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jeudi 8 octobre 2026

Près de la grotte de Lascaux, un projet de data center à 400 millions d’euros

 

Près de la grotte de Lascaux, 

un projet de data center 

à 400 millions d’euros

 

Erwan Manac’h
3 octobre 2026

 

L'ancienne papèterie promise à l'industrie de l'intelligence artificielle, en Dordogne.


Près de la grotte de Lascaux, une ancienne papèterie pourrait devenir un « supercalculateur » qui servirait à entraîner des services IA. Les habitants mobilisés ont réussi à obtenir une réunion publique pour éclairer ce projet aux multiples inconnues.

Condat-sur-Vézère et Le-Lardin-Saint-Lazare (Dordogne), reportage

À son heure de gloire, la papèterie Condat, sur les communes de Condat-sur-Vézère et Le-Lardin-Saint-Lazare (Dordogne), faisait vivre 1 200 personnes. Jusqu’à sa chute précipitée et la fermeture, une à une, des trois lignes de production qui turbinaient jour et nuit pour produire 431 000 tonnes de papier par an. Entre les murs désormais silencieux de cet immense rectangle de béton, et dans les communes environnantes, se raconte aujourd’hui une histoire radicalement nouvelle, qui inquiète autant qu’elle fascine. Celle d’une résurrection, autour d’une industrie en pleine éclosion : l’intelligence artificielle et les centres de données dont elle a besoin.

Tout, sur cette friche industrielle de 51 hectares nichée au pied des collines arborées, semble fait pour servir le récit d’une entrée en douceur dans l’âge des data centers. L’ancienne papèterie a été reprise début 2026 par un investisseur, le groupe SPB, qui entend convertir le site en « supercalculateur » : à la différence d’un « data center », les données ne seront pas stockées, selon la communication du promoteur, mais la puissance de calcul servira à entraîner « des services IA ». Ce projet évite à la commune une coûteuse opération de dépollution et met un peu de baume sur la plaie ouverte par la fin de l’histoire industrielle des deux communes.

La nouvelle entreprise, nommée Condat Solutions, promet l’embauche, à terme de 250 personnes et envisage de récupérer la chaleur dégagée par les serveurs au profit d’activités « annexes », comme la culture de fraises sous serre. Un tel site serait également selon elle le fer de lance d’une intelligence artificielle française et « souveraine », c’est-à-dire affranchie de la mainmise des entreprises de la tech étasunienne.

« Les gens sont désespérés »

Pourtant, localement, les premières rumeurs sur ce projet ont fait l’effet d’une bombe. Des riverains de tous horizons se sont tour à tour « pris une claque » en découvrant ce projet.

L’ancienne papeterie est un îlot industriel au milieu des collines et des habitations, à l’entrée de la vallée de la Vézère. La grotte de Lascaux est à dix minutes et les alentours sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et en zone Natura 2000 pour leur richesse faunistique, géologique et historique. Des milliers d’emplois dépendent du tourisme et la forêt porte des stigmates de l’été caniculaire, avec des zones encore « cramées ».

« C’est un endroit inopportun pour un tel projet », souffle Nicolas, devant le lit asséché d’une rivière, le Coly, qui déboule d’ordinaire par une petite cascade dans son village, situé à 700 mètres en aval du futur supercalculateur. « Les gens sont désespérés », ajoute une voisine, « alors qu’on venait d’être libéré du poids industriel, dans cette région magnifique ».

Des riverains qui s’organisent

En juillet, sept personnes se sont regroupées pour tenter d’impulser une mobilisation. Sans expérience politique, elles ont commencé à alerter autour d’elles. Une pétition lancée fin juillet a recueilli 5 600 signatures, alors que les deux communes comptent 2 500 habitants.

Elle réclamait l’organisation d’une réunion, pour tenter d’obtenir des informations sur le projet. Car comme pour la soixantaine de centres de données que la France voit pousser partout sur son territoire, les projets avancent d’abord dans le plus grand secret… jusqu’à ce qu’il ne soit déjà presque trop tard pour les contester.

À Condat-sur-Vézère, comme ailleurs, cette urgence a fait surgir une réaction réflexe. Environ 80 personnes sont, petit à petit, entrées en lien : des riverains parfois éloignés des préoccupations écologiques piqués au vif par l’irruption de cette nouvelle industrie sous leurs fenêtres, des anciens salariés de l’usine qui rêvaient d’un autre avenir, des défenseurs de l’environnement ou professionnels du tourisme. La plupart sans expérience militante, avec beaucoup de jeunes et de femmes.

« C’est typiquement ce qui se passe un peu partout, avec l’émergence de luttes locales très hybrides qui partent d’habitants alertés et choqués de l’ampleur des projets qui se montent dans leur dos », observe Max, du collectif marseillais Le nuage était sous nos pieds, jointe par téléphone. Ce collectif a cartographié 32 résistances locales aux centres de données en France métropolitaine.

À force d’insister, le collectif Vigilance Condat a obtenu une première victoire. Mercredi 30 septembre, la toute nouvelle salle des fêtes du Lardin-Saint-Lazare était pleine à craquer, avec plus de 400 personnes réunies dans un silence de plomb pour écouter les explications du promoteur. 

La salle des fêtes était bondée pour la réunion publique obtenue par les habitants mobilisés. © Erwan Manac’h / Reporterre

Côté tribune, cinq intervenants à la mine stressée ont livré une partition finement accordée, en se montrant particulièrement attentifs à ne pas brusquer leur audience. Le ton est tantôt amical, tantôt paternaliste, mais jamais brutal. « Nous voulons faire de Condat une référence au niveau national », introduit Ghislain Huot, PDG du repreneur, le groupe SPB, qui annonce 400 millions d’euros d’investissement.

L’argumentaire se veut rassurant, en particulier sur la consommation en eau du futur équipement, un point qui fait cauchemarder les amoureux des milieux naturels en aval de l’usine. « Nous ne consommons pas d’eau, contrairement à une légende urbaine, grâce à une technologie de refroidissement en circuit fermé », affirme Olivier Labbe, consultant de Via DC, appelé dans le rôle du démineur.

Les chiffres officiels donnent tout de même une consommation équivalente à 5 % de celle de l’ancienne usine, qui était particulièrement consommatrice d’eau. En prenant la consommation de 2017, cela représenterait 256 411 m³ d’eau par an, soit une centaine de piscines olympiques [1].

Malgré ces efforts, les intervenants ne parviennent pas à désépaissir le flou qui entoure le projet. Tout est livré au conditionnel. Les « activités annexes » censées récupérer la chaleur fatale des serveurs et créer des emplois, pièce maîtresse de l’argumentaire favorable au projet, restent à ce stade des « pistes », selon Mathieu Introvigne, qui pilote le volet énergies du projet. Et de citer pêle-mêle des serres chauffées pour des fraises, du séchage de bois, une pisciculture, du chauffage urbain et de la production de froid. « Le temps des études est encore en cours », répète-t-il.

Du gaz brûlé pour produire l’électricité ?

Le temps des questions-réponses fait monter la température dans la salle. Les promoteurs ne sont pas en mesure de donner l’identité des entreprises qui loueront cette puissance de calcul, ni quels « services IA » seront perfectionnés ici. Aucune garantie donc, à ce stade du projet, que l’IA de Condat soit française et « souveraine ». Une seconde pièce maîtresse de l’argumentaire vole en éclats.

Le supercalculateur, appelé successivement « IA Factory », « usine de production IA » ou « data center », nécessitera une puissance électrique de 165 MW (avec une phase de démarrage à 25 MW), l’équivalent de la puissance d’une ville de 160 000 habitants ou de la production de 50 à 90 éoliennes [2].

Le promoteur envisage de faire tourner les deux générateurs à gaz de l’ancienne papèterie pour produire une partie de son électricité « de manière marginale », selon Olivier Labbe. Cela constituerait néanmoins une première en France, et un sacré coup de canif à l’image du secteur, car l’industrie des centres de données se targue de ne recourir à aucune énergie fossile pour alimenter ces serveurs.

La liste des questions qui restent en suspens est encore longue : combien de groupes électrogènes de secours et de m³ de fioul enterrés sont envisagés pour palier à d’éventuel pannes électriques ? Quelle quantité de polluants éternels — les fameux PFAS, très employés pour le refroidissement en circuit fermé des centres de données — risquent de s’infiltrer dans les sols ? Quelles seront les conséquences en termes de bruit et de chaleur émanant du bâtiment ? Les détails du projet sont, pour l’heure, tenus secrets.

Les arguments écologiques mis en sourdine

Au fil de la soirée, se dessine un auditoire coupé en deux. Une moitié farouchement opposée au projet, qui semble s’être préparée à la complexité des débats et s’ose à une critique du développement effréné de l’IA. Une autre partie, moins sonore, mais tout aussi impatiente, qui se manifeste par applaudissement et messes basses, parfois virulentes contre « ces écolos » qui s’opposent à tout.

Parmi les membres du collectif Vigilance Condat et de la toute récente association loi 1901 qui en émane, Lacovenat, ces réactions d’hostilité déjà visibles sur les réseaux sociaux sont scrutées avec inquiétude. Alors même que les opérations de tractages recueillent beaucoup de sympathie. « On se fait taxer d’être contre tout, alors qu’on veut juste des projets qui soient vertueux, pour l’emploi comme pour l’environnement », souffle une habitante. La plupart choisissent l’anonymat pour répondre à la presse, ou demandent à relire leurs citations.

Surtout, les arguments sur les dégâts écologiques de l’IA au niveau planétaire ont été retirés de l’argumentaire du collectif, tout comme les critiques qui questionnent l’usage imposé de l’IA. Mais les lignes semblent déjà être en train de bouger. Le tissu écologiste (France Nature Environnement, SOS Forêt, la Sepanso) et paysan local (Confédération paysanne) était présents en masse à la réunion publique et beaucoup de monde se manifeste pour « proposer un coup de main ».

Lire aussi : Maxi data center de Google : impuissants, une maire et ses adjoints démissionnent

Cette dynamique fait écho à ce qui se dessine au plan national. « Certaines associations sont montées en expertise et viennent souvent épauler les collectifs locaux : la FNE, le MNLE, Data for good, les Soulèvements de la Terre, Terre de luttes, Greenpeace, ou même des associations comme Attac ou des syndicats, observe Max, du Nuage était sous nos pieds. C’est un mouvement qui part d’enjeux locaux pour prendre une ampleur nationale, voire internationale. Il est puissant en Belgique et on le voit en Espagne, en Angleterre et en Allemagne. »

« Il va falloir coordonner toutes ces énergies », devise une participante du collectif, au sortir de la réunion publique du Lardin-Saint-Lazare. Chez elle, la fatigue accumulée par les trois mois de mobilisation cohabite avec un sentiment d’émerveillement. Les rencontres qu’elle a fait depuis trois mois l’ont déjà transformée.

 

Notes

[1] Condat Solutions, sollicité par Reporterre, n’a pas souhaité préciser ses chiffres ni confirmer notre estimation, mais évoque le ratio de «  5 % des prélèvements de la papeterie  » dans sa communication. Le rapport d’inspection de la Dreal présente, pour l’année 2017, un chiffre de prélèvement de 5 128 239 m³ d’eau.

[2] RTE estime qu’une puissance de 100 MW correspond à «  la consommation d’une ville de 100 000 habitants  » et la puissance d’une éolienne terrestre est comprise entre 1,8 à 3 MW.

 

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Source : https://reporterre.net/Pres-de-la-grotte-de-Lascaux-des-habitants-s-opposent-a-un-projet-de-data-center-a-400 

mardi 6 octobre 2026

Les 10 bonnes nouvelles de la semaine - Danube, plantations et lynx


Danube, plantations et lynx : 

les 10 bonnes nouvelles de la semaine

 

 

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? 

Voici 10 bonnes nouvelles 

à ne surtout pas manquer cette semaine. 

 

1. Danube : la sécheresse transforme les rives et pousse les hongrois à renouer avec leur fleuve

Le Danube atteint un niveau historiquement bas, faisant émerger de nouvelles plages et des vestiges, dont un obus allemand de la Seconde Guerre mondiale. Des associations comme Valyo, qui recrée d’anciennes piscines en bois, et Dunakéke, qui plante des espèces résistantes à la sécheresse et mène des actions éducatives, réinvestissent les rives et défendent leur accès au public. (Le Courrier d’Europe centrale)

 

2. Dans les Landes, un village expérimental améliore le quotidien des malades d’Alzheimer

Ouvert en 2020 près de Dax, le village Henri Emmanuelli accueille 120 personnes atteintes d’Alzheimer dans 16 maisonnées, avec un accompagnement inspiré de la vie ordinaire et 1,2 professionnel par résident. Une étude de l’Inserm relève moins de troubles du comportement et d’hospitalisations que dans les Ehpad, mais le dispositif coûte davantage et son statut expérimental doit encore être pérennisé. (Alternatives Économiques)

 

3. Au Kosovo, 27 ans de déminage pour accompagner la reconstruction du pays

Après 27 ans d’opérations, l’ONG HALO Trust achève son programme de déminage humanitaire au Kosovo, où les mines et bombes à sous-munitions héritées de la guerre de 1998-1999 entravaient le retour des populations et la reconstruction. Le déminage a notamment permis de sécuriser des terres agricoles, des infrastructures et des zones touristiques, avant que l’organisation ne transmette la gestion des contaminations restantes aux autorités nationales. (HALO Trust)

 

4. New York atteint un record de plantations d’arbres depuis dix ans

La ville de New York a planté 18 261 arbres en 2026, un record depuis 2016, avec une priorité donnée aux quartiers les plus exposés aux fortes chaleurs. Cette plantation doit contribuer à réduire les îlots de chaleur, améliorer la qualité de l’air et limiter les effets des inondations, dans le cadre de l’objectif de 30 % de couverture arborée d’ici 2040. (amNewYork)

 

5. L’Allemagne fixe 2045 pour sortir des énergies fossiles

L’Allemagne a présenté une feuille de route visant à mettre fin à l’usage du charbon, du pétrole et du gaz d’ici 2045, en misant notamment sur les renouvelables et l’électrification des transports. Elle rejoint ainsi la France et les Pays-Bas, qui ont publié leurs propres plans, mais les trois pays font face à des critiques sur le niveau de leurs objectifs et leur mise en œuvre. (Euronews)

 

6. L’Éthiopie veut planter 50 milliards d’arbres d’ici 2030

En Éthiopie, l’initiative gouvernementale Green Legacy affirme avoir planté 48 milliards d’arbres depuis 2019, tandis que la couverture forestière est passée de 15,5 % à 23,6 % entre 2013 et 2023. Mais la survie des plants reste incertaine, notamment dans les régions sèches : plusieurs études font état de taux de réussite inférieurs à 50 % pour certains projets de reboisement. (The Guardian)

 

7. Au Brésil, les femmes autochtones investissent la politique malgré les violences

À l’approche des élections générales du 4 octobre, 191 personnes autochtones sont candidates, dont 58 soutenues par les mouvements autochtones et 27 femmes. Ces candidates défendent notamment la protection des territoires et la lutte contre l’exploitation minière illégale, tout en affrontant racisme, menaces et manque de financements. (Vert)

 

8. La justice ordonne d’empêcher une corrida à Palavas-les-Flots

Le tribunal administratif de Montpellier a ordonné au maire de Palavas-les-Flots d’empêcher la corrida prévue le 10 octobre, estimant que la commune n’avait pas démontré l’existence d’une tradition taurine locale et ininterrompue. Aucune corrida n’avait été organisée dans les arènes depuis plus de dix ans, selon la décision du juge des référés. (ICI)

 

9. Dans le Jura, une lynx sauvée en 2025 donne naissance à trois petits

Relâchée dans le Doubs en mai 2025 après avoir été soignée pour un état d’extrême maigreur, Buffy a été filmée avec trois petits lynx en août 2026. Cette reproduction constitue une bonne nouvelle pour une population de lynx boréaux estimée à 150 à 200 individus en France, dont 80 % vivent dans le massif jurassien, mais les collisions routières restent la première cause de mortalité. (France 3 Régions)

 

10. Les éleveurs français prêts à sortir des cages, sous conditions européennes

Selon un sondage mené auprès de 200 éleveurs dans quatre pays européens, 88 % des éleveurs français interrogés se disent favorables à un élevage sans cage, à condition de bénéficier d’aides publiques et de règles commerciales protégeant les producteurs européens. En France, 143 éleveurs utilisent encore des cages pour environ 12 millions de poules, tandis que la filière vise 90 % d’élevage hors cage d’ici 2030. (La Relève et la Peste)

 

* Photo de couverture : Kevin Snow – Unsplash

– Mauricette Baelen 

 

Source : https://mrmondialisation.org/danube-plantations-et-lynx-les-10-bonnes-nouvelles-de-la-semaine/ 

lundi 5 octobre 2026

« Permis de tuer » : ce que changerait la loi sur la présomption de légitime défense de la police

« Permis de tuer » : 

ce que changerait la loi 

sur la présomption de 

légitime défense de la police


 

Mouvement «Bloquons Tout», Paris, 10/09/2025 © Jerome Gilles

Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la «présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre». C’est un vote de la honte : 313 députés ont voté pour cette loi venue initialement de l’extrême droite, portée par Les Républicains (LR) et soutenue par le gouvernement. Cette loi revient à offrir un « permis de tuer » à la police. C’est une bascule pour notre État de droit. Avant son adoption définitive, elle doit passer devant le Sénat. Nous continuerons de nous opposer fermement à cette loi, voici pourquoi.

Nahel avait 17 ans. Le 27 juin 2023, à 8h15, un policier le tue à bout portant lors d’un contrôle routier à Nanterre. La bataille médiatique débute alors. Certains veulent présenter Nahel comme le pire des délinquants. Mais son casier judiciaire est vierge. Nahel est un adolescent. Alors oui, il conduit sans permis. Mais dans son quartier, il pratique aussi le rugby, cherche à se bâtir un avenir, à nourrir ses rêves. Jusqu’au drame. La vidéo funeste tourne en boucle : une voiture jaune, un policier casqué, une arme pointée et puis le tir.

Avec la loi adoptée à l’Assemblée nationale le 7 juillet, s’il n’y avait pas eu cette vidéo, le tir du policier responsable de la mort de Nahel serait considéré comme légal. Autrement dit, le policier, aujourd’hui poursuivi pour homicide volontaire, aurait pu ne jamais être mis en examen.

Qui a proposé cette loi ?

Cette loi porte atteinte à l’État de droit. Pour en mesurer sa gravité, nous avons décrypté en 5 points ce qu’elle changerait concrètement. 

Aujourd’hui, un tir de policier ou gendarme doit être démontré comme étant strictement nécessaire et proportionné. Demain, il sera automatiquement présumé légal.

Cette nouvelle loi s’appuie sur une législation plus ancienne, de 2017, connue sous le nom de l’article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure. Derrière ce nom abstrait, se cache en réalité un changement majeur : la loi vient élargir les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre peuvent utiliser leurs armes. Concrètement, un policier ou un gendarme peut ouvrir le feu sur une personne qu’il pense « susceptible » de représenter un danger. Or, depuis son adoption, les tirs mortels de policiers sur des véhicules ont été cinq fois plus nombreux qu’avant.

C’est dans ce contexte déjà alarmant que la nouvelle loi s’inscrit. Plutôt que de corriger les failles de la loi de 2017, la nouvelle loi votée à l’Assemblée nationale les aggrave. Jusqu’ici, en cas de tir, une enquête doit vérifier si les conditions exigées par l’article L.435-1 sont bien réunies. Avec la nouvelle loi, cette vérification ne sera même plus nécessaire : à chaque fois qu’un policier utilisera son arme, le tir sera automatiquement considéré comme légal.

Un vote de la honte

Le vote du 7 juillet à l’Assemblée nationale aura été un signe supplémentaire de la montée des pratiques autoritaires en France. La loi sur la «présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre» a été adoptée par une large majorité de députés : 313 député·es considèrent automatiquement légal tout tir de policier. C’est un vote de la honte.

Quand 313 député·es votent, sans réel débat public en amont, une loi qui risque d’augmenter le nombre de morts des suites de tir de policier, c’est grave. « Comment pouvez-vous oser dire que cette loi pourrait accroitre le nombre de mort ? » a asséné Laurent Nuñez en pleine séance. Par ses propos, le ministère de l’Intérieur banalise les conséquences de cette loi. Car il est faux de laisser croire que cette loi ne va pas causer davantage de morts. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis la loi de 2017, qui a assoupli les conditions d’usage des armes par les forces de l’ordre, les tirs mortels de policiers sur des personnes à bord d’un véhicule sont 5 fois plus nombreux qu’avant. Avec cette loi, cela pourrait être pire.

Il est aussi faux de laisser croire que cette loi ne va pas renforcer l’impunité déjà existante des policiers. Un expert de l’ONU, Morris Tidball-Binz, a dénoncé cette loi en lançant une alerte claire sur le fait qu’elle risque de renforcer l’impunité. 

La France : 
l’un des pays européens où 

la police tue le plus

 

2. C’est aux familles des victimes d’apporter les preuves, plus à l’État 

Aujourd’hui, si un policier ou gendarme utilise son arme et tue, c’est à l’État de démontrer que le tir mortel était strictement nécessaire et proportionné. Demain, ce sera aux familles, en plein deuil, de prouver le contraire.   

C’est une inversion inédite de la charge de la preuve que propose cette nouvelle loi. Quand un agent de l’État tue, c’est à l’État de justifier cet acte. Mais dès lors que le tir est présumé légal, ce sera aux familles des victimes de prouver que le tir responsable de la mort de leur proche était illégal. Comment apporter des preuves en plein deuil ? Comment prouver quelque chose sans avoir été présent, sans accès aux caméras, aux rapports, aux témoignages des agents des forces de l’ordre ?  

 Les instances internationales sont pourtant très claires sur le sujet : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a affirmé qu’il appartenait bien à l’État de prouver que le recours à la force était nécessaire, et non aux victimes. Cette proposition de loi serait donc contraire aux décisions de la CEDH.

Les tirs mortels des forces de l’ordre ne sont pas des faits divers isolés. Ils peuvent toutes et tous nous toucher, de près ou de loin : un frère, un voisin, une connaissance du même quartier. Si cela arrivait, ce sera notamment à vous, de prouver que le tir du policier n’était pas légal.

C’est un fait : les tirs mortels lors de simples contrôles routiers sont nombreux et en augmentation en France. 
Nahel, Souheil, Adam, Aboubacar, Olivio… tous ont été tués par un tir de policier ou de gendarme. Avec cette loi, le tir aurait d’emblée été considéré comme légal. Mais alors, qui pour rendre des comptes ? 

 

 








3. Il pourrait ne plus y avoir de vraies enquêtes

Aujourd’hui, les enquêtes sur les tirs mortels de policiers sont déjà très longues et difficiles et beaucoup n’aboutissent pas. Demain, le travail d’enquête sera considérablement affaibli et certaines enquêtes pourraient être réduites à une simple formalité.

Les premières heures d’une enquête sont cruciales pour la collecte de preuves : c’est là qu’on récupère les images de vidéosurveillance avant qu’elles ne soient effacées, qu’on saisit les téléphones avant que des messages ne disparaissent, qu’on interroge les témoins à chaud. Et c’est surtout là, qu’on place le policier ou gendarme inculpé en garde-à-vue pour recueillir rapidement sa version des faits. Or, avec la nouvelle loi, le policier ne serait plus automatiquement considéré comme suspect et donc, pourrait ne pas être placé en garde à vue puisque son tir serait présumé légal. Sans garde à vue, on empêche le recueil de preuves cruciales à l’enquête. 

Olivio Gomez avait 28 ans, père de trois enfants. Le 17 octobre 2020, il rentre tranquillement chez lui à Poissy. Une voiture de police le suit jusqu’en bas de son immeuble. Les policiers sortent de leur véhicule pour procéder à un contrôle. Olivio n’obtempère pas immédiatement et avance légèrement sa voiture, juste avant de sortir lui aussi. Mais un policier tire, trois balles. Olivio meurt en bas de chez lui.

Une enquête s’ouvre, les images des caméras de vidéosurveillance sont récupérées à temps : elles montrent que la « légitime défense » invoquée par le policier ne tient pas. Six ans après les faits, le policier est condamné à 10 ans de prison pour meurtre. Une sentence historique.

Pendant six années, le petit frère d’Olivio, Leonel Gomes, s’est battu aux côtés de sa famille pour obtenir justice. « On sait que rien ne te ramènera. Mais au moins, la justice a reconnu ta dignité. On continuera de raconter ton histoire, pas seulement pour toi, mais pour que plus aucune famille n’ait à vivre ça. »

 

L’intégralité du témoignage du frère d’Olivio est à retrouver ici

Si la loi portée soutenue aujourd’hui par le gouvernement avait existé en 2020, le tir responsable de la mort d’Olivio aurait été présumé légal. Avec cette légalité présumée, il n’y aurait plus aucune nécessité d’agir vite pour récolter les preuves : dans le cas du meurtre d’Olivio, les images de vidéosurveillance ayant permis de faire avancer l’enquête auraient pu être écrasées avant le début de l’enquête. Sans ces preuves, l’enquête serait restée au point mort et la condamnation du policier aurait pu ne jamais avoir eu lieu.  

C’est tout l’enjeu de cette nouvelle loi : en affaiblissant les mécanismes permettant une enquête indépendante et efficace, elle rendrait les enquêtes plus difficiles encore qu’elles ne le sont aujourd’hui.

4. Les personnes racisées encore plus exposées 

Aujourd’hui, les personnes racisées sont déjà les plus ciblées par les contrôles de police. Demain, elles pourraient être les plus touchées par les conséquences de cette loi.

Avec une loi qui donnerait un « permis de tuer » aux policiers, les personnes racisées risquent d’être encore plus exposées qu’elles ne le sont déjà. Car c’est un fait que nous documentons depuis des années : un jeune homme perçu comme noir ou arabe a beaucoup plus de risque d’être contrôlé par la police. En étant plus contrôlé, il est, de fait, plus exposé à un risque de tir mortel. 

 


En France, beaucoup des personnes tuées par la police sont des personnes racisées. Selon l’agence de presse Reuters, la majorité des personnes tuées par la police dans un véhicule étaient racisées. C’était le cas de Nahel, d’origine algérienne.

5. Le sentiment d’impunité des policiers risque d’entraîner une augmentation du nombre de tirs

Aujourd’hui, l’impunité existe déjà au sein de la police. Demain, ce sentiment serait démultiplié et pourrait, de fait, entraîner une augmentation du nombre de victimes de tirs de policier.

 Instaurer une présomption de légalité des tirs revient à dire aux forces de l’ordre que quoi qu’elles fassent, elles partent alors avec une longueur d’avance juridique. En présumant légal un tir, cela risque de venir renforcer le sentiment d’impunité au sein des forces de l’ordre.

 


UN VOTE INDIGNE

En plus d’être un vote honteux, le vote du 7 juillet à l’Assemblée nationale était un vote indigne. Après le vote, des députés ont scandé aux familles de jeunes tués par la police présentes dans l’hémicycle : «Foutez- les dehors !». Un député a traité les enfants des familles endeuillées de «multicondamnés», d’autres ont crié «dehors la racaille !». Comment est-il possible d’être aussi indignes ? Des familles ont perdu leur enfant. Des familles se battent depuis des années pour obtenir justice. Parmi elles, le père et la tante de Souheil, 19 ans, tué par la police en 2021 à Marseille.

Cette banalisation de propos haineux de la part de certains de nos élus en France n’est pas nouvelle, mais elle gagne du terrain. Cette violence dans les discours doit être dénoncée. 

Et maintenant, comment on se mobilise ?

Le gouvernement a décidé de faire passer cette loi en juillet 2026, en plein été, en toute discrétion, à un moment où l’attention est bien moins forte. Nous n’avons eu que quelques jours pour nous mobiliser contre cette loi. Malgré tout, la mobilisation a quand même été importante et on peut s’en féliciter collectivement : interpellation massive des députés sur les réseaux sociaux, les familles des victimes très mobilisées en interview dans des médias indépendants, un rassemblement organisé devant l’Assemblée nationale juste avant le vote, une pétition qui a dépassé le seuil symbolique des 500 000 signatures…

La veille du vote, nous avons organisé une action devant le ministère de l’Intérieur: des voitures jaunes, des militant·es et deux messages : «Non au permis de tuer de la police», «Quand la police tue : qui rend des comptes ?». Notre action visait à reproduire symboliquement une scène qui a marqué la France : la mort de Nahel le 27 juin 2023. 


Malgré notre mobilisation éclair, la loi est bel et bien passée. Mais tout n’est pas perdu : la loi doit désormais passer devant le Sénat à la rentrée et des députés pourraient saisir le Conseil Constitutionnel avant l’adoption définitive du texte. Le combat n’est pas terminé. Grâce à ce premier élan de mobilisation, des millions de personnes sont désormais informées et alertées sur les dangers de cette loi. La mobilisation ne va donc pas s’arrêter là. Ensemble, nous somme puissants. Ensemble, nous avons le pouvoir de faire bouger les choses. Ensemble, disons non au « permis de tuer » de la police.

Plus d’informations à venir sur les possibilités d’actions.

 

Source : https://www.amnesty.fr/reperes/loi-presomption-legitime-defense-de-la-police-ce-qu-il-faut-savoir/