Arthur Sarradin : écrire l’indicible
Le journaliste français libère la parole d’anciens détenus des prisons du régime syrien.
OLJ / Propos recueillis par Julien RICOUR-BRASSEUR, le 7 janvier 2026
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| Arthur Sarradin. Photo Édouard ÉLIAS |
Arthur Sarradin n’a ni l’oralité ni l’écriture de son âge. À 25 ans, le journaliste français impressionne par sa polyvalence et son audace. D’abord fixeur pour arrondir ses fins des mois alors qu’il étudie à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, il prend ensuite la plume, avant de passer derrière la caméra en pleine thaoura en 2019. Il coréalise le documentaire La Révolution naît des entrailles du chagrin (2021) et collabore notamment avec Libération, Radio France, TF1/LCI et Paris-Match. Finaliste du Prix Albert Londres en 2024 et 2025 en presse écrite, il a publié cet automne Le Nom des ombres. Sortir de l’enfer concentrationnaire syrien, un récit percutant où, à travers les témoignages bruts d’anciens rescapés, il dresse un portrait glaçant des prisons sous le régime Assad et explore la difficile reconstruction des anciens détenus après la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024.
Dans l’introduction, vous indiquez avoir commencé ce livre le jour de la chute de Bachar el-Assad. Qu’est-ce qui vous a fait sentir que cet événement nécessitait un livre plutôt qu’un reportage ?
Ce livre est né d’une frustration : aucun format journalistique ne permettait de rendre compte de l’ampleur du crime contre l’humanité. Les témoignages que je recueillais étaient trop longs, trop denses, trop précis pour être coupés. Il fallait un médium capable d’accueillir ces récits sans les mutiler. Le format littéraire permettait aussi d’aborder des questions plus difficiles à traiter dans un reportage et d’élargir le champ de la réflexion.
Votre livre mêle enquête journalistique et écriture littéraire. Quelle méthodologie avez-vous adoptée pour trouver cet équilibre ?
J’ai d’abord admis mes limites : je ne suis ni historien ni politiste. Beaucoup ont déjà écrit sur l’univers concentrationnaire syrien, souvent à partir de leur propre détention. Je pouvais apporter un regard choral sur toute la Syrie libérée, au moment précis de la chute du régime, à travers la parole d’anonymes, de marginalisés. Les récits étaient encore brûlants, peu après la sortie des prisons.
La méthodologie : l’entretien libre. Pas de thème imposé, ni de chronologie ou grille d’analyse, mais laisser la mémoire surgir par éclats. J’y ai mêlé des petites enquêtes, comme reconstituer un massacre, retrouver l’auteur d’un poème. L’ensemble forme un récit fragmenté mais traversé par un même propos.
Tous les témoignages bruts que vous reconstituez dans le livre vous ont donc été transmis à l’oral ?
Oui. Deux livres m’ont influencé : Dans le nu de la vie de Jean Hatzfeld, sur le génocide rwandais, avec son alternance entre récit écrit et témoignages bruts, et La Supplication de Svetlana Alexievitch, entièrement fondé sur la parole des survivants de Tchernobyl. Ils m’ont rappelé l’importance de l’oralité dans la culture syrienne et levantine.
L’équilibre littéraire s’est construit autour d’une exigence : ne pas trahir cette oralité. Tous les témoignages ont été traduits en essayant de préserver les rythmes et la musicalité de chaque voix. L’enjeu : que la parole se libère et conserve son identité.
Comment avez-vous convaincu les rescapés de parler dans une Syrie où l’on a appris à se taire ?
Je m’attendais à un silence total. Au Liban déjà, la méfiance est grande, en Syrie, je pensais que ce serait pire. Mais quand les Syriens ont compris que Bachar el-Assad ne reviendrait pas, la parole s’est libérée. Pour beaucoup, témoigner était une nécessité. Certains voulaient exercer une parole politique, d’autres verbaliser leur vécu, même s’entraîner à raconter à leurs proches. Il a fallu plus de temps pour établir la confiance avec les femmes, dont les histoires touchaient parfois à des violences sexuelles.
Vous évoquez les camps nazis. Le régime syrien a-t-il reproduit un système concentrationnaire ?
Il s’est inspiré du nazisme et des fascismes de son époque. Rifat el-Assad admirait les goulags soviétiques et d’anciens nazis avaient trouvé refuge à Damas. Chaque totalitarisme a ses codes, mais tous cherchent à domestiquer l’individu. Le baasisme a créé son propre univers concentrationnaire : motifs d’arrestation absurdes, surpeuplement carcéral, identités remplacées par des numéros. La répétition des architectures, salles et procédures bureaucratiques a transformé tout le territoire en archipel carcéral, faisant basculer la tyrannie syrienne en véritable État concentrationnaire.
Vous parlez de « torture blanche ». Que signifie ce terme ?
Popularisé par des militants iraniens, il désigne les tortures sans traces visibles. En Syrie, la bureaucratie en est une forme : après les interrogatoires violents, le détenu doit signer un aveu fabriqué. Beaucoup disent que le traumatisme le plus profond est d’avoir été arrêtés pour rien, accusés de crimes imaginaires, jugés sans avocat, réduits à quelques pages circulant entre les services. La « torture blanche », c’est être broyé par la logique administrative qui efface le nom, l’histoire, et transforme une vie en un fichier. Le fonctionnaire, qui ne voit jamais le prisonnier, appose un tampon qui décide d’un destin. Cette distance absout le crime et dissout les responsabilités.
Les mots sont le fil rouge de votre livre. Quelle place tenaient-ils dans les prisons ?
Les mots sont le socle de la résistance à la tyrannie assadiste. La révolution a commencé par eux : ces enfants de Deraa qui ont tagué « Ton tour viendra, docteur ». Dans les prisons, écrire est un acte de survie. Dans les archives du régime, les vies sont réduites à quelques lignes. En les fouillant, à Soueida, j’ai aussi trouvé un dessin coloré et, derrière, le poème d’un prisonnier.
Les hommes résistent par la poésie et l’écriture, reprenant par-là possession de leur humanité. Les anciens détenus m’ont dit que sans les mots, ils auraient perdu la raison. Écrire sur un mur, lire ce qu’un autre avait griffonné avant eux, c’était affirmer son identité face à un système qui voulait la dissoudre et introduire un peu de beauté dans un monde absurde. Ces mots formaient un véritable continent littéraire, une mémoire souterraine, une force que le régime n’a jamais pu égaler.
Et le dessin ?
Certains dessinaient la grande roue de Hama pour continuer à la faire tourner, d’autres des portes ouvertes ou des oiseaux s’envoler. Ces dessins, comme les mots, n’étaient pas là pour « tuer l’ennui » mais pour maintenir un ailleurs et leur humanité. Bayan racontait que lorsqu’il sentait la folie le gagner, il dessinait des raisins pour avoir l’impression de les manger.
Le titre Le Nom des ombres s’inspire-t-il de ces mots ?
Au départ, je pensais intituler le livre Les Indicibles, car il portait sur tout ce qui ne peut pas se dire. L’éditrice souhaitait un titre plus poétique. J’ai repéré un motif récurrent dans les témoignages : l’ombre. Beaucoup de survivants disaient être devenus des ombres, privés d’une part de leur humanité, certains qualifiant Saydnaya de « mère des ombres ». Wadah, poète syrien, parle des noms gravés sur les murs comme des noms des ombres : ces mots ont une âme qu’il faut préserver. Le livre tourne autour de ce geste : redonner un nom à ce qui a été déshumanisé.
L’ombre permet de conserver l’indicible, avec une portée poétique. La chute de Bachar el-Assad a transformé le sous-titre : « sortir de l’enfer concentrationnaire syrien » au lieu de « dans l’enfer », car la quête des mots vise aussi à exorciser la prison, à imaginer l’après et à se débarrasser de l’assadisme.
Qu’entendez-vous par assadisme ?
L’assadisme ne se limite pas au clan Assad ni à son régime déchu : il laisse un héritage de violence et d’État de barbarie qui hante la Syrie. On le voit dans les massacres après la chute et dans les méthodes de torture reprises par d’autres acteurs, souvent par d’anciens prisonniers reproduisant ce qu’ils ont subi. Il survit dans les regards, les peurs, les traumatismes, et dans la reconstruction du pays. La chute n’a pas marqué une rupture nette : la Syrie connaît une liberté inédite, mais l’ombre de l’assadisme plane encore. C’est peut-être cette ombre qu’il fallait aussi nommer pour comprendre ce qui perdure après la fin du tyran.
La littérature peut-elle jouer un rôle dans le chantier mémoriel auquel la Syrie fait face ?
Elle a déjà longtemps éclairé l’univers concentrationnaire syrien de l’étranger. Mais son rôle ne doit pas être surestimé : la Syrie est en crise, le livre y reste coûteux et la culture est davantage orale. Pour autant, figer ces expériences dans la littérature reste crucial. La « quête des mots » dépasse le livre : elle inclut l’art, la recherche et l’oralité citoyenne. Nommer, raconter, dire ce qui a été fait est essentiel. Cette parole pourra nourrir la justice transitionnelle, lever les tabous et ouvrir la voie à une Syrie réinventée.
Le Nom des ombres. Sortir de l’enfer concentrationnaire syrien d’Arthur Sarradin, Seuil, 2025, 305 p.
Source : https://www.lorientlejour.com/article/1490669/arthur-sarradin-ecrire-lindicible.html

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