Un Arabe est mort, par Arthur Sarradin
Après deux années à couvrir la guerre pour plus d’une dizaine de rédactions européennes, l'auteur s’est heurté à une évidence : nos récits se brisent sur la vie arabe.
Par Arthur Sarradin, le 22 octobre 2025
Des ruines encore fumantes, au matin du 28 septembre 2024, après une des vastes campagnes de bombardements israéliens sur la banlieue-sud. Anwar Amro / AFPCe fut la première fois que je ressentis le besoin d’écrire ce que j’allais dire. Jusqu’alors, je parlais à la télévision d’instinct, suivant le fil de la guerre dans laquelle le Liban avait plongé. Issam Abdallah, qui la couvrait pour Reuters, avait été tué la veille par une bombe israélienne aux abords d’Alma-el-Chaab. Je voulais dire, dans le peu de temps qu’on allait m’accorder, qui il était, interroger la chaîne de responsabilités ayant conduit à ce geste qu’il fallait nommer : l’assassinat d’un journaliste. Seule demeurait l’incertitude du ton à adopter. Pétri de l’idée que le langage de l’information devait nommer le réel sans s’y brûler, l’absolue neutralité érigée en vertu cardinale du journalisme me semblait, face à la mort de Issam, devenir une forme raffinée de cruauté. J’eus finalement à peine le temps d’évoquer sa famille endeuillée que la réponse de mon interlocuteur en plateau tomba, sèche : « Oui, très bien Arthur… Mais est-ce que les terroristes ont été éliminés ? »
« Éliminés » ? J’ai levé les yeux au ciel avec le plus de mépris qu’il m’était donné de montrer, et à l’intérieur, j’eus l’impression qu’un étau me pressait les tripes jusqu’à la douleur. Depuis plusieurs jours, les massacres du Hamas avaient permis de jeter un regard d’humanité bienvenu sur le sort des vies civiles – israéliennes en l’occurrence. Des vies que j’avais toujours refusé de mettre en balance avec le traitement des vies arabes, même si à cet instant, je réalisais qu’il n’y avait rien d’anodin à ce que celle d’Issam n’eût le temps d’être biographiée. Prise de conscience corporatiste sans doute, car bien d’autres civils étaient morts avant lui. Mais Issam appartenait, croyais-je, à une fraternité plus abstraite : celle du métier, de la vérité, de principes qui méritaient qu’on s’y engage. C’était oublier que pour d’autres, Issam était avant tout un Arabe.
Tout tenait dans la phrase de mon interlocuteur : ce mot « éliminé », glacé, abstrait, qui allait bientôt s’imposer comme l’unité de qualification de toute mort ; l’épouvantail du « terrorisme », brandi à tort et à travers pour chacune d’elles. J’y voyais, sans pouvoir le formuler encore, la matrice des négations futures : celles qui, de Gaza au Liban, feraient florès sous les outrances d’éditorialistes refusant aux journalistes de nos régions jusqu’à la possibilité d’exister. La première d’une série de trois morts qui allaient importer la guerre dans mon rapport au métier, et le bouleverser.
Issam Abdallah à Maras, en Turquie, le 11 février 2023. Issam Abdallah/ReutersDès le premier mois de guerre, d’autres noms s’ajoutèrent aux tués – Farah Omar, Rabih Maamari… et avec quelques amis, nous prîmes l’habitude de nous confier, chaque soir, sur les banquettes crevées par les cendres d’un petit café de Jnah. La consommation excessive de narguilé et de thé détendait nos nerfs, et j’aime dire y avoir couvert le plus clair de la guerre. La bordure frontalière que nous appelions la « kill zone » était devenue inaccessible, les habitants commençaient à parler de « guerre historique »… et déjà, dans la plupart des rédactions européennes, le Liban n’existait plus qu’à travers le prisme du Hezbollah. À raison peut-être, celui-ci ayant perpétré le premier tir sur les terres occupées des fermes de Chebaa. Pour peu qu’il restât une place à donner aux civils, elle se cantonnait généralement aux récits des déplacés du Sud, parqués dans les écoles publiques en seconde ligne. Un soir, alors que la conversation s’épuisait, j’ai rapporté ces mots d’une consœur française croisée à Beyrouth qui m’avaient heurté : « Chaque fois que je demande à un déplacé comment il vit dans son refuge, il répond à côté et me fait sa propagande sur la résistance. »
C’est vrai… Pourquoi le damné raconte-t-il toujours sa cause avant de se raconter lui-même ? La phrase avait résonné étrangement dans le café. Car nous-mêmes avions cédé, parfois, à ce même réflexe : émouvoir pour mieux rapporter. Mais en ne lisant les existences civiles qu’à travers ces souffrances, nous cannibalisions en réalité, avec un paternalisme sincère, une part de ce qu’ils étaient : des êtres politiques. Qu’y avait-il de plus déshumanisant ? Des hommes et des femmes qui, pris dans le chaos, trouvaient encore un souffle dans leur rapport à la terre, dans un dessein plus grand qu’eux. Or, comme pour Issam, c’est en réalité la première chose que l’on refusa de reconnaître à l’Arabe en temps de guerre, lui qui, dans sa misère, n’a rien à défendre, aucun idéal de liberté, aucune raison nationale, rien d’autre que lui-même… Là où, de l’autre côté, la mort engage le destin de la « seule démocratie du Moyen-Orient ». Dès lors, quoi de plus logique, croit-on, que de lui accorder ce traitement « humanitaire », puisque sa mort, séparée de ce qui la relierait à plus grand d’humanité, ne pèserait que du poids de sa chair ?
La « victime parfaite »
– Comment s’appelle-t-elle ?
– On ne sait pas.
Venant d’un médecin, la réponse m’avait surpris. La gamine intubée qu’il me montrait n’était plus qu’un corps enveloppé de bandages. En septembre 2024, la guerre avait pris un tournant inédit : le Liban franchissait le seuil alarmant du million de déplacés, et en soixante-douze heures, les bombardements israéliens avaient fauché un millier de vies. La jeune anonyme du sous-sol de l’hôpital de Saksakiyé ne figurait même pas dans ce décompte. Elle était une « blessée » et rien d’autre au regard de l’instant, car, comme le disait le docteur Youssef : « Elle a perdu son nez, ses yeux, ses lèvres, sa peau… elle n’a plus de visage ; et on ne sait pas qui elle est. » Ils étaient ainsi, une rangée muette d’enfants sans visage apportés par les ambulances, amputés souvent, grossissant des chiffres desquels on n’aurait pu les extraire.
Elle est morte quelques jours plus tard, m’a-t-on dit, toujours sans nom. Son sort disait tout de la forme de « décivilisation » que prenait l’offensive israélienne. Gaza l’avait déjà éprouvé depuis un an, la frontière entre civil et combattant était tombée. Sur les plateaux, le traitement du cataclysme s’était quant à lui mué en « décryptage stratégique », lecture militaire prompte à éluder toute considération juridique sur la violation de frontières, le fait d’occupation… Les enfants comme ceux de Saksakiyé y étaient décrits comme victimes « de la guerre », sorte de catastrophe naturelle ; décharnés, sans que leurs petits corps, qui n’engageaient déjà aucun nom, n’emportent avec eux de responsabilité politique, et donc, à terme, de mémoire. Et la fracture se creusait. Cette fois-ci, entre nous, journalistes de terrain, et ceux de studio. Je voyais, en miroir, la forme de mes articles devenir plus âpre, frontale, violente – je l’avoue, mû par le désir d’horrifier ; unique violence que je pus exercer à mon tour dans un contexte d’immoralité absolue.
Je voyais surtout, dans ce contexte, l’obsession malsaine que beaucoup avions nourrie de trouver la « victime parfaite ». L’enfant de Saksakiyé en était un bon exemple : une jeune victime, féminine, sans voile de préférence. Sorte d’innocence marketing de la « bonne » victime arabe, qu’il aurait fallu accompagner d’archives suffisamment attendrissantes pour émouvoir un spectateur prompt à se persuader qu’une fillette n’avait finalement rien à cacher. J’exagère à peine. Car la propagande de Tel-Aviv nous fit plusieurs fois éprouver cette autocensure par anticipation. Notre obsession : éviter l’opprobre des armées numériques qui épluchaient chacun de nos articles, multipliant les attaques, les menaces de mort… jusqu’à nous poursuivre dans nos propres médias, friands d’inviter d’offensifs porte-paroles de l’armée israélienne. Car la vie arabe souffrait d’une économie de la preuve. Un soutien supposé au Hezbollah, une barbe trop fournie ou, disons-le, l’arabité elle-même suffisaient à la suspicion. Plus encore pour les hommes ; et faute d’un crédit d’empathie immédiat, leur vie ne devenait publiable qu’au terme d’un parcours de suspicion, leur donnant ou non droit à l’histoire.
De retour de l’hôpital, j’ai été convié à parler depuis Beyrouth sur un plateau français. Vidé, écœuré, n’aspirant qu’à un peu de silence et de recul. Seulement pour souffler, ou pour réfléchir, ensemble peut-être, à ce qu’aurait pu être le prénom de la gamine sous les bandages. Qu’y avait-il, vraiment, de plus urgent ? Avant de me donner la parole, on invita un désagréable représentant des renseignements israéliens, lâchant tout sourire après cette journée meurtrière : « C’est merveilleux, nous allons libérer le Liban, et demain, pouvoir trinquer à Beyrouth une bonne bière avec les Libanais. » Une heure plus tard, j’avais vomi de colère : « Mais crève, c... » ai-je répondu… dans mon for intérieur. En réalité, je n’eus ni le courage ni la capacité rhétorique de faire mieux que de le contredire en rappelant les malheurs semés par les bombes libératrices que l’on entendait tomber derrière moi, somme toute en contradiction morale avec la perspective d’un petit pot d’arrivée. Remarque qui me valut d’être traité d’« agent de propagande » par l’agent de propagande lui-même, sans que cela ne suscitât la moindre indignation sur le plateau d’experts. Car, après tout, bien souvent, dans notre industrie, un belligérant et un journaliste, ce sont avant tout deux intervenants.
Je ne saurais dire combien de fois je me suis senti insulté par ce mélange des genres, combien de fois il me fallut contenir ma colère, tant la dissonance entre la chair et le commentaire se muait en violence. Celle d’admettre que le regard arabe ne pèse rien, puisqu’il demeure biaisé par son incapacité à se penser en cible légitime. Il y a là l’héritage d’une histoire coloniale. Incapable de regarder encore tout à fait en face ce passé encombrant, la France conserve les logiques d’une mort indigène statistique, certaine qu’interroger les schémas d’aujourd’hui mènerait immanquablement à rouvrir les cicatrices d’hier.
L’Arabe et les autres
La troisième mort qui changea ma manière de travailler fut en réalité une série, celle des seize corps gisant sous les ruines du quartier voisin de Basta. Le 10 octobre 2024, mon appartement trembla sous l’écho d’une gigantesque explosion et, en une fraction de seconde, notre quartier s’enveloppa de cette âcre mais familière odeur de poussière des parpaings pulvérisés. Même le voisinage fut incapable de les nommer. Tous pourtant étaient des civils, résidents de l’immeuble Hocheche, morts pour avoir habité trop près de la cible : Wafic Safa, financier du Hezbollah, qui n’avait jamais vécu ici et se porte aujourd’hui comme un charme. Il me fallut un mois pour réunir leurs seize noms.
Aucun d’entre eux ne fut égal dans la mort. Le Libanais du dernier étage reposa dans un caveau de marbre ; les déplacés de la guerre vivant au premier furent alignés dans une morgue provisoire, en attendant de regagner un jour leur terre du Sud occupée. Quant aux quatre morts du rez-de-chaussée, la famille Hamaway, ils furent enterrés à plusieurs kilomètres de là, dans une fosse de Chehime réservée aux Syriens. Le seul survivant, un jeune homme de mon âge, portait tristement le nom de Wahid (« le seul»). Il n’en était pas à sa première expérience de déshumanisation. Sa famille, décimée d’une guerre à l’autre, avait fui la barbarie d’Assad. Et lorsque, à Beyrouth, il perdit les derniers des siens, ce fut la première fois que leur martyre, fût-il anonyme, suscita un tel émoi. Jusque dans certains cercles politiques français, on s’attendrit soudain de ces morts sous le feu israélien, quand bien même avait-on gardé hier le silence face aux bombes de Bachar. C’est que les vies arabes se hiérarchisent, même entre elles.
Une partie de ma génération, née politiquement des printemps arabes, s’est construite dans la volonté de mouvements révolutionnaires horizontaux, inspirés par des slogans mondialisés de justice sociale et de démocratie. Mais beaucoup, au sein de celle qui nous précède, demeurent héritiers d’un campisme, de vieux blocs, encore incapables de concevoir la multiplicité des impérialismes. Tout cela consacrant cette fâcheuse tendance à indexer les vies arabes aux agendas nationaux. Et écouter Wahid, c’était se sentir seul. Du moins conscient que la mort des siens ne se trouvait pas toujours du bon côté des fidélités politiques. Combien se firent ainsi les fers de lance de la cause palestinienne à Gaza, tout en relativisant les crimes du boucher de Damas quand celui-ci arrachait les vies de Yarmouk ? Et combien, en face, se targuèrent de comprendre la souffrance des corps sortis de l’enfer concentrationnaire syrien, tout en détournant les yeux de ceux qui pourrissaient au même moment sous les décombres de la guerre génocidaire que menait le boucher de Tel-Aviv ?
Mon article sur Basta fut publié le 20 novembre. J’en étais satisfait. Luma, Tala, Tarek… avaient retrouvé un nom. Pourtant, le jour de la publication, dans la même rue, un autre bombardement tua douze autres personnes. Devenues douze autres Arabes dont je n’eus jamais le temps de retrouver les noms.
L’horizon
Nos empathies ne doivent rien à la nature ; elles sont politiques, et la seule conduite morale serait de ne pas céder à nos pulsions de hiérarchiser les vies. Je n’ai aucun tabou à dire celles qui ont résonné en moi durant cette guerre, et elles furent éruptives : comment éprouver de l’empathie pour l’Israélien mort deux ans plus tôt, quand la chair arabe s’accumule chaque jour un peu plus ? Comment plaindre les marmots dans les abris de Tel-Aviv, quand aucune sirène ne retentit ici pour prévenir de la mort ? Comment verser une larme de plus sur la vie des autres, quand il me semblait déjà impossible d’arracher un regard pour les morts d’ici ? En somme, comme me disait un ami après le 7-Octobre : « Comment être en empathie avec les victimes d’une date, quand on se sent victime d’une époque. » Et j’ai détesté ces pensées ; comme j’ai détesté que ceux qu’elles consumaient reproduisent en Europe les mêmes schémas, confondant tout, renvoyant la haine antisémite en balance avec le sort de Gaza, allant jusqu’à demander à des juifs de hurler plus fort contre les agissements d’Israël pour lever tout soupçon à leur tour…
À mon grand regret, je ne parviens plus à voir comment refermer la fracture béante ouverte par la couverture de ces deux années de guerre. Bizarrement, je me rends compte que ce n’est plus l’étiolement des faits qui me meurtrit désormais. Plutôt la trahison du langage. J’ai si souvent éprouvé la douleur qu’on le torde. Le journalisme, j’en suis certain, ne changera pas dans ce qu’il est le produit d’une hiérarchie de pouvoirs, d’héritages et de contraintes dans lesquels se reflètent nos choix. Alors, si nous commencions par faire celui d’y admettre nos compromissions ?
Je continue néanmoins de croire au journalisme des petites choses : celui qui articule les détails aux vies, les vies aux événements, les événements à l’histoire. Et peu m’importe que nos médias se projettent dans les vies arabes ou s’y reconnaissent. Pour notre profession, il n’est même plus question de regagner la confiance, ni de soigner nos faillites morales, mais de savoir que l’information n’a, en dernière instance, d’autre responsabilité que de donner corps à ce que nous avons laissé s’effacer.
Arthur Sarradin est journaliste. Dernier ouvrage paru : Le nom des ombres (Seuil, 2025).
Source : https://www.lorientlejour.com/article/1482137/un-arabe-est-mort-par-arthur-sarradin.html










