Ce blog rassemble, à la manière d'un journal participatif, les messages postés à l'adresse lemurparle@gmail.com par les personnes qui fréquentent, de près ou de loin, les cafés repaires de Villefranche de Conflent et de Perpignan. Mais pas que. Et oui, vous aussi vous pouvez y participer, nous faire partager vos infos, vos réactions, vos coups de coeur et vos coups de gueule, tout ce qui nous aidera à nous serrer les coudes, ensemble, face à tout ce que l'on nous sert de pré-mâché, de préconisé, de prêt-à-penser. Vous avez l'adresse mail, @ bientôt de vous lire...
BLOG EN COURS D'ACTUALISATION... ...MERCI DE VOTRE COMPREHENSION...
9
décembre 1984, Awara, Guyane. Félix Tiouka, prononce un discours face
aux officiels de l‘État français qui lancera la lutte pour la défense
des droits des peuples autochtones. Le droit à leurs coutumes, basé sur
l’équité entre humains et non humains, un droit du vivant, un droit de
la nature.
Avec Marine Calmet Juriste
Dès
le XVIe siècle, la Guyane subit les tentatives de colonisation par les
Hollandais, les Portugais, les Anglais et les Français. Malgré une
farouche résistance des populations autochtones, qui conduit un grand
nombre de ces missions à l’échec, un véritable système colonial imposé
par la France s’installe à partir du XVIIe siècle, et avec lui, ses
codes juridiques.
Les
conséquences sont nombreuses : chute démographique des populations
autochtones décimées par les maladies importées par les colons,
implantation d’un système esclavagiste, spoliation des terres,
morcellement administratif… À l’aube du XXe siècle, en devenant un
département français, la Guyane s’ouvre à un système administratif et
juridique unique. Comme le veut la Constitution, les règles applicables y
sont les mêmes que pour tout département ou toute région française et,
même si quelques aménagements hérités des accords du passé sont
possibles, les représentants garants des droits coutumiers ont, au fil
du temps, été exclus de toute reconnaissance institutionnelle.
Dans
les années 1980, et alors que le recul de leurs droits s’est accéléré,
les Amérindiens s’organisent. En décembre 1981, l’Association des
Amérindiens de Guyane française (AAGF) est créée, devenant ainsi la
première association de représentation et de promotion des droits
autochtones guyanais. Félix Tiouka, alors jeune militant de la cause
amérindienne, en deviendra le premier président.
"L'équité entre toutes et tous, humains et non humains"
Le
9 décembre 1984, le village d’Awara accueille le premier rassemblement
des Amérindiens de Guyane organisé par l’AAGF, qui donne le coup d’envoi
des luttes amérindiennes. Présentant le rassemblement comme une grande
fête culturelle, avec chants et danses folkloriques, l’association
invite les représentants de l'État (élus locaux, député de la Guyane,
président du conseil régional, etc). Après ce premier temps festif, ils
en profitent pour prononcer un discours politique, par la voix de Félix
Tiouka, réclamant une restitution du territoire, une reconnaissance de
l'identité amérindienne et la possibilité pour les peuples amérindiens
de développer leurs propres institutions. Ce discours marque l’histoire
des relations entre la France et le département de la Guyane.
Pour
Marine Calmet, juriste engagée dans les droits de la nature et
présidente de Wild Legal, qui s’est rendue plusieurs fois sur place et
connait très bien le dossier guyanais, Félix Tiouka « exprime le
fait que notre modèle fondé sur la propriété privée et l’exploitation de
la terre et des êtres ne peut dériver que vers des inégalités et des
injustices et vers l’appropriation par un petit nombre des richesses de
la terre. Il y dit que tout leur modèle social autochtone repose sur
l’équité entre toutes et tous, humains et non humains. C’est au cœur de
la réflexion des droits de la nature : quelle société construit-on avec
le droit ? »
Car
pour la juriste, il s’agit bien d'établir un droit de la nature qui
pourrait empêcher l'application sans limites de législations héritées de
la période coloniale. « Ce sont les acteurs économiques qui
définissent ce qui est important ou pas, ce qui existe ou pas, dans le
mépris de ce qui existe déjà. »
Les intérêts de l’environnement
Utopie jusqu’à il y a peu, l’idée commence à faire son chemin. Des événements comme la suspension du projet de la Montagne d’or,
en Guyane, montre que la mise en avant des intérêts de l’environnement
peut être un frein à l’utilisation de différentes législations – le Code
minier ou le Droit des affaires –, contre les intérêts des populations
autochtones et de leur territoire. Pour Marine Calmet, il est tout à
fait nécessaire qu’émerge un droit de la nature, « un droit ou
l’axiome de base n’est pas l’individu, mais le milieu. Car l’idée au
fond, c’est bien celle d‘un droit fondé sur la réalité des écosystèmes
et des modes de vie, et non pas sur une fiction, celle d’un individu
abstrait placé au bout de la chaine alimentaire isolément et de façon
artificielle.
En
somme, un droit de la nature qui permettrait un meilleur équilibre dans
les rapports de force entre intérêts du monde du vivant et intérêts
économiques et stratégiques.
"L’humour
arrive dans la politique comme un chien dans un jeu de quilles car il
est assez efficace pour désacraliser les choses. Or, le pouvoir et le
dominant ont besoin de sacré pour dominer ; sinon les politiques ne sont
que des êtres humains face à d’autres êtres humains."
Une blague mal reçue lui a coûté sa place. L’humoriste
Guillaume Meurice a été renvoyé de FranceInter au mépris des décisions
de justice qui validaient sa galéjade. L’occasion de discuter de la
place de la satire dans la politique avec l’ex-trublion des ondes
publiques françaises.
Guillaume Meurice vient d’être licencié de FranceInter suite à des mois de polémique, le « prépuce gate »,
comme l’appelle avec ironie l’humoriste. Loin de se laisser ronger par
la tourmente, ce troubadour des temps modernes a cherché à prendre de la
hauteur avec le livre « Dans l’oreille du cyclone », un plaidoyer pour la satire politique (dont les droits d’auteur sont intégralement reversés à Médecins du monde).
LR&LP : Qu’avez-vous essayé de démêler avec ce livre “Dans l’oreille du cyclone” ?
Guillaume Meurice : Il y a plusieurs épisodes, c’est une saga.
“Dans l’oreille du cyclone” traite de ce qu’il s’est passé du 30
octobre au 21 novembre 2023, c’est-à-dire la polémique suite à une
blague où je traitais Benyamin Netanyahou (le premier ministre d’Israël au parti d’extrême-droite, ndlr)
de nazi sans prépuce. Ce livre traite de deux choses : le traitement
judiciaire avec ma convocation à la police judiciaire, pas le petit
commissariat du coin, pour expliquer une blague à deux OPJ avec mon
avocat.
Et la polémique médiatique car tout part de l’extrême-droite à travers CNews
qui s’est emparé de cette blague pour expliquer en quoi elle est
problématique. J’ai essayé de prendre du recul à travers cet ouvrage
pour analyser comment l’extrême-droite impose ses thématiques dans le
débat public puisque c’est devenu rapidement un sujet de discussion.
LR&LP : Effectivement, cette polémique médiatique s’est
vite emparée des services publics d’information. Elle est remontée
jusqu’à l’Assemblée nationale où un député RN s’est insurgé contre cette
blague…
Guillaume Meurice : C’est même allé jusqu’à ce que Gérard
Larcher, président du Sénat, n’accepte de venir à l’antenne de
FranceInter qu’à la seule condition qu’il s’exprime d’abord sur mon cas
et que sa demande soit acceptée sans aucun contradictoire. Qu’un homme
de pouvoir s’en prenne publiquement à un salarié du service public en
attente de jugement, c’est très problématique. Je livre plutôt un
témoignage, je ne dis pas que j’ai la bonne vision mais je tenais à
partager ma subjectivité.
LR&LP : Dans le livre, vous écrivez d’ailleurs « Je
n’ai jamais caché mes opinions. C’est même le but de mon métier.
Exposer un point de vue en essayant d’en rire et de faire rire. C’est
une tentative éminemment subjective et assumée comme telle. Je n’ai
aucun problème avec le fait que des gens ne soient pas d’accord avec
moi. Fort heureusement, car beaucoup le sont souvent. »
Je pense qu’un point de vue artistique en général est subjectif. Quel
que soit le degré auquel on pratique son art, du théâtre amateur au
dessin d’enfant, cela reste un point de vue sur le monde.
Photo du spectacle « Meurice 2027 » – Crédit : Magali R.
LR&LP : Vous faites souvent le parallèle
entre Charlie Hebdo et les dessins de Charb dans le livre. On vous avait
refusé de diffuser un dessin de Charb pour des raisons de sécurité sur
Canal+, ce qui vous avait conduit à démissionner pour des « raisons de
foutage de gueule ». On voit qu’il y a un peu deux justifications sur la
censure : soit cela va heurter des sensibilités politiques, soit cela
menacerait la sécurité intérieure. Au final, les réactions médiatiques à
ces tentatives de censure montrent-elles que l’humour est éminemment
politique ?
Guillaume Meurice : C’est logique : c’est le fameux pas de
vague qu’on retrouve à peu près partout. Les gens au pouvoir détestent
les vagues car ils adorent maîtriser et gérer la population et ce qui
s’y dit, et à plus large échelle comment rester au pouvoir. L’humour
arrive dedans comme un chien dans un jeu de quilles car il est assez
efficace pour désacraliser les choses. Or, le pouvoir et le dominant ont
besoin de sacré pour dominer ; sinon les politiques ne sont que des
êtres humains face à d’autres êtres humains.
Les politiques ont besoin de dire aux autres qu’ils leur sont
supérieurs pour justifier leurs privilèges et les décisions qu’ils nous
imposent. L’humour arrive et les remet face à leur condition humaine et
au fait qu’on a le droit de se moquer d’eux. Cela revient un peu à tirer
la barbe du Père Noël. Et ça les dominants n’aiment pas du tout. Cela
peut expliquer en partie ce qui m’est arrivé et arrive malheureusement
régulièrement. Je ne suis pas le premier humoriste concerné à
FranceInter, il y a eu Stéphane Guillon et Didier Porte avant, etc.
J’assume mon point de vue, cela ne veut pas dire que je dis que j’ai
raison sur tout ou que je cherche à convaincre. Souvent on me dit que je
suis un humoriste militant, mais je ne crois même pas, c’est m’accorder
beaucoup d’importance. Je suis juste un gars qui partage son point de
vue en faisant des blagues. Je n’ai jamais bloqué personne sur les
réseaux sociaux ou les commentaires. Pour moi, la subjectivité est la
condition d’une pratique artistique saine.
Affiche du spectacle « Meurice 2027 » avec Guillaume Meurice et Julie Duquenoÿ
LR&LP : Vous dites d’ailleurs lors de votre
entretien avec Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, « je lui
explique l’importance de la satire politique dans une société qui se
veut démocratique, la nécessité de l’outrance dans la pratique de cette
discipline ». C’est justement cette outrance qui vous est reprochée dans
la blague. Mais si on fait du politiquement correct, fait-on encore de
l’humour ? ce n’est plus de la satire ?
Guillaume Meurice : Il faudrait s’entendre sur ce qu’est le
politiquement correct car cette expression a beaucoup évolué et a été
reprise par tout le monde jusqu’à la vider de son sens. Je n’ai jamais
considéré l’humour comme un contre-pouvoir, par contre il peut être un
bon thermomètre de l’état d’une société.
J’ai écrit un autre livre il y a quelques années nommé « Le roi n’avait pas ri »
autour de Triboulet, le bouffon du roi au XVIe siècle, et à quel point
cela permettait de tester le degré de magnanimité et d’auto-dérision du
roi, la figure du pouvoir. Et je considère que les structures n’ont pas
tellement évolué depuis.
Il y a toujours ce pouvoir très centralisé, très vertical, qui va du
haut vers le bas, et les humoristes gravitent à l’intérieur de cela avec
une position particulière. A l’intérieur d’une radio publique, le
pouvoir nous autorisait à nous moquer de lui jusqu’à une certaine
limite. J’ai toujours considéré que ma limite c’était la loi française,
et pas en-deçà. Avec ce qu’il m’arrive aujourd’hui, j’ai l’impression
qu’il y a un dysfonctionnement puisque je n’ai enfreint aucune loi.
LR&LP : C’était d’ailleurs le sujet d’un de
vos échanges avec Sibyle Veil, la présidente de Radio France, où vous
lui rappeliez que vous n’enfreignez pas la loi.
Guillaume Meurice : Le procureur a classé les plaintes contre
moi sans suite, c’est pour cela que je suis vraiment étonné par cette
décision de renvoi. Comme ils n’ont pas grand chose à me reprocher, ils
ont empilé plusieurs trucs abscons comme le « manque de loyauté », « instrumentalisation de l’antenne à des fins personnelles », « réitération des propos » ou « dénigrement de la direction ». J’ai comparé Sibyle Veil à une CPE mais pour moi ce n’est pas dénigrant du tout, le métier de CPE est tout à fait respectable.
LR&LP : Ce genre de polémique dit de notre
société que l’extrême droite donne le ton de l’agenda médiatique et
politique en France. Mais vous avez aussi reçu des soutiens inédits
comme des journalistes du Figaro ou de personnalités de droite.
J’ai été agréablement surpris du soutien que j’ai pu recevoir, même
de salariés de CNews qui ne me portent pas dans leur cœur mais
considèrent que l’affaire va trop loin. Car il y a quelques personnes
qui défendent aussi la liberté d’expression. C’est là où le clivage se
crée entre eux et moi : je ne défends pas les blagues racistes,
antisémites ou homophobes.
LR&LP : Vous avez d’ailleurs été accusé de
faire une blague antisémite, d’où la polémique. De nombreux autres
médias ou humoristes tiennent des propos très borderlines et ne sont
jamais repris ne serait-ce que par leurs compères, des politiques, ou le
Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).
On voit qu’il y a un deux poids / deux mesures assez spectaculaire,
au vu et au su de tout le monde, mais personne ne réagit. Il y a une
impunité assez incroyable. Zemmour va dire que Pétain a sauvé des juifs,
et pas de soucis, on le laisse dérouler son discours partout où il
veut. Des fois un historien va lui taper sur les doigts mais au final
tout le monde s’en fout et il continue.
Cette polémique parle d’une accusation d’antisémitisme mais je trouve
cette accusation antisémite. Dans mon sketch, je mentionne uniquement
Benyamin Netanyahou et d’un coup on m’a reproché de parler de tous les
juifs. Ce qui revient à tous les assimiler à Netanyahou ce que je trouve
très essentialisant et donc très raciste. Cela m’a toujours interloqué
car je n’ai jamais parlé des juifs. Surtout que le parti de Netanyahou
est un parti complètement assumé d’extrême droite.
Photo du spectacle « Meurice 2027 » – Crédit : Magali R.
LR&LP : Quand vous en avez parlé à la
direction de RadioFrance, du fait que le tribunal avait reconnu que
votre blague n’était pas antisémite, qu’ont-ils dit ?
Guillaume Meurice : Eux se basent sur le rapport qu’ils ont à l’ARCOM avec des termes flous « on défend tous les droits des humoristes mais ».
L’ARCOM a été saisi en novembre pour la blague mais on me reproche
d’avoir réitéré mes propos. Or, on ne peut pas refaire une blague dont
le principe est la surprise. Je l’ai juste citée comme quelque chose
faisant partie d’actualité, et comme les médias citent sans arrêt les
propos d’autres personnes. On rappelle que l’information c’est beaucoup
de punchlines et de propos polémiques qu’on répète en écho de partout.
Ils se sont appuyés sur le cahier des charges, un document qui lie
RadioFrance à ses obligations dans lequel un article dit qu’on ne doit
pas causer des torts à des tiers, donc les auditeurs sont des tiers.
C’est donc une porte qu’ils ouvrent à travers laquelle peut s’engouffrer
tout un tas de procédures…
LR&LP : Des membres de RadioFrance et des
syndicats avaient aussi lancé une grève, pas seulement pour vous
défendre mais aussi pour protester de la purge des émissions écologiques et sociales
suite à la réforme de l’audiovisuel public. On a déjà pu le ressentir
en tant qu’auditeur : à un moment où on allumait la radio publique où il
n’y avait plus que de la musique, mais du coup où va être la place de
l’information sur la radio publique ? Et surtout la place de l’humour
sur la Radio Publique ?
Guillaume Meurice : La genèse de tout ça, c’est la fin de la
redevance qui est passée un peu inaperçue car la radio publique est
toujours financée par l’argent du contribuable dans l’esprit du grand
public. Sauf que la redevance était une somme sanctuarisée pour la radio
publique et qu’elle est passée dans le budget général. Cela veut dire
que si Marine Le Pen arrive au pouvoir elle peut en effacer la ligne en
un trait de crayon et donc supprimer tout simplement la radio publique.
On est en train de livrer les clés du pays à l’extrême droite.
Résultat, ils cherchent à fusionner les différents postes
pour faire des économies. On nous a demandé de faire la même émission du
“Grand dimanche soir” avec 30% de budget en moins. Mais c’est
impossible pour nous.
Il y avait déjà une fébrilité des directeurs de la radio publique par
rapport au pouvoir, mais leur soumission est maintenant encore plus
affirmée. Le pouvoir a la main sur l’information publique. Les
directeurs ont tellement peur pour leur place qu’ils vont se mettre au
diapason du pouvoir, et ce que le pouvoir n’apprécie pas c’est
l’investigation et l’humour.
On l’a vu quand Bolloré a racheté Canal+, il a commencé par supprimer
l’investigation puis il a continué par les Guignols. Ce sont souvent
les deux indicateurs de la mainmise d’un pouvoir autoritaire sur un
média et c’est exactement ce qu’il est en train de se passer à
RadioFrance. Et ce n’est pas n’importe quel type d’humour qui dégage,
c’est l’humour satirique qui est pourtant une tradition française. Je
croyais que la droite aimait bien les traditions mais visiblement pas
toutes.
Je ne suis pas inquiet pour mon cas personnel mais plutôt pour les
jeunes générations. Je me suis formé à travers les Guignols de l’Info,
Charlie Hebdo ou les révélations du Canard Enchaîné, Groland, etc.
J’étais impressionné par la liberté de ton qu’ils possédaient mais
aujourd’hui les espaces se réduisent énormément.
Il reste Internet, mais Internet est géré par les GAFAM qui
possèderont toujours le pouvoir de supprimer ton compte du jour au
lendemain. Et là, ça se fait en un clic et il n’y a pas de recours
juridique possible.
« Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en
ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude
absolue. » A. Einstein Éric Lagadec (Astrophysicien /
Enseignant-chercheur) et Guillaume Meurice (spécialiste autoproclamé de
la connerie, auteur de conneries lui-même) proposent un voyage à travers
ces deux infinis.
LR&LP : Cela peut même être beaucoup plus insidieux avec les algorithmes. C’est assumé par Mark Zuckerberg depuis 2021,
les contenus jugés politiques sont invisibilisés. C’est donc aux gens
de faire le choix d’aller voir ces contenus et pas juste de scroller sur
leur fil d’actualité. Puisqu’on parle d’espaces et de lieux
d’expression libre, vous avez deux spectacles en ce moment : les
théâtres deviennent-ils le bastion de la liberté d’expression en
France ?
Il y a “Meurice 2027”, qui va bientôt se finir, et “Vers l’infini…”
avec l’astrophysicien Éric Lagadec. La scène a toujours été l’espace de
liberté ultime avec des contraintes quand même car les scènes
appartiennent de plus en plus, notamment à Paris, à des financiers. J’ai
un producteur de gauche (si, si, ça existe) et on ne veut pas
jouer dans des salles qui appartiennent ni à Bolloré, ni à Lagardère :
bon c’est la même chose, mais non plus Charrière, Jean-Marc Dumontet,
etc. Paris est donc très vite limité, l’Olympia appartient par exemple à
Bolloré.
Une fois sur scène, les flics ne vont pas venir nous censurer mais
pour y accéder c’est compliqué financièrement. Et puis c’est ambivalent
de dénoncer un modèle économique dans des endroits qui appartiennent aux
profiteurs de ce modèle.
L’autre particularité, c’est qu’on s’adresse à des gens qui nous
connaissent déjà dans une salle de spectacle. Quand on fait des
chroniques à la radio, on peut tomber dans l’oreille de gens qui ne nous
connaissent pas, qui sont un peu interloqués. Peut-être que ça va leur
plaire ou pas, mais cela a l’avantage de créer plus de débat public que
dans un endroit où les gens sont d’accord avec toi.
Photo du spectacle « Meurice 2027 » – Crédit : Magali R.
LR&LP : Finalement, sommes-nous en train de faire disparaître le pluralisme d’opinions sur le service public ?
Guillaume Meurice : Oui, mais pas n’importe lequel. Le
pluralisme d’opinions de gauche. Ce qu’on est en train de censurer ce
sont des gens qui disent qu’il faut redistribuer les richesses, de
l’égalité femmes / hommes, de moins détruire la planète… ce sont des
bisounours, et on est en train de lancer les bazookas contre des
bisounours.
Pour moi, le parallèle qui tend à opposer l’extrême gauche et
l’extrême droite est une fumisterie assez hallucinante. On a des gens
qui veulent laisser mourir des humains dans la Méditerranée d’un côté,
et d’autres qui disent que comme ce sont des humains il faudrait les
sauver de l’autre, cela n’a rien à voir.
LR&LP : C’est d’ailleurs un constat que l’on
retrouve dans votre livre où vous écrivez : « Le wokisme, terreur de
celles et ceux qui s’agrippent à leurs privilèges comme à des bouées de
sauvetage, a depuis un moment remplacé l’insulte “droitdelhommiste” dans
le débat politique. Quant à l’islamo-gauchisme, sa résonance avec les
accusations de judéobolchévisme d’un autre temps ne semble même plus
étonner ». A quel moment cela a-t-il pu être une insulte que de vouloir
défendre les droits de l’homme ?
C’est effectivement choquant et le premier dont je me souvienne à l’avoir utilisé c’est Alain Finkielkraut,
puis il y a eu islamogauchiste, passé de mode assez rapidement mais
wokiste a bien fédéré. Comme cela vient des Etats-Unis et qu’on les
déteste, cela a créé une cible idéale dans l’imaginaire politique.
MacDonalds, malbouffe, tout est lié (rires).
Je trouve assez intéressant que ces gens aient peur de ça : de
l’égalité des droits de tout le monde. Il faut vraiment être faible sur
ses appuis pour en avoir peur. Je sais qu’ils sont faibles, qu’ils sont
violents parce qu’ils sont faibles donc ils sont brutaux. Les
répressions policières et le pouvoir qui panique sont une marque de
faiblesse. Cela me donne l’espoir qu’il est possible de changer les
choses.
J’aime l’idée de montrer leur brutalité car leur vitrine est le
dialogue et la bienveillance, alors qu’ils décident toujours de tout
sans nous concerter. Et la réalité, ce sont des
flash-balls dans la tête des manifestants. Mais ils ne sont pas
intéressés par la réalité car dans la leur, tout va bien. Ils sont
tellement déconnectés des préoccupations quotidiennes des gens que cela
va bien finir par leur retomber dessus.
Dimanche, dans une émission raccourcie – plusieurs membres de la troupe préférant ne pas prendre le micro après la suspension de Guillaume Meurice –, l’humoriste a violemment critiqué la direction du groupe radiophonique public.
L’humoriste Waly Dia en soutien à son camarade Guillaume Meurice, suspendu d’antenne. Photo Audoin Desforges pour Télérama
Par Sophie Gindensperger Publié le 03 juin 2024
« La dernière fois que je suis venu, on apprenait que l’émission avait gagné 50 % d’audience. Un mois après, je reviens : on a 50 % de l’émission en moins. » Cela faisait en effet quelques semaines que Waly Dia, actuellement en tournée, n’était pas intervenu dans Le grand dimanche soir, sur France Inter. En tout cas, pas depuis la décision de la direction de Radio France début mai de suspendre Guillaume Meurice, après qu’il a réitéré sa blague sur Benyamin Netanyahou (qualifié de « sorte de nazi, mais sans prépuce »).
Sans son chroniqueur, l’émission de Charline Vanhoenacker continue chaque semaine bon gré mal gré – mis à part le 12 mai, où France Inter était en grève pour défendre la liberté d’expression –, confrontée par ailleurs à plusieurs défections dans ses troupes en signe de solidarité (Djamil Le Shlag, Laélia Véron, Aymeric Lompret…). Cette semaine, la durée du programme a finalement été réduite de moitié, dans un « Petit dimanche soir ».
Comparée à un Donald Trump
Pas de quoi entamer la verve de Waly Dia, qui a sorti la sulfateuse pour s’attaquer à la patronne de la Maison ronde. « En France, c’est fou, hein, si tu es sous mandat d’arrêt pour crime de guerre, tu peux être invité dans un JT. Par contre, si tu fais une blague sur ce criminel de guerre, tu es interdit de radio. Et ça, même si la justice a classé les plaintes », a-t-il d’abord lancé, pointant l’interview donnée par Benyamin Netanyahou à LCI jeudi dernier. « Alors, si les plaintes sont classées, pourquoi Sibyle Veil, la présidente de Radio France, radio d’État, décide de mépriser une décision de justice ? Après, j’ai vu que pendant trois ans elle avait été conseillère de Nicolas Sarkozy… » a-t-il poursuivi, déclenchant des huées dans le public, auxquelles Charline Vanhoenacker a coupé court, avant qu’il n’ajoute : « Elle a appris la magie avec Dumbledore, j’ai envie de dire. »
Il a ensuite comparé Sibyle Veil à un Donald Trump disant : « Je suis d’accord avec la justice, tant qu’elle est d’accord avec moi. » Alors que les plaintes déposées contre Guillaume Meurice ont été classées sans suite, la direction de Radio France a appuyé sa décision d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de l’humoriste sur la mise en garde que lui avait adressée l’Arcom après la blague incriminée – l’autorité de régulation de l’audiovisuel avait estimé en novembre que la séquence humoristique portait « atteinte au bon exercice par Radio France de ses missions et à la relation de confiance qu’elle se doit d’entretenir avec l’ensemble de ses auditeurs ».
À la fin de sa chronique, Waly Dia a martelé sa détermination à ne pas lâcher le micro. « Moi je suis persuadé que son projet, à la dame, c’est de nous dégager. Donc le fait que tout le monde parte, je ne sais pas si c’est la bonne stratégie pour emmerder la direction. Je ne pense pas que Sibyle Veil se dise : “Il faut tout de suite réintégrer Guillaume Meurice, sinon Aymeric Lompret ne va plus venir !” Non, pour moi, elle est devant un trombinoscope et elle fait des croix sur des photos. […] Si en plus on se barre sans qu’elle doive faire d’efforts, là elle va faire péter le champagne, allumer le Womanizer [un vibromasseur, ndlr] et passer une super soirée ! » De quoi garder vivace la guerre larvée qui continue, semaine après semaine, d’opposer l’émission satirique et la direction. Celle-ci doit dévoiler dans les prochains jours la décision prise sur le cas Meurice : sa sanction pourrait aller jusqu’à la « rupture anticipée pour faute grave » de son contrat de travail.
Une
lettre ouverte, signée à l’unanimité de tous les syndicats de Radio
France et de France Télévisions, par certaines organisations de l’INA et
France Médias Monde, ainsi que des sociétés de journalistes et des
salariés de ces entreprises, interpelle les députés amenés à se
prononcer sur une fusion de l’audiovisuel public. Un « mariage forcé » et
un « texte trompeur » selon eux.
Lors d'une manifestation des salariés de France Télévisions, à Paris en 2022. (Lionel Préau/Riva Press)
par Les syndicats et salariés de l'audiovisuel public publié le 22 mai 2024 à 21h03
Mesdames et messieurs les députés,
C’est un texte majeur, une proposition de loi dangereuse,
qui vous est présentée à l’Assemblée. C’est l’avenir de l’audiovisuel
public qui est en jeu, au moment où les attaques des plateformes et des
médias privés n’ont jamais été aussi fortes.
Un
texte trompeur surtout. Il est question de créer un « holding » de
l’audiovisuel public, dès le 1er janvier 2025, avant de donner naissance
à une société commune, une « ORTF, le retour » le 1er janvier 2026. En
préambule, le but affiché est de « rendre l’audiovisuel public plus fort », mais nous en sommes convaincus, ce projet de loi l’affaiblira.
Si vous souhaitez que les chaînes de Radio
France, France Télévisions et leurs plateformes web continuent de
remplir leurs missions de service public, réfléchissez avant de voter ce
texte.
Fusionner, c’est d’abord prendre le risque d’uniformiser et appauvrir l’information.
En
créant une entreprise audiovisuelle unique, ce texte fragilise la
diversité des contenus. La tentation sera grande, en effet, de rogner le
budget de l’audiovisuel public, devenu précaire depuis la suppression
de la redevance. Vous entendrez partout les mêmes interviews, les mêmes
reportages. Imaginez, par exemple, que le son de la télévision soit
diffusé sur les chaînes de radio pour réduire le nombre d’équipes sur le
terrain. Ce serait une fausse bonne idée. Les reportages seront moins
nombreux, moins en prise avec le terrain au moment où notre public
exprime, au contraire, un besoin croissant de proximité.
Fusionner,
c’est aussi prendre le risque de créer une entreprise publique plus
vulnérable aux pressions du pouvoir. Imaginez le poids du futur
directeur de l’information du groupe. Il sera bien plus facile pour
l’Elysée ou le ministère de la Culture d’intervenir pour empêcher la
diffusion d’un reportage qui dérange, ou au contraire pour imposer une
ligne éditoriale unique.
Pourtant, depuis
quelques années, nos entreprises se sont engagées durablement dans la
lutte contre les « fake news », l’éducation aux médias, des domaines qui
ne se mesurent pas en termes d’audience mais qui préparent les citoyens
de demain. Pourquoi prendre le risque d’affaiblir cet édifice si
précieux pour le débat public ?
Fusionner,
c’est prendre un risque financier : alors que nos audiences se portent
bien, que les budgets de nos entreprises sont à l’équilibre, cette
fusion pourrait coûter 20 millions d’euros par an, rien que pour aligner
les conventions d’entreprises. Un chiffre largement sous-estimé. Où
trouverez-vous l’argent pour financer cette fusion ?
Fusionner,
c’est également mettre en péril la création culturelle française.
Combien d’artistes ont été propulsés par l’audace et le dynamisme de nos
chaînes ? Par des émissions comme Totémic,le Masque et la Plume ou la Grande Librairie
? Combien de spectateurs ont pu profiter des talents des formations
musicales de Radio France ? Si, un jour, le ministère de la Culture
décidait de ne plus soutenir la création indépendante, qui le ferait ?
Nos
médias sont des supports fondamentaux de diffusion pour la création
française (concerts, dramatiques, documentaires, séries, téléfilms,
cinéma). Fusionner l’audiovisuel public, c’est prendre le risque de voir
diminuer le nombre de productions, et réduire le nombre de salariés.
Parce
qu’il produit et diffuse des centaines d’heures de fictions,
l’audiovisuel public est en France le premier employeur de comédiens. Il
produit et diffuse chaque semaine des dizaines d’heures de
documentaire, des centaines d’heures de débats, des programmes pour
toutes les générations. Ce sont des outils de compréhension du monde,
que nul autre ne peut offrir.
Mesdames et
messieurs les députés, êtes-vous prêts à prendre tous ces risques ?
Etes-vous prêts à assumer de faire disparaître ce trésor commun ?
L’audiovisuel public mérite mieux que cette improvisation. La ministre de la Culture, Rachida Dati,
veut peut-être laisser une trace rue de Valois. Mais peu importent les
calculs politiques, nos chaînes méritent une meilleure stratégie.
Mesdames et messieurs les députés, écoutez les salariés de Radio France qui craignent de voir disparaître leur média.
Cette fusion est en réalité une absorption de la radio. Ecoutez les
salariés de France Télévisions qui portent encore les séquelles du
regroupement de toutes les chaînes en une entreprise unique avec des
fusions de rédactions qui se traduisent par des abandons de programmes, comme les éditions nationales de France 3.
Ecoutez le refus de la direction de France Médias Monde et d’une grande
partie des personnels d’intégrer cette société unique. Ecoutez les
craintes des salariés de l’INA, qui ne comprennent pas ce projet, très
éloigné de leurs préoccupations.
Ecoutez
encore le monde de la culture, très inquiet que ce chantier chronophage
affaiblisse les engagements de France Télévisions pour la création
audiovisuelle.
Ecoutez l’avis réfléchi de cinq anciens ministres de la Culture, pour qui fusionner l’audiovisuel public est une folie.
Nous avons besoin d’un financement « suffisant durable, et prévisible »
comme l’exige le nouveau règlement européen sur la liberté des médias,
d’une enveloppe pérenne pour chacun de nos médias, sans chantage à la
fusion. Or pour le moment, il n’y a aucune garantie de survie, ni pour
la radio, ni pour la télévision.
Mesdames et
messieurs les députés, ne votez pas cette proposition de loi ! C’est un
enjeu démocratique majeur. Ce mariage forcé est une erreur. Nos
auditeurs, nos téléspectateurs, nos internautes, méritent davantage de
considération.
Premiers signataires :le SNJ Radio France et France Télévisions, le SNJ-CGT Radio France, la CFDT SNME pourRadio France, France Télévisions etl’INA, l’Unsa Radio Franceet France Télévisions, FO Radio France,France Télévisionset INA, la CGC France Télévisions, la CGT France Télévisions, INAet France Médias Monde, SUD Radio France et France Télévisions, la Société des journalistes (SDJ) de Radio France, la SDJde France Télévisions, la SDJ de France 3, la SDJ de Franceinfo.fr, la SDJ de RFI, laSDJ de France 24, et plus de 400 salariés dont Charline Vanhoenacker(productrice, France Inter), Rebecca Manzoni (productrice, France Inter), Sonia Devillers (journaliste, France Inter), Mathieu Vidard (producteur, France Inter), Camille Crosnier (productrice, France Inter), Fabienne Sintès (productrice, France Inter), Sylvain Bourmeau (producteur, France Culture), Antoine Guillot(producteur, France Culture), Natacha Triou (productrice, France Culture), Frédéric Carbonne (journaliste, France Info) Nicolas Teillard (journaliste, France Info)…
Plusieurs émissions écolos de France Inter, dont «La Terre au carré»,
disparaîtront à la prochaine rentrée ou seront transformées. Moins de
luttes, plus de science : la radio prend un virage qui ne plaît pas à
tous.
Il est 14 heures, le lundi 6 mai. À l’antenne de France Inter
grésille la voix teintée de tristesse de Jean. Puis celle de Martine, «scandalisée», ou encore Suzanne, «abasourdie». «Au moment même où les médias ont le devoir de mieux et plus parler d’écologie, on supprime une émission phare sur le sujet», déplore-t-elle. Un brin agacé, Dominique ponctue : «Force à vous, et longue vie!»
D’ordinaire joyeux et mobilisateur, le répondeur de «La Terre au carré» a changé de ton lundi. Avant que ne débute un nouvel épisode de l’émission écolo de France Inter — à laquelle participe chaque mois Reporterre —, son présentateur Mathieu Vidard a déclaré : «À l’heure où je vous parle, il a été acté que “La Terre au carré” sous sa forme actuelle disparaîtrait à la rentrée. Ça n’est pas un choix de notre part.»
Trois jours plus tôt, le journal Le Monde
dévoilait l’atmosphère tempétueuse régnant dans les couloirs de la
Maison ronde de Radio France. Convoqués tour à tour, plusieurs
journalistes de France Inter ont appris la diminution ou la suppression
de leurs émissions ou chroniques, à compter de la saison prochaine. Et
l’équipe de Mathieu Vidard n’échappe pas au grand ménage orchestré par
la directrice de la station, Adèle Van Reeth.
Si la tranche horaire de l’émission est maintenue, quelques voix
disparaîtront des ondes. À commencer par Anaëlle Verzaux et sa chronique
hebdomadaire «Le Jour où»,
et Giv Anquetil, dont les grands formats mensuels emmenaient les
auditeurs aux quatre coins du monde. Plus surprenant encore, Camille
Crosnier, en binôme avec Mathieu Vidard, voit aussi son micro coupé.
Jusqu’ici la journaliste intervenait à chaque épisode, en plaçant
dirigeants, patrons et élus face à leurs contradictions sur l’écologie.
Contactés par Reporterre, les journalistes de l’émission n’ont pas souhaité s’exprimer.
France Inter au tempo de Bolloré
Le nom et le contenu éditorial de ce rendez-vous quotidien risquent par ailleurs d’être bouleversés. Toujours dans Le Monde, un porte-parole de France Inter assure que l’évolution du programme «vers davantage de récits écologiques et scientifiques» est un souhait de Mathieu Vidard. Faux, a rétorqué en direct l’intéressé, le 6 mai. S’il ne cache pas le désir de l’équipe «de faire évoluer l’émission en imaginant une nouvelle formule, [...] avec une structure et une narration différente», celle-ci devait comprendre «tous les ingrédients ayant construit l’identité de “La Terre au carré”».
Malheureusement, cette proposition n’a pas été retenue. Du moins, pour le moment : «Nous n’avons pas parlé de vos luttes sur le terrain depuis cinq ans pour nous arrêter au premier obstacle venu», précise-t-il. Le producteur affirme son envie, plus forte que jamais, «de
défendre l’émission pour qu’elle conserve sa colonne vertébrale, sa
force, sa vitalité et surtout son engagement au cœur de la crise
écologique que nous traversons».
L’autre justification, évoquée par la direction, est la nécessité de rendre l’information «moins anxiogène».
Un argument douteux dès lors que l’on écoute les auditrices et
auditeurs témoigner du bonheur et de l’envie d’agir que leur confère
l’émission : «C’est cela qu’il nous faut aujourd’hui, assure à Reporterre l’activiste Mathilde Caillard, connue pour ses techno-manifs. Nous
n’avons pas besoin que le service public lisse les informations
dramatiques pour préserver notre confort. Nous ne cherchons pas à être
confortables vis-à-vis de la crise climatique. Ce que l’on veut, c’est
agir.»
Aux yeux de la militante, France Inter «se met au diapason d’une nouvelle ère, dictée par un milliardaire à l’agenda politique clair» : «Le service public ne doit pas tomber dans le tempo de l’extrême droite et de Bolloré», alerte-t-elle. Car bien au-delà de «La Terre au carré»,
d’autres figures voient approcher le clap de fin à grands pas.
Charlotte Perry, et ses portraits de héros du quotidien peint avec
sensibilité dans «Des vies françaises»,
ou encore Antoine Chao et son instantané sonore de 18 minutes à la
découverte des luttes environnementales et sociales, baptisé «C’est bientôt demain», s’apprêtent à fermer leur micro.
«Ces émissions ont bercé mon enfance, poursuit Mathilde Caillard. Je
les écoutais avec ma mère, sur le chemin de l’école ou à la maison,
dans son transistor. Pour beaucoup, ces voix sont comme des amies. Elles
tirent parfois de la solitude, donnent de la force et offrent des
bouffées d’espoir. D’autant que la direction s’attaque à des émissions
engagées, parlant de lutte et de résistance face à des projets
climaticides.» Charlotte
Perry, Antoine Chao, Anaëlle Verzaux et Giv Anquetil ont d’ailleurs tous
les quatre appris leurs gammes aux côtés de Daniel Mermet, dans
l’emblématique émission — penchant à gauche — «Là-bas si j’y suis» - qui avait elle aussi, en 2014 , été supprimée de France Inter.
Mobilisation générale
L’écologie et les luttes ne sont pas les seules victimes de cette séquence : la satire politique, incarnée par Guillaume Meurice, encaisse aussi les uppercuts. Le 2 mai, sur son compte X, l’humoriste révélait être convoqué à «un entretien préalable en vue d’une éventuelle sanction disciplinaire».
D’ici là, interdiction pour lui de s’exprimer sur les ondes. La
direction de Radio France reproche au chroniqueur d’avoir à nouveau
qualifié Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, de «sorte de nazi sans prépuce», le 28 avril dans l’émission «Le Grand dimanche soir».
Une décision déroutante, alors que les
plaintes déposées contre Guillaume Meurice pour cette phrase avaient été
classées sans suite par la justice. Dans l’émission du dimanche 5 mai,
l’humoriste Djamil Le Shlag a ainsi démissionné en direct : «Il y a plus de liberté sur CNews que sur France Inter, a-t-il ironisé. Je vais envoyer mon CV à Pascal Praud.» Les sociétés des producteurs (SDPI) et des journalistes (SDJ) de la station entendent aussi sonner la rébellion : «Nous refusons ce qui nous apparaît comme une atteinte grave au pluralisme de l’antenne», ont-ils déclaré dans un communiqué commun inédit, diffusé le 3 mai en interne.
Les prémices d’une mobilisation inédite à la Maison ronde? Une chose est sûre : les prochains jours seront déterminants. Le 6 mai, en fin de journée, la SDPI
rencontrait la direction pour dénoncer ces dérives. Si le contenu des
échanges n’a pas encore été dévoilé, un producteur de France Inter
déplore auprès de Reporterre que les échanges ne se soient pas bien déroulés. Dans la soirée, un préavis de grève intersyndical a été déposé pour le dimanche 12 mai par les syndicats de Radio France, «pour la défense de la liberté d’expression».
Quand nous avons créé Reporterre en 2013, nous pensions que la question écologique manquait de couverture médiatique.
Nous nous disions qu’il suffirait que la population et les décideurs
politiques soient informés, que les journaux et télévisions s’emparent
du sujet, pour que les choses bougent.
Nous savons aujourd’hui que nous avions tort.
En France et dans le monde, l’écrasante majorité des médias est désormais aux mains des ultra-riches.
Les rapports du GIEC sont commentés entre deux publicités pour des SUV.
Des climatosceptiques sont au pouvoir dans de nombreuses démocraties.
Nous savons aujourd’hui que l’urgence écologique n’a pas besoin de presse : elle a besoin d’une presse indépendante de toute pression économique.
Chez Reporterre, nous faisons le choix depuis 11 ans d’un journalisme en accès libre et sans publicité.
Notre structure à but non lucratif, sans actionnaire ni propriétaire
milliardaire, nous permet d’enquêter librement. Personne ne modifie ce
que nous publions.
Mais ce travail a un coût.
Celui des salaires de nos 26 journalistes et salariés.
Celui des reportages menés sur le terrain, au plus près des luttes.
Celui des centaines de milliers de lettres d’info envoyées chaque semaine pour vous informer.
En 2023,39 257 donateurs ont soutenu Reporterre : ces dons représentent 98% de nos revenus.
Du plus modeste au plus important, ils sont les garants d’un travail
journalistique sérieux et indépendant, capable de faire avancer la cause
écologique.
Quels que soient vos moyens, nous travaillons pour vous.
Ensemble, nous pouvons agir.
Si vous le pouvez, choisissez un soutien mensuel, à partir de
seulement 1 €. Cela prend moins de deux minutes, et vous aurez chaque
mois un impact fort en faveur d’un journalisme indépendant dédié à
l’écologie. Merci.
Si tu jettes une grenouille dans l’eau bouillante,
elle s’échappe d’un seul coup, mais si tu la mets d’abord dans l’eau
froide et que tu fais monter la température progressivement, elle va
s’engourdir pour finir parfaitement cuite.
C’est ce deuxième procédé qui s’est imposé peu à peu.
On t’enlève un peu de ça, on te ferme un peu de ci, on assure ta
sécurité, on réduit tes déficits, on renforce tes frontières, l’eau
tiédit, tu te rends compte de rien. On te fait pourtant des grands
débats : PSG ou OM ? Sardou ou Nakamura ? L’eau est un peu plus chaude,
tu somnoles doucement. Tu as le choix : Bolloré ou Bernard Arnault ?
Marine ou Zemmour ? Des sujets qui fâchent mais pas trop, faut pas de
vague dans la casserole.
L’eau chauffe comme il faut, on va pouvoir passer à table.
Sauf que, ah, là, non ! Tout d’un coup, il y a quelque chose qui
coince. Un évènement considérable : sur Radio France, un humoriste a
fait de l’humour ! Il incite tes enfants à se déguiser en Netanyahou, un
nazi sans prépuce. Une blague pourrie ou un trait de génie ? Peut-on
rire de tout ? Avec n’importe qui ? Mais cette fois, non, ce débat ne
marche pas. Il y en a un autre, un vrai débat qui secoue toutes les
mémoires, qui déchire en profondeur, entre les partisans du boucher de
Gaza et celles et ceux qui ont du mal avec les cadavres d’enfants
entassés dans des sacs blancs.
Et voilà le bouffon traîné en justice au pays de Voltaire, des
caricatures de Charlie et de la liberté d’expression. Mais la justice
n’envoie pas le clown aux galères, au contraire le procureur dit tu peux
continuer tes blagues pourries. Et ça bien sûr, l’humoriste le fait
savoir. Et ça bien sûr, ça ne plaît pas vraiment à la direction de Radio
France qui, malgré le jugement, suspend le petit rigolo et le convoque
la semaine prochaine pour le foutre (peut-être) à la porte.
Mais ça, ça passe de travers dans la gorge des couloirs de France
Inter. Le petit personnel se dit qu’après tout les bons résultats
d’audience c’est un peu à cause de leur talent et qu’ils ont peut-être
leur mot à dire. Peut-être.
D’autant que c’est pas seulement le rigolo qui a la tête sur le
billot, c’est aussi quelques journalistes en même temps qui se font
congédier d’un claquement de doigt. C’est une tradition quand vient le
mois de mai à France Inter, on coupe des têtes. Une méthode connue dans
le management : la précarité mène à la docilité. Sauf que là, c’est pas
vraiment au hasard. Les journalistes visés sont des reporters qui vont
sur le terrain, attentifs aux gens, au mouvement social comme aux effets
du réchauffement du climat, c’est à dire des islamo-wokistes
antisémites.
Certain ont même fait remarquer qu’ils viennent toutes et tous de « l’école Là-bas si j’y suis ». Un hasard évidement.
Sauf que ces rejets ne passent pas, le petit personnel de France
Inter n’avale pas ce virage éditorial et ce mépris. Pas cette fois-ci.
Du coup, il se mobilisent et réussissent même à faire front commun, une
première ! Dans leur intérêt mais aussi dans l’intérêt des quelques
millions d’auditeurs.
Vous imaginez, la grenouille ne veut pas se laisser cuire, le mouton
ne veut plus se laisser tondre, le pigeon ne veut plus se faire
pigeonner… où va-t-on ?
P.S. Faites passer tout ça, faut pas mollir, on vous le dira jamais assez, offrez des abonnements, ça vous prend cinq minutes et ça vous rapporte des années de reconnaissance, mais il est vrai que vous pouvez aussi faire un don,
ça vous prend pas plus de temps et le Trésor public vous fait une
réduction substantielle sur votre don (exemple : vous donnez 100 €, vous
déduisez 66 € de votre impôt et il vous en coûtera seulement 34 €). Et
n’oubliez pas toutes nos archives en accès libre !