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dimanche 22 septembre 2019

Carnage derrière le grillage : enquête exclusive dans un parc de chasse ...



La chasse des animaux 

prisonniers, 

une pratique cruelle et sadique 

 

 14 septembre 2019 / Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas)

 


Méconnue, la chasse d’animaux prisonniers derrière des grillages est une pratique cruelle, non éthique, écologiquement aberrante… et malgré tout légale en France. L’Aspas a enquêté dans un parc situé en Nouvelle-Aquitaine et dévoile dans cette tribune des pratiques sadiques et insupportables. Elle demande l’interdiction de toute forme de chasse d’animaux maintenus en captivité.

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L’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) œuvre pour la protection de la faune sauvage, pour la préservation du patrimoine naturel et pour la défense des droits des usagers de la nature. Elle réclame notamment l’arrêt de la chasse le dimanche, la réhabilitation des animaux dits « nuisibles », et la protection des oiseaux migrateurs de la chasse.

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Entre fin 2018 et début 2019, l’Aspas a assisté à sept chasses dans un parc commercial situé en région Nouvelle-Aquitaine. Cette structure vend à des chasseurs la possibilité de venir tuer des sangliers. Nos enquêteurs ont aussi visité un élevage de ces animaux destinés à la chasse, en région Pays de la Loire.

Dans ce parc de chasse, la première surprise a été de constater que la traque est conçue pour durer aussi longtemps que voulu, puisque l’animal ne peut pas s’échapper des 500 hectares clôturés. Il est poursuivi pendant des heures par des chiens, parfois toute la journée. Les chasseurs ne tirent jamais sur le sanglier la première fois qu’ils le voient.

Un enquêteur témoigne : « Comme ils [les chasseurs] sont sûrs de l’avoir [le sanglier], ils ne le tuent pas tout de suite. Il faut s’être amusé avec. » Nos enquêteurs ont été choqués par la fascination qu’ont les chasseurs pour l’observation des sangliers en situation de détresse, usés par plusieurs heures de fuite, de résistance aux chiens et par des blessures.

À la question posée à un chasseur : « Pourquoi le sanglier gueulait ? » celui-ci répond : « Parce que les chiens mangeaient dedans » ; des rires s’en suivent. Il est courant que des sangliers acculés se fassent dévorer l’arrière-train par les chiens.

Il arrive aussi qu’un sanglier mortellement blessé ne soit pas retrouvé ni même recherché, ou que les chiens tuent un animal dans un fourré sans que les chasseurs en aient connaissance.

La chasse en captivité : une activité discrète mais répandue


La chasse en captivité est autorisée en France dans deux types de structures qui diffèrent au sens réglementaire : les « parcs », dans lesquels la chasse est autorisée pendant les mêmes périodes qu’à l’extérieur ; les « enclos », dans lesquels la chasse est autorisée toute l’année. Il y a environ 1.300 parcs et enclos de chasse en France. Ils détiennent un nombre d’ongulés qu’on peut estimer entre 50.000 et 100.000 : sangliers, cerfs, chevreuils, mouflons, daims…

Les animaux sont élevés sur place ou importés d’autres parcs et enclos ou d’élevages spécifiques pour la chasse. La réglementation autorise toutes ces pratiques, y compris s’agissant des sangliers et de tout autre « gibier » importé en provenance de l’étranger. Les contrôles des services de l’État sont très faibles.

Un milieu opaque


Aussi incroyable que ça puisse paraître, les agents de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), chargés de contrôler les chasseurs partout ailleurs, n’ont pas le droit d’entrer dans les enclos de chasse sans mandat particulier. L’opacité règne.

Même quand on connaît plus ou moins quels sont les animaux détenus, on ne sait pas toujours d’où ils viennent. Selon l’ONCFS à l’issue de son enquête administrative de 2012, « la plupart du temps, il n’y a pas d’information sur l’origine des animaux ».

À titre d’exemple, on sait qu’environ 13.000 sangliers ont été légalement importés en France en 2003 pour la chasse en captivité. Entre 2012 et 2015, au moins 1.400 sangliers ont été amenés de Pologne et de Hongrie à destination de parcs de chasse situés dans la Marne, la Côte-d’Or et l’Yonne.
Tous ces transferts ne sont pas sans risque d’un point de vue sanitaire, surtout quand les animaux proviennent de contrées lointaines sans information précise. Des cas d’importation de maladies existent. Citons par exemple la découverte de sangliers atteints de tuberculose à Mycobacterium bovis dans un parc de chasse marnais en 2012.

Les évadés


Qui dit prison, dit évasion. Les échappées dans la nature d’ongulés détenus dans les parcs et enclos de chasse sont un phénomène répandu et récurent. Elles s’expliquent par l’existence de nombreux points de non-étanchéité des grillages dans beaucoup de structures, par vétusté, absence d’entretien, négligence…

De par leur constitution, leur mode de vie et leur capacité de pénétration, les sangliers sont particulièrement aptes à trouver les failles et à se faufiler dans les zones de faiblesse des grillages insuffisamment entretenus.

Interdire la chasse d’animaux prisonniers


Considérant la cruauté de la chasse d’animaux en captivité, considérant les risques écologiques et sanitaires liés à l’importation, aux transferts et à la fuite d’animaux dont l’origine n’est pas connue, considérant l’aberration que constitue cette forme de chasse dans un contexte où les responsables cynégétiques mettent régulièrement en avant les difficultés qu’ils rencontrent pour « réguler » les ongulés sauvages en liberté (particulièrement les sangliers), l’Aspas demande l’interdiction en France de la chasse en captivité. Une pétition a été lancée sur www.aspas-nature.org/chasse-enclos



Source : Courriel à Reporterre
Photos : © Aspas
- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



Source : https://reporterre.net/VIDEO-La-chasse-des-animaux-prisonniers-une-pratique-cruelle-et-sadique?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidien

 

samedi 21 septembre 2019

Jour J-22 : le coup de gueule de Marie Desplechin contre EuropaCity

Jour J-22 : 

le coup de gueule de Marie Desplechin 

contre EuropaCity 


 

L'été dernier, en pleine affaire Benalla, et alors que des méga-feux de forêt ravageaient la Suède, la Grèce et la Californie, l'auteure Marie Desplechin publiait (sur le site de L'Obs) un billet d'humeur consacré au méga-centre commercial EuropaCity. Son verdict : "C'est le projet tout entier qui débloque".


 Une image du projet EuropaCity, porté par le groupe Auchan. © BIG / EuropaCity


Noyée dans les remous de l’affaire Benalla, il est très possible que l’information vous ait échappé. Ce serait dommage. Jeudi dernier, on apprend qu'un commissaire-enquêteur missionné sur le Triangle de Gonesse a rendu un rapport favorable à la construction du centre commercial et de loisirs d’EuropaCity. Jusque-là (enquête publique), c’était non. Mais qu’à cela ne tienne, des enquêtes, on en fait autant qu’on veut. On demande leur avis aux gens jusqu’à ce qu’ils soient d’accord, c’est la démocratie. Donc, cette fois, c’est oui. Oui à EuropaCity. Je ne sais pas si vous êtes surpris. Moi, pas vraiment.

Non, moi, ce qui me frappe, c’est que ce monsieur donne ses conclusions alors que brûlent ensemble la Californie, la Suède et la Grèce. La semaine où le Japon compte ses morts de chaleur (après ses morts de la pluie). Où les grandes villes françaises étouffent et s’asphyxient. Où il est désormais acquis que se succèderont, dans les années qui viennent, avec une violence croissante, les épisodes catastrophiques de chaleur et de sécheresse et les très grandes tempêtes. Où il est également acquis que le seuil des 2 degrés préconisé comme limite compatible avec une survie acceptable de l’espèce (COP 21, remember) sera pulvérisé. Oh mon dieu… Mais qu’est-ce qu’il lui faut, à l’espèce, pour faire le lien entre ce qu’elle fait et ce qui lui arrive ? Entre ses actes et leurs conséquences ? Faut-il que Paris brûle ?


Bétonisation


Alors justement. Paris. En ces temps de feu, le "Grand Paris" n’a rien de plus pressé que de donner son feu vert à la bétonisation de 300 hectares de terres agricoles, situées au nord de l’agglomération, à proximité de l’aéroport de Roissy, pour y faire du commerce des choses, du commerce des loisirs, et du commerce de la culture. Du commerce, quoi. Il est vrai que nous manquions cruellement de magasins où nous procurer des vêtements, des objets, des entrecôtes saignantes. Et d’une piste de ski artificielle. Investisseurs et pouvoirs publics, merci ! Qu’importe l’air, qu’importe l’eau, qu’importe la terre, qu’importent les petites bêtes, quand de telles félicités consuméristes nous sont promises. On se croirait revenu dans les années soixante. J’imagine la couverture du magazine, présentant la maquette en mode Grande Motte, peuplée de silhouettes en mini-robes Courrèges : Demain Europa City ! En route vers l’An 2000 ! Europa City, ou le triomphe du rétro-futurisme.

Notez qu’il y a cinquante ans déjà, on aurait pu se méfier. Les rabat-joie du Club de Rome avaient tiré la sonnette d’alarme : alerte, alerte, si vous ne changez pas de modèle de développement, vous allez droit dans le mur. Personne n’a voulu les entendre (ou si peu). Non seulement ils n’étaient pas rentables, mais en plus ils faisaient peur. Hé bien voilà. On est dans le mur.

Ah oui, il y a eu aussi la COP 21. À Paris, justement. Mais clairement, les gens qui organisaient le raout estimaient aussi qu’ils avaient le droit de s’asseoir dessus. D’un côté les engagements à reconsidérer la croissance, de l’autre Europa City.


Grigris environnementaux


En réponse aux contradicteurs, les promoteurs ont multiplié les grigris environnementaux, dans toutes les nuances de vert possibles. Ce qui revient un peu à prendre les gens pour des imbéciles. Quelle que soit la part de renouvelable dans l’énergie que consommera ce truc, il reposera toujours sur l’hypothèse d’une croissance à l’ancienne, fondée sur le bétonnage de la terre, le développement des aéroports, du transport routier, du tourisme de masse, et de la consommation. C’est le projet tout entier qui débloque. On ne nous fera pas gober qu’un super grand centre commercial, même flanqué d’une librairie et d’une piscine, est un avenir enviable, ni même tolérable. On a vu ce que les zones commerciales et les grandes surfaces ont fait à nos villes, comme elles ont sucé leurs centres, détruit leurs emplois, dégradé leurs habitats, corrompu leurs politiques. Et on voudrait, avec l’argent de nos impôts, aider des promoteurs privés à construire une nouvelle, plus grande, plus grosse, usine à fric ?

La pilule est un peu grosse. Elle a du mal à glisser. Il fallait d’autres arguments, irrésistibles, des arguments qui touchent à l’esprit de justice, de progrès, au coeur. L’emploi. Qui est contre l’emploi ? Qui ? Europa City vous en promet dix mille. Cash. Et quarante mille, en bonus. Pas radin, on vous ajoute pêle-mêle de la formation, du transport, de l’aménagement de territoire, de la croissance en veux-tu en voilà… Et tout ça par la seule puissance de l’investissement. C’est pas miraculeux ?

Nous voilà en tout cas débarrassés de la puissance publique (bouh) au profit du privé (chic).

Comme si l’État, fatigué de tous ces ennuis qu’il a dans le 93 et le 95, refilait le bébé. On peut le comprendre, il n’en peut plus de ces territoires déshérités, démaillés, de ces villes ouvrières ruinées, de ces populations reléguées, ghettoïsées. Il ne sait plus quoi faire, sans compter qu’il n’a jamais fait grand’ chose, d’ailleurs ça ne l’intéresse pas, ces coins-là, et en plus il n’a plus de sous. Si seulement tout le monde pouvait habiter Versailles ou Marly Le Roi ... Mais la voilà, l’alternative moderne au plan Borloo : Auchan et Wanda vont nous régler tout ça ! La pauvreté, l’abandon, les quartiers, ils en font leur affaire. Promis, juré.

Le commissaire-enquêteur enregistre les plaintes et les espoirs des habitants. Ils viennent à sa rencontre, ils demandent du boulot, des perspectives, une vie décente. Ils ont raison. Le commissaire-enquêteur a raison de les enregistrer. De compatir. De vouloir remédier. Mais par quel mélange des genres faut-il qu’Europa City soit présenté comme LA solution ? De quels renoncements faut-il payer cette pléthore d’emplois, qui risquent de n’être à terme qu’une promesse de campagne ?

Pics de chaleur et pics d'ozone

Emploi, emploi, que de crimes on commet en ton nom (les Etats-Unis de Donald Trump enrichissent le tableau tous les jours, de l’extraction minière en zones protégées aux champs bitumineux empoisonnés). Il n’est jamais question des intérêts du capital dans les argumentaires de la croissance à tout-va, ni de son effrayante prospérité. Finalement pourtant, c’est toujours le fonds de pension qui profite, quand le travailleur n’en finit plus de traîner sa misère d’ici à là. Il n’y a aucune raison pour que les choses se passent autrement à Gonesse, à Aulnay, ou ailleurs. Vous vouliez une vie meilleure ? Mauvaise pioche. Mais pensez à vous prémunir contre la chaleur, et les pics d’ozone. La température n’a pas fini de monter.

Je trouve décevant, de la part d’un État dont le premier représentant est allé clamer partout "Make our Planet Great Again", d’avoir si peu d’imagination. D’être même si peu informé qu’il nous ressort le vieux TINA (« There is no alternative") de feu Margaret Thatcher. Europa City ou la ruine ? Vraiment ? D’autres choix sont possibles, monsieur le commissaire-enquêteur. D’autres villes les ont faits. À proximité de leurs aéroports aussi. Une quantité de gens réfléchissent et travaillent au devenir des villes et de ceux qui les habitent, qui ne sont ni des utopistes ni des rêveurs. Être pragmatique aujourd’hui, c’est se souvenir des avertissements du Club de Rome. C’est prendre le risque d’inventer. Les projections les plus pessimistes sont en train de se réaliser. Changeons tout ça, sinon Paris aussi, un jour, va cramer.


 Vue aérienne du projet EuropaCity.


Source : https://blogs.mediapart.fr/edition/marchons-pour-les-terres-fertiles-de-gonesse-matignon/article/120919/jour-j-22-le-coup-de-gueule-de-marie-desplec-1?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-66&fbclid=IwAR22qftz7GZ2zr3iWaWBoiTuway3EM1Y4nMIJBHcZ6sg-FVHjqaRXpSlACg

 

vendredi 20 septembre 2019

Fabrice Nicolino : « L’Agence nationale de sécurité sanitaire fait partie du lobby des pesticides »

Fabrice Nicolino : 

« L’Agence nationale 

de sécurité sanitaire 

fait partie du lobby 

des pesticides »


10 septembre 2019 / Entretien avec Fabrice Nicolino








Alors que le débat sur les pesticides — et les distances à respecter entre épandage et habitations — fait rage, le journaliste Fabrice Nicolino publie une enquête qui démonte le système français d’autorisation des pesticides. Et sonne l’alarme sur les derniers nés de l’industrie, les pesticides SDHI.

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Le titre ne ment pas, l’ouvrage se lit comme un polar. Le crime est presque parfait. L’enquête choc sur les pesticides et les SDHI (éditions Les Liens qui libèrent) nous donne pourtant d’emblée la victime — chacun de nous et la biodiversité en général — et le coupable — le lobby des pesticides. Mais la révélation des détails de son fonctionnement, des lacunes et accointances qui permettent d’autoriser l’épandage en plein air de produits potentiellement dangereux ne laisse pas d’étonner, d’indigner. La plume de Fabrice Nicolino porte avec agilité son propos dense et technique. Mais aussi politique : fondateur du mouvement des coquelicots, Nicolino demande l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

Ce livre, qui paraîtra jeudi 12 septembre, apporte de précieuses informations au vif et actuel débat sur les pesticides. Des dizaines de communes ont depuis cet été pris des arrêtés antipesticides. Lundi 9 septembre, le gouvernement mettait en ligne, en consultation, son prochain règlement sur l’épandage de pesticides, préconisant 5 à 10 mètres de distance entre épandages et habitations selon les produits. Le projet de réglement s’appuie sur une étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Cette agence est au cœur de l’enquête menée par le journaliste sur ces pesticides dont on connaît le nom depuis à peine plus d’un an, les SDHI, ou « fongicides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase ».



Reporterre — Que pensez-vous de la consultation ouverte hier par le gouvernement sur l’épandage de pesticides ?

Fabrice Nicolino — Pourquoi ne pas calculer les distances en nanomètres ? La mise en place d’une distance de 5 ou 10 mètres ne changera pas grand-chose. C’est tellement grotesque que cela n’a plus aucun sens ! Les pesticides sont absolument partout. Le registre officiel d’enregistrement des utilisations de nanoparticules montre qu’en 2018, près des deux tiers des déclarations concernaient des pesticides. Or, les nanoparticules passent facilement la paroi des cellules et pénètrent jusqu’au plus profond du cerveau et des poumons. Elles passent les costumes de protection des paysans qui épandent des pesticides, pénètrent leur peau.

Cette consultation est un cadeau de plus à la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, défenseure de l’utilisation des pesticides]. C’est déprimant, insultant pour la République. Ce n’est pas digne d’un Président de la République, qui est le garant de la santé de tous. Je suis profondément révolté.


Vous avez enquêté sur les pesticides SDHI. Pourquoi, jusqu’à la publication d’une tribune de scientifiques dans Libération le 15 avril 2019, étaient-ils inconnus de presque tous ?


J’ai demandé à un grand nombre de paysans, ils ne les connaissent pas. Ils sont répandus partout [1] mais personne ne sait que ça existe. Pourquoi ? Parce que c’est un sigle barbare, recouvrant des produits vendus sous forme de noms commerciaux. La douzaine de molécules SDHI autorisées en France sont des créations des laboratoires des grandes firmes agrochimiques. Leur caractéristique commune est d’attaquer la fonction respiratoire des champignons, de les étouffer. Puis les firmes — qui se tirent la bourre — fabriquent, produisent, font des mélanges, ajoutent des adjuvants, etc. Elles créent un produit sous un nom commercial qui leur appartient. Pour comprendre ce que contient le produit, il faut aller au-delà du nom commercial. On ne vend jamais du SDHI seul.

Pierre Rustin, le scientifique par qui est venue la révélation de l’existence des SDHI, les a découverts par hasard en faisant des recherches bibliographiques. Sinon, cela aurait pu durer encore 20 ans comme cela. Il s’est interrogé, car les SDHI s’attaquent à l’enzyme SDH [succinate déshydrogénase], enzyme essentielle à la respiration des cellules. Et les SDHI s’attaquent pas seulement à la SDH des champignons, mais aussi à celle des vers de terre, des abeilles, des humains [Pierre Rustin est spécialiste des maladies liées aux anomalies de fonctionnement de la SDH]. C’est le fondement de son alerte scientifique.

Je pose donc la question : pourquoi les agences de sécurité sanitaire n’ont-elles pas fait les recherches qui auraient dû les mener à Pierre Rustin ? Elles auraient dû se renseigner. Mais il ne se passe rien. Elles laissent des produits potentiellement très dangereux partout.


Qu’est-ce qui distingue l’histoire des SDHI de celle d’autres pesticides ?


Ce qui est sans précédent, c’est que l’on a cette fois-ci, avec nous, des scientifiques de réputation mondiale. On a la science avec nous. Dans le dossier des SDHI, ils ne peuvent pas renvoyer Pierre Rustin et sa bande au piquet en leur disant qu’il faut qu’ils refassent leur copie. Pierre Rustin est un cador de la science, potentiellement nobélisable.

L’autre élément, très important selon moi, c’est que l’on est encore à l’amont d’une possible catastrophe. J’en ai plus que marre de venir avec mon mouchoir pleurer sur les morts, les malades. On arrive toujours après la bataille. Car, la catastrophe, si elle doit arriver, on le saura dans 10, 20 ou 30 ans, comme pour l’amiante. Là, on est alertés dans un temps relativement précoce, on peut dire stop, et décider sagement de les retirer du marché dans l’attente d’études. Ce n’est pas un discours d’écologiste mais de scientifique.

Pierre Rustin et ses confrères demandent des « études réellement indépendantes », parce qu’ils n’ont plus aucune confiance dans l’Anses, l’agence de sécurité sanitaire. Quand l’Anses a reçu le coup de fil de Pierre Rustin en octobre 2017, elle a répondu par un silence total. Au bout de six mois, Pierre Rustin et huit autres scientifiques ont publié leur alerte dans Libération. L’Anses a alors été contrainte de leur proposer une date de réunion. Et là, de manière loufoque, au lieu de recevoir dignement une équipe de scientifiques qui met bénévolement à disposition ses connaissances, elles les a agressivement reçus, au point que plusieurs de ces chercheurs m’ont dit textuellement que cela avait été la pire journée professionnelle de leur vie.

À la suite de quoi, l’Anses a nommé quatre experts pour examiner l’alerte scientifique. Parmi eux, trois ne connaissaient pas ou de très loin les SDHI. Et la quatrième personne, la seule qui connaissait les SDHI, participe à des colloques payés par l’industrie. Elle est dans un conflit d’intérêts très grave. Leur rapport, rendu en janvier 2019, consistait à dire qu’il n’y a pas de problème avec les SDHI.

Pierre Rustin et sa bande ont publié une réponse 15 jours plus tard, diplomatique dans la formulation. Ce que j’en ai compris, c’est qu’ils avaient l’impression que l’Anses s’était moquée d’eux.



Des rampes de pulvérisateur pour la vigne.


En quoi l’affaire des SDHI est-elle, malgré ses particularités, emblématique du fonctionnement du système d’homologation des pesticides en France ?

Les SDHI posent la question de l’évaluation de la dangerosité des pesticides parce que les normes actuelles, la façon dont on homologue, dont on cherche l’éventuelle toxicité d’un pesticide, tout cela est désuet. En matière d’homologation de pesticides, le fondement est la dose journalière admissible, la « DJA ». Elle a été mise au point dans les années 1950 à partir de connaissances de cette époque-là. Depuis, il y a eu beaucoup de découvertes scientifiques ! Celle que la dangerosité de produits peut être influencée par des facteurs environnementaux, qu’il y a des effets non monotones, non linéaires et que des produits peuvent être plus actifs et plus dangereux à des plus faibles doses. Mais l’Anses ne veut pas intégrer ces nouvelles connaissances.

Les pesticides SDHI ne sont que la suite d’un programme de longue date qui consiste à ne juger que l’intérêt des firmes agrochimiques, sans jamais se préoccuper des effets généraux et écosystémiques. Pour moi, c’est une situation de folie sociale. On oublie que l’Anses est une agence de protection sanitaire, créée pour protéger la société et pas les intérêts de l’agro-industrie.


Comment retrouver la confiance dans le système d’évaluation des pesticides ?


Un des premiers problèmes est que l’Anses est chargée des autorisations de mise sur le marché. Or, on demande à la même structure d’éventuellement interdire les produits qu’elle a autorisés. C’est impossible, ce sont deux fonctions radicalement contraires. Il faut les dissocier.

Surtout, il faut briser les liens étroits entre Anses et industrie. Dans le livre, je démontre sans peine que l’Anses publie depuis des années, en commun avec l’Inra [Institut national de la recherche agronomique] et Arvalis [L’institut technique agricole de la filière grandes cultures] des notes communes de conseil pour l’usage des pesticides SDHI. On comprend qu’ils sont engagés du côté des SDHI. Sans l’avoir dit.

Donc, l’Anses fait partie du lobby des pesticides. Le mal est à l’intérieur de l’agence, constitutif, consubstantiel. Quand on est dans une impasse pareille, la seule solution est une dissolution suivie d’une création, avec le concours de la société civile, d’une agence radicalement indépendante. Il ne faut plus aucun contact avec les intérêts industriels.


En tant que journaliste, avez-vous eu des difficultés spécifiques à enquêter sur ce sujet ?


Je proteste avec la dernière énergie contre l’attitude de l’Anses, qui est une agence publique payée par de l’argent public — dont le mien. Je suis journaliste professionnel, je les ai fait chier, c’est sûr.
Ils me détestent, c’est certain. L’an passé, dans Charlie Hebdo, j’ai demandé la démission du directeur général, Roger Genet. Tout cela je l’accepte sans problème. Mais ce n’est pas à eux de faire le tri entre bons et mauvais sujets. Ils ont refusé de me parler. Je leur ai envoyé plein de mels, essayé d’obtenir des rendez-vous. Rien.

Quand Roger Genet embauche comme directrice de cabinet et de la communication une femme qui a travaillé jadis pour Monsanto et des entreprises similaires, on est dans la provocation ultime, grossière. J’y vois une sorte de pied de nez. Cela aussi, il faut que ça change.


L’agrochimie pousse de son côté fortement en faveur des SDHI, pour des raisons économiques…

C’est un très gros marché. Selon les documents des meilleures agences prévisionnistes, le marché mondial va quadrupler d’ici 2021-2022. On va arriver à des chiffres très importants même pour des groupes de taille mondiale. Les SDHI, dans le domaine des fongicides, constituent l’avenir à court et moyen termes. Les groupes chimiques n’ont pas encore rentabilisé leurs dépenses de recherche et développement, alors ils ne peuvent pas reculer. C’est pour cela que les SDHI seront une bataille sans merci.
  • Propos recueillis par Marie Astier    



Le crime est presque parfait. L’enquête choc sur les pesticides et les SDHI de Fabrice Nicolino, éditions Les Liens qui libèrent, septembre 2019, 224 p., 20 €.


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[1] « En France ce sont de l’ordre de 70 % des superficies de blé tendre et près de 80 % de celles d’orge d’hiver qui sont traitées par les SDHI (données de 2014) », expliquaient les auteurs de la tribune de Libération.


Lire aussi : Après le glyphosate, les pesticides SDHI, nouveau danger sanitaire ?

Source : Marie Astier pour Reporterre
Photos :
. chapô : © Anne Vaudoyer
. rampes : Wikipedia (Olivier Colas/CC BY-SA 4.0)


Source : https://reporterre.net/Fabrice-Nicolino-L-Agence-nationale-de-securite-sanitaire-fait-partie-du-lobby-des-pesticides?fbclid=IwAR1a5RM_bA9Pr8ugmtk93OLmq9fPpQjJDENIFP8S77h69hXWf804h1kV5wg

jeudi 19 septembre 2019

Nouveaux OGM : l’agro-industrie multiplie les mensonges

 

Nouveaux OGM : 

l’agro-industrie 

multiplie les mensonges





 Dans une lettre qu’Inf’OGM s’est procurée, une trentaine d’organisations professionnelles et syndicats agricoles demandent aux députés français « de rejoindre la coalition européenne pour une révision de la directive 2001/18 ». En clair, elles visent à rendre invisibles les nouveaux OGM.


[Photo de Thomas Drouault ->https://unsplash.com/photos/IBUcu_9vXJc
 

La FNSEA, syndicat agricole majoritaire, et ses alliés, comme d’autres syndicats par filière (betterave, maïs, levures, semences, etc.), le GNIS et Terres Inovia sortent du bois [1]. Dans une lettre aux députés français qu’Inf’OGM s’est procurée, ces organisations demandent à la France « de rejoindre la coalition européenne pour une révision de la directive 2001/18 », la directive qui encadre l’ensemble des OGM, qu’ils soient issus de la transgenèse ou d’une mutagénèse.

Cette coalition, emmenée par les Pays-Bas, regrouperait 12 États membres, selon les signataires. Elle exige tout simplement que l’arrêt de la Cour de justice de l’UE ne soit pas mis en œuvre, car il serait contraire aux intérêts économiques à court terme. Cet arrêt confirmait ce que d’autres organisations paysannes et agricoles soulignaient depuis des années : les OGM ne se résument pas aux plantes transgéniques et les autres OGM présents sur le marché doivent donc être évalués et étiquetés.

La souveraineté alimentaire ne passera pas par les OGM...


L’argument pour réviser la directive est que celle-ci impose «  de longues et coûteuse démarches d’homologation pour les variétés obtenues par des techniques de mutagénèses développées après 2001 ». Pour les partisans de la révision, ces démarches menacent «  la souveraineté alimentaire de la France et de l’Europe  ». Pourtant, cet argument n’a pas de fondement économique : les plantes transgéniques n’ont été que très peu cultivées sur le sol européen du fait de la mise en œuvre du principe de précaution sans que cela ait eu un effet sur notre souveraineté alimentaire. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la « disponibilité protéinique moyenne » en France n’a que peu évolué au cours des 20 dernières années. Elle oscille entre 110 et 118 g/personne/jour alors que la « suffisance des apports énergétiques alimentaires » [2], c’est-à-dire les corps gras (lipides) et les glucides (sucres et féculents), est restée stable sur cette même période.

La lettre évoque les besoins des consommateurs. Pour les signataires, l’arrêt entrave la recherche et l’innovation qui pourtant « apportent des réponses concrètes et adaptées » à ces besoins. Ces dernières seraient en effet les garantes d’une transition agro-écologique, et il faudrait donc, au nom du bien commun, laisser faire les manipulations en secret. Si les consommateurs exigent des «  produits sains, sûrs, durables et d’origine locale », on sait portant qu’ils refusent aussi les OGM. Et que, globalement, ils n’associent pas des produits sûrs et sains à des produits brevetés et issus de manipulations génétiques et multiplication cellulaire in vitro réalisées hors sol, en laboratoire. Et surtout ne pas vouloir étiqueter ces nouveaux OGM comme des OGM ce n’est pas répondre aux besoins des consommateurs mais au contraire les prendre pour des cobayes. Les semences paysannes semblent plus appropriées pour répondre à la demande des consommateurs. Les nouveaux OGM actuellement sur le marché sont essentiellement des variétés rendues tolérantes aux herbicides. En quoi l’utilisation d’herbicide est un pas vers la transition agro-écologique ? La résilience ne réside pas dans une plus forte homogénéisation du patrimoine génétique des variétés mais au contraire dans une augmentation de la diversité génétique. Or les nouveaux OGM sont brevetés. Et les brevets, cela a déjà été démontré à plusieurs reprises, entravent le développement de variétés locales et entravent une recherche publique et participative. Et favorisent la concentration économique de l’industrie des semences, concentration qui est contraire aux envies de relocalisation et de maîtrise de l’économie et de la production agricole.

L’autre argument mis en avant est la distorsion de concurrence. Un argument que les organisations signataires trouvent imparable : si les États-Unis et l’Argentine décident de ne pas réglementer les nouveaux OGM, ces derniers vont produire plus, plus facilement et la France va être écartée de ce marché. La question de la rentabilité agronomique et économique des plantes génétiquement modifiées peut être questionnée, à court et long terme… Mais surtout jusqu’à présent, l’Union européenne avait une législation plus contraignante que d’autres pays et la balance commerciale agricole européenne n’a pas souffert de ces contraintes. D’ailleurs l’Argentine, un pays aux exigences réglementaires faibles sur ces plantes, hésite à autoriser un blé transgénique de peur de perdre les marchés d’exportation [3].

Gros mensonge aux députés


Enfin, troisième argument : la lettre considère que « l’arrêt de la CJUE prévoit des obligations inapplicables en termes de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage des produits importés de ces pays. En effet le contrôle des produits ne permet pas de les imputer à une méthode de sélection puisque celle-ci reproduit ce qui se passe dans la nature ». C’est tout simplement faux : si des mutations génétiques existent bien dans la nature, ces dernières ne sont pas du même ordre : les mutations naturelles et induites se produisent dans des temporalités très différentes et dans des contextes biologiques aussi différents. De plus, les techniques de modification génétique in vitro laissent des traces dans le génome (effets hors-cibles) et ces traces permettent de les détecter. D’ailleurs ces entreprises ont des outils de détection au point dès lors qu’il s’agit de défendre leur droit de propriété intellectuelle sur ces mêmes variétés.

La lettre se termine par un vœu ou une demande. Les organisations soulignent : « Le conseil d’État doit encore statuer sur l’exclusion des variétés obtenues par mutagénèse traditionnelle du champ d’application de la réglementation sur les OGM en France. Nous espérons qu’il confirmera le statut réglementaire de produits que les consommateurs ont intégrés depuis longtemps dans leur quotidien ». La phrase est ambigüe pour plusieurs raisons. Certes le Conseil d’État peut proposer de maintenir l’exemption pour des produits issus des techniques traditionnelles de mutagénèse (développées avant 2001) et commercialisés depuis longtemps… mais il peut aussi décider de ne plus les exempter. La CJUE a en effet laissé la possibilité aux États membres de le faire. En revanche, les OGM issus des nouvelles techniques de mutagénèse doivent être réglementés comme tels, au même titre que les OGM transgéniques. Or de tels OGM sont actuellement cultivés sur le territoire européen de façon illégale, notamment le colza Clearfield ou des endives obtenues par fusion cellulaire avec le tournesol.


[1] La liste complète des signataires : AFCA/CAL, AGPB, AGPM, AIBS, Anamso, Ania, Arvalis, Centre Français du Riz, CGB, Coop de France, CSFL, CSIF, Fede, Fédération du négoce agricole, FNAMS, FNPHP, FNPSMS, FN3PT, FNSEA, FOP, GNIS, Intercéréales, Jeunes Agriculteurs, SNIA, Syndicat des riziculteurs de France, Terres Inovia, Terres Univia, UFS, Val’hor

[2] La suffisance des apports énergétiques alimentaires moyens est le rapport entre l’approvisionnement alimentaire en termes de calories et l’exigence énergétique alimentaire moyenne.

Source : https://www.infogm.org/6858-nouveaux-ogm-l-agroindustrie-multiplie-les-mensonges

 

mercredi 18 septembre 2019

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