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mercredi 15 juillet 2026

Près de 8,4 millions d’euros engloutis pour un barrage jamais rempli : la justice vient d’ordonner sa destruction totale aux frais du département du Tarn

 

Source : DR

 

Près de 8,4 millions 

d’euros engloutis 

pour un barrage jamais rempli : 

la justice vient d’ordonner 

sa destruction totale 

aux frais du département du Tarn

  Dans ce bilan merci de ne pas oublier de mentionner la mort de Rémi Fraisse, pas seulement en toute fin d'article

 Trois hectares de forêt rasés, une digue à moitié construite, une zone humide éventrée : voilà ce qu’il restait du projet de barrage de Sivens quand la justice a fini par trancher. 
Le tribunal administratif de Toulouse a annulé les autorisations qui permettaient au chantier d’exister, condamnant de fait le département du Tarn à démolir ce qu’il avait entrepris et à remettre en état les lieux, aux frais de la collectivité. Un projet censé sécuriser l’irrigation d’une vingtaine d’exploitations agricoles s’est ainsi transformé en gouffre financier et en symbole national de l’aménagement du territoire raté.

À retenir

  • Un tribunal administratif annule rétroactivement tout fondement légal du projet de barrage
  • Les experts eux-mêmes jugeaient le projet surdimensionné et disproportionné aux besoins réels
  • La démolition et restauration coûteront plus cher que ne l’aurait coûté l’abandon initial du chantier

Un chantier lancé malgré tous les signaux d’alerte

Le projet portait sur la construction d’un barrage-réservoir sur le Tescou, un petit affluent du Tarn, près du lieu-dit du Testet. Ce projet aurait créé un lac de barrage permettant la constitution d’une réserve d’eau d’un volume de 1,5 million de m3 utilisable notamment pour l’irrigation de terres agricoles et le contrôle de l’étiage du Tescou. Sur le papier, l’ouvrage devait profiter à une trentaine d’agriculteurs pratiquant la culture du maïs. Dans les faits, les experts mandatés par l’État eux-mêmes doutaient de la pertinence du projet.

Le rapport d’expertise commandé après le début du chantier ne mâchait pas ses mots. Les experts jugeaient le projet surdimensionné, estimaient que l’étude d’impact avait été « de qualité très moyenne » et déploraient que le choix d’un barrage en travers de la vallée ait été privilégié « sans réelle analyse des solutions alternatives possibles ». Et le chiffrage financier interpellait déjà à l’époque : « Ceci est d’autant plus regrettable que le coût d’investissement (8,4 millions d’euros hors taxe, Ndlr) rapporté au volume stocké est élevé », notaient les deux ingénieurs, qui estimaient également que 40 exploitants bénéficieraient du barrage, alors que le Conseil général en annonçait le double.

Les conséquences écologiques, elles, ne se sont pas fait attendre. Depuis le début du défrichement sur le site d’une superficie totale de 34 hectares, les opposants ont mené toutes sortes d’opérations pour tenter d’empêcher la destruction d’une zone humide de 13 hectares. Peine perdue : le décapage du sol a déjà condamné définitivement la zone humide qui abritait plusieurs dizaines d’espèces protégées. Un membre du collectif d’opposants résumait la situation avec une formule qui a marqué les esprits : « Elle est détruite à 90% (…) Jamais, elle ne reviendra à l’état initial ».

La justice tranche : tout était illégal

Il aura fallu attendre juillet 2016 pour que le couperet tombe vraiment. Le tribunal administratif de Toulouse a annulé trois arrêtés fondateurs du premier projet de barrage de Sivens, une victoire juridique de taille qui remettait en cause sur le fond l’utilité du projet de retenue d’eau. Trois décisions, trois coups portés au même dossier : le tribunal a annulé la déclaration d’utilité publique (DUP), l’autorisation de défrichement et la dérogation à la loi sur les espèces protégées, alors que la zone humide de Sivens en comportait une centaine.

Le rapporteur public n’a pas mâché ses mots sur le bilan de l’opération. Il avait estimé qu’il y avait un « bilan négatif compte tenu du caractère excessif du barrage au regard des besoins, de l’atteinte à l’environnement et du coût ». Sur la question des espèces protégées, la sanction a été tout aussi nette : « le projet ne répond pas à des raisons impératives d’intérêt majeur compte tenu de ses dimensions et des mesures compensatoires inadéquates ». Détail qui a son importance pour la suite : les juges ont choisi l’annulation pure et simple des trois arrêtés, et non leur simple abrogation, une nuance juridique qui efface rétroactivement toute base légale au projet, aussi bien pour l’ouvrage existant que pour toute tentative de le faire renaître au même endroit.

Grand perdant de ce jugement : le département du Tarn, maître d’ouvrage. Le Conseil général du Tarn se retrouvait sans aucune base légale pour planifier un projet à Sivens, alors qu’un nouveau barrage redimensionné et déplacé nécessiterait une nouvelle déclaration d’utilité publique et une nouvelle enquête publique. Autant dire repartir de zéro, après avoir déjà englouti des millions dans des travaux devenus, du jour au lendemain, purement et simplement illégaux.

Démolir, indemniser, restaurer : la double peine du département

Une annulation de ce type n’est jamais qu’une formalité juridique. Elle emporte une obligation concrète : remettre les lieux en l’état, c’est-à-dire démolir ce qui a été bâti sans droit et restaurer la zone humide détruite. Un jugement ultérieur du tribunal administratif de Toulouse a d’ailleurs rappelé cette obligation de l’État à « prescrire les mesures de remise en état du site de Sivens » et à appliquer les mesures de police relatives aux opérations de défrichements.

Sur le plan financier, l’addition a été douloureuse pour les finances départementales. Au-delà des 8,4 millions d’euros déjà investis dans un ouvrage jamais mis en eau, un protocole d’accord a organisé le règlement du contentieux : l’accord transactionnel portait sur une compensation de 3,4 millions d’euros de l’État au Département sur l’abandon du projet, soit 2,1 millions pour les dépenses en pure perte et 1,3 million pour réhabiliter la zone humide. Les travaux de démolition et de restauration ont fini par démarrer avec plus d’un an et demi de retard : le 21 août 2017 démarrent les travaux de réhabilitation du site, avec pour objectif de restituer au site son état initial avant travaux, notamment en remettant en place la terre déplacée.

Curieusement, ce délai n’a pas été jugé fautif par les tribunaux, contrairement à d’autres manquements de l’État sur ce dossier. Un jugement a précisé que l’État, y compris dans un protocole d’accord transactionnel conclu avec le département du Tarn, avait mis du temps à s’occuper des mesures compensatoires consécutives à la destruction des zones humides, mais qu’un tel délai n’était pas fautif pour le juge administratif. En revanche, sur le défrichement lancé avant toute autorisation légale, l’addition judiciaire a été plus salée : l’État a été condamné à verser une indemnité de 10 000 euros pour chacune des deux associations requérantes.

Ce dossier a également coûté une vie humaine : celle de Rémi Fraisse, jeune naturaliste de 21 ans tué en marge des manifestations d’opposition à l’automne 2014, un drame qui a précipité l’abandon du projet initial et accéléré la prise de conscience politique sur le dimensionnement réel des besoins agricoles locaux. Aujourd’hui encore, la vallée du Tescou reste citée en exemple dans les débats sur les retenues d’eau et les mégabassines, preuve qu’un chantier mal ficelé peut coûter bien plus cher à démolir qu’à ne jamais avoir été construit.

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mercredi 1 juillet 2026

"De l'eau pour la vie, pas pour le ski" : les opposants au lac artificiel du Roc d'Aude ont donné de la voix aux Angles

 

"De l'eau pour la vie, 

pas pour le ski" : 

les opposants au lac artificiel 

du Roc d'Aude 

ont donné de la voix aux Angles

 

Des manifestants opposés au lac artificiel du roc d'Aude © Radio France - Tanguy Bocconi

Tanguy Bocconi
Publié le

Plus de 250 personnes ont manifesté ce dimanche 28 juin au pied du terminal des télécabines des Angles contre un projet de lac artificiel à 5,5 millions d'euros qui va stocker 113.000 mètres cubes d'eau au sommet du Roc d'Aude. Un désastre écologique totalement inutile selon ses détracteurs.

C'est sous un soleil de plomb que les opposants à la retenue d'eau du Roc d'Aude se sont mobilisés ce dimanche 28 juin au pied de la gare des télécabines de la station des Angles, à l'appel d'une vingtaine d'associations dont "Bien vivre en Pyrénées catalanes", "En commun 66", Alternatiba, Frene 66, la LPO, le GOR, ou Moutain Wilderness qui ont enchaîné les prises de parole pendant plus de deux heures dans une ambiance pacifique mais combative, sans bloquer la circulation ni le fonctionnement de la station.

La chaleur, étouffante, n'a pas découragé les quelques 250 personnes venues contester ce projet de lac artificiel à 5,5 millions d'euros porté par la mairie des Angles et qui doit permettre de stocker jusqu'à 113.000 mètres cubes d'eau, l'équivalent de 45 piscines olympiques, à plus de 2.000m d'altitude.

Si ses opposants dénoncent "un projet inutile et destructeur pour alimenter les canons à neige de la station de ski des Angles", la mairie répond qu'il profitera aussi aux pompiers et aux éleveurs.

"Une vision à très très court terme"

Des arguments qui n'ont visiblement pas convaincu les manifestants comme Nicolas, qui n'a pas hésité à faire le déplacement depuis Perpignan : "C'est une honte ce qui se passe. On démolit une montagne à 2.400 mètres d'altitude pour faire une retenue d'eau, uniquement pour la station de ski, au lieu de chercher un autre modèle économique plus viable que le tout-tourisme... C'est vraiment une vision à très très court terme."

Dans la foule, il y a aussi des locaux comme Johan, 18 ans, qui s'interroge sur le coût du chantier: "J'aurais préféré que les cinq millions d'euros soient plutôt mis dans des moyens pour pouvoir loger les saisonniers, puisqu'il n'y a plus de logements pour nous du fait des locations à outrance des plateformes telles que Airbnb. La mairie essaye d'agiter les peurs en disant que s'il n'y a pas ce projet, il n'y aura plus d'emplois, mais il n'y a pas eu de concertation des habitants, il n'y a pas eu d'enquête publique. Ça a été fait un peu dans la discrétion, en silence."

Un avis partagé par Christian Blanc, l'ancien maire des Angles, qui réfute l'argument d'une réserve en eau utile pour les éleveurs ou la lutte contre les incendies : "C'est même dangereux pour l'élevage, parce que le Roc d'Aude est ceinturé de ruisseaux et les troupeaux en fortes chaleurs ne sont pas sur le sommet, ils descendent en forêt. Aujourd'hui, alimenter des troupeaux avec des abreuvoirs issus d'une bassine avec un fond en bâche PVC, c'est le meilleur moyen d'aller déclencher un problème sanitaire. C'est un habillage qui a été trouvé pour essayer de justifier ce projet, mais qui est ridicule."

"Quant au prétexte de la lutte contre les incendies, vous parlez à un ancien pompier et en tant que maire, pendant 25 ans, j'ai suivi tous les grands feux du pays, poursuit Christian Blanc. Aujourd'hui, tous les grands feux ont été combattus par les Canadair, qui sont autorisés à se poser à un kilomètre de la station versant sud, au lac de Matemale et au lac des Bouillouses. Et ensuite, il y a tout un chapelet de lacs autour du roc d'Aude, lac d'Aude de la Balmette des Boutassous qui peuvent permettre d'avoir un pompage ponctuel. Donc là aussi, là, l'argument pompier, il est risible. Ce sont tout simplement de faux arguments pour essayer de justifier l'injustifiable."

"Un projet de méga bassine au coût d'une destruction irréversible"

De son côté Philippe Assens, membre fondateur de l'association En Commun 66, tient à préciser les choses et fait œuvre de pédagogie : " Il y a une chose très importante à faire comprendre, c'est que nous, nous sommes pour les retenues collinaires, mais les vraies, celles en fond de vallée glacière, alimentées par les eaux de ruissellement sur des fonds argileux. Or là, ce n'est pas une retenue collinaire, puisqu'elle est creusée en haut d'une montagne, dans la roche, avec une bâche, et que l'eau est prélevée dans une nappe. Parce qu'une nappe et une rivière, c'est la même chose. Donc, il faut bien comprendre que dans le cas du Roc d'Aude, il s'agit bien d'un projet de méga bassine au coût d'une destruction irréversible d'un sommet de montagne, alors qu'on aurait pu faire une chose intelligente en fond de vallée. Ce n'est pas de la faute des gens des Angles, c'est de la faute du préfet qui aurait dû faire une étude d'impact. Eux ont pris un cabinet. Mais la différence avec une étude d'impact, c'est qu'il y a les personnes publiques associées, le Département, l'Etat, la communauté de communes, le PNR et là, personne n'a été sollicité."

Dans un communiqué publié sur ses réseaux sociaux, la mairie des Angles rappelle pour sa part "que la commune a gagné au tribunal administratif contre le recours suspension, preuve que le projet répond parfaitement à toutes les exigences environnementales et réglementaires exigées en la matière" et souligne que le projet "fera l’objet d’un suivi environnemental et écologique après sa réalisation."

Reste qu'au sommet du Roc d'Aude les tractopelles sont en action depuis des semaines et le chantier bien avancé, malgré un recours en référé contre le permis d'aménager et un pourvoi déposé devant le Conseil d'État qui n'a pas encore rendu sa décision.

A écouter dans l'article

 


 

Source : https://www.ici.fr/occitanie/pyrenees-orientales-66/les-angles/de-l-eau-pour-la-vie-pas-pour-le-ski-les-opposants-au-lac-artificiel-du-roc-d-aude-ont-donne-de-la-voix-aux-angles-1288075 

lundi 29 juin 2026

« Face à la sécheresse, le technosolutionnisme est une fuite en avant » : Nicolas Celnik a enquêté sur l’accaparement de l’eau

« Face à la sécheresse, 

le technosolutionnisme 

est une fuite en avant » : 

Nicolas Celnik a enquêté 

sur l’accaparement de l’eau

 


Nicolas Celnik a coécrit, avec Fabien Benoit, le livre-enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent). Dans cet ouvrage riche et documenté, ils montrent comment la question de l’eau est devenue un enjeu politique majeur. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois années de sécheresse et alors que les grands projets continuent de se multiplier, cette question résonne particulièrement. Nicolas Celnik sera présent au Climat Libé Tour, le samedi 20 juin, à Perpignan. 

 

Entretien

 

Dans votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau », notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales, trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette politisation de l’eau ?

Ce qui est important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation ? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on a du mal à saisir les enjeux qui en découlent. 

La politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée, pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ? Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?

Comment expliquer cette complexité ? Pourquoi même des responsables politiques ont-ils autant de mal à comprendre le fonctionnement de la politique de l’eau ? 

Déjà parce que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des instances du plus local au plus national, en respectant les bassins hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif. Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe. D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en compte. Au final, on s’y perd un peu. 

Enfin, ce que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas pour rien que Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de représentants des intérêts économiques.

Car l’eau est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles de l’eau. 

Vous parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme un laboratoire de cette faillite ?

Il y a assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière, donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à 2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que quelque chose est en train de basculer.

Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)

Le projet de golf de Villeneuve-de-la-Raho a été lancé malgré ce contexte. Comment analysez-vous ce type de projet et les discours associés qui continuent à porter l’idée que la sécheresse serait conjoncturelle et non structurelle ?

On peut le dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans une optique politique et font parfois fi des observations scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état de la ressource.

À plusieurs endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques, il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est justement d’essayer de comparer le discours public et le discours institutionnel. 

On peut prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos exportations. Ce n’est pas la même chose. On peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.

Le nœud du sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.

Dans les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole (PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une bascule ?

Très probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti. Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux, etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs dogmes sur ce terrain-là.

Localement, il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement… Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours, alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ? Peut-on parler de fuite en avant ? 

C’est complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire : « Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils ne contrôlent pas par ailleurs. 

Quand vous avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété, réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution. Et en plus, c’est une solution futuriste. 

Le technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout, c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part les milieux naturels et les écologistes…

Dans le livre, vous montrez aussi comment la transition écologique est souvent associée, dans les communications publiques, au numérique et à l’intelligence artificielle, comme aux data centers. Or ces technologies sont loin d’être neutres pour l’eau…

Oui, exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque, parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ? Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.

Après tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?

Je pense qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.

Vous évoquez aussi l’affaiblissement des contre-pouvoirs, notamment de l’autorité environnementale. Localement, on a vu le préfet des Pyrénées-Orientales dire, à propos de l’extension du pôle nautique de Canet-en-Roussillon, que le doute devait bénéficier aux porteurs de projets. Comment expliquer que ce type de discours persiste aujourd’hui ?

Il y a une convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de réduire les concertations. 

L’eau ne serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos. C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets. 

Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur, par exemple sur les PFAS. On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance industrielle française et européenne. 

Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ? 

Il doit inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.

Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ? 

Le Climat Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux débats, justement dans une région où le Rassemblement national a beaucoup progressé.

Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan 

Les 19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS Racisme, et dont
Made in Perpignan est partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux des territoires en première ligne du changement climatique : des migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau. Le programme complet est ici

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Source : https://madeinperpignan.com/secheresse-technosolutionnisme-fuite-en-avant-nicolas-celnik-enquete-accaparement-eau/ 

mercredi 24 juin 2026

Julien Le Guet : « Monsieur Darmanin est le plus grand écoterroriste de France »

Julien Le Guet : 

« Monsieur Darmanin 

est le plus grand écoterroriste 

de France »

 

6 juin 2026

 

Julien Le Guet, porte-parole du mouvement contre les mégabassines.

« La mégabassine n’est que le symptôme de pratiques agroindustrielles qui vont causer notre perte », dit le militant Julien Le Guet dans ce grand entretien. Fer de lance de la lutte contre l’accaparement de l’eau, il subit une répression judiciaire.

Julien Le Guet est batelier dans le Marais poitevin et porte-parole du collectif Bassines non merci. Engagé de longue date dans la lutte pour l’eau et contre les mégabassines, il subit une répression judiciaire et a été condamné à six mois de prison aménagée sous forme d’assignation à résidence avec un bracelet électronique. Il a rarement eu l’occasion de s’exprimer en longueur. Exceptionnellement, il explique ici pourquoi les mégabassines sont nuisibles, comment le système agro-industriel détruit l’agriculture, comment le mouvement s’est relevé après la violence policière de Sainte-Soline et... l’avenir qu’il espère pour le Marais poitevin. « Des lendemains peuvent refleurir, des printemps peuvent chanter. »

Vous pouvez lire ci-dessous ce grand entretien, ou l’écouter intégralement sur une plateforme de votre choix et le regarder en vidéo.


Reporterre — Pourquoi jugez-vous que les mégabassines sont une mauvaise solution au problème d’eau agricole ?

Julien Le Guet — Pour répondre, il faut revenir en arrière. Le Marais poitevin est la deuxième zone humide de France, aménagée depuis le Moyen Âge autour d’activités pastorales et d’activités maraîchères qui étaient compatibles avec la biodiversité. Depuis la Seconde Guerre mondiale, comme la Bretagne ou la Beauce, les politiques d’aménagement du territoire ont simplifié les paysages, détruisant les haies et les prairies. De ce fait, le Marais poitevin est une zone en péril pour la biodiversité et la gestion de l’eau depuis les années 1970, et depuis que la culture du maïs, cette plante tropicale qui a besoin d’eau en juillet-août quand elle est rare, y a été favorisée. Elle a tout de suite engendré une raréfaction de l’eau.

Dès la fin des années 1990, il a été démontré que l’État français ne respectait pas ses engagements sur la préservation des zones humides et la France a été condamnée par la Cour européenne de justice. On découvrait que ce qui avait généré le déséquilibre était la culture du maïs. Au lieu que l’État réfléchisse à installer une agriculture compatible avec ces enjeux de biodiversité, il a été dans la direction inverse : puisque le maïs consomme trop d’eau en été, on a décidé de faire du stockage hivernal de l’eau, quand elle est abondante, pour limiter l’impact sur les rivières et les nappes phréatiques en été.


Pour regarder sur YouTube c'est ici : https://www.youtube.com/watch?v=zRe69udNAGQ

Cela parait de bon sens quand on n’y connaît rien, non ?

En fait, des nappes phréatiques pleines redonnent l’eau tout au long de la saison sèche et les rivières continuent de couler jusqu’aux pluies d’automne. Les nappes recèlent aussi des eaux beaucoup plus faciles à potabiliser que l’eau de la Seine, par exemple. Et puis, les nappes phréatiques protègent l’eau du réchauffement et de l’évaporation. Donc, pomper l’eau de la nappe phréatique pour constituer des réserves aériennes dans des bâches noires exposées au soleil, aux pollutions aériennes et à la chaleur, est un non-sens : on perd beaucoup d’eau par évaporation pendant l’été. Et au-delà de la problématique de l’évaporation, le stockage en mégabassines accélère la dégradation de la qualité de l’eau. Le réchauffement favorise le développement de bactéries ou d’algues.

En quoi les mégabassines constituent-elles un accaparement de l’eau ?

L’eau est un commun, qui ne devrait pas être transformé en marchandise. En fait, quand on paye l’eau, on ne paye pas l’eau elle-même, mais sa dépollution et sa distribution. La matière en tant que telle appartient à tous et à toutes. L’avantage des mégabassines pour ceux qui en bénéficient est que l’eau y est stockée en hiver. Et si on a un été très sec durant lequel des arrêtés préfectoraux vont limiter puis interdire l’irrigation, ceux qui ont l’eau des mégabassines sont affranchis de cette contrainte.

« Les mégabassines créent une irrigation à deux vitesses »

Les mégabassines créent une irrigation à deux vitesses, entre les connectés aux mégabassines qui ne sont plus concernés par les arrêtés préfectoraux et les non connectés qui n’ont plus d’eau. D’autant que vider les nappes phréatiques au printemps engendre une baisse de la nappe précoce, si bien que la sécheresse fait sentir ses effets plus tôt. La mégabassine permet de cultiver une plante tropicale sur des territoires qui subissent maintenant des sécheresses à répétition. Il faudrait au contraire repenser les plans de semences pour s’adapter à cette réalité. Mais non, on s’entête à vouloir faire du maïs à tout prix.

Pourquoi le lobby du maïs est-il aussi fort ?

Une grande partie du maïs produit en France n’est pas le maïs qu’on va retrouver dans sa table avec une sympathique petite salade, c’est un maïs qui a vocation à nourrir l’agro-industrie, en servant à l’élevage intensif dans les fermes-usines.

En fait, l’opposition aux mégabassines est l’opposition à l’agriculture agro-industrielle ?

Oui. La mégabassine n’est que le symptôme de pratiques agroindustrielles qui sont en train de causer notre perte. La raison essentielle de l’extinction de la biodiversité en France n’est pas le changement climatique, mais la destruction des habitats naturels, des nappes phréatiques, des rivières. À travers cette lutte sur les bassines, c’est le système agricole en France qu’on critique. Mais ce n’est pas un argumentaire antimaïs. Il n’y a pas de plantes maudites, il y a juste les usages qu’on en fait. Le maïs est une plante sacrée en Amérique du Sud, qui a nourri toute une civilisation. Et il existe en France des agriculteurs qui pratiquent la semence de maïs population, qui sont des maïs sélectionnés pour supporter mieux la sécheresse.

«  Les procès que je vais subir sont des procès politiques  », dit ce porte-voix de la lutte contre les bassines. © Mathieu Génon / Reporterre

Ce n’est ni une lutte anti-irrigation, ni même une lutte antistockage, ni même une lutte antimaïs. C’est une lutte contre l’accaparement de tout au profit de quelques-uns.

Pourquoi, en 2001, les projets de mégabassines ont-ils commencé à se développer ? À l’époque, on était peu sensibilisés au changement climatique.

C’est venu suite à ces plaintes au niveau européen : l’État devait présenter à la Cour de justice européenne un plan de sauvegarde du Marais poitevin. Les bassines, sous le nom de « réserves de substitution » ont été présentées comme un moyen de préserver le Marais poitevin et les zones humides. On prétendait que, plutôt que de prélever le mètre cube en été, on allait le prendre en hiver et ainsi limiter l’impact des prélèvements estivaux. Sauf qu’on a constaté assez rapidement, quand elles ont commencé à être mises en place, que les volumes consacrés à l’irrigation augmentaient sur certains bassins jusqu’à 50 ou 70 %.

En quoi le changement climatique aggrave-t-il cette situation ?

Dans la physiologie du maïs, il y a un stade où l’irrigation va augmenter les rendements. Mais passé 35 °C, on peut mettre toute l’eau qu’on veut, la plante végète. Une alternative très simple pour nourrir des herbivores, c’est le retour à l’herbe. Si on prend le territoire du Marais poitevin et de ses bassins versants, la prairie comptait pour 70 % des surfaces agricoles au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est 17 %. On ne voit plus une vache dehors, pour la simple et bonne raison que les vaches sont en stabulation. Et là encore, on atteint une limite avec le réchauffement climatique. Imaginez les pauvres bêtes, là, à 50 °C.... Une voie de sortie vertueuse, qui permettrait aux agriculteurs de se désendetter, serait un vrai plan de retour à la prairie. Parce qu’en plus, ces mégabassines sont extrêmement coûteuses : une installation d’une dizaine d’hectares coûte près de 4 millions d’euros, financée à hauteur de 70 % par de l’argent public ; il reste 1 million à dépenser par les irrigants bénéficiaires. En réalité, c’est une eau qui est de plus en plus chère. On atteint la limite de ce système.

Êtes-vous hostile par principe aux réserves d’eau ?

Ni par principe au stockage de l’eau, ni par principe à l’irrigation. Pour la simple et bonne raison qu’au sein du collectif, nombre de camarades sont agriculteurs et notamment avec la Confédération paysanne. Au sein du collectif, on est d’accord pour dire que si on partage l’eau équitablement et si cela permet la création d’emplois, si on prend en compte des critères sociaux et environnementaux tels que l’autonomie alimentaire et la relocalisation des productions, on pourrait dans certains cas soutenir certains systèmes de stockage d’eau. Le maraîchage devrait être un usage prioritaire. Ou des éleveurs qui utilisent de la luzerne et pas du soja venu du bout du monde.

Où en est-on aujourd’hui sur les constructions ?

Depuis 2017, on a réussi à empêcher les seize mégabassines qui étaient en projet dans les Deux-Sèvres, par des recours juridiques, des manifestations de plus en plus nombreuses et massives, avec tout un travail également auprès des collectivités. Tout cela a généré énormément de succès au niveau des tribunaux administratifs. Aujourd’hui, la plupart des bassines sont illégales – même celle de Sainte-Soline. Elle n’est pas remplie. On se retrouve dans une situation paradoxale où on utilise les méthodes de la désobéissance civile pour que le droit soit appliqué, alors que les préfets mettent tout en œuvre pour contourner le droit, pour répondre aux desiderata de la FNSEA [1] et de la Coordination rurale.

Mais la manifestation à Sainte-Soline, le 23 mars 2025, a été très violemment réprimée ?

Elle a causé 200 blessés, et aussi des blessures de l’âme, des acouphènes, des problèmes psychiques... Mais cela a créé un précédent. Aujourd’hui, dès que le mot mégabassines ou réserves de substitution est formulé par des élus ou des techniciens sur d’autres territoires, cela crée une espèce de grosse reculade, même chez des élus de droite : « Oh là là, pas de Sainte-Soline chez nous ! »

Notre revendication principale depuis quatre ans est la mise en place d’un moratoire, pour qu’un travail d’évaluation scientifique au long cours puisse être établi qu’avant qu’on dépense des millions, voire des milliards d’euros dans ce type d’équipement. Ce moratoire, on l’a obtenu de fait. Ça montre qu’on a raison de se mobiliser, de se soulever et de résister à cette barbarie technologique. Sauf qu’on subit un nouvel assaut avec le passage en force à l’Assemblée nationale du projet de loi d’urgence agricole dont de nombreux articles visent à lever les freins juridiques aux mégabassines.

«  Il y a de très fortes connivences entre Macron et sa sphère et le monde de l’agro-industrie.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Et par ailleurs, les bassines sont considérées d’« intérêt général majeur », ce qui signifie que devant les tribunaux administratifs, ce n’est plus aux porteurs de projets de démontrer que leur projet pourrait être d’intérêt général majeur, mais aux associations de démontrer qu’elles ne le sont pas. Cela change le rapport de force et la manière d’instruire les dossiers.

Comment expliquez-vous l’imposition d’une politique sur l’eau aussi problématique ?

Il y a de très fortes connivences entre Macron et sa sphère et le monde de l’agro-industrie. Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est censé être représentant des agriculteurs de France, mais il est le PDG d’un des gros groupes agro-industriel, Avril. C’est un agro-industriel, certainement pas un petit paysan. Et avant d’être président de la République, Macron travaillait à la banque Rothschild et il a fait la négociation entre Nestlé et le groupe Pfizer [Neslé a acquis en 2012 la branche nutrition de Pfizer pour 8,98 milliards d’euros].

Dans le scandale de l’affaire Nestlé, pourquoi les services de l’État ne montent-ils pas au créneau, alors qu’ils ont connaissance du fait que l’eau est vendue comme une eau minérale alors qu’elle est filtrée et qu’en plus on y trouve des micropolluants ?

Qu’est-ce que Sainte-Soline, cette confrontation avec une violence énorme de l’État, a changé dans la lutte ?

Cette violence policière cherchait à mettre nos vies tellement en danger que ça dégoûte tout le monde de retourner un jour en manifestation. Quand on a subi une telle violence, on n’est pas prêt à tout de suite prendre le risque de se retrouver face à ces bleus carapacés ultraviolents. Alors comment le mouvement a-t-il survécu ? On a fait face collectivement. Ça nous a obligé à vraiment faire corps et à se rendre compte que le soin dans la lutte était une condition sine qua non.

Mais il est très pesant d’être qualifié d’écoterroristes, ce n’est pas sans conséquence sur l’opinion publique. ll y a certes des écoterroristes en France. Un écoterroriste, c’est quelqu’un qui terrorise, qui mène une politique de terreur vis-à-vis de l’écologie et de ceux qui la défendent. Et je le dis, Monsieur Darmanin est le plus grand écoterroriste de France.

Vous-même subissez une répression judiciaire très dure. Allez-vous continuer la lutte face à une répression aussi féroce ?

Évidemment que tout ça mis bout à bout impacte le quotidien, impacte la vie, impacte les relations et c’est loin d’être anodin. Mais il est hors de question de donner satisfaction à nos bourreaux. Et si leur objectif est de nous réduire au silence, raison de plus pour l’ouvrir encore plus fort. Dans les mois qui viennent, ma liberté de mouvement va être contrainte. Mais je n’ai pas prévu d’arrêter de m’exprimer. Les procès que je vais subir sont des procès politiques. Chaque fois qu’on est convoqué, on politise ces moments, on en fait des moments de rassemblement, on en fait des moments d’éducation populaire et on se renforce.

Julien Le Guet, ici en mars 2024, arpente depuis quarante ans les canaux du Marais poitevin, qu’il a vu se transformer. © Mathieu Génon / Reporterre

Dans le monde que nous souhaitons faire grandir, les zones humides pourraient-elles se reconstituer et grandir à nouveau ?

Oui. La solution est dans le retour à l’herbe. Permettre aux vaches de manger de l’herbe dans les prairies a plein d’intérêts, notamment en termes d’infiltration d’eau et de dépollution de l’eau. Parce que tout végétal participe à un mécanisme qu’on appelle la phytoépuration. Il faudrait aussi refaire le maillage des haies qui permet que l’eau ne parte pas directement à la mer mais s’infiltre et rejoigne la nappe phréatique.

Donc oui, on pourrait soigner, sur un pas de temps de dix ans, le Marais poitevin. Mais son avenir à plus long terme ne dépend plus de l’homme. Les 100 000 hectares du Marais poitevin sont compris entre 0 et 5 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le marais poitevin était un golfe il y a mille ans, avant que les hommes établissent des digues. Ce que la mer a, ce que la mer a donné, elle le reprendra. Sera-ce dans 100 ans, dans 200 ans, dans cinq siècles ou dans trente ans ? Il y aura le retour de l’océan. Je pense qu’il faut l’accepter. Ce qui est inacceptable, c’est qu’entre-temps, on détruise tout.

Dans la lutte qu’on vit sur les bassines, il y a le pire — la barbarie de cet État, de ces préfets, de ces fachos en carapaces. Et puis il y a toute la beauté de notre mouvement, de ces solidarités très fortes, de la joie, de la culture, de la diversité. On se dit qu’en fait, des lendemains peuvent refleurir, des printemps peuvent chanter.

Notes

[1Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles.


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Source : https://reporterre.net/Julien-Le-Guet-Monsieur-Darmanin-est-le-plus-grand-ecoterroriste-de-France?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne 

vendredi 19 juin 2026

Cette station des Pyrénées-Orientales creuse un lac pour les canons à neige : les associations s’indignent


Cette station 

des Pyrénées-Orientales 

creuse un lac 

pour les canons à neige : 

les associations s’indignent

 

14 juin 2026
Philippe Becker

 

Photo de une © Michel Roussel


À un peu plus de trois kilomètres au-dessus du village des Angles, au niveau du Roc d’Aude, les pelleteuses s’activent. Les travaux pour une retenue d’eau de 113 000 m2 sur ce sommet ont démarré. Le futur bassin doit alimenter de manière plus efficace les canons à neige en hiver. Pour les opposants, c’est une méga-bassine d’altitude qui dénature le site au profit d’un loisir voué à disparaître. Une manifestation sur place est prévue le 28 juin.

Ce sont deux visions de la montagne qui s’affrontent. L’économie et l’emploi en soutenant la neige artificielle malgré le changement climatique, ou la sanctuarisation de l’environnement. « Cette retenue est tout à fait légale » assure le maire des Angles Michel Poudade, contacté par Made in Perpignan. Il évoque l’ensemble des autorisations obtenues mais aussi le recours en référé des associations contre le projet, qui a été retoqué.

Le lac artificiel est creusé sur la crête. Profond d’environ sept mètres, il s’étendra sur trois hectares, pour une emprise totale du site de six hectares. Les terres appartenaient à l’ONF. Pour les obtenir, la mairie a dû en échange donner 18 hectares de terrains communaux à l’Etat, sur le secteur des « Rocatells », ce qui inquiète les chasseurs qui souhaitent y conserver leurs habitudes. « Les plans de chasses seront maintenus » assure Michel Poudade. L’ensemble du projet, comprenant la retenue, les conduites et les systèmes de contrôle, reviendrait selon l’édile à 4,5 millions d’euros, payés par les revenus de la station. « Il n’y a pas un sou d’argent public là-dedans. »

« Tout ce que je pourrai faire pour maintenir cette activité et cette économie, je le ferai »

Michel Poudade assume la finalité. « Le premier objectif, il faut être très clair, est de préserver notre économie. » L’idée est d’avoir un stockage supplémentaire pour fabriquer davantage de neige de culture en moins de jours, plutôt que de devoir attendre le renouvellement des bassins existants. En clair, enneiger tout le domaine en 50 heures de froid seulement et passer de 1800 m3 à 2800 m3 d’eau par heure. L’eau sera pompée en surface, dans les cours d’eau qui alimentent la Balmette, et remontée jusqu’au bassin sans dépasser selon le maire les maximums prélevables déjà autorisés depuis 2008, soit 300 000 m3. 

Image de synthèse de la future retenue © Mairie des Angles

Au-delà de la question du volume, il s’agit pour Michel Poudade d’économiser l’électricité des quatre surpresseurs qui amènent la pression de 40 bars nécessaire aux canons. Le lac artificiel, situé sur un point haut, offrira la pression naturelle du gravitaire. « On va économiser 150 000 euros d’électricité par an. » Il insiste sur l’importance de l’activité ski et le faible taux de chômage, qu’il annonce à 2 %, sur les Angles. « Je suis très fier qu’une commune de 680 habitants puisse proposer 1200 à 1400 emplois en saison hivernale. Tout ce que je pourrai faire pour maintenir cette activité et cette économie, je le ferai. »

L’ancien maire Christian Blanc, battu en 2014, fulmine. « C’est un projet complètement fou. C’est la destruction d’une montagne au coeur d’un parc naturel régional, ça ne s’est jamais vu. »

Pour Christian Blanc, si les petites retenues sont courantes sur les stations de ski, creuser une crête est une toute autre affaire. Pour lui, il aurait été préférable de pomper dans le lac de Matemale et ses 20 millions de m3 d’eau. « Au lieu d’aller puiser dans un barrage qui existe déjà au pied du village, on va construire une retenue à 2300 mètres d’altitude, avec des clôtures autour. » Michel Poudade rétorque que pomper à Matemale serait impensable en raison des pressions nécessaires quand on puise plus bas.

« On continue la transformation progressive du village des Angles en parc d’attractions »

Christian Blanc évoque aussi le changement climatique avec des autorisations de prélèvement anciennes qui ne seraient plus dimensionnées à un futur plus sec et à un étalement urbain qui se poursuit. « Il y a encore des projets de lotissements en cours. On construit des luges sur des rails. On continue la transformation progressive du village des Angles en parc d’attractions. » Une quinzaine d’associations sont vent debout contre le projet, parmi lesquelles Frene 66, Bien vivre aux Angles, la Confédération Paysanne 66, Alternatiba 66 ou encore Cerca nature. Une pétition a réuni plus de 6000 signatures.

Laurine Nogues, membre de Cerca nature, naturaliste et habitant sur la montagne, s’inquiète. « Je suis maman d’une petite fille de trois ans et je suis inquiète des conséquences de décisions motivées par le profit à court terme. Je trouve regrettable de sacrifier une partie de nos trésors de biodiversité au nom du capitalisme et de certaines activités humaines. »

Pour l’association Frene 66, le Roc d’Aude est favorable à la perdrix et au Grand Tétras, espèces en déclin. Plusieurs opposants supposent un lien avec le coq qui a récemment percuté un câble de téléski, dérangé selon eux par les engins. Michel Roussel est le président de l’association Bien Vivre aux Angles. Pour lui, les trois hectares de bassin sont un « coup de poignard dans la nature » qui entraîneront une surface d’évaporation supplémentaire sur une eau précieuse. « Est-ce qu’il faut n’avoir que l’objectif de faire du chiffre, d’amener du monde ? Les gens viennent consommer la montagne, le ski, n’acceptent pas un retard, une piste moins bien damée etc. C’est tapis rouge pour eux, on fait des infrastructures pour faire chauffer les cartes bleues, en croisant les doigts pour que ça tienne le plus longtemps possible. »

© Michel Roussel
© Michel Roussel
 

Le militant s’inquiète aussi du risque de catastrophe, en prenant l’exemple d’une bassine à Courchevel qui a réchauffé les sols glacés et a entraîné des mouvements de terrain. « On aura 113 000 tonnes d’eau là-haut. Qu’est-ce que ça donnera s’il y a une fissure, un petit tremblement de terre ? »

« On ne parle pas d’une tour Eiffel, on parle d’un lac »

Pour Michel Poudade, les impératifs environnementaux seront respectés. « En termes de paysage, l’eau ne dégrade rien. On ne parle pas d’une tour Eiffel, on parle d’un lac. Je ne comprends pas ces attaques. Je me demande si, avec ces associations, on aurait fait le lac de Matemale. » Il évoque un talus autour du lac avec la terre végétale récupérée lors des travaux, et sur lesquels seront replantées des espèces locales.

S’agissant du profit à court terme, il s’inscrit en faux. Michel Poudade envisage en effet un revenu sur le village grâce à de l’hydroélectricité. L’idée, dans un second temps, sera en effet de faire remonter l’eau depuis les retenues plus basses, aux heures où l’électricité est moins chère, puis de la faire descendre sur les 400 mètres de dénivelé et passer à travers des turbines quand la revente devient intéressante.

« Si dans 30 ans le ski s’arrête, la commune sera contente d’avoir un retour financier de 400 000 ou 500 000 euros pour développer son activité quatre saisons. »

© Mairie des Angles

Ce système en circuit fermé est appelé « STEP » pour station de transfert par énergie. Enfin le maire des Angles évoque des utilisations secondaires de la retenue, comme l’alimentation d’abreuvoirs pour l’élevage ou celle des bouches d’incendie du domaine. Pour cela il restera toujours un minimum de 15 000 ou 20 000 m3 sur la retenue.

Les travaux avancent en vue d’une mise en service pour l’hiver prochain. Suite à leur premier recours retoqué, les associations espèrent néanmoins être entendues devant le Conseil d’Etat.


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Source : https://madeinperpignan.com/retenue-angles-canons-neige-pyrenees-orientales-polemique/