| L'édito | |
Défaire l’idéologie raciste |
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| | Par Sabrina Kassa, responsable éditoriale aux questions raciales à Mediapart | Après l’indéniable succès du rassemblement contre le racisme, samedi 4 avril à Saint-Denis, Bally Bagayoko a lancé un appel à une manifestation à Paris, le 3 mai, ayant « vocation à se déployer sur l'ensemble des territoires de l'Hexagone ».
Un sursaut national est en effet capital pour endiguer le torrent de
haine négrophobe que le maire insoumis a subi depuis son élection. Hélas, ce n’est pas le seul.
Quatre député·es noir·es – Danièle Obono, Nadège Abomangoli, Aly
Diouara (depuis élu maire de La Courneuve) et Carlos Martens Bilongo –
ont reçu par courrier, en fin de semaine dernière, une page détournée de
la BD Tintin au Congo avec la légende : « Échappés du zoo de Beauval ». « Une telle attaque raciste négrophobe est absolument inacceptable », a dénoncé le parti LFI, qui a appelé à une condamnation unanime de la part de l’ensemble de la classe politique.
Il serait temps, en effet, qu’elle se réveille. Alors qu’un racisme
décomplexé s’est répandu jusqu’à la nausée, dévoilant le présent d’un
passé infâme, seule l’indignation du « peuple vivant » a sauvé la face. Quant au « cercle de la raison »
qui vocalise sur les médias mainstream, il a bien trop souvent
euphémisé la gravité des injures, ou fait une fixette sur le terme « racisé », passant ainsi à côté de l’enjeu principal : comment défaire le racisme, au-delà des discours.
Le racisme, c’est quoi ? Ce sont des insultes qui visent à dégrader
l’autre et à lui faire peur, ce sont des préjugés qui lui obstruent sa
liberté, en l’empêchant de faire des études, à habiter là où il ou elle
veut, à exercer son métier, à être soigné·e correctement… Mais ce n’est
pas que ça. Le racisme, c’est aussi une affaire de normes et de règles
forgées par une histoire longue, parfois explicites, mais le plus
souvent pernicieuses. La preuve ? Rares sont celles et ceux qui
s’offusquent de voir des personnes racisées occuper des postes de
vigile, ou de « femme de ménage », mais un
torrent d’émotions violentes surgit dès qu’elles deviennent maire d’une
grande ville populaire, ou l’emblème de la chanson française, comme Aya Nakamura. Personnes « racisées »… Ah ! le vilain mot des « racialistes » ! À en croire nombre de chroniques et de tribunes,
ce sont celles et ceux qui l’emploient qui créent le racisme. Alors,
pour ne pas s’abîmer dans une querelle de mots qui fleure surtout le
statu quo et la confiscation du débat, je vous propose de revenir sur le
sens donné par Colette Guillaumin, la sociologue française qui a
théorisé ce terme, en 1972, dans L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Ce mot « racisé »
sert à décrire les processus culturels et sociaux susceptibles
d'assigner une personne à un groupe minoritaire en fonction de ce que
des groupes majoritaires perçoivent d'elle (couleur de peau, religion…) « En
effet, ces groupes sont soumis à des limitations de droits légaux ou
coutumiers, à des contraintes qui ne sont pas imposées au racisant et
dépendent de celui-ci. » En clair, être « racisé·e »,
c’est être considéré·e négativement par le groupe majoritaire, et subir
un traitement défavorable. C’est un adjectif qui permet de décrire des
conditions de vie. Certain·es militant·es, ou personnes averties, l’utilisent désormais comme substantif. « Je parle en tant que Racisé ! »
Voilà le danger selon les garant·es de l’universalisme abstrait, qui
préfèrent bien souvent limiter le racisme à un problème moral – que l’on
réglerait en faisant de la pédagogie et en rétablissant les bonnes
manières – ou à une question principalement sociale, mettant ainsi sous
le tapis la nécessité de défaire profondément les structures qui rendent
possibles les inégalités raciales. Sans parler de réparation – diantre !
– en faveur de personnes racisées, à l’instar du Brésil qui, depuis
2012, a mis en place des quotas raciaux dans les universités. Mais pas
de panique, nous n’y sommes pas encore, le terme même n’a pas droit de
cité ! Bally Bagayoko dit qu’il n’est pas à l’aise avec ce terme et préfère celui d’« héritier de l’immigration »,
qu’il considère comme plus valorisant, ce que l’on peut absolument
entendre, surtout pour un édile sous le feu des critiques, qui veut
rassembler autour de lui. Mais il est profondément malhonnête
d’instrumentaliser la préférence linguistique du maire insoumis de
Saint-Denis pour décrédibiliser les universitaires, les militant·es et
les rares politiques qui s’appuient sur ce vocabulaire scientifique pour
dénoncer et penser l’injustice qui prospère. | | | | | |
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