Ce blog rassemble, à la manière d'un journal participatif, les messages postés à l'adresse lemurparle@gmail.com par les personnes qui fréquentent, de près ou de loin, les cafés repaires de Villefranche de Conflent et de Perpignan.
Mais pas que.
Et oui, vous aussi vous pouvez y participer, nous faire partager vos infos, vos réactions, vos coups de coeur et vos coups de gueule, tout ce qui nous aidera à nous serrer les coudes, ensemble, face à tout ce que l'on nous sert de pré-mâché, de préconisé, de prêt-à-penser. Vous avez l'adresse mail, @ bientôt de vous lire...

BLOG EN COURS D'ACTUALISATION...
...MERCI DE VOTRE COMPREHENSION...
Affichage des articles dont le libellé est à lire à voir. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est à lire à voir. Afficher tous les articles

lundi 29 juin 2026

« Face à la sécheresse, le technosolutionnisme est une fuite en avant » : Nicolas Celnik a enquêté sur l’accaparement de l’eau

« Face à la sécheresse, 

le technosolutionnisme 

est une fuite en avant » : 

Nicolas Celnik a enquêté 

sur l’accaparement de l’eau

 


Nicolas Celnik a coécrit, avec Fabien Benoit, le livre-enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent). Dans cet ouvrage riche et documenté, ils montrent comment la question de l’eau est devenue un enjeu politique majeur. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois années de sécheresse et alors que les grands projets continuent de se multiplier, cette question résonne particulièrement. Nicolas Celnik sera présent au Climat Libé Tour, le samedi 20 juin, à Perpignan. 

 

Entretien

 

Dans votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau », notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales, trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette politisation de l’eau ?

Ce qui est important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation ? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on a du mal à saisir les enjeux qui en découlent. 

La politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée, pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ? Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?

Comment expliquer cette complexité ? Pourquoi même des responsables politiques ont-ils autant de mal à comprendre le fonctionnement de la politique de l’eau ? 

Déjà parce que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des instances du plus local au plus national, en respectant les bassins hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif. Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe. D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en compte. Au final, on s’y perd un peu. 

Enfin, ce que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas pour rien que Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de représentants des intérêts économiques.

Car l’eau est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles de l’eau. 

Vous parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme un laboratoire de cette faillite ?

Il y a assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière, donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à 2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que quelque chose est en train de basculer.

Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)

Le projet de golf de Villeneuve-de-la-Raho a été lancé malgré ce contexte. Comment analysez-vous ce type de projet et les discours associés qui continuent à porter l’idée que la sécheresse serait conjoncturelle et non structurelle ?

On peut le dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans une optique politique et font parfois fi des observations scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état de la ressource.

À plusieurs endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques, il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est justement d’essayer de comparer le discours public et le discours institutionnel. 

On peut prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos exportations. Ce n’est pas la même chose. On peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.

Le nœud du sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.

Dans les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole (PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une bascule ?

Très probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti. Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux, etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs dogmes sur ce terrain-là.

Localement, il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement… Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours, alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ? Peut-on parler de fuite en avant ? 

C’est complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire : « Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils ne contrôlent pas par ailleurs. 

Quand vous avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété, réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution. Et en plus, c’est une solution futuriste. 

Le technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout, c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part les milieux naturels et les écologistes…

Dans le livre, vous montrez aussi comment la transition écologique est souvent associée, dans les communications publiques, au numérique et à l’intelligence artificielle, comme aux data centers. Or ces technologies sont loin d’être neutres pour l’eau…

Oui, exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque, parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ? Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.

Après tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?

Je pense qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.

Vous évoquez aussi l’affaiblissement des contre-pouvoirs, notamment de l’autorité environnementale. Localement, on a vu le préfet des Pyrénées-Orientales dire, à propos de l’extension du pôle nautique de Canet-en-Roussillon, que le doute devait bénéficier aux porteurs de projets. Comment expliquer que ce type de discours persiste aujourd’hui ?

Il y a une convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de réduire les concertations. 

L’eau ne serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos. C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets. 

Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur, par exemple sur les PFAS. On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance industrielle française et européenne. 

Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ? 

Il doit inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.

Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ? 

Le Climat Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux débats, justement dans une région où le Rassemblement national a beaucoup progressé.

Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan 

Les 19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS Racisme, et dont
Made in Perpignan est partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux des territoires en première ligne du changement climatique : des migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau. Le programme complet est ici

Tout au long de l’année, vous pouvez nous soutenir et financer plus de temps d’enquête pour nos journalistes ➡️ Je participe à votre campagne de dons ✊🏻

 

Source : https://madeinperpignan.com/secheresse-technosolutionnisme-fuite-en-avant-nicolas-celnik-enquete-accaparement-eau/ 

lundi 22 juin 2026

MALVÉSI : rencontre avec l’auteur Sébastien Navarro le samedi 27/06 à 11h00 à Fillols


 

Le Foyer laïque de Fillols 
vous invite à la présentation 
du livre-enquête
 

MALVÉSI 

de Sébastien Navarro

le SAMEDI 27 JUIN

11h00 - salle des fêtes

L’auteur Sébastien Navarro, que nous avons déjà reçu pour ses deux précédents livres (Panchot, Péage Sud), présentera son dernier ouvrage tout frais paru, Malvési, dont voici en quelque sorte l’accroche :

 

Depuis qu’une usine raffine l’uranium pour les centrales nucléaires françaises sur les hauteurs de Narbonne, au milieu des coteaux des Corbières, tout a comme un goût de zone industrielle.

 Pour les habitants, le vin, la côte touristique et la mer bleue ne peuvent pas faire oublier Malvesi, surtout quand les eaux radioactives se déversent dans le canal. 

Notre enquêteur, tel un personnage de Kafka qui tente de percer les secrets du château, questionne les villageois pour comprendre ce qu’il se trame là-haut. 

S’il n’a apparemment pas le profil pour s’attaquer au Moloch, ce gars un peu perdu – ni scientifique ni militant chevronné – nous dévoile pourtant le monde du nucléaire.

(Les éditions du bout de la ville / avril 2026)

samedi 6 juin 2026

Françoise d’Eaubonne (1920-2005), l’imagination comme seul pouvoir

 

Françoise d’Eaubonne (1920-2005), 

l’imagination 

comme seul pouvoir

  

Samedi 20 novembre 2021

 

Portrait de Françoise d'Eaubonne (1920-2005), 
le 14 mai 1964 - CC BY-SA 4.0 - 
Wikimedia Commons - Fond privé - 
Auteur inconnu

Pionnière en France de l’écoféminisme dont elle invente le nom, Françoise d’Eaubonne a embrassé, et devancé, les mouvements politiques du XXe siècle. En 1974, face à un capitalisme “au stade du suicide”, elle théorise: "C’est le féminisme ou la mort".

Je lègue à tous ceux qui m’ont aimée et me liront ou m’ont lue avec compréhension la haine irréductible d’une société plus immonde que toutes celles qui l’ont précédée, l’amour des hommes et des femmes qu’elle broie et dégrade de toutes les façons et à tous les niveaux, l’amour de l’environnement à ressusciter s’il est encore possible, et le soin de continuer la lutte contre le pouvoir patriarcal et impérialiste que mes dernières forces seront employées à maudire et mes derniers écrits à combattre.

"Testament politique" (1991), cité par Élise Thiébaut dans L’Amazone verte (Leduc, 2021) Françoise d'Eaubonne

L’imagination comme seul pouvoir. En détournant le slogan iconique de mai 68 “l’imagination au pouvoir”, Françoise d’Eaubonne raconte à la fois les errements d’un mouvement auquel elle prit part mais dont elle dénonce immédiatement ou presque les impasses, l’absence de considération des pensées révolutionnaires qu’elle appelle du Désirant et du Refus, féministes et homosexuelles et la non remise en cause de la vicissitude fondamentale de notre structure sociale : Le pouvoir. Pour elle, tout mouvement révolutionnaire doit viser non pas le pouvoir mais la destruction de celui-ci. 

Le pouvoir pourrit l'imagination, or l’imagination est un pouvoir. Pour Françoise d’Eaubonne, l’imagination comme seul pouvoir, c’est revendiquer la nécessité d’engager nos imaginaires dans la lutte contre le système mâle

Il faut réinvestir et réinventer les mythes, s’emparer du pouvoir de la poésie, des mots, pour appréhender, et tordre, le réel. Renverser l’ordre établi passe par un renversement des imaginaires. 

Un pouvoir de l’imagination dont son œuvre visionnaire et l’inventivité de de sa praxis militante faite de happenings et d’action directe sont les reflets. 

C’est l’après 68, qui sera le sommet de sa vie. Hétérosexuelle en lutte contre l’institutionnalisation de l’hétérosexualité, elle qui fut en couple avec des hommes très violents, elle participera au mouvement de libération des femmes et cofondera le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, où elle rencontrera ses grands amours, des hommes bisexuels. 

C’est aussi au FHAR qu’elle a l’un de ses déclics écologiques, qui lui fera écrire en 1974 dans Le Féminisme ou la mort

"Le moment nous semble venu d’exposer que le féminisme n’est pas seulement - ce qui lui a déjà donné sa dignité fondamentale - la protestation de la catégorie humaine la plus anciennement écrasée et exploitée, puisque la femme était esclave avant que l’esclave fût. Mais que le féminisme, c’est l’humanité toute entière en crise, et c’est la mue de l’espèce ; c’est véritablement le monde qui va changer de base. Et beaucoup plus encore : il ne reste pas le choix ; si le monde refuse cette mutation qui dépassera toute révolution comme la révolution a dépassé l’esprit de réforme, il est condamné à mort. Et à une mort à la plus brève échéance."
                                      Françoise d'Eaubonne 

Tout au long des années 70, elle s’attache à articuler écologie et féminisme en théorie, en littérature et en pratique(s), elle fomentera ainsi un attentat matériel contre l'usine en construction de Fessenheim. Face à un capitalisme - dernier stade du patriarcat - responsable selon elle de la négation et de la mort du vivant (illimitisme, surpollution, impérialisme, génocides, surpopulation, destruction de la biodiversité…), elle en appelle à une mue - féministe - de l'humanité sinon quoi c'est l'espèce toute entière qui succombera. 

En 1978, elle avertissait : Il vaut mieux avoir rendez-vous avec les femmes qu'avec l’Apocalypse. 

 

A voir sur Youtube ici : https://www.youtube.com/watch?v=7nSA84zfURM

 

Intervenants

Un documentaire de Clémence Allezard, réalisé par Annabelle Brouard. Prise de son Christophe Papon et Jean Guilin Mège. Mixage, Olivier Dupré. Archives Ina, Anne Delaveau. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. Page web, Sylvia Favre.

Un très grand merci à

  • Élise Thiébaut pour l’élan et la confiance
  • Benjamin Toix, d’avoir bien voulu me confier pour un temps indéterminé son exemplaire de Les Bergères de l’Apocalypse dont je sais l’inestimable valeur
  • Julie Gorecki, pour la riche conversation et le temps accordé
  • Renda des Bombes Atomiques, pour le bel échange et l’interprétation à brûle pourpoint du chant
  • Centre Audiovisuel Simone de BeauvoirOuverture dans un nouvel onglet (28 place St Georges, Paris 9ème) pour nous avoir permis de visionner des archives du FHAROuverture dans un nouvel onglet (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire)
  • L’IMECOuverture dans un nouvel onglet (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine), et tout particulièrement à Daniela Scancella, pour son accueil

Lecture de textes (extraits) par Anne Stephens : Féminisme ou la mort, Contre-violence et Bergères de l’Apocalypse de Françoise d'Eaubonne

 

Couverture du roman de Françoise d'Eaubonne "Les bergères de l'apocalypse" - 
Éditions Jean-Claude Simoën (1977)


 

Bibliographie

 

Couverture de l'ouvrage "L'Amazone verte. 
Le destin incroyable de la première écoféministe" d'Élise Thiébaut - Éditions Charleston (2021)

Autour de Françoise d’Eaubonne et de l’écoféminisme 

Autour de la contre-violence 

Autour de la lutte féministe et antinucléaire à Bure 

Films et documentaires vidéos 

Archives Ina :     

  • Radioscopie, Jacques Chancel (France Inter, 1977) 
  • Journal, Inter actualités, (France Inter, 1975)

Musique

  • À la fin du documentaire : Poem for a Nuclear Romance (album Changing places) de Anne Clark
  • Au fil de l'émission, des musiques des groupes Madensuyu, Pan Sonic et de Chamberlain, Sarah Neufeld.

 

voir sur Youtube ici : https://www.youtube.com/watch?v=APr32fNoBNA

J’espère qu’on dira : Qu’est-ce qu’elle a pu nous faire rire! Et aussi que j’ai pu aider quelqu'un à se sentir plus libre. Françoise d'Eaubonne

Pour aller plus loin

Source : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/francoise-d-eaubonne-1920-2005-l-imagination-comme-seul-pouvoir-2337450

jeudi 4 juin 2026

La sexualité animale est bien plus diverse que nous ne voulons le savoir

La sexualité animale 

est bien plus diverse 

que nous ne voulons le savoir

 

31 mai 2026

 

Nous sommes loin des images bateaux réduisant la sexualité animale non humaine à une opération rapide pour assurer la reproduction.

Lions mâles qui s’accouplent, boîtes de nuit pour oiseaux... Le désir chez les animaux est infiniment riche et varié, comme le montre notre sélection culturelle.

La sexualité animale ? Vous avez sûrement appris à l’imaginer rapide, plutôt dominatrice, et relevant d’une activité pulsionnelle réflexe. Détrompez-vous. Les trois œuvres présentées ici en attestent : la sexualité des 11 millions d’espèces animales évoluant sur terre, dans l’eau ou dans l’air serait d’un foisonnement et, souvent, d’une tendresse incroyables.

Une fois la reproduction assurée, la plupart des espèces auraient leurs pratiques avec un, une, deux ou plusieurs autres, de sexe identique ou opposé (homosexualité ou bisexualité), avec des sextoys (certains singes et furets utiliseraient des galets parfaitement lisses)...

Conçu comme un voyage guidé par quelques scientifiques, dont un biologiste marin et un historien des sciences, ainsi que quelques personnalités du monde de la culture, telle la directrice du musée du Vagin, à Londres, le documentaire anglais Animaux : le sexe en toute liberté expose cette diversité sans fausse pudeur, ni esprit de gaudriole. Vous y verrez des images qui sonnent juste, comme celles de ces deux manchots gays de l’océan austral, qui vivent ensemble tranquillement dans une colonie après avoir élevé un petit, ou celles de ces bienheureux macaques plongés dans des sources d’eau chaude japonaises — des femelles lesbiennes ?

Nous sommes loin des images bateaux réduisant la sexualité animale non humaine à une opération rapide pour assurer la reproduction. Regardez ces deux hippocampes enlacés par la queue et dansant au gré du courant, ou ces lions se faire de tendres câlins après s’être montés mutuellement, si peu soucieux d’incarner l’image du mâle fier et dominateur chère aux masculinistes. Ont-ils quoi que ce soit de fruste ? Ne sont-elles pas plutôt poignantes ces jungles bruissantes de cris d’appels d’animaux dont le temps est compté ? « Pour la plupart des animaux, le temps pour le plaisir charnel et la reproduction est très réduit », souligne un des participants au film.

La sexualité animale est donc bien queer [1], comme le souligne le sous-titre. « Ça dérange certains d’entendre que le mouflon canadien est gay ou que des manchots mâles élèvent des petits ensemble, regrette Amy Parish, primatologue. C’est dur pour les scientifiques, dont les travaux sont moqués, ostracisés, invisibilisés… »

« Ça dérange certains d’entendre que le mouflon canadien est gay »

Ce documentaire dénonce les a priori puritains de la science, notamment darwinienne, et invite à la tolérance des non-humains. Après tout, les bonobos, ces grands singes connus pour fricoter à qui mieux-mieux, ne sont-ils pas parmi les animaux les moins belliqueux qui soient ? « Je ne sais pas si on peut en tirer des leçons, conclut l’écrivain étasunien Bradley Trevor Greive. Mais on ferait peut-être bien de prendre notre pied plus souvent. »

 

Animaux : Le sexe en toute liberté — Un règne animal queer, documentaire d’Herbert Ostwald, 2023, 53 min, 13 mars 2025, disponible jusqu’au 30/06/2028..
 
Cliquer sur ce lien pour voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=HScxNoIQTVs

 

Elle est sexologue, il est naturaliste, et ils ont écrit ensemble Bêtes de sexe — La diversité amoureuse des humains et autres animaux. En neuf chapitres, ponctués de dessins suggestifs et de citations qui le sont tout autant (dommage que les femmes soient peu représentées), ils font des allers-retours entre mondes humain et non humain pour comparer les parts physiologique et culturelle de la sexualité.

Variété et extravagance des organes reproducteurs et sensoriels, des pratiques sexuelles, place du cerveau dans la jouissance, manières de draguer (des effluves aphrodisiaques aux performances dans les leks — sortes de boîtes de nuit pour oiseaux), préjugés misogynes, etc. Plus on en apprend, et plus la sexualité se révèle au croisement d’autres dimensions, pouvoir, évolution du vivant, religions. Avec la bipédie, c’est la morale qui caractérise le plus les humains, expliquait Marc Giraud sur Radio France en 2023, lors de la présentation du livre. D’où la difficulté à considérer objectivement les autres espèces.

Il y parlait aussi notamment de la manière dont les mésanges, comme d’autres femelles, font croître la beauté du monde en incitant les mâles à se surpasser. « Des études génétiques ont montré que, dans un même nid, les poussins étaient rarement du même père. Quand elle couve, la femelle écoute le chant des mâles, et s’il y en a un qui lui plaît bien, un p’tit coup derrière les buissons, et voilà la variété génétique assurée — et la santé de certains de ses petits si l’un des mâles était défaillant. »

 

Bêtes de sexe — La diversité amoureuse des humains et des autres animaux, illustrations de Marc Giraud, Delachaux et Niestlé, octobre 2023, 190 pages, 22,90 euros.

Avec Le Désir animal, de l’éthologue Michel Kreutzer, nous franchissons encore un pas dans la compréhension de la sexualité animale non humaine. Cet universitaire de Paris-Nanterre, passionné de psychologie comparée entre humains et animaux, élargit en effet la réflexion en l’incluant dans une réflexion globale sur le désir animal. La lecture est plaisante, malgré un grand nombre de références, mais « il en faut pour s’aventurer sur ces terres encore peu arpentées », souligne l’éthologue et directrice de la collection où est publié cet essai, Jessica Serra, en postface.

En six chapitres thématiques, Michel Kreutzer explore donc la façon dont les animaux investissent le plaisir de vivre aussi à travers le jeu, le rire, le goût, la tendresse, la sensibilité à la beauté, la curiosité à l’égard de leur environnement… Il nous parle de ces oiseaux qui raffinent leur chant en permanence, de ces courses effrénées dans lesquelles se lancent chiens et chats, de ces kilomètres que font les grands singes pour trouver les saveurs qu’ils préfèrent, ou de ceux et celles qui se laissent dépérir à la mort d’une compagne, d’un compagnon.

Et tout en déployant ces exemples, il expose, citations à l’appui, la manière dont la philosophie et la science ont nié, dès l’Antiquité — et nient encore, sous l’influence de la pensée utilitariste —, cette vitalité désirante, réduisant les « bêtes » à des machines ne répondant qu’à des pulsions primaires, dictées par l’instinct.

Au final, on pense bien sûr à ces vies confinées, en cage ou en aquarium, de tant d’animaux… Est-ce pour éviter trop d’empathie, justement, que les pouvoirs et savoirs occidentaux ont tracé entre les non-humains et nous une frontière infranchissable ? Ou pour mieux contrôler notre vitalité humaine, en disqualifiant celle des non-humains ? Alors que l’amenuisement de la biodiversité devient une menace, explorer les arrière-cours culturelles de notre civilisation, comme nous y invite cet aventurier contemporain, est des plus stimulants. Sans réaliser d’où nous venons, pourrons-nous « apprendre à habiter le monde avec [les non-humains], non en maîtres, mais en compagnons de traversée », comme le dit si bien Jessica Serra ?

 

Le Désir animal, de Michel Kreutzer, Belin, coll. « Mondes animaux », dirigée par Jessica Serra, mars 2026, 212 pages, 20 euros.

 

Notes

[1Comme le définit l’association Outrans, «  c’est un terme parapluie qui englobe toutes les identités de genre ou orientations sexuelles et romantiques qui diffèrent de la norme cisgenre et hétéro. Il s’agissait à l’origine d’une insulte, que la communauté LGBTQIA+ s’est réappropriée  ».

 __________________________

  __________________________


Source : https://reporterre.net/La-sexualite-animale-est-bien-plus-diverse-que-nous-ne-voulons-le-savoir?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne