« Un bruit constant » :
en Virginie, les riverains
des data centers
paient le prix fort de l’IA
18 avril 2026
La rue où habite Lindsay Shaw, dans le comté de Loudoun, est très proche du centre de données de l’entreprise étasunienne Vantage. - © Nastasia Peteuil / Reporterre
Dans la région d’Ashburn, la capitale des data centers aux États-Unis qui concentre 70 % du trafic internet, les centres de données ont été construits juste en face des maisons. Ses habitants en paient le prix fort, entre nuisances sonores et pollutions.
Ashburn, Sterling, Richmond (États-Unis), reportage
Vu du ciel, l’horizon est saturé de data centers — à perte de vue, partout. Tout autour d’Ashburn (Virginie), de gigantesques mastodontes sans âme et sans charme surplombent de verdoyantes résidences pavillonnaires. Au nombre de 150, ces serveurs informatiques, devenus essentiels pour faire fonctionner ChatGPT et toute autre intelligence artificielle, concentrent à eux seuls 70 % du trafic mondial d’internet et forment le Data Center Alley, l’allée des centres de données.
Réfugiés dans la commune voisine mais tout aussi bruyante de Sterling, Blandine Maréchal et Craig Dobbs vivent littéralement à la porte d’un complexe de trois data centers appartenant à l’entreprise Vantage. Avec comme seul rempart de petits arbustes plantés aux abords d’une route censée mener vers le progrès. « Ce bruit est constant et nous reste continuellement dans les oreilles : c’est comme si vous aviez un moteur dans votre maison », confient les deux ingénieurs en aérospatiale, « désabusés » face à l’appétit grandissant des géants de la tech.
Depuis la poussée des data centers en 2023, le couple franco-étasunien s’endort et se réveille au rythme de ces infrastructures et tente de survivre face à ces voisins encombrants aux ronflements incessants. Un autre voisin, bien réel lui, dit avoir enregistré une pointe à 82 décibels, le 4 avril — une mesure bien supérieure au seuil maximal de 55 décibels recommandé par l’Agence étasunienne de protection de l’environnement (EPA) pour les zones résidentielles.
Sans ce vacarme quasi quotidien, le couple s’accommoderait presque de la situation, mais ces turbines à gaz pour alimenter ces data centers en électricité les ulcèrent. « Notre vie de tous les jours en est impactée : promener le chien ou simplement être sur la terrasse n’est plus un moment paisible », confie Craig Dobbs, d’une voix calme et douce.
Lindsay Shaw et Bob Salehi traversent la rue avec leurs chiens, le centre de données derrière eux. © Nastasia Peteuil / ReporterreDe leur fenêtre, Lindsay Shaw et son fiancé Bob Salehi voient, eux aussi, grues et pelleteuses continuer de grignoter, jour après jour, le comté de Loudoun et ce qu’il reste de la sérénité des 420 000 habitants de la région. Pourtant « très favorable au projet » — toujours mieux, à ses yeux, qu’un « centre commercial et ses voitures entassées par centaines dans les rues du quartier » —, cette ancienne employée dans la cybersécurité ne s’imaginait pas se retrouver au cœur du réacteur mondial de l’intelligence artificielle.
« Mes voisins et moi ne devrions pas sacrifier notre santé et notre bien-être pour le confort numérique du monde »
Entre deux aboiements de son chien Raven, elle hausse le ton face aux géants de la tech qui emportent tout sur leur passage ; les dollars du comté et les souvenirs des habitants d’une région autrefois boisée où ne subsistait qu’un concessionnaire automobile. « Je ne suis pas contre le progrès, il est difficile à proscrire et nous en avons besoin. Mais pas à ce prix-là, pas si proche des communautés, souffle-t-elle. On nous a vendu un projet “propre” [1], sauf que la réalité est tout autre. » Et de s’interroger sur l’intelligence artificielle : « À quel moment devons-nous l’arrêter ou la surveiller ? »
La rue où habite Lindsay Shaw est juste à côté du centre de données. © Nastasia Peteuil / ReporterreLui aussi las de ce triste spectacle, Gregory Pirio envisage de poursuivre ces géants en justice. Il est temps, selon lui, de lever le voile sur « la réalité invisible, inaudible et nocive qui se cache derrière le bruit et la pollution permanents, qui transforment [leurs] quartiers en Cloud’s Hurricane Alley », l’allée des ouragans du cloud. « Mes voisins et moi ne devrions pas sacrifier notre santé, notre bien-être et notre tranquillité pour le confort numérique du monde », assène-t-il encore.
Irritations des yeux et des poumons, maux de tête, quintes de toux et autres troubles... Gregory Pirio, lui, voit sa santé se dégrader pendant que ces infrastructures, elles, prospèrent à plein régime. Contactée par Reporterre, l’entreprise étasunienne Vantage n’a pas donné suite à nos sollicitations.
De « fausses promesses » ?
Lové dans son sofa turquoise aux teintes brunes, Gregory Pirio regrette aussi les « fausses promesses » de Vantage et un « projet six fois plus grand que ce qui [leur] avait été présenté » avec « des générateurs des deux côtés et toute une centrale électrique à l’arrière » dont les habitants disent n’avoir jamais entendu parler avant leur construction.
Parmi les citoyens les plus actifs, cet ancien journaliste originaire de Californie n’hésite pas non plus à reprendre la plume pour exprimer son ras-le-bol dans la presse locale pour alerter le reste de la planète. « Tout le monde devrait être traité avec dignité, mais ici, on fait tout pour le profit », souffle-t-il, comparant sa région d’adoption à la Data Center Death, en référence à la Death Valley (la Vallée de la mort).
Gregory Pirio pointe du doigt le centre de données de l’entreprise Vantage qui a été construit près de chez lui. © Nastasia Peteuil / ReporterreEnsemble, les habitants de ce quartier autrefois paisible surveillent, documentent et dénoncent la pollution et les dérives de Vantage. Ils se tiennent informés presque quotidiennement dans une boucle WhatsApp pour centraliser les signalements et suivre l’évolution de la situation.
Lors d’une tempête de neige fin janvier, Lindsay Shaw a filmé d’épaisses fumées noires s’échappant du data center, sans que les autorités locales et l’entreprise étasunienne ne lui apportent de réponse quant à la toxicité de ces émissions. Plusieurs habitants ont également installé des capteurs d’air et ont détecté des particules fines, sans qu’un lien de corrélation avec les data centers ait été établi.
Tous regrettent cet enlisement et le manque de solidarité du reste de la communauté. À la mi-avril, seuls 140 foyers — presque autant que le nombre de data centers à Loudoun — avaient signé la pétition de l’ONG Piedmont Environmental Council sur les nuisances sonores des data centers.
150 centres de données ont été construits dans le comté de Loudoun, près des habitations. © Nastasia Peteuil / Reporterre
« Pillage énergétique »
L’énergique Elena Schlossberg, installée dans le comté voisin de Prince William, observe la situation avec attention et s’inquiète de voir pulluler près de 600 centres de données en Virginie, jusqu’aux lisières du parc national du Manassas National Battlefield Park. « C’est l’étape 0 du développement des data centers dans le monde, lâche-t-elle, les mains serrées sur le volant de sa voiture blanche. Si vous vous souciez du changement climatique, attachez votre ceinture, parce que nous allons dans la mauvaise direction. »
Elle s’indigne du « pillage énergétique » et « regrette que la Virginie fasse peser le coût sur d’autres communautés » avec une nouvelle dépendance au nucléaire de Pennsylvanie et la réouverture de mines de charbon en Virginie-Occidentale et dans le Maryland.
Elena Schlossberg devant la construction d’un nouveau centre de données à côté d’un terrain de football et d’une aire de jeux pour enfants. © Nastasia Peteuil / ReporterreCofondateur et actuel président de l’association Loudoun Climate Project, Chris Tandy estime que « les habitants de Virginie subventionnent l’infrastructure énergétique des plus grandes entreprises technologiques du monde, tout en supportant la pollution et le bruit ». Factures à l’appui, plusieurs habitants du quartier disent payer le prix fort des nouvelles lignes à haute tension, avec une hausse de 25 dollars (environ 21 euros) en près d’un an et demi, malgré une consommation électrique stable.
Le réseau électrique étant insuffisant pour nourrir les data centers, l’activiste est également préoccupée par « l’utilisation normalisée de générateurs diesel de secours, censés être une solution d’appoint en cas de panne du réseau » et parle d’une « catastrophe à venir pour [leurs] objectifs climatiques », en contradiction avec le Virginia Clean Economy Act, censé permettre la transition vers une énergie 100 % propre d’ici 2045 ou 2050.
Dans le comté de Loudoun, la demande en électricité a augmenté de 166 % entre 2021 et 2025 et pourrait encore doubler d’ici cinq ans avec l’explosion de l’intelligence artificielle, selon les autorités locales elles-mêmes.
Un centre de données en construction dans le comté de Loudoun, dans le nord de la Virginie. © Nastasia Peteuil / ReporterreUne consommation excessive de l’eau pour refroidir les data centers est aussi pointée du doigt par les associations environnementales et « demeure l’un des aspects les moins transparents du système », précise une étude du Center for Secure Water de l’université de l’Illinois de janvier 2026.
Élu en novembre à la Chambre des délégués de Virginie sur fond de controverse autour de ces data centers, le démocrate John McAuliff dit, lui, observer « une prise de conscience qui n’était pas là auparavant ». Il plaide désormais pour conditionner les crédits d’impôt, dont bénéficient largement les data centers, à l’usage d’énergies renouvelables. Mais il reste lucide quant à l’ampleur du défi : « Il faudra probablement vingt ans pour résorber l’arriéré actuel. »
Le comté de Loudoun jure qu’il « n’ira pas plus loin dans la construction de data centers »
Directeur exécutif du développement économique du comté de Loudoun, Buddy Rizer dit entendre les plaintes des citoyens mais préfère d’abord louer les « vertus économiques » du Data Center Alley dont il est l’architecte. Selon lui, les entreprises représenteraient « 45 % des revenus fiscaux du comté » et généreraient « 15 000 emplois dans et autour des centres de données » — les habitants interrogés par Reporterre disent toutefois ne pas en voir le bénéfice.
« Par manque de place et d’électricité », le comté de Loudoun « n’ira pas plus loin dans la construction de data centers », jure-t-il. À demi-mot, il reconnaît avoir fait « des erreurs », « regrettant » aujourd’hui que certains projets aient été construits « trop proches des maisons », mais « la majorité reste sur des terrains zonés commerciaux », insiste-t-il. Et de conclure : « Notre intention n’a jamais été d’être les plus grands, mais de faire le meilleur travail possible pour faire croître l’économie. » Au détriment de la tranquillité et de la santé de ses citoyens, donc.
Notes

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