Les 200 scientifiques
de l’Atécopol demandent
l’arrêt immédiat
des travaux de l’A69
24 septembre 2023
Atelier d'Ecologie Politique de Toulouse
Collectif de chercheur.es
Alors
que les travaux de l’A69 ont commencé, le collectif toulousain de
scientifiques rend public le consensus de l’ensemble de ses membres
autour de l’arrêt des travaux de cette autoroute. Les auteur.es de cet
article expliquent les raisons de leur opposition : on y parle émissions
CO2, train, croissance, projets de territoire, compensation, et
imaginaires désirables.
Lettre ouverte à Carole Delga (Présidente de la Région
Occitanie), Christophe Ramond (Président du Conseil Département du
Tarn), Pascal Bugis (Maire de Castres), Clément Beaune (Ministre des
Transports) et Agnès Pannier-Runacher (Ministre de la Transition
Ecologique).
Autoroute presque vide filant vers un futur incertain. L'Atécopol est un collectif toulousain de plus de 200 scientifiques
concerné·es par les enjeux écologiques. Il regroupe des spécialistes de
nombreuses disciplines (climatologie, écologie, urbanisme, agronomie,
économie, etc.), membres de tous les établissements d'enseignement
supérieur de la région toulousaine. Ce collectif est une plateforme
d'expertise du CNRS et il a largement contribué ces dernières années à
former étudiant·es, citoyen·nes, élu·es et fonctionnaires de la région
toulousaine aux enjeux écologiques, dans la plus large
interdisciplinarité. Deux auteurs du GIEC en font partie.
Dans ce
collectif à l'expertise reconnue, pas un·e seul·e membre n’est favorable
à la construction de l'autoroute A69. Pas un. Pas une. Il s'agit d'un
rejet unanime. Autrement dit, la politique d'aménagement du territoire
que vous soutenez est contraire à l'avis des scientifiques toulousain·es
les plus concerné·es par l'habitabilité de notre planète. Toutes et
tous s'accordent sur le fait qu'il est crucial d'arrêter ces travaux au
lieu de miser sur le passage en force. Il est plus que temps de mettre
un terme aux pratiques d'aménagement obsolètes, vestiges d'un passé qui
nous a mené·es au désastre climatique et écologique actuel.
Plusieurs
instances consultatives, dont certaines regroupent des expert·es
scientifiques, ont émis un avis défavorable à la construction de
l'autoroute. Le Conseil National de la Protection de la Nature relève
par le menu dans son avis défavorable la légèreté, voire les graves
manquements du dossier justifiant l’autoroute[1]. Sa conclusion est sans appel : « Le
CNPN ne considère pas les arguments invoqués comme suffisants pour
constituer une raison impérative d’intérêt public majeur. Ce dossier
s’inscrit en contradiction avec les engagements nationaux en matière de
lutte contre le changement climatique, d’objectif du zéro
artificialisation nette et du zéro perte nette de biodiversité, ainsi
qu’en matière de pouvoir d’achat ». Le rapport remis au Commissariat
Général à l’Investissement présente également des conclusions
défavorables, mais sur d’autres points[2] :
surestimation manifeste des gains de temps de parcours, hypothèses
discutables sur le taux de croissance routier, conclusion contestable
sur le lien entre développement économique et autoroute, large
surdimensionnement de l’autoroute par rapport au trafic attendu, gains
socio-économiques majoritairement dus à la valorisation économique du
« confort », et absence de comparaison avec des projets alternatifs,
notamment.
Nous, auteur·es de ce texte, souhaiterions par ailleurs
insister sur cinq points. Le premier est que développer un projet
permettant à plus de voitures individuelles de rouler plus vite sur de
plus grandes distances est tout simplement, sur le principe, absurde au
vu des enjeux climatiques. Il serait actuellement plus sensé de limiter
fortement la vitesse sur les autoroutes existantes, et on est en droit
d’espérer qu’une telle mesure sera prochainement prise par les
autorités. Du point de vue de l’intérêt – par ailleurs très discutable –
du temps de trajet diminué, une éventuelle limitation des vitesses sur
l’autoroute ferait perdre tout bénéfice à ce nouvel aménagement. Cette
projection sur le temps long et sur un futur désirable en matière de
transport est complètement absente des scénarios présentés par
l’entreprise concessionnaire de la construction.
Le deuxième est que voyager en voiture entre Toulouse et Castres émet pour l’instant 3 fois plus de CO2
que de le faire en TER et 8 fois plus que de le faire en autocar. Ce
facteur pourrait monter à 25 si la ligne ferroviaire était électrifiée[3].
Alors que la France peine à tenir ses propres objectifs climatiques,
comment justifier de construire une infrastructure qui entrera en
concurrence avec les moyens de transport moins émetteurs ? Et ce alors
que, en tant qu’habitant·es de la région toulousaine, nous vivons
quotidiennement les insuffisances du réseau de transport en commun
régional : autocars complets, trains régulièrement annulés et
insuffisants. Ce projet aura pour effet d’accentuer les inégalités
sociales et climatiques, car il consiste à développer un moyen de
transport plus émetteur pour celles et ceux qui peuvent se payer un
trajet rapide en voiture sur une autoroute à péage.
Le troisième
point est que les recherches réalisées ces quarante dernières années
dans le domaine de la géographie, de l’urbanisme et de l’aménagement du
territoire délivrent une vision du lien entre l’autoroute et le
développement économique bien différente de celle des défenseurs de ce
projet[4].
Il y apparait très clairement que le lien entre infrastructure
autoroutière et développement n’est pas automatique, et peut même être
négatif : les infrastructures autoroutières, en exacerbant la
compétition entre territoires, ont surtout pour effet d’amplifier les
dynamiques existantes, ces dernières dépendant plus des projets de
territoire que des infrastructures elles-mêmes. Dans le cas plus précis
de l’autoroute Toulouse-Castres, les analyses indiquent qu’il n’y a
aucun enclavement de la région Castres-Mazamet, mais que « le projet d’autoroute A69 est avant tout un soutien au développement économique de la métropole toulousaine ». Ceci explique peut-être pourquoi de nombreux élus des petites villes de la région s’opposent à l’autoroute[5],
qui pourrait n’avoir comme conséquence que l’accentuation de la
polarisation des territoires et de l’exode rural, à l’heure où il
devient de plus en plus urgent de ré-investir les campagnes, et où
l’accroissement des métropoles pose de sérieuses questions de
soutenabilité.
Le quatrième point est que, en admettant même que
cette autoroute ait un quelconque effet sur la croissance économique de
Castres, nous considérons que cela ne justifie pas les pertes de terres
agricoles, l’artificialisation d’espaces sauvages, les dommages sur la
santé des populations induits par les centrales à enrobés, les
expropriations, les dizaines de milliers de tonnes de CO2 qui seront émises au cours de la construction[6] et les milliers par an supplémentaires lors de l’utilisation[7].
Il est désespérant de constater que la seule boussole en termes
d’aménagement du territoire et de politique publique soit la croissance
économique, alors que cette dernière rend plus difficile le respect de
l’Accord de Paris, comme cela a encore été récemment montré[8].
Le
cinquième point concerne la compensation environnementale, que les
acteurs favorables au projet mettent systématiquement en avant. Des
mesures de compensation permettraient en quelque sorte "d'annuler" les
dommages causés par la construction de l'autoroute. Or la validité de la
compensation, que l'on parle de carbone ou d'impact écologique, est
largement contestée dans la littérature scientifique. Notamment, la
compensation écologique repose sur une vision de la nature problématique[9].
La définition d'équivalences requiert un découpage et une
simplification à outrance des écosystèmes, à rebours d'une réelle
approche écologique. Les décalages temporels et spatiaux sont ignorés.
Non, un arbre centenaire ne peut être remplacé par cinq jeunes arbres :
il est irremplaçable dans les échelles de temps qui nous concernent, en
raison du carbone qu'il contient[10],
qu'il continue de capter, des autres vivants avec lesquels il
interagit, de son importance dans la régulation du cycle de l'eau et du
microclimat local. Au-delà des difficultés techniques, l'existence même
du principe de compensation tend à court-circuiter le débat sur la
pertinence d'un projet, et décale les décisions vers le moins-disant
environnemental : la possibilité de renoncer s'efface rapidement au
profit de la compensation, présentée comme un moindre mal face à des
dommages prétendument inévitables. Contrairement à son objectif affiché
de préserver nature et climat, la compensation devient ainsi un outil au
service de la prolifération de projets d'aménagement écocides, en
dépolitisant les enjeux sociaux et économiques sous-jacents et en niant
au passage le sens et la valeur des luttes environnementales[11]. Ces dérives ont bien été observées dans le cas qui nous occupe.
La
mise en avant de mesures de compensation ne règle donc en rien les
questions fondamentales : l'inutilité du projet, son incompatibilité
avec les lois relatives à la transition énergétique et écologique, son
orientation à l'opposé des nécessaires changements dont notre société a
besoin, et son développement au mépris des règles démocratiques.
Plusieurs
milliers de citoyen·nes ont affirmé leur opposition au projet dans le
cadre de l’enquête publique ou de manifestations, notamment en avril
dernier. Plusieurs personnes mettent aujourd'hui leur vie en danger,
engagées dans une grève de la faim. Leur action peut sembler
disproportionnée pour un projet d'aménagement du territoire. Pourtant,
elle est à la hauteur des enjeux, et nous saluons leur courage. En
effet, s'il est impossible de stopper un projet délétère, socialement
injuste et peu légitime dans une démocratie pilotée par des hommes et
femmes que nous espérons de conviction humaniste et conscientes des
enjeux environnementaux et de leurs impacts sociaux, quel espoir peut-on
encore avoir pour relever les défis autrement plus importants qui nous
attendent ?
Après l'été que vient de vivre notre planète, après
les catastrophes endurées par les habitant·es de nombreux territoires,
alors que Toulouse a battu son précédent record de chaleur de
pratiquement 2°C, et tandis que la France continue d’affirmer son
souhait de respecter ses engagements climatiques internationaux, nous
nous demandons sincèrement ce qui peut justifier de continuer un tel
projet contre l'avis des scientifiques et des citoyen·nes. D'autres
responsables politiques ont eu la sagesse et la lucidité de renoncer à
la construction de grandes infrastructures de transport, comme à
Notre-Dame-des-Landes. En tant que scientifiques, nous considérons que
changer d'avis face aux faits est une qualité intellectuelle précieuse
et que vous sortirez grandi·es en revenant sur votre position.
La
mobilisation citoyenne, organisée dans plusieurs collectifs, a fait
émerger des projets d'aménagement alternatifs enthousiasmants et à la
hauteur de la bifurcation nécessaire pour nos sociétés face à l’urgence
écologique : véloroutes, agro-écologie, haies bocagères, ressourceries,
productions alimentaires locales, arrêts de train supplémentaires[12].
Au contraire, votre projet d’autoroute, en plus d’être délétère pour
les écosystèmes et les humains, n’est pas porteur d’un imaginaire
désirable.
Ce texte est issu des réflexions collectives de
l’Atécopol. Il a été rédigé par Geneviève Azam, Marianne Blanchard,
Guillaume Carbou, Julian Carrey, Florian Debras, Jean-Louis Hemptinne,
Gabriel Hes, Jean-Michel Hupé, Sylvain Kuppel, Olivier Lefebvre, Odin
Marc, Valentin Maron, Soizic Rochange, Sébastien Rozeaux, Laure
Teulières et Laure Vieu, avec le soutien des membres de l'Atécopol
listé.es en fin d'article.
[1] Avis du Conseil National de Protection de la Nature, référence n°2022-00417-011-001 (2022)
[2] « Contre-expertise de l’évaluation socio-économique du Projet de liaison autoroutière Castres ― Toulouse », A. Breerette, J. Ni, V. Marcus, Conseil Général à l’Investissement (2016)
[3] Un train TER gazole émet environ 80 gCO2/pass.km, un train électrifié environ 9 gCO2/pass.km, un autocar 30 gCO2/pass.km, une voiture moyenne 231 gCO2/km et une voiture électrique d’entrée de gamme 100 gCO2/km (source : base empreinte,
ADEME). Pour la ligne ferroviaire Toulouse-Mazamet, la région a
malheureusement choisi de ne pas électrifier la ligne, mais d'y faire
circuler un train hybride, ce qui devrait en principe conduire à des réductions d'émissions de CO2
de seulement 40% par rapport au diesel. Après ces travaux, prendre le
train plutôt que la voiture serait néanmoins toujours 5 fois moins
émetteur que la voiture. On peut également noter que le train électrique
reste largement favorable par rapport à la voiture électrique (facteur
11).
[4] « Note sur les « effets structurants » de l’A69, le « projet de territoire » et le « désenclavement » de Castres-Mazamet », R. Bénos et F. Taulelle, HAL SHS (2023)
[5] « Ménageons nos territoires : non à l'A69 ! », M. Lacoste, Club Médiapart (19 juin 2023)
[6] « Pièce
F - Étude d’Impact Unique actualisée Pièce F2 - Étude d’impact unique
actualisée des projets A680 et A69 - Castelmaurou – Castres », Atosca (2022)
[7] 9000 voitures par jour sur 50 km, qui émettent 50 gCO2/km
supplémentaires en roulant à 130 km/h au lieu de 90 km/h émettent
environ 8200 tonnes/an. La courbe des émissions en fonction de la
vitesse proviennent des données publiées par le Cerema : « Émissions routières des polluants atmosphériques : Courbes et facteurs d’influence », Cerema (2021)
[8] « Is green growth happening? An empirical analysis of achieved versus Paris-compliant CO2–GDP decoupling in high-income countries », J. Vogel, J. Hickel, The Lancet Planetary Health 7, e759-69 (2023)
[9] « Why bartering biodiversity fails », S. Walker et al., Conservation Letters 2, 149–157 (2009)
[10] « Protecting irrecoverable carbon in Earth’s ecosystems », A. Goldstein et al., Nature Climate Change 10, 287–295 (2020).
[11] « Biodiversity offsetting and conservation: reframing nature to save it », E. Apostolopoulou, W. Adams, Oryx 51, 23 – 31 (2015)
[12] « Castres – Toulouse : un projet de territoire sans A69 », Une autre voie (2023)
Membres de l'Atécopol soutenant cet article :
Camille Besombes, médecin épidémiologiste
Gabriel Hes, doctorant climat et écologie forestière
Hubert Caquineau, Enseignant-Chercheur
Jean-Philippe Decka, Doctorant en sciences de gestion
Eric Rémy, Enseignant-chercheur en sciences de gestion
Gaël Plumecocq, Chargé de recherche en science économique
Alexandre Gondran, enseignant-chercheur en informatique
Adeline Grand-Clément, Enseignante-chercheuse (histoire)
Julien Gros, Chargé de recherche (sociologie)
Corinne Eychenne, enseignante-chercheuse (géographie)
Florian Debras, Chargé de recherche en astrophysique
Didier Poilblanc, directeur de recherche en physique théorique
Laurence Huc, chercheuse
Régis Missire, enseignant-chercheur en sciences du langage
Barbara Köpke, enseignante-chercheur en sciences du langage
Marieke Van Lichtervelde, chercheuse IRD, Géosciences
Marco Faggian, chercheur CNRS, Physique Théorique
Jean-Marc Pierson, enseignant-chercheur en informatique
Gaël Ginot, post-doctorant, physicien
Garance Castino, doctorante en physiologie du vieillissement
Paul Castagné, doctorant en écologie
Julien Milanesi, enseignant chercheur en économie
Claire Couly, docteure ethnobiologiste
Emmanuel Discamps, chercheur CNRS (archéologie)
Laurence Maurice (chercheuse IRD, géochimie environnementale)
Floriane Clément, chargée de recherche en géographie humaine
Romain Guilbaud, chercheur CNRS Géosciences
Charlène Arnaud, enseignante-chercheure en sciences de gestion
Source : https://blogs.mediapart.fr/atelier-decologie-politique-de-toulouse/blog/240923/les-200-scientifiques-de-l-atecopol-demandent-l-arret-immediat-des-trav