 octobre l’extension de l’expérimentation de 13 à 60 territoires. Olivier Bouba-Olga met en garde les territoires qui pourraient se laisser tenter trop vite par les mirages du projet : « Il ne faut pas croire qu’on met en place un système qui élimine un problème fondamental et qui ne coûte rien. Ce n’est pas le cas. » Pour fonctionner, le territoire se doit d’être mature et les acteurs locaux au diapason : « L’enjeu majeur est de mettre autour de la table tous les acteurs de l’insertion économique qui peuvent participer à l’expérimentation : mairie, communauté de communes, département, région, les partenaires locaux, le CCAS [centre communal d’action sociale]… Les territoires qui fonctionnent sont ceux qui disposent d’une vraie qualité dans la gouvernance. »

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C’est maintenant que tout se joue…

Le désastre environnemental s’accélère et s’aggrave, les citoyens sont de plus en plus concernés, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale dans le traitement de l’actualité.
Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :

  • celui de l’indépendance éditoriale, ne laissant aucune prise aux influences de pouvoirs. Le journal n’appartient à aucun milliardaire ou entreprise Reporterre est géré par une association à but non lucratif. Nous pensons que l’information ne doit pas être un levier d’influence de l’opinion au profit d’intérêts particuliers.
  • celui de l’ouverture : tous nos articles sont en libre consultation, sans aucune restriction. Nous considérons que l’accès à information est essentiel à la compréhension du monde et de ses enjeux, et ne doit pas être dépendant des ressources financières de chacun.
  • celui de la cohérence : Reporterre traite des bouleversements environnementaux, causés entre autres par la surconsommation. C’est pourquoi le journal n’affiche strictement aucune publicité. De même, sans publicité, nous ne nous soucions pas de l’opinion que pourrait avoir un annonceur de la teneur des informations publiées.

Pour ces raisons, Reporterre est un modèle rare dans le paysage médiatique. Le journal est composé d’une équipe de journalistes professionnels, qui produisent quotidiennement des articles, enquêtes et reportages sur les enjeux environnementaux et sociaux. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable, indépendante et transparente sur ces enjeux est une partie de la solution.

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Lire aussi : « La réduction du temps de travail est un des grands moyens de créer des emplois »


Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : © Moran Kerinec/Reporterre
. chapô : Concentrée, Suzanne s’applique sur les coutures de couches réutilisables Bébés Lutins dans les locaux d’Actypoles, à Thiers.

 

Source : https://reporterre.net/Territoires-zero-chomeur-quand-les-profils-cabosses-retrouvent-une-vie-normale

mardi 22 décembre 2020

Perpignan : le tribunal relaxe le faucheur de tournesols "mutants"


Perpignan : 

le tribunal relaxe le faucheur 

de tournesols "mutants"

 
 
150 militants anti-OGM s'étaient mobilisés devant le tribunal le jour de l'audience. L'Independant - Michel Clementz

 
Publié le , mis à jour

Ce jeudi 17 décembre 2020, le tribunal de Perpignan a prononcé la relaxe d'Yves Meunier, un Savoyard de 71 ans qui avait participé avec une cinquantaine d'autres personnes au fauchage d'un champ de tournesol rendu tolérant à l'herbicide, le 1er août 2016, à Elne.  

L'audience s'était tenue le jeudi 15 octobre dernier au tribunal de Perpignan. Dans une ambiance hors norme.

Pour mémoire, environ 150 militants anti-OGM venus de toute la France s'étaient réunis sur la place Arago pour soutenir le prévenu, Yves Meunier. Cinquante d'entre eux avaient ensuite défilé à la barre pour avouer avoir également participé à l'opération de fauchage menée le 1er août 2016 sur trois hectares de tournesol rendu tolérant à l'herbicide, que l'entreprise toulousaine Nidera (depuis rachetée par la multinationale Syngenta) avait implantés sur la commune d'Elne, dans le secteur du bocal du Tech. 

Autant dire qu'à l'annonce du verdict, ce jeudi 17 décembre, la satisfaction était de mise pour les membres du collectif anti-OGM66. "Pour l'instant, nous n'avons que la décision, pas encore ses motivations, tempère Louis-Dominique Auclair. Par contre, on sait qu'Yves Meunier a été relaxé et que la partie adverse a été déboutée de ses demandes de dommages et intérêts. Ils réclamaient tout de même 750 000 euros..." 

Des "OGM cachés" ?

Lors de l'audience, l'avocat d'Yves Meunier, Guillaume Tumerelle, avait notamment assuré que les tournesols ciblés étaient des "OGM cachés", dont la culture est interdite en France. Le conseil de Nidera, Thierry Carrère, avait rétorqué que cette variété résistante à l'herbicide était au contraire "parfaitement autorisée", puisqu'issue d'une "sélection naturelle". Voilà pour le fond du débat. Cependant, d'autres arguments plus techniques, susceptibles d'avoir motivé la décision du tribunal, ont été soulevés lors de la séance.

Quoi qu'il en soit, Nidera a encore une dizaine de jours pour faire appel. Mais l'entreprise fait savoir, par la voix de son avocat, qu'elle souhaite attendre d'avoir pu analyser les motivations du tribunal avant de réagir.

Arnaud Andreu

 

Source : https://www.lindependant.fr/2020/12/18/tribunal-de-perpignan-relaxe-pour-le-faucheur-de-tournesol-mutant-9265972.php?fbclid=IwAR1t_4otLExrRs6k7FxEj_Yo9PM0of6Us2V2ap_T6lzHN4XuLqwiq2Qw30A

lundi 21 décembre 2020

Tribune - Convention Citoyenne, le piège du référendum

Tribune - 

Convention Citoyenne, 

le piège du référendum

 

Par Quitterie De Villepin, le 15 décembre 2020


Nous sommes nombreuses et nombreux à avoir salué l’intense labeur des 150 femmes et hommes dans le cadre de la Convention citoyenne pour le climat. Que va-t-il se passer ensuite ? 

Certaines ou certains se sont émerveillé.e.s de ce que pouvaient réaliser des femmes et des hommes normaux. Pas moi. Qui pouvait douter de leur travail ? En quoi les délibérations de « simples citoyennes et citoyens » seraient moins évoluées que celles des élu.e.s ? Il n’y a pas de diplôme de bon.ne.s élu.e.s. Les citoyen.n.es sont libres en revanche de consignes de partis. Les clés du succès résident dans le temps accordé à la maturation et à la réflexion, ainsi qu’aux rôles des facilitatrices et facilitateurs qui accompagnent les travaux. Ces deux points méthodologiques furent respectés et la production intellectuelle fut au rendez-vous. 

Nous pouvons donc affirmer que cette délibération fut exemplaire et utile, une preuve de plus, s’il en fallait, que notre démocratie a besoin d’engager les citoyennes et les citoyens pour la nourrir. 

L’enjeu est désormais d’inclure ce type de dispositif au long cours et de le sortir des mains de l’arbitraire présidentiel. Le sortir des mains de l’arbitraire présidentiel, pourquoi ? Rappelons le contexte dans lequel la convention vit le jour. Le président de la République faisait face à un climat insurrectionnel avec les gilets jaunes qui occupaient le devant de la scène. Il était en grande difficulté avec des reven-dications pour plus de démocratie, et un front de défense du climat grandissant. 

Il s’est saisi de la perche qui lui était tendue pour réoccuper le terrain médiatique, avec le Grand débat national puis en consentant à donner son feu vert pour la convention citoyenne. 

En ce qui concerne l’issue des mesures de la convention citoyenne, je plaide pour la voie parlementaire. Il est indispensable qu’Emmanuel Macron, qui dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale, assume devant la communauté nationale et internationale sa responsabilité en termes de lutte contre le réchauffement climatique. En effet, son bilan environnemental est en dessous de zéro. De belles paroles, de beaux discours, mais nous avons malheureusement reculé sur ce front. La voie législative seule nous permettrait d’obtenir enfin des actes. 

En revanche, s’il optait pour la voie référendaire, il s’offrirait une énième séquence de communication à l’heure du bilan de son quinquennat, une occasion de verdir un mandat en dessous de toutes les attentes et de tous les défis de notre ère. 

Je suis fermement opposée à un référendum qui serait pour le président de la République une échappatoire à ses responsabilités et une rampe de lancement de sa future campagne présidentielle. 

Le référendum est un « faux-ami » de la démocratie. Il dépend irrémédiablement d’un arbitraire. Celui qui pose la question en attend un gain politique et les citoyen.ne.s ne peuvent en faire abstraction. Ce serait une erreur de les contraindre à trancher ce dilemme insupportable. 

Des femmes et des hommes travaillent depuis des décennies sur les politiques publiques environnementales. Elles et ils méritent notre confiance et notre engagement à leurs côtés. Ne leur savonnons pas la planche en plaidant pour un référendum piégeux, et en offrant ainsi à Emmanuel Macron une énième séquence de communication s’apparentant à du greenwashing ainsi qu’à du « democraticwashing », bien loin de la réalité de ses actes et de ceux de sa majorité. Que le président qui voulait tant le pouvoir, et a les pleins pouvoirs de fait, exerce enfin sa responsabilité. 

Tribune rédigée en juillet 2020.

 

Source : https://kaizen-magazine.com/article/tribune-convention-citoyenne-le-piege-du-referendum/

 

dimanche 20 décembre 2020

Supprimer l’instruction en famille : une privation de liberté sur des motifs arbitraires

Supprimer 

l’instruction en famille : 

une privation de liberté 

sur des motifs arbitraires

 

 

17 décembre 2020 / Adeline Facy et Romain Sardy 

 


 

 Les auteurs de cette tribune pratiquent l’instruction en famille et confient leur « immense déception » face à un gouvernement qui veut l’interdire. Seules subsisteraient de petites exceptions à la carte — basées sur le concept flou de « situation particulière propre à l’enfant ». Ce projet de loi n’est-il pas en train de « bafouer le principe même d’égalité » ?

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Adeline Facy est diplômée d’un master en sciences de l’éducation et Romain Sardy est médecin généraliste. Ils ont fait le choix de pratiquer avec leurs deux enfants l’instruction en famille.

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Nous étions une famille heureuse. Notre fille aime lire et dessiner, elle est passionnée d’équitation, c’est une petite fille à la fois douce, généreuse, drôle et attentionnée. Notre fils aime lire, faire du vélo, il adore être dans la nature, il est passionné par la géographie et les étoiles. C’est un petit garçon curieux, téméraire, engagé qui ne supporte pas l’injustice. Avec nos enfants instruits en famille, nous avons lu des centaines de livres, appris le nom des fleurs, des arbres, des constellations, fait du ski, du vélo, nous avons marché dans la montagne, nous avons observé les fourmis, les escargots, nous avons contemplé les oiseaux et fait tant d’autres choses qu’il nous est impossible de toutes les citer.

Cela fait maintenant plus de deux mois que notre famille vit au rythme de l’actualité et des déclarations faites au sujet du traitement que va subir l’instruction en famille (IEF). Le président de la République, pour argumenter sa décision d’interdire l’IEF s’appuie sur un fait divers, la fermeture d’une école clandestine. Il évoque des petites filles voilées, des hangars [1] et par un habile exercice de contorsionniste, il tente d’établir un lien évident entre IEF et radicalisation islamiste.

 

Séance d’équitation pour une fillette, à Florac (Lozère), scolarisée à domicile.

 

Pourtant, dans les faits, le résultat est sans appel : il n’existe aucun lien objectif entre IEF et radicalisme islamiste. Le Conseil d’État a exprimé début décembre des réserves :

Il n’est pas établi, en particulier, que les motifs des parents relèveraient de manière significative d’une volonté de séparatisme social ou d’une contestation des valeurs de la République. Dans ces conditions, le passage d’un régime de liberté encadrée et contrôlée à un régime d’interdiction ne paraît pas suffisamment justifié et proportionné. »

Ces mots nous avaient redonné espoir, nous vivions dans un pays de droits et des privations de liberté reposant sur des motifs arbitraires ne pouvaient exister.

Comment une loi visant à conforter les principes républicains peut-elle s’appuyer sur un texte qui permettra des autorisations subjectives ?

Quelques jours avant la présentation du projet de loi visant à conforter les principes républicains, le 9 décembre, nous recevons de notre entourage des messages de félicitations. Les retours des journalistes mal informés font état d’un assouplissement et d’une ouverture du gouvernement vis-à-vis de l’instruction en famille. L’opinion publique se réjouit de l’abandon d’un malheureux amalgame entre IEF et islamisme radical.

Lors de son intervention sur Brut, début décembre, le président de la République s’était voulu rassurant en affirmant que les familles qui pratiquaient cette liberté conformément aux valeurs de la République, n’avaient rien à craindre. Et ce mercredi 9 décembre nous découvrons que ces bonnes exceptions, comme les nomme le Président, sont les mêmes que celles annoncées le 2 octobre, à savoir : premièrement les impératifs de santé, deuxièmement la pratique sportive ou artistique intensive et troisièmement, l’itinérance des parents.

 


Une quatrième situation est également envisagée : « L’existence d’une situation particulière propre à l’enfant, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de leur capacité à assurer l’instruction en famille dans le respect supérieur de l’enfant. » [2]

Comment une loi visant à conforter les principes républicains peut-elle s’appuyer sur un texte qui permettra des autorisations subjectives, à la tête du client ou à l’opinion qu’une personne peut se faire d’une situation ? Ce projet de loi n’est-il pas en train de bafouer le principe même d’égalité ?

Les motifs d’ordre politique, religieux et philosophique sont d’emblée retoqués et, concernant les motifs pédagogiques, nous apprenons que « ça risque de faire un peu court ». Notre engagement a-t-il payé ? Vu de très loin, peut-être, mais à la lecture du texte, c’est une immense déception.

La situation est totalement schizophrénique. Le ministre de l’Éducation qui se félicitait, en juin 2020, du renforcement des contrôles et de l’arsenal juridique entourant l’IEF, planche actuellement pour limiter drastiquement cette même IEF en invoquant sans cesse le bien-être supérieur de l’enfant.

Les enfants instruits en famille sont peut-être les enfants les plus suivis et les plus contrôlés de France

Avec un contrôle annuel, des contrôles inopinés à leur domicile autorisés, des injonctions de scolarisation possibles, une enquête sociale mandatée par la mairie tous les deux ans, les enfants instruits en famille sont peut-être les enfants les plus suivis et les plus contrôlés de France. Leurs parents, eux, doivent dévoiler une partie de leur vie privée et de leur intimité pour prétendre exercer une liberté déjà très encadrée, mais visiblement pas assez.

Le gouvernement ne fait guère cas de l’échec scolaire de nombreux enfants scolarisés mais il a jugé bon cette année que les enfants en IEF, dont le niveau est évalué, fassent en complément des attendus du socle commun, l’expérience de l’injustice, des amalgames, du mépris et de la stigmatisation.

La défense de l’IEF n’est pas seulement un combat d’une minorité de familles pour préserver ses droits, elle est aussi le symbole d’une lutte pour tous les enfants, pour que chacun d’entre eux puisse recevoir et choisir la meilleure instruction possible.

Et si le nombre d’enfants instruits en famille augmente, celui des enfants scolarisés dans des structures privées ou hors contrat augmente également. Ces changements pointent une défiance envers l’école publique. Le gouvernement va-t-il mettre toute son énergie dans l’interdiction de l’IEF quand, dans le même temps, nous apprenons que les élèves français ont un piètre niveau en mathématiques ? L’intérêt supérieur de l’enfant aura-t-il un prix ? Celui de pouvoir payer à ses enfants un enseignement de bonne qualité ?

 

Dans la maison d’une famille pratiquant l’IEF, à Ispagnac (Lozère).

Les incidents portant atteinte aux valeurs de la République au sein de l’école sont courants mais ils ne font point l’objet de débats, d’études ou de mesures de grandes envergures. Le gouvernement préfère se concentrer sur les cas exceptionnels de dérives rarement observées en IEF. Et n’est pas un effet de bord ou un effet collatéral, comme le présente Emmanuel Macron dans son interview à Brut, que de supprimer une liberté à une large majorité de familles respectueuse des principes de la République. C’est une injustice.

Lors de son hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron a dit cette très belle phrase : « Dans l’école comme hors de l’école, les pressions, l’abus d’ignorance et d’obéissance que certains voudraient instaurer n’ont pas leur place chez nous. » Cependant, c’est avec tristesse, que nous observons une importante dissociation entre les paroles du président de la République et ses agissements. Les valeurs prônées par notre gouvernement ont-elles le pouvoir de se décomposer au contact des actions qu’il entreprend ?

La philosophie n’aura, semble-t-il, pas sa place pour prétendre à l’IEF, c’est dommage car, pour nous, la cohérence entre les paroles et les actes fait partie des vertus que nous souhaitons transmettre à nos enfants.

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[1« Ces enfants ne vont pas au Cned [enseignement à distance], mais dans des structures nullement déclarées », a dit Emmanuel Macron lors de son discours sur le « séparatisme islamiste ». « Des murs, presque pas de fenêtre, des femmes en niqab qui les accueillent, des prières, certains cours, voilà leur enseignement », a-t-il décrit.

 Lire aussi : Interdire l’école à la maison, « un pas de plus vers la normalisation de la société »


Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. Petite fille au travail. Ryan Adams / Homedust.com / Flickr
. Une fillette s’occupe d’un cheval du centre équestre de Florac (Lozère). © Marie Astier/ Reporterre
. Enfant et mappemonde. Nenad Stojkovic / Flickr
. Dans la maison d’une famille pratiquant l’IEF, à Ispagnac (Lozère). © Marie Astier/ Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

 

Source : https://reporterre.net/Supprimer-l-instruction-en-famille-une-privation-de-liberte-sur-des-motifs-arbitraires?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

samedi 19 décembre 2020

Comment ne pas vous égorger au cours du réveillon

 

Comment ne pas vous égorger 

au cours du réveillon

Le

L’extrême droite n’a plus le monopole de son vieux fond de commerce raciste ; camelots médiatiques et chevaux de retour viennent manger dans son auge. Identité, ethnie, race, religion : ainsi, toute la question sociale passe au deuxième plan et les vaches sont bien gardées.

Depuis des années, sous les déguisements successifs de la laïcité, du féminisme, de la liberté d’expression ou des valeurs républicaines, c’est bien toujours le même métèque qui est dans le viseur, le même nègre, le même bridé, le même bougnoule, le même Dreyfus.

Alors que faire ? Comment sauver notre grande race française ?

Des murailles plus hautes ? des barbelés plus électriques ? des drones plus puissants ? des chiens plus méchants ? des mines plus explosives ? des canons ? des chars ? des bombardiers ? des sous-marins nucléaires ? des camps ? des déportations ? Comment combattre le grand remplacement ? La France représente un pour cent de la population mondiale. Nous sommes 70 millions, ils sont sept milliards. Et ils se reproduisent comme des lapins, vous savez bien.

Alors ?

Alors nous avons une solution, modeste et géniale : il faut comprendre et faire comprendre que l’immigration n’est pas un problème. Ce n’est pas si difficile, nous disposons de chiffres et d’études fiables, faciles d’accès, comme le site de l’INSEE ou de l’INED, et on trouve de nombreux articles. Pour ne pas être accusé de laxisme gauchiste, voici un article publié sur le site de CNEWS, la chaîne ouvertement réac et raciste et qui se développe sans souci, alors même que le gouvernement rouvre la chasse au musulman.

Eh bien, même CNEWS reconnaît que l’immigration n’est pas un problème.

Aussi, à la veille de Noël et des débats avec le cousin et la belle-sœur au sujet de Zemmour et du voile islamique, armez-vous de ces quelques infos et d’un peu de patience, et vous partagerez la bûche dans la joie et l’amour.

Daniel Mermet
(avec CNews !)

COÛT, NIVEAU D’ÉTUDES, ALLOCATIONS… 

5 IDÉES REÇUES SUR L’IMMIGRATION

1) « LA FRANCE EST ENVAHIE PAR LES IMMIGRÉS »

Immigration « de masse », « submersion » migratoire, théorie du « grand remplacement », vague « incontrôlée »… Nombreux sont les responsables politiques, en particulier à droite, qui brandissent haut et fort une supposée explosion de l’immigration depuis des années.

Or, avec environ 250 000 premiers titres de séjour délivrés en 2018, la France accueille en réalité moins d’immigrés extraeuropéens aujourd’hui que dans les années 1970. De même, la population immigrée prise dans son ensemble a augmenté depuis une quarantaine d’années, sans pour autant exploser : elle représente aujourd’hui 9,3 % de la population française, contre 7,4 % en 1975.


De même, bien que l’immigration clandestine ne soit pas prise en compte par les statistiques officielles, aucun chiffre ne permet de dire qu’elle a flambé ces dernières décennies. Quant aux détracteurs qui pointent une hausse de la population immigrée en incluant les enfants d’immigrés, ils sont tout simplement dans le tort : nés en France, ces derniers ne sont pas des « immigrés ».

Toujours avec le fantasme de l’« invasion », certains pensent aussi que la France accueille plus d’immigrés qu’ailleurs dans l’Union européenne. Là encore, c’est faux : des voisins de taille comparable, de l’Allemagne à l’Italie en passant par le Royaume-Uni, connaissent plus d’immigration que l’Hexagone.

2) « L’IMMIGRATION COÛTE PLUS QU’ELLE NE RAPPORTE »

En décembre dernier, un sondage Ifop annonçait que « près des trois quarts des Français considèrent que l’immigration coûte plus à la France qu’elle ne lui rapporte » [1]. Or, rien n’est moins sûr.

Selon une étude de chercheurs français publiée dans Science Advances en 2018, les migrants ne sont pas un fardeau économique. Au contraire : ils favorisent une hausse du PIB par habitant, une baisse du chômage et une amélioration du solde des dépenses publiques, via la consommation et les cotisations [2].

D’après une autre enquête sur le coût de l’immigration, repérée par Les Décodeurs du Monde, « la contribution nette globale de l’immigration au budget de l’État [reste] positive » année après année [3]. En effet, les immigrés perçoivent davantage que les natifs en matière de prestations sociales (APL, RSA, allocations…), mais bien moins en matière d’assurances maladie et vieillesse. Basée sur l’année 2010, l’enquête estimait ainsi à 68,4 milliards d’euros les prestations versées aux immigrés, et à 72 milliards leurs cotisations – soit un apport net de plus de 3 milliards d’euros.

Cela dit, toutes les études n’arrivent pas au même résultat, tant il est complexe de chiffrer le rôle de l’immigration sur les finances publiques. Selon un rapport de l’OCDE, si l’impact fiscal est, dans la plupart des pays, nul ou positif, il serait en revanche négatif de 0,3 point de PIB pour la France, notamment du fait du moindre accès des immigrés aux emplois bien payés ou du coût des reconduites à la frontière [4]. Reste que la plupart des économistes s’accordent à dire qu’avec le vieillissement de la population, le recours à l’immigration de travail deviendra de plus en plus nécessaire en Europe.

3) « LES IMMIGRÉS VOLENT LE TRAVAIL DES FRANÇAIS »

Cette assertion sur laquelle prospère l’extrême droite ne repose sur rien ou presque. Dans les pays de l’OCDE, « la probabilité que les immigrés accroissent le chômage est faible à court terme et nulle à long terme [5] ». Si le chômage est souvent moins répandu dans les régions à forte présence étrangère, c’est tout simplement parce que ce sont les régions les plus dynamiques économiquement.

À noter également qu’un tiers des immigrés en France sont des étudiants, dont la plupart retournent ensuite dans leur pays d’origine. Par ailleurs, en ce qui concerne les demandeurs d’asile, ils n’ont pas le droit de travail, sauf s’ils disposent d’une « autorisation provisoire ». Celle-ci, délivrée au bout d’un an sur certains critères, peut être refusée par le préfet en cas de niveau de chômage trop important – ce qui est souvent le cas.

Quant aux étrangers en situation régulière, c’est-à-dire qui disposent d’une carte de séjour, « ils ne prennent pas le travail des Français : ils font le travail que les Français ne veulent pas faire, des métiers durs, aux horaires décalés et à la rémunération faible », explique Pierre Henry, directeur général de l’association France terre d’asile, à Brut [6]. Soit les métiers dits « 3D » : dirty, difficult, dangerous (« sales, pénibles, dangereux » en français), souligne La Vie, qui rappelle que « même en temps de crise, les nationaux ne prennent pas ces emplois-là [7] ».

4) « LES IMMIGRÉS SONT PAUVRES ET NON QUALIFIÉS »

Travailleur non qualifié, avec un faible niveau d’études et de revenu : le portrait économique du migrant est tout sauf fidèle. D’après l’Insee, en 2018, plus d’un immigré sur quatre (27 %) en âge de travailler en France était ainsi titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur – soit un taux supérieur aux non-immigrés [8]. Un tiers d’entre eux estimaient même qu’ils étaient trop qualifiés pour leur premier emploi dans l’Hexagone, relève National Geographic [9].

De même, l’idée selon laquelle les immigrés font partie des plus miséreux est fausse. « Ce ne sont pas les populations des pays les plus pauvres, ceux où l’on gagne en moyenne moins de 1 005 dollars par an et par personne, qui migrent le plus », explique François Héran, démographe et professeur au Collège de France, dans une interview au journal du CNRS [10]. Et pour cause, selon lui : pour migrer, il faut un minimum de moyens.

5) « LES IMMIGRÉS TOUCHENT DAVANTAGE D’AIDES QUE LES FRANÇAIS »

Ou leurs variantes : « ils sont mieux logés que les SDF », « ils viennent en France pour se faire soigner avec l’Aide médicale dÉtat »… Autant de polémiques qui tendent à ressurgir dans les discours sur l’immigration alors même qu’elles sont démenties par la réalité des faits.

Si les clandestins n’ont droit à aucun minima social, les demandeurs d’asile peuvent, eux, bénéficier d’une allocation spécifique (ADA) de 207 euros par mois durant tout l’examen de leur dossier – et c’est à peu près tout. Le Français peut quant à lui toucher le RSA (551 euros par mois), l’allocation adulte handicapé (AAH, 860 euros) ou encore l’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA, 868 euros). L’étranger régulier, lui, peut toucher sous conditions le RSA (s’il a 25 ans et travaille en France depuis cinq ans) et l’ASPA (s’il a plus de 65 ans et réside en France depuis dix ans). De même, en matière d’allocations familiales, les demandeurs d’asile ont droit à 100 euros par mois de plus par personne supplémentaire dans le foyer, tandis que les 4,8 millions de foyers français ont touché en moyenne 207 euros mensuels en 2017 [11].

Sur le plan du logement, les demandeurs d’asile peuvent soit bénéficier d’un logement dans un centre d’accueil spécialisé (les CADA), soit toucher 225 euros par mois s’il n’y a plus de place, détaille Le Monde [12]. Au même titre que les étrangers en situation régulière, les Français sont de leur côté éligibles à différentes aides au logement, peuvent réclamer un logement social, faire valoir leur droit au logement opposable…

Enfin, en matière de protection santé, le sans-papier peut bénéficier de l’Aide médicale d’Etat (AME), pointée du doigt depuis quelques jours, et le demandeur d’asile de la protection universelle maladie (PUMA, ex-CMU), dans la limite des tarifs de la Sécu. Une multitude d’aides certes coûteuses, mais qui restent tantôt moins avantageuses tantôt comparables à ce qu’un Français a droit.

Stanislas Deve
7 octobre 2019

Notes

[1Institut français d’opinion publique, « Immigration : le regard des Français », 4 décembre 2018.

[2Hippolyte d’Albis, Ekrame Boubtane et Dramane Coulibaly, « Macroeconomic evidence suggests that asylum seekers are not a “burden” for Western European countries », Science Advance, 20 juin 2018.

[4OCDE (2013), « L’impact fiscal de l’immigration dans les pays de l’OCDE », dans Perspectives des migrations internationales 2013, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/migr_outlook-2013-6-fr.

[5O. Damette et V. Fromentin, « Migration and labour markets in OECD countries : a panel cointegration approach », Applied Economics, 2013.

[6Brut, « 3 intoxs sur les migrants », 28 décembre 2016.

[7Corine Chabaud, « 5 réponses aux idées reçues sur les migrants », La Vie, 19 décembre 2018.

[8Chantal Brutel, « Les immigrés récemment arrivés en France. Une immigration de plus en plus européenne », cellule Statistiques et études sur l’immigration, Institut national de la statistique et des études économiques, 28 novembre 2014.

[9Florent Lacaille-Albiges, « L’accueil des migrants en quatre questions », National Geographic, 17 septembre 2019.

[10Laure Cailloce, « Les migrations à rebours des idées reçues », CNRS Le journal, 10 décembre 2018.

[12Maxime Vaudano, Adrien Sénécat et Agathe Dahyot, « RSA, soins, aide au logement : à quoi ont droit les immigrés en France ? », Le Monde, 7 mars 2019.