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samedi 2 mai 2026

Poutine, à l'usure ?

Poutine, à l'usure ?

 


Jean-Marc Adolphe
20 avril 2026 

 

Croissance en berne, boutiques fermées, PME asphyxiées, pénurie de main-d’œuvre : sous l’effet combiné des sanctions, des frappes ukrainiennes et des dépenses militaires, les fragilités de l’économie russe apparaissent au grand jour, jusque dans les aveux inhabituels de certains responsables du Kremlin. Pendant ce temps, sur le front ukrainien, des soldats russes doivent payer pour espérer échapper à la mort...

La Russie a mal à son PIB, et Poutine n’est pas content. Alors que le ministère russe des Finances avait tablé sur une croissance de 1,3 % pour 2026, celle-ci a reculé de 1,8 % sur janvier et février. À la lumière de cette jolie performance, le tsar du Kremlin a convoqué en urgence une réunion à laquelle participaient notamment le ministre des Finances, Anton Siluanov, la cheffe de la Banque centrale de Russie, Elvira Nabiullina, et le conseiller présidentiel aux affaires économiques, Maxim Oreshkin. Face à cet aimable aréopage, on ignore si Poutine a tapé du poing sur la table, mais le ton n’en était pas moins courroucé. « J'espère entendre aujourd'hui des rapports détaillés sur l'état actuel de l'économie et sur les raisons pour lesquelles les indicateurs macroéconomiques continuent de décevoir les attentes », a-t-il lancé, selon l’agence Interfax. Pour sûr, personne n’a osé répondre : « mais Sire, c’est votre putain de guerre ! »

Poutine s’agace, l’économie dévisse

Dans le gouvernement russe, il y a des ministres dont on n’entend quasiment jamais parler. Maxim Reshetnikov est de ceux-là. Ce technocrate de 46 ans, économiste de formation, a gravi un à un tous les échelons du pouvoir régional puis fédéral. Il est ministre du Développement économique depuis 2020. A priori, ce n’est donc pas le genre à aller ruer dans les brancards. L’an dernier, toutefois, il prévenait que le pays serait « au bord de la récession » si l’État ne prenait pas les bonnes décisions. Le 17 avril dernier à Vsevolozhsk (dans la région de Leningrad), lors d’un « forum russe de soutien à l'infrastructure et à l'entrepreneuriat », il a carrément mis les pieds dans le plat : les réserves économiques du pays sont « largement épuisées », a-t-il lancé.

A gauche, Maxim Reshetnikov, ministre du Développement économique. A droite : Anton Siluanov, ministre des Finances.

La situation macroéconomique est « nettement plus compliquée » que les années précédentes, a-t-il ajouté, citant comme facteurs aggravants la vigueur du rouble (ce qui semble une bonne nouvelle rend en réalité le pétrole russe trop cher à l'export, asséchant les caisses du Kremlin), la hausse des taux d'intérêt, une grave pénurie de main-d'œuvre et des contraintes budgétaires croissantes. Là encore, pas un mot sur la guerre. Il n’empêche : pour Meduza, il s’agit là de l'un des aveux officiels les plus francs à ce jour sur le tribut que les dépenses de guerre, les sanctions et la politique monétaire restrictive font peser sur l'économie russe.

Le pétrole dans le viseur

Une étude récente de David R. Henderson (Hoover Institution) et Ryan Sullivan (Naval Postgraduate School), publiée début mars 2026, estime que le coût total de la guerre pour Moscou atteindrait environ 2 500 milliards de dollars depuis 2022 (1). On a beaucoup entendu dire que le blocage du détroit d’Ormuz favorisait le pétrole et le gaz russes, mais cet effet d’aubaine reste fragile, et son impact au demeurant marginal : en un an, les revenus du pétrole et du gaz ont chuté de 45%. Les forces de défense ukrainiennes ont parfaitement compris qu’il s’agissait là de l’un des talons d’Achille de la « puissance » russe.

Ainsi, les exportations de pétrole russe et de GNL par les ports d’Ust‑Luga et de Primorsk en mer Baltique ont été interrompues le 1er avril en raison d’attaques ukrainiennes, privant Moscou de dizaines de millions de dollars de recettes chaque jour. Ces frappes s’inscrivent dans une campagne plus large entamée dès 2023, puis intensifiée à partir de l’été 2025, au cours de laquelle les forces ukrainiennes ont visé des raffineries majeures ainsi que les terminaux d’Ust‑Luga, Primorsk et Novorossiïsk, qui assurent une part essentielle des exportations russes de brut et de produits pétroliers. Selon certaines estimations, jusqu’à 40% de la capacité d’exportation de pétrole de la Russie ont été temporairement paralysés par ces attaques, alors que Kyiv revendique ouvertement le choix de frapper le pétrole, « nerf de la guerre ». Nouvelle illustration dans la nuit du 17 au 18 avril, au lendemain de la nouvelle dérogation accordée par l’administration Trump à la vente de pétrole russe : une escouade de drones a frappé les raffineries de pétrole de Novokouïbychevsk et de Syzran, dans la région russe de Samara, un terminal de chargement de pétrole dans la région de Leningrad, et une station de pompage de pétrole de Tikhoretsk dans le kraï de Krasnodar.

Photo prise au port pétrolier de Primorsk, en Baltique, après l’attaque de drones ukrainiens de la nuit du 22 au 23 mars 2026 (l’incendie se poursuivra plusieurs jours, comme le montrent des images satellites du 24 mars).

Nul besoin d’être expert en économie pour comprendre qu’ainsi privée d’une bonne partie de sa manne en hydrocarbures, la courbe de croissance russe ait une fâcheuse tendance à piquer du nez. Mais ce n’est pas la seule explication. Sur le front de la « consommation intérieure », ce n’est peut-être pas encore la bérézina, mais ça en prend le chemin. Car l’ampleur des dépenses militaires commence à avoir des répercussions loin du front, dans l’activité économique ordinaire.

Quand la guerre assèche les caisses

Les fermetures massives de PME en sont la preuve criante : 141 000 boîtes ont mis la clé sous la porte au seul premier semestre 2025, contre 95 000 créations à peine – un solde négatif qui fait tousser Rosstat, l’office national de statistique. La tendance ne s'est guère inversée depuis lors. Restaurants, boutiques de vêtements, meubles ou fleurs : les commerces « non essentiels » ferment à tour de bras (4 000 restos rayés de Yandex Maps, l’équivalent russe de Google, en un an), tandis que les cafés moscovites tombent comme des mouches. Poutine peut bien fulminer contre des « indicateurs décevants », c'est la consommation civile qui trinque, asphyxiée par des taux à 21% et les impôts gonflés pour alimenter « l’opération militaire spéciale ».

Une ancienne épicerie, à Saint-Pétersbourg, le 20 février 2026 (Photo Dmitri Lovetsky / AP). Selon une étude récente, les dirigeants d’un tiers des PME russes envisagent de fermer ou de vendre leur entreprise.

Pour le seul mois de janvier dernier et pour la seule ville de Moscou, la chaîne Telegram Baza, pourtant proche des services de sécurité, a recensé la fermeture de 45 établissements de restauration et bars, dont plusieurs enseignes très connues : « Дорогая, я перезвоню » (Chérie, je vous rappellerai), Smoke BBQ, MiMi, The Toy, Valenok, etc. Des experts estiment qu’au moins 465 établissements pourraient fermer à Moscou en 2026, dépassant ainsi les fermetures de 2020 liées au Covid.

Le blocage de Telegram n’empêche pas que certaines critiques fusent sur d’autres réseaux sociaux. Ainsi, sur Odnoklassniki (Одноклассники, abrégé OK.ru), l’un des principaux réseaux sociaux russes, historiquement utilisé par un public plus âgé et populaire que VKontakte, de nombreux commentaires tournent autour de la fermeture de restaurants et d’autres petits commerces. Un exemple, typique (et lapidaire) : « Mon café est fermé, tout le monde chez Magnit ». Magnit (Магнит, « aimant »), c’est l’une des plus grandes chaînes de distribution alimentaire de Russie, qui a une forte implantation en villes moyennes et petites localités. Avec un réseau très orienté vers les classes populaires, l’enseigne a développé une politique de hard discount pour capter les consommateurs frappés par l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat…

A l'entrée d'un restaurant de Barnaul, dans l’Aïtal : « Le restaurant est fermé ». Photo bankfax.ruA l'entrée d'un restaurant de Barnaul, dans l’Aïtal : « Le restaurant est fermé ». Photo bankfax.ru

PME étranglées, provinces touchées

Le problème ne touche pas seulement Moscou et Saint-Pétersbourg. Les reportages sur le sujet sont plutôt rares dans la presse russe, mais on a trouvé un écho intéressant sur un site d’information régional (bankfax.ru), centré sur le territoire de l’Altaï, au sud de la Sibérie occidentale. A Barnaul (capitale de cette république, avec 630 000 habitants), parmi les propriétaires de cafés, restaurants, boulangers et autres commerces de proximité, neuf personnes sur dix pensent à fermer « en raison de l'augmentation de la charge fiscale et de la chute du pouvoir d'achat ».

« Mon restaurant n'a jamais gagné autant que ce que je dois désormais payer en impôts » confie un restaurateur, Sergey Polyakov, cité dans l’article. En cause : une réforme fiscale décidée au Kremlin, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, présentée comme une « mesure de mobilisation » des petites entreprises pour financer la guerre en Ukraine. Les milieux patronaux avaient averti que cette réforme pourrait contraindre de nombreuses petites et moyennes entreprises à fermer. Poutine n’a pas voulu céder. Loin de « financer l’effort de guerre », Vladimir-le-Conquérant devrait ainsi contribuer à assécher un peu plus l’économie russe, qui n’en demandait pas tant.

A Nijni Novgorod, dans un complexe industriel russe hérité de l’ère soviétique. En février dernier, l'association des industriels de Nijni Novgorod a estimé que près de 20 000 personnes pourraient perdre leur emploi au cours du second semestre 2026.

Plus de bras, plus de marge

Ainsi dépeint, le tableau n’est déjà guère brillant. Mais ce n’est pas tout. Comme si les impôts ne suffisaient pas à étrangler les entreprises, voilà qu’un autre mur se dresse devant elles : il n’y a plus de bras.

Voici quelques jours, le 15 avril, lors du Forum de la Bourse de Moscou, la cheffe de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, a lâché une phrase qui en dit long : la Russie fait face, « pour la première fois de son histoire moderne », à une pénurie de main-d’œuvre. Traduction : le chômage officiel frôle les 2%, les postes vacants s’accumulent, mais une partie du pays est soit au front, soit planquée à l’étranger, soit happée par le complexe militaro-industriel.

Mobilisation, émigration et salaires militaires ruinent le recrutement civil. Maxim Reshetnikov parle de 2,6 millions de postes vacants à l’échelle du pays. Sur le papier, c’est une bonne nouvelle : plein-emploi, youpi. Dans la vraie vie, ça donne des commerçants qui n’arrivent plus à recruter un cuisinier, un serveur ou un mécanicien, et des patrons qui se disputent les rares employés restants à coups de petites hausses de salaires, aussitôt avalées par l’inflation.

Une étude récente sur le « chômage déguisé » montre que celui-ci a bondi de plus de 70 % en 2025 : ce ne sont pas des gens sans travail, mais des salariés mis au chômage technique, à temps partiel imposé ou occupés à faire semblant, dans des entreprises qui n’osent pas licencier mais ne tournent plus vraiment. Résultat : officiellement, tout va bien, la courbe du chômage reste basse ; dans les faits, des centaines de milliers de personnes végètent dans des emplois sous-payés ou fantômes, pendant que d’autres secteurs n’arrivent pas à embaucher. Comme le résume un restaurateur cité anonymement par la presse économique russe, « impossible d’embaucher : les jeunes sont au front ou dans les usines d’armement ».  

Denis Mantourov, promu premier vice‑Premier ministre, se félicite d’un complexe militaro‑industriel qui emploie 3,8 millions de personnes, soit 800 000 de plus qu’il y a trois ans. Dans le même souffle, il reconnaît que les usines d’armement manquent encore de milliers d’ouvriers et d’ingénieurs : le gouvernement les abreuve de subventions, propose des salaires plus élevés aux jeunes diplômés et fait travailler les agences de l’emploi pour orienter la main‑d’œuvre vers les chaînes d’assemblage de missiles. Et comme si cela ne suffisait pas, Mantourov explique désormais que la Russie peut accueillir un « nombre illimité » de travailleurs indiens, alors même qu’il estime le déficit de main‑d’œuvre à plus de deux millions de personnes.

Pour le Kremlin, cette pénurie est un effet secondaire « gérable » de la mobilisation. Pour l’économie « ordinaire », c’est un poison lent : les entreprises qui survivent à la fiscalité et à la baisse de la demande se voient maintenant privées de main-d’œuvre. On ferme faute de clients, mais aussi faute de personnel. La boucle est bouclée.

Deux femmes en pleurs tiennent le portrait d’un militaire russe tué lors des combats en Ukraine, à Oulan-Oudé, en Bouriatie. Photo AP

Rappelons pour finir que Poutine lui‑même revendiquait, dès juin 2024, près de 700 000 militaires engagés dans la “zone de l’opération spéciale” en Ukraine, un chiffre confirmé depuis par des estimations ukrainiennes qui évoquent autour de 710 000 hommes déployés en permanence sur ce front. Le Kremlin prévoit de recruter 409 000 soldats supplémentaires en 2026. Un chiffre qui parait colossal, mais qui suffira à peine à compenser les pertes sur le terrain. La chair à canon est un « consommable » qui s’épuise vite. Au premier trimestre 2026, la Russie a recruté environ 80 000 nouveaux soldats. Mais sur la même période, il y aurait plus de 90 000 morts ou blessés dans l’armée de Poutine. Depuis le début de la guerre, on compte 1,3 million de pertes russes cumulées, dont 300 000 à 460 000 morts (selon la BBC et Mediazona). Comme l’écrit Maxime Marquete sur un nouveau site en ligne canadien, « on ne gagne pas une guerre d’usure quand le cimetière grandit plus vite que la caserne ».

Une guerre qui dévore les hommes

La plupart jeunes gens qui acceptent de signer un contrat avec l’armée russe le font moins par patriotisme exacerbé qu’alléchés par une rémunération qui semble prometteuse (204 000 roubles par mois, environ 1 800 à 2 000 €, plus de trois fois le salaire moyen en Russie), surtout lorsqu’on vient des régions les plus pauvres de l’Empire. L’espoir de rembourser des dettes, de rénover un modeste appartement ou de subvenir aux besoins d’une famille. Dans les faits, cet argent quitte rarement le front. C’est ce que vient de révéler la journaliste d’investigation Irina Novik, qui couvre depuis plusieurs années les cas d'extorsion et la vie au sein de l'armée russe.

Dans un reportage récemment publié par Meduza, elle explique comment fonctionne un très sordide « commerce de la guerre ». Pour avoir une chance d’éviter une mission-suicide, ou encore pour obtenir des permissions, les jeunes recrues versent à leurs commandants des pots-de-vin qui engloutissent rapidement le montant de leur solde. Le prix de départ est d’environ 50 000 roubles, soit un peu plus de 550 euros. Au maximum, il atteint un million de roubles (environ 11 000 euros dollars), soit plus de quatre mois de salaire d’un soldat. « Tout le monde ne survit pas assez longtemps pour réunir une telle somme. Et de toute façon, les paiements ne s’arrêtent pas. Vous n’achetez pas une exemption générale, vous payez pour chaque mission », commente Irina Novik. Elle rapporte même des cas où l’argent des soldats morts (soldes accumulées, compensations) est capté par les officiers ou les administrations, via de la paperasse, des comptes contrôlés par l’unité, ou des pressions exercées sur les proches. C’est une corruption sans fin : les familles doivent parfois payer pour récupérer les corps, ou pour faire reconnaître officiellement la mort et donc ouvrir droit à des indemnités…

Avec une armée minée par le cynisme d’une telle corruption, et où les pertes humaines atteignent des niveaux effarants, combien un front militaire peut-il encore tenir ? Et avec une économie de guerre qui, lentement mais sûrement, vampirise l’économie réelle de tout un pays, combien de temps cela peut-il ne pas s’effondrer ? Il serait bien hasardeux d’avancer un pronostic précis : la « résilience » des dictatures est hélas bien plus grande qu’on ne le souhaiterait, tant qu’il reste des corps à envoyer au front, des rentes à distribuer aux fidèles et une population privée des moyens de dire qu’elle n’en peut plus.

L’usure change de camp ?

Mais la « guerre d’attrition » menée par Poutine faute d’avoir réussi le coup du Blitzkrieg (qui eut consisté à décapiter le régime de Kyiv en 3 jours), semble aujourd’hui se retourner contre lui. Au bout de plus 4 ans de guerre, les sanctions occidentales n’y sont pas pour rien, certes, mais ce sont avant tout les forces ukrainiennes qui sont en train de gagner cette « guerre d’usure ». Toutes les « forces ukrainiennes », pas seulement les unités militaires, mais la dynamique collective d’une société qui n’a jamais courbé l’échine et a su inventer de multiples capacités de solidarité et d’auto-organisation. Pas sûr que la Russie de Poutine, qui a éteint toute forme d’espace démocratique, puisse rivaliser sur ce terrain-là.

Cela ne suffit évidemment pas. Face à une guerre d’agression telle que la Russie a lancé en 2022, il faut bien des armes pour se défendre et riposter. Alors que, depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, l’aide militaire américaine à l’Ukraine s’est pratiquement évaporée (selon le Kiel Institute, elle a chuté de 99% en 2025 par rapport aux années 2022–2024), le prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026‑2027 décidé le 18 décembre 2025 par le Conseil européen vient à point nommé. Un tiers seulement de ce prêt européen est destiné à « soutenir les capacités industrielles de défense de l’Ukraine ». (2)

Après l'éviction d'Orbán en Hongrie, le soutien de l'Europe à l'Ukraine sera-t-il tributaire de la Bulgarie ? Tout dépendra du poids de Kostadin Kostadinov, le leader du parti d'extrême droite Revival, ouvertement pro-Kremlin. Photo lentata.com

Une fois évincé l’obstacle Orbán, sèchement défait aux récentes élections législatives hongroises, un premier versement à l’Ukraine devait pouvoir intervenir dans les prochaines semaines, « avant fin juin », vient de déclarer le commissaire européen à l’Économie, Valdis Dombrovskis. Il y aurait urgence à ne pas traîner, au cas où le populiste national‑conservateur Rumen Radev, dont les positions s’alignent fréquemment sur celles du Kremlin, et qui vient de remporter les élections législatives, ne se mette en tête de suivre la voie hongroise d’Orbán. Il manque à sa formation une poignée de sièges pour avoir la majorité absolue au parlement bulgare, et jusqu’à présent, il a dit vouloir s’aligner sur la position de la Slovaquie et de la Tchéquie, « no veto, but no assistance on behalf of the country » (pas de droit de veto, mais aucune aide de la part du pays). Mais la donne pourrait changer si Rumen Radev décide de faire alliance avec le parti Revival (Vazrazhdane). Cette formation d’extrême-droite a obtenu 14 sièges au Parlement, de quoi faire pencher la balance majoritaire. Son leader, Kostadin Kostadinov, a signé en avril 2025 un accord de coopération avec le parti Russie unie de Poutine, et ne cesse de reproduire les éléments de langage du Kremlin, qualifiant l’Ukraine de « projet géopolitique anti‑russe », et allant jusqu’à revendiquer pour la Bulgarie une partie de la région d’Odessa !

Jean-Marc Adolphe


(1). Voir l’analyse détaillée publiée par Le Grand Continent (ICI).

(2). Ce prêt est financé par des emprunts de la Commission sur les marchés, garantis par le budget de l’UE, avec l’idée que l’Ukraine ne commencera à rembourser le principal que lorsqu’elle aura perçu des réparations de guerre russes.


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Source : https://www.leshumanites-media.com/post/poutine-%C3%A0-l-usure?utm_campaign=a709fc95-d170-4eb8-a212-532cc710efdf&utm_source=so&utm_medium=mail&cid=63b598ac-3207-4090-ad3f-5f4b871573e1 

vendredi 1 mai 2026

Le bonheur de faire péter tout ça


Le bonheur de faire péter tout ça !

Le

           Théophile Alexandre Steinlen, 1894

C’est le jour d’en prendre de la graine. Il y a 140 ans, à Chicago, des travailleurs perdaient la vie pour la gagner. Pour gagner un triangle rouge. Un côté pour les huit heures de travail, un côté pour les huit heures de sommeil, un côté pour les huit heures pour la vie. Une révolution. Ceux qui leur faisaient tirer dessus étaient de la même espèce que ceux d’aujourd’hui. Nous les avons fait reculer, mais ils reviennent toujours, déguisés autrement, ils arrivent par derrière, mêmes chiens de garde, même sourire de serpent, même sac de farine pour nous rouler dedans.

La fête des travailleurs, Pétain en avait fait la Fête du travail, il avait enlevé le rouge de l’églantine qu’on marie au muguet. Églantine ou aubépine ? C’était un débat quand j’étais gamin dans notre banlieue rouge. Mais il fallait toujours un petit ruban rouge avec ton muguet pour emmerder Pétain et sa descendance.

La fleur rouge, c’était aussi à la mémoire de Maria Blondeau, tuée dans la manif du 1er mai 1891 à Fourmies avec son compagnon Kléber Giloteaux, les « fiancés du 1er mai » morts parmi les neufs morts et les 35 blessés, le tableau de chasse des vaches d’en face. Retailleau, Macron , Attal, ou Hollande, ils sont toujours là. Là-bas c’est Trump, Hegseth, Elon Musk, etc. Et partout dans le monde, règne leur Internationale à eux.

Mais pas question de plier. Déprimer c’est collaborer, c’est se coucher avant que les violeurs n’entrent dans la pièce.

On ne perd pas toujours, on n’a pas toujours perdu. Le 1er Mai raconte aussi les victoires et les progrès.

Résistance, ni martyre ni musée, résistance !

Le 1er mai, c’est le jour d’en prendre de la graine.

Daniel Mermet

P.S. Voilà un superbe Premier mai avec des tubes et des perles à reprendre en chœur !

programmation musicale : 

Jacqueline Danno
, Il est cinq heures
Champi avec les chœurs des grévistes de la Nouveauté,
Chanson de grève
Compagnie Jolie Môme, Son bleu
Pete Seeger, Eight-Hour Day
Denis Cacheux : Le Grand métingue du Métropolitain
Chicho Sanchez Ferlosio, Libertad A Durruti
Marty, L’impôt sur les feignants
Gaston Ouvrard, L’Internationalisation
Mireille et Jean Sablon, Fermé jusqu’à lundi

 

Femmes - En lutte


1973










 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1974


jeudi 30 avril 2026

Cet immense mensonge sur l'agriculture biologique

 

 

Fabrice Nicolino, rescapé des assassinats de 2015, 
écrit chaque semaine dans Charlie Hebdo. 


Sur une page intitulée "Bouffée d'oxygène", 
il nous livre trois articles, un principal et deux plus petits.

C'est toujours très instructif. 

Merci à lui


"Nicolino, vieux briscard. Depuis des dizaines d’années, il écrit sur la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité, la raréfaction de l’eau disponible. Souhaite la destruction de l’industrie transnationale, et peut-être bien celle de l’industrie tout court. Rêve d’une révolution intellectuelle, culturelle et morale qui seule permettrait de réorienter radicalement les activités humaines. Ne vote pas." 

https://charliehebdo.fr/auteurs/fabrice-nicolino/ 


mercredi 29 avril 2026

Un Arabe est mort, par Arthur Sarradin

Un Arabe est mort, par Arthur Sarradin

Après deux années à couvrir la guerre pour plus d’une dizaine de rédactions européennes, l'auteur s’est heurté à une évidence : nos récits se brisent sur la vie arabe.

Ce fut la première fois que je ressentis le besoin d’écrire ce que j’allais dire. Jusqu’alors, je parlais à la télévision d’instinct, suivant le fil de la guerre dans laquelle le Liban avait plongé. Issam Abdallah, qui la couvrait pour Reuters, avait été tué la veille par une bombe israélienne aux abords d’Alma-el-Chaab. Je voulais dire, dans le peu de temps qu’on allait m’accorder, qui il était, interroger la chaîne de responsabilités ayant conduit à ce geste qu’il fallait nommer : l’assassinat d’un journaliste. Seule demeurait l’incertitude du ton à adopter. Pétri de l’idée que le langage de l’information devait nommer le réel sans s’y brûler, l’absolue neutralité érigée en vertu cardinale du journalisme me semblait, face à la mort de Issam, devenir une forme raffinée de cruauté. J’eus finalement à peine le temps d’évoquer sa famille endeuillée que la réponse de mon interlocuteur en plateau tomba, sèche : « Oui, très bien Arthur… Mais est-ce que les terroristes ont été éliminés ? » 

« Éliminés » ? J’ai levé les yeux au ciel avec le plus de mépris qu’il m’était donné de montrer, et à l’intérieur, j’eus l’impression qu’un étau me pressait les tripes jusqu’à la douleur. Depuis plusieurs jours, les massacres du Hamas avaient permis de jeter un regard d’humanité bienvenu sur le sort des vies civiles – israéliennes en l’occurrence. Des vies que j’avais toujours refusé de mettre en balance avec le traitement des vies arabes, même si à cet instant, je réalisais qu’il n’y avait rien d’anodin à ce que celle d’Issam n’eût le temps d’être biographiée. Prise de conscience corporatiste sans doute, car bien d’autres civils étaient morts avant lui. Mais Issam appartenait, croyais-je, à une fraternité plus abstraite : celle du métier, de la vérité, de principes qui méritaient qu’on s’y engage. C’était oublier que pour d’autres, Issam était avant tout un Arabe. 

Tout tenait dans la phrase de mon interlocuteur : ce mot « éliminé », glacé, abstrait, qui allait bientôt s’imposer comme l’unité de qualification de toute mort ; l’épouvantail du « terrorisme », brandi à tort et à travers pour chacune d’elles. J’y voyais, sans pouvoir le formuler encore, la matrice des négations futures : celles qui, de Gaza au Liban, feraient florès sous les outrances d’éditorialistes refusant aux journalistes de nos régions jusqu’à la possibilité d’exister. La première d’une série de trois morts qui allaient importer la guerre dans mon rapport au métier, et le bouleverser. 

Issam Abdallah à Maras, en Turquie, le 11 février 2023. Issam Abdallah/Reuters

Dès le premier mois de guerre, d’autres noms s’ajoutèrent aux tués – Farah Omar, Rabih Maamari… et avec quelques amis, nous prîmes l’habitude de nous confier, chaque soir, sur les banquettes crevées par les cendres d’un petit café de Jnah. La consommation excessive de narguilé et de thé détendait nos nerfs, et j’aime dire y avoir couvert le plus clair de la guerre. La bordure frontalière que nous appelions la « kill zone » était devenue inaccessible, les habitants commençaient à parler de « guerre historique »… et déjà, dans la plupart des rédactions européennes, le Liban n’existait plus qu’à travers le prisme du Hezbollah. À raison peut-être, celui-ci ayant perpétré le premier tir sur les terres occupées des fermes de Chebaa. Pour peu qu’il restât une place à donner aux civils, elle se cantonnait généralement aux récits des déplacés du Sud, parqués dans les écoles publiques en seconde ligne. Un soir, alors que la conversation s’épuisait, j’ai rapporté ces mots d’une consœur française croisée à Beyrouth qui m’avaient heurté : « Chaque fois que je demande à un déplacé comment il vit dans son refuge, il répond à côté et me fait sa propagande sur la résistance. » 

C’est vrai… Pourquoi le damné raconte-t-il toujours sa cause avant de se raconter lui-même ? La phrase avait résonné étrangement dans le café. Car nous-mêmes avions cédé, parfois, à ce même réflexe : émouvoir pour mieux rapporter. Mais en ne lisant les existences civiles qu’à travers ces souffrances, nous cannibalisions en réalité, avec un paternalisme sincère, une part de ce qu’ils étaient : des êtres politiques. Qu’y avait-il de plus déshumanisant ? Des hommes et des femmes qui, pris dans le chaos, trouvaient encore un souffle dans leur rapport à la terre, dans un dessein plus grand qu’eux. Or, comme pour Issam, c’est en réalité la première chose que l’on refusa de reconnaître à l’Arabe en temps de guerre, lui qui, dans sa misère, n’a rien à défendre, aucun idéal de liberté, aucune raison nationale, rien d’autre que lui-même… Là où, de l’autre côté, la mort engage le destin de la « seule démocratie du Moyen-Orient ». Dès lors, quoi de plus logique, croit-on, que de lui accorder ce traitement « humanitaire », puisque sa mort, séparée de ce qui la relierait à plus grand d’humanité, ne pèserait que du poids de sa chair ?

La « victime parfaite »

– Comment s’appelle-t-elle ?

– On ne sait pas.

Venant d’un médecin, la réponse m’avait surpris. La gamine intubée qu’il me montrait n’était plus qu’un corps enveloppé de bandages. En septembre 2024, la guerre avait pris un tournant inédit : le Liban franchissait le seuil alarmant du million de déplacés, et en soixante-douze heures, les bombardements israéliens avaient fauché un millier de vies. La jeune anonyme du sous-sol de l’hôpital de Saksakiyé ne figurait même pas dans ce décompte. Elle était une « blessée » et rien d’autre au regard de l’instant, car, comme le disait le docteur Youssef : « Elle a perdu son nez, ses yeux, ses lèvres, sa peau… elle n’a plus de visage ; et on ne sait pas qui elle est. » Ils étaient ainsi, une rangée muette d’enfants sans visage apportés par les ambulances, amputés souvent, grossissant des chiffres desquels on n’aurait pu les extraire.

Elle est morte quelques jours plus tard, m’a-t-on dit, toujours sans nom. Son sort disait tout de la forme de « décivilisation » que prenait l’offensive israélienne. Gaza l’avait déjà éprouvé depuis un an, la frontière entre civil et combattant était tombée. Sur les plateaux, le traitement du cataclysme s’était quant à lui mué en « décryptage stratégique », lecture militaire prompte à éluder toute considération juridique sur la violation de frontières, le fait d’occupation… Les enfants comme ceux de Saksakiyé y étaient décrits comme victimes « de la guerre », sorte de catastrophe naturelle ; décharnés, sans que leurs petits corps, qui n’engageaient déjà aucun nom, n’emportent avec eux de responsabilité politique, et donc, à terme, de mémoire. Et la fracture se creusait. Cette fois-ci, entre nous, journalistes de terrain, et ceux de studio. Je voyais, en miroir, la forme de mes articles devenir plus âpre, frontale, violente – je l’avoue, mû par le désir d’horrifier ; unique violence que je pus exercer à mon tour dans un contexte d’immoralité absolue.

Je voyais surtout, dans ce contexte, l’obsession malsaine que beaucoup avions nourrie de trouver la « victime parfaite ». L’enfant de Saksakiyé en était un bon exemple : une jeune victime, féminine, sans voile de préférence. Sorte d’innocence marketing de la « bonne » victime arabe, qu’il aurait fallu accompagner d’archives suffisamment attendrissantes pour émouvoir un spectateur prompt à se persuader qu’une fillette n’avait finalement rien à cacher. J’exagère à peine. Car la propagande de Tel-Aviv nous fit plusieurs fois éprouver cette autocensure par anticipation. Notre obsession : éviter l’opprobre des armées numériques qui épluchaient chacun de nos articles, multipliant les attaques, les menaces de mort… jusqu’à nous poursuivre dans nos propres médias, friands d’inviter d’offensifs porte-paroles de l’armée israélienne. Car la vie arabe souffrait d’une économie de la preuve. Un soutien supposé au Hezbollah, une barbe trop fournie ou, disons-le, l’arabité elle-même suffisaient à la suspicion. Plus encore pour les hommes ; et faute d’un crédit d’empathie immédiat, leur vie ne devenait publiable qu’au terme d’un parcours de suspicion, leur donnant ou non droit à l’histoire.

De retour de l’hôpital, j’ai été convié à parler depuis Beyrouth sur un plateau français. Vidé, écœuré, n’aspirant qu’à un peu de silence et de recul. Seulement pour souffler, ou pour réfléchir, ensemble peut-être, à ce qu’aurait pu être le prénom de la gamine sous les bandages. Qu’y avait-il, vraiment, de plus urgent ? Avant de me donner la parole, on invita un désagréable représentant des renseignements israéliens, lâchant tout sourire après cette journée meurtrière : « C’est merveilleux, nous allons libérer le Liban, et demain, pouvoir trinquer à Beyrouth une bonne bière avec les Libanais. » Une heure plus tard, j’avais vomi de colère : « Mais crève, c... » ai-je répondu… dans mon for intérieur. En réalité, je n’eus ni le courage ni la capacité rhétorique de faire mieux que de le contredire en rappelant les malheurs semés par les bombes libératrices que l’on entendait tomber derrière moi, somme toute en contradiction morale avec la perspective d’un petit pot d’arrivée. Remarque qui me valut d’être traité d’« agent de propagande » par l’agent de propagande lui-même, sans que cela ne suscitât la moindre indignation sur le plateau d’experts. Car, après tout, bien souvent, dans notre industrie, un belligérant et un journaliste, ce sont avant tout deux intervenants. 

Je ne saurais dire combien de fois je me suis senti insulté par ce mélange des genres, combien de fois il me fallut contenir ma colère, tant la dissonance entre la chair et le commentaire se muait en violence. Celle d’admettre que le regard arabe ne pèse rien, puisqu’il demeure biaisé par son incapacité à se penser en cible légitime. Il y a là l’héritage d’une histoire coloniale. Incapable de regarder encore tout à fait en face ce passé encombrant, la France conserve les logiques d’une mort indigène statistique, certaine qu’interroger les schémas d’aujourd’hui mènerait immanquablement à rouvrir les cicatrices d’hier.

L’Arabe et les autres

La troisième mort qui changea ma manière de travailler fut en réalité une série, celle des seize corps gisant sous les ruines du quartier voisin de Basta. Le 10 octobre 2024, mon appartement trembla sous l’écho d’une gigantesque explosion et, en une fraction de seconde, notre quartier s’enveloppa de cette âcre mais familière odeur de poussière des parpaings pulvérisés. Même le voisinage fut incapable de les nommer. Tous pourtant étaient des civils, résidents de l’immeuble Hocheche, morts pour avoir habité trop près de la cible : Wafic Safa, financier du Hezbollah, qui n’avait jamais vécu ici et se porte aujourd’hui comme un charme. Il me fallut un mois pour réunir leurs seize noms.

Aucun d’entre eux ne fut égal dans la mort. Le Libanais du dernier étage reposa dans un caveau de marbre ; les déplacés de la guerre vivant au premier furent alignés dans une morgue provisoire, en attendant de regagner un jour leur terre du Sud occupée. Quant aux quatre morts du rez-de-chaussée, la famille Hamaway, ils furent enterrés à plusieurs kilomètres de là, dans une fosse de Chehime réservée aux Syriens. Le seul survivant, un jeune homme de mon âge, portait tristement le nom de Wahid (« le seul»). Il n’en était pas à sa première expérience de déshumanisation. Sa famille, décimée d’une guerre à l’autre, avait fui la barbarie d’Assad. Et lorsque, à Beyrouth, il perdit les derniers des siens, ce fut la première fois que leur martyre, fût-il anonyme, suscita un tel émoi. Jusque dans certains cercles politiques français, on s’attendrit soudain de ces morts sous le feu israélien, quand bien même avait-on gardé hier le silence face aux bombes de Bachar. C’est que les vies arabes se hiérarchisent, même entre elles.

Une partie de ma génération, née politiquement des printemps arabes, s’est construite dans la volonté de mouvements révolutionnaires horizontaux, inspirés par des slogans mondialisés de justice sociale et de démocratie. Mais beaucoup, au sein de celle qui nous précède, demeurent héritiers d’un campisme, de vieux blocs, encore incapables de concevoir la multiplicité des impérialismes. Tout cela consacrant cette fâcheuse tendance à indexer les vies arabes aux agendas nationaux. Et écouter Wahid, c’était se sentir seul. Du moins conscient que la mort des siens ne se trouvait pas toujours du bon côté des fidélités politiques. Combien se firent ainsi les fers de lance de la cause palestinienne à Gaza, tout en relativisant les crimes du boucher de Damas quand celui-ci arrachait les vies de Yarmouk ? Et combien, en face, se targuèrent de comprendre la souffrance des corps sortis de l’enfer concentrationnaire syrien, tout en détournant les yeux de ceux qui pourrissaient au même moment sous les décombres de la guerre génocidaire que menait le boucher de Tel-Aviv ?

Mon article sur Basta fut publié le 20 novembre. J’en étais satisfait. Luma, Tala, Tarek… avaient retrouvé un nom. Pourtant, le jour de la publication, dans la même rue, un autre bombardement tua douze autres personnes. Devenues douze autres Arabes dont je n’eus jamais le temps de retrouver les noms.

L’horizon

Nos empathies ne doivent rien à la nature ; elles sont politiques, et la seule conduite morale serait de ne pas céder à nos pulsions de hiérarchiser les vies. Je n’ai aucun tabou à dire celles qui ont résonné en moi durant cette guerre, et elles furent éruptives : comment éprouver de l’empathie pour l’Israélien mort deux ans plus tôt, quand la chair arabe s’accumule chaque jour un peu plus ? Comment plaindre les marmots dans les abris de Tel-Aviv, quand aucune sirène ne retentit ici pour prévenir de la mort ? Comment verser une larme de plus sur la vie des autres, quand il me semblait déjà impossible d’arracher un regard pour les morts d’ici ? En somme, comme me disait un ami après le 7-Octobre : « Comment être en empathie avec les victimes d’une date, quand on se sent victime d’une époque. » Et j’ai détesté ces pensées ; comme j’ai détesté que ceux qu’elles consumaient reproduisent en Europe les mêmes schémas, confondant tout, renvoyant la haine antisémite en balance avec le sort de Gaza, allant jusqu’à demander à des juifs de hurler plus fort contre les agissements d’Israël pour lever tout soupçon à leur tour… 

À mon grand regret, je ne parviens plus à voir comment refermer la fracture béante ouverte par la couverture de ces deux années de guerre. Bizarrement, je me rends compte que ce n’est plus l’étiolement des faits qui me meurtrit désormais. Plutôt la trahison du langage. J’ai si souvent éprouvé la douleur qu’on le torde. Le journalisme, j’en suis certain, ne changera pas dans ce qu’il est le produit d’une hiérarchie de pouvoirs, d’héritages et de contraintes dans lesquels se reflètent nos choix. Alors, si nous commencions par faire celui d’y admettre nos compromissions ?

Je continue néanmoins de croire au journalisme des petites choses : celui qui articule les détails aux vies, les vies aux événements, les événements à l’histoire. Et peu m’importe que nos médias se projettent dans les vies arabes ou s’y reconnaissent. Pour notre profession, il n’est même plus question de regagner la confiance, ni de soigner nos faillites morales, mais de savoir que l’information n’a, en dernière instance, d’autre responsabilité que de donner corps à ce que nous avons laissé s’effacer.

Arthur Sarradin est journaliste. Dernier ouvrage paru : Le nom des ombres (Seuil, 2025).

 

Source : https://www.lorientlejour.com/article/1482137/un-arabe-est-mort-par-arthur-sarradin.html 

mardi 28 avril 2026

Occitanie. Non au plan Delga !

 


Numéro 20 (hiver 2026)

Occitanie 

Non au plan Delga !

Le 24 janvier, de nombreuses organisations de gauche et syndicats appelaient au rassemblement devant le Conseil régional à Montpellier, pétition à l’appui, pour exiger l’annulation immédiate des 200 millions d’euros que Carole Delga a promis d’investir dans l’industrie de l’armement.

 Nous dénoncions dans notre numéro de juillet ces « profiteurs de guerre subventionnés » par l’État et par la région PS d’Occitanie, qui vendent des armes à toute une série de pays autoritaires, mafieux ou belligérants. 

Plutôt que de jouer les va-t-en-guerre macronistes, la région pourrait – au pif – aller à la rescousse de l’Area, une association de Montpellier qui s’est vu couper ses subs en octobre par la préfecture car elle critiquait trop ouvertement les expulsions de bidonvilles où elle intervenait. 

Mais Delga préfère mettre une robe à 400 balles et prendre rencart avec les « pépites industrielles » du coin qui fabriquent obus et drones tueurs.

 

Source : https://lempaille.fr/occitanie-non-au-plan-delga