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lundi 17 août 2026

« C’est une guerre de l’eau » : aux États-Unis, cette ville pourrait devenir la première à manquer d’eau

 

« C’est une guerre de l’eau » : 

aux États-Unis, 

cette ville pourrait devenir 

la première à manquer d’eau

La baie de Corpus Christi et le quartier de Hillcrest sont désormais bordés par les géants de l'industrie.

3 août 2026

 

Face à la cinquième année de sécheresse à Corpus Christi, ses habitants militent contre les passe-droits accordés aux usines qui entourent la cité côtière et captent 60 % de l’eau potable.

Corpus Christi (Texas, États-Unis), reportage

À presque chaque conseil municipal de Corpus Christi, un petit groupe d’activistes s’amuse à jouer au « bingo des conneries » (« bullshit bingo »), las d’entendre les élus de cette cité côtière de 317 000 habitants débiter les mêmes arguments à longueur de temps.

Une façon pour ces activistes environnementaux de tromper l’ennui, mais surtout de dénoncer une politique qui pourrait conduire cette ville du sud du Texas à devenir la première grande métropole étasunienne à connaître une rupture de son approvisionnement en eau. « On essaie de s’amuser comme on peut, dit l’une des militantes. Car malheureusement, la situation est lourde et démoralisante. »

© Louise Allain / Reporterre  Car le paradoxe est là : Corpus Christi manque d’eau mais continue d’attirer raffineries, complexes pétrochimiques et terminaux de gaz naturel liquéfié, qui comptent parmi les activités industrielles les plus gourmandes en eau au monde. Placée au niveau maximal de restrictions depuis décembre 2024, avant d’être rétrogradée au stade 2 en ce début août, Corpus Christi s’attendait à être à sec dès cet été, avant que les pluies diluviennes de juin ne diffèrent la catastrophe annoncée depuis plusieurs mois. 

Des habitants et des militants accusent la maire de Corpus Christi, Paulette Guajardo, et le conseil municipal de favoriser les industriels au détriment des communautés locales. © Charlie Blalock / Reporterre 

Situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de la ville, le lac Corpus Christi affiche un niveau de remplissage de 57,8 %, début août. © Charlie Blalock / Reporterre

Après cinq ans de sécheresse, les deux principaux réservoirs de la ville étaient tombés sous le seuil critique des 20 % de leur capacité, entraînant, à l’hiver 2024, les restrictions d’eau les plus sévères depuis trente ans. Mais les pluies exceptionnelles de la fin juillet ont profondément changé la donne. Début août, Choke Canyon est remonté à 24,9 % de sa capacité, contre moins de 8 % à la mi-juillet, tandis que Lake Corpus Christi atteint désormais 57,8 %, selon les données du Texas Water Development Board. La capacité combinée des deux principaux réservoirs d’alimentation de la ville s’élève ainsi à 43,4 %, un niveau qui éloigne, au moins temporairement, le spectre d’une pénurie immédiate.

Désormais repoussé à septembre 2027, le déclenchement du niveau 1 de l’état d’urgence correspondrait au seuil où les réserves projetées ne permettraient plus d’assurer que 180 jours d’approvisionnement en eau. La municipalité serait alors contrainte d’imposer une baisse obligatoire de 25 % de la consommation à tous les usagers, industriels compris. « Nous pourrions être une ville où les gens viennent passer leurs vacances plutôt qu’une ville qu’ils fuient », dit Isabel Araiza, figure de la mobilisation citoyenne, en se remémorant les couchers de soleil d’Ocean Drive, avant que torchères et raffineries ne grignotent peu à peu l’horizon. 

Le Simpson Park, dans la commune voisine de Portland, offre une vue imprenable sur les installations de Cheniere Energy, la plus grande entreprise américaine d’exportation de gaz naturel liquéfié. © Charlie Blalock / Reporterre

 Les industriels consomment au moins 60 % de l’eau de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Les industriels siphonnent au moins 60 % de l’eau potable

Avant même qu’Isabel Araiza ne prenne la parole, son bureau de professeur au Del Mar College raconte déjà une partie de son engagement citoyen. Sur le pilier qui fait face à la porte d’entrée, plusieurs affiches donnent le ton. L’une détourne l’expression « In God We Trust » en « No Faith in Fossil Fuels » (« Pas de foi dans les énergies fossiles »). Une autre rejette avec virulence toute privatisation (« Hell No to Privatization ! »). Sourire aux lèvres et colère au cœur, Isabel Araiza ne supporte plus de voir les géants de l’industrie siphonner au moins 60 % de l’eau potable distribuée par la ville.

Lire aussi : « Vol d’eau » dans le Marais poitevin : des sabotages au profit de l’agro-industrie ?

À ses yeux, la sécheresse n’a rien d’une fatalité climatique contre laquelle on ne pourrait rien faire : elle est d’abord le produit de choix politiques. « L’industrie occupe une place prépondérante dans l’imaginaire collectif », estime-t-elle, accusant les géants de l’énergie, d’ExxonMobil à Cheniere Energy, en passant par le pétrochimiste Chevron Phillips Chemical de « rédiger la politique de l’eau à leur propre avantage, au détriment des intérêts de la communauté ». Les menaces du gouverneur du Texas, Greg Abbott, de placer la gestion de l’eau de Corpus Christi sous tutelle de l’État, puis le soutien affiché par le président des États-Unis, Donald Trump, au développement des infrastructures pétrolières et hydrauliques de la région, n’ont fait que « renforcer ses inquiétudes ». 

Professeure de sociologie au Del Mar College, Isabel Araiza est à la tête de la mobilisation citoyenne. © Charlie Blalock / Reporterre 

Convaincue que la bataille se joue aussi dans les urnes, Isabel Araiza a remporté, à la mi-juin, l’une de ses plus importantes victoires. Avec les autres militants, elle est parvenue à réunir plus de 12 000 signatures pour inscrire le Fair Water Amendment au scrutin de novembre. Le texte vise à supprimer les « passe-droits en période de sécheresse » accordés aux industriels depuis 2018, qui leur permettent de continuer à prélever de l’eau moyennant une contribution de 0,25 dollar (0,22 euro) pour 1 000 gallons (4 546 litres).

Contactée par Reporterre, la ville de Corpus Christi assure, de son côté, vouloir « protéger les ressources en eau et le bien-être des habitants », tout en conciliant développement économique et gestion durable de l’eau. « Nous voulons mettre en œuvre une politique fondée sur l’équité, l’efficacité et un partage des efforts de réduction de la consommation d’eau entre tous les secteurs », affirme-t-elle encore. Les représentants des industriels n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos sollicitations.

« Nous restons prisonniers de cette logique industrielle »

Militantes de l’organisation politique Texas Campaign for the Environment, Jenny Espino et Chloe Torres y voient une illustration du « capitalisme du désastre », fondé sur la « stratégie du choc » théorisée par l’essayiste canadienne et altermondialiste Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc (2007). Elles accusent les industriels de profiter de l’urgence pour accélérer des projets controversés et préserver leurs intérêts économiques. « Nous restons prisonniers de cette logique industrielle, sans jamais nous attaquer à la racine du mal », confient-elles, inquiètes.

Chloe Torres et Jenny Espino sont militantes de l’organisation Texas Campaign for the Environment. © Charlie Blalock / Reporterre

 

Retranché dans une maison qu’il aime croire hantée, Encarnacion Serna voit ressurgir le vieux fantôme des usines de dessalement, présentées par la ville comme « une solution » à cette crise de l’eau. L’ancien responsable des opérations d’une usine chimique balaie cette promesse d’un revers de main. « C’est un mirage : ces usines ne nous sauveront pas et nous mèneraient inévitablement à des échecs financiers et à des dégâts environnementaux irréversibles. »

L’ingénieur liste leurs limites techniques : la baie de Corpus Christi est « trop peu profonde » et les points de captage et de rejet seraient implantés « beaucoup trop près les uns des autres ». La saumure rejetée finirait ainsi par être « réinjectée dans le flux d’alimentation », provoquant selon lui « des dysfonctionnements » et « une contamination des membranes ».

« Agneau sacrificiel »

À Hillcrest, quartier historiquement afro-américain où l’une de ces usines pourrait voir le jour, l’idée suscite une vive opposition. Réfugiée dans son église de quartier, Monna Lytle refuse que sa communauté serve d’« agneau sacrificiel ». Elle raconte avoir tenté d’interpeller directement le directeur municipal de l’eau, Peter Zanoni, qui lui aurait répondu qu’« il n’y a presque personne là-bas », en référence aux quelque 80 maisons d’Hillcrest.

« Peu m’importe qu’il n’y en ait deux ou plus, c’est un quartier », rétorque-t-elle. Selon elle, chaque fois que la ville cherche « une solution de facilité », elle se tourne vers Hillcrest, déjà encerclé par les raffineries et les installations industrielles. Une ironie dans cette ville dont le nom latin, Corpus Christi, signifie « le Corps du Christ », mais que Monna Lytle préfère appeler « Refinery City », tant elle a le sentiment que son quartier est sacrifié sur l’autel du développement industriel.

Très croyante et habitante du quartier de Hillcrest, où une usine de dessalement pourrait s’implanter, Monna Lytle refuse que son quartier serve d’«  agneau sacrificiel  ». © Charlie Blalock / Reporterre
 

Derrière ces projets d’urgence, beaucoup dénoncent surtout des décennies d’improvisation. Faute d’avoir anticipé l’explosion de la demande liée aux nouvelles raffineries, usines pétrochimiques et terminaux gaziers, Corpus Christi s’est lancée dans une véritable course aux nouvelles ressources en eau. La ville multiplie les champs de captage le long de la rivière Nueces dans des comtés voisins, tandis que les industriels forent eux aussi leurs propres puits.

Dans le comté de Nueces, où se situe Corpus Christi, les futurs pompages pourraient excéder de plus de 1 000 % le volume annuel de prélèvement des aquifères considéré comme durable par les autorités texanes. Dans les campagnes voisines, certains habitants assurent déjà avoir vu le niveau de leurs puits chuter et la salinité de leur eau augmenter.

« Nous deviendrons bientôt une ville fantôme »

Maire de Taft, une commune voisine de 3 000 habitants, Elida Castillo sait combien les communautés environnantes dépendent de Corpus Christi. Car son réseau d’eau alimente près d’un demi-million d’habitants dans sept comtés, mais aussi des dizaines d’industriels, dont la raffinerie de lithium de Tesla à Robstown — la première installation de grande capacité de ce type aux États-Unis.

Lire aussi : Aux États-Unis, la lutte contre le « racisme environnemental » est de plus en plus vive

Première élue de la région à déclarer l’état de catastrophe locale en avril dernier, elle a décidé de « prendre les choses en main » plutôt que « d’attendre que Corpus Christi agisse ». Également directrice de Chispa Texas, un collectif écologiste œuvrant pour la démocratie locale, elle redoute qu’en cas d’aggravation de la pénurie, la ville n’invoque la clause de « force majeure » prévue dans son contrat avec le San Patricio Municipal Water District, dont dépend Taft pour son approvisionnement en eau. « Nous sommes extrêmement vulnérables : si Corpus Christi n’est plus approvisionnée en eau, on se retrouvera sans rien », prévient-elle.

La ville de Corpus Christi pourrait devenir la première grande ville des États-Unis à manquer d’eau. © Charlie Blalock / Reporterre

Ces craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. Usée et révoltée, Selena Obregon y voit l’avènement « d’une guerre de l’eau ». Comme beaucoup d’habitants, elle ne boit plus l’eau du robinet depuis plusieurs années. Les recommandations d’ébullition à répétition, les brûlures d’estomac qu’elle dit avoir ressenties, les yeux qui la brûlent sous la douche et les analyses révélant une anémie chronique ont fini de briser sa confiance dans une eau qu’elle juge « de plus en plus contaminée » par les rejets industriels et les PFAS, ces fameux polluants éternels.

« L’avenir de Corpus Christi est compromis. Nous deviendrons bientôt une ville fantôme, pire encore que Flint », dit-elle. Devenue le symbole étasunien de la crise de l’eau après la contamination au plomb de son réseau, la ville du Michigan ne compte plus qu’environ 80 000 habitants, contre plus de 100 000 au début des années 2010.

Les craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre

 

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Source : https://reporterre.net/Dans-cette-ville-du-Texas-une-illustration-du-capitalisme-du-desastre 


dimanche 16 août 2026

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samedi 15 août 2026

À la rencontre de ce rapace mangeur de serpents

 

À la rencontre de ce rapace 

mangeur de serpents

 

Un circaète Jean-le-Blanc observé en Espagne, en janvier 2025.

 

 
 

Rapace emblématique de la garrigue méditerranéenne, le circaète Jean-le-Blanc se reproduit difficilement. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, des naturalistes et des forestiers travaillent de concert pour protéger les nids.

Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence), reportage

Cédric Arnaud a installé sa longue-vue à l’ombre d’un érable, au centre d’une clairière écrasée de soleil. Il ne lui faut pas longtemps pour l’orienter et retrouver ce qu’il cherche : un nid de circaètes Jean-le-Blanc, des rapaces, bâti sur un pin sylvestre. Une minuscule tête blanche, tout ébouriffée, apparaît dans l’objectif. L’oisillon déploie maladroitement ses ailes, avant de se tapir au fond du nid. « Il est très jeune, il doit avoir moins de trois semaines », murmure le naturaliste.

Nous sommes en juin 2026, en pleine période de nidification. Cette clairière, Cédric Arnaud y vient depuis qu’il a repéré un couple de circaètes nichant sur place, il y a plusieurs années. « Il m’a fallu cinq ans pour trouver le premier nid », raconte-t-il.

En 2018, le naturaliste a cofondé le Groupement pour la protection de la faune sud-alpine (GPFSA), aux côtés de Didier Freychet, ornithologue bénévole et spécialiste de l’aigle royal. L’association coordonne le suivi de plusieurs espèces de rapaces dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ses bénévoles parcourent le département pour recenser les nids. Puis leur localisation est partagée avec plusieurs partenaires, dont l’Office national des forêts (qui gère les forêts publiques), et le Centre national de la propriété forestière (qui coordonne la gestion des forêts privées).

«  On sert de laboratoire à toute la France  », dit le naturaliste Cédric Arnaud. © Louai Barakat / Reporterre

Ce partenariat assez rare entre naturalistes et organismes forestiers vise surtout à protéger les espèces sensibles comme le circaète Jean-le-Blanc. Car le GPFSA émet aussi des préconisations environnementales, destinées aux professionnels qui interviennent en forêt, pour leur permettre d’adapter leurs activités à la présence des nids.

Adapter les chantiers pour protéger les nids

En cette chaude après-midi de juin, Stéphane Nalin, technicien territorial au Centre national de la propriété forestière (CNPF), accompagne Cédric Arnaud sur le terrain. La forêt où niche le couple de circaètes fait partie d’un regroupement de parcelles, couvrant une dizaine d’hectares environ et appartenant à des propriétaires privés. Plusieurs coupes de bois y sont prévues dans les prochains mois.

« Le rôle du CNPF est de faire une analyse environnementale de la zone, et de s’assurer que les propriétaires respectent les mesures [préconisées] », explique Stéphane Nalin. Ces mesures sont édictées au cas par cas par le GPFSA, qui intervient après avoir été sollicité par des gestionnaires forestiers. Les forestiers, eux, s’engagent à prévenir l’association avant d’intervenir dans une zone identifiée comme sensible pour l’espèce parce que les naturalistes y soupçonnent la présence d’un site de reproduction. Dans certains secteurs, « on peut avoir 20 ou 25 % des chantiers qui sont concernés par cet enjeu », relate Stéphane Nalin.

« Toutes espèces confondues, on est sollicités entre 50 et 80 fois par an », dit Cédric Arnaud, qui ne cache pas les difficultés que rencontre le GPFSA à répondre à toutes les demandes. Les forêts bas-alpines hébergent environ 250 couples nicheurs — soit 10 % de la population française de circaètes, et 1 % de la population mondiale.

En forêt publique, l’ONF marque les arbres considérés comme importants pour la biodiversité d’un triangle inversé, pour les exclure des coupes prévues. © Louai Barakat / Reporterre
 

À chaque fois qu’elle est contactée pour un avis, l’association dépêche un spécialiste sur place pour tenter de localiser le nid (si son emplacement n’est pas connu), et vérifier s’il est utilisé. « Le but est d’être efficace : ne pas protéger une zone qui n’a plus lieu d’être, mais ne pas passer à côté de quelque chose non plus », détaille Cédric Arnaud. Pour préserver son indépendance vis-à-vis des partenaires qu’elle conseille, l’association ne perçoit aucun financement public. « Elle n’est donc vulnérable à aucune pression », affirme son cofondateur. 

Stéphane Nalin et Cédric Arnaud penchés sur une carte. Les coupes de bois prévues dans cette forêt dans les prochains mois sont cartographiées en bleu. © Louai Barakat / Reporterre

« Une coupe, ça perturbe forcément le milieu »

Tandis qu’un circaète tournoie dans les airs, les échanges se poursuivent dans la clairière entre les deux hommes, penchés sur une carte du site. Le nid est situé au bord d’une piste forestière. « Il faudra éviter de l’emprunter tant que le jeune est au nid », préconise Cédric Arnaud. « Faire les travaux en septembre devrait être faisable », propose Stéphane Nalin. À cette période, l’oisillon aura pris son envol.

Même s’il n’est pas menacé d’extinction à court terme, le circaète Jean-le-Blanc est une espèce fragile et protégée. Dans certains secteurs historiques comme les Alpes du Sud, les naturalistes le pensent même en déclin. Sa reproduction est périlleuse : chaque couple ne pond qu’un œuf par an, pas toujours chaque année, et le jeune n’a qu’une chance sur deux d’atteindre l’âge adulte. « L’oisillon est très vulnérable », explique Cédric Arnaud. « Les corvidés — geais, corneilles, corbeaux… — sont un danger constant ». Dérangé par la présence humaine, un circaète adulte peut quitter son nid brièvement, laissant le poussin exposé aux prédateurs et aux aléas climatiques. 

Dans certaines forêt privées, le Centre national de la propriété forestière étudie les coupes de bois en amont et sollicite les naturalistes pour s’assurer qu’elles n’affecteront pas la reproduction des circaètes. © Louai Barakat / Reporterre

 Pour éviter un dérangement qui pourrait provoquer la mort du jeune, le GPFSA prescrit des mesures d’adaptation, élaborées au « cas par cas » pour chaque chantier forestier. Les plus communes concernent la temporalité des travaux, mais aussi l’éloignement (ne jamais s’approcher d’un nid occupé à moins de 400 mètres), et la préservation d’un « écran végétal » autour du nid, pour l’abriter des regards. « Une coupe perturbe forcément le milieu, affirme Cédric Arnaud. Mais en mettant en place certaines choses, on peut faire en sorte de mener les jeunes à l’envol, et conserver les sites de reproduction et les nids. »

Une fois qu’un couple de circaètes a été repéré dans une zone par des bénévoles du GPFSA ou des forestiers, Cédric Arnaud se rend sur place à pour tenter trouver leur nid. Identifier un nid prend en moyenne «  cinq ou six ans  ». © Louai Barakat / Reporterre

Un partenariat plutôt rare

Trois semaines plus tôt, Cédric Arnaud et Didier Freychet s’étaient déjà rendus sur place avec une douzaine d’agents de l’Office national des forêts dans les Alpes-de-Haute-Provence (ONF 04). Cette visite est au programme de la journée de formation organisée chaque année par le GPFSA et l’ONF 04. La cinquantaine d’agents de terrain de l’ONF 04 sont tous formés à cet enjeu, et participent à une remise à niveau tous les cinq ans.

Ce temps de rencontre permet aussi aux forestiers et aux naturalistes d’échanger sur leurs contraintes respectives. « C’est assez difficile de considérer tous les enjeux. Il y a des interdictions temporelles qui se superposent sur différentes espèces, et finalement, la fenêtre de tir pour réaliser les travaux est très courte », explique une forestière. Une remarque qui fait écho à l’analyse de Stéphane Nalin : « Prendre en compte les espèces génère pas mal de contraintes. Ici, par exemple, on a un cours d’eau qui ne doit pas être traversé par des engins du 1er novembre au 1er mars. En sachant que pour le circaète, on doit éviter d’intervenir du 1er mars jusqu’au 15 septembre. Ça fait des périodes d’intervention qui sont très courtes. »

Malgré ces contraintes, de nombreux forestiers jouent le jeu. Certains font même remonter des données au GPFSA, en signalant les nids qu’ils observent en forêt. Sans ces paires d’yeux supplémentaires sur le terrain, moins de nids seraient connus, donc potentiellement protégés. Car comme le rappelle Cédric Arnaud, « dans la destruction d’espèces protégées, l’élément intentionnel est fondamental : si on ne connaît pas l’emplacement d’un nid, on ne peut pas être tenu pour responsable de l’avoir détruit, sauf cas de négligence manifeste ». A contrario, l’existence de données accessibles par tous les forestiers oblige ces derniers à en tenir compte.

Dans les forêts publiques des Alpes-de-Haute-Provence, cinq chantiers sont décalés chaque année en moyenne pour éviter un dérangement, toutes espèces de rapaces confondues. © Louai Barakat / Reporterre

Pour l’heure, ce type de partenariat reste plutôt rare. « C’est novateur en matière de partage de données, aussi bien données naturalistes qu’informations sur la programmation des interventions forestières », note Justine Kordylas, référente sur les questions d’avifaune forestière à l’ONF 04. Il fonctionne depuis plus de dix ans. Et Cédric Arnaud et Didier Freychet observent un engouement croissant des forestiers, qui se traduit par une participation plus active lors des journées de formation, et plus de sollicitations venues du terrain. Ils espèrent que la méthode fera « tache d’huile », pour se diffuser, à terme, dans d’autres départements.

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Source : https://reporterre.net/A-la-rencontre-de-ce-rapace-mangeur-de-serpents?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne