Ce blog rassemble, à la manière d'un journal participatif, les messages postés à l'adresse lemurparle@gmail.com par les personnes qui fréquentent, de près ou de loin, les cafés repaires de Villefranche de Conflent et de Perpignan. Mais pas que. Et oui, vous aussi vous pouvez y participer, nous faire partager vos infos, vos réactions, vos coups de coeur et vos coups de gueule, tout ce qui nous aidera à nous serrer les coudes, ensemble, face à tout ce que l'on nous sert de pré-mâché, de préconisé, de prêt-à-penser. Vous avez l'adresse mail, @ bientôt de vous lire...
BLOG EN COURS D'ACTUALISATION... ...MERCI DE VOTRE COMPREHENSION...
Dans ce bilan merci de ne pas oublier de mentionner la mort de Rémi Fraisse, pas seulement en toute fin d'article
Trois hectares de forêt rasés, une digue à moitié construite, une zone
humide éventrée : voilà ce qu’il restait du projet de barrage de Sivens
quand la justice a fini par trancher. Le tribunal administratif de
Toulouse a annulé les autorisations qui permettaient au chantier
d’exister, condamnant de fait le département du Tarn à démolir ce qu’il
avait entrepris et à remettre en état les lieux, aux frais de la
collectivité. Un projet censé sécuriser l’irrigation d’une vingtaine
d’exploitations agricoles s’est ainsi transformé en gouffre financier et
en symbole national de l’aménagement du territoire raté.
À retenir
Un tribunal administratif annule rétroactivement tout fondement légal du projet de barrage
Les experts eux-mêmes jugeaient le projet surdimensionné et disproportionné aux besoins réels
La démolition et restauration coûteront plus cher que ne l’aurait coûté l’abandon initial du chantier
Un chantier lancé malgré tous les signaux d’alerte
Le projet portait sur la construction d’un barrage-réservoir sur le
Tescou, un petit affluent du Tarn, près du lieu-dit du Testet. Ce projet
aurait créé un lac de barrage permettant la constitution d’une réserve
d’eau d’un volume de 1,5 million de m3 utilisable notamment pour
l’irrigation de terres agricoles et le contrôle de l’étiage du Tescou.
Sur le papier, l’ouvrage devait profiter à une trentaine d’agriculteurs
pratiquant la culture du maïs. Dans les faits, les experts mandatés par
l’État eux-mêmes doutaient de la pertinence du projet.
Le rapport d’expertise commandé après le début du chantier ne mâchait
pas ses mots. Les experts jugeaient le projet surdimensionné,
estimaient que l’étude d’impact avait été « de qualité très moyenne » et
déploraient que le choix d’un barrage en travers de la vallée ait été
privilégié « sans réelle analyse des solutions alternatives possibles ».
Et le chiffrage financier interpellait déjà à l’époque : « Ceci est
d’autant plus regrettable que le coût d’investissement (8,4 millions
d’euros hors taxe, Ndlr) rapporté au volume stocké est élevé », notaient
les deux ingénieurs, qui estimaient également que 40 exploitants
bénéficieraient du barrage, alors que le Conseil général en annonçait le
double.
Les conséquences écologiques, elles, ne se sont pas fait attendre.
Depuis le début du défrichement sur le site d’une superficie totale de
34 hectares, les opposants ont mené toutes sortes d’opérations pour
tenter d’empêcher la destruction d’une zone humide de 13 hectares. Peine
perdue : le décapage du sol a déjà condamné définitivement la zone
humide qui abritait plusieurs dizaines d’espèces protégées. Un membre du
collectif d’opposants résumait la situation avec une formule qui a
marqué les esprits : « Elle est détruite à 90% (…) Jamais, elle ne
reviendra à l’état initial ».
La justice tranche : tout était illégal
Il aura fallu attendre juillet 2016 pour que le couperet tombe
vraiment. Le tribunal administratif de Toulouse a annulé trois arrêtés
fondateurs du premier projet de barrage de Sivens, une victoire
juridique de taille qui remettait en cause sur le fond l’utilité du
projet de retenue d’eau. Trois décisions, trois coups portés au même
dossier : le tribunal a annulé la déclaration d’utilité publique (DUP),
l’autorisation de défrichement et la dérogation à la loi sur les espèces
protégées, alors que la zone humide de Sivens en comportait une
centaine.
Le rapporteur public n’a pas mâché ses mots sur le bilan de
l’opération. Il avait estimé qu’il y avait un « bilan négatif compte
tenu du caractère excessif du barrage au regard des besoins, de
l’atteinte à l’environnement et du coût ». Sur la question des espèces
protégées, la sanction a été tout aussi nette : « le projet ne répond
pas à des raisons impératives d’intérêt majeur compte tenu de ses
dimensions et des mesures compensatoires inadéquates ». Détail qui a son
importance pour la suite : les juges ont choisi l’annulation pure et
simple des trois arrêtés, et non leur simple abrogation, une nuance
juridique qui efface rétroactivement toute base légale au projet, aussi
bien pour l’ouvrage existant que pour toute tentative de le faire
renaître au même endroit.
Grand perdant de ce jugement : le département du Tarn, maître
d’ouvrage. Le Conseil général du Tarn se retrouvait sans aucune base
légale pour planifier un projet à Sivens, alors qu’un nouveau barrage
redimensionné et déplacé nécessiterait une nouvelle déclaration
d’utilité publique et une nouvelle enquête publique. Autant dire
repartir de zéro, après avoir déjà englouti des millions dans des
travaux devenus, du jour au lendemain, purement et simplement illégaux.
Démolir, indemniser, restaurer : la double peine du département
Une annulation de ce type n’est jamais qu’une formalité juridique.
Elle emporte une obligation concrète : remettre les lieux en l’état,
c’est-à-dire démolir ce qui a été bâti sans droit et restaurer la zone
humide détruite. Un jugement ultérieur du tribunal administratif de
Toulouse a d’ailleurs rappelé cette obligation de l’État à « prescrire
les mesures de remise en état du site de Sivens » et à appliquer les
mesures de police relatives aux opérations de défrichements.
Sur le plan financier, l’addition a été douloureuse pour les finances
départementales. Au-delà des 8,4 millions d’euros déjà investis dans un
ouvrage jamais mis en eau, un protocole d’accord a organisé le
règlement du contentieux : l’accord transactionnel portait sur une
compensation de 3,4 millions d’euros de l’État au Département sur
l’abandon du projet, soit 2,1 millions pour les dépenses en pure perte
et 1,3 million pour réhabiliter la zone humide. Les travaux de
démolition et de restauration ont fini par démarrer avec plus d’un an et
demi de retard : le 21 août 2017 démarrent les travaux de
réhabilitation du site, avec pour objectif de restituer au site son état
initial avant travaux, notamment en remettant en place la terre
déplacée.
Curieusement, ce délai n’a pas été jugé fautif par les tribunaux,
contrairement à d’autres manquements de l’État sur ce dossier. Un
jugement a précisé que l’État, y compris dans un protocole d’accord
transactionnel conclu avec le département du Tarn, avait mis du temps à
s’occuper des mesures compensatoires consécutives à la destruction des
zones humides, mais qu’un tel délai n’était pas fautif pour le juge
administratif. En revanche, sur le défrichement lancé avant toute
autorisation légale, l’addition judiciaire a été plus salée : l’État a
été condamné à verser une indemnité de 10 000 euros pour chacune des
deux associations requérantes.
Ce dossier a également coûté une vie humaine : celle de Rémi Fraisse,
jeune naturaliste de 21 ans tué en marge des manifestations
d’opposition à l’automne 2014, un drame qui a précipité l’abandon du
projet initial et accéléré la prise de conscience politique sur le
dimensionnement réel des besoins agricoles locaux. Aujourd’hui encore,
la vallée du Tescou reste citée en exemple dans les débats sur les
retenues d’eau et les mégabassines, preuve qu’un chantier mal ficelé
peut coûter bien plus cher à démolir qu’à ne jamais avoir été construit.
Toute l’équipe de rédaction Sciencepost vous éclaire sur les
découvertes et innovations qui façonnent notre monde. Espace, santé,
environnement, technologies ou phénomènes étonnants : nous analysons
l’actualité scientifique avec rigueur et pédagogie pour rendre la
science accessible, compréhensible et passionnante au quotidien.
Plus de 250
personnes ont manifesté ce dimanche 28 juin au pied du terminal des
télécabines des Angles contre un projet de lac artificiel à 5,5
millions d'euros qui va stocker 113.000 mètres cubes d'eau au sommet du
Roc d'Aude. Un désastre écologique totalement inutile selon ses
détracteurs.
C'est sous un soleil de plomb que les
opposants à la retenue d'eau du Roc d'Aude se sont mobilisés ce dimanche
28 juin au pied de la gare des télécabines de la station des Angles, à
l'appel d'une vingtaine d'associations dont "Bien vivre en Pyrénées
catalanes", "En commun 66", Alternatiba, Frene 66, la LPO, le GOR, ou
Moutain Wilderness qui ont enchaîné les prises de parole pendant plus de
deux heures dans une ambiance pacifique mais combative, sans bloquer la circulation ni le fonctionnement de la station.
La
chaleur, étouffante, n'a pas découragé les quelques 250 personnes
venues contester ce projet de lac artificiel à 5,5 millions d'euros
porté par la mairie des Angles et qui doit permettre de stocker jusqu'à
113.000 mètres cubes d'eau, l'équivalent de 45 piscines olympiques, à plus de 2.000m d'altitude.
Si ses opposants dénoncent "un projet inutile et destructeur pour alimenter les canons à neige de la station de ski des Angles", la mairie répond qu'il profitera aussi aux pompiers et aux éleveurs.
"Une vision à très très court terme"
Des arguments qui n'ont
visiblement pas convaincu les manifestants comme Nicolas, qui n'a pas
hésité à faire le déplacement depuis Perpignan : "C'est une honte ce qui se passe. On démolit une montagne à 2.400 mètres d'altitude pour faire une retenue d'eau, uniquement pour la station de ski,
au lieu de chercher un autre modèle économique plus viable que le
tout-tourisme... C'est vraiment une vision à très très court terme."
Dans la foule, il y a aussi des locaux comme Johan, 18 ans, qui s'interroge sur le coût du chantier: "J'aurais
préféré que les cinq millions d'euros soient plutôt mis dans des moyens
pour pouvoir loger les saisonniers, puisqu'il n'y a plus de logements
pour nous du fait des locations à outrance des plateformes telles que
Airbnb. La mairie essaye d'agiter les peurs en disant que s'il n'y a pas
ce projet, il n'y aura plus d'emplois, mais il n'y a pas eu de concertation des habitants, il n'y a pas eu d'enquête publique. Ça a été fait un peu dans la discrétion, en silence."
Un
avis partagé par Christian Blanc, l'ancien maire des Angles, qui réfute
l'argument d'une réserve en eau utile pour les éleveurs ou la lutte
contre les incendies : "C'est même dangereux pour l'élevage, parce
que le Roc d'Aude est ceinturé de ruisseaux et les troupeaux en fortes
chaleurs ne sont pas sur le sommet, ils descendent en forêt.
Aujourd'hui, alimenter des troupeaux avec des abreuvoirs issus d'une
bassine avec un fond en bâche PVC, c'est le meilleur moyen d'aller déclencher un problème sanitaire. C'est un habillage qui a été trouvé pour essayer de justifier ce projet, mais qui est ridicule."
"Quant
au prétexte de la lutte contre les incendies, vous parlez à un ancien
pompier et en tant que maire, pendant 25 ans, j'ai suivi tous les grands
feux du pays, poursuit Christian Blanc. Aujourd'hui, tous les
grands feux ont été combattus par les Canadair, qui sont autorisés à se
poser à un kilomètre de la station versant sud, au lac de Matemale et au
lac des Bouillouses. Et ensuite, il y a tout un chapelet de lacs autour
du roc d'Aude, lac d'Aude de la Balmette des Boutassous qui peuvent
permettre d'avoir un pompage ponctuel. Donc là aussi, là, l'argument pompier, il est risible. Ce sont tout simplement de faux arguments pour essayer de justifier l'injustifiable."
"Un projet de méga bassine au coût d'une destruction irréversible"
De son côté Philippe Assens, membre fondateur de l'association En Commun 66, tient à préciser les choses et fait œuvre de pédagogie : "
Il y a une chose très importante à faire comprendre, c'est que nous,
nous sommes pour les retenues collinaires, mais les vraies, celles en
fond de vallée glacière, alimentées par les eaux de ruissellement sur
des fonds argileux. Or là, ce n'est pas une retenue collinaire, puisqu'elle est creusée en haut d'une montagne,
dans la roche, avec une bâche, et que l'eau est prélevée dans une
nappe. Parce qu'une nappe et une rivière, c'est la même chose. Donc, il
faut bien comprendre que dans le cas du Roc d'Aude, il s'agit bien d'un
projet de méga bassine au coût d'une destruction irréversible d'un
sommet de montagne, alors qu'on aurait pu faire une chose intelligente
en fond de vallée. Ce n'est pas de la faute des gens des Angles, c'est
de la faute du préfet qui aurait dû faire une étude d'impact. Eux ont
pris un cabinet. Mais la différence avec une étude d'impact, c'est qu'il
y a les personnes publiques associées, le Département, l'Etat, la
communauté de communes, le PNR et là, personne n'a été sollicité."
Dans un communiqué publié sur ses réseaux sociaux, la mairie des Angles rappelle pour sa part "que la commune a gagné au tribunal administratif contre le recours suspension, preuve que le projet répond parfaitement à toutes les exigences environnementales et réglementaires exigées en la matière" et souligne que le projet "fera l’objet d’un suivi environnemental et écologique après sa réalisation."
Reste
qu'au sommet du Roc d'Aude les tractopelles sont en action depuis des
semaines et le chantier bien avancé, malgré un recours en référé contre
le permis d'aménager et un pourvoi déposé devant le Conseil d'État qui n'a pas encore rendu sa décision.
Nicolas Celnik a coécrit, avec Fabien Benoit, le livre-enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent). Dans cet ouvrage riche et documenté,
ils montrent comment la question de l’eau est devenue un enjeu
politique majeur. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois années de sécheresse
et alors que les grands projets continuent de se multiplier, cette
question résonne particulièrement. Nicolas Celnik sera présent au Climat Libé Tour, le samedi 20 juin, à Perpignan.
Entretien
Dans
votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau »,
notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a
permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales,
trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la
question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette
politisation de l’eau ?
Ce qui est
important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment
cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en
faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on
veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à
Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia
et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation
? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures
ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on
a du mal à saisir les enjeux qui en découlent.
La
politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste
finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour
de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un
grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les
retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper
complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des
présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous
disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment
les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans
tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas
très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée,
pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ?
Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?
Comment
expliquer cette complexité ? Pourquoi même des responsables politiques
ont-ils autant de mal à comprendre le fonctionnement de la politique de
l’eau ?
Déjà parce
que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque
bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter
les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la
française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des
instances du plus local au plus national, en respectant les bassins
hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités
pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif.
Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe.
D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en
compte. Au final, on s’y perd un peu.
Enfin, ce
que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très
local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas
pour rien que Christophe Béchu,
alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les
Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des
politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se
passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi
un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des
commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui
défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de
représentants des intérêts économiques.
Car l’eau
est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant
économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la
plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend
vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela
s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact
de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles
de l’eau.
Vous
parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement
d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme
un laboratoire de cette faillite ?
Il y a
assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore
utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière,
donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans
une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines
périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques
le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à
2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront
durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont
déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que
quelque chose est en train de basculer.
Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)
Le projet de golf
de Villeneuve-de-la-Raho a été lancé malgré ce contexte. Comment
analysez-vous ce type de projet et les discours associés qui continuent à
porter l’idée que la sécheresse serait conjoncturelle et non
structurelle ?
On peut le
dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans
une optique politique et font parfois fi des observations
scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a
plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent
dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études
HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études
pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux
pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état
de la ressource.
À plusieurs
endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions
politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des
retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la
sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait
contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position
qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes
scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques,
il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des
pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est
justement d’essayer de comparer le discours public et le discours
institutionnel.
On peut
prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement
que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais
quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette
souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on
mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos
exportations. Ce n’est pas la même chose. On
peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se
présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses
communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est
pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la
réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.
Le nœud du
sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les
assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a
été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des
objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.
Dans
les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais
massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et
désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole
(PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une
bascule ?
Très
probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers
la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti.
Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la
précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau
était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait
quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non
plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux,
etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal
d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder
précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs
dogmes sur ce terrain-là.
Localement,
il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du
technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua
Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement…
Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours,
alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ?
Peut-on parler de fuite en avant ?
C’est
complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec
votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très
populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution
technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une
conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire :
« Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont
passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat
court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les
responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela
leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils
ne contrôlent pas par ailleurs.
Quand vous
avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de
l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y
a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété,
réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus
complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la
solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution.
Et en plus, c’est une solution futuriste.
Le
technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un
problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à
un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à
une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en
plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier
et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore
plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y
a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout,
c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de
nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part
les milieux naturels et les écologistes…
Dans
le livre, vous montrez aussi comment la transition écologique est
souvent associée, dans les communications publiques, au numérique et à
l’intelligence artificielle, comme aux data centers. Or ces technologies
sont loin d’être neutres pour l’eau…
Oui,
exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même
la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque,
parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous
vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur
l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à
quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on
désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ?
Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des
choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on
présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.
Après
tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre
pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce
qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?
Je pense
qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le
plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va
là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une
résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble
de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce
qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce
qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop
installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage
agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très
compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du
gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir
des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions
internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.
Vous
évoquez aussi l’affaiblissement des contre-pouvoirs, notamment de
l’autorité environnementale. Localement, on a vu le préfet des
Pyrénées-Orientales dire, à propos de l’extension du pôle nautique de
Canet-en-Roussillon, que le doute devait bénéficier aux porteurs de
projets. Comment expliquer que ce type de discours persiste aujourd’hui ?
Il y a une
convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très
pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les
contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a
vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à
Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales
industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie
économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de
réduire les concertations.
L’eau ne
serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la
gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à
l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se
concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui
est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le
chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la
politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces
décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver
l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité
économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela
veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos.
C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière
dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première
de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets.
Et ce que
l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà
imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être
détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On
repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur,
par exemple sur les PFAS.
On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de
mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance
industrielle française et européenne.
Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ?
Il doit
inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux
préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation
citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser
la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas
le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles
prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le
pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour
favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact
environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.
Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ?
Le Climat
Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité
à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de
monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va
notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une
experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut
d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux
débats, justement dans une région où le Rassemblement national a
beaucoup progressé.
Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan Les
19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la
première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS
Racisme, et dont Made in Perpignan est
partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des
militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux
des territoires en première ligne du changement climatique : des
migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau.
Le programme complet est ici.
Tout au long de l’année, vous pouvez nous soutenir et financer plus de temps d’enquête pour nos journalistes ➡️ Je participe à votre campagne de dons ✊🏻
«La mégabassine n’est que le symptôme de pratiques agroindustrielles qui vont causer notre perte»,
dit le militant Julien Le Guet dans ce grand entretien. Fer de lance de
la lutte contre l’accaparement de l’eau, il subit une répression
judiciaire.
Julien Le Guet est batelier dans le Marais poitevin et
porte-parole du collectif Bassines non merci. Engagé de longue date dans
la lutte pour l’eau et contre les mégabassines, il subit une répression
judiciaire et a été condamné à six mois de prison aménagée sous forme
d’assignation à résidence avec un bracelet électronique. Il a rarement
eu l’occasion de s’exprimer en longueur. Exceptionnellement, il explique
ici pourquoi les mégabassines sont nuisibles, comment le système
agro-industriel détruit l’agriculture, comment le mouvement s’est relevé
après la violence policière de Sainte-Soline et... l’avenir qu’il
espère pour le Marais poitevin. «Des lendemains peuvent refleurir, des printemps peuvent chanter.»
Reporterre — Pourquoi jugez-vous que les mégabassines sont une mauvaise solution au problème d’eau agricole?
Julien Le Guet —Pour répondre, il faut revenir en
arrière. Le Marais poitevin est la deuxième zone humide de France,
aménagée depuis le Moyen Âge autour d’activités pastorales et
d’activités maraîchères qui étaient compatibles avec la biodiversité.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, comme la Bretagne ou la Beauce, les
politiques d’aménagement du territoire ont simplifié les paysages,
détruisant les haies et les prairies. De ce fait, le Marais poitevin est
une zone en péril pour la biodiversité et la gestion de l’eau depuis
les années 1970, et depuis que la culture du maïs, cette plante
tropicale qui a besoin d’eau en juillet-août quand elle est rare, y a
été favorisée. Elle a tout de suite engendré une raréfaction de l’eau.
Dès la fin des années 1990, il a été démontré que l’État français ne
respectait pas ses engagements sur la préservation des zones humides et
la France a été condamnée par la Cour européenne de justice. On
découvrait que ce qui avait généré le déséquilibre était la culture du
maïs. Au lieu que l’État réfléchisse à installer une agriculture
compatible avec ces enjeux de biodiversité, il a été dans la direction
inverse : puisque le maïs consomme trop d’eau en été, on a décidé de
faire du stockage hivernal de l’eau, quand elle est abondante, pour
limiter l’impact sur les rivières et les nappes phréatiques en été.
Cela parait de bon sens quand on n’y connaît rien, non?
En fait, des nappes phréatiques pleines redonnent l’eau tout au long
de la saison sèche et les rivières continuent de couler jusqu’aux pluies
d’automne. Les nappes recèlent aussi des eaux beaucoup plus faciles à
potabiliser que l’eau de la Seine, par exemple. Et puis, les nappes
phréatiques protègent l’eau du réchauffement et de l’évaporation. Donc,
pomper l’eau de la nappe phréatique pour constituer des réserves
aériennes dans des bâches noires exposées au soleil, aux pollutions
aériennes et à la chaleur, est un non-sens : on perd beaucoup d’eau par
évaporation pendant l’été. Et au-delà de la problématique de
l’évaporation, le stockage en mégabassines accélère la dégradation de la
qualité de l’eau. Le réchauffement favorise le développement de
bactéries ou d’algues.
En quoi les mégabassines constituent-elles un accaparement de l’eau?
L’eau est un commun, qui ne devrait pas être transformé en
marchandise. En fait, quand on paye l’eau, on ne paye pas l’eau
elle-même, mais sa dépollution et sa distribution. La matière en tant
que telle appartient à tous et à toutes. L’avantage des mégabassines
pour ceux qui en bénéficient est que l’eau y est stockée en hiver. Et si
on a un été très sec durant lequel des arrêtés préfectoraux vont
limiter puis interdire l’irrigation, ceux qui ont l’eau des mégabassines
sont affranchis de cette contrainte.
«Les mégabassines créent une irrigation à deux vitesses»
Les mégabassines créent une irrigation à deux vitesses, entre les
connectés aux mégabassines qui ne sont plus concernés par les arrêtés
préfectoraux et les non connectés qui n’ont plus d’eau. D’autant que
vider les nappes phréatiques au printemps engendre une baisse de la
nappe précoce, si bien que la sécheresse fait sentir ses effets plus
tôt. La mégabassine permet de cultiver une plante tropicale sur des
territoires qui subissent maintenant des sécheresses à répétition. Il
faudrait au contraire repenser les plans de semences pour s’adapter à
cette réalité. Mais non, on s’entête à vouloir faire du maïs à tout
prix.
Pourquoi le lobby du maïs est-il aussi fort?
Une grande partie du maïs produit en France n’est pas le maïs qu’on
va retrouver dans sa table avec une sympathique petite salade, c’est un
maïs qui a vocation à nourrir l’agro-industrie, en servant à l’élevage
intensif dans les fermes-usines.
En fait, l’opposition aux mégabassines est l’opposition à l’agriculture agro-industrielle?
Oui. La mégabassine n’est que le symptôme de pratiques
agroindustrielles qui sont en train de causer notre perte. La raison
essentielle de l’extinction de la biodiversité en France n’est pas le changement climatique,
mais la destruction des habitats naturels, des nappes phréatiques, des
rivières. À travers cette lutte sur les bassines, c’est le système
agricole en France qu’on critique. Mais ce n’est pas un argumentaire
antimaïs. Il n’y a pas de plantes maudites, il y a juste les usages
qu’on en fait. Le maïs est une plante sacrée en Amérique du Sud, qui a
nourri toute une civilisation. Et il existe en France des agriculteurs
qui pratiquent la semence de maïs population, qui sont des maïs
sélectionnés pour supporter mieux la sécheresse.
Ce n’est ni une lutte anti-irrigation, ni même une lutte
antistockage, ni même une lutte antimaïs. C’est une lutte contre
l’accaparement de tout au profit de quelques-uns.
Pourquoi, en 2001, les projets de mégabassines ont-ils commencé à se développer? À l’époque, on était peu sensibilisés au changement climatique.
C’est venu suite à ces plaintes au niveau européen : l’État devait
présenter à la Cour de justice européenne un plan de sauvegarde du
Marais poitevin. Les bassines, sous le nom de «réserves de substitution»
ont été présentées comme un moyen de préserver le Marais poitevin et
les zones humides. On prétendait que, plutôt que de prélever le mètre
cube en été, on allait le prendre en hiver et ainsi limiter l’impact des
prélèvements estivaux. Sauf qu’on a constaté assez rapidement, quand
elles ont commencé à être mises en place, que les volumes consacrés à
l’irrigation augmentaient sur certains bassins jusqu’à 50 ou 70%.
En quoi le changement climatique aggrave-t-il cette situation?
Dans la physiologie du maïs, il y a un stade où l’irrigation va
augmenter les rendements. Mais passé 35 °C, on peut mettre toute l’eau
qu’on veut, la plante végète. Une alternative très simple pour nourrir
des herbivores, c’est le retour à l’herbe. Si on prend le territoire du
Marais poitevin et de ses bassins versants, la prairie comptait pour 70% des surfaces agricoles au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est 17%.
On ne voit plus une vache dehors, pour la simple et bonne raison que
les vaches sont en stabulation. Et là encore, on atteint une limite avec
le réchauffement climatique.
Imaginez les pauvres bêtes, là, à 50 °C.... Une voie de sortie
vertueuse, qui permettrait aux agriculteurs de se désendetter, serait un
vrai plan de retour à la prairie. Parce qu’en plus, ces mégabassines
sont extrêmement coûteuses : une installation d’une dizaine d’hectares
coûte près de 4 millions d’euros, financée à hauteur de 70% par de l’argent public;
il reste 1 million à dépenser par les irrigants bénéficiaires. En
réalité, c’est une eau qui est de plus en plus chère. On atteint la
limite de ce système.
Êtes-vous hostile par principe aux réserves d’eau?
Ni par principe au stockage de l’eau, ni par principe à l’irrigation.
Pour la simple et bonne raison qu’au sein du collectif, nombre de
camarades sont agriculteurs et notamment avec la Confédération paysanne.
Au sein du collectif, on est d’accord pour dire que si on partage l’eau
équitablement et si cela permet la création d’emplois, si on prend en
compte des critères sociaux et environnementaux tels que l’autonomie
alimentaire et la relocalisation des productions, on pourrait dans
certains cas soutenir certains systèmes de stockage d’eau. Le maraîchage
devrait être un usage prioritaire. Ou des éleveurs qui utilisent de la
luzerne et pas du soja venu du bout du monde.
Où en est-on aujourd’hui sur les constructions?
Depuis 2017, on a réussi à empêcher les seize mégabassines qui
étaient en projet dans les Deux-Sèvres, par des recours juridiques, des
manifestations de plus en plus nombreuses et massives, avec tout un
travail également auprès des collectivités. Tout cela a généré
énormément de succès au niveau des tribunaux administratifs.
Aujourd’hui, la plupart des bassines sont illégales – même celle de
Sainte-Soline. Elle n’est pas remplie. On se retrouve dans une situation
paradoxale où on utilise les méthodes de la désobéissance civile pour
que le droit soit appliqué, alors que les préfets mettent tout en œuvre
pour contourner le droit, pour répondre aux desiderata de la FNSEA [1] et de la Coordination rurale.
Mais la manifestation à Sainte-Soline, le 23 mars 2025, a été très violemment réprimée?
Elle a causé 200 blessés, et aussi des blessures de l’âme, des
acouphènes, des problèmes psychiques... Mais cela a créé un précédent.
Aujourd’hui, dès que le mot mégabassines ou réserves de substitution est
formulé par des élus ou des techniciens sur d’autres territoires, cela
crée une espèce de grosse reculade, même chez des élus de droite : «Oh là là, pas de Sainte-Soline chez nous!»
Notre revendication principale depuis quatre ans est la mise en place
d’un moratoire, pour qu’un travail d’évaluation scientifique au long
cours puisse être établi qu’avant qu’on dépense des millions, voire des
milliards d’euros dans ce type d’équipement. Ce moratoire, on l’a obtenu
de fait. Ça montre qu’on a raison de se mobiliser, de se soulever et de
résister à cette barbarie technologique. Sauf qu’on subit un nouvel
assaut avec le passage en force à l’Assemblée nationale du projet de loi d’urgence agricole dont de nombreux articles visent à lever les freins juridiques aux mégabassines.
Et par ailleurs, les bassines sont considérées d’«intérêt général majeur»,
ce qui signifie que devant les tribunaux administratifs, ce n’est plus
aux porteurs de projets de démontrer que leur projet pourrait être
d’intérêt général majeur, mais aux associations de démontrer qu’elles ne
le sont pas. Cela change le rapport de force et la manière d’instruire
les dossiers.
Comment expliquez-vous l’imposition d’une politique sur l’eau aussi problématique?
Il y a de très fortes connivences entre Macron et sa sphère et le monde de l’agro-industrie. Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est censé être représentant des agriculteurs de France, mais il est le PDG
d’un des gros groupes agro-industriel, Avril. C’est un agro-industriel,
certainement pas un petit paysan. Et avant d’être président de la
République, Macron travaillait à la banque Rothschild et il a fait la
négociation entre Nestlé et le groupe Pfizer [Neslé a acquis en 2012 la branche nutrition de Pfizer pour 8,98 milliards d’euros].
Dans le scandale de l’affaire Nestlé,
pourquoi les services de l’État ne montent-ils pas au créneau, alors
qu’ils ont connaissance du fait que l’eau est vendue comme une eau
minérale alors qu’elle est filtrée et qu’en plus on y trouve des
micropolluants?
Qu’est-ce que Sainte-Soline, cette confrontation avec une violence énorme de l’État, a changé dans la lutte?
Cette violence policière cherchait à mettre nos vies tellement en
danger que ça dégoûte tout le monde de retourner un jour en
manifestation. Quand on a subi une telle violence, on n’est pas prêt à
tout de suite prendre le risque de se retrouver face à ces bleus
carapacés ultraviolents. Alors comment le mouvement a-t-il survécu?
On a fait face collectivement. Ça nous a obligé à vraiment faire corps
et à se rendre compte que le soin dans la lutte était une condition sine qua non.
Mais il est très pesant d’être qualifié d’écoterroristes, ce n’est
pas sans conséquence sur l’opinion publique. ll y a certes des
écoterroristes en France. Un écoterroriste, c’est quelqu’un qui
terrorise, qui mène une politique de terreur vis-à-vis de l’écologie et
de ceux qui la défendent. Et je le dis, Monsieur Darmanin est le plus
grand écoterroriste de France.
Vous-même subissez une répression judiciaire très dure. Allez-vous continuer la lutte face à une répression aussi féroce?
Évidemment que tout ça mis bout à bout impacte le quotidien, impacte
la vie, impacte les relations et c’est loin d’être anodin. Mais il est
hors de question de donner satisfaction à nos bourreaux. Et si leur
objectif est de nous réduire au silence, raison de plus pour l’ouvrir
encore plus fort. Dans les mois qui viennent, ma liberté de mouvement va
être contrainte. Mais je n’ai pas prévu d’arrêter de m’exprimer. Les
procès que je vais subir sont des procès politiques. Chaque fois qu’on
est convoqué, on politise ces moments, on en fait des moments de
rassemblement, on en fait des moments d’éducation populaire et on se
renforce.
Dans le monde que nous souhaitons faire grandir, les zones humides pourraient-elles se reconstituer et grandir à nouveau?
Oui. La solution est dans le retour à l’herbe. Permettre aux vaches
de manger de l’herbe dans les prairies a plein d’intérêts, notamment en
termes d’infiltration d’eau et de dépollution de l’eau. Parce que tout
végétal participe à un mécanisme qu’on appelle la phytoépuration. Il
faudrait aussi refaire le maillage des haies qui permet que l’eau ne
parte pas directement à la mer mais s’infiltre et rejoigne la nappe
phréatique.
Donc oui, on pourrait soigner, sur un pas de temps de dix ans, le
Marais poitevin. Mais son avenir à plus long terme ne dépend plus de
l’homme. Les 100 000 hectares du Marais poitevin sont compris entre 0 et
5 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le marais poitevin était un
golfe il y a mille ans, avant que les hommes établissent des digues. Ce
que la mer a, ce que la mer a donné, elle le reprendra. Sera-ce dans 100
ans, dans 200 ans, dans cinq siècles ou dans trente ans?
Il y aura le retour de l’océan. Je pense qu’il faut l’accepter. Ce qui
est inacceptable, c’est qu’entre-temps, on détruise tout.
Dans la lutte qu’on vit sur les bassines, il y a le pire — la
barbarie de cet État, de ces préfets, de ces fachos en carapaces. Et
puis il y a toute la beauté de notre mouvement, de ces solidarités très
fortes, de la joie, de la culture, de la diversité. On se dit qu’en
fait, des lendemains peuvent refleurir, des printemps peuvent chanter.
Notes
[1] Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles.
À
un peu plus de trois kilomètres au-dessus du village des Angles, au
niveau du Roc d’Aude, les pelleteuses s’activent. Les travaux pour une
retenue d’eau de 113 000 m2 sur ce sommet ont démarré. Le futur bassin
doit alimenter de manière plus efficace les canons à neige en hiver.
Pour les opposants, c’est une méga-bassine d’altitude qui dénature le
site au profit d’un loisir voué à disparaître. Une manifestation sur
place est prévue le 28 juin.
Ce sont deux visions de la montagne qui
s’affrontent. L’économie et l’emploi en soutenant la neige artificielle
malgré le changement climatique, ou la sanctuarisation de
l’environnement. « Cette retenue est tout à fait légale » assure le
maire des Angles Michel Poudade, contacté par Made in Perpignan. Il
évoque l’ensemble des autorisations obtenues mais aussi le recours en
référé des associations contre le projet, qui a été retoqué.
Le lac artificiel est creusé sur la crête.
Profond d’environ sept mètres, il s’étendra sur trois hectares, pour
une emprise totale du site de six hectares. Les terres appartenaient à
l’ONF. Pour les obtenir, la mairie a dû en échange donner 18 hectares de
terrains communaux à l’Etat, sur le secteur des « Rocatells », ce qui
inquiète les chasseurs qui souhaitent y conserver leurs habitudes. « Les
plans de chasses seront maintenus » assure Michel Poudade. L’ensemble
du projet, comprenant la retenue, les conduites et les systèmes de
contrôle, reviendrait selon l’édile à 4,5 millions d’euros, payés par
les revenus de la station. « Il n’y a pas un sou d’argent public
là-dedans. »
« Tout ce que je pourrai faire pour maintenir cette activité et cette économie, je le ferai »
Michel Poudade assume la finalité. « Le
premier objectif, il faut être très clair, est de préserver notre
économie. » L’idée est d’avoir un stockage supplémentaire pour fabriquer
davantage de neige de culture en moins de jours, plutôt que de devoir
attendre le renouvellement des bassins existants. En clair, enneiger
tout le domaine en 50 heures de froid seulement et passer de 1800 m3 à
2800 m3 d’eau par heure. L’eau sera pompée en surface, dans les cours
d’eau qui alimentent la Balmette, et remontée jusqu’au bassin sans
dépasser selon le maire les maximums prélevables déjà autorisés depuis
2008, soit 300 000 m3.
Au-delà de la question du volume, il
s’agit pour Michel Poudade d’économiser l’électricité des quatre
surpresseurs qui amènent la pression de 40 bars nécessaire aux canons.
Le lac artificiel, situé sur un point haut, offrira la pression
naturelle du gravitaire. « On va économiser 150 000 euros d’électricité
par an. » Il insiste sur l’importance de l’activité ski et le faible
taux de chômage, qu’il annonce à 2 %, sur les Angles. « Je suis très
fier qu’une commune de 680 habitants puisse proposer 1200 à 1400 emplois
en saison hivernale. Tout ce que je pourrai faire pour maintenir cette
activité et cette économie, je le ferai. »
L’ancien maire
Christian Blanc, battu en 2014, fulmine. « C’est un projet complètement
fou. C’est la destruction d’une montagne au coeur d’un parc naturel
régional, ça ne s’est jamais vu. »
Pour Christian Blanc, si les petites
retenues sont courantes sur les stations de ski, creuser une crête est
une toute autre affaire. Pour lui, il aurait été préférable de pomper
dans le lac de Matemale et ses 20 millions de m3 d’eau. « Au lieu
d’aller puiser dans un barrage qui existe déjà au pied du village, on va
construire une retenue à 2300 mètres d’altitude, avec des clôtures
autour. » Michel Poudade rétorque que pomper à Matemale serait
impensable en raison des pressions nécessaires quand on puise plus bas.
« On continue la transformation progressive du village des Angles en parc d’attractions »
Christian Blanc évoque aussi le changement
climatique avec des autorisations de prélèvement anciennes qui ne
seraient plus dimensionnées à un futur plus sec et à un étalement urbain
qui se poursuit. « Il y a encore des projets de lotissements en cours.
On construit des luges sur des rails. On continue la transformation
progressive du village des Angles en parc d’attractions. » Une quinzaine
d’associations sont vent debout contre le projet, parmi lesquelles
Frene 66, Bien vivre aux Angles, la Confédération Paysanne 66,
Alternatiba 66 ou encore Cerca nature. Une pétition a réuni plus de 6000
signatures.
Laurine Nogues,
membre de Cerca nature, naturaliste et habitant sur la montagne,
s’inquiète. « Je suis maman d’une petite fille de trois ans et je suis
inquiète des conséquences de décisions motivées par le profit à court
terme. Je trouve regrettable de sacrifier une partie de nos trésors de
biodiversité au nom du capitalisme et de certaines activités humaines. »
Pour l’association Frene 66, le Roc d’Aude
est favorable à la perdrix et au Grand Tétras, espèces en déclin.
Plusieurs opposants supposent un lien avec le coq
qui a récemment percuté un câble de téléski, dérangé selon eux par les
engins. Michel Roussel est le président de l’association Bien Vivre aux
Angles. Pour lui, les trois hectares de bassin sont un « coup de
poignard dans la nature » qui entraîneront une surface d’évaporation
supplémentaire sur une eau précieuse. « Est-ce qu’il faut n’avoir que
l’objectif de faire du chiffre, d’amener du monde ? Les gens viennent
consommer la montagne, le ski, n’acceptent pas un retard, une piste
moins bien damée etc. C’est tapis rouge pour eux, on fait des
infrastructures pour faire chauffer les cartes bleues, en croisant les
doigts pour que ça tienne le plus longtemps possible. »
Le militant s’inquiète aussi du risque de
catastrophe, en prenant l’exemple d’une bassine à Courchevel qui a
réchauffé les sols glacés et a entraîné des mouvements de terrain. « On
aura 113 000 tonnes d’eau là-haut. Qu’est-ce que ça donnera s’il y a une
fissure, un petit tremblement de terre ? »
« On ne parle pas d’une tour Eiffel, on parle d’un lac »
Pour Michel Poudade, les impératifs
environnementaux seront respectés. « En termes de paysage, l’eau ne
dégrade rien. On ne parle pas d’une tour Eiffel, on parle d’un lac. Je
ne comprends pas ces attaques. Je me demande si, avec ces associations,
on aurait fait le lac de Matemale. » Il évoque un talus autour du lac
avec la terre végétale récupérée lors des travaux, et sur lesquels
seront replantées des espèces locales.
S’agissant du profit à court terme, il
s’inscrit en faux. Michel Poudade envisage en effet un revenu sur le
village grâce à de l’hydroélectricité. L’idée, dans un second temps,
sera en effet de faire remonter l’eau depuis les retenues plus basses,
aux heures où l’électricité est moins chère, puis de la faire descendre
sur les 400 mètres de dénivelé et passer à travers des turbines quand la
revente devient intéressante.
« Si dans 30 ans le
ski s’arrête, la commune sera contente d’avoir un retour financier de
400 000 ou 500 000 euros pour développer son activité quatre saisons. »
Ce système en circuit fermé est appelé
« STEP » pour station de transfert par énergie. Enfin le maire des
Angles évoque des utilisations secondaires de la retenue, comme
l’alimentation d’abreuvoirs pour l’élevage ou celle des bouches
d’incendie du domaine. Pour cela il restera toujours un minimum de 15
000 ou 20 000 m3 sur la retenue.
Les travaux avancent en vue d’une mise en
service pour l’hiver prochain. Suite à leur premier recours retoqué, les
associations espèrent néanmoins être entendues devant le Conseil
d’Etat.
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