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lundi 22 septembre 2025

Se désintoxiquer du racisme, raconter des imaginaires pour s’en libérer


L'édito
 
Marie Turcan : « L’ingérence

 étrangère a paradoxalement

permis de mettre en lumière

l’islamophobie en France »
 



 
Par Sabrina Kassa, journaliste, responsable éditoriale aux questions raciales

La vérité fait parfois de curieux détours pour apparaître aux yeux de tous. La semaine dernière, l’histoire des têtes de cochon déposées devant neuf mosquées à Paris et en région parisienne, à la suite d’une ingérence étrangère, a défrayé la chronique. Une première dans une affaire de vandalisme de lieux de prière musulmans qui a donné lieu à une inversion de la célèbre phrase de Guy Debord, l’auteur de La Société du spectacle. « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » écrivait, en 1967, l’auteur situationniste. En 2025, dans une France qui sombre dans une islamophobie décomplexée, c’est le faux qui s’est révélé être un moment du vrai.

Dans « La haine, six mois d’islamophobie en France », le panoramique publié le 4 juillet, Mediapart racontait la montée effrayante d’un racisme violent à l’égard des musulman·es. Nous avions compté « un fait islamophobe tous les deux, trois jours », tout en sachant que ces chiffres sont sous-estimés tant les musulman·es, ou considéré·es comme tel·les, évitent trop souvent de porter plainte.


Et pourtant, même après l’assassinat d’Aboubakar Cissé, le 25 avril, dans une mosquée de La Grand-Combe, Bruno Retailleau, le ministre (désormais démissionnaire) de l’intérieur, chargé des cultes, préférait alimenter la polémique sémantique sur le mot islamophobie (« un mot forgé par les Frères musulmans » !) plutôt que sonner le tocsin de la mobilisation nationale pour faire reculer ces violences.

Concernant juste les lieux de cultes, outre le meurtre dans le Gard, voici ce que nous avions recensé entre janvier et juillet : tags racistes sur une mosquée en Haute-Savoie, grenade devant celle de Saint-Omer (Pas-de-Calais), têtes de cochon devant celle de Cherbourg-en-Cotentin, incendie de la salle de prière de Fargeau, vandalismes à Rennes, à Moulins, à Saint-Exupéry, à Roussillon, menaces de mort à Sucy-en-Brie…


Entre 2019 et 2023, nous avions déjà recensées 77 atteintes aux mosquées ! Des attaques que l’État ne voulait « pas voir », passées pour la plupart sous les radars des grands médias nationaux.

Mais la semaine dernière, l’affaire des têtes de cochon a fait bouger les lignes. Bruno Retailleau a jugé ces faits « absolument inadmissibles », et a même parlé de « profanation ». Les élus de gauche, notamment de LFI, ont tous dénoncé ces actes. Ce qui leur a valu d’être traités d’« idiots utiles » de l’ingérence étrangère, dans le magazine Marianne.

Pour réfléchir au sens de ce revirement politico-médiatique, et aux conséquences que cette ingérence étrangère pourrait avoir sur les dénonciations de l’islamophobie, j’ai demandé à ma collègue Marie Turcan, chargée des discriminations à Mediapart, de décrypter pour nous cette séquence.


Comment as-tu appris que des têtes de cochon avait été déposées devant des mosquées ?


Cela arrive assez rarement, ce genre de chose : j’ai été prévenue par une amie qui habite l'immeuble juste en face de la mosquée de Montreuil où a été déposée une tête de cochon. À 8 heures du matin, donc, elle m’a écrit pour me prévenir que des flics étaient devant. Sans hésiter, j’ai décidé de m’y rendre, en plus je la connais bien, cette mosquée, elle se trouve à une rue de chez moi.


Ton amie avait vu les têtes de cochon ?


Oui, je la cite d’ailleurs dans l’article. Elle l’a vue, sa copine aussi l’a vue. Mais quand je suis arrivée trente minutes plus tard, il n’y avait plus rien. Tout avait disparu !

Peu de temps après, il y a eu l’alerte du Parisien nous apprenant qu’une autre mosquée dans le XXe arrondissement de Paris avait été ciblée. Puis tout est allé très vite. Le préfet de Paris a communiqué, Retailleau a été interrogé dans la foulée. Le temps de rentrer à la rédaction, moins de deux heures plus tard, je savais qu'il y avait eu neuf têtes de cochon.

J’avais des témoignages de voisines, les paroles d’un employé de la mosquée, alors, même si la piste de l’ingérence est apparue très tôt, j’étais convaincue de l’importance de faire entendre les gens qui subissent ça, et qui sont choqués par cette nouvelle agression. Dans notre panorama sur l’islamophobie en France, on avait constaté que les têtes de porc et les insultes employant le mot « cochon » revenaient très souvent dans les agressions que subissent les personnes musulmanes, ou perçues comme telles en France. Du coup, ça résonnait très fort !


Veux-tu réagir sur le fait que certains traitent les élus de La France insoumise d’« idiots utiles » de l’ingérence étrangère ?


Je ne vois pas en quoi les politiques qui ont condamné ces actes islamophobes auraient tort, comme les politiques qui ont condamné les croix de David taguées à Paris. L’acte, en lui-même, reste raciste et violent. C’est un appel à la haine !

Pour moi, ce qui est vraiment intéressant dans cette histoire, c’est le fait que Bruno Retailleau, en tant que ministre démissionnaire de l’intérieur et des cultes, a tout de suite condamné ce vandalisme et parlé de profanation, alors que c’est quelqu’un qui, depuis qu’il est en poste, a failli à toutes ses missions de protection des minorités. Il a mis deux jours à se rendre dans le Gard, là où Aboubakar Cissé a été tué dans une mosquée. Et ça, c’est quand même une évolution notable.

Même si ça reste le ministre de l’intérieur associé à la chasse aux musulmans, et même si c’est toujours facile de dire, « oui, je condamne, nous condamnons… », ça permet quand même de reconnaître l’existence du problème.


Cette affaire peut-elle avoir un impact sur le traitement médiatique de l’islamophobie ?


Une chose positive à noter : beaucoup d’articles ont interrogé les fidèles, et ont posé des questions sur l’islamophobie et sur cette insécurité. Mais cette situation est tout de même paradoxale : la seule fois où le vandalisme de mosquée fait les grands titres au niveau national, il s’avère que c’est une ingérence !

D’un côté, on peut se dire, un peu cyniquement, que l’ingérence étrangère a permis de mettre un peu plus en lumière l’islamophobie en France. De l’autre, et c’est plus inquiétant, la prochaine fois qu’une mosquée est vandalisée, des forces de droite et d’extrême droite vont peut-être utiliser ça en disant : « Mais attendez, peut-être que c’est de l’ingérence »
 
Se désintoxiquer du racisme,
raconter des imaginaires pour s’en libérer

jeudi 18 septembre 2025
 

Deux fois par mois, retrouvez ici une sélection d’articles de Mediapart et des contenus inédits pour se désintoxiquer du racisme. Ce numéro vous a été transféré par un·e ami·e ? Vous pouvez vous inscrire directement ici.

mardi 10 décembre 2024

Vendredi 13 décembre - Fillols - 19h - Ciné-Tchatche - NOT MY JOB (Chuzhaya rabota)

 

Le Foyer Laïque de Fillols présente


Ciné-Tchatche - 

Vendredi 13 décembre

Salle des fêtes - 19h

NOT MY JOB (Chuzhaya rabota)

Denis Shabayev

Russie/ 2015 / 69 min
 
en présence de Marina Razbezhkina, productrice du film

entrée à prix libre

Résumé :

Au cours des cinquante dernières années, le Tadjikistan a-t-il vu naître quelqu'un de célèbre ?

Farrukh vit dans une caravane à la périphérie de Moscou avec sa famille - son père, sa mère, ses frères - et doit accepter n'importe quel travail qui peut lui rapporter de l'argent. 

Mais ce n'est pas la raison pour laquelle il a quitté le Tadjikistan, sa femme et ses jeunes enfants. 

Farrukh veut devenir acteur, un acteur célèbre... 

Farrukh se retrouve pris dans un tourbillon de circonstances contradictoires - les rêves de gloire sur grand écran, la vie d'un migrant illégal et les traditions de la famille musulmane qui exigent de lui le respect des lois du Coran. 

Un jour, Farrukh devra faire un choix... 

 La projection sera suivie d'un débat avec Marina Razbezhkina, productrice du film.

jeudi 14 mars 2024

Sur CNews, Philippe de Villiers part en croisade contre l’islam et l’IVG

Sur CNews, 

Philippe de Villiers 

part en croisade 

contre l’islam et l’IVG

 


CHRONIQUE “EN LÉGER DIFFÉRÉ” –

Il n’y a pas que Michel Onfray pour condamner l’avortement sur CNews. Chaque semaine, Philippe de Villiers a libre antenne sur la chaîne pour dénoncer le grand remplacement, auquel l’IVG contribuerait cruellement…


« Face à Philippe de Villiers », sur CNews (mars 2024). Capture d’écran CNews      







Source : https://www.telerama.fr/television/sur-cnews-philippe-de-villiers-part-en-croisade-contre-l-islam-et-l-ivg-7019586.php

mercredi 4 novembre 2020

Islamo-gauchisme et capitalo-fascisme

Islamo-gauchisme 

et capitalo-fascisme


26 octobre 2020 / Hervé Kempf (Reporterre)

 

 

Derrière l’accusation d’« islamo-gauchisme », les classes dirigeantes veulent cacher leur propre responsabilité dans le terrorisme islamique, lourde du fait de leurs liens avec les pétro-monarchies et leur radicalisation néo-libérale. Ce qui émerge, en fait, c’est un « capitalo-fascisme », qui abandonne les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité pour maintenir un ordre inégal, destructeur de la biosphère, et écrasant les libertés publiques.

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 Les chiens sont lâchés. Meute hurlante, babines retroussées, bave en gueule, crocs brandis, ils ont couru, sitôt l’abominable meurtre de Samuel Paty perpétré, sus au prétendu responsable de l’attentat, l’« islamo-gauchisme ». Pendant que les trolls droitistes se déchaînaient sur les réseaux sociaux, le ministre Blanquer accusait nommément le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, tout comme un ex-Premier ministre PS, Manuel Valls, tandis que d’anonymes imbéciles taguaient « collabo » sur le siège du Parti communiste et que d’autres mettaient en cause des élus d’EELV.

Il ne devrait y avoir au sein du mouvement émancipateur et écologiste aucune crainte devant un tel déferlement de haine, sinon de l’effroi devant tant de capacité à mentir. Car ce que veulent cacher ces lanceurs de fatwa, c’est leur propre responsabilité, eux dont le camp est au pouvoir depuis 2002 : leur incapacité en tant que responsables de la police à cibler les islamistes, malgré la régression constante des libertés publiques qu’ils ont promu au nom de « la lutte contre le terrorisme », leur amitié constante et financièrement intéressée avec les régimes d’Arabie saoudite et du Qatar, régimes qui ont soutenu politiquement et économiquement l’islamisme radical, leur vindicte constante et anxiogène contre les musulmans, qui ne peut que pousser les esprits les plus faibles de cette religion à tomber dans la haine en retour, leurs complicités douteuses – des proches de Marine Le Pen manifestant en 2009 avec Abdelhakim Sefrioui, mis en examen dans l’enquête sur l’attentat de Conflans, ou le directeur du Point – dont un fonds de commerce est la dénonciation de l’islam -, Franz-Olivier Giesbert, présentant en 2014 Tariq Ramadan comme « un grand philosophe international ».

Mais il faut, pour comprendre ce qui se passe et surmonter ces tombereaux de fiel, prendre du champ. Comme je l’ai expliqué dans Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, 2017), l’islamisme radical est intimement entremêlé avec l’évolution du capitalisme des quarante dernières années : pour faire pièce à l’invasion soviétique dans les années 1980, les États-Unis ont, par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite, armé les factions musulmanes les plus radicales, les aidant à prendre de l’envergure. De surcroît, nonobstant le tournant rigoriste pris par l’Arabie saoudite après l’occupation de La Mecque par des extrémistes musulmans en 1980, les pays occidentaux ont maintenu les meilleurs liens avec ce pays et les autres pétro-monarchies, en raison de leurs fournitures de pétrole, alors qu’ils savaient que ces pays soutenaient le développement d’un islamisme radical. L’invasion criminelle de l’Irak en 2003 par les États-Unis et leurs alliés a encore contribué à jeter de l’huile sur le feu du terrorisme international. Autrement dit, le refus de s’affranchir de la dépendance pétrolière et de mener une vraie politique climatique a conduit les dirigeants occidentaux à fermer les yeux sur ce qui allait devenir, à partir du 11 septembre 2001, un cauchemar.

Il faut cibler les causes du phénomène, à savoir ces alliances coupables et notre dépendance au pétrole qui en est le ressort

Tout ceci n’implique pas qu’il faille minorer la menace que fait peser l’islamisme radical sur la société – et d’autant moins quand les apprentis sorciers qui l’ont aidé à se développer attisent en retour les ferments de la division et de la haine. Mais cela signifie qu’il faut cibler les causes et les responsables du phénomène, à savoir ces alliances coupables et notre dépendance au pétrole qui en est le ressort. Et que, plutôt que de se livrer à l’incantation des « valeurs républicaines » dans une société devenue profondément inégalitaire et oligarchique (le contraire de ce que l’on entend usuellement en France par « républicain »), il faut redire que l’enjeu essentiel pour refaire société est de faire reculer l’inégalité et de renforcer les outils intégrateurs que sont l’école, la santé, et l’accès à l’emploi.

Il faut aussi affirmer avec force que l’islamisme radical, malgré les crimes abominables qu’il peut susciter, est un péril secondaire par rapport à la catastrophe écologique planétaire en cours, et dont les chiens hurlants du moment négligent si opportunément l’existence. Car en fait, leur hargne si bruyante ne vise qu’à couvrir la radicalisation de la politique des capitalistes. Ceux-ci, tout en stimulant le désastre écologique, poursuivent le projet néo-libéral de privatisation généralisée et veulent un déploiement illimité des techniques numériques. Comme ce projet est de plus en plus inacceptable, les classes dirigeantes ont choisi d’aller vers des formes de gouvernement toujours plus autoritaires. Elles reprennent aussi sans barguigner les thèmes d’islamisme, de sécurité, d’immigration, pour détourner vers ces boucs émissaires la colère populaire. Le but de la manœuvre est de refouler toute idée de se tourner vers une gauche revigorée qui voudrait s’attaquer à la réforme de la fiscalité des riches, à l’évasion fiscale des multinationales, et entreprendre une politique écologique.

Ce qui se fait ainsi jour est un capitalo-fascisme, qui abandonne les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité pour maintenir un ordre inégal, destructeur de la biosphère, et écrasant les libertés publiques. Plutôt que de se défendre d’un « islamo-gauchisme » sans substance réelle, le mouvement émancipateur et écologiste doit faire front dans l’unité, et attaquer sans broncher les politiques désastreuses menées par les capitalistes et par leurs laquais.

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Puisque vous êtes ici…

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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photo :
. chapô : Manuel Valls, alors Premier ministre, et le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed bin Salman bin Abdul Aziz, alors ministre de la Défense, à Riyad, la capitale saoudienne, en octobre 2015. © Kenzo Tribouillard/AFP

Source :  https://reporterre.net/Islamo-gauchisme-et-capitalo-fascisme?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne


lundi 2 novembre 2020

« Madame, vous n’avez pas le droit de dire qu’on peut se moquer du prophète ! »

Second article en ce jour de rentrée scolaire et d'hommage à Samuel Paty, égorgé pour avoir enseigné la liberté d'expression dans le cadre de l'heure d'éducation civique.
 

« Madame, 

vous n’avez pas le droit 

de dire qu’on peut 

se moquer du prophète ! »


Professeure de lettres classiques en banlieue parisienne, Delphine Girard décrit, dans une tribune au « Monde », comment le fait d’enseigner Voltaire déclenche dans ses classes des débats « parfois houleux, mais possibles », quoique plus durs depuis janvier 2015.

Publié le 31 octobre 2020

 

Tribune. La première fois qu’un élève m’a lancé « Mais madame, vous n’avez pas le droit de nous dire ça ! », j’ai souri. Je devais avoir 25 ans, j’enseignais pour la deuxième année de ma jeune carrière dans un lycée professionnel de Meaux (Seine-et-Marne), et je ne voyais pas de dimension politique dans cette réaction : j’étais face à une classe de 1re STI [sciences et technologies industrielles] assez dure, à 80 % de garçons, et je ne m’attendais pas à autre chose lorsque avec l’impudence de ma jeunesse (d’aucuns aujourd’hui diraient l’inconscience), je leur présentai cet extrait de Zadig, dont j’expliquai que Voltaire, par son jeu d’hyperboles ridicules, tournait en dérision les rites et croyances d’une religion orientale lointaine derrière laquelle se cachait à peine le catholicisme, « et avec lui toutes les religions révélées », ajoutai-je, histoire d’insister un peu…

Ainsi, expliquai-je, lorsque l’auteur dit : « Le grand Dieu du ciel et de la terre, qui n’a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite », quand il s’agit d’entrer dans un temple, il suggère donc que si l’on croit que Dieu existe, il est forcément au-dessus de ces questions dérisoires touchant aux petits rituels des hommes (manger ceci et non cela, prier à cette heure-ci, jeûner cette semaine-là…), qui tous lui sont également ridicules et indifférents.

Fille d’immigrés

D’autre part, Voltaire démontre que Zadig se montre avisé en choisissant d’octroyer à chacun la liberté de pratiquer ou non comme il l’entend la religion officielle, puisque toute autre attitude (comme celle des « mages » du texte) est ici dénoncée comme dangereuse et risible.

« Mais madame, vous n’avez pas le droit de nous dire ça ! » Je souris donc, car c’est naturellement la réaction que j’attendais, avec ma gourmandise militante laïque : descendante de maçons italiens immigrés et de boat people vietnamiens, élevée en banlieue difficile à coups d’allocations familiales et de bourses d’études, je suis depuis l’enfance programmée pour répandre l’idée que l’école de la République libère des déterminismes sociaux et culturels, qu’elle est une chance en cela qu’elle nous bouscule et nous ouvre à d’autres façons de penser et de voir le monde que celles dont nous héritons par le hasard de nos histoires familiales.

« Vous avez le droit, en effet, de ne pas être d’accord avec Voltaire, à condition d’expliquer pourquoi : c’est justement cela dont nous allons parler ensemble aujourd’hui. » Ainsi commençait ma séquence sur l’argumentation, basée sur un corpus de textes de différents auteurs des Lumières.

Il n’y est bien sûr pas question de faire dire aux élèves qu’ils vont devenir athées (même si l’éventualité intellectuelle en est grande ouverte…), mais de leur faire comprendre qu’historiquement, les penseurs et les inspirateurs de notre République laïque ont toujours lutté contre tous les dogmes religieux, que ce n’est pas un sort réservé à l’islam aujourd’hui, mais d’abord à la religion catholique naguère. « On a le droit d’être d’accord ou non avec ces croyances, comme avec les zélateurs ou les détracteurs de ces croyances, du moment que l’on reconnaît à chacun le droit d’argumenter rationnellement, sans s’en prendre aux personnes ni contrevenir à la loi en la matière. »

« Et si un garçon se fait siffler ? »

Depuis, je l’ai entendue de nombreuses fois cette repartie d’élève, car il est difficile d’expliquer à certains jeunes esprits imprégnés d’une culture familiale très méfiante à l’égard de l’école que j’ai non seulement le droit, mais même le devoir de leur enseigner la pensée des Lumières, fût-elle choquante pour eux – « ce qui n’est pas grave, tu t’en remettras : regarde, je suis moi aussi choquée par ta réaction, et pourtant nous réussissons à en discuter ensemble, c’est le plus important… »

Je l’ai même entendue en des occasions plus surprenantes, venant d’adolescents du XXIsiècle, européens et connectés : « Nous allons donc faire une sortie dans Paris sur les traces des Misérables : nous traverserons le quartier du Marais et…

– Mais madame, le Marais, c’est pas plein d’homosexuels ? »

Quelques secondes de sidération…

« Entre autres, oui, mais pourquoi cette question ?

Mais madame, vous n’avez pas le droit de nous emmener là-bas ! Et si un des garçons de la classe se fait agresser ou siffler ! »

Deux France qui se fantasment

Un #MeToo à l’envers, très moderne finalement ! Cela pourrait faire sourire si cela n’avait été suivi d’un grondement d’approbation générale de la classe, et si on n’était pas aux portes de Paris, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), soit à moins de dix kilomètres du dit Marais : un autre univers pourtant, deux France qui se fantasment sans jamais se croiser, deux types de citoyens totalement étrangers qui se regardent de travers…

On peut, comme Voltaire, rire de tout ce que les gens font, disent ou pensent, mais pas de ce qu’ils sont, car là commence le racisme !

« Est-ce que tu sautes sauvagement sur toutes les filles que tu trouves jolies ? Non, alors n’aie crainte, je suis sure qu’un autre garçon saura pareillement se retenir et résister à ton charme, tout irrésistible qu’il soit !

– Ben oui, mais moi je suis normal ! Les pédés c’est harām”[« illicite », en arabe] ! »

Ah, la discussion sur la « norme »… Elle m’a privée de bien des quarts d’heure de grammaire ou de cours de rédaction ! Pourtant, je l’ai menée scrupuleusement avec mes classes chaque fois que c’était nécessaire : jamais, en étudiant un sonnet de Verlaine, je n’ai escamoté de sa biographie son histoire d’amour avec Rimbaud, comme en sont parfois tentés certains collègues ; jamais je n’ai manqué une occasion de dire combien il est inacceptable, même pour rire, de feindre la nausée quand on entend le mot « homosexuel », parce que certes on peut, comme Voltaire, rire de tout ce que les gens font, disent ou pensent, mais pas de ce qu’ils sont, « car là commence le racisme ! »

« Mais les homosexuels c’est pas pareil : ils l’ont choisi !

Ah ? Alors tu peux nous dire, toi, quel matin tu as décidé que tu allais choisir de préférer les filles ? Tu t’en souviens sans doute : ça a dû être un jour important de ta vie ! ».

Ironie bien utile

Oui, on fait ce qu’on peut : l’ironie est souvent bien utile pour se rendre crédible aux yeux des élèves. Tout cela était devenu la norme de mon exercice de professeure en banlieue parisienne : les débats étaient parfois houleux, souvent ardus, mais possibles, et je n’ai guère souvenir qu’ils aient jamais pris une tournure vraiment politique. J’y affrontais simplement la réaction d’adolescents naïfs, enfermés dans un milieu socioculturel exigu, sans discours construit ni très arrêté.

Même si personne ne soutenait ouvertement le meurtre des auteurs de caricatures, ils étaient nombreux à penser que qui sème le vent…

Puis il y a eu janvier 2015… Après les attentats de Charlie Hebdo, les échanges sont devenus clairement plus compliqués sur toutes ces thématiques. Comme si l’indignation spontanée de certains lors du cours sur Voltaire ou des débats autour de l’homosexualité avait enfin trouvé une forme officielle, une pensée construite comme un rempart contre la rhétorique subversive de l’école, une bannière : l’anti-charlisme.

Et cette identité de groupe nouvelle, forte comme le sont les effets de mode et galvanisante comme l’est le sentiment d’appartenance chez les jeunes gens, plus que jamais coupait l’école en deux : eux et nous. Les élèves, leurs familles, leurs valeurs que nous ne pouvions pas comprendre, leur vérité ; et les profs, l’institution, hostile puisqu’elle défendait l’action d’« islamophobes » : même si personne ne soutenait ouvertement le meurtre des auteurs de caricatures, ils étaient nombreux à penser que qui sème le vent… Un peu comme ces filles qu’on regrette de voir violées, mais à qui on reproche de s’entêter à porter des tenues provocantes.

Définitivement, Voltaire et les « pédés », c’était « ma » culture, et non la leur : puisque je soutenais des dessinateurs prêts à bafouer « leur » culture, ils n’avaient en somme plus de raison de vouloir m’écouter lorsque je présentais la « mienne », ni quand j’essayais de nouer le dialogue pour parvenir à un consensus autour de la liberté d’expression. « Madame, vous n’avez pas le droit de dire qu’on peut se moquer du prophète ! » Pourtant si, j’ai le droit, et « de tous les prophètes, d’ailleurs ».

Un garant universel

Voilà bien tout l’enjeu de notre vocation d’enseignant : faire comprendre à ces jeunes que la liberté d’expression ne relève pas de « notre » culture, qu’elle n’est pas une valeur occidentale ni un instrument de suprématie culturelle, mais un garant universel du bien vivre-ensemble ; que partout, en tout temps, dans toutes les cultures, les hommes pour vivre en paix doivent pouvoir échanger librement, se contredire, se railler, se convaincre, chercher ensemble des chemins de vérité. Il faut avec Voltaire inciter sans relâche nos élèves à « oser penser par [eux]-mêmes » !

Non pas parce que Voltaire a forcément raison, non parce qu’il serait de la « bonne » culture et eux non, mais parce que les valeurs auxquelles on croit, quelles qu’elles soient, n’ont de sens que pour autant qu’elles peuvent être discutées, remises en question, passées au crible de la raison critique et de la controverse, puis conséquemment rejetées ou réadoptées en conscience.

Car c’est cela, devenir adulte. C’est ce pas-là que nous avons le devoir de les aider à franchir pour accoucher d’eux-mêmes : c’est cette liberté que l’école laïque offre à tous les enfants de France, quel que soit leur milieu d’origine. Celle de devenir un penseur libre : un citoyen.

Nous attendons pour la rentrée des vacances un « cadrage » national de notre ministre, concernant la façon d’aborder la question des caricatures et l’assassinat monstrueux de notre collègue Samuel Paty dans nos classes – alors que d’autres actes monstrueux ont été commis depuis, à Nice. J’espère vivement que les consignes qui seront données seront courageuses, car moins que jamais en la circonstance je ne me laisserai dire « Madame, vous n’avez pas le droit ».

Delphine Girard est enseignante en lycées et collèges de Seine-et-Marne et du Val-de-Marne depuis 2005.

Delphine Girard(Agrégée de lettres classiques)

 

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/mais-madame-vous-n-avez-pas-le-droit_6058037_3232.html

dimanche 1 novembre 2020

Après le meurtre de Samuel Paty, le concours Lépine des idées d’extrême droite


Après le meurtre 

de Samuel Paty, 

le concours Lépine 

des idées d’extrême droite

 

Samuel Gontier,

Publié le 20/10/20 mis à jour le 22/10/20

 


 

Abandon de l’État de droit, rétablissement du bagne, restauration de la Cour de sûreté de l’État, retour du service militaire, déchéance de nationalité, retrait de la Convention européenne des Droits de l’Homme, obligation de porter des prénoms “français”… Après l’horrible assassinat de Samuel Paty, enseignant à Conflans-Sainte-Honorine, les experts de BFMTV et de CNews se livrent à une infâme surenchère liberticide.

« Quand vous voyez que dans des quartiers les filles n’ont plus le droit de circuler !, s’indigne Nadine Morano samedi matin sur CNews. C’est visuel, à Nancy, de voir autant de femmes voilées, même des petites filles… » Il faudrait savoir : elles circulent ou pas ? « Ça n’est pas tolérable ! » « Ça veut dire que nous devons les expulser, convient le présentateur, mais il y a le problème de la nationalité française. » La députée européenne LR défend une idée de gauche émise par François Hollande et Manuel Valls, « la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux ». « Je suis assez d’accord avec vous, Nadine Morano, intervient Guillaume Bigot, éditorialiste maison. Il faut criminaliser l’idéologie. » Restaurer le délit d’opinion.

 


 

« L’idéologie à criminaliser, c’est pas seulement le djihadisme, c’est l’islamisme, poursuit Guillaume Bigot. Il faut passer à la contre-attaque, il faut rétablir le service militaire. » L’islamisme est soluble dans le casernement. « Et vous avez raison, il faut expulser ceux qui ont la double nationalité. Mais il y a un problème encore plus grave et encore plus massif, c’est qu’il y a plein de gens qui ont la nationalité française, il y a même des gens qui n’avaient aucun lien avec l’islam, qui sont des Normands, des Bretons, des Basques et qui se convertissent à cette idéologie mortifère. » S’il faut aussi criminaliser les Normands, les Bretons et les Basques, les cours d’assises vont être débordées.

« Y a cinq cents personnes qui vont être relâchées des prisons, alerte Guillaume Bigot. Y en a eu vingt l’année dernière, y en aura quarante cette année, ce sont des djihadistes hautement dangereux. » Mais l’éditorialiste a une solution pour s’en protéger. « Je le dis, ça peut choquer, il faut rétablir le bagne. Il faut que ces gens sortent de la société. Il y a les îles Kerguelen, elles sont à une latitude telle que les gens peuvent survivre. » En effet, il y fait 4,9 degrés en moyenne. « Il y a de l’eau en quantité suffisante. » En effet, il y pleut ou il y neige environ 350 jours par an. « Vous les isolez sur le long terme. Sinon, c’est le rétablissement de la peine de mort. » Mieux vaut les envoyer mourir au bagne.

 


Nadine Morano approuve : « Je partage cette analyse. » « La rétention de sûreté, oui, mais le bagne, c’est impossible », nuance la très légaliste Laurence Saillet, ancienne porte-parole LR devenue consultante CNews. « La Nouvelle-Zélande ou l’Australie sont des pays qui ont été principalement peuplés de bagnards ! », rétorque Guillaume Bigot. Et ce sont des pays en tous points comparables à l’archipel des Kerguelen. « Cayenne a laissé un très mauvais souvenir parce que les conditions y étaient insalubres. Evidemment, c’est pas ce que je préconise, j’ai parlé de Kerguelen où y a des conditions climatiques tout à fait acceptables. » En effet, les vents y soufflent généralement à 150 kilomètres/heure et atteignent parfois 200 kilomètres/heure, c’est vivifiant. Si les tentatives de colonisation ont toutes échoué (il n’y subsiste qu’une station scientifique), c’est sans doute parce qu’elles n’étaient pas conduites par des bagnards. [Pour se faire une idée des conditions de (sur)vie dans ce milieu, lire le beau récit de François Garde, Marcher à Kerguelen (Gallimard).]

 


 

« Monsieur Bigot a raison, applaudit Nadine Morano, il faut les sortir. » Les sortir très loin, jusqu’à ce qu’on appelait autrefois Îles de la Désolation. Laurence Saillet nuance : « Vous ne pouvez pas maintenir des gens en prison vingt ans ou trente ans pour des raisons d’opinion, ça n’a pas de sens. Mais en même temps vous ne pouvez pas les relâcher. » On rétablit la peine de mort, alors ? « Je répète que des pays comme la Nouvelle-Zélande ont été peuplés par des bagnards, insiste Guillaume Bigot. Ça s’est déjà fait ! » Et c’est une réussite : là-bas, ce sont des musulmans qui sont massacrés par un suprémaciste blanc. « Il faut frapper très fort. » Bombarder les mosquées. Nadine Morano s’interpose : « Je veux pas un débat sémantique » Rétention de sûreté à perpétuité, peine de mort, bagne meurtrier : tout ça, c’est de la sémantique.

Dimanche midi, sur BFMTV, Christophe Barbier lance une autre idée frappée au coin du non-sens. « On peut agir très rapidement, il faut relancer la loi Avia censurée par le Conseil constitutionnel, qu’on peut très bien remettre sur l’établi en changeant la Constitution. » D’abord en supprimant son outrancier préambule — la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. « Profitons de cette tragédie… » Providentielle, cette tragédie. « … Pour faire une loi Avia validée constitutionnellement, les grands opérateurs des réseaux sociaux auraient entre une heure et vingt-quatre heures pour faire disparaître les contenus haineux. » On ne va tout de même pas s’embarrasser de l’avis des juges, les Gafam peuvent très bien les suppléer. « Cette loi a été invalidée par le Conseil constitutionnel au nom de la liberté d’expression. » Ce Conseil est un nid d’islamo-gauchistes. Il faudrait le supprimer, le problème sera réglé, on pourrait abolir la liberté d’expression.

 


 

Comme le rassemblement en hommage à Samuel Paty débute place de la République, Christophe Barbier en profite pour dénoncer les complices de son bourreau. « Dans cette manifestation, il y a des arrières-pensées politiques. La France insoumise est attaquée depuis plus d’un an sur son laxisme, son islamo-gauchisme parce qu’elle s’est mêlée à une manifestation contre la prétendue islamophobie. Elle doit reconstruire une virginité républicaine. » Facile, il suffit d’envoyer les militants LFI aux Kerguelen, un archipel quasiment vierge.

Le soir, toujours sur BFMTV, Jean-Baptiste Boursier reçoit un participant à la manifestation. « Manuel Valls, vous étiez place de la République. » « Quand mon pays est attaqué, moi, je suis là », se vante le conseiller municipal de Barcelone allié à l’extrême droite espagnole. Et de fustiger « nos lâchetés, nos ambiguïtés, et à gauche notamment… » « Je vous arrête là-dessus, exulte Jean-Baptiste Boursier, parce que vous avez eu des mots extrêmement durs à l’endroit de La France insoumise, de Jean-Luc Mélenchon, vous avez dit : “Ils ont une responsabilité dans cette lâcheté.” » Et donc dans l’assassinat de Samuel Paty. « Oui, bien sûr, cette gauche-là, vilipende Manuel Valls. La France insoumise, la gauche journalistique, Edwy Plenel, la gauche syndicale, l’Unef, la Ligue de l’enseignement, la Ligue des Droits de l’Homme, qui ont fait rentrer les théories de Tariq Ramadan en leur sein. » Ça va faire beaucoup de monde aux Kergeulen, il va falloir réquisitionner aussi l’île Amsterdam, l’île Saint-Paul et l’archipel Crozet.

 


 

Manuel Valls précise : « Je suis pas là pour diviser. » Pas du tout. « Mais il faut dire la vérité. » Désigner les complices de l’assassin de Samuel Paty. « Il faut interdire le CCIF [Comité contre l’islamophobie en France, qui assiste les musulmans victimes de discriminations, ndlr], il faut interdire BarakaCity [organisation humanitaire animée par des musulmans, ndlr]. » Pour ceux-là, je propose la Terre Adélie où, selon Guillaume Bigot, les conditions climatiques sont tout à fait acceptables. « S’il faut changer la Constitution, nous devons le faire. » C’est une manie. Guillaume Durand interroge : « Y compris en ne tenant plus compte du droit européen sur les libertés ? » « S’il nous faut, dans un moment exceptionnel, s’éloigner du droit européen, faire évoluer notre Constitution, il faut le faire. » On ne va pas se laisser contraindre par les arguties islamo-juridiques de la Commission européenne des droits de l’Homme. « Je l’ai dit en 2015, nous sommes en guerre. Si nous sommes en guerre, donc il faut agir, frapper. » Bombarder les locaux de Mediapart, de la Ligue des droits de l’Homme, de l’Unef, de la CGT, etc.

Lundi matin, toujours sur BFMTV, c’est au tour de l’invité de Jean-Jacques Bourdin, Nicolas Dupont-Aignan, de participer au grand concours d’idées liberticid… — pardon, libératoires. Il réclame le rétablissement de la Cour de sûreté de l’État, juridiction d’exception composée de magistrats et de militaires, créée à la suite des attentats de l’OAS et supprimée en 1981 après l’élection de Mitterrand. Il annonce qu’il va « déposer une proposition de loi sur le délit de persécution de prêche religieux qui veut imposer la charia à la place de la loi de la République ». Hum… Je m’étonne : Nicolas Dupont-Aignan veut créer un délit pour punir les personnes persécutant les prêches religieux qui prônent la charia. Serait-il devenu islamo-droitard ? « Il faut aussi modifier la Constitution. » C’est une manie. « Il faut mettre dans la Constitution la laïcité. » Voilà une idée visionnaire. D’ailleurs, l’article premier de la Constitution de 1958 stipule : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » C’est dire si Nicolas Dupont-Aignan est en avance sur son temps.

 


 Ce lundi matin, CNews et Pascal Praud sont toutefois les plus compétents pour proposer une synthèse équilibrée des propositions formulées depuis trois jours. Elisabeth Lévy vitupère : « C’est l’État de droit qui est le synonyme de notre désarmement. » Il nous faudrait une saine dictature. « Nous sommes ligotés par notre droit-de-l’hommisme… » Bien-pensant, qui plus est. « … Englués par les droits qui sont toujours pour ceux qui nous attaquent. » C’est au nom des droits de l’Homme que Samuel Paty a été assassiné. « C’est une question fondamentale, juge Pascal Praud. Est-ce que notre Etat de droit est impuissant ? » Pire que ça, répond Jean Messiha, du RN, reprenant à son compte l’argument d’Elisabeth Lévy : « La notion d’État de droit a été instrumentalisée pour protéger les pires ennemis et de l’État et du droit. » Puisqu’on vous dit que les droits-de-l’hommistes sont les alliés objectifs des terroristes. Elisabeth Lévy désespère : « Les Français de souche, ça n’existe pas, disait François Hollande ! » Certains islamo-préhistoriens prétendent même que les Français de souche ont émigré d’Afrique il y a 180 000 ans.

 


Pascal Praud offre le recul de sa culture historique. « Toute la logorrhée qui explique que la France est une terre d’immigration et que cette immigration aujourd’hui, c’est la même que les Italiens, etc., tout ça, c’est n’importe quoi, on le sait bien ! » On ne le savait pas en 1893 quand, dans les Bouches-du-Rhône, des pogroms massacraient des Italiens (du Sud) au prétexte que leur culture et leur religion était incompatibles avec celles des bons catholiques Français. « L’histoire des prénoms est très intéressante, ajoute l’animateur. Ça aussi, c’est tabou, l’histoire des prénoms. » Un tel tabou qu’Eric Zemmour l’évoque un jour sur deux à l’antenne de CNews.

« Je suis d’accord ! », s’exclame Pascal Praud à chaque intervention de la voix de la Raison incarnée par Jean Messiha. « Exceptionnellement, je vais demander à Elisabeth Lévy de nous quitter, Gérard Leclerc va vous remplacer. » Je regrette déjà le sens de la nuance de la directrice de Causeur. « Parce que nous avons trois représentants politiques que sont Jean Messiha du RN, Florian Bachelier de LREM, Nadine Morano de LR, donc je trouverais ça inégal qu’un représentant politique s’en aille. » Si l’on congédiait un des trois représentants de droite, de droite extrême et d’extrême droite, le plateau serait déséquilibré.

 


 

Pascal Praud s’emporte : « On répète en boucle les mêmes choses ! » Je confirme : l’animateur et ses invités professent chaque jour racisme, xénophobie et islamophobie. « On répète que les parents d’Italiens dans les années 30, 40, 50, interdisaient à leurs enfants de parler italien. » Alors qu’aujourd’hui tous les parents arabophones interdisent à leurs enfants de parler français, c’est bien connu. « L’histoire des prénoms, c’est passionnant. Bonaparte et nos anciens n’étaient pas idiots lorsqu’ils disaient que les prénoms devaient être uniquement ceux du calendrier. » Je me sens visé. Mon prénom ne figurant pas dans le calendrier, vais-je être déchu de ma nationalité ? Envoyé au bagne de Kerguelen ?

« Par exemple, plaide Pascal Praud, Aldo Platini, il appelle son fils Michel, pas Michele. » Quand je pense à tous ces Français « de souche » qui ont nommé leurs enfants Enzo, Matteo, Adriana, Aurelia, Aria, Celia, Marco, Lorena, Giani, Livia, Olivia, Mario, Priscilla, Fabio, etc., je me demande où l’on va pouvoir mettre tous ces bagnards. Il faudrait racheter à la Nouvelle-Zélande et à l’Australie leurs parts de l’Antarctique pour tous les caser. Nadine Morano renchérit : « Ma mère s’appelle Monique. » Et pas Monica, sans quoi elle se serait engagée dans les Brigades rouges ou Action Directe. « Là, y a un vrai souci, psalmodie Pascal Praud, parce qu’on ne veut pas aller en face de ça. » Emmanuel Macron n’a toujours pas proposé la déchéance de nationalité ni la déportation vers les terres australes pour les porteurs de prénoms à consonance terroriste.

 


 

Pascal Praud insiste : « Moi, je vous pose la question : est-ce que les prénoms des gens qui naissent en France doivent être des prénoms français ? » Par exemple, Tugdual Denis, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, doit-il être déchu de sa nationalité et envoyé au bagne des îles Crozet pour le punir de porter un prénom breton ? « Et ça, c’est des vraies questions, et comme toujours on veut pas y répondre. » Alors qu’il suffirait de modifier la Constitution et de sacrer un nouveau Napoléon. « Et on se fait traiter de raciste, de fasciste, de tous les noms quand on en parle. » Mais pas du tout. Seulement de défenseur de la laïcité pétainiste.

Pascal Praud n’en finit plus de répéter le leitmotiv de son mentor Eric Zemmour : « Moi, si je vous dis qu’il faut remettre des prénoms français en France ? La loi doit changer et tous les enfants de France doivent avoir des noms de saints ? » « Je crains que ce ne soit pas le cœur du problème », se défausse Gérard Leclerc, victime d’une crise de bien-pensance droit-de-l’hommiste. « Il faut accepter l’idée que certaines immigrations sont incompatibles avec la France, intervient Jean Messiha. Aujourd’hui, ceux qui ne sont pas contents en France y restent parce que l’État Providence fait qu’ils peuvent vivre de manière confortable. » Feignants et profiteurs en plus d’être islamistes. « Ce qu’on appelle les transferts sociaux deviennent quasiment des transferts ethniques. » Qui servent à financer le terrorisme. « C’est vrai, c’est vrai ! », applaudit Nadine Morano, qui tient à se démarquer du RN.

 


 

« Un petit mot sur Jean-Luc Mélenchon, reprend Pascal Praud, il était hier à la manifestation après avoir été l’an dernier à une manifestation contre l’islamophobie avec des Frères musulmans. » Et en soutien au terrorisme, belle hypocrisie. « Ecoutez ce que disait Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, qui était ce matin sur RTL et qui fustige Jean-Luc Mélenchon. » Pascal Praud apprécie : « Il a tellement raison… » Et de déplorer « la complicité médiatique, des gens qui ont été formés dans des écoles de journalisme, qui sont pour la liberté d’expression ». Et qui passent leur temps à inviter Richard Malka, Michel Onfray, Jean Messiha. « Ils prennent les attaques contre l’islam comme des attaques racistes, ce qui n’est pas le cas du tout ». Ce sont seulement des attaques contre les crouilles, les bicots et les bamboulas. « C’est une religion qui est attaquée, c’est pas du tout une couleur de peau, c’est pas une race. » Ça m’avait échappé mais il semble que Manuel Valls (ou Nicolas Dupont-Aignan) ont déjà abrogé l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen prescrivant que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ».

Florian Bachelier, député LREM, cite l’archétype du complot antifrançais : « C’est Traoré. » « Exactement !, approuve Pascal Praud. Quelle honte pour la presse française quand madame Traoré fait la une de M Le Monde ! » Les journalistes du Monde feraient bien de se préparer à une croisière dans les Cinquantièmes Hurlants qui les mènera au bagne. « Quelle honte, quelle défaite pour le journalisme français ! Quelle soumission ! Et personne ne dit rien, sauf sur ce plateau. » La charia règnerait déjà sur la France s’il n’existait L’heure des pros. Jean Messiha complète : « Le système progressiste promeut la pire des immigrations antinationales comme madame Traoré et le gang de Traoré ! » Qui ont l’outrecuidance de réclamer les mêmes droits que les vrais Français. Pascal Praud déplore : « La valeur absolue du Monde ou du New York Times, c’est le progressisme. » Jean Messiha précise : « Le gaucho-progressisme. » Euh… Attendez, je suis perdu. Il y avait déjà les islamo-gauchistes, les islamo-collabos… Nous voici donc aux prises avec des islamo-gaucho-collabo-progressites.

 


 

Florian Bachelier, le représentant LREM, dénonce de nouveaux complices : « On découvre qu’une grosse partie des maires élus aux dernières municipales sont accoquinés avec ce mouvement indigéniste. » Ce qui nous fait des islamo-gaucho-indigéno-collabo-progressites « Je trouve ça un peu fort de café que la prise de conscience arrive seulement maintenant. » « Mais on en parle tous les matins ici ! », revendique fièrement Pascal Praud avant de proposer : « On écoute la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, il y a deux semaines. Et elle est toujours en place ! On aurait dû la sortir ! » L’envoyer au bagne élever des manchots. Sur Europe 1, Sonia Mabrouk demande à la ministre de reconnaître que les clubs sportifs sont submergés par la radicalisation. « On a besoin d’objectiver, nuance Roxana Maracineanu. Ce phénomène est fondé sur des on-dit mais il n’y a pas de données objectives pour mesurer la radicalisation. » Si, il y a les données de Pascal Praud, dont la recension des prénoms antifrançais fait référence.

« Il faut libérer le pays !, tonne Nadine Morano. Il y a trop d’immigration en France ! » Pascal Praud complète : « Et il faut poser le problème de l’islam. » Pléonasme : quand Nadine Morano dénonce l’immigration, ce n’est pas celle des catholiques autrichiens. Florian Bachelier suggère : « Il faudrait peut-être réintroduire le service militaire. » Merci de le rappeler, j’avais failli oublier.

« Ivan Rioufol est avec nous », annonce Pascal Praud. Exceptionnellement en duplex de chez lui car, comme chaque jour, « vous serez avec nous ce soir, précise l’animateur. Force est de reconnaître que les analyses d’Ivan Rioufol sont aujourd’hui infiniment plus audibles dans la société française ». CNews a été pionnière, ça fait un bail qu’elle juge audible les « analyses » de l’éditorialiste du Figaro, par exemple quand il déclare : « Heureusement qu’il y la fachosphère parce que c’est là que les vérités se disent. » « Il a été stigmatisé, traîné dans la boue, traité de fasciste, se lamente Pascal Praud. Mais il est simplement journaliste. » Comme Brasillach.

 


 

Ivan Rioufol désespère : « Ça fait vingt ans et plus que nous sommes quelques-uns à hurler dans le désert. » Et sur CNews, et dans Valeurs actuelles, Le Figaro, Le Point, et dans les meetings des Le Pen. « Et aujourd’hui, si on ne se réveille pas, on meurt. » Exterminés par une horde de Sarrasins. « Si nous ne voulons pas affronter l’ennemi, nous allons mourir. » Décapités par millions. « Nous sommes en guerre. » Là-dessus, tout le monde est d’accord. « Le danger ne vient pas seulement de l’islamisme mais aussi des Français qui portent des prénoms français… » Les traîtres ! Si on ne peut même plus se fier aux prénoms. « … Et qui depuis trente ans ont abandonné la France par lâcheté, par paresse, par compromission avec l’ennemi et ils sont aussi dangereux sinon plus que les islamistes. » On ne compte plus les attentats imputables à la Ligue des droits de l’Homme. « Il faut combattre cette haine de soi qui a fait de nous un peuple vulnérable, il faut mettre en cause aussi tous les collabos des islamistes, et il y en a une palanquée. » Nos bagnes antarctiques ne vont pas suffire, il va falloir en implanter sur la Lune, réputée pour son climat tempéré.

Florian Bachelier, de LREM, applaudit : « Je partage chaque mot de ce que dit M. Ivan Rioufol. » Pascal Praud s’enquiert : « Nous sommes en guerre, vous partagez ? » « Evidemment. » « Chacun va devoir choisir son camp, prévient l’animateur. Gérard Leclerc, vous partagez chaque mot ? » « Oui, même s’il minimise les réseaux sociaux, qui sont une arme épouvantable. » Bien plus épouvantable que CNews. Pascal Praud félicite Ivan Rioufol : « Tout le monde est à 100 % d’accord avec ce que vous venez de dire. » De LREM au RN en passant par LR (et par les animateurs de CNews, ça va de soi), tout le monde est d’accord avec la fachosphère. Voilà qui ouvre de nouvelles perspectives pour la colonisation de Mars par des bagnards.

 

Source : https://www.telerama.fr/ecrans/apres-le-meurtre-de-samuel-paty-le-concours-lepine-des-idees-dextreme-droite-6717846.php

lundi 26 octobre 2020

Liberté d'expression à l'école : "Pour mes élèves, Charlie Hebdo, c'est l'extrême droite"

 

Illustration : une manifestante brandit la une de Charlie Hebdo à la manifestation en hommage à Samuel Paty, à Paris, le 18 octobre 2020.
Estelle Ruiz / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

 

Paroles de profs

 

Liberté d'expression à l'école : 

"Pour mes élèves, 

Charlie Hebdo, 

c'est l'extrême droite"

 

Par et

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L’assassinat du professeur Samuel Paty bouleverse le corps enseignant. Après le sentiment de révolte, il y a cette peur de se frotter aux sujets interdits : religion, caricatures et liberté d’expression.

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Gaël J., s’excuse, il ne « devrai[t] pas ». Il ne devrait pas utiliser ce vocabulaire martial. C’est évident, un enseignant ne devrait pas dire ça, surtout pas en début de carrière. Professeur d’histoire et géographie dans un collège de l’académie d’Amiens (Somme), ce trentenaire en reconversion s’excuse. Une, deux, trois fois. Puis lâche ces mots offensifs : « La mort de Samuel Paty, collègue de 47 ans, c’est une perte en première ligne, au front. Subitement, on comprend qu’on fait un métier dangereux. Avant-hier, je n’y pensais pas, et aujourd’hui, ça me saute à la figure : nous sommes des cibles potentielles. »

Au fond de lui, il le savait sans vraiment le formaliser. Simplement, ce drame le ramène brusquement à sa mission, à son quotidien, et à ces cours parfois piégeux, pollués bien souvent par les outrances. Le terrain le plus miné ? Les heures d’éducation morale et civique dont les professeurs d’histoire et géographie ont la charge, celles-ci mêmes qui ont valu à Samuel Paty une condamnation à mort.

Un élève : "Si on dépasse les limites, il y aura des attentats"

Parmi les thèmes à aborder par les professeurs avec les classes de quatrième : la liberté d’expression. Il raconte : « Naïvement, l’année dernière, pour mon tout premier cours sur ce sujet, j’ai décidé de mettre les pieds dans le plat et abordé le sujet des caricatures de Mahomet. Malheureusement, ça ne s’est pas vraiment passé comme je l’imaginais. » Lui espérait les voir débattre, discuter, échanger, s’ouvrir à d’autres opinions, « penser les libertés au pluriel ». Avant de tomber de très haut. « Quel que soit le profil des élèves, il y a tout de suite eu un consensus pour dire qu’on ne peut pas toucher aux religions. Ça m’a frappé. À partir de là, on se dit qu’il y a du boulot… »

Le professeur décide alors de constituer différents petits groupes qui devront, au terme de cette séquence de quatre heures, proposer un exposé oral sur un sujet de leur choix. L’un d’eux choisit les attentats de 2015. « Ils se sont portés là-dessus parce que ça les a marqués, ils étaient de très jeunes adolescents au moment des faits. »

Lorsqu’ils se présentent au tableau, le professeur ne connaît pas le contenu de l’exposé. Il sait simplement que les discussions ont été riches et le travail plutôt studieux. Une élève prend la parole, autour le silence se fait : « Depuis plusieurs années, la liberté d’expression est menacée parce que certains journalistes manquent de respect aux religions et ne prennent pas en compte les lois… Si on dépasse les limites, il y aura des attentats. » Dans la salle, tous acquiescent. Au milieu, le professeur est dépité. « On avait pourtant fait un large rappel de ce que permettait la loi, jure-t-il. Pour eux, la loi, c’est quelque chose d’abstrait. Ils ne se basent pas sur des textes, mais sur leur distinction personnelle du bien et du mal. »

"Face à une vidéo de drapeaux français brûlés au Pakistan, la plupart des élèves ont applaudi."

Jordi Sutra, enseignant de la même matière dans un collège du Val-de-Marne qu’il décrit comme « sensible », fait lui aussi un récit particulièrement terrifiant de ces cours où certains élèves vont jusqu’à « défendre les terroristes », parfois même dès la classe de sixième. Depuis qu’il est en poste, il utilise les caricatures de Mahomet comme support pour illustrer la question de la liberté de la presse. « Au fil des années, j’ai vu la situation se dégrader », confie-t-il. Jusqu’à entendre des élèves lui promettre de possibles « problèmes » à venir s’il s’obstine à brandir certains dessins. « Il y a parfois des débats stimulants, mais la déconstruction des représentations est un travail de plus en plus difficile à mener. »

Ce constat, Jean-Baptiste Jorda le fait également. Professeur de français en lycée professionnel dans le département de la Seine-Saint-Denis, il est tenu de construire des séquences autour de l’information. Libre à lui de choisir l’objet d’étude de son choix. Cette année, il a proposé à ses élèves de seconde de se pencher sur les journaux satiriques et leur liberté éditoriale. Pour éviter que les séances dérapent, le professeur a fait le choix de ne pas montrer les caricatures mais plutôt de les décrire avec des mots. Dont cette fameuse une de Charlie Hebdo montrant Mahomet en pleurs, dépité d’être « aimé par des cons ». « Ils ont explosé, se souvient-il. Ils ont immédiatement insulté le journal, certains ont même expliqué vouloir que le blasphème soit interdit par la loi… Et quand je tentais de leur opposer des arguments, ils essayaient de me faire dire certaines choses pour me piéger. Je ne maîtrisais plus rien. » Pour les ramener à la raison et engager une autre discussion, le professeur Jorda dégaine une vidéo de drapeaux français brûlés au Pakistan en septembre 2020 en réaction à la republication des caricatures par l’hebdomadaire, pour leur montrer « où l’intolérance peut mener ». « Je pensais les faire réfléchir, mais la plupart des élèves se sont levés et ont applaudi. » Stupeur.

"Pour eux, Charlie, c’est l’extrême droite"

Après cette séance, le professeur s’est longtemps interrogé sur l’utilité de sa démarche sans vraiment trouver de réponses. Parler de liberté d’expression à des élèves sûrs de leur position et parfois menaçants, c’est « une perte de temps » en plus de présenter un « danger » pour sa personne ? « Après ce qui est arrivé à Conflans-Sainte-Honorine, je n’ai pas dormi de la nuit, explique-t-il. Ça a réveillé certaines inquiétudes. »

Quoi qu’il en soit, il ne parvient toujours pas à expliquer ce dialogue fermé. Il identifie simplement quelques symptômes. « Leur grand argument, c’est le prétendu double standard qu’ils présentent en comparant des choses incomparables, détaille-t-il. Par exemple, ils ne comprennent pas que la critique du prophète des musulmans puisse être autorisée alors que douter de la Shoah ne l’est pas… Pour beaucoup, Charlie est le symbole de ce qu’ils voient comme une persécution des musulmans et qu’ils nomment “islamophobie”. » Il précise : « Ils ont une vision politique très confuse. Pour eux, Charlie, c’est l’extrême droite. Alors, pour lutter contre eux, tous les moyens sont légitimes. L’insulte comme la violence. Les reprendre sur cette question-là, c’est se ranger du côté des “racistes”. »

"À croire que nous sommes en poste davantage pour préserver les élèves du discours républicain plutôt que pour leur exposer."

Agnès, 42 ans, professeur d’histoire et géographie dans la région de Toulouse, abonde : « Tous les combats de Charlie sont assimilés à l’extrême droite… Dont un en particulier : la laïcité. » La faute, selon elle, à certains discours médiatiques, notamment à gauche, et qui circulent sur les réseaux sociaux par fragments. « La laïcité, comme l’ensemble des principes républicains, devrait être exposée et définie clairement par l’ensemble du personnel enseignant. Nous devrions déclarer une mobilisation générale avec du temps et des moyens dédiés. Mais aujourd’hui, sur cette question, nous sommes clairement désarmés. Nous partons au combat à poil ! » En cause, le manque de préparation à ces sujets au moment de leur formation à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspe). Gaël reprend : « On nous dit seulement que ce sont des questions “socialement vives” et à aborder avec précaution. Moi, j’attendais plutôt qu’on nous donne concrètement des clés pour répondre aux questions d’élèves sur des sujets inflammables avec des publics potentiellement éruptifs. »

Une attente que partage sa collègue Agnès : « C’est à croire que nous sommes en poste davantage pour préserver les élèves du discours républicain plutôt que pour leur exposer. » Le rapport rédigé par l’inspection générale de l’Éducation nationale et publié ce mardi 13 octobre faisant le point sur « l’application du principe de laïcité dans les établissements scolaires publics » pointe justement cet aspect-là. Conséquence logique, selon le document, « le principe de laïcité, la connaissance de ses racines historiques et juridiques et de sa signification, ainsi que ses règles d’application et sa portée restaient très lacunaires chez beaucoup d’enseignants ». Les quatre inspecteurs d’académie qui tiennent la plume ajoutent : « Pour un certain nombre d’enseignants, la conception de la laïcité et de son sens [est] davantage affaire de positionnement personnel, idéologique et politique, que de droit. »

Entre insultes à la République et propos homophobes

Une vision des choses partagées par Jean-Baptiste Jorda : « Beaucoup de collègues tentent de nous dissuader d’aborder ces questions. Quelques fois par frilosité, d’autres fois par idéologie. C’est le cas notamment chez certains syndicalistes, auprès desquels nous sommes censés trouver un soutien, un appui… Quand vous rapportez à votre syndicat que votre classe était au bord de l’émeute, entre insultes à la République et propos homophobes, et qu’on vous répond que vous n’auriez pas dû offenser leur croyance, que voulez-vous faire ? Nous ne sommes pas tous des héros. Alors, on abandonne. » Tous n’abandonnent pas.

D’autres, comme Samuel Paty, tentent de jouer leur rôle malgré le manque de soutien et les pressions. Ils organisent des conférences, des débats, des expositions autour des valeurs républicaines et de la modeste place que doit occuper la religion dans l’espace public. « La mort de l’un des nôtres nous prouve bien que nous sommes toujours des hussards, note Ahmed, professeur d’histoire dans le Val-d’Oise. Sous la IIIe République, les instituteurs avaient pour mission de protéger l’école de la superstition, de l’Église. Nous en sommes toujours là aujourd’hui ! »

"Nous ne sommes pas rassurés par notre hiérarchie si prompte à nous sanctionner."

Emmanuelle de Riberolles, professeure de français dans un collège de Picardie, souscrit à cette vision. « Ce rôle, on ne le tient plus, cela fait beaucoup trop d’années que l’on se soumet à toutes les croyances, déplore-t-elle. Pendant le ramadan, on ne fait plus l’appel, le vendredi, c’est du poisson à la cantine… Comment ne pas croire, ensuite, que la religion est au-dessus de tout et que la loi, c’est elle qui la fait ? »

Ce drame a réveillé une révolte, une rage pure à l’encontre de toutes les lâchetés portées par « ceux qui ne veulent pas voir » et qui poussent l’école à reculer, au quotidien, face aux croyances. Cette fièvre les pousse dans le dos. Tous ou presque nous le disent : à la rentrée, ils se saisiront des caricatures de Mahomet en classe pour les brandir et « résister ». Ils sont nombreux à vouloir nous l’affirmer haut et fort, à visage découvert, comme un acte militant. C’est oublier que, parfois, la fièvre redescend bien vite.

« La peur est très forte depuis vendredi, et nous ne sommes pas rassurés, que ce soit par l’atmosphère ambiante ou par notre hiérarchie si prompte à nous sanctionner. Si vous pouvez ne pas citer mon nom, finalement… », nous intime une professeure interrogée quelques heures auparavant. « Si l’ensemble de la communauté éducative s’engage, nous pouvons combattre sans crainte, souligne Gaël J. Mais aujourd’hui, quand on s’inscrit dans cette démarche, on est seuls. On pose nous-mêmes une cible sur notre dos. » Il souffle, harassé : « On ne devrait pas partir au combat nu et avec un couteau suisse. Les bonnes intentions ne peuvent pas tout. » Gaël ne devrait pas dire ça, mais il le dit. Pour quelle réaction collective ?

 

Source : https://www.marianne.net/societe/education/liberte-dexpression-a-lecole-pour-mes-eleves-charlie-hebdo-cest-lextreme-droite