Ce blog rassemble, à la manière d'un journal participatif, les messages postés à l'adresse lemurparle@gmail.com par les personnes qui fréquentent, de près ou de loin, les cafés repaires de Villefranche de Conflent et de Perpignan. Mais pas que. Et oui, vous aussi vous pouvez y participer, nous faire partager vos infos, vos réactions, vos coups de coeur et vos coups de gueule, tout ce qui nous aidera à nous serrer les coudes, ensemble, face à tout ce que l'on nous sert de pré-mâché, de préconisé, de prêt-à-penser. Vous avez l'adresse mail, @ bientôt de vous lire...
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Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer.
1. Antiracisme en milieu rural : un combat isolé et invisibilisé
À Joigny, dans l’Yonne,un collectif tente de faire exister les luttes antiracistes malgré l’isolement, le manque de soutien local et la pression de l’extrême droite.
Dans ces territoires, le racisme reste peu documenté et difficile à
combattre, renforçant le sentiment d’exclusion des personnes concernées.
(La Déferlante)
2. Sans-papiers en Espagne : une régularisation arrachée par la mobilisation
Une initiative citoyenne portée par un ancien sans-papiers a
permis de faire avancer une loi pour régulariser les travailleurs
migrants en Espagne. Soutenue par des centaines de milliers de signatures, cette victoire illustre le poids d’une mobilisation collective « par le bas ».(Alternatives Economiques)
3. Fontainebleau : un militant relaxé pour avoir protégé des arbres
Serge Geoffre, poursuivi par l’ONF pour avoir modifié des
marquages d’arbres destinés à être abattus a été relaxé par la justice. Son action, jugée sans intérêt personnel, pourrait faire jurisprudence dans les luttes environnementales. (Vert)
4. Énergie : la géothermie pourrait remplacer une large part des fossiles en Europe
De nouvelles technologies permettent d’exploiter la géothermie à grande échelle en Europe, bien au-delà des zones volcaniques. Cette énergie pourrait couvrir jusqu’à 42 % de l’électricité issue du charbon et du gaz, à des coûts compétitifs. (Connaissances des énergies)
5. Gorilles des montagnes : un rebond fragile malgré les menaces
Malgré le braconnage et les conflits, la population de gorilles des montagnes a fortement augmenté depuis 1989.Des outils numériques permettent de mieux surveiller et protéger ces animaux, même si les moyens restent insuffisants. (Mongabay)
6. Des plantes s’adaptent à des sols de plus en plus durs
Une étude de Science montre que certaines racines se
rigidifient en réponse à la pression des sols compactés, grâce à un
mécanisme biologique déclenché par le calcium et des réactions chimiques
internes. Cette adaptation pourrait aider les plantes à faire face à des terres dégradées par le changement climatique. (Science)
7. En Anjou : 4 000 hectares de quinoa bio pour la santé et les sols
Une filière locale de quinoa sans gluten s’est développée
pour répondre aux besoins des personnes cœliaques, avec une production
bio, traçable et sans contaminants. Elle contribue aussi à améliorer les sols et à réduire l’usage d’intrants chimiques. (La Relève et la Peste)
8. Antarctique : une explosion du nombre de baleines observée
Des chercheurs ont observé des rassemblements record de
baleines, parfois jusqu’à un millier d’individus, signe d’un rebond
spectaculaire après des décennies de protection. Mais cette
reprise reste fragile, menacée par le changement climatique et la
diminution du krill, leur principale source de nourriture. (ORF)
9. Algérie : le trachome éliminé comme problème de santé publique
Le pays a officiellement éradiqué cette maladie infectieuse
responsable de cécité grâce à des décennies de politiques de santé,
d’accès aux soins et d’amélioration de l’hygiène. Cette avancée majeure marque un succès important contre les maladies tropicales négligées. (OMS)
10. Mexique : un système de santé universel pour 120 millions d’habitants
La présidente méxicaine lance une réforme pour permettre à
toute la population d’accéder aux soins dans n’importe quel
établissement public. Ambitieuse, la mesure suscite toutefois des inquiétudes sur le manque de moyens et le risque de saturation des hôpitaux. (Nouveaux Espaces)
Se désintoxiquer du racisme, raconter des imaginaires pour s’en libérer
mardi 05 mai 2026
Deux fois par mois, retrouvez ici une sélection d’articles de Mediapart
et des contenus inédits pour se désintoxiquer du racisme. Ce numéro
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L'ÉDITO
Par Sabrina Kassa, responsable éditoriale aux questions raciales
Jusqu’à quand va-t-on continuer à entretenir le flou sur le racisme en France ? Ce 19 avril, «excédé par le bruit»,
Michel V., un retraité du quartier de l’Arbousset, à
Espaly-Saint-Marcel (Haute-Loire), sort sa carabine à plomb et vise des
enfants qui jouent au foot à proximité de ses fenêtres. Les enfants sont
sidérés par ce geste. Surtout celui qui a senti le plomb le frôler. Son
père se précipite alors au commissariat pour déposer plainte.
«Les injures raciales ont été mentionnées à l’officier aussi bien par moi que par mon fils,déclare Noureddine Ezbiti. Le monsieur a proféré des insultes racistes comme “Dehors sales nègres” et “Sales Arabes”.»
Mais, à la plus grande surprise des habitant·es, le parquet du tribunal
de justice du Puy-en-Velay n’a pas reconnu la circonstance aggravante
du caractère raciste de l’attaque. Il a fallu l’intervention de SOS
Racisme et du Mrap auprès du procureur pour que le commissariat accepte
d’ouvrir une deuxième enquête «pour injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion». C’est un soulagement pour les habitant·es. «Michel»,
comme le nomment spontanément les enfants, terrorise et couvre
d’injures racistes ses voisins depuis des années. Mais, encore une fois,
un malaise pèse sur le traitement de cette histoire, n’en déplaise à
Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur, qui s’est offusqué de
l’interpellation de Sabrina Sebaihi, députée du groupe écologiste et
social, qui a évoqué à l’Assemblée nationale «un sentiment de deux poids, deux mesures».
«Il semble qu’une ou deux difficultés soient intervenues»,
concède le procureur auprès de Mediapart. Le déni de racisme semble
avoir sévi au commissariat, lors du dépôt de plainte, mais aussi lors de
sa «retranscription» au niveau du parquet. Les histoires de ce type ne sont hélas pas exceptionnelles. Un même déni a sévi dans l’affaire d’Aziz A., où il était question de harcèlement moral subi de la part d’une collègue. Le tribunal a estimé qu’«il
existe un doute suffisamment important sur le fait que le terme
“bougnoule” ait pu être utilisé en tant que surnom et non en tant
qu’insulte destinée à atteindre Aziz en raison de son origine», écartant ainsi la circonstance aggravante de racisme.
Mais les études manquent, dans ce domaine aussi, pour prouver les biais
racistes qui structurent encore aujourd’hui la justice. À noter celle
réalisée en 2019 sur le sort judiciaire d’affaires liées au racisme
instruites dans trois tribunaux correctionnels. Cette étude sociologique inédite
avait montré la difficulté de faire aboutir ces plaintes, car après le
filtre du commissariat, le parquet lui-même classe massivement sans
suite les injures racistes, surtout lorsqu’il n’y a pas de témoin. L’audience pour les faits de violences avec arme, dans le quartier de l’Arbousset, est fixée au 7 juillet.
Coline Berry, 49 ans, psychothérapeute et psychanalyste, fille aînée de l'acteur Richard Berry et de la comédienne Catherine Hiegel, a pris la parole le 29 avril 2026 devant la commission d'enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales. Un témoignage d'une rare violence, livré sans détour, qui a sidéré les élus présents et relancé avec force le débat sur l'impunité des agresseurs familiaux et les limites criantes du système judiciaire français.
Ce n'est pas la première fois que Coline Berry porte publiquement ses accusations contre son père. Dès le début de l'année 2021, elle avait déposé plainte pour viols et agressions sexuelles sur mineur de 15 ans par ascendant et corruption de mineur. La justice lui avait répondu en août 2022 par un classement sans suite pour une seule et unique raison : la prescription. En d'autres termes, les faits étaient trop anciens pour être jugés. Trop anciens. Comme si l'enfant qu'elle était aurait dû se lever, briser le silence, affronter seule son bourreau, et ce en temps et en heure pour satisfaire les délais d'un code pénal pensé sans elle.
Devant les parlementaires, elle a décrit l'environnement dans lequel elle dit être née : celui d'une violence omniprésente, antérieure même à sa naissance. Sa mère, enceinte de sept mois, aurait été frappée par Richard Berry. Elle a ensuite raconté les viols subis durant son enfance, répétés selon elle presque chaque week-end, des agressions qui auraient eu lieu notamment entre 1984 et 1985, au domicile de son père qui vivait alors avec Jeane Manson, également mise en cause. Elle a évoqué les stratégies de survie déployées par une enfant livrée à elle-même : à dix ans, cesser de manger pendant les vacances scolaires pour forcer son retour chez sa mère, tendre une toile autour de son lit pour tenir l'agresseur à distance. Elle a dit que ce qui la frappe aujourd'hui, c'est la solitude absolue dans laquelle elle se trouvait pour sauver sa peau. Dans la famille, qu'elle appelle le clan, le silence était une règle, une organisation. On ne parlait pas. On ne dénonçait pas la figure paternelle. L'inceste n'était pas un acte isolé, mais une atmosphère, une lente imprégnation, une emprise constante.
Face à cette réalité institutionnelle et familiale, Coline Berry n'est pas venue au Palais-Bourbon pour se lamenter. Elle est venue avec des exigences. Elle réclame l'imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs, la suppression de la non-rétroactivité des lois pour les victimes d'hier, l'interdiction des poursuites en diffamation contre les victimes tant qu'une enquête est en cours, et des perquisitions systématiques dès l'ouverture d'une procédure. Ce sont des propositions concrètes, raisonnées, portées par une femme qui sait ce que signifie se heurter à un mur judiciaire.
Car derrière l'affaire Berry se dessine un problème de société d'une ampleur vertigineuse. En France, environ 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année, soit un enfant toutes les trois minutes. L'inceste en représente une part massive et largement sous-estimée. Lors de la même audition parlementaire, l'illustratrice Cécile Cée a dénoncé ce qu'elle appelle une culture de l'inceste profondément ancrée dans le corps social, qualifiant ces violences de crime de masse. Ce n'est pas une affaire de milieu, de classe ou de célébrité. C'est un fléau systémique qui prospère dans le silence et la complicité collective.
Et c'est précisément ce silence que le clan Berry s'emploie à reconstituer. Pendant que Coline témoignait devant les élus de la nation, l'entourage de son père s'organisait pour contrer sa parole dans les médias. Sa tante Marie Berry, sœur de l'acteur, n'a pas trouvé mieux que de ressortir un sobriquet d'enfance pour tenter de décrédibiliser sa nièce : elle aurait été surnommée "Coco la Mytho" dans la famille. Un qualificatif méprisant, censé instiller le doute et faire peser sur la victime présumée le poids de l'incrédulité. Cette mécanique est connue. Elle s'appelle la diffamation morale. Elle est aussi ancienne que la loi du silence familiale.
C'est précisément contre ce mensonge que s'est levée Josiane Balasko. L'actrice, qui fut la belle-sœur de Richard Berry pendant les années où elle était mariée à son frère Philippe Berry, mort en 2019, a publié un message sans ambiguïté relayé par sa fille Marilou Berry, cousine de Coline : elle affirme n'avoir jamais entendu personne dans la famille utiliser ce surnom humiliant, depuis qu'elle connaît Coline, toute petite. Marilou Berry, de son côté, a également démenti formellement avoir entendu ce surnom dans la bouche de leur grand-mère. Elles ont choisi leur camp. Celui de Coline. Celui de la vérité telle qu'elles la connaissent.
Du côté de ceux qui soutiennent l'acteur, les réactions sont à la mesure de l'acharnement déployé depuis cinq ans. Pascale Louange, la compagne de Richard Berry, a pris sa défense publiquement. Et lors du procès en diffamation opposant Coline à Jeane Manson, elle avait déjà manifesté physiquement son rejet en giflant Coline en plein tribunal. On notera au passage que Coline Berry avait d'abord été condamnée pour diffamation dans cette affaire, avant d'être finalement relaxée par la cour d'appel de Lyon en juillet 2024. Cette mobilisation du camp adverse ne doit tromper personne : elle illustre à merveille les dynamiques de protection qui entourent les abuseurs au sein des structures familiales et sociales.
Il faut aussi rappeler les mots de Coline Berry aux parlementaires sur les 82 recommandations formulées par la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, la Ciivise, publiées en novembre 2023 à l'issue de deux ans de travaux. Aucune ou presque n'a été sérieusement appliquée à ce jour. Et son co-président, le juge Édouard Durand, figure respectée de la protection de l'enfance, porteur de ces préconisations avec conviction, a été évincé par le gouvernement en décembre 2023. Onze membres de la commission ont aussitôt démissionné en signe de protestation. Le message envoyé aux victimes est dévastateur : vos souffrances nous ont été utiles pour rédiger un rapport. Le rapport, lui, a fini dans un tiroir. Et l'homme qui l'incarnait a été remercié.
La commission d'enquête devra prochainement rendre ses conclusions. Des propositions de loi pourraient s'ensuivre. Ou pas. Coline Berry le sait. Elle a demandé aux députés de ne pas laisser leurs travaux rester lettre morte, à l'image des 82 recommandations de la Ciivise. Ce n'est pas une demande. C'est une exigence morale. L'État ne peut pas, indéfiniment, ouvrir des commissions d'enquête sur les violences faites aux enfants, recueillir des témoignages d'une brutalité rare, et continuer à n'en tirer aucune conséquence législative concrète.
La parole de Coline Berry ne peut pas être confisquée une seconde fois. Ni par la prescription. Ni par le clan. Ni par l'inertie parlementaire.
Communiqué de proches de prisonniers à la prison de Moulins
Depuis des mois, au sein du quartier maison centrale (QMC) de
Moulins-Yzeure, les conditions d’hygiène relatives à la nourriture sont
tout simplement inhumaines et dégradantes.
Les gamelles, sorties de frigos régulièrement en panne, sont servies
pourries, « avec une odeur du fumier » comme en témoigne l’un des
prisonniers du QMC. L’odeur des plats est plus pestilentielle encore que
l’usine de croquettes pour chiens attenante à la prison.
Les légumes en boîte qui y sont servis sont périmés depuis 2 ans,
mais continuent à être servis. Même chose pour les desserts,
systématiquement périmés depuis plusieurs jours.
Bien entendu, il ne vient pas à l’esprit du personnel de
l’administration pénitentiaire d’avoir la décence de resservir une autre
gamelle – saine ! – dès qu’un prisonnier se retrouve confronté à l’une
de ces gamelles au fumier. De nombreux prisonniers se retrouvent donc à
ne plus être en mesure de se nourrir.
Le risque est d’autant plus grand que dès que l’on tombe malade à
cause de la gamelle, il n’y a aucun docteur disponible pour apporter le
moindre soin. Et bizarrement, lorsque des prisonniers, pour alerter sur
leur situation, écrivent à leur avocat·e – en principe sous pli
confidentiel – les courriers « disparaissent » dans la nature… Même
chose pour les appels aux avocat·es, qui semblent étrangement fuiter.
La cheffe de la cuisine est clairement responsable de tels
dysfonctionnements. Le fait qu’elle bombarde ses gamelles à l’arôme de
purin d’épices cheloues ne change rien à la teneur du plat. Et comme
plusieurs prisonniers l’ont constaté eux-mêmes : « En plus, Madame se
permet de toucher la bouffe sans gants. Elle se gratte les fesses puis
trempe ses doigts dans les plats. »
Livrer de tels repas aux prisonniers est absolument indigne, en plus
d’être particulièrement dangereux. Instaurer un climat de pression à
l’encontre des prisonniers souhaitant alerter avocat·es et juridictions
compétentes est intolérable.
Il devient urgent que cela cesse immédiatement. Nous appelons toute
personne choquée par la situation actuelle à appeler la prison :
Tél. : 04.70.35.15.00.
Adresse postale : Direction du Centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure, 21 rue de Millepertuis, BP 24, 03401 Yzeure Cedex
Dans la région d’Ashburn, la capitale des data centers aux États-Unis qui concentre 70%
du trafic internet, les centres de données ont été construits juste en
face des maisons. Ses habitants en paient le prix fort, entre nuisances
sonores et pollutions.
Vu du ciel, l’horizon est saturé de data centers — à perte de vue,
partout. Tout autour d’Ashburn (Virginie), de gigantesques mastodontes
sans âme et sans charme surplombent de verdoyantes résidences
pavillonnaires. Au nombre de 150, ces serveurs informatiques, devenus
essentiels pour faire fonctionner ChatGPT et toute autre intelligence
artificielle, concentrent à eux seuls 70% du trafic mondial d’internet et forment le Data Center Alley, l’allée des centres de données.
Réfugiés dans la commune voisine mais tout aussi bruyante de
Sterling, Blandine Maréchal et Craig Dobbs vivent littéralement à la
porte d’un complexe de trois data centers appartenant à l’entreprise
Vantage. Avec comme seul rempart de petits arbustes plantés aux abords
d’une route censée mener vers le progrès. «Ce bruit est constant et nous reste continuellement dans les oreilles : c’est comme si vous aviez un moteur dans votre maison», confient les deux ingénieurs en aérospatiale, «désabusés» face à l’appétit grandissant des géants de la tech.
Depuis la poussée des data centers en 2023, le couple
franco-étasunien s’endort et se réveille au rythme de ces
infrastructures et tente de survivre face à ces voisins encombrants aux
ronflements incessants. Un autre voisin, bien réel lui, dit avoir
enregistré une pointe à 82 décibels, le 4 avril — une mesure bien
supérieure au seuil maximal de 55 décibels recommandé par l’Agence
étasunienne de protection de l’environnement (EPA) pour les zones résidentielles.
Sans ce vacarme quasi quotidien, le couple s’accommoderait presque de
la situation, mais ces turbines à gaz pour alimenter ces data centers
en électricité les ulcèrent. «Notre vie de tous les jours en est impactée : promener le chien ou simplement être sur la terrasse n’est plus un moment paisible», confie Craig Dobbs, d’une voix calme et douce.
De leur fenêtre, Lindsay Shaw et son fiancé Bob Salehi voient, eux
aussi, grues et pelleteuses continuer de grignoter, jour après jour, le
comté de Loudoun et ce qu’il reste de la sérénité des 420 000 habitants
de la région. Pourtant «très favorable au projet» — toujours mieux, à ses yeux, qu’un «centre commercial et ses voitures entassées par centaines dans les rues du quartier» —,
cette ancienne employée dans la cybersécurité ne s’imaginait pas se
retrouver au cœur du réacteur mondial de l’intelligence artificielle.
«Mes voisins et moi ne devrions pas sacrifier notre santé et notre bien-être pour le confort numérique du monde»
Entre deux aboiements de son chien Raven, elle hausse le ton face aux géants de la tech qui emportent tout sur leur passage;
les dollars du comté et les souvenirs des habitants d’une région
autrefois boisée où ne subsistait qu’un concessionnaire automobile. «Je
ne suis pas contre le progrès, il est difficile à proscrire et nous en
avons besoin. Mais pas à ce prix-là, pas si proche des communautés, souffle-t-elle. On nous a vendu un projet “propre” [1], sauf que la réalité est tout autre.» Et de s’interroger sur l’intelligence artificielle : «À quel moment devons-nous l’arrêter ou la surveiller?»
Lui aussi las de ce triste spectacle, Gregory Pirio envisage de
poursuivre ces géants en justice. Il est temps, selon lui, de lever le
voile sur «la réalité
invisible, inaudible et nocive qui se cache derrière le bruit et la
pollution permanents, qui transforment [leurs] quartiers en Cloud’s
Hurricane Alley», l’allée des ouragans du cloud. «Mes
voisins et moi ne devrions pas sacrifier notre santé, notre bien-être
et notre tranquillité pour le confort numérique du monde», assène-t-il encore.
Irritations des yeux et des poumons, maux de tête, quintes de toux et
autres troubles... Gregory Pirio, lui, voit sa santé se dégrader
pendant que ces infrastructures, elles, prospèrent à plein régime.
Contactée par Reporterre, l’entreprise étasunienne Vantage n’a pas donné suite à nos sollicitations.
De « fausses promesses » ?
Lové dans son sofa turquoise aux teintes brunes, Gregory Pirio regrette aussi les «fausses promesses» de Vantage et un «projet six fois plus grand que ce qui [leur] avait été présenté» avec «des générateurs des deux côtés et toute une centrale électrique à l’arrière» dont les habitants disent n’avoir jamais entendu parler avant leur construction.
Parmi les citoyens les plus actifs, cet ancien journaliste originaire
de Californie n’hésite pas non plus à reprendre la plume pour exprimer
son ras-le-bol dans la presse locale pour alerter le reste de la planète. «Tout le monde devrait être traité avec dignité, mais ici, on fait tout pour le profit», souffle-t-il, comparant sa région d’adoption à la Data Center Death, en référence à la Death Valley (la Vallée de la mort).
Ensemble, les habitants de ce quartier autrefois paisible
surveillent, documentent et dénoncent la pollution et les dérives de
Vantage. Ils se tiennent informés presque quotidiennement dans une
boucle WhatsApp pour centraliser les signalements et suivre l’évolution
de la situation.
Lors d’une tempête de neige fin janvier, Lindsay Shaw a filmé
d’épaisses fumées noires s’échappant du data center, sans que les
autorités locales et l’entreprise étasunienne ne lui apportent de
réponse quant à la toxicité de ces émissions. Plusieurs habitants ont
également installé des capteurs d’air et ont détecté des particules
fines, sans qu’un lien de corrélation avec les data centers ait été
établi.
Tous regrettent cet enlisement et le manque de solidarité du reste de
la communauté. À la mi-avril, seuls 140 foyers — presque autant que le
nombre de data centers à Loudoun — avaient signé la pétition de l’ONG Piedmont Environmental Council sur les nuisances sonores des data centers.
L’énergique Elena Schlossberg, installée dans le comté voisin de
Prince William, observe la situation avec attention et s’inquiète de
voir pulluler près de 600 centres de données en Virginie, jusqu’aux lisières du parc national du Manassas National Battlefield Park. «C’est l’étape 0 du développement des data centers dans le monde, lâche-t-elle, les mains serrées sur le volant de sa voiture blanche. Si vous vous souciez du changement climatique, attachez votre ceinture, parce que nous allons dans la mauvaise direction.»
Elle s’indigne du «pillage énergétique» et «regrette que la Virginie fasse peser le coût sur d’autres communautés»
avec une nouvelle dépendance au nucléaire de Pennsylvanie et la
réouverture de mines de charbon en Virginie-Occidentale et dans le
Maryland.
Cofondateur et actuel président de l’association Loudoun Climate Project, Chris Tandy estime que «les
habitants de Virginie subventionnent l’infrastructure énergétique des
plus grandes entreprises technologiques du monde, tout en supportant la
pollution et le bruit».
Factures à l’appui, plusieurs habitants du quartier disent payer le prix
fort des nouvelles lignes à haute tension, avec une hausse de
25 dollars (environ 21 euros) en près d’un an et demi, malgré une
consommation électrique stable.
Le réseau électrique étant insuffisant pour nourrir les data centers, l’activiste est également préoccupée par «l’utilisation normalisée de générateurs diesel de secours, censés être une solution d’appoint en cas de panne du réseau» et parle d’une «catastrophe à venir pour [leurs] objectifs climatiques», en contradiction avec le Virginia Clean Economy Act, censé permettre la transition vers une énergie 100% propre d’ici 2045 ou 2050.
Dans le comté de Loudoun, la demande en électricité a augmenté de 166% entre 2021 et 2025 et pourrait encore doubler d’ici cinq ans avec l’explosion de l’intelligence artificielle, selon les autorités locales elles-mêmes.
Une consommation excessive de l’eau pour refroidir les data centers est aussi pointée du doigt par les associations environnementales et «demeure l’un des aspects les moins transparents du système», précise une étude du Center for Secure Water de l’université de l’Illinois de janvier 2026.
Élu en novembre à la Chambre des délégués de Virginie sur fond de
controverse autour de ces data centers, le démocrate John McAuliff dit,
lui, observer «une prise de conscience qui n’était pas là auparavant».
Il plaide désormais pour conditionner les crédits d’impôt, dont
bénéficient largement les data centers, à l’usage d’énergies
renouvelables. Mais il reste lucide quant à l’ampleur du défi : «Il faudra probablement vingt ans pour résorber l’arriéré actuel.»
Le comté de Loudoun jure qu’il «n’ira pas plus loin dans la construction de data centers»
Directeur exécutif du développement économique du comté de Loudoun,
Buddy Rizer dit entendre les plaintes des citoyens mais préfère d’abord
louer les «vertus économiques» du Data Center Alley dont il est l’architecte. Selon lui, les entreprises représenteraient «45% des revenus fiscaux du comté» et généreraient «15 000 emplois dans et autour des centres de données» — les habitants interrogés par Reporterre disent toutefois ne pas en voir le bénéfice.
«Par manque de place et d’électricité», le comté de Loudoun «n’ira pas plus loin dans la construction de data centers», jure-t-il. À demi-mot, il reconnaît avoir fait «des erreurs», «regrettant» aujourd’hui que certains projets aient été construits «trop proches des maisons», mais «la majorité reste sur des terrains zonés commerciaux», insiste-t-il. Et de conclure : «Notre intention n’a jamais été d’être les plus grands, mais de faire le meilleur travail possible pour faire croître l’économie.» Au détriment de la tranquillité et de la santé de ses citoyens, donc.
Notes
[1] Divers contrôles auraient notamment dû être réalisés.