Des chasseurs déploient
une bâche en plastique de 1,7 km
pour « piéger » les cerfs
16 février 2026
Stanislas Broniszewski, fondateur et porte-parole du collectif Abolissons la vénerie aujourd’hui, dans la forêt de Dreux, - © Mathieu Génon / ReporterrePour prévenir l’irruption d’animaux dans les zones habitées, un équipage de chasse à courre a installé une bâche dans la forêt de Dreux. Une expérimentation à laquelle s’opposent certains riverains et des associations.
Saint-Georges-Motel (Eure), reportage
Au matin du samedi 14 février, la salle des associations de Saint-Georges-Motel (Eure) est en ébullition. Environ 150 personnes ont répondu à l’appel de cette première réunion publique organisée par Abolissons la vénerie aujourd’hui (AVA), l’association Animal Protection du Vivant, basée à Rambouillet, et le tiers-lieu local Le ResSourc’Eure. Quelques jours plus tôt, le collectif AVA avait distribué des tracts dans les boîtes aux lettres des communes voisines de la forêt de Dreux avec un appel à signer une pétition en ligne qui comptabilise à ce jour près de 45 000 signatures, et un message clair : « Exigeons le retrait de la bâche ».
« En octobre, nous avons commencé à recevoir des alertes de riverains qui nous ont signalé la présence d’une bâche le long du chemin de grande randonnée », raconte Caroline Piffero, d’AVA en Picardie. À l’origine des remous dans les petites communes voisines de la forêt domaniale de Dreux, il y a une bâche verte installée en lisière du bois par un équipage de chasse à courre, le Normand Piqu’Hardi, qui chasse le cerf une à deux fois par semaine pendant la période autorisée entre septembre et mars.
Dispositif de sécurité ou piège pour les animaux ?
La bâche, une toile de paillage synthétique de 3 mètres de hauteur, suspendue à l’aide de câbles, et déployée sur 1,7 kilomètre le long du sentier, les jours de chasse, a été autorisée à titre expérimental par l’Office national des forêts (ONF) pour la première fois en France, après avoir obtenu l’avis favorable de l’Office français de la biodiversité (OFB). Selon l’ONF, ces « rideaux souples » sont déployés « environ vingt jours par an » sur une « faible emprise (moins de 4 % du périmètre concerné) ». Néanmoins, « l’acceptabilité sociale » que l’ONF souhaite évaluer à l’issue de cette expérimentation est loin d’être gagnée, à en juger par l’ambiance survoltée de la réunion publique. Pour les opposants, il s’agit en réalité d’un « piège » pour « réorienter les cerfs et mieux les tuer », plutôt que d’un « dispositif de sécurité » pour empêcher les cerfs d’aller vers les habitations.
Dans la salle se trouvaient des militants antichasse, des riverains, des randonneurs et quelques dizaines de chasseurs qui s’indignent de « ne pas avoir été invités à prendre la parole ». Assis en face de la salle comble, Stanislas Broniszewski, fervent opposant à la chasse à courre et fondateur d’AVA, est venu de Compiègne (Oise), où il suit très régulièrement des équipages en action. En janvier, il a diffusé des images sur les réseaux sociaux d’un cerf « affolé » devant la bâche, qui démontrent selon lui le « piège » qu’elle constitue pour l’animal : « Soit ils font demi-tour directement dans la meute [de chiens] qui les poursuivait, soit ils longent désespérément la bâche dans l’espoir de trouver une issue. »
« Pourquoi ne pas arrêter de faire paniquer les animaux pour éviter qu’ils empruntent ce trajet vers les zones habitées ? »
Le maître d’équipage de chasse à courre, Benoît Dulac, précise que deux cerfs ont été « pris » à moins de 100 mètres des bâches depuis le début de la saison, mais que « quatre ou cinq autres » ont été tués à plusieurs kilomètres de là, sur les « quinze fois » où l’équipage a chassé. Il argue que l’animal « peut passer à droite ou à gauche » de la bâche et court sur plusieurs kilomètres lors d’une chasse. « Ce n’est pas un filet qui capture le cerf », réaffirme le chasseur. « L’objectif, c’est d’éviter un incident », poursuit-il : « Arriver dans un village avec des cerfs et 40 chiens ce n’est pas simple à gérer, et si ça arrive de manière répétée, on va nous traiter d’irresponsables. »
Environ 150 personnes ont répondu à l’appel de cette première réunion publique organisée par Abolissons la Vénerie Aujourd’hui (AVA), l’association Animal Protection du Vivant, basée à Rambouillet, et le tiers-lieu local Le ResSourc’Eure. © Mathieu Génon / Reporterre« J’habite le manoir de Montreuil et je suis sur le passage des animaux », débute au micro Jean-François. Il raconte subir régulièrement « les dangers » du cerf et de chiens qui « viennent dans [son] jardin », malgré une clôture qui serait « détruite par les cerfs ». « Cette bâche est une sécurité pour moi », conclut-il. « Si on veut sécuriser les abords de nos communes, interrogeons-nous sur certaines activités humaines ! », rétorque François Bordes, président de la Fédération Environnement d’Eure-et-Loire. « Pourquoi ne pas tout simplement arrêter de faire paniquer les animaux pour éviter qu’ils empruntent ce trajet vers les zones habitées ? », adhère Stanislas Broniszewski, du collectif AVA, sous les applaudissements d’une partie de l’assistance.
Un enjeu de partage de la forêt
« Je me félicite de la mobilisation autour de ce sujet », se réjouit le militant qui dénonce une installation réalisée « en catimini » et « sans concertation ». Les maires de deux communes qui jouxtent la forêt, Saint-Georges-Motel et Montreuil, regrettent quant à eux de ne pas avoir été consultés avant la mise en place de la bâche. Même son de cloche du côté de la Fédération française de randonnée pédestre, représentée par le baliseur Gérard Sallaud : « Cette bâche crée une gêne et trouble l’harmonie pour laquelle les gens sont venus se balader, elle n’a pas lieu d’être là. »
Les critiques contre la bâche sont nombreuses, de son apparence qui détonne avec l’environnement, à la pollution générée par des filaments qui se détachent et se dispersent aux alentours, en passant par « l’entrave à la circulation des animaux » et la découpe d’arbres pour installer le câble de déploiement des toiles. « Les organisations qui veulent notre abolition sont prêtes à raconter n’importe quelle contre-vérité et mensonge pour appuyer leur propos, mais elles ne connaissent rien à ce qu’on fait et de ce qu’on est », réagit Benoît Dulac, du Normand Piqu’Hardi, auprès de Reporterre. Il se dit néanmoins prêt à revoir l’emplacement de la bâche pour l’éloigner du chemin de randonnée et le type de matériau qui la compose.
Lire aussi : Accidents de chasse : en patrouille avec l’OFB pour sécuriser la forêt
Dans la salle, le débat dépasse la seule question de la bâche pour porter sur la légitimité de la chasse à courre en elle-même et sur des enjeux de partage de la forêt, entre ses différents usages, voire entre les êtres vivants. « On n’a jamais entendu parler de nous, alors qu’on chasse le cerf depuis 1961 », défend Benoît Dulac qui y voit « la preuve de [leur] sérieux, rigueur et sens des responsabilités ». « On est des gens soucieux de bien faire, avec une vraie compréhension de ce qu’est le partage d’un territoire », conclut-il.
Ce n’est pas l’avis d’un certain nombre de participants à la réunion. « Une bâche qui défigure la forêt pour le plaisir de quelques-uns, je dis non ! », s’exclame l’un d’eux. « Ça nous gâche le paysage et ça embête les animaux ! », ajoute une habitante de Montreuil. Aux yeux de Bertille, habitante de Louye, ce dispositif relève d’une « appropriation de la forêt par un groupe peu représentatif de tous ses usagers ». Quant à Marie-Claire, promeneuse régulière dans la forêt domaniale, elle juge sévèrement les chasseurs à courre qui se comportent selon elle « comme s’ils avaient tous les droits » pour une pratique « moyenâgeuse, sadique et violente, rejetée par une majorité de la population », dit-elle, faisant référence à un sondage selon lequel 72 % des Français souhaitent son abolition.
Les caméras de la discorde
Certains dénoncent des « intimidations » de la part des chasseurs, tandis que ceux-ci pointent des « vandalisations » de leur dispositif, en indiquant avoir déjà déposé plusieurs plaintes. L’équipage a d’ailleurs installé des caméras le long du chemin pour surveiller la toile.
L’équipage de chasse à courre a installé des caméras le long du chemin pour surveiller la toile. © Mathieu Génon / ReporterreInterrogé par Reporterre, Rémi Hérault, responsable de l’unité territoriale d’Eure-et-Loir au sein de l’agence de l’ONF Val de Loire indique que « le substitut du procureur de Chartres a été sollicité à ce sujet et aucune autorisation préalable n’est nécessaire dans le cadre de la pose de pièges photographiques en forêt domaniale par un locataire de chasse ». Il ajoute que « seul le propriétaire des caméras pourra consulter ces images ainsi que les autorités judiciaires en cas de procédure pénale ». Pour les opposants, ces caméras relèvent davantage de la « vidéosurveillance » que du « piège photographique ».
Nicolas, habitant de Saint-Georges-Motel, a lui vécu une expérience qui traduit bien le niveau de tension qui s’est emparé du territoire. Il y a deux semaines, il s’est rendu dans la forêt « pour voir la bâche de [ses] propres yeux » et réaliser des vidéos pour la dénoncer sur son compte Instagram. « Quand je suis sorti de la forêt, je suis tombé sur la gendarmerie », raconte-t-il à Reporterre. Embarqué, il est « accusé d’avoir dégradé les caméras et les câbles de la bâche ». « Prises d’empreintes et d’ADN, palpations, photos portrait et des tatouages, voiture fouillée de fond en comble »... Nicolas relate qu’il est ensuite auditionné : « Ils m’ont demandé si j’étais pour ou contre la chasse à courre. »
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