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vendredi 17 décembre 2021

Des amis de Pierre Rabhi prennent la parole

Des amis de Pierre Rabhi 

prennent la parole

 

 
13 décembre 2021

 

Pierre Rabhi.


Dans cette tribune, les compagnons de route de Pierre Rabhi ont tenu à réagir aux polémiques qui ont agité les réseaux sociaux à la mort du paysan. L’homophobie, le sexisme et le sectarisme qui lui ont été reprochés sont selon eux infondés.

La publication de cette tribune a fait l’objet d’un vif débat au sein de la rédaction de Reporterre. Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.

La liste complète des signataires est en fin de tribune.



Dès l’annonce de son décès samedi 4 décembre, un torrent de boue s’est répandu sur le paysan philosophe Pierre Rabhi, sans même respecter une simple journée de deuil. Une acrimonie dont d’autres personnalités, parfois bien plus polémiques et dont l’engagement était bien moins humaniste, n’ont pourtant pas fait l’objet. Nous qui le connaissions bien, qui avons travaillé avec lui, qui l’avons côtoyé durant des années voire des décennies, nous avons été ahuris par la violence de ces attaques et par le décalage entre ce qui était dit et ce que nous connaissons de Pierre.

Pierre Rabhi n’était pas parfait. Il était comme tout le monde. Ce que semble avoir (re)découvert une partie de la presse qui, après l’avoir exagérément porté au pinacle (contribuant à forger une image de « prophète » de l’écologie), se plaisait à l’égratigner ou à ne plus l’inviter, le trouvant moins fréquentable. Pourquoi ? Parce que des accusations en homophobie, en misogynie, en sectarisme et en enrichissement personnel couraient. Une enquête du Monde diplomatique, une dans Vanity Fair et un extrait d’un livre d’entretiens, resservis ad nauseam sur les réseaux sociaux, servent désormais de preuves à charge pour solder le cas Rabhi. Lui qui fut si souvent accusé d’être trop consensuel, ne l’est finalement plus du tout.

Il ne s’agit pas ici de le défendre coûte que coûte. Nous sommes nombreux parmi les signataires de ce texte à avoir connu des désaccords avec Pierre. Et tant mieux. Les désaccords font grandir, pour qui se respecte. Il s’agit plutôt de rétablir des faits.

L’importance du contexte

Commençons par l’accusation d’homophobie. Elle tient à une phrase extraite d’un livre d’entretiens avec Olivier Le Naire, Pierre Rabhi semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013) : « Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la “famille” homosexuelle alors que, par définition, cette relation est inféconde. » Cette phrase, isolée de son contexte, est bien évidemment choquante à bien des égards pour qui se bat pour les droits des personnes LGBTQIA+. Nous sommes d’ailleurs un certain nombre à l’avoir été. Mais tout est (comme très souvent) dans le contexte.

L’ouvrage paraît en plein débat sur le mariage pour tous. Pierre est donc interrogé sur le sujet. Lorsqu’on lit le passage en entier, on constate que cette phrase sert d’introduction à une réflexion sur la PMA. En disant maladroitement « la validation de la famille homosexuelle », il parle de la possibilité pour les couples de même sexe de faire usage de la PMA pour procréer. À aucun moment il ne juge l’homosexualité. Au contraire, puisqu’il dit quelques lignes plus haut : « Des personnes adultes de même sexe, attirées humainement et sexuellement entre elles, et désireuses de répondre à cette attirance, n’engagent que leur stricte responsabilité, en toute liberté. Que la société décide d’institutionnaliser ce phénomène ne me choque pas outre mesure, entre adultes consentants. » Conviction qu’il réaffirmera clairement quelques années plus tard dans La convergence des consciences (Le Passeur, 2016) : « Les attaques portées contre telle ou telle communauté humaine, telle ou telle orientation sexuelle, sont des violences inutiles. Tous les hommes doivent être libres de leurs initiatives sans avoir à supporter le regard ou la réprobation d’autrui. À cet égard, je pense qu’il ne faut pas porter de jugement moral ni édicter de censure. Je crois au contraire qu’il y a des espaces de vie où le respect doit seul l’emporter. Il en va de la liberté et de la responsabilité de chacun et, pour moi, le bonheur prime. »

Ses réserves exprimées sur la PMA en 2013 peuvent être considérées comme conservatrices ou rétrogrades, mais elles ne regardaient que lui (il n’a jamais participé à la moindre manifestation, à la moindre tribune pour promouvoir ce type d’idées) et n’étaient certainement pas homophobe. Comme la société, depuis 2013, Pierre Rabhi avait évolué sur ces sujets. Toujours dans Semeur d’espoirs, il en donnait une lecture intime : « Ce qui me pose problème, c’est que l’enfant innocent puisse être l’otage de partis pris. Moi qui ai été déchiré entre plusieurs familles, je ne vous dirai pas que cela a arrangé ma vie. Ça l’a compliquée et j’en garde une profonde blessure. » L’enfant algérien, orphelin de mère à l’âge de 4 ans, arraché à sa famille pour être confié à un couple de Français, projetait sa propre détresse d’enfant ballotté à qui l’on n’avait pas laissé le choix.

Comme de nombreuses personnes, Pierre Rabhi parle à partir de sa souffrance personnelle, de son histoire, que l’on peut lui reprocher de généraliser, tout en admettant être « un vulgaire et attardé conformiste » sur le sujet. Certes, Pierre Rabhi appartenait à une autre génération (il avait 75 ans à la publication du livre) et à bien des égards il ne comprenait pas certaines évolutions de la société. Mais cela ne fait pas de lui un homophobe pour autant. S’il l’avait été, nombre d’entre nous n’aurions pas pu être amis avec lui. D’ailleurs, lorsqu’il a eu vent de ces accusations à son égard, nous l’avons vu catastrophé qu’on ait pu croire qu’il pensait une chose pareille. Mortifié à l’idée que ses propos aient pu blesser, il a même passé des heures à échanger au téléphone avec des personnes homosexuelles heurtées par cette phrase sortie de son contexte. Pour autant, lui qui vivait hors de tout espace numérique, n’a pas pris conscience de la façon dont les réseaux sociaux pourraient amplifier la polémique et a sans doute eu le tort de ne pas avoir pris la parole officiellement pour s’excuser publiquement auprès de celles et ceux qu’il avait pu blesser.

Égalité ou complémentarité

Les accusations de misogynie proviennent encore une fois d’une phrase extraite de son contexte sans explication. Dans une interview pour le magazine Kaizen le 28 mai 2018, répondant à une question sur l’égalité homme-femme, Pierre a dit : « Je crois qu’il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse dans cette complémentarité. » Lorsqu’il parle de « complémentarité » plutôt que « d’égalité », il s’inscrit dans une pensée de la diversité. Il avait aussi coutume de dire qu’il valait mieux chercher l’équité sociale que l’égalité, arguant qu’on ne pouvait véritablement être égaux dans un monde où la diversité nous dotait de qualités différentes, de circonstances différentes. Mais qu’il était possible d’atteindre l’équité. Il soulignait ainsi le fait que femmes et hommes étaient différents et que la complémentarité entre le féminin et le masculin était une richesse.

À nouveau, dans un monde où le genre tend à être effacé, cette vision des choses peut choquer certains. Mais elle n’est en rien une forme de misogynie. Nous défions quiconque de trouver dans un propos de Pierre Rabhi l’expression d’un mépris pour les femmes. Au contraire, il n’a eu de cesse de dénoncer la subordination de la femme dans nos sociétés, comme dans Semeur d’espoirs, où il affirme : « Je souffre réellement de cette anomalie quasi universelle (l’inégalité homme-femme), et elle devrait être inscrite parmi les questions prioritaires à résoudre. Sous le poids des revendications de l’Europe occidentale, les choses n’ont pas mal évolué et je salue cette évolution, mais il reste beaucoup de progrès à réaliser dans de nombreux pays. Quand on fait le bilan, la subordination de la femme reste quand même une évidence. Et de manière globale, je considère qu’il faudrait se pencher plus sérieusement sur les rapports entre le féminin et le masculin. Ces deux éléments fondamentaux, complémentaires, président à la vie. On ne peut les séparer ou exclure l’un par rapport à l’autre. »

Anthroposophie et dérives sectaires

À l’origine de cette attaque, un livre paru en 1938 : Fécondité de la terre, de l’agronome allemand Ehrenfried Pfeiffer, présentant une méthode pour conserver ou rétablir la fertilité des sols. Comme Pierre l’a lui-même exprimé sur France Culture, il a découvert cet ouvrage au moment où, jeune ouvrier agricole, il souhaitait s’affranchir des produits chimiques qu’il jugeait délétères. C’est avec cette lecture qu’il a saisi l’importance de la vie du sol. Or, il se trouve qu’Ehrenfried Pfeiffer était un disciple de Rudolf Steiner. Cela fait-il de tous ceux qui lisent la Fécondité de la terre et appliquent des méthodes biodynamiques sur leur terre des adeptes de l’anthroposophie ? Pas que nous sachions. Comme il l’a réaffirmé de nombreuses fois à la fin de sa vie, Pierre Rabhi n’était pas anthroposophe. Il n’est pas non plus ce grand propagateur de la biodynamie comme on le lit parfois. La biodynamie faisait partie de ses inspirations, au même titre que beaucoup d’autres pratiques. Son combat à lui, c’était l’agroécologie, qu’il a pratiquée dans sa propre ferme avant de l’enseigner, de la défendre et de la transmettre, notamment dans la bande sahélienne, pendant plus de quarante ans. Travail pour lequel il reçut le prix des Sciences Sociales Agricoles Michel Augé-Laribé, décerné par le ministère de l’Agriculture en 1989, pour son ouvrage L’offrande au crépuscule (L’Harmattan, 1989).

Face à ces accusations de sectarisme colportées par certains médias et personnes sur les réseaux sociaux, le mouvement Colibris a rencontré, en 2018 et à sa demande, la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Cette dernière a convenu que le mouvement n’était pas sectaire. Aussi injurieuses que puissent être ces insinuations pour Pierre lui-même, elles sont également désobligeantes pour nous, ses amis, partenaires et ex-collaborateurs. Car faire de Pierre Rabhi un gourou, c’est faire de nous des disciples, des êtres soumis, sans discernement, en accord permanent avec un soi-disant maître à penser. Nous récusons cet état de fait. Nous sommes des êtres libres, dotés d’un esprit critique, simplement tombés en amitié avec une personne engagée et inspirante. Une parmi d’autres.

Une vie sobre

Suite aux accusations d’enrichissement personnel portées par le journaliste Jean-Baptiste Malet dans Le Monde diplomatique en 2018, Bernard Chevilliat, président du Fonds de dotation Pierre Rabhi, a apporté des données chiffrées qui viennent contredire et corriger lesdites accusations. Ce dont nous pouvons, là aussi, témoigner, c’est que Pierre a toujours vécu sobrement. Si après plus de quarante ans passés avec des revenus modestes, les ventes de livres ont apporté un subside plus confortable, est-ce quelque chose que l’on peut décemment lui reprocher ? Un best-seller ne se décrète pas, ne s’anticipe pas. Lissés sur treize ans, pour éviter les pics annuels de revenus liés au succès d’un titre, les droits d’auteur ont rapporté à la famille Rabhi un revenu mensuel moyen de moins de 3 500 euros par mois. Même en ajoutant les revenus issus des conférences (à bas prix et dont la moitié étaient données à titre gratuit), on est loin d’un obscène enrichissement personnel. Chez les Rabhi pas de piscine, mais un bassin de rétention d’eau pour irriguer les cultures. Pas de Porsche ou de BMW, mais une Peugeot 308 et une 206, pas de compte en banque bien fourni non plus... Tous les journalistes venus interviewer Pierre dans sa ferme (et ils sont nombreux depuis toutes ces années) témoignent de la simplicité de son mode de vie. La toile regorge de ces témoignages.

Nous le disions en introduction de cette tribune, notre démarche ne vise pas à faire de Pierre Rabhi un saint, un sage ou quoi que ce soit de cet acabit. Nul angélisme ou mièvrerie liés à sa disparition non plus (comme on peut tristement le lire sur les réseaux sociaux). Pierre était un homme comme les autres, avec ses défauts, ses qualités, ses contradictions, son engagement, ses limites. Mais il était notre ami et, alors qu’il n’est plus là pour se défendre, nous avons tenu à rétablir quelques faits. Libre, ensuite, à chacun de se faire sa propre opinion et de choisir l’image qu’il gardera de lui. Pour nous, ce sera celle d’un ami fidèle et généreux, qui a mis sa vie au service de la défense du monde vivant.




Signataires, par ordre alphabétique

Fanny Agostini (journaliste)
Karima Alaoui
Caroline Allain-Bourret (coordinatrice du Fonds de Dotation Pierre Rabhi)
Josette Amor (amie)
Yann Arthus Bertrand (président de la Fondation Good Planet)
Lionel Astruc (écrivain, journaliste)
Anne-Sylvie Bameule (directrice du département Arts, Nature et Société d’Actes Sud)
Clotilde Bato (dirigeante d’ONG)
Sandrine Bélier (directrice d’Humanité et Biodiversité)
Juliette Binoche (actrice)
Jean-Joseph Boillot (économiste)
Gildas Bonnel (entrepreneur)
Frédéric Bordage (expert en sobriété numérique)
Patrick Bourdil (administrateur Terre & Humanisme)
Lydia et Claude Bourguignon (microbiologistes des sols et fondateurs du LAMS)
Pierre Henri Bouyer (urbaniste)
Dominique Brunet (paysan, coprésident du Réseau des AgroÉcologistes Sans Frontière)
Pierre Buchberger (paysan)
Jean-Paul Capitani (président du conseil de surveillance des éditions Actes Sud)
Françoise Castany (avocate)
Emmanuelle Chartoire (journaliste)
Edouard Chaulet (maire de Barjac)
Denis Cheissoux (producteur de radio)
Alain Chevillat (fondateur et directeur de l’Université À Ciel Ouvert)
Evelyne Chevillat (directrice de la revue Sources)
Bernard Chevilliat (fondateur de Melvita, journaliste, président du Fonds Pierre Rabhi)
Mathilde Clemont (simple citoyenne active)
Patrice de Colmont (chef d’entreprise)
Robert Combe (cuisinier du bien manger)
Valérie Corduant (animatrice en agroécologie)
Lucile Cornet Vernet (fondatrice de l’ONG La Maison de l’Artemisia)
Gregory David (coordinateur de Colibris le Mag)
Eric de Kermel (écrivain)
Marc de la Ménardière (réalisateur)
Fabrice Nicolino (journaliste)
Maxime de Rostolan (entrepreneur)
Olivier de Schutter (ancien Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation (2008-2014))
Laetitia Delahaies (coordinatrice stratégique du Mouvement Colibris)
Vanessa Delarosière (administratrice Terre & Humanisme)
Philippe Desbrosses (ami, pionnier de l’agriculture biologique en Europe)
Isabelle Desplats (formatrice, cofondatrice du mouvement Colibris)
Erica Deuber Ziegler (historienne de l’art)
Damien Deville (Colibris)
Cyril Dion (écrivain, réalisateur, poète et militant écologiste)
Fettouma Djerrari Benabdenbi (cofondatrice de Terre & Humanisme Maroc)
Clément Doche (jardinier formateur)
Emmanuel Druon (entrepreneur, auteur, conférencier)
Juliette Duquesne (journaliste, Carnets d’alerte)
Yoann Duriaux (arboriste grimpeur)
Claire Eggermont (auteur, journaliste)
Dominique Eraud (docteur, coprésidente de l’ONG Solidarité Homéopathie)
Dominique Favario (président Festival Livres en Marche)
Alex Ferrini (réalisateur)
Nicolas Fouilleul
Maurice Freund (président de Point-Afrique)
Lise Gallois
Isabelle Ganiko (naturopathe, consultante pour la Fondation Pierre Rabhi)
Brigitte Gardet (ancienne administratrice Terre & Humanisme)
Beatrix Geais-Detours (coordinatrice RH du Mouvement Colibris)
Isabelle Gentilhomme (coordinatrice communication du Mouvement Colibris)
Marie-Louise Gourdon (commissaire du Festival du livre de Mouans-Sartoux, maire-adjointe de la ville)
Ananda Guillet (Président de Kokopelli)
Francis Hallé (botaniste et biologiste)
Olivier Hébrard (agroécologiste, Dr ès Sciences)
Perrine Herve Gruyer (fondatrice de la Ferme du Bec Hellouin)
Charles Herve Gruyer (paysan, Ferme du Bec Hellouin)
Hélène Hollard (formatrice en agroécologie)
André Huber (agronome)
Marguerite Kardos (linguiste-orientaliste)
Mathieu Labonne (président de la Coopérative Oasis)
Denis Lafay (journaliste et auteur)
Olivier Le Naire (journaliste et essayiste)
Erwan Lecoeur (sociologue)
Tristan Lecomte (entrepreneur social)
Amalia Legros
Françoise et François Lemarchand (Colibris)
Benoit Liotard (Terre & Humanisme, administrateur)
Blanche Magarinos-Rey (avocate)
Franck Maille (vice président Terre & Humanisme, vice-président)
Marianne Mamou (ex-Colibris)
Ève Marcorelles (paysanne tisanière)
Didier Meunier (agroécologiste sans frontière)
Céline Morel (ancienne directrice communication de Colibris)
Vincent Munier (photographe naturaliste)
Jean-Pierre Muyard (psychiatre, cofondateur du « Village de Fraisse »)
Anne-Sophie Novel (journaliste, auteure et réalisatrice)
Françoise Nyssen (présidente du directoire d’Actes Sud et ancienne ministre de la culture)
Serge Orru
Ole Osterman (chercheur écologue)
Patrick Oudin (entrepreneur mécène)
Benoit Ouedraogo Hamidou (ancien secrétaire général du ministère de la Question Paysanne et Représentant Ashoka au Burkina Faso)
Hervé Ozil (ami)
Sophie Patey (attachée de presse)
Caroline Pierret (Terre et humanisme, responsable mécénat)
Isabelle Peloux (fondatrice de l’école du Colibri)
Alain Péricard (ancien journaliste et professeur adjoint Université McGill, Montréal)
Didier Perréol (entrepreneur fondateur Ekibio)
Marina Poiroux (directrice de la fondation Léa Nature 1 % Planète)
Emma Pometan (attachée de presse)
Nelly Pons (auteure)
Karim Rahal (professeur universitaire en Algérie)
Sabah Rahmani (rédactrice en chef adjointe de Kaizen)
Jean Daniel Rey (enseignant, ancien collaborateur de Pierre Rabhi)
Jean-François Rial (entrepreneur)
Mathieu Ricard (moine bouddhiste, humanitaire, auteur et photographe)
Marie-Monique Robin (réalisatrice et écrivaine)
Jacques Rocher
Arlette Rohmer (fondatrice cogérante « les Jardins de Gaïa »)
Frédéric Roux (nouvel agriculteur)
Virginie Sanchez (coordinatrice formation, Terre & Humanisme)
François Sarano (océanographe)
Leïla Schahid (ex-ambassadrice de Palestine auprès de l’Union Européenne)
Hans Silvester (photographe)
Les moniales du monastère de Solan
Véronique Subileau (DRH)
Max Tortel (chef d’entreprise indépendant depuis plus de 30 ans)
Virginie Toussaint (chargée de projet ONG)
David Vandromme (artisan)
Françoise Vernet (Présidente de Terre & Humanisme, ex directrice de la Fondation Pierre Rabhi)
Jacqueline Warnet (gastroentérologue)
Zaz (chanteuse)
Jean Ziegler (sociologue, ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU)

 

Précisions

- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

 

Source : https://reporterre.net/Des-amis-de-Pierre-Rabhi-prennent-la-parole?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

vendredi 10 décembre 2021

« Pierre Rabhi nous proposait d’aimer à nouveau le monde »


« Pierre Rabhi 

nous proposait 

d’aimer à nouveau le monde »

 
Tribune
  • Eric de Kermel écrivain

TRIBUNE. Pierre Rabhi, un des pionniers de l’agroécologie, est mort le 4 décembre. Eric de Kermel, écrivain et directeur de Terre sauvage (1), demande à ce que l’on s’attache à ce que fut toute sa vie, plutôt qu’aux critiques dont il fut l’objet pour certaines positions sociétales ces dernières années.


Eric de Kermel,

Quand je partirai, que retiendra-t-on de moi ?

Le sommet gravi ? L’épreuve traversée malgré tout ? Ou ma plus grande maladresse, voire l’erreur qui me fit chuter ? Ne croyez pas que je vive obnubilé par ces questions. Ce n’est pas le cas. Mais je me les pose alors que je suis rempli de tristesse après le départ de Pierre Rabhi. Cet homme était mon ami. Nous nous étions rencontrés il y a près de vingt ans. Je peux dire que nous nous aimions.

 
Mais il ne faut pas croire que cette relation était privilégiée. Surtout pas… Ou plutôt si, une relation d’amitié est toujours une relation privilégiée, mais nous étions alors de très très nombreux privilégiés. Car là était bien l’essence même du propos de Pierre Rabhi : l’amour.
 

→ LES FAITS. Pierre Rabhi, militant de la sobriété, est mort

Il y a peu encore, alors que je l’avais retrouvé chez lui avec Michèle, sa femme, il me disait : « Tu sais Eric, à l’âge que j’ai, il n’y a pas eu pour moi de message plus essentiel que celui du Christ. » Il évoquait bien entendu la radicalité de ce message, l’originel. Celui qui invite à aimer l’autre, à aimer le monde comme une création divine, à s’aimer soi-même comme petit fragment d’un plus grand que nous…

Et Pierre n’a jamais cessé d’aimer. À commencer par la terre, l’oiseau, la fleur, la semence…

À commencer par les siens, mais comme la tente était large ! Et combien sont ainsi devenus ses frères et sœurs ! Fraternité dont il avait apprécié la présence dans la triangulation écologique « terre-mère-sœur » du pape François dans Laudato si’.

« Tu te rends compte comme c’est beau ! »

L’un et l’autre habitions un morceau de garrigue. Dans cette nature où le végétal tente de trouver son chemin vers l’eau et pousse lentement sur une terre qui est avant tout de pierres. À celui qui allait rencontrer Pierre, ce dernier proposait toujours de sortir un peu. « Tu te rends compte comme c’est beau ! », disait-il alors, embrassant le paysage de la main et englobant les gorges du Chassezac, les forêts de chênes et les multiples clochers qu’il aimait écouter rythmer le temps.

Et le message de Pierre Rabhi, son indignation, sa révolte, l’insurrection des consciences à laquelle il appelait était au nom de ce « Comme c’est beau ! ». Se pouvait-il que nous soyons à ce point aveugles et que la modernité nous ait à ce point perdus pour agir ainsi devant tant de beauté. Il en était de même de son rapport à l’agriculture qui fut d’abord de cette nature. C’est de l’observation émerveillée de la nature et de la réponse qu’elle apporte à celui qui la cultive avec amour qu’est née cette pratique agroécologique dont il était l’un des pionniers.

Un message critique radical

Si les salles de France et d’ailleurs qui accueillaient Pierre Rabhi étaient remplies d’un public extrêmement varié tant en âges qu’en origine sociale ou spirituelle, ce n’est pas parce que chacun voulait devenir agriculteur mais parce que chacun avait besoin d’écouter celui qui vous proposait d’aimer à nouveau le monde. Dans ces salles, même si Pierre Rabhi avait un message exigeant, d’une très grande radicalité, profondément critique devant la dimension matérialiste de notre société de consommation, jamais personne ne se sentait individuellement jugé. Bien au contraire, il aimait l’homme ou la femme, même perdu dans ses incohérences. À chacun il racontait simplement une histoire, l’histoire d’un oiseau qu’il a rendu célèbre : le colibri. À chacun, même au plus désemparé il disait : « Toi aussi tu peux faire ta part car si tout le monde ne faisait juste que sa part le monde changerait. »

→ À LIRE AUSSI. Pierre Rabhi : « Mon père m’a placé par amour »

Et ne nous trompons pas ; le colibri, ce qu’il transporte dans son bec pour éteindre l’incendie, ce n’est pas de l’eau… c’est de l’amour.

Alors… Que certains mots de l’homme de 83 ans qui vient de s’éteindre, né en Algérie, ancien ouvrier spécialisé, puis ayant vécu le reste de sa vie sur ce plateau ardéchois, puissent avoir été incompris ne me semble pas mériter d’être retenu à l’inventaire d’une telle vie. Je souhaite à chacun comme à moi-même, à la fin de la mienne, d’avoir autant aimé le monde et ceux qui l’habitent que le fit Pierre Rabhi.

(1) Une revue de Bayard, groupe auquel appartient aussi La Croix.

 
 

mardi 5 mai 2020

“Cette crise sanitaire est une leçon magistrale, l'homme n'est pas tout puissant face à la nature” Pierre Rabhi


“Cette crise sanitaire 

est une leçon magistrale, 

l'homme n'est pas tout puissant 

face à la nature” Pierre Rabhi




"Certains disent que des virus aussi virulents se multiplient partout parce que nous avons porté atteinte à la diversité de la vie, à la biodiversité en particulier, et que les régulateurs ont été supprimés. Par conséquent, cela a laissé la porte ouverte à des virus dont on reconnaît aujourd'hui qu'ils sont très négatifs pour notre condition." Le célèbre écologiste, Pierre Rabhi, parle d'une leçon magistrale.


 Pierre Rabhi, installé en Ardèche, est l'un des pionniers de l’agro-écologie en France. Auteur de nombreux ouvrages sur le lien de l'homme à la Terre, le célèbre écologiste fait aujourd'hui le point sur cette crise sanitaire. Propos recueillis par Emilie Rosso.

 
Par Emilie Rosso



"Cette crise sanitaire est une leçon magistrale, l'homme n'est pas tout puissant face à la Nature", Pierre Rabhi ne mâche pas ses mots.

Il est l'un des pionniers de l’agro-écologie en France. Le célèbre écologiste fait aujourd'hui le point sur ce qu'il faut retenir de cette crise sanitaire.


Tour à tour paysan-prophète ou conteur-philosophe, il est le chantre de la "sobriété heureuse", du "retour à la Terre." Pierre Rabhi est confiné, comme tout le monde, dans sa ferme ardéchoise où il s'est retiré, il y a de nombreuses années, pour vivre autrement. Essayiste, romancier, agronome, et conférencier, il est le défenseur de la Terre nourricière et de sa biodiversité. Avec son mouvement des Colibris, il a initié et inspiré de nombreuses personnes à l'écologie. Comme beaucoup, la crise sanitaire que traverse la planète l'interpelle. Avec lui, nous avons donc décidé d'en profiter pour faire le point sur notre mode de vie, d'en tirer les leçons et de s'interroger sur la vie d'après.


Avec l'avènement du progrès, des sciences et nouvelles technologies, l'homme avait l'impression de pouvoir contrôler son destin, d'être tout-puissant par rapport à la Nature, cette crise sanitaire n'est-elle pas, avant tout, une leçon d'humilité ?

Absolument, c'est un moment très initiatique, parce que ce virus affecte l'humanité dans sa globalité, il touche la planète tout entière. Et cela devrait nous donner la juste mesure de notre puissance. Car on trouve des solutions, oui, on se bat contre cette maladie, mais imaginez qu'il y ait un jour un virus plus mortel, il pourrait provoquer une hécatombe mondiale.

C'est un peu l'ambivalence de la science finalement, elle nous aide certes à lutter contre cette maladie, mais c'est son développement qui nous a conduit à croire que rien ne pouvait plus nous arriver.

Le danger, c'est la science sans conscience. La science, c'est les connaissances et les aptitudes humaines, mais il faut autre chose pour déterminer la science, sinon cela donne la bombe atomique. En même temps, la science peut nous libérer, stopper des pandémies, elle peut faire le Bien ou le Mal, selon la conscience qui se sert d'elle.

Quelle leçon alors peut-on tirer de cette crise ?

Moi je dirai que c'est une leçon magistrale, c'est à dire qu'elle n'est pas partielle, elle est véritablement globale. Nous avons à faire à un phénomène qui remet en cause toutes nos pratiques, notre façon de percevoir la vie, nos agissements... Donc à partir de là, on ne peut pas imaginer qu'on va régler son compte à ce virus et puis qu'on passe à autre chose. Ce serait vraiment dommage. Ce qu'il faudrait, c'est voir par quelles conséquences et par quelles mécanismes ce virus a pu advenir et devenir aussi virulent, et comprendre comment on a pu le laisser prendre cette ampleur.

Que dit cette crise sanitaire de notre rapport à la Terre, de notre rapport à la Nature ?

D'aucuns disent que des virus aussi virulents se multiplient partout parce que nous avons porté atteinte à la diversité de la vie, à la biodiversité en particulier, et que les régulateurs ont été supprimés. Par conséquent, cela a laissé la porte ouverte à des virus dont on reconnaît aujourd'hui qu'ils sont très négatifs pour notre condition.

L'homme est donc en quelque sorte responsable de ce qui arrive?

C'est difficile de l'évaluer, mais je ne peux pas imaginer que nous ne soyons pas responsables. La modernité avec le progrès qu'elle a pu apporter, elle s'est en quelque sorte enorgueillie de tout dominer et nous sommes en train de nous rendre compte que nous ne pouvons pas tout dominer puisque nous sommes nous-mêmes des êtres biologiques et nous sommes régis par la loi de la vie, telle qu'elle s'est organisée sur cette planète. Nous avons cru que nous pouvions nous abstraire de cette logique là pour jouer les grands magiciens, mais non.

Cette pandémie était-elle, selon vous, prévisible ?

Absolument, c'était prévisible. Evidemment, je ne pouvais pas le prévoir dans cette envergure -là, je ne l'imaginais pas. Mais que la transgression, le dérèglement et la dégradation volontaire de la vie n'ait aucune conséquence, ce n'était pas pensable. Moi, je ne suis pas scientifique, je suis bien sûr un agro-écologiste, je connais un certain nombre de règles en agronomie qui évitent d'empoisonner la Terre, de la fertiliser autrement, on peut dire que c'est une certaine science. Et je sais par exemple qu'en déséquilibrant le mode de production de notre propre nourriture, et je suis radical là-dessus, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des conséquences sur notre propre physiologie. C'est pareil pour la planète. Un enfant de cinq ans peut comprendre que ça.

Cette crise est un terrible catalyseur des inégalités sociales, et elle les rend d'autant plus insupportables pour ceux qui en font les frais. Là aussi, ne doit-on pas, à l'avenir, travailler à gommer ces différences et revoir notamment la répartition des richesses ?

Oui bien sûr, mais d'abord il faut définir ce qu'est une richesse. La finance a permis la prédation. Celui qui a de l'argent, il a le pouvoir sur la matière, sur tout, mais en fait il n'a pas grand-chose. Normalement, la vraie finance devrait représenter les vraies richesses, tangibles, les richesses naturelles, comme l'a fait l'or pendant des siècles. C'est-à-dire qu'il devrait y avoir une parité entre la richesse matérielle et le chiffre de finances que vous possédez. Mais aujourd'hui, la finance crée la finance, et du coup, nous ne sommes plus du tout dans la logique d'équilibre où la finance doit représenter les vraies richesses.  Ça fait beaucoup de superflu et il faut changer cela.

Vous avez publié, il y a peu de temps, un livre, "J'aimerais me tromper", dans lequel vous faites le constat d'une société vaniteuse, où le vivre ensemble n'existe plus. Et pourtant, dans cette crise, l'homme a montré qu'il était capable d'une superbe solidarité, notamment grâce aux réseaux sociaux, c'est quelque chose qu'il faudra garder à l'esprit ?

Je ne vois pas comment on pourra survivre sans entraide et sans solidarité. Mais il faut faire attention. Nous sommes aussi piégés par un tas de contraintes. Exemple concret, je prends le train Paris-Montélimar, je monte, personne ne se parle parce que tout le monde est équipé d'un outil de communication. Alors que je me rappelle des voyages où je me suis même fait des amis dans le train. On commence par échanger des banalités, et puis des liens se créent, des liens vrais. Ce qui est dangereux, c'est que les machines censés nous aider à améliorer la communication sont celles qui la détruisent. Nous sommes dans un leurre. Communiquer c'est un corps, c'est un être, c'est quelque chose de tangible. On a créé des outils pour augmenter notre capacité à communiquer, mais on ne fait que communiquer. On a confondu communication et relation. La relation, on se voit, on se touche, on se parle de cœur à cœur, et ça c'est en train d'être neutralisé par les outils qui sont censés en augmenter l'intensité, c'est terrible.

Peut-on également imaginer que ce confinement soit l'occasion, pour nombre d'entre nous, de revoir son rapport au temps ? De ne plus simplement le considérer comme du temps-argent ?


Tout à fait, le temps, c'est une question fondamentale. Le temps, pendant des millénaires, était relié à l'espace. J'ai mes jambes, je peux faire tant de kilomètre. Je suis riche, j'ai un cheval, je peux en faire plus, voilà. Et puis quand est arrivé le cheval-vapeur, c'est là que le temps s'est modifié, le cheval-vapeur nous permet d'aller plus vite que le cheval animal, donc ça modifie notre notion de l'espace. C'est là qu'il y a eu la grande rupture entre tout ce qui a prévalu depuis l'origine de l'humanité et aujourd'hui. On ne se rend même plus compte que nous ne sommes pas dans le temps "naturel". Heureusement la Nature, elle, garde cette temporalité. Mais on est sortis de ce temps cosmique et naturel, et on a créé un temps relié à l'argent et au déplacement dans l'espace. Et nous sommes prisonniers de ça, complètement prisonniers d'un temps qu'il ne faut jamais perdre, qu'on veut toujours gagner... Moi je trouve cela complètement déraisonnable et pas intelligent d'infliger à son corps de telles tortures.

Depuis des années, Pierre Rabhi, vous appelez de vos vœux "l'éveil des consciences". Avez-vous l'espoir que cette crise puisse aider les gens à élever leur conscience ?

Oui, je crois vraiment, mais cela dépend de la posture de chacun. Là, on reçoit une sacrée claque, ça nous rabat notre caquet, ça gronde notre prétention à être puissant, il n'y a même pas besoin de bombe atomique, ce virus peut nous régler notre compte. Et je le redis, rien ne nous garantit qu'un virus dix fois plus mortel que celui-là ne puisse advenir, qu'une hécatombe virale se produise. Je ne dis pas ça pour faire peur, je suis là pour dire « ouvrons les yeux », nous ne sommes pas si puissants que ça. C'est un temps initiatique formidable, et au lieu de trembler, d'avoir peur d'attraper ce virus, on devrait pouvoir élever notre conscience, c'est à dire tendre à une lucidité agrandie. Et à partir de là, je suis persuadé que, si nous arrivons à clarifier notre réalité vivante, elle nous aidera à progresser et nous inspirera ce qu'il faut faire pour que la vie soit enfin quelque chose d'autre, autre chose que des luttes, des guerres, de la tristesse... J'espère qu'on le prendra dans ce sens-là.

Que voulez-vous dire par un "temps initiatique"? Est-ce l'idée que, chacun se retrouvant face à lui-même, puisse se rendre compte de la valeur qu'a la vie ?

Disons que la plus grande défaillance de nos systèmes c'est que nous recherchons le bonheur et que nous avons du mal à le trouver. Les valeurs fondamentales, celles qui nous tiennent au cœur et à l'âme, cette satisfaction extraordinaire que l'on éprouve à vivre, on ne l'a pas. Et souvent je cite cette anecdote du pêcheur : il est assis là sur la plage, il a fini son travail, il fait sécher ses filets, et il est tranquille. Arrive un monsieur très sérieux qui regarde le pêcheur et sa barque, et lui dit, "monsieur cette barque est à vous ?". "Oui", répond le pêcheur. "Mais elle est un peu petite, vous ne trouvez pas ?  Vous pourriez en avoir une plus grande". Le pêcheur : "et après". L'homme : "et après vous pourriez pêcher plus de poissons". "Et après ?". "Et après, vous allez pêcher tellement de poissons, que vous allez acheter un bateau plus grand, et après, vous allez embaucher des gens, et pêcher encore plus de poisson et après vous vous reposerez". "Eh bien c'est ce que je suis en train de faire" dit le pêcheur.

Pierre Rabhi, vous restez toujours optimiste, et vous pensez qu'après cette crise, on ne pourra pas faire comme si rien ne s'était passé. Mais comment faire pour être sûrs de ne pas recommencer comme avant ?

Il y a d'abord un facteur tangible, c'est que, quoi que nous fassions, il faudra bien un jour que nous revenions à la Terre si nous voulons continuer à manger, donc à vivre. La Terre est primordiale, c'est la matrice même de la vie, il faudra donc y revenir.

Et puis il y a quelqu'un à qui je suis très attaché, qui malheureusement n'a pas toujours été bien compris et qui s'appelle Jésus de Nazareth. Et qu'a dit ce Jésus Christ ? Et bien il a dit il n'y a que l'amour qui ait la puissance de changer le monde. Il a même ajouté, "aimez même vos ennemis." Je ne parle pas de nos petites amours, mais de l'amour au sens large, l'amour des arbres, des oiseaux, l'amour de tout, de tout ce qui nous est donné. Quand je vois que l'on est en train d'exterminer les baleines, les éléphants, ça me fait quelque chose... Je suis affecté par le fait que nous n'avons pas su aimer tout ça, nous nous sommes installés comme des prédateurs avec comme seul but nos propres intérêts, le goût du gain, du lucre... L'amour c'est la seule solution, en voyez-vous une autre ?

"Remettre l'économie en marche", "sauver le PIB", c'est la priorité du gouvernement, c'est d'ailleurs le sens de ce qu'a annoncé le Premier Ministre cette semaine, comment faire pour faire comprendre à ceux qui nous dirigent qu'il faut désormais changer de paradigme ?

Mais ceux qui nous dirigent on été intronisés par voie de suffrage universel, par des millions de gens qui les ont élus, il ne faut jamais l'oublier. Je crois par exemple que ce monsieur à la tête des Etats-Unis n'est pas quelqu'un d'éveillé, c'est quelqu'un de tout à faire primaire dans ses réflexions, je ne juge pas l'âme, mais la personne dans son fonctionnement social. Mais ce n'est pas un dictateur, il a été intronisé par le vote, c'est à dire que cette personne représente les millions d'âmes non évoluées qui lui ont donné le pouvoir. Chacun de nous est invité à désigner la personne à laquelle il souhaite remettre son pouvoir et donc en quelque sorte son destin. Chacun est responsable. Même si, pour vous faire une confidence, il y a longtemps que je vote contre quelqu'un plutôt que pour quelqu'un...

Dans votre dernier livre, que je viens d'évoquer, vous faites le constat d'une société en échec, vous dites, en quelque sorte, qu'il est déjà trop tard. Cette dérive de nos sociétés est-t-elle réversible ou irréversible ?

Il est souvent trop tard, mais il est aussi souvent encore temps. Nous sommes condamnés à cela. Si je me dis « il est trop tard », et bien je reste couché. Mais si je me dis, "certes il y a beaucoup de dégâts, mais il y a toujours un peu d'espoir", alors je m'inscris dans ce qui va aider à solutionner les choses. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé la légende du colibri. J'ai une vie à vivre, elle a ses limites, mais j'ai une présence sur cette planète, qu'est-ce que je fais de ce capital ?

Vous êtes effectivement à l'origine de ce concept de la "part du colibri", qu'est-ce que cela voudra dire faire sa part dans le monde d'après le coronavirus ?

Ça ne change pas. Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observent impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ". Et le colibri lui répond : "Je le sais, mais je fais ma part."
Ce qu'il y a d'intéressant dans cette légende amérindienne, c'est que cela nous ramène à dire d'accord, il y a quand même des énergies positives, je ne peux pas rester couché, je dois faire ma part. Même si cela paraît dérisoire, il ne faut pas baisser les bras. Il faut garder son énergie et donc sa cohérence.


Vous n'êtes ni partisan, ni militant, vous vous refusez à participer à des manifestations, à la désobéissance civile. Est-ce que "faire sa part" sera suffisant ? Ne faut-il pas se révolter ?


Je suis pour une révolte, mais pas pour une révolte poings levés et violente. Il faut une révolte d'amour, pas de haine. Il faut être indigné pour l'amour. Je suis pour que les gens se réveillent, et je trouve que les gens n'agissent pas assez, ne se révoltent pas assez, justement. Mais c'est une révolte personnelle et intérieure, qui passe par répondre à cette question : le capital vie que j'ai, que vais-je en faire ? Soit je n'en fais rien. Soit je fais n'importe quoi, et ma vie se déroule avec insignifiance. Soit je fais quelque chose qui a du sens, et qui est une expression de révolte, mais sereine et sans violence. Donc à partir de là, chacun, vous, moi, n'importe qui, dit d'accord, il y a un monde sur lequel je peux agir, sur lequel je suis souverain, et ce monde, c'est d'abord le mien. Après, on peut agir sur les autres. Quand on regarde les phénomènes de dictature, dont celui qui a marqué notre histoire contemporaine, l'hitlérisme, on voit qu'Hitler a mobilisé, avec sa seule doctrine, des millions d'âmes prêtes à rentrer en violence, c'est terrifiant. Si on le faisait dans l'autre sens, ce serait extraordinaire, seulement, cela nécessite que l'on touche à des domaines très personnels. Le changement social se fera par le changement individuel. Parce que je peux aller manifester contre ceci ou cela, rentrer chez moi et pourrir la vie de ceux qui m'entourent, et je ne m'en rends pas compte... Il faut donc savoir qui je suis, il y a tout un travail à faire, un chemin de la connaissance de soi, sans aucune référence à une doctrine ou à une idéologie..


Source :  https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/ardeche/cette-crise-sanitaire-est-lecon-magistrale-homme-n-est-pas-puissant-face-nature-pierre-rabhi-1823256.html?fbclid=IwAR0KgDjVh6gYW_qpMFzIsZ6V6EF2usb-punRJloiMMOth6dXeBfabey2YrA



samedi 6 octobre 2018

Qu'est ce que vivre ? Un texte de Pierre Rabhi

 Texte de Pierre Rabhi trouvée sur le net en recherchant cette phrase :
"La finalité de l’être n’est pas de produire mais d’arriver à l’enchantement."


Un texte de Pierre Rabhi : qu'est-ce que vivre?

 

Pierre Rabhi est un personnage exceptionnel dont les discours et les ouvrages sont pleins d'amour et de positivité.

"Pierre Rabhi défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers.

Auteur, philosophe et conférencier, il appelle à l'"insurrection des consciences" pour fédérer ce que l'humanité a de meilleur et cesser de faire de notre planète-paradis un enfer de souffrances et de destructions." (http://www.pierrerabhi.org/blog/index.php?static/biographie)

J'aime beaucoup le texte ci-dessous qui rassemble selon moi de nombreuses idées contenues dans divers ouvrages relevés dans ce blog: un texte sur la joie de vivre.

Qu'est ce que vivre ?

Par Pierre Rabhi le jeudi 10 mai 2007


Il ne faut pas s’accrocher aux alternatives en se disant qu’elles vont changer la société. La société changera quand la morale et l’éthique investiront notre réflexion. Chacun doit travailler en profondeur pour parvenir à un certain niveau de responsabilité et de conscience et surtout à cette dimension sacrée qui nous fait regarder la vie comme un don magnifique à préserver. Il s’agit d’un état d’une nature simple : J’appartiens au mystère de la vie et rien ne me sépare de rien. Je suis relié, conscient et heureux de l’être.

C’est là que se pose la question fondamentale : qu’est-ce que vivre ? Nous avons choisi la frénésie comme mode d’existence et nous inventons des machines pour nous la rendre supportable. Le temps-argent, le temps-production, le temps sportif où l’on est prêt à faire exploser son cœur et ses poumons pour un centième de seconde… tout cela est bien étrange. Tandis que nous nous battons avec le temps qui passe, celui qu’il faut gagner, nos véhicules, nos avions, nos ordinateurs nous font oublier que ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons. Nos cadences cardiaques et respiratoires devraient nous rappeler à chaque seconde que nous sommes réglés sur le rythme de l’univers.

L’intelligence collective existe-t-elle vraiment ? Je l’ignore mais je tiens pour ma part à me relier sur ce qui me parait moins déterminé par la subjectivité et la peur, à savoir l’intelligence universelle.

Cette intelligence qui ne semble pas chargée des tourments de l’humanité, cette intelligence qui régit à la fois le macrocosme et le microcosme et que je pressens dans la moindre petite graine de plante, comme dans les grands processus et manifestations de la vie. Face à l’immensité de ce mystère, j’ai tendance à croire que notre raison d’être est l’enchantement. La finalité humaine n’est pas de produire pour consommer, de consommer pour produire ou de tourner comme le rouage d’une machine infernale jusqu’à l’usure totale. C’est pourtant à cela que nous réduit cette stupide civilisation où l’argent prime sur tout mais ne peut offrir que le plaisir. Des milliards d’euros sont impuissants à nous donner la joie, ce bien immatériel que nous recherchons tous, consciemment ou non, car il représente le bien suprême, à savoir la pleine satisfaction d’exister.

Si nous arrivions à cet enchantement, nous créerions une symphonie et une vibration générales. Croyants ou non, bouddhistes, chrétiens, musulmans, juifs et autres, nous y trouverions tous notre compte et nous aurions aboli les clivages pour l’unité suprême à laquelle l’intelligence nous invite.
Prétendre que l’on génère l’enchantement serait vaniteux. En revanche, il faut se mettre dans une attitude de réceptivité, recevoir les dons et les beautés de la vie avec humilité, gratitude et jubilation.
Ne serait-ce pas là la plénitude de la vie ?


Source : http://www.maevie.fr/2015/04/un-texte-de-pierre-rabhi-qu-est-ce-que-vivre.html

vendredi 31 août 2018

2 - "En défense de mon ami Pierre Rabhi (une suite nécessaire)" par Fabrice Nicolino

Deux articles aujourd'hui concernant la défense de Pierre Rabhi par Fabrice Nicolino





En défense de mon ami Pierre Rabhi (une suite nécessaire)

 13 août 2018


Lecteurs, je vais vous infliger un fort long texte que j’ai écrit à la suite de l’article de Jean-Baptiste Malet dans Le Monde Diplomatique d’août. Fallait-il ? Je n’en sais rien, mais j’ai ressenti comme une nécessité. Parce que Pierre Rabhi est un ami ? Oui, sûrement. Mais aussi parce que l’école de la calomnie m’a toujours écœuré. Et quand je dis toujours, c’est toujours. Je l’ai déjà dit ici, mon père était un ouvrier communiste, ce qui à son époque voulait dire stalinien. Je l’ai profondément aimé, je l’aime encore, et c’est sans doute pour cette raison que le stalinisme et tous ses avatars m’ont révulsé dès que j’ai eu 12 ou 13 ans. C’est à cet âge que j’ai commencé une activité politique, trépidante pendant plus de dix ans, et ce fut dès cet instant dans une opposition concrète à l’horrible manipulation qu’ont subie tant d’êtres merveilleux, dont mon père. Le communisme réel était une infamie.

Dire qu’il en reste des traces est pour moi une évidence. Comme le bilan vrai, total, moral, intellectuel de décennies de déshonneur n’a pas été conduit, il est loisible en 2018 d’utiliser des méthodes largement magnifiées dans l’univers stalinien. Bien sûr, celui-ci n’a rien inventé, mais il a assemblé comme aucun autre mouvement l’art du mensonge et ce qu’Orwell a appelé jadis la doublepensée et la novlangue. Je crois, et je le croirais même si j’étais le seul – ce n’est pas le cas ! – que la vérité n’est pas le mensonge. Et qu’au moins, « si le mensonge règne sur le monde, qu’au moins cela ne soit pas par moi ». J’ajoute, pour que les choses soient claires, que je suis certes un écologiste, ô combien. Mais qu’une marque dans l’histoire politique des hommes est aussi la mienne. Et cette marque, c’est celle de Charles Fourier, d’Elisée Reclus, de Nestor Makhno, de Buenaventura Durruti. Ce pourrait être de la forfanterie, mais c’est surtout vrai. Entre certains, qui ont soutenu le crime, et quelqu’un comme moi, il y a des fleuves de sang qui ne disparaîtront qu’à ma mort. Si on a envie de rigoler, on peut. Mais je suis sérieux.

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On peut tout d’abord lire l’article sur Rabhi. Et même, on le doit.

Cliquer ici pour lire l’article du Diplo

... une autre voie d’accès : le-systeme-Pierre-Rabhi

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Ma réponse

Tentative de décryptage systématique d’un article de désinformation sur Pierre Rabhi

Ce qui suit est une critique consacrée à l’article signé Jean-Baptiste Malet dans Le Monde Diplomatique d’août 2018. Il décrit un supposé « système Rabhi ». Pour qu’il n’y ait pas de réclamation à ce sujet, je déclare que je connais Pierre depuis plus de vingt ans. Que je le respecte, et qu’il est mon ami. Depuis quand ne pourrait-on défendre un ami ?

Commençons par le titre du Diplo. Il suggère sans détour une organisation, une cohérence, des buts. Dans le langage codé mais évident, système est péjoratif. On dira « le système capitaliste » ou plus sûrement « le système ». Voyons de plus près.

1ère manip. Les cinq premiers paragraphes permettent de présenter Rabhi, mais d’une manière telle que son sort est déjà scellé. Un, il radote, et vend donc une marchandise de piètre qualité. « Vend » ? Par des procédés subliminaux – ou pas, d’ailleurs – bien connus, Malet instille l’idée que tout n’est question que d’argent, et de vilain argent. Tandis que Rabhi ressort sa vieille histoire de colibri dans la salle, eh bien, « dans le hall adjacent », on vend des machines « de redynamisation et restructuration de l’eau par vortex ». N’est-ce pas une preuve manifeste que Rabhi est un fieffé renard ?

Non, c’est la preuve que Malet est dans une entreprise de démolition. Il choisit un élément qui n’a rien à voir avec Rabhi, de manière à l’entortiller dans le ridicule et la rapacité. Car Rabhi est invité par des comités tartempion et des structures qui le sollicitent pour parler. En quoi serait-il responsable de ce qui se passe dans un « hall adjacent » ? Si moi, Fabrice Nicolino, je parle au salon Marjolaine – ce qui m’est arrivé maintes fois -, je suis aussi responsable de ce que des stands vendent des colifichets que je trouverais, si l’on m’interrogeait, ridicules ?

Mais Malet vient de gagner la partie en envoyant un énorme clin d’œil aux lecteurs du Diplo, qui ont déjà compris que l’on parle d’un ruffian.

2ème manip. Dès l’ouverture du sixième paragraphe, on apprend qu’Edouard Philippe a cité dans un discours Pierre Rabhi. On ne sait pas ce que le Premier ministre a dit – était-ce une louange, une critique, une allusion ? -, mais l’essentiel est évidemment de disqualifier un homme par sa proximité suggérée avec la droite. Belle méthode. Imaginons qu’un jour Marine Le Pen cite le nom de Serge Halimi – directeur du Diplo – et vante même l’un de ses éditos, ce qui est loin d’être impossible. Malet en conclurait quoi ?

3ème manip. Malet écrase le temps, ce qui est bien commode. Il feint et amène le lecteur à croire que Rabhi se répète pesamment depuis un demi-siècle. Que s’est-il passé entre 1968 et 2018 dans la vie de Rabhi ? Il a senti, avant 1968 et les beaux mouvements qui ont suivi, la gravité de la crise globale dans laquelle s’enfonçaient les sociétés du Nord. Rappelons qu’à l’époque, les « avant-gardes » soutenues avec ardeur par le Diplo magnifiaient la Chine maoïste massacreuse de son peuple, Cuba approuvant l’intervention russe en Tchécoslovaquie, la Corée du Nord du Djoutché. Pierre Rabhi, petit homme venu d’une oasis algérienne, travaillant dans une usine de la région parisienne, tombé amoureux d’une secrétaire de l’entreprise, avait choisi, avant tout le monde, une autre voie, ô combien périlleuse. Et non pas, comme le note fielleusement Malet, le « retour à la terre ». J’écris fielleusement, car cette expression prépare le lecteur à ce qui suit : le compagnonnage avec l’ignominie vichyssoise. Du « retour à la terre » à « la terre ne ment pas, elle », mots écrits par Emmanuel Berl pour Pétain, il n’y a qu’un pas. Malet sait parfaitement, nouveau clin d’œil, que l’affaire est ainsi lancée : Rabhi ne peut être au mieux, qu’un archiréactionnaire. Or tout au contraire, avec la prescience du poète qu’il est, Pierre Rabhi avait senti qu’une vie d’usine et de soumission à l’ordre industriel ne serait pas une vie. Ce n’était certes pas un révolutionnaire, mais un révolté contre l’ordre social de ce temps, oui, cent fois oui.

4ème manip, l’usage orienté du mot modernité, qui semble être chez Malet un concept positif. Ce qui est fâcheux, c’est qu’il n’est nullement explicité. Or pour moi, la modernité, c’est précisément cette formation sociale qui pose aux humains – et aux autres – des problèmes sinon insolubles du moins terrifiants. En ce cas, Pierre Rabhi a eu mille milliards de fois raison de s’écarter du chemin. Un chemin d’ailleurs d’une grande complexité, dont Malet, l’ignorant en presque totalité, ne dit à peu près rien. Dans sa langue appauvrie, Pierre Rabhi aurait agi « en réaction », expression très proche, euphoniquement, de « en réactionnaire ». Mais plus simplement, plus vraiment, Rabhi a préféré tracer sa voie, sans payer tribut à Fidel Castro et à Vladimir Oulianov.

5ème manip, Finalement, cela se confirme : chez Malet, le mot modernité est positif. Le mouvement ouvrier aurait été structuré par la « modernité politique et le rationalisme ». Cette fois, c’est clair : opposé au rationalisme, Pierre Rabhi n’est donc qu’un obscurantiste parmi tant d’autres. Je rappelle pour ceux qui savent trois mots d’histoire que le mouvement ouvrier aura été constamment traversé de tendances, d’idées, de contradictions. Dites-moi : quoi de commun entre Proudhon et Staline ? Entre l’armée paysanne de Makhno et l’armée rouge de Trotski écrasant les révoltés de Kronstadt ? Entre les communautés rouges et noires de Catalogne et les assassins du NKVD ? Le mouvement ouvrier de Malet n’existe que dans son imagination. Plutôt, il n’est que ce rameau pourri qui relie la Première Internationale à Lénine,  Lénine à Staline, puis au sinistre reste.

Le « rationalisme » de ce « mouvement ouvrier » -là a conduit aux chars sur des foules désarmées, aux camps, à la terreur de masse. Laissons-le sans gêne entre les mains du Diplo.

6ème manip, l’affaire Pierre Richard. Prenez le temps de lire ce passage chez Malet avant de considérer mon commentaire. Mais d’abord un mot sur la citation que Malet porte au débit de Pierre Rabhi. Dans une lettre de 1960 – à 22 ans –, Rabhi s’adresse à un médecin d’Ardèche, Pierre Richard, dont il vient d’apprendre qu’il œuvrait à la création du parc national des Cévennes. Et il écrit : « Nous [Pierre et son épouse] sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez ». Question à Malet et à tous autres : qui diable défendait à cette date la nature déjà martyrisée ? Qui en parlait seulement ? Rabhi se montre en la circonstance un magnifique pionnier. Les « révolutionnaires » à la mode du Diplo, une fois au pouvoir, ne faisaient que détruire un à un les équilibres naturels, ainsi qu’on a vu partout où leur glorieux parti s’est emparé du pouvoir.

Mais pour l’enquêteur Malet, c’est une tout autre histoire. Car lui, il sait. Il sait ce que Rabhi ignorait et dont au reste il se serait moqué éperdument : Pierre Richard a été en 1940 « instructeur d’un chantier de jeunesse ». Vichy, l’insupportable régime pétainiste avait en effet créé des chantiers pour encadrer la jeunesse de France. Avoir été instructeur en 1940, est-ce grave ? En tout cas, ce n’est pas glorieux. J’en suis d’accord.

Mais. Mais Malet ne prend pas soin de dire ce que Richard a fait, ni combien de temps il a passé dans la structure. Une semaine, un an, quatre ans ? On ne saura pas, car il s’agit, par glissements de sens qui sont au b.a.-ba des entourloupeurs, de signifier au lecteur dûment préparé que Richard n’était qu’un fasciste et que Rabhi lui écrivant vingt ans plus tard se révélait un homme pour le moins trouble. C’est une forme éloignée mais réelle du syllogisme. Richard est un fasciste, Rabhi écrit à Richard, ergo Rabhi copine avec l’infâme.

Seulement, la France de 1940, M. Malet, comptait les pétainistes par millions, et le parti communiste cher au cœur du Diplo – l’Allemagne hitlérienne et l’URSS stalinienne étaient liées par pacte – négociait avec l’occupant nazi la reparution légale du journal L’Humanité dans Paris sous la botte. Si vous voulez accuser Richard de quelque chose, faites-le, mais abattez vos cartes. Je crains que vous n’en ayez pas.

Enfin, cette éclairante anecdote. Le fondateur du journal Le Monde, mais aussi, en 1954, du Monde Diplomatique, Hubert Beuve-Méry, a lui servi jusqu’en 1941 dans l’école d’Uriage, qui préparait les cadres du régime de Vichy. Et le même n’a pas hésité à écrire ces mots que – peut-être – Richard n’aura jamais pensés : « Il faut à la révolution un chef, des cadres, des troupes, une foi, ou un mythe. La Révolution nationale a son chef et, grâce à lui, les grandes lignes de sa doctrine. Mais elle cherche ses cadres ». Avec la méthode à Mimile, je pourrais dire approximativement : le Diplo a été fondé par un collabo, or Malet écrit dans ce journal, ergo ça en dit long sur lui.

Et comme si cela ne suffisait pas, on apprend – encore un clin d’œil supposé éclairer le lecteur – que Richard parle d’âme, de santé des paysans – le Diplo a attendu combien de décennies pour seulement évoquer la situation ? – et qu’il combat l’urbanisation, l’Etat centralisateur, les boîtes de conserve et le départ forcé des paysans. Eh, mais c’est le début d’un programme écologiste, et je le partage, mais oui !

7ème manip : Gustave Thibon. Je n’en discute pas : ce philosophe mort en 2001 a eu des idées que je récuse en totalité. Il était monarchiste, sans doute maurassien, et il a été utilisé par Vichy et ses épigones. Il n’empêche que Malet, une nouvelle fois, picore ce qui sert son propos d’origine, en oubliant des points essentiels. Par des procédés casuistiques rebattus, Malet présente Thibon comme un soutien déclaré de Vichy, ce qui ne s’est pourtant pas manifesté pendant la guerre. A-t-il reçu, comme d’autres, la Francisque ? A-t-il écrit des mots d’épouvante dans la presse collabo ? Non, non et non. Il est l’un des fondateurs, en 1941, de la revue Economie et humanisme, avec des prêtres – oui, il était catho – et l’économiste bien connu François Perroux. On est toute de même loin de la Milice, non ?

Mais il y a bien mieux. En 1941 toujours, il rencontre Simone Weil, la grande, l’admirable Simone de la guerre d’Espagne et des grèves de juin 36. Elle est, dira-t-il, la grande rencontre de sa vie. Simone lui confie précieusement ses carnets quand elle part vers les Etats-Unis et Thibon en tirera en 1947 un livre posthume de la grande philosophe, La pesanteur et la grâce. Alors, fasciste, Thibon ?

Il le faut bien, puisqu’il faut mettre Rabhi à terre. A l’époque où Rabhi fréquente Thibon, il est un fervent catholique, comme ce dernier. A-t-il épousé des idées d’extrême-droite pour autant ? Je ne le sais pas, je ne le crois pas, mais surtout Malet, qui se contente de l’insinuation, tellement commode, ne l’établit aucunement. Et c’est grave.

8ème manip : Malet, qui n’est pas né de la dernière pluie, cite à Rabhi les travaux d’André Gorz dans les années 70. J’ai toujours eu et je conserve un vif intérêt pour la pensée de Gorz, avec des réserves qui n’ont cessé de croître. Je suis presque certain que Pierre Rabhi n’a lu aucun des livres de Gorz, et il aurait été plus sain de le lui demander, ce que Malet n’a visiblement pas fait. Pour la raison simple qu’il tenait là une occasion en or – encore un clin d’œil au lecteur de gauche, décidément ! – de montrer le gouffre qu’il faut creuser autour de Rabhi. Car Gorz est infiniment présentable et si Rabhi l’envoie promener, répétant une fois encore son hostilité à la modernité – le nucléaire, le dérèglement climatique, la destruction des sols fertiles, ce n’est pas un peu et beaucoup la modernité ? – c’est parce qu’il ne fait vraiment pas partie de la famille.

Mais quelle famille ? En janvier 1968, Gorz a près de 45 ans et participe à un congrès culturel international à La Havane (Cuba). Le mojito, les cigares et les tapes dans le dos de Castro tombent comme à Gravelotte. Gorz y va d’un discours délirant d’enthousiasme pour le régime – qui emprisonne homos, marginaux et poètes, sans compter les opposants -, la voix cassée par l’émotion. Six mois plus tard, Castro applaudit des deux mains l’entrée dans Prague des trouves soviétiques. Gorz est donc un modèle de vertu et de clairvoyance ?

9ème manip : la question de la famille homosexuelle. Malet, on commence à être habitué, sème le doute et la confusion à partir d’une courte citation, décontextualisée bien sûr. Elle vise à fortement suggérer que Rabhi serait homophobe. Et l’on sait qu’à partir de là – fort justement selon moi -, le poil se hérisse. Car l’homophobie est bien sûr un racisme, et à ce titre une horreur. Mais relisons : Rabhi « considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille “homosexuelle”, alors que par définition, cette relation est inféconde ». Attaque-t-il si peu que ce soit les homos ? Non, il interroge au plan anthropologique une vision, et j’estime qu’il en a le droit. Certes, il exprime un préjugé, une inquiétude qui me paraissent discutables, mais il exerce un droit. Et Malet en fait une accusation. Contre Rabhi.

Idem pour la décisive question des relations entre les hommes et les femmes. Rabhi exprime une vision qui montre qu’il n’a pas été percuté – moi, je l’ai été dès 1971, et j’en suis heureux – par le mouvement féministe. Il n’a pas compris, dommage, mais ces mots, sauf à verser comme Malet dans un grossier idéologisme, n’ont rien de déshonorant. Si ?

Notons, au bas de l’avant-dernière colonne de la page 22 ce venimeux : « En plus de ses fréquentations vichysso-ardéchoises… ». On voit la perversité du propos, car Rabhi, vingt ans après la guerre, ne rencontre pas un vichyssois dans la personne de Thibon – voir supra -, mais un « grand prix de littérature » décerné en 1964 par l’Académie française. Et un ami du grand Lanza del Vasto. Quel rapport avec Vichy ?

10ème manip : le Burkina Faso et Maurice Freund. Il faut bien parler d’une humiliante – mais pour qui ? – mise en scène. Aussi bien, Malet aurait pu parler d’une aventure humaine exaltante où un enfant d’une oasis algérienne se tourne vers ses frères du Sud pour leur transmettre un précieux savoir. N’oublions pas que Pierre et Michèle Rabhi ont élevé cinq enfants sur une (très) maigre terre d’Ardèche, au moment où poussaient les banlieues et mouraient les paysans. N’importe qui peut comprendre que cette réussite économique, sociale, écologique et spirituelle a un sens. Mais Malet n’en parle pas.

Au contraire, il tente de ridiculiser, en extrayant des paroles prononcées par Freund, le compost si cher au cœur de Rabhi. On n’y trouve que plumes d’oiseau, tiges de mil, excréments de chameaux. Il n’y manque plus que la poudre de Perlimpinpin. Et tout cela, car martelons, martelons, il en restera bien quelque chose, parce que Rabhi veut une « revanche » sur la modernité. Sur quelle base repose ce jugement supposément de valeur ? Sur rien du tout. Rabhi, selon Malet, ne noue pas de fructueux échanges avec les paysans burkinabés, il les « initie au calendrier lunaire de la biodynamie ». Quel épouvantable personnage !

Dans une manœuvre désormais connue – souvenons-nous de Gorz -, Malet oppose le vieux Dumont, icône indiscutable, et Rabhi. Dumont, apparemment, détestait Rabhi et le traitait de charlatan, ce qui était bien son droit. J’ai connu et aimé Dumont, mais avec le regard de Malet, on l’aurait aisément classé dans la catégorie des hideux pétainistes. Car, voyez-vous, Dumont a directement servi Vichy et sa propagande en écrivant en 1942 et 1943, quand tant de juifs étaient raflés dans les rues de nos villes, des articles dans un journal antisémite, « La Terre Française ». On trouve sous la plume de Dumont le 30 mai 1942, tandis que le sort du monde se joue devant Stalingrad, ces mots désolants : « Les agriculteurs allemands nous observent, soyons fiers de notre renommée ; sachons leur montrer une agriculture progressiste, au courant des plus récentes techniques. »

Cette mauvaise action rend-elle Dumont infréquentable ? Ma réponse est évidemment non, mais il faut encore ajouter que Dumont aura été, bien au-delà de ses soixante ans, un productiviste patenté, un défenseur acharné des pesticides et des méthodes industrielles dans l’agriculture. Derechef, cela ne le rend pas criminel – quoique -, mais lorsqu’il s’en prend à Rabhi, il vaut mieux savoir cela. Ne sent-on pas à distance, dans les mots de Dumont choisis par Malet comme la pénible morgue du sachant – lui – en direction de l’autodidacte, Rabhi ?

11ème manip, à propos de Thomas Sankara, ce qui est un comble dans un journal comme Le Diplo. Malet ne dit rien du travail concret, acharné de Rabhi au Burkina. Car c’est bien joli de parler depuis un bureau climatisé, et ça l’est moins les pieds dans la terre recuite, à courber l’échine avec des paysans pauvres dont tout le monde se fout. Dont Malet ? Dont Malet, car sinon, il aurait au moins tenté de dresser un quelconque bilan des admirables opérations – limitées, mais admirables – lancées par Rabhi et quelques amis dans certains des pays les plus pauvres du monde.

Quant à Sankara, voici. Malet ne raconte rien des relations d’amitié nouées entre Rabhi et Sankara via Freund. Le président africain assassiné – peut-être par des forces spéciales pas si éloignées de nous – a envisagé un moment de nommer Pierre Rabhi ministre ! Or, dans la mythologie chère au Diplo, Sankara était non seulement un homme de fer, mais un révolutionnaire. Et figurez-vous que je suis d’accord ! Sankara était un homme d’exception qui manque et manquera à l’Afrique. Malet, d’ellipses en mots sournois, laisse entendre que Freund et Rabhi, tels deux voleurs, se sont enfuis du Burkina. En effet, « ils quittent précipitamment » le pays. Sauf que quitter le Burkina après le putsch de Compaoré, si favorable aux intérêts occidentaux, devrait en bonne logique apparaître au crédit de Rabhi. Et ce n’est pas le cas.

12ème manip. Sur la pauvreté. Malet a tant besoin de prouver qu’il s’emmêle péniblement les pieds dans sa démonstration. Il veut à toute force montrer que Rabhi récuse la protection sociale, qui serait un « luxe répréhensible ». Il le veut, mais ne le peut. Car voici ce que lui déclare Rabhi : « Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social. Mais pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’assumer longtemps ? ». Quoi de plus évident, quoi de plus anodin ? Je défie quiconque d’y voir une mise en cause de la protection sociale. Mais Malet ne s’y trompe pas, qui estime contre l’évidence qu’un tel point de vue pourrait bien expliquer « l’indulgence envers les entreprises multinationales ».

Quant à l’opposition classique – Malet aurait pu lire Majid Rahnema, ami d’Ivan Illich, auteur de « Quand la misère chasse la pauvreté » – entre l’infernale misère et une pauvreté assumée collectivement, on voit bien qu’elle est totalement inconnue du journaliste.

C’est très fâcheux, car qui s’intéresse vraiment à la crise écologique planétaire sait forcément que pour des raisons physiques, bien avant d’être morales ou politiques, la pauvreté ou, pour reprendre l’expression de Rabhi, la « sobriété heureuse », est l’horizon indépassable de l’humanité. Si toutefois, comme moi, on veut éviter le recours à la barbarie.

13ème manip. Les Amanins. Ce domaine drômois est le résultat d’une rencontre fulgurante entre Michel Valentin, un industriel – de la plasturgie, qui plus est ! – et Pierre Rabhi. Et Valentin a en effet consacré des millions d’euros à cette œuvre collective. N’est-il pas merveilleux de voir que même un capitaliste peut modifier l’axe de sa vie, et consacrer son argent à l’avenir des hommes ? Malet fait ses comptes d’apothicaire et constate que « seulement » 80 % de la consommation du centre, qui accueille des milliers des visiteurs chaque année, est assurée par la production locale. Pour n’importe qui d’autre, ce serait le signe d’un grand succès, mais pas pour lui, qui insiste sur le passage, en douze ans, de 2300 bénévoles. Combien de temps sont-ils restés ? Un jour, une heure, dix ans ? Qu’ont-ils fait ? Le formidable mouvement mondial des Wwoofers – explicitement : « vivre et travailler dans des fermes biologiques » – ne méritait-il pas mieux que cet étrange rappel de la loi, c’est-à-dire que ses membres ne sont pas soumis aux cotisations sociales ? Le sous-entendu est limpide : on a à faire à un patronat de combat, qui profite d’une faille pour piétiner le code du travail.

Le projet des Amanins est critiquable et améliorable, mais pour l’attaquer, Malet cherche des critiques et n’en trouve qu’une qui dit, tout en exonérant Rabhi, qu’elle a vu des gens claquer la porte en se plaignant d’être « exploités ». Malet peut-il citer un lieu de passage et de vie, donc de pouvoir, d’argent et de rivalités, où de telles déceptions sont inconnues ? Pour son info, je lui dirai connaître des contributeurs réguliers du Diplo qui assassinent autour d’un verre les mœurs parfois bien curieuses du grand mensuel. Je le dis, je le jure.

N’importe. Le but est évidemment de faire accroire qu’une bande d’assoiffés – de pouvoir et d’argent, pardi – font tourner une affaire commerciale à leur profit. Je serais néanmoins curieux de connaître dans le détail les liens entre les Colibris et le réseau ETW, et je serais preneur d’informations de qualité, même si elles sont désagréables, et elles peuvent l’être. Mais le propos filandreux de Malet sur ce sujet nous en éloigne : tout ce qui l’intéresse est de pouvoir accoler le mot gourou à celui de Rabhi. Le lecteur pressé du Diplo, et tous ou presque le sont, gardera à l’esprit que Rabhi, Steiner, les gourous indiens et l’exploitation de jeunes victimes sans défense, c’est tout un. Madre de Dios.

14ème manip, qui n’en est pas (tout à fait) une. Ouf, je sauve les meubles en signalant que j’ai appris des choses dans les derniers paragraphes. Et j’ajoute sans gêne que ces faits me dérangent. Je suis en effet pour la destruction des transnationales, dont je vois, dont je sais qu’elles aggravent chaque jour qui passe la crise écologique planétaire. Telle est leur nature profonde, comme le scorpion de la fable. Je trouve donc désolants les rencontres de Pierre Rabhi avec des gens de Carrefour et de McDo. Connaissant le zèbre, je suis bien certain qu’il ne voit pas bien, poussé par une galaxie Rabhi qui le dépasse, les conséquences de ces échanges. Cela dit, je ne lui cherche pas d’excuse, et comme tout le monde, il est responsable de ses actes.

Mais ne faut-il pas aller au-delà ? Les grands patrons qui viennent le voir me font penser à ceux qui croyaient guérir des écrouelles en obtenant le passage de mains royales sur leur cou. Mettez-vous à leur place ! Si la plupart sont de parfaits imbéciles, tout occupés à leur cupidité et à leurs éternelles luttes de pouvoir, certains ont fatalement une sensibilité singulière. Pourquoi ne pas appeler cela une âme ? Bien qu’incapables de changer leur être profond, le contact direct avec Rabhi doit sûrement calmer en eux cette douleur existentielle que chaque humain réellement humain ne peut que ressentir face au désastre en cours.

Puis, de vous à moi, deux noms : Badiou et Cordier. Le premier, Alain, est bien connu et souvent apprécié des lecteurs du Diplo. Il continue à soutenir l’aventure infernale de la Chine maoïste, exemple sans pareille d’une manipulation et d’une domination meurtrière sur un peuple entier. Lui, qui incarne le pire de la politique, aurait donc droit de cité, car il entre dans le cadre.

Le second, Daniel, a écrit le fulgurant Alias Caracalla, dans lequel il montre comment un jeune crétin monarchiste, antisémite peut devenir un héros du combat antifasciste. Et ce devrait donner quelque idée à Malet, car si l’on ne donne pas sa chance au patron de Danone – l’individu, pas le groupe industriel -, au nom de quelle logique folle laisse-t-on pérorer des anciens staliniens, si nombreux autour du Diplo, voire des représentants d’un parti communiste français qui, n’ayant pas qu’on sache changé de nom, assume donc en totalité l’histoire sordide du mouvement stalinien ?

Mieux, si l’on veut : la période comprise entre 1941 et 1947 n’a-t-elle pas vu éclore en France une union nationale – staliniens, sociaux-démocrates, gaullistes éventuellement chrétiens – pour cause de grande tragédie ? N’est-ce pas cette union nationale-là qui aura permis au passage l’écriture du magnifique programme du Conseil national de la résistance (CNR) ? Faut-il rappeler à Malet le cas Marcel Dassault ? Celui qui allait devenir le Dassault des avions militaires et des tueries lointaines mais certaines, a été conduit au camp de Buchenwald à l’été de 1944, et a été sauvé de la mort par l’appareil communiste stalinien qui tenait l’administration du camp. Et singulièrement par Marcel Paul, qui deviendrait ministre du général de Gaulle en 1945. Au nom précisément de l’union nationale avec les capitalistes n’ayant pas défendu Vichy et l’envahisseur. Dites-moi donc, M. Malet, tenez-vous la crise écologique globale, qui menace de dislocation les sociétés humaines, pour moins importante que le terrible conflit de 1939-1945 ? Et ne faut-il pas chercher des alliés et des amis aussi loin qu’il sera nécessaire ?

En vérité, cela ne tient pas debout. Les capitalistes reçus par Rabhi ont-ils reçu quelque chose ? Peuvent-ils arborer un certificat de bonne conduite signé par lui ? Lui ont-ils payé une villa aux Canaries ou à Majorque, lui ont-ils ouvert un compte aux îles Caïman ? Aux dernières nouvelles, non. Ces capitalistes-là sont venus expier, par une pénitence nouvelle manière, quelques-uns de leurs méfaits. Qu’ils croient.

Ce qui est drôle, dans une certaine mesure, c’est que les bolcheviques chers au cœur du Diplo – et de Malet ? je ne sais – n’ont jamais hésité, eux, à traiter avec des capitalistes russes. L’un de leurs congrès, à Londres me semble-t-il – un lecteur voudra-t-il m’éclairer ? -, qui s’est tenu bien avant la Première Guerre mondiale, a bel et bien été financé par un industriel ! Et à ce compte-là, qu’aurait pensé de Marx et Engels un Malet du 19ème siècle ? Autant vous le dire, Engels était riche, car son père possédait une transnationale du textile, avec des intérêts en Allemagne et jusqu’à Manchester, en Angleterre.

Faut-il vous faire un dessin ? Le textile en 1850, le travail des gosses, l’air infect des ateliers, les journées de 10 ou 12 ou 14 heures. Engels a vécu de cela et, mieux, est allé travailler pour son père dans une de ses filatures anglaises, pour aider matériellement Marx. Sans surexploitation des ouvrières anglaises et allemandes, pas d’Engels. Et sans l’argent d’Engels, pas de Marx au sens où on l’entend aujourd’hui. Marx n’a jamais voulu s’abaisser à chercher un emploi et il aura vécu des dizaines d’années en étant un homme entretenu. C’est un fait, tout comme Le Capital doit beaucoup aux poumons crevés des prolétaires de papa Engels.

La France est sans doute l’un des pays les plus marqués par la si sombre histoire du stalinisme. Hors les pays staliniens ou néostaliniens, bien entendu. Pendant des dizaines d’années, le mensonge a régné dans des parties importantes de notre société. Qu’on songe aux procès de Moscou, à la famine en Ukraine, au Goulag, aux médecins juifs de Staline, à la « science prolétarienne » de Lyssenko, aux émeutes d’Allemagne de l’Est, aux révoltes polonaise, hongroise, tchécoslovaque, aux aveux extorqués à Padilla ou aux Ochoa, au petit Livre rouge, aux Khmers rouges, à l’Angola du MPLA, au Mozambique du Frelimo, à la Guinée Bissau, au Portugal de l’été 1975, au sort de Barbé et Célor, de Boris Souvarine, d’Auguste Lecoeur, de Charles Tillon, de Laurent Casanova, de Marcel Servin, de tant d’innombrables autres.

La sphère des intellectuels – dans laquelle le Diplo joue un rôle certain – n’a pas échappé à la fabrication industrielle du faux. En réalité, sans la participation massive de journalistes et publicistes, d’instituteurs et professeurs, de médecins, d’écrivains, le stalinisme à la française n’aurait pu prospérer.

Il en reste de pesantes traces, ce qui n’a rien d’étonnant. Car ce passé maudit n’a nullement été purgé. Il est possible, admis, et même encensé qu’un partisan de l’empire totalitaire chinois – Badiou – s’exprime au grand jour. Tous ceux qui ont défendu les divers totalitarismes, de l’Union soviétique à Cuba, gardent leur belle santé et n’estiment, au-delà de larmes de crocodiles, n’avoir aucun compte à rendre à la vérité et à la justice.

Je dis, j’affirme qu’il existe en France un stalinisme culturel diffus, qui continue d’impressionner son monde. Du haut d’un Olympe certes rétréci, du haut d’idées qui ont surtout fait la preuve de leur toxicité, des « révolutionnaires » autoproclamés continuent de distinguer pour leurs dupes le bien et le mal. Le Diplo est leur maître à tous, qui a promu depuis sa création en 1954 toutes les causes dites « progressistes ». Ce qui va fort loin, car sans entrer dans le détail, ce journal aura défendu à sa manière et l’Union soviétique et la Chine maoïste. Et ne parlons pas de tous les autres, jusqu’au Nicaragua sandiniste du despote Ortega.

Au total, les régimes défendus au fil des décennies par Le Diplo ont fait des millions de victimes, mais cela ne compte pas. Le « progressisme », cette invention si commode, qui pense que le destin des hommes est linéaire, des ténèbres à la lumière, domine encore et toujours leur misère intellectuelle. Or la vie des humains est d’une complexité qui repousse toujours plus loin la compréhension qu’on en a. Et les idées nouvelles passent au travers des interstices où l’air pur lui-même ne parvient que rarement.

Il reste et il demeurera pour moi que Jean-Baptiste Malet et Le Monde Diplomatique ont commis ensemble une mauvaise action contre un homme qui ne méritait pas cela. Pierre Rabhi a ses limites, ses contradictions et ses défauts, ce qui n’étonnera personne. Mais tel qu’il est, il appartient à la très vaillante race des prophètes. Qui montrent par l’exemple de leur vie qu’il est possible de bâtir autre chose. Et selon moi, ce quelque chose que nous apporte à tous Rabhi, et même à Malet à son corps défendant, c’est l’espoir. L’espoir d’un monde où la solidarité, la coopération, l’amour de la nature et des bêtes, la pauvreté digne auront triomphé de la domination de quelques-uns sur tous.



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