Soirées techno et huile d’olive :
une ferme engagée
menacée de fermeture
Sylvain Roubira et Pierre Gulliez organisent en complément de leur activité agricole, des ateliers, des colonies de vacances « façon scout » et des soirées festives. - © David Richard / Reporterre
Dans l’Hérault, un tiers-lieu agricole propose des événements culturels et solidaires pour « créer du lien, de la mixité ». Las, cet « espace de liberté » en lisière des institutions est menacé par une fermeture administrative.
Paulhan (Hérault), reportage
Cerné par l’autoroute A75 et des vignes soigneusement désherbées, le mas Nicolas fait figure de bastion rebelle. Entre les oliviers couverts de fleurs blanches, des plants d’aromates diffusent leurs effluves rafraîchissants. Quelques poulettes prennent le soleil non loin d’une prairie colorée de coquelicots et de pissenlits.
Malgré cette effervescence printanière, le hangar paraît vide, et les deux agriculteurs, Sylvain Roubira et Pierre Gulliez, ont le regard las. Après un an de bataille administrative, ils se retrouvent au bord de la banqueroute, accusant des pertes de plus de 60 000 euros. Avec le désagréable sentiment d’être pris pour des pigeons (un comble pour des éleveurs de volailles).
Tout avait pourtant bien commencé. Il y a dix ans à Montpellier (Hérault), dans le sillon de Nuit debout et des Gilets jaunes, les deux trentenaires créaient — avec d’autres — l’association la Cinquième saison. « On défendait la réappropriation des terres et l’accès pour tous à une alimentation locale, de qualité », détaille Sylvain Roubira. Cantines populaires, glanages d’olives, paniers d’aide alimentaire avec des produits du coin…
En 2022, une poignée de ces militants firent un pari un peu fou : racheter 6 hectares d’oliveraies en friche à Paulhan, un territoire marqué par la viticulture conventionnelle et le vote pour le Rassemblement national. « On voulait participer à créer du lien, de la mixité », souligne Pierre Gulliez. « Ici, on est un peu dans un désert associatif, notamment pour les jeunes, enchérit son camarade. C’est la ruralité oubliée. »
Après un an de bataille administrative, Sylvain Roubira et Pierre Gulliez se retrouvent au bord de la banqueroute. © David Richard / Reporterre
« Un travail précieux »
Pour « faire infuser » leurs idéaux d’autonomie et d’éducation populaire, ils y développent des activités agricoles — huile d’olive, plantes aromatiques, pâtes et farine de blés anciens. En complément, ils organisent des ateliers, des chantiers participatifs avec les habitants du territoire, des colonies de vacances « façon scout » et des soirées festives.
Dub, fanfare, reggae, techno : quinze soirées en trois ans, à prix accessible, en partenariat avec des associations culturelles. Le tout en extérieur, avec vente des produits de la ferme et toilettes sèches. « On était très attentifs à la prévention des violences sexistes et sexuelles et aux risques liés aux addictions, insiste Sylvain Roubira. Ça marchait bien, on sentait qu’il y avait une demande locale pour ce type d’événements. »
En 2022, une poignée de ces militants firent un pari un peu fou : racheter 6 hectares d’oliveraies en friche à Paulhan. © David Richard / ReporterreEntre les concerts et les ateliers, l’association a ainsi accueilli près de 4 000 personnes depuis la reprise de la ferme. « Ils font un travail hyper précieux », salue Florence Cros, de l’association locale Terre-contact, qui a organisé des récoltes familiales d’olives et vend l’huile du mas dans son épicerie solidaire. « Ça rapproche les gens de leur territoire, des sources vivrières locales. »
« On sentait qu’il y avait une demande locale pour ce type d’événements »
Un succès donc, qui assurait la viabilité économique du projet — « car ce n’est pas avec notre seule activité agricole qu’on arrivait à vivre ». En bref, tout roulait… Jusqu’à ce 20 juin 2025.
Contrôle inopiné
Ce soir de Fête de la musique, la soirée était portée par H2O, une association connue dans le milieu des raves et free parties — un détail qui n’en est pas un. Quelques heures avant le début des festivités, les paysans ont vu débarquer dans leurs champs une équipe inattendue. Des policiers, un élu municipal, un représentant du Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) et un autre de la préfecture. Objectif de ce contrôle « inopiné » : vérifier la conformité du site aux normes des établissements recevant du public.
Ils développent une activité agricole de vente d’huiles, de pâtes et de fleurs séchées. © David Richard / ReporterreDans le rapport de visite, que Reporterre a pu consulter, les autorités se sont particulièrement inquiétées du risque incendie, délivrant un avis « défavorable » à l’ouverture du site au public. Quelques heures plus tard, c’était chose faite : un arrêté municipal ordonnait la fermeture administrative du lieu, jusqu’à sa mise en conformité avec la réglementation des établissements recevant du public (ERP).
Pour les agriculteurs, ce fut la douche froide. « On a été contrôlés comme une salle de concert, alors qu’on organisait des soirées associatives avec moins de 250 personnes », soupire Sylvain Roubira. Malgré tout, l’association choisit de suivre la procédure. Appel à un cabinet d’études pour le passage en ERP, annulation de tous les événements prévus, demandes de subventions… Le dossier fut finalement déposé en décembre 2025.
Le 2 avril, un courrier du maire de Paulhan, Claude Valéro, classe la demande « sans suite ». Raison invoquée : le projet « n’est pas considéré comme un ERP » mais relève d’une autre catégorie, celle des installations ouvertes au public (IOP)... et les règles ne sont plus les mêmes.
Flou juridique
Retour à la case départ — avec un gros risque de casse pour cette ferme dépendante des revenus liés à l’événementiel. « On a joué le jeu, on a essayé de tout bien faire, lâche, amer, Pierre Gulliez. On a un peu le sentiment d’être pris pour des idiots. »
« On a un peu le sentiment d’être pris pour des idiots », lâche Pierre, amer. © David Richard / Reporterre« Un exemple ubuesque », selon leur avocate, maître Sophie Mazas. Pour elle, le tiers-lieu se trouvait dans un flou juridique : celui des soirées festives et microfestivals, portés par des associations, des comités de fête, « qui jusqu’à présent ne posait aucun problème et qui aujourd’hui cristallise toutes les tensions ».
Tout cela dans un contexte de répression accrue du monde de la techno, et de difficultés économiques rencontrées par nombre d’événements culturels et autres tiers-lieux.
« On a des hommes et femmes politiques qui ne supportent pas que des gens vivent sans le contrôle de l’État et se gèrent eux-mêmes, regrette l’avocate, également membre de la Ligue des droits de l’Homme. Il devient de plus en plus difficile d’avoir des espaces de liberté pour la société civile. »
Le projet « n’est pas considéré comme un ERP » mais relève des installations ouvertes au public (IOP). © David Richard / ReporterreTrop marginale ?
Avec ses prairies d’herbes folles, son soutien aux Soulèvements de la Terre et ses soirées techno, la Cinquième saison incarne en effet « un espace de liberté » en lisière des institutions. Trop politique ou marginale pour les autorités ? Sollicitées par Reporterre, ni la préfecture ni la mairie n’ont répondu à nos questions.
Membre de l’association France tiers-lieux, Akira Lavault connaît bien ces écueils administratifs sur lesquels se fracassent nombre de projets : « Les tiers-lieux, qui portent des innovations sociales, se retrouvent souvent dans des situations compliquées », constate celle qui gère également un lieu, Maison Glaz, dans le Morbihan. Parce qu’ils expérimentent d’autres façons de faire, d’habiter, de s’organiser, ces espaces se retrouvent régulièrement en marge de la réglementation. Il suffit alors de fonctionnaires ou d’élus un peu trop zélés pour faire capoter ces initiatives pourtant fertiles.
Cerné par l’autoroute A75 et des vignes soigneusement désherbées, le mas Nicolas fait figure de bastion rebelle. © David Richard / ReporterrePour elle, plutôt que d’enfoncer ces alternatives, il faudrait, au contraire « les accompagner », car « l’immense majorité des porteurs de projet veulent bien faire, personne n’a envie de créer des lieux dangereux ou inaccessibles ». Las, l’heure n’est pas au soutien politique : les aides publiques aux quelque 3 500 tiers-lieux de l’Hexagone ont fondu de 14 millions d’euros il y a deux ans à moins de 700 000 euros en 2026. « On se sent clairement abandonnés, alors qu’on remplit des missions d’intérêt général », dit Akira Lavault.
Pour le moment, au mas Nicolas, Sylvain Roubira et Pierre Gulliez ont adressé une lettre au maire, lui demandant l’autorisation de rouvrir cet été, en parallèle de leur mise aux normes IOP. « Si le lieu ferme, ce sera un potentiel manque pour tous les partenaires et associations qui œuvrent à lier agriculture et alimentation », regrette Florence Cros.
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Source : https://reporterre.net/Soirees-techno-et-huile-d-olive-une-ferme-engagee-menacee-de-fermeture







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