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jeudi 11 juin 2026

Edgar et les invalides


Edgar et les invalides

Le

Invalides, c’est-à-dire impotents, impuissants, empêchés. On ne fait guère attention à ce genre de mots, mais c’était bien la France des invalides qui rendait un hommage national à Edgar Morin ce 03 juin dernier. Quel hommage pour notre intello le plus populaire, sa longévité record et son grand chapeau ? Officiels empaillés, musique de défilé, discours ChatGPT et surtout pas de sujets qui fâchent, surtout pas. L’exact contraire d’Edgar Morin, son contraire point par point. C’était l’hommage des invalides à un coureur de fond.

 Ludovic Marin/AFP

Un instant, un peu de vent donnait un peu de vie et on espérait que le chapeau d’Edgar allait s’envoler, quitter ce linceul tricolore avec tout ce beau monde courant pour le rattraper, se montant sur les épaules, volant comme dans un Chagall, appelant les hélicoptères et toute l’armée de l’air.

Une jolie scène, de belles images, un bel hommage. Chapeau l’artiste ! Mais même le chapeau était attaché.

Il manquait quelqu’un pour raconter tout ça : Edgar Morin lui-même.

Ces jours derniers, dans ce fleuve d’hommages, toutes les facettes du bonhomme ont été évoquées, exagérées ou minimisées, selon la coutume du costume que l’époque vous taille pour vous faire entrer dans le cercueil de la renommée.

Mais il y a ce qui est passé sous le tapis, ce qui est invalidé par les invalides, à commencer par l’engagement d’Edgar Morin jusqu’au bout pour la cause palestinienne.

Pourtant, pour ça, en 2002, il fut poursuivi pour racisme et même pour terrorisme !

Vous le saviez ?

« Le 4 juin 2002, Edgar Morin publie dans le journal Le Monde, avec Sami Naïr et Danièle Sallenave, une tribune intitulée « Israël-Palestine : le cancer ». Cet article y développe l’idée que « ce cancer israélo-palestinien s’est formé, d’une part, en se nourrissant de l’angoisse historique d’un peuple persécuté par le passé et de son insécurité géographique ; d’autre part, du malheur d’un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique ».

Il critique « l’unilatéralisme » que porte la vision israélienne des choses. Pour lui, « c’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le terme Shoah, qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du Goulag, des Tsiganes, des Arméniens, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens ».

Cet article vaut à Edgar Morin et à ses coauteurs un procès pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme », intenté par les associations France-Israël et Avocats sans frontières. Ces associations obtiennent la condamnation du philosophe par la cour d’appel de Versailles, mais ce jugement est cassé par un arrêt définitif de la Cour de cassation, qui reconnaît que la tribune incriminée relève de la liberté d’expression de ses auteurs [1]. »

La représentante de Palestine en France, Leïla Chahid, en compagnie de l’ancien ministre communiste Jack Ralite et d’Edgar Morin, défile en tête de la marche pour la Palestine organisée le 16 mai 1998 à Paris pour commémorer le 50e anniversaire de la Nakba (photo : Jack Guez/AFP)

La deuxième intifada (2000-2005) a été en France l’occasion pour l’extrême droite et le lobby sioniste français d’accuser d’antisémitisme toute critique des attaques israéliennes contre les Palestiniens. La méthode n’était pas nouvelle mais elle est devenue alors plus systématique avec pour but essentiel de faire passer l’accusation d’antisémitisme de l’extrême droite vers la gauche et vers l’islam. L’avocat d’extrême droite Gilles-William Goldnadel en était déjà l’inlassable militant, son djihad à lui.

À l’époque, il s’est lancé dans une série de procès et d’attaques contre des personnes « de gauche » comme Éric Hazan, Pascal Boniface, le MRAP et beaucoup d’autres dont Là-bas si j’y suis suite à une série de reportages à Gaza pendant l’intifada en 2001.

Nous avons été relaxés et presque tous ces procès ont échoué tout en laissant les taches de ce quelque chose que la calomnie laisse pour longtemps dans les esprits.

Mais surtout, aujourd’hui, un quart de siècle après, ce qui semblait alors grotesque s’est inversé. Le Rassemblement national, parti d’extrême droite aux racines profondément antisémites, est chaleureusement reçu en Israël et c’est au contraire La France insoumise qui est soupçonnée d’antisémitisme.

Notre accusateur forcené, Gilles-William Goldnadel, grand ami de Benjamin Nétanyahou, est devenu une vedette omniprésente dans tous les médias d’extrême droite, de CNEWS à Valeurs actuelles, avec des arguments délicats : « j’accuse la France insoumise d’être un nid de cloportes antisémites et d’excréments » (12 janvier 2026).

Il faut le rappeler, l’instrumentalisation politique de l’antisémitisme mène inéluctablement à sa banalisation. À un certain moment, il finit par ne plus alarmer personne. Les responsables de cette instrumentalisation sont responsables de l’augmentation de l’antisémitisme aujourd’hui. Voilà des combats à mener pour saluer la mémoire d’Edgar.

Daniel Mermet
 

P.S. Deux émissions de Là-bas à retrouver sur ce sujet avec Edgar Morin :

1) « Israël-Palestine, le cancer » : ne pas se taire (25 juin 2002)

la-bas.org/spip.php?page=player&id_document=70803 

Programmation musicale : Tiken Jah Fakoly, Mangercratie

2) Le monde moderne et la question juive (17 janvier 2007)

la-bas.org/spip.php?page=player&id_document=70804

Programmation musicale : David Krakauer, Turntable Pounding 

De livres en articles, Edgar Morin n’a pas cessé de se définir comme un « juif spinozant », qui refuse toute idée de peuple élu et qui, comme d’autres dans la persécution et l’exil, au contraire, s’est bâti une sensibilité universaliste qui rejette tout communautarisme, tout enfermement identitaire, toute fermeture aux autre persécutés, toute indifférence aux autres malheurs du monde.

 

Notes

[1Voilà ce que dit Wikipédia.


Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/edgar-et-les-invalides

lundi 25 mai 2026

La joie, ça nous déborde

La lettre hebdo de Daniel Mermet
Le


                         La joie, ça nous déborde

J’allais vous faire une carte postale de printemps, vous donner des nouvelles de mon voisin cheval, vous impressionner par la hauteur des vagues, vous dire qu’il y a des moments où il suffit de respirer pour être heureux et voilà un message : «  bienvenue en Israël ». Voilà « les images qui ont fait le tour du monde ». Des gens yeux bandés, attachés, agenouillés, alignés, humiliés, torturés.

Ce que les Palestiniens subissent tous les jours depuis des mois et des années sans trop nous indigner, cette fois c’est nous. Disons quelques-unes et quelques-uns vivant du bon côté du monde et qui, à bord d’une flottille de plusieurs navires, étaient en route pour briser le blocus de Gaza et dénoncer le génocide et les massacres quotidiens en Cisjordanie.

Les précédentes flottilles ont été malmenées et refoulées par Israël mais, cette fois, les militants européens de la flottille SUMUD interceptée illégalement ont été frappés et torturés avec harcèlements et humiliations sexuels, sous les ordres du ministre israélien de la sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, ouvertement raciste et fasciste, goguenard et exalté au milieu des tortures en répétant « bienvenue en Israël, on est chez nous ». Le « on est chez nous » de nos fachos franchouillards.

Cette fois, alors que les Palestiniens subissent quotidiennement ce genre de tortures dans une quasi-indifférence, le monde-du-bon-côté a exprimé sa désapprobation. L’Espagne, l’Irlande, l’Italie, même le très lâche Jean-Noël Barrot, le ministre français des affaires étrangères qui a d’abord renvoyé dos à dos la flottille et le pouvoir israélien puis qui, à l’unisson, a dit son indignation suite à Nétanyahou qui lui-même a grondé avec modération son ministre de la sécurité nationale qui lui est indispensable pour se maintenir au pouvoir jusqu’aux prochaines élections et échapper aux boulets de ses diverses condamnations.

Du côté israélien, à part les rares médias critiques comme Haaretz et les ONG des droits humains, l’opinion ne semble pas autrement scandalisée.

Saluts et fraternité à celles et ceux de la flottille et celles et ceux qui partout luttent et dénoncent le génocide et les crimes du gouvernement israélien sans tomber dans le piège de la confusion et de l’antisémitisme.

Daniel Mermet

P.S. Au sujet des tortures infligées aux Palestiniens, voir notre entretien avec Francesca Albanese.

P.P.S. Sinon, quand même, mon voisin cheval va très bien, il se pavane avec Madame et les deux poulains qui me sourient quand je les photographie et qui aiment bien le goût de la petite brume salée dans le pelage de leur jolie maman car quand même c’est vrai par moment, la joie ça nous déborde.

La joie, ça nous déborde

Voilà un reportage qui va bien avec ces jours ensoleillés. La victoire des coiffeuses (et des barbiers) du boulevard de Strasbourg au terme d’une grève de 78 jours avec occupation : la-bas.org/la-bas-magazine/reportages/la-joie-ca-nous-deborde

Pourquoi les virus d’origine animale se multiplient

Ce qui est étonnant dans ces histoires de virus, c’est que les médias ne retiennent que l’aspect sanitaire… or, le problème de la multiplication des zoonoses, c’est le capitalocène : la-bas.org/la-bas-magazine/chroniques/pourquoi-les-virus-d-origine-animale-se-multiplient

Contre le technofascisme

Gérard Mordillat, écrivain et cinéaste, fait partie des 2 000 professionnels du cinéma qui ont signé la tribune parue dans Libération contre « la concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré » : la-bas.org/la-bas-magazine/chroniques/contre-le-technofascisme

Juin 1936 : Champi chante en soutien des grévistes des grands magasins

C’est une archive sonore exceptionnelle. Un enregistrement qui date de juin 1936, et qui reste la seule trace de ce moment qui n’a été ni photographié, ni filmé : la-bas.org/la-bas-magazine/chroniques/juin-1936-champi-chante-en-soutien-des-grevistes-des-grands-magasins

 
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vendredi 1 mai 2026

Le bonheur de faire péter tout ça


Le bonheur de faire péter tout ça !

Le

           Théophile Alexandre Steinlen, 1894

C’est le jour d’en prendre de la graine. Il y a 140 ans, à Chicago, des travailleurs perdaient la vie pour la gagner. Pour gagner un triangle rouge. Un côté pour les huit heures de travail, un côté pour les huit heures de sommeil, un côté pour les huit heures pour la vie. Une révolution. Ceux qui leur faisaient tirer dessus étaient de la même espèce que ceux d’aujourd’hui. Nous les avons fait reculer, mais ils reviennent toujours, déguisés autrement, ils arrivent par derrière, mêmes chiens de garde, même sourire de serpent, même sac de farine pour nous rouler dedans.

La fête des travailleurs, Pétain en avait fait la Fête du travail, il avait enlevé le rouge de l’églantine qu’on marie au muguet. Églantine ou aubépine ? C’était un débat quand j’étais gamin dans notre banlieue rouge. Mais il fallait toujours un petit ruban rouge avec ton muguet pour emmerder Pétain et sa descendance.

La fleur rouge, c’était aussi à la mémoire de Maria Blondeau, tuée dans la manif du 1er mai 1891 à Fourmies avec son compagnon Kléber Giloteaux, les « fiancés du 1er mai » morts parmi les neufs morts et les 35 blessés, le tableau de chasse des vaches d’en face. Retailleau, Macron , Attal, ou Hollande, ils sont toujours là. Là-bas c’est Trump, Hegseth, Elon Musk, etc. Et partout dans le monde, règne leur Internationale à eux.

Mais pas question de plier. Déprimer c’est collaborer, c’est se coucher avant que les violeurs n’entrent dans la pièce.

On ne perd pas toujours, on n’a pas toujours perdu. Le 1er Mai raconte aussi les victoires et les progrès.

Résistance, ni martyre ni musée, résistance !

Le 1er mai, c’est le jour d’en prendre de la graine.

Daniel Mermet

P.S. Voilà un superbe Premier mai avec des tubes et des perles à reprendre en chœur !

programmation musicale : 

Jacqueline Danno
, Il est cinq heures
Champi avec les chœurs des grévistes de la Nouveauté,
Chanson de grève
Compagnie Jolie Môme, Son bleu
Pete Seeger, Eight-Hour Day
Denis Cacheux : Le Grand métingue du Métropolitain
Chicho Sanchez Ferlosio, Libertad A Durruti
Marty, L’impôt sur les feignants
Gaston Ouvrard, L’Internationalisation
Mireille et Jean Sablon, Fermé jusqu’à lundi

 

mercredi 22 avril 2026

Rima Hassan : chasse à la sorcière en bande organisée

Rima Hassan : 

chasse à la sorcière 

en bande organisée

Le


(photo : Frédéric Mercenier/L’EST RÉPUBLICAIN)


Jeudi 2 avril 2026, Rima Hassan est en garde à vue. L’eurodéputée La France insoumise, militante de la cause palestinienne, connaît bien le processus. En quelques mois, elle a été convoquée treize fois et treize fois le parquet a classé sans suite [1].

Les poursuites proviennent d’officines d’extrême droite proches du gouvernement israélien de Nétanyahou. Leur activité quotidienne consiste à scruter les tweets et les déclarations de la députée européenne puis d’engager des poursuites.

C’est la stratégie de la guerre juridique (« lawfare »). L’acharnement judiciaire exige beaucoup de temps et d’argent pour se défendre. Pour les accusateurs, gagner ou perdre n’est pas le plus important. Il s’agit de dissuader la contestation. C’est d’abord l’annonce de l’accusation qui frappe et discrédite. Le jugement qui intervient à froid des mois plus tard intéresse beaucoup moins l’opinion.

Il s’agit encore cette fois d’« apologie de terrorisme » pour laquelle elle sera jugée le 7 juillet prochain. La routine donc. Mais cette fois ses accusateurs ont tenté autre chose.

Le parquet de Paris annonce soudain au cours de cette garde à vue que de la drogue a été trouvée dans le sac de la députée européenne. C’est le scoop ! À la minute les médias se déchaînent. D’abord Le Parisien, puis CNEWS puis c’est toute la meute. C’est BFM avec ses douze bandeaux successifs en quelques heures. « 1,9 gramme de drogue de synthèse sur Rima Hassan ». C’est Europe 1 : « INFO EUROPE 1 - Rima Hassan en garde à vue : une boulette de CBD et près de 2g de 3-MMC retrouvés dans son sac ». Puis c’est l’AFP et la quasi-totalité des médias français.

Mais aussi des élus. Dans le « baise-en-ville » de la députée, on aurait trouvé du CBD, une substance légale certes mais aussi d’autres substances, la 3-MMC, une drogue de synthèse utilisée dans le chemsex, la drogue des rapports sexuels. Voilà la Jeanne d’Arc palestinienne transformée en Pierre Palmade. Le Parisien précise : « la députée européenne Rima Hassan est dans de sales draps ». Le parti Les Républicains balance sur X : « from the river to the shit ». D’autres révèlent qu’il s’agit d’une affaire liée à un problème d’immigration. Autant d’évidences.


Pas étonnant pour David Lisnard, le maire de Cannes, qui est aussi président des maires de France. David Lisnard est le Javier Milei français qui, lors de ses meetings, passe symboliquement le Code du travail et les lois sur l’environnement dans une broyeuse. Pas trop de succès encore mais une certitude. Pour lui, « La France insoumise sont même néo-fascistes. S’il devait y avoir un seul ennemi dans le champ politique actuel, c’est évidemment La France insoumise dont on a vu qu’ils étaient racistes, qu’ils étaient antisémites et qu’ils avaient une grande propension à être camés et à se droguer avec l’argent des contribuables de surcroît » [2].

Mais voici que, coup de théâtre, sept jours plus tard, le jeudi 9 avril, le parquet annonce avoir procédé à un classement sans suite. « Les investigations n’ont fait apparaître aucune infraction suffisamment caractérisée. »

Silence soudain dans les rangs. On regarde ailleurs. Le buzz a fait le plein d’audience mais il faut vite faire diversion. Sauf que, précision embarassante, Le Canard enchaîné révèle des échanges entre le porte-parole du ministère de la Justice Sacha Straub-Kahn et des journalistes, le jour même de la garde à vue, en violation flagrante du secret de l’instruction [3]. Voilà donc la source des accusations si largement diffusées sans aucune vérification par la quasi-totalité des médias français.

Des révélations pilotées directement par le ministère de la Justice et reprises allègrement par la presse ? On s’interroge. Le secret de l’instruction a été violé pour alimenter une presse aux ordres…

Secret de polichinelle, de longue date dans les médias on est habitué à recopier avec discrétion les infos données par la police ou la justice. Ce qu’on appelle les « sources proches de l’enquête ».

Barbouzerie judiciaire, naufrage médiatique : les chiens de garde se sont surpassés mais c’est Caroline Fourest qui est en haut du podium. En direct, sur LCI, elle accuse en révélant de lourds antécédents : « nous avons en notre possession des messages où elle raconte sa consommation de drogue dure et de drogue de synthèse. Ce sont des messages qui ont une dizaine d’années, qui remontent à la sortie de ses études. Et ce sont des messages qui parlent de cocaïne et qui parlent d’ecstasy et qui parlent de mélanges. Et des consommations parfois quotidiennes dont elle s’inquiète. »


https://www.facebook.com/watch/?v=801045363062982


Buzz énorme donc puis silence. Daniel Schneidermann résume : « entreprise de criminalisation en bande organisée d’une militante et d’une élue, la plus impressionnante de ces dernières années » [4].

Mais que dit réellement Rima Hassan ? Accusée de légitimer l’attaque du Hamas, elle ne cesse de répéter qu’elle a très tôt qualifié le 7-Octobre d’attaque terroriste. Dans ses interventions, en permanence, elle se défend d’être dans une logique anti-israélienne en précisant : « si vous condamnez le Hamas, il faut condamner aussi ceux qui ont nourri le monstre. Le gouvernement de Nétanyahou a joué un rôle très cynique : il a voulu sciemment nourrir le Hamas pour déjouer la perspective politique portée par l’Autorité palestinienne ». Sur France Inter, le 19 mars 2024, elle ajoute : « je n’aime pas me définir comme anti-sioniste, mais je veux avoir le droit de critiquer une doctrine politique ». Elle poursuit : « Israël est malade de son colonialisme ». « Mon rêve, c’est une cohabitation totale ».

Mais, heureusement, contre cette wokiste islamiste, voici la loi Yadan qui sera débattue le 16 avril à l’Assemblée (ndlr : débat reporté en juin), avec clairement pour but de faire taire les opposants à la politique de Nétanyahou et faire taire la dénonciation du génocide en cours et qui se poursuit.

Soutenue par la droite et l’extrême droite, mais aussi par François Hollande, Jérôme Guedj, Élisabeth Badinter ou Manuel Valls, le projet de la députée macroniste Caroline Yadan est de «  lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme » et surtout de faire amalgame entre anti-sionisme et antisémitisme. Il faut encore le rappeler, le sionisme est une doctrine politique qui comme telle peut être radicalement combattue. Ce qui n’est pas une mise en cause de l’existence d’Israël mais de sa politique coloniale et génocidaire.

L’antisémitisme est une forme de racisme dont on connaît les effets monstrueux. La loi de Caroline Yadan prévoit de faire amalgame et d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos implicites.

Il faut tenir vent debout contre ce projet de loi qui vise à soutenir la politique de Nétanyahou. La pétition augmente de minute en minute.

Avancer, c’est faire un pas, puis un pas, puis un pas, puis…

Daniel Mermet
 

Notes

[1Sur son blog, « Énorme manipulation : la justice confirme l’absence de drogue dans les affaires de Rima Hassan », Jean-Luc Mélenchon a rappelé les 13 procédures contre Rima Hassan qui ont été classées sans suite :

« 1) Des plaintes de l’OJE et de la LICRA ont dénoncé des propos tenus lors d’une interview de Rima Hassan par Le Crayon publiée en janvier 2024. Il est ressorti de l’enquête et notamment de l’exploitation des rushs qu’il s’agissait de propos tronqués et que Rima Hassan avait par ailleurs qualifié d’illégaux les actes commis le 7 octobre au préjudice de civils. La procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, les propos ne pouvant s’analyser pénalement en apologie du terrorisme.

2) Des plaintes du BNVCA (Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme) et de B’nai B’rith ont dénoncé un tweet appelant au « soulèvement » devant Sciences Po. La procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence d’exhortation à commettre des atteintes à l’intégrité physique ou des destructions.

3) Des signalements de députés ont dénoncé des tweets du mois de juillet 2024 citant le poète Mahmoud Darwich, dans un contexte de rivalités avec François-Xavier Bellamy. Cette procédure a été classée pour absence d’infraction, en dépit de la virulence du propos, faute de précision suffisante pour qualifier les propos de menace de mort et ces propos ayant en outre été tenus dans un contexte d’opposition politique.

4) Des signalements de l’OJE et de B’nai B’rith ont dénoncé des propos tenus lors d’une interview à Sud Radio en février 2025. Cette procédure a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction : Rima Hassan ayant précisé que les exactions et prises d’otage perpétrées par le Hamas étaient condamnées par le droit international et constituaient des crimes de guerre, il ne pouvait être caractérisé d’infraction d’apologie du terrorisme.

5) Une plainte d’Avocats sans frontières lui reprochant l’intelligence avec une puissance étrangère a été classée au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, faute de la caractérisation d’un dol spécial exigé par le législateur.

6) Une plainte de l’imam Chalghoumi dénonçant des propos tenus sur X en mars 2025, en réaction aux propos qu’il avait lui-même tenus en interview consistant à suggérer le retrait de nationalité de l’eurodéputée, a été classée au motif qu’aucune infraction de provocation d’atteinte volontaire à la vie n’était suffisamment caractérisée.

7) Une plainte de l’OJF dénonçant un tweet datant de septembre 2025, comportant la photographie d’une suite de chiffres précédés d’un signe « + » inscrit sur un bras, avec un emoji avocat, a été classée sans transmission à un service enquêteur, au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’un numéro de téléphone, dans le contexte de son interpellation à bord de la « flotille », et faute de toute référence à une religion quelconque.

8) Des plaintes du BNVCA et de La France en partage, dénonçant une citation de Frantz Franon repostée par Rima Hassan en juillet 2024, ont été classées au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’une citation et en l’absence d’éléments présentant des agissements du Hamas le 7 octobre 2023 sous un jour favorable et ne pouvant donc constituer l’infraction d’apologie de terrorisme.

9) Un signalement émanant de députés en août 2024, dénonçant un tweet par lequel Rima Hassan repostait les propos de Mona Chollet, mentionnant elle-même la doctrine « Hannibal » selon laquelle l’état-major de Tsahal aurait donné l’ordre de tuer sans distinction (de nationalité des victimes, au risque de tirer sur ses propres citoyens), a été classé en février 2026, au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, s’agissant d’une citation et en l’absence d’éléments présentant des agissements du Hamas le 7 octobre 2023 sous un jour favorable.

10) Un signalement de la mairie de Paris dénonçant un tweet d’octobre 2024 a été classé au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence de toute référence à un acte de terrorisme et ne pouvant donc en faire l’apologie.

11) Un signalement du préfet des Bouches-du-Rhône a dénoncé un tweet du 1er mars 2025, dans lequel Rima Hassan reprochait à l’entreprise marseillaise Eurolinks de fournir des armes à Israël, en précisant ses coordonnées. Cette procédure a fait l’objet d’un classement au motif que les investigations ne permettaient de caractériser suffisamment aucune infraction, en l’absence d’exhortation au harcèlement, de qualification pénale réprimant la provocation aux appels malveillants et ceux-ci – ayant été dénombrés à 2 – ne permettant pas non plus de caractériser l’infraction de complicité d’appels malveillants.

12) Un signalement de l’OJF dénonçant un tweet du 1er février 2026, dans lequel Rima Hassan repostait le message d’un tiers portant sur le positionnement d’Ariel Weil, et commentait la prise de position de ce dernier dans le conflit israélo-palestinien, a été classé en l’absence de propos injurieux en lien avec une origine ou religion (qu’elle soit réelle ou supposée).

13) Des signalements émanant du ministère de l’intérieur ainsi que de l’OJF, dénonçant un tweet de février 2026 par lequel Rima Hassan postait un article de RFI relatif aux frappes aériennes ayant fait 17 morts à Rafah, et précisait « aux sionistes qui me lisent, je veux leur dire que vous êtes pour nous ce que les nazis étaient pour vous », ont été classés en l’absence d’éléments permettant de caractériser suffisamment une éventuelle infraction de provocation à la haine, en l’absence d’exhortation. »

[2CNEWS, 8 avril 2026.

[3Marine Babonneau et Christophe Nobili, « Un problème de fuites de la PJ jusqu’à la Chancellerie », Le Canard enchaîné, 7 avril 2026.

[4Daniel Schneidermann, « Rima Hassan et la drogue : "priorité au direct" ! », Libération, 10 avril 2026.


Pour aller plus loin : https://www.acrimed.org/Rima-Hassan-et-la-drogue-2-desinformation-de


Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/rima-hassan-chasse-a-la-sorciere-en-bande-organisee

lundi 23 mars 2026

La ville des rois morts et du peuple vivant


La ville des rois morts et 

du peuple vivant

Le
 

5 minutes et 40 secondes des réactions au soir du premier tour. 

Le racisme rend sourd. Quand vous dites la « ville des rois », le raciste comprend la « ville des Noirs ». Et le lynchage démarre. Le déchaînement raciste gagne la fachosphère jusqu’aux médias mainstream qui courent derrière le buzz.

Le 15 mars, au premier tour des élections municipales, le candidat de La France insoumise est élu au premier tour à Saint-Denis (93). Explosion de joie mais pas partout. Sur les plateaux télé, les mines sont un peu chiffonnées et le camp des perdants bouillonne de rage. La diabolisation acharnée de Mélenchon ne ferait pas peur à ces imbéciles ?

Il faut préciser que le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, est d’origine malienne. Il a grandi en HLM, dans la banlieue parisienne. Études à Paris-VIII, basketteur, engagé dans l’associatif, cadre à la RATP, père de quatre enfants. Et à 52 ans, le voilà maire de cette ville avec ses 150 nationalités. De quoi avoir depuis longtemps appris à riposter à la ségrégation ordinaire, raciale et sociale. « Nous sommes tout ce que l’extrême droite en fin de compte déteste », dit-il.

À peine élu, le nouveau maire est en direct sur LCI. Dans le brouhaha qui l’entoure, il tente d’évoquer sa ville. « La ville des rois ». Il le dit et le répète mais l’animateur Darius Rochebin interprète à sa façon : la ville des rois, la ville des Noirs ? Sans le dire, il le suggère.

Un impensé ? Une incontinence ? La « ville des Noirs » va se répandre au-delà des réseaux fascistes habituels.

Dès le lendemain matin, sur RMC, dans les Grandes gueules, c’est Emmanuel de Villiers, l’ex-directeur du Puy du Fou, le parent de Philippe de Villiers, qui dénonce « la ville des Noirs ». Puis c’est l’avocat Gilbert Collard, le soutien de Zemmour : « cette phrase est terrible par son séparatisme ». Un peu plus tard, c’est Jean Messiha, candidat Reconquête ! éliminé au premier tour qui s’y met : « Saint-Denis était la ville des rois, aujourd’hui c’est la ville des Noirs ». Puis c’est Apolline de Malherbe sur RMC, puis c’est Alexandre Devecchio dans C ce soir. Puis c’est le théoricien du « grand remplacement », l’écrivain Renaud Camus, qui lance un tweet : « la négropole des Rois » au sujet de Saint-Denis ou 42 rois de France ont leurs mausolées. Un haut lieu pour les amateurs d’histoire et les nostalgiques de l’Ancien régime. Sur BFMTV, le chroniqueur Tugdual Denis, directeur du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles condamné en 2022 pour injure à caractère racial contre la députée Danielle Obono, affirme que le nouveau maire est soutenu par « de nombreux patrons de points de deal de la ville ». Il lui demande : « vous êtes dans la main de qui, Monsieur le maire, en fait ? ».

« Question irresponsable », lui répond le maire, qui au passage apporte une précision au sujet du mot « racisé ». Il tient à indiquer : « ce n’est pas le type de langage que je tiens », « je préfère "héritier de l’immigration" ».

Mais au départ, d’où vient cette expression sur la ville des rois ?

La phrase est attribuée à Jean Marcenac (1913-1984), un résistant communiste, écrivain, poète et journaliste. Bien qu’il fut ami des surréalistes, jamais il n’aurait pu imaginer que sa phrase pourrait un jour un susciter un tel débat.

Consciemment ou non, c’est une façon de renouer avec l’histoire de Saint-Denis et de la banlieue rouge. Car s’il fallait une couleur, celle-là lui irait mieux. La couleur de l’époque où les villes communistes autour de Paris étaient si nombreuses qu’on parlait de la « ceinture rouge », non sans une sale angoisse chez les rupins de l’époque dont nos fascistes actuels sont les descendants. Parmi ces communes rouges, Saint-Denis en était l’une des principales et Jean Marcenac en était une figure remarquable. Écrivain, poète, journaliste, ami des surréalistes, militant contre le fascisme et contre l’antisémitisme, engagé dans la résistance, notamment dans les maquis du Lot avec le peintre Jean Lurçat, il était proche d’Elsa Triolet et de Louis Aragon avec lequel il travaillait au journal Les Lettres françaises.

Des temps à jamais révolus mais auxquels pourtant à nouveau une mince phrase nous relie, histoire de redonner du sens à l’histoire.

La ville des rois morts et des peuples vivants.

Daniel Mermet

 

Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/la-bas-express/la-ville-des-rois-morts-et-du-peuple-vivant 

mardi 24 février 2026

Leïla Shahid, toute une vie Palestine

Leïla Shahid, 

toute une vie Palestine

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Leïla Shahid vient de mourir. Une grande dame, une très grande dame répètent les messages. 76 ans. Malade, elle a mis fin à ses jours. Bouleversé, tout un monde est bouleversé, un monde bien plus grand que la Palestine. Elle lui a consacré toute sa vie mais sa voix porte bien plus loin. Elle le répétait sans cesse : « ne dites pas "conflit israélo-palestinien" mais dites "question de Palestine". Il s’agit bien d’un enjeu mondial de justice et de dignité qui survivra aux décombres, aux gravats et au génocide.

Née en 1949 à Beyrouth d’une grande famille palestinienne, elle fut déléguée générale de Palestine en France de 1994 à 2005 puis auprès de l’Union européenne jusqu’en 2015.

Diplomate, porte-parole, elle est allée bien plus loin que ce que ces fonctions supposent. Exemple, pendant des mois, en compagnie de l’Israélien Michel Warschawski et de l’historien Dominique Vidal, ils ont arpenté la France de collèges en salles des fêtes afin de démontrer qu’entre juifs et arabes, Palestiniens et Israéliens, l’entente est possible.

Je me souviens d’elle à Marseille devant une classe de terminale. Elle prend la parole et aussitôt le silence se fait. Il y a sa voix bien sûr, cet accent levantin mémorable. Mais il y a ce qu’elle dit. Elle explique que les Palestiniens subissent les conséquences de deux faits historiques qui ont eu lieu en Europe et dont ils ne sont en rien responsables : le génocide du peuple juif et l’antisémitisme d’une part, le colonialisme et le racisme anti-arabe d’autre part. Silence, silence attentif dans cette mosaïque marseillaise. Elle continue sans appel au martyre, sans blesser quiconque. Jusqu’aux applaudissements.

Après des années auprès d’Arafat, elle prend sa retraite et se tourne vers des activités culturelles. Mais le 7 octobre 2023, elle revient avec force en première ligne. Le 9 octobre, deux jours après le massacre, elle nous accorde cet entretien à chaud particulièrement clair et tranchant.

Nous vous proposons ce document en hommage à sa mémoire.

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Leïla Shahid, toute une vie Palestine [10 octobre 2023]

À quelqu’un qui lui demandait si elle avait des enfants, elle répondait pas encore mais j’attends un enfant qui s’appelle Palestine, c’est pour bientôt, je vous préviendrai.

Daniel Mermet

 entretien : Daniel Mermet
réalisation : Sylvain Richard

Source :  https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/leila-shahid-toute-une-vie-palestine

vendredi 10 octobre 2025

Gisèle Halimi, on entre dans un mort comme dans un moulin

Gisèle Halimi, 

on entre dans un mort 

comme dans un moulin

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Gisèle Halimi (photo : Julien Quideau/MUSÉE DU BARREAU DE PARIS)

BHL, Enthoven, Alain Minc, Arthur, Yvan Attal, ils sont une vingtaine à signer une tribune contre la reconnaissance immédiate de l’État de Palestine par la France dans Le Figaro du 19 septembre [1]. Pas un mot sur le génocide en cours, sur la souffrance inouïe des Palestiniens, sur l’assassinat des journalistes, sur les violations du droit international.

Rien d’étonnant. Depuis des mois, ces militants inconditionnels de l’actuelle politique israélienne sont omniprésents dans les médias. On note cependant dans cette tribune la signature de Charlotte Gainsbourg. La comédienne a le droit absolu de signer ce qu’elle veut, sauf qu’elle joue le rôle de Gisèle Halimi dans un film prévu pour 2026 et sauf que Gisèle Halimi, toute sa vie, a toujours soutenu la cause palestinienne.

L’un de ses fils, Serge Halimi, écrit : « elle aurait lu cette tribune collective avec dégoût » [2].

De subtiles critiques rétorquent qu’on ne demande pas au comédien de partager les convictions du personnage qu’il incarne. Charlie Chaplin n’avait pas les mêmes idées qu’Adolf Hitler et Marlon Brando n’était pas le Parrain. Mais on imagine mal l’embarras de Charlotte Gainsbourg à la sortie du film. Comment occulter les engagements de Gisèle Halimi ? Comment se limiter au sujet du film qui est le procès de Bobigny en 1972 ?

Certes un grand moment d’histoire, déjà amplement traité, analysé et célébré en documentaire, livre, théâtre, BD, film, téléfilm, podcast…

Mais comment ne pas évoquer les autres combats de Gisèle Halimi, cette « fauteuse de troubles », et notamment son engagement en faveur de la cause palestinienne ? Elle n’a cessé de dénoncer la guerre coloniale menée par Israël contre le peuple palestinien. Leïla Shahid, ancienne déléguée générale de Palestine, a toujours rappelé l’importance de son combat en faveur de la Palestine [3].

Lors de la sortie du film, quels seront les commentaires de Charlotte Gainsbourg incarnant « Gisèle » devant le dernier appel de Gisèle Halimi en faveur du peuple palestinien, le 28 juillet 2014 dans L’Humanité [4] ?

« Un peuple aux mains nues – le peuple palestinien – est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? »

« On entre dans un mort comme dans un moulin ». La phrase de Sartre illustre cette instrumentalisation de la mémoire de Gisèle Halimi. Ses engagements anti-impérialistes pour la cause du Vietnam, de Cuba et des militants basques. Son opposition à la guerre du Golfe et du Kosovo, son refus du traité de Maastricht et du traité établissant une Constitution pour l’Europe en 2005. Ses positions anticapitalistes comme co-fondatrice d’Attac en 1998. Elle précisait sa lutte féministe en articulant genre et classe :

« je suis de gauche, pour le socialisme incontestablement, mais je ne crois pas qu’il suffise – comme on nous le répète – d’instaurer le socialisme, en somme de changer les rapports de production entre les hommes pour changer les rapports hommes-femmes – je ne crois d’ailleurs même pas que cela suffise pour changer les rapports entre les hommes mais enfin ça, c’est un autre problème. Je pense qu’il y a une libération spécifique de la femme, je pense que la libération totale de la femme ne peut pas se faire en dehors d’un bouleversement des structures économiques et sociales du pays, mais je pense que cela n’est pas suffisant. »


Pour voir cette vidéo cliquer sur ce lien :  https://www.rts.ch/play/tv/en-direct-avec/video/gisele-halimi-et-choisir?urn=urn:rts:video:11944765

C’est aussi sa lutte contre le colonialisme, sa défense du combat du peuple algérien contre les tortionnaires français qui sont beaucoup moins évoqués alors qu’elle y a risqué sa vie. Pour Marine Le Pen, fidèle à son père, c’est clair : « elle était un soutien des terroristes du FLN contre l’armée française : rien que cela doit lui interdire toute entrée en Panthéon ». C’est aussi sa défense de Djamila Boupacha, une militante du FLN arrêtée en 1960 pour une tentative d’attentat à Alger. Ses aveux – obtenus par le viol et la torture – ont donné lieu – à l’initiative de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir – à un procès médiatique des méthodes de l’armée française en Algérie française. Djamila Boupacha a été amnistiée dans le cadre des accords d’Évian, et finalement libérée le 21 avril 1962 avec une ordonnance de non-lieu.

                       Picasso, Djamila Boupacha, 8 décembre 1961

Sans le vouloir, Charlotte Gainsbourg et les signataires de cette tribune permettent au grand public de redécouvrir les engagements encourageants de Gisèle Halimi, notamment pour la Palestine, ce qui met en évidence le génocide en cours dont ils sont les complices.

Daniel Mermet
 
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Notes

[3Le site du mouvement CHOISIR la cause des femmes, créé par Gisèle Halimi, donne quelques dates :

 le 11 mars 1968, Gisèle Halimi co-signait une tribune collective qui dénonçait l’arrestation et la détention arbitraires d’étudiantes et d’étudiants palestiniens

 le 3 mars 1982, elle co-signait un appel collectif appelant à ce que la « France s’exprime clairement […] pour réaffirmer les principes d’une paix juste et durable au Proche-Orient : le retrait des troupes Israéliennes de tous les territoires occupés depuis 1967, y compris la partie arabe de Jérusalem ; la reconnaissance des droits nationaux du peuple palestinien, y compris le droit à édifier son propre État indépendant sur le sol de sa patrie »

 le 18 octobre 2000, un appel collectif intitulé « En tant que juifs… ». Celui-ci affirmait : « partisans de la fraternité judéo-arabe, nous réclamons la relance d’un processus de paix qui passe nécessairement par l’application des résolutions de l’ONU, par la reconnaissance d’un État palestinien souverain et du droit au retour des Palestiniens chassés de leur terre. C’est par là que la coexistence pacifiée de différentes communautés culturelles et linguistiques sur un même territoire peut devenir possible. »

 à partir de septembre 2002 Gisèle Halimi devint l’avocate de Marwan Barghouthi et défendit jusqu’à sa disparition en 2020, un « homme de paix ». Chef du Fateh en Cisjordanie, Marwan Barghouthi, était pour elle un « homme de paix » à qui Israël intentait un «  procès politique » (Choisir la cause des femmes, 23 septembre 2025).

[4Gisèle Halimi, « Gaza : "Je ne veux pas me taire" », L’Humanité, 28 juillet 2014.

 

Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/gisele-halimi-on-entre-dans-un-mort-comme-dans-un-moulin