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mercredi 1 décembre 2021

« La force des précaires, c’est qu’on a rien à perdre » | Entretien avec Marion Gachet et Cédric Herrou

« La force des précaires, 

c’est qu’on a rien à perdre »

 | Entretien avec Marion Gachet 

et Cédric Herrou

 

18 novembre 2021

 


 

Ça peut paraître fou, mais Mouais, dont beaucoup de membres font également partie d’Emmaüs-Roya, n’avait jamais proposé d’entretien avec le copain brigand de la vallée. A l’occasion de la foire de Breil, nous sommes donc allés discuter autour d’une bière avec Cédric et Marion, salariés de la communauté, à propos d’utopie, de punk, d’entraide, de vie en collectif et de la nécessité de « ne pas se faire bouffer par le confort, mais toujours déranger le pouvoir ».

Kawalight : Quand tu as commencé à mettre ton nez à la frontière et à parler de faire passer les gens pour qu’ils et elles accèdent à leurs droits, on t’a pas mal traité d’utopiste. Que s’est-il passé ? Comment est-on passé de l’utopie à la concrétisation ? Mačko Dràgàn : En gros, comment est-on passé du camping Cédric Herrou mondialement réputé à DTC [ndlr Défend Ta Citoyenneté], puis à la communauté Emmaüs Roya ?

Cédric Herrou : On a souvent tendance à séparer la gestion politique de l’utopie, alors même que la première devrait être basée sur la seconde. On a perdu la poésie dans les discours politiques. On ne nous vend plus de rêve aujourd’hui, ça n’est plus que du cauchemar. Dire qu’on ne peut pas faire de politique avec des discours utopiques est absurde. C’est l’inverse. Il faut de l’utopie pour faire de la politique. Tout est utopique, au départ. A commencer par la recherche scientifique, et notamment certaines opérations chirurgicales. N’était-ce pas utopique que de décider d’engager des fonds pour soigner des gens ?

Toutes les grandes améliorations de la condition humaine se sont basées sur l’utopie, en fait. Et contrairement à ce qu’on nous laisse croire, on peut se permettre de faire de la politique sans être élu et donc de redonner de l’espace politique au peuple. Les associations loi 1901, c’est quand même énorme. On se regroupe, on invente des règles et on peut refaire un monde dans le monde. Et c’est ça qui est beau. Et essentiel. Pour garder confiance, et avoir un impact sur le monde. Je pense qu’il faut avoir un degré d’exemplarité, pour obtenir des choses.

KW : Puisque selon toi, c’est l’utopie qui doit nous construire, comment est-ce que ça nous amène à la communauté Emmaüs-Roya, qui rassemble des personnes en situation de précarité autour d’un projet agricole ? C’est une utopie qui s’est concrétisée ?

CH : Il y a une nécessité pour les gens en précarité de trouver des alternatives. Il faut une mixité dans les initiatives. Là ce qui est intéressant, c’est que des compagnes et des compagnons vivent ensemble. Ce n’est pas qu’une colocation, ils et elles travaillent ensemble dans un projet associatif et économique. Il faut trouver de l’argent pour les allocations et les salaires et le but est d’être autonome financièrement dans notre activité associative. Les compagnes et compagnons ne se choisissent pas et malgré tout, ils arrivent à vivre ensemble. Ce qui en soi est une utopie concrète… et ça se passe bien.

Marion Gachet : Et on se dit souvent que c’est hallucinant, ce niveau de tolérance dont ils font preuve les un.es envers les autres, et que tu ne retrouves pas dans le reste de la société. Ils incarnent vraiment le « vivre-ensemble ». Quand il y en un ou une en « pétage de plomb », les autres vont savoir lui parler. La communauté est une mini-société dans la société, mais elle pourrait être un vrai modèle à dupliquer. Même si, comme dans tout groupe, il y a des conflits et des engueulades, connaître les failles et les motivations de chacun.e permet un réel équilibre dans le « vivre ensemble ».

MD : D’autant que c’est des gens qui ont un vécu qui n’est pas facile…

MG : Et une grande mixité de vécus, c’est ça qui est fou… Ils et elles viennent d’horizons différents et n’ont pas du tout les mêmes caractères, mais ils se retrouvent sur plein de choses. Et puis ils se rassemblent autour du projet agricole aussi. Notre travail a commencé par expliquer aux compagnes et compagnons que ce n’est pas une place d’hébergement d’urgence dont il est question, mais bien d’un projet de vie en communauté. Si tu viens pour avoir un toit et bosser parce qu’on te le demande, ça ne marche pas. Il faut un minimum d’implication. Il aura fallu du temps, mais aujourd’hui au repas de midi, on parle agriculture, on parle marché, on parle livraison, on parle boulot quoi. Et ça nous a changé la vie.

Au sujet de la transition du camp Cédric Herrou jusqu’à Emmaüs Roya, on est allé s’alimenter d’autres utopies concrètes. Au moment de la tournée du film « Libre », de Michel Toesca, on rencontrait toutes les associations locales et on est allé visiter des lieux d’accueil concrets, des squats, des hébergements d’urgence, des communautés Emmaüs, pour essayer de définir un modèle qui nous corresponde. On n’est pas parti de nulle part. On s’est retrouvé dans le fonctionnement Emmaüs et notamment au niveau du statut OACAS (Organisme d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires). Après, il y avait cette subtilité de rester un projet agricole et non de faire du bric-à-brac, ce qui fait qu’on s’est retrouvés dans la situation cocasse de dire à Emmaüs France « on veut être vous, mais sans faire ce que vous faites », un peu en mode « crash test ».

MD : C’est même surprenant qu’Emmaüs France n’ait pas pensé avant à développer des communautés agricoles ?

MG : Oui et d’ailleurs, on a assisté à des assises de la branche Emmaüs et un compagnon avait pris la parole pour partager sa réflexion sur ce sujet. Emmaüs apparaît comme leader dans le soutien à la précarité, mais pas dans le développement durable et la transition écologique alors que c’est la spécialité de l’association depuis plus de 70 ans. Certaines communautés ont développé des techniques de recyclage incroyables. Du coup, quand on est arrivés avec notre carte de « manger local et bio », ça leur a plu car le mouvement touche de moins en moins de jeunes, en terme d’implication, il y a un côté « has been » alors que le mouvement pourrait jouer clairement un rôle dans le changement sociétal.

CH : Après, je ne pense pas qu’Emmaüs croie au projet agricole comme quelque chose de viable. Vivre de l’agriculture de manière autonome est déjà très compliqué à la base et particulièrement dans les Alpes-Maritimes, avec les terrains et les politiques qu’on a. C’est là qu’intervient le projet des Tuileries. Pour faire de la restauration dans le but de valoriser nos produits. Ne plus simplement les distribuer, mais leur apporter une plus-value dans un modèle basé sur le circuit court. Et on pense aussi beaucoup à l'aspect économique. Même si c’est un projet associatif, on a une volonté d’autofinancement, en respectant le fait qu’il n’y ait pas de notion de rentabilité concernant les compagnes et compagnons. La seule chose qui leur est demandée, c’est de l’engagement personnel et chacun.e fait avec ses moyens. On respecte l’individu avec les soucis qu’il ou elle a eu et ainsi chaque individu prend sa place, avec ses difficultés. Il y a une réelle solidarité en ce qui concerne l’efficacité de chacun.

MD : C’est un modèle de contre-société basée sur d’autres valeurs que celle de l’idéologie capitaliste, au profit de valeurs comme celle de l’entraide.

MG : Au-delà des individualités, chaque personne est composante du groupe car la communauté doit être prioritaire. Ça n’empêche pas de faire cas de chaque individu, mais il est nécessaire d’effacer parfois les egos au profit du bon fonctionnement du groupe. Et il y a cette subtilité de leur dire qu’ils ne sont pas irremplaçables, mais tout de même nécessaires. Et ça nous concerne aussi nous en tant que salarié.es.

CH : Au lieu d’adapter des gens à des structures, on inverse le schéma. C’est une valeur à apporter à nos alternatives de vies. C’est des gens qui manquent de confiance en eux parce qu’on leur a fait croire qu’ils n’étaient pas importants ou nécessaires à la société. À la communauté, on remet en valeur l’individu en l’inscrivant dans un système. Chaque individu est nécessaire au bon fonctionnement du groupe. On passe l’éponge sur le passé et on considère l’individu dans ce qu’il est ici et maintenant. Et ça, ça sauve les gens.

MD : Et cette pensée Emmaüs-Roya se concrétise donc dans le projet des Tuileries ? [NDLR : un projet de centre associatif Emmaüs en plein cœur du village de Breil, cf Mouais #14 spécial Roya]

MG : En 2019 on a commencé à penser le projet et chercher de l’argent autour de trois constats. Tout d’abord celui du manque de lien social chez les demandeurs et demandeuses d’asile. Le second constat est celui du manque de confort au camp. Et le troisième concerne l’intégration. Comment appartenir à ton territoire en tant qu’acteur économique ? On achète donc les Tuileries en mai 2020 et on commence les travaux en janvier 2021.

CH : Et puis il y a eu la tempête et on s’est demandé ce qu’on pouvait apporter à la vallée. On a donc mis en place des chantiers participatifs. Après, c’est compliqué. Quand on a commencé en 2016, 2017, c’était facile. Les gens arrivaient et ils avaient froid et faim. Il suffit d’un peu de riz et des tentes Quechua et puis c’est réglé. Tandis que là, les gens ont perdu des ponts, des maisons, leurs activités économiques. On ne savait pas trop quel rôle jouer. Alors on s’est recentré et on s’est dit que le projet des Tuileries était d’apporter quelque chose à la population dans la vallée de la Roya, pour les associations qui n’ont pas de lieu de réunion, et aussi pour les personnes en précarité. Défendre des valeurs agricoles et paysannes, mais aussi le lien avec la population. Beaucoup de gens nous demandent comment dupliquer Emmaüs-Roya. En fait, il ne faut pas dupliquer, il faut s’inspirer et s’adapter au territoire dans lequel on vit. Dans le système anarchiste, finalement c’est un peu ça : adapter le politique aux lieux où il s’inscrit.

MD : La claque de la tempête Alex a aussi été vécue comme un rappel de la nature, comme la pandémie. A ce moment, Cédric, tu avais d’ailleurs fait un texte pour encourager à développer ce genre d’utopies concrètes à échelle locale parce qu’en fait, c’est la seule voie de sortie.

MG : Ça rejoint ce que je voulais dire en termes d’insertion. On a bien vu en faisant le tour des communautés Emmaüs que certain.es compagnes ou compagnons sont là depuis 20 ans, et veulent mourir là-bas. Une loi permet notamment aux sans-papiers d’être régularisé.es au bout de 3 ans de compagnonnage, ça peut en soi offrir une porte de sortie. Mais ce qu’on observe, c’est que certains d’entre eux se sentent bien pour la première fois de leur vie. Ils ont trouvé un cocon familial, un lieu qui les protège, dans lequel ils se sentent bien. Et du coup tu te demandes si leur place est dans un studio au SMIC. Si la réinsertion c’est ça, bon…

MD : Le modèle global de l’insertion c’est une insertion au capitalisme, en fait. Une éducation à la pensée dominante.

MG : « L’insertion », c’est un terme qui nous dérange. On n’a pas envie d’intégrer des gens à un milieu néo-libéral. Il y a la notion d’éducation populaire aussi : on essaye de communiquer des valeurs de vie ; après, ils en font ce qu’ils veulent. C’est une vraie question, tout ça. Que ce soit les compagnes ou compagnons âgé.es qui ont fui un système toute leur vie, ou les jeunes qui se sentent déjà en trop à 23 ans, je me demande si j’ai vraiment envie de les accompagner dans la norme. On reste à l’écoute de leur demande, mais on prône quand même un mode de vie qui n’est pas la norme.

MD : Sur le long terme, vous envisagez quoi avec les Tuileries ?

CH : Notre but avec Marion, c’est de créer un outil autofinancé qui fonctionne sans nous. Pouvoir être indépendants de tout ce qui est organisme d’État. Être autonomes tout en gardant le côté punk. Ce qui me fait peur c’est qu’on s’assagisse. La communication un peu virulente, c’est un truc qu’il faut garder. Quand tu es trop dans le système, comme de nombreuses ONG par exemple, il y a des compromis et donc de l’autocensure. Et tu perds tes valeurs au profit d’une bonne relation avec une préfecture. Ce qui me tient à cœur, c’est qu’on garde notre étiquette DTC et à tout prix le côté punk et sans compromis, quitte à tout perdre. La force des précaires, c’est qu’on n’a rien à perdre, qu’on a tout à gagner et qu’on a peur de rien. Ne pas se faire bouffer par le confort, mais toujours déranger le pouvoir. Le confort endort et c’est ma crainte. On y travaille.

Des propos recueillis par Kawalight et Mačko Dràgàn.

La presse libre a besoin de vous ! Un seul moyen : l’abonnement : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

 

Source : https://mouais.org/la-force-des-precaires-cest-quon-a-rien-a-perdre-entretien-avec-marion-gachet-et-cedric-herrou/?fbclid=IwAR0DMMnXz19Y_SAGDmZuMfYvJVracf7xaDq9Hnr87wDrNk6ct0hPG9N1BNw

dimanche 2 mai 2021

Cédric Herrou, du paysan au militant pour les droits humains

 

 

Cédric Herrou, 

du paysan au militant 

pour les droits humains

 


 

Comment un paysan du fin fond de la vallée de la Roya, sans engagement particulier, devient-il en quelques années un militant résolument en lutte pour les droits humains, aidant des milliers de personnes en migration à passer la frontière franco-italienne, jusqu’à faire condamner le Préfet des Alpes-Maritimes ou modifier la loi afin de lui faire mieux refléter le sens du mot « Fraternité » gravé dans le marbre de la Constitution ? C’est l’histoire de Cédric Herrou à travers ses propres mots que nous vous proposons aujourd’hui d’écouter.

C’est un paysage de désolation que la Mule découvre en traversant la Roya, où la rivière débordée de son lit il y a quelques mois, a détruit berges, routes, éventrant et emportant des dizaines de maisons dans ses eaux troubles. Un paysage où l’imagination dessine sans peine sur les immenses falaises escarpées et noyées dans la brume, le péril vécu par ces milliers de personnes venues principalement d’Afrique ou d’Orient, auxquelles l’État français fait une véritable traque, en dépit des traités internationaux dont il se fait par ailleurs l’hypocrite promoteur. Cédric Herrou nous reçoit dans sa ferme à flanc de montagne, devenue depuis communauté Emmaüs, où trône un curieux amoncellement de cabanes et de caravanes, juchées auprès d’une minuscule maison venue d’un autre temps. Une demi-douzaine de personnes de couleurs et d’accents aussi divers qu’est le monde, se sont affairées à la culture le temps de la matinée froide et pluvieuse, quelques autres ont pendant cela préparé le repas, qu’avant toute chose, la Mule est conviée à partager.

Tout a commencé en 2015. La vague d’attentats terroristes qui frappent la France comme d’autres pays européens a pour conséquence la stigmatisation massive de l’immigration. La réaction politique de l’État se manifeste dans la Roya par la militarisation intense de la frontière avec l’Italie, principal lieu de passage des migrations, à coups de contrôles, de présence policière massive, de refoulements brutaux. Cette fermeture de facto des points de passage frontaliers et l’accroissement des refus de territoire aboutit à la stagnation des personnes migrantes au niveau de Vintimille, côté italien, et à la multiplication des tentatives périlleuses de franchir la frontière par la montagne, entraînant de nombreux accidents et décès.

Lire aussi – De Vintimille à Menton, le manège des frontières

Comme les autres habitant·es de la Roya, Cédric Herrou découvre les files de migrant·es qui, à la nuit tombée, tentent le passage par les routes ou les sentiers. À la peur du gendarme ou à la méconnaissance du droit succède rapidement un sentiment de devoir, celui de l’humanité, de l’entraide, de la solidarité, de la fraternité, et c’est presque par hasard que le paysan commence à convoyer des familles ou des mineurs isolés, leur permettant de rejoindre les pôles urbains où le droit leur autorise à déposer leurs demandes d’asile ou de prise en charge. Bientôt, l’indignation pousse le paysan à entreprendre ses initiatives solidaires sous la forme d’une action politique.

C’est en effet, assez rapidement, une première interpellation en flagrant délit – « flingue sur la tempe » – qui amène Cédric Herrou à médiatiser ses actes. Un article du New York Times plus tard, et le gouvernement bien embarrassé le prend en grippe, accentuant la militarisation de la Roya et la criminalisation des militant·es qui aident au passage des personnes migrantes : mises sur écoute, harcèlement policier, barrages, descentes, interpellations, judiciarisation… S’ensuit un long parcours judiciaire durant lequel Cédric Herrou ne cessera pas ses actions, accueillant des centaines de personnes sur sa modeste ferme cernée par les contrôles des gendarmes, et s’entourant de réseaux militants à même de l’accompagner dans son combat. Celui-ci va dès lors s’acharner à démontrer que l’État bafoue à la fois ses propres lois et les traités internationaux des droits humains auxquels il adhère. Voici le portrait d’un paysan, homme chargé de son territoire, à la porte toujours ouverte sur le monde et sur l’autre, venu donner le change à un système politique néolibéral qui s’appuie par essence sur l’oppression de l’être humain.

 

Source : https://www.lamuledupape.com/2021/04/17/cedric-herrou-du-paysan-au-militant-pour-les-droits-humains/?fbclid=IwAR1VjWov2iiuqRWHoFXb6-cNews-O7jZzb5X0sgTnq7RNAPN-k9K4IGAdaQ

dimanche 4 avril 2021

Aide aux migrants: Cédric Herrou définitivement relaxé après une décision de la Cour de cassation

Aide aux migrants : 

Cédric Herrou 

définitivement relaxé 

après une décision 

de la Cour de cassation

 

 

Cédric Herrou devant la cour d'appel de Lyon le 11 mars 2020
afp.com - PHILIPPE DESMAZES


Une victoire finale du "principe de fraternité", selon ses avocats : la Cour de cassation a rendu définitive mercredi la relaxe de Cédric Herrou et mis un point final à une longue procédure pour ce militant devenu un symbole de l'aide aux migrants en France.

Après trois procès et une saisine du Conseil constitutionnel, l'agriculteur des Alpes-Maritimes avait été relaxé en 2020 à Lyon et la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire a déclaré "non-admis" le pourvoi du parquet général de Lyon, un "véritable camouflet" salué par la défense de M. Herrou.

"Cela met fin à l'acharnement du parquet à l'encontre de Cédric Herrou", s'est félicitée Me Sabrina Goldman, qui le défend avec Me Zia Oloumi. Elle "permet de reconnaître enfin de manière définitive que celui-ci n'a fait qu'aider autrui et que dans notre République, la fraternité ne peut pas être un délit".

Le paysan de la vallée de la Roya était poursuivi pour avoir convoyé successivement en 2016 200 sans-papiers, en majorité érythréens et soudanais, de la frontière italienne jusqu'à son terrain, puis improvisé avec des associations un accueil de fortune dans un ancien centre de vacances désaffecté.

Il a été condamné en 2017 à une simple amende en première instance, puis à quatre mois de prison en appel, notamment pour "aide à l'entrée, à la circulation et au séjour irrégulier d'étrangers en France".

- "Liberté d'aider" -

Au côté d'un autre militant, il a alors saisi le Conseil constitutionnel pour lui demander l'abolition du "délit de solidarité" dont ils s'estimaient tous deux victimes.

Dans une décision historique en juillet 2018, les "Sages" ont consacré, au nom du "principe de fraternité", "la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national".

Le Parlement a ensuite modifié la loi et la condamnation de Cédric Herrou a été annulée avant que la cour d'appel de Lyon, invitée à rejuger le dossier, ne le relaxe le 13 mai 2020.

Cette décision "est un déshonneur pour la +justice+ française, qui encourage ainsi la violation de nos lois et l’activisme pro-clandestins, complice des réseaux mafieux de passeurs", a réagi sur Twitter le député RN Bruno Bilde.

Le secrétaire national d'EELV Julien Bayou a lui salué ce dénouement. "Alors que les différents ministres de l'Intérieur se succèdent pour salir notre belle devise liberté égalité fraternité, ton courage, ta ténacité et ton humanité la traduisent en actes et font l'honneur de notre pays", a-t-il déclaré à M. Herrou dans un tweet.

Dans son arrêt, la Cour de cassation a estimé qu'"après avoir examiné tant la recevabilité du recours que les pièces de procédure", elle "constate qu'il n'existe, en l'espèce, aucun moyen de nature à permettre l'admission du pourvoi".

- Aide "désintéressée" -

"Il est désormais définitivement acquis dans notre droit qu'aucune poursuite pénale ne peut être engagée à l'encontre d'une personne qui aura aidé un migrant en situation irrégulière lorsqu'il agit de façon désintéressée, qu'il appartienne ou non à une association ou bien qu'il veuille revendiquer son acte", s'est réjoui l'avocat à la Cour de Cédric Herrou, Patrice Spinosi.

Le militant s'est lui-même félicité de cette décision depuis Breil-sur-Roya, où il a fondé en 2019 une communauté Emmaüs.

"Le ministère public a voulu mettre tout en œuvre pour dire qu’il avait été jusqu’au bout, c'est une position politique plus que pénale de sa part", a-t-il affirmé à l'AFP.

"On a bien fait d'avoir confiance dans la justice et des juges. Ce qui a dérangé le ministère public, ce n'est pas le fait qu'on aide les gens mais qu'on dénonce les irrégularités d'Etat", a-t-il estimé, "l'histoire montre bien qu'il y a un problème démocratique et une volonté de nous empêcher d'agir".

A la frontière, ces derniers jours, entre 120 et 150 migrants passent quotidiennement à Vintimille pour demander de l'aide à l'ONG catholique Caritas. La préfecture des Alpes-Maritimes de son côté refusé de préciser le nombre d'interpellations.

Cédric Herrou n'en a pas fini avec la justice : il reste mis en examen à Grasse après son interpellation le 23 juillet 2017 en gare de Cannes avec 156 migrants qu'il accompagnait pour s'enregistrer et déposer une demande d'asile à Marseille.

 

Par Anne LEC'HVIEN, avec Claudine RENAUD à Nice
© 2021 AFP

 

 Source :   https://information.tv5monde.com/info/aide-aux-migrants-cedric-herrou-definitivement-relaxe-apres-une-decision-de-la-cour-de

jeudi 23 juillet 2020

Cédric Herrou : « J’ai défendu la liberté d’être fraternel »


Cédric Herrou : 

« J’ai défendu 

la liberté d’être fraternel »




Cédric Herrou, agriculteur, a offert son aide aux migrants les plus vulnérables en route vers la France. © Laurent Carré pour Le Pèlerin






Dans les livres de droit, vous resterez celui qui a fait reconnaître par le Conseil constitutionnel « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national » et la valeur constitutionnelle de la fraternité. Comment le vivez-vous ?

Je veux croire à la justice. J’ai choisi de médiatiser mon combat car j’avais besoin que l’on me dise et que l’on dise aux autres si ce que j’avais fait était juste. Les procès ont été des occasions d’expliquer mes actes, et de pousser les institutions à réfléchir aux leurs. Je n’ai pas accepté que l’on court après des femmes, des hommes pour les arrêter, parfois les enfermer, et les refouler en toute illégalité vers la frontière, sans leur donner la possibilité de rejoindre Nice pour déposer une demande d’asile. Je n’ai pas accepté que l’état ne protège pas les enfants, comme il est de son devoir de le faire. Si j’avais été un curé, comme l’abbé Pierre, tout le monde aurait compris que j’agissais au nom d’une certaine idée de la morale. Mais comme j’étais un paysan, un « bac moins quatre » ( j’ai un CAP mécanique auto…), j’ai reçu l’étiquette d’idéologue, de gauchiste, de « no border » (qui milite pour l’abolition des frontières, NDLR). Or ce qui me guide depuis le début, c’est le refus de l’injustice.

Si j’avais été un curé, comme l’abbé Pierre, tout le monde aurait compris que j’agissais au nom d’une certaine idée de la morale.

Que représente pour vous cette fameuse fraternité républicaine ?

À force de la lire sur le fronton des mairies ou des écoles, on a oublié la beauté de la devise républicaine. Liberté, égalité, fraternité… : une trilogie qui a pris sens pour moi. Comme une prière que l’on se met à vivre au lieu de simplement la réciter. Si l’on enlève un élément, les deux autres n’existent plus. Il n’y a pas de liberté sans égalité. Ou nous ne sommes pas tous libres… J’ai agi au nom de ma liberté d’être fraternel. Si j’avais dû fermer ma porte à ceux qui avaient besoin de moi, ma liberté serait partie avec eux. La liberté se partage. J’ai aussi appris que faire vivre la devise républicaine n’était pas confortable… et que cela pouvait mener en prison (Cédric Herrou a fait de nombreuses gardes à vue et a été condamné à quatre mois de prison avec sursis, avant sa relaxe ce mois de mai, NDLR).

À l’origine de votre engagement, y a-t-il une rencontre ?

Cette famille qui marchait sur le bord de la route de Vintimille (frontière franco-italienne) et que j’ai prise dans mon camion, au printemps 2016. Quand j’allais livrer mes produits à Nice, je passais par Vintimille pour rejoindre la vallée de la Roya. Vintimille, pour nous ici, ne se situe pas de l’autre côté de la frontière : il s’agit d’un endroit où l’on va tout le temps. Quand j’ai vu cette famille noire sur le bord de la route, je ne me suis pas posé la question de savoir si je me trouvais en France ou en Italie. Ni s’ils étaient en situation régulière. Une seule question m’a traversé l’esprit : est-ce que je m’arrête pour les aider ? Je les ai déposés à la gare de Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), et nous avons échangé nos numéros de téléphone. Ils étaient soudanais.

Et après ?

Quelques jours après, ils m’ont appelé de Vintimille, où ils avaient été refoulés. Je les ai retrouvés à l’église San-Antonio, qui avait ouvert ses portes aux plus vulnérables : familles, femmes, enfants, handicapés. Il y avait deux dortoirs. L’un, rempli de lits superposés avec quelques couvertures tendues pour créer un semblant d’intimité. Un autre réservé aux enfants seuls. Un Italien m’a expliqué alors que les gamins prenaient beaucoup de risques pour passer : certains se faisaient écraser sur l’autoroute A8 en essayant de rejoindre la France ; des filles se retrouvaient exploitées sexuellement. J’ai décidé d’emmener la famille qui m’avait appelé. Et de l’héberger le temps d’effectuer les démarches pour demander l’asile. Ensuite, j’ai choisi d’aider d’autres personnes vulnérables.

N’avez-vous pas créé un « appel d’air » et encouragé les passeurs ?

Mes adversaires me le reprochent, en effet. Mais les migrants ne sont pas venus d’Érythrée pour dormir dans une tente chez moi. J’ai tout simplement contribué à rendre visibles des gens qu’on ne voulait pas voir, je les ai sortis de la clandestinité en faisant valoir leurs droits. Cela a beaucoup dérangé. Je ne suis pas pro ou anti-migrant. Je me bats pour que la dignité humaine soit respectée.

Refusez-vous l’existence des frontières ?

Je ne les refuse pas : je questionne leur sens. Elles servent à protéger les personnes et les droits sociaux ? Je suis pour. Elles blessent la dignité humaine ? Je suis contre. Les frontières doivent aussi être équitables. Si nous interdisons aux Sénégalais de venir en France, alors interdisons-nous d’aller au Sénégal. Dans la vallée de la Roya, au début de la crise sanitaire, j’ai vu des gens protester car ils ne pouvaient plus passer côté italien. Les mêmes qui voulaient verrouiller la frontière à double tour aux migrants…

Pourquoi avoir choisir de créer ici une communauté Emmaüs ?

J’étais fatigué des réseaux militants qui critiquent sans proposer. Ici, on n’agissait pas contre l’état mais pour la dignité, pour la vie. Emmaüs dénonce, se bat pour faire évoluer les lois, et en même temps accueille, agit concrètement. Cela me ressemble. Quand nous avons installé durant l’été 2018 les premières cabanes et caravanes, certains migrants ont voulu se poser, et plus seulement passer. J’ai découvert alors à quel point l’accueil sur le moyen ou le long terme s’avérait très différent d’un accueil sur un temps court. Avec le temps, la joie d’avoir réussi à passer une frontière laisse place à un état dépressif, les traumatismes remontent. Nous avons vite compris qu’il fallait les occuper. L’idée de l’agriculture m’est venue… car c’est mon métier !

Qu’apporte cette activité à ces personnes ?

J’ai remarqué que les personnes précaires sont à la fois retenues par le passé et inquiètes pour l’avenir. L’agriculture leur permet un ancrage dans l’instant présent. Elle sollicite les sens, l’observation, par le contact quotidien avec le soleil, la pluie, le sol, le fumier, les poules… Et puis, planter une graine, la voir pousser fait un peu de nous des créateurs. Je pense à Alexandro, 48 ans, arrivé il y a six mois : il va beaucoup mieux. Cela fait plaisir de voir quelqu’un changer en si peu de temps. Lui et les autres compagnons sont des « stars » dans la vallée : la reconnaissance dont ils bénéficient passe par les produits qu’ils cultivent. Il faut goûter les tomates anciennes de plein champ, et les œufs que l’on a récoltés : du haut de gamme ! Beaucoup de « Bobos » rêveraient de vivre comme eux, sur un pan de montagne, dans des cabanes autoconstruites en cultivant des olives et des légumes.

D’autres Emmaüs agricoles vont-ils naître après la vôtre ?

Plusieurs projets sont en cours. L’engouement pour la nourriture locale peut aider. Mais financièrement, vivre de l’agriculture s’avère plus difficile que vivre de la vente d’objets récupérés gratuitement, comme le font les communautés Emmaüs classiques. Produire un œuf, une tomate, coûte de l’argent, et les marges, à ce jour, restent faibles.

Qu’est-ce qui vous plaît dans cette nouvelle vie ?

Ici, tout autour, des commerces ferment, des exploitations agricoles aussi. Je crois que les alternatives viendront davantage de ceux qui manquent que de ceux qui possèdent. Il nous faut sortir de « l’intégration » pour réinventer des mondes intègres. Arrêter de stigmatiser le pauvre, l’immigré… et lui faire confiance. La migration a mis le bazar dans ma vie et dans la vallée de la Roya. Mais au final, ce fut positif : nous sommes en train de monter ici une dynamique économique contre la désertification rurale.

Je vis la pauvreté comme une richesse : elle permet d’être proche de ce qu’on veut vraiment.

J’ai également envie de transmettre que l’on peut vivre heureux en étant pauvre. Venir dans une communauté Emmaüs, cela peut constituer un choix de vie. Personnellement, ce qui m’a permis de mener le combat que j’ai mené, c’est l’indépendance que m’a donnée la pauvreté. Je n’ai de comptes à rendre à personne. Je vis la pauvreté comme une richesse : elle permet d’être proche de ce qu’on veut vraiment.


La Caravane immobile. Normalement, une caravane sert à voyager. Celle-ci, achetée d’occasion, a surtout accueilli des personnes en exil. Elle est utilisée à rebours de sa fonction première : les gens bougent et elle reste en place. Aujourd’hui, elle héberge des bénévoles qui nous épaulent dans notre communauté Emmaüs. © Laurent Carré pour Le Pèlerin


 « J’ai contribué à rendre visibles des gens qu’on ne voulait pas voir. Je les ai sortis de la clandestinité en faisant valoir leurs droits. »  Cédric Herrou. © Laurent Carré pour Le Pèlerin



 En coulisses

Cédric Herrou agriculteur et Veronique Badets chez lui durant l’interview














Il faut d’abord laisser la voiture au bord de la Roya et ses eaux opalines. Passer sous la tyrolienne qui représente le seul moyen pour descendre les productions agricoles jusqu’à la route. Puis grimper un flanc de montagne pour rejoindre les restanques (terrasses) où Cédric Herrou dirige l’installation d’un goutte à goutte (technique d’arrosage) en ce mercredi de juin. « Ici, on mettra des plants d’aubergine », dit-il en m’accueillant. Sous les oliviers, au milieu d’une montagne verdoyante, les six compagnons d’Emmaüs Roya (quatre Européens et deux Africains) récoltent des fraises. Les mots de Cédric Herrou sont choisis, pesés. Il me dit qu’il est en train d’écrire un récit de son combat, et cela s’entend.

 

Publié dans Le Pèlerin 7180 du 9 juillet 2020 - Mis à jour le 8 juillet 2020



Source : https://www.lepelerin.com/initiatives-region/solidarite/cedric-herrou/?fbclid=IwAR2sz7pRQaFZiL_DzqE238TMsVSZQmxwvZ7bG2HdNuTLY1iDj0NCY8D4OYU


dimanche 15 septembre 2019

Dans la Roya, un Emmaüs agricole pour les déracinés





Dans la Roya, 

un Emmaüs agricole 

pour les déracinés 

 

Par Mathilde Frénois, envoyée spéciale à Breil-sur-Roya. Photos Laurent Carré  



 A Breil-sur-Roya, le 14 août. Cédric Herrou aide les demandeurs d’asile aux planches de fraisiers. Photo Laurent Carré



Symbole de l’aide aux migrants, Cédric Herrou a fondé chez lui, à la frontière italo-française, la première communauté 100 % paysanne. Objectif : redonner un sens au quotidien des demandeurs d’asile.



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 Originaire du Tchad, Yacoub s'occupe de la récolte des tomates. Photo Laurent Carré pour Libération


La rosée s’est évaporée. Il n’est pas 8 heures à Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes) et les feuilles des plants de tomates sont déjà sèches. La veille il a fait chaud, l’arrosage a tourné toute la soirée. Il n’en fallait pas plus pour relancer le débat de l’été entre les sept compagnons : afin de voir mûrir les légumes rapidement, faut-il forcer sur l’irrigation ? Au fond d’une rangée et loin de ces considérations, Yacoub ramasse les tomates cerises. «Je prends le vert et je tire vers le haut, détaille-t-il. Quand c’est trop jaune, je laisse.» Si ce Tchadien de 27 ans répète les consignes, c’est qu’il vit son premier jour de travail à la ferme. Il vient d’intégrer la première communauté 100 % paysanne d’Emmaüs France.

En juillet, près de la frontière franco-italienne, Cédric Herrou a créé Emmaüs Roya sur son terrain pentu de Breil. L’agriculteur, devenu symbole de l’aide aux migrants, mise sur le maraîchage, l’oléiculture et l’aviculture biologique pour laisser entrevoir un avenir aux demandeurs d’asile qui ont arrêté leur voyage dans sa vallée. Ce n’est pas la première fois que Yacoub foule cette terre. Il est déjà passé par là en avril 2017. Il avait fui le Tchad, blessé au pied après avoir été matraqué lors d’une manifestation et, au terme de neuf mois de soins au Soudan, avait transité par la Libye avant de rejoindre l’Italie par bateau. Son entrée en France s’est faite par la vallée de la Roya. Cette enclave montagneuse a vu arriver dans ses villages des milliers de migrants qui tentaient comme lui de franchir une frontière italo-française fermée depuis 2015. Des habitants leur ont alors apporté du réconfort, un hébergement, de la nourriture, des habits, une aide juridique et sociale. Le plus médiatique d’entre eux, Cédric Herrou, sera condamné en appel à quatre mois de prison avec sursis pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour de personnes en situation irrégulière. Une peine partiellement annulée par la Cour de cassation, appliquant pour la première fois le principe de fraternité prononcé par le Conseil constitutionnel.

Deux caravanes et des tentes

 

Yacoub avait repris la route après trois semaines d’errance dans cette enclave, direction Paris puis Perpignan pour tenter d’obtenir le statut de réfugié et faire son dossier de demande d’asile. D’autres sont restés. «En trois ans, on a accueilli plus de 2 500 personnes. Jusqu’à 250 le même jour, raconte Cédric Herrou. Puis on a été confrontés à l’accueil de long terme, qui est délicat, plus difficile que celui à court terme.» Les migrants arrivant jour et nuit via la voie ferrée directement sur son terrain, l’agriculteur avait installé entre ses oliviers deux caravanes et des tentes au bout du chemin qui monte entre les restanques. Puis, grâce à des dons, il a aménagé quatre cabanes en bois, une cuisine d’été, des toilettes sèches. Mais la présence policière et l’urgence de vie des migrants ont raison de ce joyeux «camping international» : «Il fallait trouver une activité car il y avait un état dépressif généralisé à la maison. A un moment, on aurait dit un hôpital psychiatrique, se souvient-il. Tout le monde se levait à midi, passait ses journées sur Facebook. Les jeunes n’avaient aucune activité ni responsabilité.» Cédric Herrou crée la communauté et abandonne son statut d’agriculteur : «J’ai lâché mon exploitation, mes 800 oliviers, mes 400 poules pondeuses et tous mes clients. C’est Emmaüs Roya qui vend, ce n’est plus moi.»

 « Ça occupe l’esprit »


«Le principe de l’abbé Pierre reposait sur l’accueil inconditionnel. Ce sont les valeurs d’Emmaüs depuis soixante-dix ans, rappelle Agnès Ragot, déléguée générale adjointe pour la France, en charge de la branche communautaire. De longue date, les plus souffrants qui se manifestent à la porte des communautés sont des personnes isolées et des familles qui attendent le droit de pouvoir rester sur le territoire français. Une grande partie des compagnons sont, ou étaient, des migrants.» Jusqu’alors, aucune des 119 communautés n’était consacrée à l’agriculture, mais plutôt au recyclage, à la rénovation et à la vente d’objets. «L’intérêt pour la production agricole maraîchère date. La plupart du temps, les groupes tentaient de travailler sur la diminution de leurs charges, en produisant jusqu’à 40 % de leur alimentation, poursuit Agnès Ragot. En septembre 2018, on a donné l’impulsion à la création de fermes communautaires. Le souhait, c’est de poursuivre cette dynamique : on soutient toutes les initiatives, même seulement partielles. Si nous recevons une requête d’un porteur de projet ailleurs, on étudiera sa demande.»

Yacoub a changé de rangée et de variété de tomates : il récolte les cœurs de bœuf. Le jeune homme n’a pas attendu de retourner chez Cédric Herrou pour s’intéresser aux plantes : quand il était encore au Tchad, il était étudiant en biologie. Mais il est revenu à Breil-sur-Roya par défaut, par désespoir. «J’ai été débouté de ma demande d’asile et j’ai été rejeté par l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr]. J’essaie de faire un recours avec des témoignages complémentaires. Impossible de retourner au Tchad…  Je ne sais plus quoi faire, confie-t-il. Et quand on ne fait rien de la journée, on ressent les soucis, le stress, l’angoisse. Quand je travaille, je pense à autre chose. Ça occupe l’esprit.» Yacoub a déjà eu un emploi en France, dix jours de vendanges à Reims. Un travail au noir avec encore «beaucoup de stress». A Emmaüs Roya, le Tchadien est logé, nourrit et perçoit un salaire de 350 euros par mois.

Yacoub pose la cagette de tomates sur son épaule, direction la pesée. C’est Patrick qui supervise. Diplômé en production agricole, ce compagnon divulgue ses conseils au fil de la récolte. «J’ai vu des types arriver fracassés. C’est important de leur redonner du temps et de la confiance, explique-t-il. Je vois les changements. L’un des migrants, Jaff, n’était pas au top. Je trouve qu’il s’est posé, qu’il s’est ouvert. Il s’est même affirmé, jusqu’à dire : "C’est moi qui ai raison, pas vous." C’est hyper important de recommencer à s’imposer.»

Il est midi, l’heure du retour des champs. Au tour de Djasson de concocter la collation. Penché sur la casserole d’eau frémissante, ce Sénégalais enlève chaque lentille qui remonte à la surface. «Il n’y a rien à l’intérieur de leur enveloppe», affirme-t-il. Avec les légumes invendables, Djasson mitonne un yassa, plat de son pays d’origine qu’il regrette tant d’avoir quitté. «C’est clairement le cas d’une migration économique, raconte Cédric Herrou. Djasson est dégoûté : il est parti et a abandonné son père avec toutes ses cultures. Pour lui, les agriculteurs étaient des losers. Ici, il se rend compte qu’il avait tout chez lui. Je trouve important de remettre de la noblesse dans l’agriculture : l’épanouissement peut aussi passer par le travail de la terre.» La transition entre l’accueil d’urgence et la création de la communauté a été «compliquée». Il a fallu remettre «des horaires et des contraintes». Mais ici, pas d’objectif de rendement ; l’exploitation devrait être rentable dans deux ans.

Tout l’été, Emmaüs Roya a livré une centaine de kilos de tomates par semaine. Et aussi du basilic, des aubergines, des fraises, des courgettes. Des plantations qui grossissent doucement, au rythme des éclaircies et des soins apportés par les demandeurs d’asile. Ces légumes se retrouvent sur les étals d’Amap, de magasins bio de Nice et d’épiceries de la vallée. Avec parfois quelques réticences.
«L’histoire de Cédric a fait polémique. On connaît notre clientèle : ici, il y a des gens qui votent FN. On sait à qui dire d’où viennent nos légumes, mais surtout à qui ne pas le dire, sourit François, le patron de la supérette de Breil-sur-Roya. On fait du commerce de proximité, alors on ménage la chèvre et le chou.» François a moins de 5 % de perte sur les produits de la communauté. C’est que le militant est aussi devenu un argument de vente. «C’est presque la marque Cédric Herrou, rigole Patrick. Quand je vais à l’Amap, c’est toujours les mêmes blagues et les mêmes questions des clients : "Combien vous en avez à la maison ? Et ça se passe comment ? Cédric n’est pas là, il est en garde à vue ?" C’est un peu lourd.» L’agriculteur est la figure de l’aide aux migrants, multipliant les garde à vue et les procès médiatiques. Après la décision de la Cour de cassation, il a été renvoyé devant la cour d’appel de Lyon pour être rejugé. Trois autres procès l’attendent : il devra faire face à Eric Ciotti et à l’ancien préfet des Alpes-Maritimes pour des prises de bec sur les réseaux sociaux et dans les médias.


 Livraison de poules et de grain à la ferme du Breil-sur-Roya, la 19 août. Photo Laurent Carré pour Libération



« On a gagné »


Le temps où Yacoub et les autres migrants arrivaient par centaines est aujourd’hui révolu. Plus personne ne remonte de la voie ferrée jusqu’à la ferme, résultat de la pression policière à la frontière et de la baisse du nombre de migrants qui embarquent dans un bateau direction l’Europe. Du coup, plus besoin de gérer l’urgence, Cédric Herrou peut envisager le long terme. Avec les 250 000 euros de dons, il a le projet d’acheter un local au village pour la transformation des produits. Les tomates qui auront pris un «coup de soleil» pourront y être préparées en coulis. «On veut aussi créer des logements et une salle polyvalente, envisage-t-il. Chez moi, on est isolé. C’est ghettoïsant. Je veux faire un truc social pour qu’ils sortent, qu’ils voient autre chose, qu’ils s’insèrent.» Par le travail d’abord, dans le village ensuite. Il écrase une punaise verte entre son pouce et son index. C’est une cœur de bœuf qui ne sera pas piquée.

Sur le terrain aussi, c’est l’heure des grands projets. Emmaüs Roya s’est équipé d’un nouveau camion de livraison et vient d’accueillir 600 nouvelles poules. L’année prochaine, la communauté doublera sa surface de culture. «On a gagné, estime Cédric Herrou. Tout a été fait pour que ça s’arrête : on a vécu l’oppression, les gardes à vue, les procès, les menaces de mort. Et finalement, on a monté une activité économique avec des demandeurs d’asile.» Huit personnes au maximum, des migrants et des SDF, pourront intégrer la communauté. Yacoub, lui, rêve déjà d’ailleurs, de Paris ou de Royaume-Uni. Quand il sera parti, un autre marchera dans ses pas. Car l’objectif est de puiser dans la Roya un nouveau départ.

Mathilde Frénois envoyée spéciale à Breil-sur-Roya. Photos Laurent Carré

Source : https://www.liberation.fr/france/2019/09/05/dans-la-roya-un-emmaus-agricole-pour-les-deracines_1749520

vendredi 22 février 2019

« Arrêtez de mettre des bâtons dans l’Herrou ! » "Injures publiques contre le préfet : le parquet de Nice fait appel de la relaxe de Cédric Herrou"

Deux articles aujourd'hui :



« Arrêtez de mettre des bâtons

dans l’Herrou ! »


  Ce jeudi 14 février, jour de la Saint-Valentin, le tribunal de Nice a relaxé Cédric Herrou suite à la plainte de Georges-François Leclerc, préfet des Alpes-Maritimes, pour « injure publique ». Cédric avait vexé l’édile en comparant sa politique migratoire avec celle réservée aux juifs sous Vichy. « Vive la justice indépendante ! », a déclaré le citoyen solidaire en saluant cette décision. Récit.




Ce jeudi 14 février, journée de l’amour, des cœurs et des Mon Chéri, une petite foule joyeuse et souriante est rassemblée sur la place du Palais de Justice de Nice où, pour la énième fois, Cédric Herrou est appelé à comparaître devant la chambre correctionnelle. Il fait grand soleil, et tout le monde, ici (et ce détail n’est pas anodin), parait heureux.

Pourtant, c’est un véritable duel des titans qui, aujourd’hui, va voir son accomplissement. Oubliez Kaaris contre Booba. Dans le 06, c’est une lutte bien plus dantesque qui occupe les fonctionnaires de justice.

Voici les combattants. Faites sonner la cloche. À ma gauche, Cédric, donc, dit « l’ennemi public de la Roya », 39 ans, citoyen solidaire, agriculteur et éleveur de poule. A ma droite, vraiment très à ma droite, Georges-François Leclerc, dit « le multirécidiviste du 06 » (quatre condamnations au compteur pour « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile »), 52 ans, haut-fonctionnaire, préfet des Alpes-Maritimes. Motif du litige : une « injure grave » qui aurait été proférée sur Facebook à l’encontre du second.

Je rappelle les faits. Il y a quelques mois de cela, la SCNF annonce qu’elle refuse désormais de faire transiter gratuitement les migrants pris en charge à Breil-sur-Roya vers le centre d’accueil de Nice. Cédric propose alors sur sa page Facebook, ouvrez les guillemets, et prenez garde car la violence du propos peut choquer, telle une punchline de rappeur hardcore : « Peut-être que le préfet des Alpes-Maritimes pourrait s’inspirer des accords avec la SNCF pendant la deuxième guerre mondiale pour le transport des Juifs pour gérer le transport des demandes d’asile ? »

Aussitôt, c’est le clash. La réplique de M. Leclerc, légitimement interloqué, dans son cœur fragile de haut-fonctionnaire attaché à l’excellence de sa tâche, même quand celle-ci consiste à refouler illégalement des migrants épuisés vers l’Italie, par ces mots obscènes, ne se fait pas attendre : il porte plainte pour « injure grave à un fonctionnaire ». Lors du premier procès, 5000 euros d’amende sont requis à l’encontre du brigand de la Roya.

Et en ce jour de Saint-Valentin, donc, nous allons enfin connaître le délibéré, qui avait été reporté. Rendez-vous a été donné par la bande de Défends Ta Citoyenneté (DTC), l’association lancée par Cédric et ses amis, pour venir profiter du beau temps en dégustant la cuvée nouvelle d’huile et de pâte d’olive (la récolte ayant été, sachez-le, excellente cette année, avec une cueillette abondante et savoureuse).

Aujourd’hui, pour nous, un seul mot d’ordre : face à la bêtise, garder le sourire, et ne pas perdre cet humour festif qui fait la force des justes.

J’arrive un peu en retard, mes lunettes noires sur le nez, clope au bec, et Cédric est déjà en train de passer. De toute façon, il fait trop beau pour s’enfermer dans un tribunal… Je reste donc dehors pour saluer les copains. Céline m’interpelle : « -Tu as vu nos affiches ? Pas mal, hein ? Je suis sûre que tu es jaloux ». Et comment, que je le suis. Normalement, je m’enorgueillis de trouver des slogans accrocheurs, mais cette fois-ci, les autres se sont surpassés. A côté des grilles du PJ, de petites pancartes garnies de charmantes pétales de fleurs proclament notamment : « Pour la Saint-Valentin, le préfet se fait des films Herrou-tiques » ; d’autres, accrochées en hauteur, annoncent : « Il préfet-re la mort en mer », « l'amour est dans le pré-fet », ou encore : « Arrêtez de mettre de bâtons dans l’Herrou » (sans doute mon préféré, c’est pourquoi j’ai décidé d’en faire le titre de mon papier).

Au bout d’une vingtaine de minutes d’attente joyeuse et conviviale, à jouer avec les enfants, fumer des cigarettes, prendre des nouvelles du petit dernier ou discuter avec les curieux venus demander ce pourquoi nous étions là, Céline reçoit un message : « RELAXE ! » Après un doute sur la teneur de l’information (peut-être lui indique-t-on simplement de rester calme, du genre : "relax, take it easy, il a pris six ans ferme"), la rumeur circule parmi nous, nous crions : « relaxe ! relaxe ! », et une première salve de hourras et d’applaudissement accueille la nouvelle.

Avec Axel, volontaire DTC, nous allons chercher l’huile et la pâte d’olive (qui, message à caractère informatif, diffère de la tapenade en ce qu’elle ne contient pas d’anchois) et les tréteaux dans la camionnette pourrie de Cédric garée dans le parking souterrain, et nous installons le stand dégustation sur la place.

Puis ceux qui avaient assisté à l’audience commencent à sortir du palais. Cédric arrive, escorté par Sabrina Goldman et Zia Oloumi, son duo d’avocat.e.s talentueux.es en plus d’être sympathiques, et nous les applaudissons. Cédric dit qu’il est surpris de cette décision, mais qu’il est heureux que la justice, que l’on peut critiquer sur bien des points, ait ici fait preuve de son indépendance. Il dit : vive la justice indépendante !, remercie ses merveilleux.ses avocat.e.s, puis va parler aux médias présents, dont France 3 Région et 20 minutes, qui rapporte ces propos de Zia : « Cédric Herrou a été relaxé sur le fond de l’affaire. [Cela] lui fait reprendre un peu confiance en la justice, dont il peut ressentir un certain harcèlement. Il a l’habitude d’être écouté quand il provoque, mais pas entendu quand il met le doigt sur des problèmes. »

Cédric évoque également la situation dramatique des demandeurs d’asile dans la Roya, à la frontière franco-italienne, et la pression politique qui est imposée à ceux qui tentent encore et toujours de leur venir en aide, face à des instances publiques répressives et tatillonnes. A ce titre, rappelons que le procureur de Nice vient d’ouvrir une enquête préliminaire visant la Police Aux Frontières (PAF) de Menton, à propos des infractions commises par ses agents –falsification de données, non-respect des droits des demandeurs, reconduite de mineurs… Peut-être la justice, dans cette histoire, finira-t-elle enfin par condamner les véritables criminels, les pantins de l’ordre injuste et les bourreaux, qui, si ils ont une conscience, la voient chaque jour s’encombrer de dizaines, de centaines de victimes, dans le froid mordant de la neige des hauteurs ou la bouche noire et glaçante d’une Méditerranée parfois impitoyable…

Le parquet peut toujours faire appel. Nous le saurons dans dix jours. Mais, pour le moment, cette triste tentative d’instrumentalisation de la justice par un préfet qui assume avec morgue et indécence une politique migratoire inhumaine, prend fin dans la joie et la bonne humeur, sous un soleil quasi printanier. C’est une victoire de plus, après l’annulation par la cour de cassation, en décembre 2018, de la condamnation de Cédric et Pierre-Alain pour « délit de solidarité », et il y a de quoi se réjouir.
Plus le temps passe, plus la justice française, particulièrement en Macronie, montre ses failles (procès ineptes de gilets jaunes, affaire des perquisitions chez la FI et Médiapart, poursuite des citoyens solidaires…), mais quelques lueurs d’espoir, fugaces, subsistent encore. Ce qui les rend d’autant plus savoureuses -comme l'huile d'olive nouvelle.

Prochain rendez-vous : le procès intenté par notre grand ami, le doux, tendre, chauve et tempéré Éric Ciotti, que nous apprécions tous beaucoup et qui, sans doute pour attirer son attention dans le but de quémander son amour, a porté plainte contre Cédric après que celui-ci eût posté sur Twitter : « Quand Eric Ciotti dit en 2018 « Mettons les migrants en Lybie » [des propos malheureusement authentiques, la bêtise de notre édile ne connaissant aucune limite] il dirait en 1940 mettons-les dans les chambres à gaz ». Cédric s’est expliqué auprès de Nice Matin, précisant ses propos : « D'après ses dires, on peut tout à fait imaginer dans quel camp aurait été M. Ciotti en 1940. Renvoyer les migrants en Libye, c'est les conduire directement à la mort. Tout le monde sait qu'en Libye, les hommes et les enfants sont tués, les femmes violées ». Affaire à suivre.

Mais pour le moment, nous sommes là, à parler, à rire, tout en dégustant le pain frais imbibé d’huile d’olive suave et gouleyante. J’en profite pour m’acheter des œufs certifiés Herrou, et estampillés Nature et progrès, ce qui est, comme le fanfaronne un Zia hilare, « encore plus bio que bio. C’est du super-bio, il n’y a pas mieux ». Seul vient troubler la fête un vieux bougon réac' (une denrée assez répandue à Nice), venu hurler : « Prenez-les chez vous, les migrants ! », ce à quoi nous n’avons pu que répondre : « Les prendre chez nous ? Vous êtes un visionnaire, monsieur, on n’y avait pas pensé ! » Mais nous ne lui prêtons guère plus attention : nous avons bien mieux à faire, comme par exemple, être heureux.

Mika, jeune homme fraichement arrivé à Nice pour ses études, que j’avais invité à venir et qui découvre la bande, me confie : « Je suis content d’être venu. C’est beau, toute cette douceur, toute cette tendresse. Ça inspire ». Et c’est bien vrai que c’est touchant et beau, cette atmosphère qui règne maintenant. Ça doit sans doute leur faire envie, tout cet amour, aux costume-cravate de l’autre camp.

Puis, évidemment, nous allons célébrer la victoire sur la terrasse d’un bar du coin. Il y a là Cédric, Marion, Céline, ses deux adorables filles, les avocat.e.s, les bénévoles de DTC, des réfugié.e.s ou demandeurs.ses d’asile, quelques autres potes, et nous sommes bien. La bière est fraîche. Nous nous racontons des blagues, et nous rions et sourions comme seuls savent rire et sourire ceux qui font en sorte de pouvoir se regarder dans le miroir sans frémir, et qui ont au cœur cette joie qui est le don fait aux justes par la vie (car la vie n'aime pas qu'on laisse mourir les gens au prétexte qu'ils sont pauvres et noirs).

Assis sur une terrasse au soleil, baignés par la lumière de ce Sud que nous aimons tant, malgré tous ses défauts, nous sommes bien, nous sommes heureux. On se moque gentiment de nos amis politiciens de droite du 06. On imagine la possibilité de faire monter Pamela Anderson dans la Roya (après tout, elle est déjà venue à Calais), un beau coup de com’ en perspective. On dit des conneries, quoi, on « déconne », comme dirait notre monarque, comme les couillons de pauvres et « réfractaires » que nous sommes.

Nous guettons, sur les réseaux sociaux, les réactions de l’autre camp, et voyons passer celle de M. Estrosi, humoriste involontaire local (et accessoirement maire de Nice) : « Soutien au @prefet06 et aux forces de l’ordre à nos frontières après la relaxe incompréhensible et inquiétante de Cédric Herrou qui avait osé suggérer au préfet de s’inspirer du transport des juifs pendant la 2nde guerre mondiale pour le traitement des demandeurs d’asile ».

Et nous rions. Et nous nous disons que, de l’autre côté, ils ont l’air triste, triste comme la mort, et nous avons pitié pour eux. Ces gens-là ont si peu d’humour. Ils ont l’air de rire si rarement, toujours si sérieux dans leurs costumes gris et noirs.

Il y a une barricade. D’un côté, il y a des difficultés, certes, des épreuves, de la misère même parfois, des souffrances, des violences, des humiliations, des gaz lacrymogènes, des procès et des gardes à vue, mais aussi et surtout des rires, de la joie, de la solidarité, des fêtes, des jeux, des apéros, des repas partagés, et du courage. De l’autre, il y a richesse et pouvoir, mais aussi et surtout de l’ennui, de la tristesse, de la bassesse et de la lâcheté.

Vous voulez être de quel côté ? Moi, j’ai fait mon choix depuis longtemps. Comme nous tous. Et nous y sommes bien. Et ça, aucune poursuite, aucun procès, aucune condamnation ne pourra jamais rien y faire, parce que la flamme des solidaires ne s’éteindra jamais.

En 1940 comme aujourd'hui, il s'agit de ne pas être dans le camp de l'abjection.

Vive la justice indépendante, vivent les citoyens solidaires,

Salut et fraternité,

M.D.

P.S. : le slogan utilisé en titre serait issu, à ce qui se raconte, du cerveau du sieur Herrou lui même. Mais loin de moi l'idée de dire que cet homme aurait du talent.


Compte-rendu du premier procès : https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/301018/le-citoyen-solidaire-cedric-herrou-contre-le-prefet-les-justes-juges-par-les-pantins



Source : https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/150219/arretez-de-mettre-des-batons-dans-l-herrou?fbclid=IwAR01475MM7DoY_RXl6LXbbAd9Z3CnB5M53SrLFjb5885rRe93sMesfEwKR8


 Et hop ! Ça n'a pas tardé : le parquet fait appel de cette relaxe !

Injures publiques 

contre le préfet : 

le parquet de Nice 

fait appel de la relaxe 

de Cédric Herrou


PAR Christophe Cirone
Publié le 20/02/2019




La décision du tribunal avait été accueillie sous les applaudissements, au pied des marches du TGI de Nice, jeudi dernier. Mais Cédric Herrou devra repasser par la case justice, dans l'affaire d'injures publiques qui l'oppose au préfet des Alpes-Maritimes.


L'agriculteur de Breil-sur-Roya, figure emblématique de l'aide aux migrants, était poursuivi pour un post Facebook acerbe, publié en juin 2017. Les forces de l'ordre avaient refusé d'embarquer 92 migrants, dans la Roya, à bord d'un train pour Nice. Cédric Herrou invitait le préfet à "s'inspirer des accords avec la SNCF pendant la 2e guerre pour le transport des juifs pour gérer le transport des demandeurs d'asile... Bref."

>> LIRE AUSSI.  VIDÉO. Relaxé dans le procès qui l’opposait au préfet, Cédric Herrou fait applaudir, à Nice, "l’indépendance de la justice"

Cette référence historique, volontairement provocatrice, était assimilée à des "injures publiques d'une personne dépositaire de l'autorité publique" - en l'occurrence, le préfet Georges-François Leclerc. Le parquet avait requis en conséquence 5.000 euros d'amende.

La défense avait obtenu la relaxe, au grand étonnement de Cédric Herrou lui-même. L'intéressé avait salué, face à ses partisans, "l'indépendance de la justice". Mais le ministère public, lui, estime que justice n'est pas passée, et n'entend pas en rester là. Rendez-vous est donc pris devant la cour d'appel d'Aix-en-Provence, à une date qui reste à fixer.

Le 14 février, l’agriculteur de la Roya avait salué "l’indépendance de la justice" devant ses partisans.


Source : https://www.nicematin.com/justice/injures-publiques-contre-le-prefet-le-parquet-de-nice-fait-appel-de-la-relaxe-de-cedric-herrou-300428?fbclid=IwAR01VVTGI1JhQkRwKvZh7imavI-AVJUj-DCnpCRmX1-7C2fIOvIiyllezkM

lundi 17 décembre 2018

Aide aux migrants : la Cour de cassation annule en partie la condamnation de Cédric Herrou


Aide aux migrants : 

la Cour de cassation 

annule en partie 

la condamnation 

de Cédric Herrou


 L’agriculteur est renvoyé devant la cour d’appel de Lyon. Il avait été arrêté en gare de Cannes en compagnie de demandeurs d’asile le 23 juillet 2017.

Par Luc Leroux Publié le 12 décembre 2018  

Cédric Herrou, le 11 avril 2017. Eric Gaillard / REUTERS
 
Figure symbolique de l’aide aux migrants à la frontière franco-italienne dans les Alpes-Maritimes, Cédric Herrou, 39 ans, sera rejugé par la cour d’appel de Lyon. La condamnation de cet agriculteur à quatre mois de prison avec sursis pour avoir porté assistance à quelque 200 Soudanais et Erythréens en 2016 a été partiellement annulée, mercredi 12 décembre, par la Cour de cassation. Pour la première fois, la justice prend ainsi acte du « principe de fraternité » consacré le 6 juillet par le Conseil constitutionnel. Cette décision s’est traduite, dans la loi asile et immigration du 10 septembre 2018, par une rédaction plus extensive de l’article 622-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), article ayant trait à l’exemption des poursuites pénales lorsque l’aide a été apportée dans un but humanitaire.

« Nous avons été entendus après deux ans de procès agités », s’est réjoui Cédric Herrou, soumis à une douche écossaise de décisions de justice. En le condamnant, le 10 février 2017, pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers d’étrangers en France, à une amende de 3 000 euros avec sursis, le tribunal correctionnel de Nice avait tenu compte des motivations qu’il invoquait. L’exploitant d’oliveraies à Breil-sur-Roya était également relaxé pour avoir installé 59 migrants, dont des mineurs, dans une ancienne colonie de vacances de la SNCF, désaffectée depuis 1991. Pour cette seconde infraction d’installation sans autorisation sur le terrain d‘autrui, le tribunal avait retenu l’état de nécessité.

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« Aucune contrepartie »


Le 8 août, la cour d’appel d’Aix-en-Provence annulait ce jugement clément pour infliger quatre mois de prison avec sursis à l’agriculteur qui assurait n’avoir agi que pour « alerter sur le fait que les mineurs isolés n’étaient pas pris en charge et pour que les majeurs puissent avoir accès à la plate-forme d’accueil des demandeurs d’asile ». Les juges d’appel refusaient à Cédric Herrou les exemptions aux poursuites pénales prévues par la loi au motif que ses « actions s’inscrivaient dans une démarche d’action militante en vue de soustraire des étrangers aux contrôles mis en œuvre par les autorités pour appliquer les dispositions légales relatives à l’immigration ». Il était par ailleurs condamné pour l’occupation des locaux de la SNCF et à verser à celle-ci 1 000 euros de dommages et intérêts.

Cédric Herrou doit donc être rejugé à la lumière de la nouvelle rédaction de l’article 622-4 du Ceseda qui exonère de poursuites pénales « lorsque l’acte reproché n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et a consisté à fournir des conseils ou accompagnements juridiques, linguistiques ou sociaux, ou toute autre aide apportée dans un but exclusivement humanitaire ». L’ancien article était beaucoup plus restrictif, l’aide devant viser « à préserver la dignité ou l’intégrité physique » de l’étranger. Pour Me Patrice Spinosi, défenseur de Cédric Herrou, cette nouvelle « exemption humanitaire doit conduire à la relaxe ».

« Avec cœur et sincérité »


La Cour de cassation a également annulé la condamnation à deux mois de prison avec sursis de Pierre-Alain Mannoni, un universitaire niçois. Ce chercheur en écologie marine avait été contrôlé, en octobre 2016, au péage autoroutier de La Turbie alors qu’il transportait trois Erythréennes blessées pour les héberger dans l’attente de prendre un train à destination de Marseille afin d’y être soignées à l’hôpital. « Il est bien évidemment très satisfait de cette décision de la Cour de cassation même s’il doit se préparer à devoir de nouveau comparaître », indique son avocate Me Maeva Binimelis. Il redira qu’il n’a fait que défendre ses valeurs et a agi avec cœur et sincérité. » M. Mannoni avait été relaxé en première instance puis condamné à Aix-en-Provence.

Si le Conseil constitutionnel a retenu une exonération des poursuites pénales en raison d’une aide humanitaire apportée sans contrepartie, elle ne vaut que pour l’aide au séjour et à la circulation d’un étranger mais ne s’applique pas à l’aide à l’entrée sur le territoire national. Or, Cédric Herrou a reconnu s’être rendu régulièrement à Vintimille, de l’autre côté de la frontière, pour prendre en charge des migrants afin de les conduire à son domicile ou dans le centre d’accueil organisé dans les locaux désaffectés de la SNCF afin de leur offrir un hébergement décent et une aide alimentaire fournie par les habitants de la vallée de la Roya.

Cédric Herrou a par ailleurs été mis en examen en juillet 2017 par un juge d’instruction de Grasse (Alpes-Maritimes) après avoir été interpellé à la gare de Cannes avec des demandeurs d’asile qu’il aidait à prendre le train. Son contrôle judiciaire a été assoupli en août. L’agriculteur peut désormais circuler en Italie pour les besoins de son exploitation oléicole. « En nous appuyant sur la décision du Conseil constitutionnel, une requête en vue de revoir sa mise en examen va être déposée », annonce son défenseur Me Bruno Rebstock.

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Luc Leroux (Marseille, correspondant)


Source : https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/12/aide-aux-migrants-la-cour-de-cassation-annule-en-partie-la-condamnation-de-cedric-herrou_5396529_1653578.html