Poutine, à l'usure ?
Jean-Marc Adolphe
20 avril 2026
Croissance en berne, boutiques fermées, PME asphyxiées, pénurie de main-d’œuvre : sous l’effet combiné des sanctions, des frappes ukrainiennes et des dépenses militaires, les fragilités de l’économie russe apparaissent au grand jour, jusque dans les aveux inhabituels de certains responsables du Kremlin. Pendant ce temps, sur le front ukrainien, des soldats russes doivent payer pour espérer échapper à la mort...
La Russie a mal à son PIB, et Poutine n’est pas content. Alors que le ministère russe des Finances avait tablé sur une croissance de 1,3 % pour 2026, celle-ci a reculé de 1,8 % sur janvier et février. À la lumière de cette jolie performance, le tsar du Kremlin a convoqué en urgence une réunion à laquelle participaient notamment le ministre des Finances, Anton Siluanov, la cheffe de la Banque centrale de Russie, Elvira Nabiullina, et le conseiller présidentiel aux affaires économiques, Maxim Oreshkin. Face à cet aimable aréopage, on ignore si Poutine a tapé du poing sur la table, mais le ton n’en était pas moins courroucé. « J'espère entendre aujourd'hui des rapports détaillés sur l'état actuel de l'économie et sur les raisons pour lesquelles les indicateurs macroéconomiques continuent de décevoir les attentes », a-t-il lancé, selon l’agence Interfax. Pour sûr, personne n’a osé répondre : « mais Sire, c’est votre putain de guerre ! »
Poutine s’agace, l’économie dévisse
Dans le gouvernement russe, il y a des ministres dont on n’entend quasiment jamais parler. Maxim Reshetnikov est de ceux-là. Ce technocrate de 46 ans, économiste de formation, a gravi un à un tous les échelons du pouvoir régional puis fédéral. Il est ministre du Développement économique depuis 2020. A priori, ce n’est donc pas le genre à aller ruer dans les brancards. L’an dernier, toutefois, il prévenait que le pays serait « au bord de la récession » si l’État ne prenait pas les bonnes décisions. Le 17 avril dernier à Vsevolozhsk (dans la région de Leningrad), lors d’un « forum russe de soutien à l'infrastructure et à l'entrepreneuriat », il a carrément mis les pieds dans le plat : les réserves économiques du pays sont « largement épuisées », a-t-il lancé.
A gauche, Maxim Reshetnikov, ministre du Développement économique. A droite : Anton Siluanov, ministre des Finances.La situation macroéconomique est « nettement plus compliquée » que les années précédentes, a-t-il ajouté, citant comme facteurs aggravants la vigueur du rouble (ce qui semble une bonne nouvelle rend en réalité le pétrole russe trop cher à l'export, asséchant les caisses du Kremlin), la hausse des taux d'intérêt, une grave pénurie de main-d'œuvre et des contraintes budgétaires croissantes. Là encore, pas un mot sur la guerre. Il n’empêche : pour Meduza, il s’agit là de l'un des aveux officiels les plus francs à ce jour sur le tribut que les dépenses de guerre, les sanctions et la politique monétaire restrictive font peser sur l'économie russe.
Le pétrole dans le viseur
Une étude récente de David R. Henderson (Hoover Institution) et Ryan Sullivan (Naval Postgraduate School), publiée début mars 2026, estime que le coût total de la guerre pour Moscou atteindrait environ 2 500 milliards de dollars depuis 2022 (1). On a beaucoup entendu dire que le blocage du détroit d’Ormuz favorisait le pétrole et le gaz russes, mais cet effet d’aubaine reste fragile, et son impact au demeurant marginal : en un an, les revenus du pétrole et du gaz ont chuté de 45%. Les forces de défense ukrainiennes ont parfaitement compris qu’il s’agissait là de l’un des talons d’Achille de la « puissance » russe.
Ainsi, les exportations de pétrole russe et de GNL par les ports d’Ust‑Luga et de Primorsk en mer Baltique ont été interrompues le 1er avril en raison d’attaques ukrainiennes, privant Moscou de dizaines de millions de dollars de recettes chaque jour. Ces frappes s’inscrivent dans une campagne plus large entamée dès 2023, puis intensifiée à partir de l’été 2025, au cours de laquelle les forces ukrainiennes ont visé des raffineries majeures ainsi que les terminaux d’Ust‑Luga, Primorsk et Novorossiïsk, qui assurent une part essentielle des exportations russes de brut et de produits pétroliers. Selon certaines estimations, jusqu’à 40% de la capacité d’exportation de pétrole de la Russie ont été temporairement paralysés par ces attaques, alors que Kyiv revendique ouvertement le choix de frapper le pétrole, « nerf de la guerre ». Nouvelle illustration dans la nuit du 17 au 18 avril, au lendemain de la nouvelle dérogation accordée par l’administration Trump à la vente de pétrole russe : une escouade de drones a frappé les raffineries de pétrole de Novokouïbychevsk et de Syzran, dans la région russe de Samara, un terminal de chargement de pétrole dans la région de Leningrad, et une station de pompage de pétrole de Tikhoretsk dans le kraï de Krasnodar.
Nul besoin d’être expert en économie pour comprendre qu’ainsi privée d’une bonne partie de sa manne en hydrocarbures, la courbe de croissance russe ait une fâcheuse tendance à piquer du nez. Mais ce n’est pas la seule explication. Sur le front de la « consommation intérieure », ce n’est peut-être pas encore la bérézina, mais ça en prend le chemin. Car l’ampleur des dépenses militaires commence à avoir des répercussions loin du front, dans l’activité économique ordinaire.
Quand la guerre assèche les caisses
Les fermetures massives de PME en sont la preuve criante : 141 000 boîtes ont mis la clé sous la porte au seul premier semestre 2025, contre 95 000 créations à peine – un solde négatif qui fait tousser Rosstat, l’office national de statistique. La tendance ne s'est guère inversée depuis lors. Restaurants, boutiques de vêtements, meubles ou fleurs : les commerces « non essentiels » ferment à tour de bras (4 000 restos rayés de Yandex Maps, l’équivalent russe de Google, en un an), tandis que les cafés moscovites tombent comme des mouches. Poutine peut bien fulminer contre des « indicateurs décevants », c'est la consommation civile qui trinque, asphyxiée par des taux à 21% et les impôts gonflés pour alimenter « l’opération militaire spéciale ».
Pour le seul mois de janvier dernier et pour la seule ville de Moscou, la chaîne Telegram Baza, pourtant proche des services de sécurité, a recensé la fermeture de 45 établissements de restauration et bars, dont plusieurs enseignes très connues : « Дорогая, я перезвоню » (Chérie, je vous rappellerai), Smoke BBQ, MiMi, The Toy, Valenok, etc. Des experts estiment qu’au moins 465 établissements pourraient fermer à Moscou en 2026, dépassant ainsi les fermetures de 2020 liées au Covid.
Le blocage de Telegram n’empêche pas que certaines critiques fusent sur d’autres réseaux sociaux. Ainsi, sur Odnoklassniki (Одноклассники, abrégé OK.ru), l’un des principaux réseaux sociaux russes, historiquement utilisé par un public plus âgé et populaire que VKontakte, de nombreux commentaires tournent autour de la fermeture de restaurants et d’autres petits commerces. Un exemple, typique (et lapidaire) : « Mon café est fermé, tout le monde chez Magnit ». Magnit (Магнит, « aimant »), c’est l’une des plus grandes chaînes de distribution alimentaire de Russie, qui a une forte implantation en villes moyennes et petites localités. Avec un réseau très orienté vers les classes populaires, l’enseigne a développé une politique de hard discount pour capter les consommateurs frappés par l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat…
PME étranglées, provinces touchées
Le problème ne touche pas seulement Moscou et Saint-Pétersbourg. Les reportages sur le sujet sont plutôt rares dans la presse russe, mais on a trouvé un écho intéressant sur un site d’information régional (bankfax.ru), centré sur le territoire de l’Altaï, au sud de la Sibérie occidentale. A Barnaul (capitale de cette république, avec 630 000 habitants), parmi les propriétaires de cafés, restaurants, boulangers et autres commerces de proximité, neuf personnes sur dix pensent à fermer « en raison de l'augmentation de la charge fiscale et de la chute du pouvoir d'achat ».
« Mon restaurant n'a jamais gagné autant que ce que je dois désormais payer en impôts » confie un restaurateur, Sergey Polyakov, cité dans l’article. En cause : une réforme fiscale décidée au Kremlin, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, présentée comme une « mesure de mobilisation » des petites entreprises pour financer la guerre en Ukraine. Les milieux patronaux avaient averti que cette réforme pourrait contraindre de nombreuses petites et moyennes entreprises à fermer. Poutine n’a pas voulu céder. Loin de « financer l’effort de guerre », Vladimir-le-Conquérant devrait ainsi contribuer à assécher un peu plus l’économie russe, qui n’en demandait pas tant.
Plus de bras, plus de marge
Ainsi dépeint, le tableau n’est déjà guère brillant. Mais ce n’est pas tout. Comme si les impôts ne suffisaient pas à étrangler les entreprises, voilà qu’un autre mur se dresse devant elles : il n’y a plus de bras.
Voici quelques jours, le 15 avril, lors du Forum de la Bourse de Moscou, la cheffe de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, a lâché une phrase qui en dit long : la Russie fait face, « pour la première fois de son histoire moderne », à une pénurie de main-d’œuvre. Traduction : le chômage officiel frôle les 2%, les postes vacants s’accumulent, mais une partie du pays est soit au front, soit planquée à l’étranger, soit happée par le complexe militaro-industriel.
Mobilisation, émigration et salaires militaires ruinent le recrutement civil. Maxim Reshetnikov parle de 2,6 millions de postes vacants à l’échelle du pays. Sur le papier, c’est une bonne nouvelle : plein-emploi, youpi. Dans la vraie vie, ça donne des commerçants qui n’arrivent plus à recruter un cuisinier, un serveur ou un mécanicien, et des patrons qui se disputent les rares employés restants à coups de petites hausses de salaires, aussitôt avalées par l’inflation.
Une étude récente sur le « chômage déguisé » montre que celui-ci a bondi de plus de 70 % en 2025 : ce ne sont pas des gens sans travail, mais des salariés mis au chômage technique, à temps partiel imposé ou occupés à faire semblant, dans des entreprises qui n’osent pas licencier mais ne tournent plus vraiment. Résultat : officiellement, tout va bien, la courbe du chômage reste basse ; dans les faits, des centaines de milliers de personnes végètent dans des emplois sous-payés ou fantômes, pendant que d’autres secteurs n’arrivent pas à embaucher. Comme le résume un restaurateur cité anonymement par la presse économique russe, « impossible d’embaucher : les jeunes sont au front ou dans les usines d’armement ».
Denis Mantourov, promu premier vice‑Premier ministre, se félicite d’un complexe militaro‑industriel qui emploie 3,8 millions de personnes, soit 800 000 de plus qu’il y a trois ans. Dans le même souffle, il reconnaît que les usines d’armement manquent encore de milliers d’ouvriers et d’ingénieurs : le gouvernement les abreuve de subventions, propose des salaires plus élevés aux jeunes diplômés et fait travailler les agences de l’emploi pour orienter la main‑d’œuvre vers les chaînes d’assemblage de missiles. Et comme si cela ne suffisait pas, Mantourov explique désormais que la Russie peut accueillir un « nombre illimité » de travailleurs indiens, alors même qu’il estime le déficit de main‑d’œuvre à plus de deux millions de personnes.
Pour le Kremlin, cette pénurie est un effet secondaire « gérable » de la mobilisation. Pour l’économie « ordinaire », c’est un poison lent : les entreprises qui survivent à la fiscalité et à la baisse de la demande se voient maintenant privées de main-d’œuvre. On ferme faute de clients, mais aussi faute de personnel. La boucle est bouclée.
Rappelons pour finir que Poutine lui‑même revendiquait, dès juin 2024, près de 700 000 militaires engagés dans la “zone de l’opération spéciale” en Ukraine, un chiffre confirmé depuis par des estimations ukrainiennes qui évoquent autour de 710 000 hommes déployés en permanence sur ce front. Le Kremlin prévoit de recruter 409 000 soldats supplémentaires en 2026. Un chiffre qui parait colossal, mais qui suffira à peine à compenser les pertes sur le terrain. La chair à canon est un « consommable » qui s’épuise vite. Au premier trimestre 2026, la Russie a recruté environ 80 000 nouveaux soldats. Mais sur la même période, il y aurait plus de 90 000 morts ou blessés dans l’armée de Poutine. Depuis le début de la guerre, on compte 1,3 million de pertes russes cumulées, dont 300 000 à 460 000 morts (selon la BBC et Mediazona). Comme l’écrit Maxime Marquete sur un nouveau site en ligne canadien, « on ne gagne pas une guerre d’usure quand le cimetière grandit plus vite que la caserne ».
Une guerre qui dévore les hommes
La plupart jeunes gens qui acceptent de signer un contrat avec l’armée russe le font moins par patriotisme exacerbé qu’alléchés par une rémunération qui semble prometteuse (204 000 roubles par mois, environ 1 800 à 2 000 €, plus de trois fois le salaire moyen en Russie), surtout lorsqu’on vient des régions les plus pauvres de l’Empire. L’espoir de rembourser des dettes, de rénover un modeste appartement ou de subvenir aux besoins d’une famille. Dans les faits, cet argent quitte rarement le front. C’est ce que vient de révéler la journaliste d’investigation Irina Novik, qui couvre depuis plusieurs années les cas d'extorsion et la vie au sein de l'armée russe.
Dans un reportage récemment publié par Meduza, elle explique comment fonctionne un très sordide « commerce de la guerre ». Pour avoir une chance d’éviter une mission-suicide, ou encore pour obtenir des permissions, les jeunes recrues versent à leurs commandants des pots-de-vin qui engloutissent rapidement le montant de leur solde. Le prix de départ est d’environ 50 000 roubles, soit un peu plus de 550 euros. Au maximum, il atteint un million de roubles (environ 11 000 euros dollars), soit plus de quatre mois de salaire d’un soldat. « Tout le monde ne survit pas assez longtemps pour réunir une telle somme. Et de toute façon, les paiements ne s’arrêtent pas. Vous n’achetez pas une exemption générale, vous payez pour chaque mission », commente Irina Novik. Elle rapporte même des cas où l’argent des soldats morts (soldes accumulées, compensations) est capté par les officiers ou les administrations, via de la paperasse, des comptes contrôlés par l’unité, ou des pressions exercées sur les proches. C’est une corruption sans fin : les familles doivent parfois payer pour récupérer les corps, ou pour faire reconnaître officiellement la mort et donc ouvrir droit à des indemnités…
Avec une armée minée par le cynisme d’une telle corruption, et où les pertes humaines atteignent des niveaux effarants, combien un front militaire peut-il encore tenir ? Et avec une économie de guerre qui, lentement mais sûrement, vampirise l’économie réelle de tout un pays, combien de temps cela peut-il ne pas s’effondrer ? Il serait bien hasardeux d’avancer un pronostic précis : la « résilience » des dictatures est hélas bien plus grande qu’on ne le souhaiterait, tant qu’il reste des corps à envoyer au front, des rentes à distribuer aux fidèles et une population privée des moyens de dire qu’elle n’en peut plus.
L’usure change de camp ?
Mais la « guerre d’attrition » menée par Poutine faute d’avoir réussi le coup du Blitzkrieg (qui eut consisté à décapiter le régime de Kyiv en 3 jours), semble aujourd’hui se retourner contre lui. Au bout de plus 4 ans de guerre, les sanctions occidentales n’y sont pas pour rien, certes, mais ce sont avant tout les forces ukrainiennes qui sont en train de gagner cette « guerre d’usure ». Toutes les « forces ukrainiennes », pas seulement les unités militaires, mais la dynamique collective d’une société qui n’a jamais courbé l’échine et a su inventer de multiples capacités de solidarité et d’auto-organisation. Pas sûr que la Russie de Poutine, qui a éteint toute forme d’espace démocratique, puisse rivaliser sur ce terrain-là.
Cela ne suffit évidemment pas. Face à une guerre d’agression telle que la Russie a lancé en 2022, il faut bien des armes pour se défendre et riposter. Alors que, depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, l’aide militaire américaine à l’Ukraine s’est pratiquement évaporée (selon le Kiel Institute, elle a chuté de 99% en 2025 par rapport aux années 2022–2024), le prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026‑2027 décidé le 18 décembre 2025 par le Conseil européen vient à point nommé. Un tiers seulement de ce prêt européen est destiné à « soutenir les capacités industrielles de défense de l’Ukraine ». (2)
Une fois évincé l’obstacle Orbán, sèchement défait aux récentes élections législatives hongroises, un premier versement à l’Ukraine devait pouvoir intervenir dans les prochaines semaines, « avant fin juin », vient de déclarer le commissaire européen à l’Économie, Valdis Dombrovskis. Il y aurait urgence à ne pas traîner, au cas où le populiste national‑conservateur Rumen Radev, dont les positions s’alignent fréquemment sur celles du Kremlin, et qui vient de remporter les élections législatives, ne se mette en tête de suivre la voie hongroise d’Orbán. Il manque à sa formation une poignée de sièges pour avoir la majorité absolue au parlement bulgare, et jusqu’à présent, il a dit vouloir s’aligner sur la position de la Slovaquie et de la Tchéquie, « no veto, but no assistance on behalf of the country » (pas de droit de veto, mais aucune aide de la part du pays). Mais la donne pourrait changer si Rumen Radev décide de faire alliance avec le parti Revival (Vazrazhdane). Cette formation d’extrême-droite a obtenu 14 sièges au Parlement, de quoi faire pencher la balance majoritaire. Son leader, Kostadin Kostadinov, a signé en avril 2025 un accord de coopération avec le parti Russie unie de Poutine, et ne cesse de reproduire les éléments de langage du Kremlin, qualifiant l’Ukraine de « projet géopolitique anti‑russe », et allant jusqu’à revendiquer pour la Bulgarie une partie de la région d’Odessa !
Jean-Marc Adolphe
(1). Voir l’analyse détaillée publiée par Le Grand Continent (ICI).
(2). Ce prêt est financé par des emprunts de la Commission sur les marchés, garantis par le budget de l’UE, avec l’idée que l’Ukraine ne commencera à rembourser le principal que lorsqu’elle aura perçu des réparations de guerre russes.










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