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dimanche 29 décembre 2024

Droits de la nature : une histoire guyanaise (émission à écouter)

Droits de la nature : 

une histoire guyanaise

 

Publié le jeudi 26 décembre 2024 (première diffusion le mercredi 23 octobre 2024)

Une famille autochtone pêche, à Camopi, en Guyane,
en 2014 ©AFP - BRUSINI Aurélien/hemis.fr
 

9 décembre 1984, Awara, Guyane. Félix Tiouka, prononce un discours face aux officiels de l‘État français qui lancera la lutte pour la défense des droits des peuples autochtones. Le droit à leurs coutumes, basé sur l’équité entre humains et non humains, un droit du vivant, un droit de la nature.

 
Avec Marine Calmet Juriste

Dès le XVIe siècle, la Guyane subit les tentatives de colonisation par les Hollandais, les Portugais, les Anglais et les Français. Malgré une farouche résistance des populations autochtones, qui conduit un grand nombre de ces missions à l’échec, un véritable système colonial imposé par la France s’installe à partir du XVIIe siècle, et avec lui, ses codes juridiques.

Les conséquences sont nombreuses : chute démographique des populations autochtones décimées par les maladies importées par les colons, implantation d’un système esclavagiste, spoliation des terres, morcellement administratif… À l’aube du XXe siècle, en devenant un département français, la Guyane s’ouvre à un système administratif et juridique unique. Comme le veut la Constitution, les règles applicables y sont les mêmes que pour tout département ou toute région française et, même si quelques aménagements hérités des accords du passé sont possibles, les représentants garants des droits coutumiers ont, au fil du temps, été exclus de toute reconnaissance institutionnelle.

Dans les années 1980, et alors que le recul de leurs droits s’est accéléré, les Amérindiens s’organisent. En décembre 1981, l’Association des Amérindiens de Guyane française (AAGF) est créée, devenant ainsi la première association de représentation et de promotion des droits autochtones guyanais. Félix Tiouka, alors jeune militant de la cause amérindienne, en deviendra le premier président.

"L'équité entre toutes et tous, humains et non humains"

Le 9 décembre 1984, le village d’Awara accueille le premier rassemblement des Amérindiens de Guyane organisé par l’AAGF, qui donne le coup d’envoi des luttes amérindiennes. Présentant le rassemblement comme une grande fête culturelle, avec chants et danses folkloriques, l’association invite les représentants de l'État (élus locaux, député de la Guyane, président du conseil régional, etc). Après ce premier temps festif, ils en profitent pour prononcer un discours politique, par la voix de Félix Tiouka, réclamant une restitution du territoire, une reconnaissance de l'identité amérindienne et la possibilité pour les peuples amérindiens de développer leurs propres institutions. Ce discours marque l’histoire des relations entre la France et le département de la Guyane.

Pour Marine Calmet, juriste engagée dans les droits de la nature et présidente de Wild Legal, qui s’est rendue plusieurs fois sur place et connait très bien le dossier guyanais, Félix Tiouka  « exprime le fait que notre modèle fondé sur la propriété privée et l’exploitation de la terre et des êtres ne peut dériver que vers des inégalités et des injustices et vers l’appropriation par un petit nombre des richesses de la terre. Il y dit que tout leur modèle social autochtone repose sur l’équité entre toutes et tous, humains et non humains. C’est au cœur de la réflexion des droits de la nature : quelle société construit-on avec le droit ? »

Car pour la juriste, il s’agit bien d'établir un droit de la nature qui pourrait empêcher l'application sans limites de législations héritées de la période coloniale. « Ce sont les acteurs économiques qui définissent ce qui est important ou pas, ce qui existe ou pas, dans le mépris de ce qui existe déjà. »

Les intérêts de l’environnement

Utopie jusqu’à il y a peu, l’idée commence à faire son chemin. Des événements comme la suspension du projet de la Montagne d’or, en Guyane, montre que la mise en avant des intérêts de l’environnement peut être un frein à l’utilisation de différentes législations – le Code minier ou le Droit des affaires –, contre les intérêts des populations autochtones et de leur territoire. Pour Marine Calmet, il est tout à fait nécessaire qu’émerge un droit de la nature, « un droit ou l’axiome de base n’est pas l’individu, mais le milieu. Car l’idée au fond, c’est bien celle d‘un droit fondé sur la réalité des écosystèmes et des modes de vie, et non pas sur une fiction, celle d’un individu abstrait placé au bout de la chaine alimentaire isolément et de façon artificielle.

En somme, un droit de la nature qui permettrait un meilleur équilibre dans les rapports de force entre intérêts du monde du vivant et intérêts économiques et stratégiques.


Source : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mercredi-23-octobre-2024-2034324

mardi 9 novembre 2021

Montagne d’Or : une compagnie russe attaque la France

 

Montagne d’Or : 

une compagnie russe 

attaque la France

 

23 octobre 2021

 

Un paysage de l'ouest de la Guyane.

 

 La compagnie russe Nordgold, qui veut ouvrir en Guyane la mine de la Montagne d’or, attaque l’État français devant un tribunal d’arbitrage international. La compagnie réclame près de 4 milliards de dollars à la France pour le blocage de ce projet destructeur de l’environnement.

Cayenne (Guyane), correspondance

C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre dans le colossal dossier de la Montagne d’or. Après la judiciarisation en cours devant la justice administrative française, c’est devant un tribunal d’arbitrage international que la France va devoir justifier son refus de voir ce projet minier se réaliser.

L’information a été révélée la semaine dernière par le média spécialisé dans l’arbitrage international IAReporter, et confirmée par des documents en notre possession. Deux investisseurs russes — Severgroup et KN Holdings — attaquent l’État français, à qui ils reprochent de ne pas les laisser exploiter la mine de la Montagne d’or. En s’appuyant sur un traité franco-russe de 1989, dit de « protection des investissements », ils réclament près de 4 milliards d’euros à la France. Cette somme correspondrait à la moitié de la valeur présumée de la mine, fixée à 9,13 milliards de dollars. Le gisement situé dans l’ouest de la Guyane est estimé à 85 tonnes d’or.

Un oligarque russe à la manœuvre

Severgroup et KN Holdings sont les sociétés propriétaires de Nordgold, elle-même actionnaire majoritaire à hauteur de 55 % de la Compagnie de la Montagne d’or (CMO) qui porte le projet minier. L’autre actionnaire est la compagnie Orea mining (ex-Columbus Gold) ; elle joue le rôle de compagnie junior dans le dossier Montagne d’or, investissant dans les étapes de prospection et de constitution des dossiers administratifs. Selon une distinction classique dans le secteur minier, Nordgold fait elle figure de compagnie major, se positionnant alors que le gisement est confirmé et à même d’investir les centaines de millions d’euros nécessaires à la mise en exploitation du site, pour en retirer la majorité des bénéfices.

Propriété de la famille de l’oligarque russe Alexei Mordashov, Nordgold, qui exploite actuellement des mines d’or en Russie, au Kazakhstan, au Burkina Faso et en Guinée, compte parmi les vingt plus gros producteurs d’or au monde. La compagnie russe « a pris la direction des opérations » de la Montagne d’or en 2016, « en engageant des dépenses de 30 millions d’euros sur 3 ans » à partir de 2017, précise le site de la CMO.

L’exploitation de la Montagne d’or entraînerait la déforestation de plus de 1 500 hectares de forêt équatoriale à proximité immédiate de deux réserves biologiques intégrales, l’ouverture d’une fosse de plus de 2,5 kilomètres de long et environ 300 mètres de profondeur et le recours au cyanure pour extraire l’or pris dans la roche-mère.

La mairie de Saint-Laurent-du-Maroni, commune sur laquelle se trouve le site de la Montagne d’or. © Hélène Ferrarini / Reporterre

En 2018, le projet avait fait l’objet d’un débat public suite à une saisine de la Commission nationale du débat public (CNDP) par France Nature Environnement. La compagnie minière avait minimisé ses coûts pour tenter de passer sous le seuil minimal d’organisation d’un débat public fixé à 150 millions d’euros. Alors que le montant des travaux était évalué à 266 millions d’euros, il était passé sans explication à 80 millions !

Aujourd’hui, c’est bien en arguant d’investissements que Nordgold attaque l’État français. La compagnie minière considère que plusieurs termes de l’accord bilatéral franco-russe de 1989 ont été enfreints, à savoir les garanties à « l’admission et à l’encouragement des investissements, au traitement juste et équitable, au traitement équivalent, à la protection et la sécurité pleines et entières », précise un document du ministère des Affaires étrangères. Les investisseurs assimilent le non-renouvellement des concessions minières à des « mesures d’expropriation ».

La justice administrative française est pourtant en train de donner raison à la compagnie minière quant à son droit d’obtenir le renouvellement de deux concessions minières, dont celle de la Montagne d’or. En juillet dernier, la cour administrative d’appel de Bordeaux confirmait le jugement de première instance du tribunal administratif de Guyane enjoignant l’État à délivrer les concessions minières. Le ministère de l’Économie s’est pourvu en cassation devant le Conseil d’État.

Les arbitrages internationaux, « un mécanisme dangereux »

Mais Nordgold n’a pas attendu ces jugements pour entamer une procédure de litige. Dès septembre 2020, les investisseurs Severgroup et KN Holdings demandaient « au moins 500 millions de dollars américains » (429 millions d’euros), comme « préjudice » à l’État français, en raison « du non-renouvellement des titres miniers ». Sans succès.

Les investisseurs russes se sont donc dirigés vers un arbitrage international, demandé en juin 2021. Cette justice d’exception est rendue par des « arbitres » désignés par les parties et s’appuie sur des traités bilatéraux. Elle permet à des investisseurs privés d’attaquer des décisions souveraines d’États lorsqu’ils considèrent qu’elles nuisent à leurs investissements.

C’est « un mécanisme dangereux » alertent la fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme et l’Institut Veblen pour les réformes économiques, qui ont signé un communiqué commun suite aux révélations du site IAReporter. Ces organisations « regrettent que cette procédure soit possible » et « appellent le gouvernement français à sortir de la centaine de traités de protection des investissements qui permettent ce type d’attaques contre les politiques publiques françaises à travers un mécanisme de justice d’exception ».

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C’est maintenant que tout se joue…

La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale et quotidienne dans le traitement de l’actualité.
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Source : https://reporterre.net/Montagne-d-Or-une-compagnie-russe-attaque-la-France?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne 


jeudi 3 juin 2021

Guyane : une centrale à hydrogène va détruire 50 ha de forêt amazonienne avec la complicité de l’État français

 

Guyane : 

une centrale à hydrogène 

va détruire 50 ha 

de forêt amazonienne 

avec la complicité 

de l’État français


« On a vu une entreprise obtenir une autorisation en moins de 10 mois, là où le village n’a pas réussi à se régulariser en 30 ans, précise Cyprien. Pendant toutes ces années, l’administration s’est arrangée du fait que les Amérindiens n’ont pas une culture écrite, mais orale. Et chaque fois qu’on essaie de défendre ces terres, on nous dit qu’on n’a aucun papier, aucune signature, qu’il ne s’est jamais rien passé. »

 

10 mai 2021 - Augustin Langlade 

 

Lectrices, lecteurs, nous vous dévoilons un nouveau scandale d’État. En Guyane, une nouvelle centrale électrique à hydrogène va ravager au moins 50 ha de forêt amazonienne avec la complicité de l’État français. Ce projet va détruire de manière illégale une biodiversité magnifique où des dizaines d’espèces protégées sont menacées d’extinction, tout cela au nom de la croissance « verte ». Colonisation industrielle de l’Amazonie, confiscation de terres, opacité, intimidation, soutien aveugle de l’État en contrepartie du financement de la campagne présidentielle de 2017, et tout cela pour produire une électricité qui risque fort d’être utilisée par l’industrie minière. Le Président de la République Française a souvent pointé du doigt la politique dévastatrice de Jair Bolsonaro, son homologue brésilien, sur la forêt amazonienne et les droits des peuples autochtones. Pourtant, il applique méthodiquement la même politique en Guyane française, la livrant au plus offrant parmi les mineurs d’or et les industriels ! La Relève et La Peste a mené l’enquête et vous révèle en avant-première ce scandale écocidaire.  

Au premier abord, c’est un projet exemplaire, cochant toutes les cases du développement durable et des besoins locaux. Portée depuis la métropole par la société bordelaise Hydrogène de France (HDF), qui se qualifie de « pionnier mondial de l’hydrogène-énergie », la future Centrale électrique de l’Ouest guyanais (CEOG) promet d’alimenter, de jour comme de nuit, « l’équivalent de 10 000 foyers à un coût compétitif », sur un territoire où la croissance démographique et la rareté des infrastructures entraînent des pénuries régulières d’énergie.  

La CEOG se dit aussi « innovante », « propre », « sans importation ». Le principe : un parc photovoltaïque est installé sur des collines. Les panneaux captent l’énergie du soleil, mais ne subissent pas l’intermittence de la lumière, la nuit ou par mauvais temps, car un dispositif de stockage à hydrogène permet de redistribuer à tout moment l’électricité dans le réseau.

L’énergie du soleil n’est pas elle-même réinjectée. En réalité, la production des panneaux photovoltaïques est dirigée vers un électrolyseur, qui va utiliser l’électricité pour décomposer des molécules d’eau (H2O) en oxygène (O2) et en hydrogène (H2).

L’oxygène est relâché dans l’air et l’hydrogène stocké dans des bouteilles sous forme de gaz, afin d’être conservé. Puis, en fonction de la demande, des piles à combustible, accomplissant le procédé inverse de l’électrolyseur, convertissent l’énergie chimique de l’hydrogène en électricité, cette fois-ci introduite pour de bon dans le réseau. 

Sur leur site internet où les plantes tropicales côtoient des criques immaculées, les promoteurs annoncent une production électrique de 10 mégawatt (MW) le jour et de 3 MW la nuit, ainsi qu’une capacité de stockage permanente de « 120 MWh d’énergie ».

Sans sourciller, ils affirment que la centrale « ne consomme[ra] que du soleil et de l’eau » et que la parcelle de terrain « ne sera pas impactée, mais au contraire protégée des activités anthropiques ». Pourtant, c’est faux.

 


 

« Que du soleil et de l’eau »

Comme toute industrie, une centrale à hydrogène exige de grandes superficies de terrain, des quantités formidables de matériaux rares et de produits chimiques. Une simple analyse des divers documents soumis à la préfecture de Cayenne le prouve.

Pour le parc photovoltaïque, les installations et la voirie, comptez un défrichement de plusieurs dizaines d’hectares, dont au moins 30 pour les panneaux solaires, selon les documents les plus récents de la préfecture.  Pour le fonctionnement de l’électrolyseur seront nécessaires, en permanence, entre 58 et 175 tonnes d’hydroxyde de potassium, un composé chimique très dangereux, impliquant de soumettre la centrale au régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), tout comme l’induit la présence d’hydrogène, la plus inflammable des substances connues.

Ajoutez à cela une dizaine de conteneurs pour les batteries lithium-ion stockant l’électricité, deux unités de piles à combustible, « 25 réservoirs de 115 m3 d’hydrogène empilés par deux » (entendre : une douzaine d’autres conteneurs), entre « 3 et 10 transformateurs », un pompage des eaux souterraines de 5 300 m3 par an dans trois puits différents, sans oublier les terres rares et tous les autres matériaux qui entreront dans la fabrication des piles, des batteries ou des panneaux solaires, les huiles pour les transformateurs, l’azote pour « l’inertage des équipements »… et vous obtiendrez le véritable bilan écologique (provisoire) de la CEOG.

Dépourvue d’industrie, la Guyane est dépendante des moyens de production des autres pays. Toutes ces matières, substances, machines seront donc importées des quatre points cardinaux, à grand renfort de porte-conteneurs, depuis des lieux où leur fabrication aura causé des pollutions supplémentaires, souvent omises par les statistiques.

 

Capture d’écran de la vidéo de présentation du projet CEOG

 

En plein cœur du Parc naturel régional de Guyane

Bras dessus, bras dessous avec la préfecture de Cayenne, les porteurs du projet de centrale n’ont pas choisi leur emplacement par hasard. Situé dans la commune de Mana, à dix kilomètres à l’est de Saint-Laurent-du-Maroni, le terrain de 140 hectares s’étend sur une zone forestière dont est propriétaire l’Office national des forêts (ONF), avec lequel a été signée une convention d’occupation de 20 ans.

Il se trouve entre la route nationale (RN) 1, au sud, un lieu de spiritualité, au nord, et la crique Saint-Anne, à l’est, le terme de crique désignant en Guyane un cours d’eau modeste venant baigner les sols de la forêt.

Si l’on en croit la CEOG (ce nom est aussi celui de l’entreprise portant le projet au niveau local), il s’agirait d’une « forêt secondaire, déjà exploitée, sans enjeu environnemental majeur selon l’étude scientifique menée ».

Mais cette assertion ne laisse d’interroger, à commencer parce que le terrain se trouve au sein d’une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) de 9 500 hectares, mais également en plein cœur du Parc naturel régional de Guyane.

 


 

Les ZNIEFF sont des réservoirs de biodiversité dont on a procédé à l’inventaire, du fait de leur grand intérêt biologique. ZNIEFF dite de « type 2 », la crique Saint-Anne constitue donc un ensemble riche, peu modifié, possédant une cohésion élevée et plus riche que les milieux alentour.

La crique Saint-Anne se compose d’un bassin versant et de petites collines culminant à 80 mètres d’altitude. Alors que les zones humides, en contre-bas, restent intactes, une fraction de la forêt située sur les collines a été exploitée par l’ONF il y a plusieurs dizaines d’années.

« Ce n’est plus une forêt primaire, nous confie Claude, un habitant de Saint-Laurent-du-Maroni qui a suivi de près le dossier et souhaite garder l’anonymat. Il y a eu des prélèvements par grumes, mais sans coupe rase, ce qui veut dire que la forêt possède encore des marques d’ancienneté, et surtout une biodiversité d’une richesse magnifique. »   

Les prélèvements ont été effectués il y a plus de trente ans. La forêt ne peut donc plus être considérée comme dégradée : elle est en reconstitution.

C’est aussi ce dont rend compte Biotope, le cabinet indépendant ayant réalisé l’étude écologique de la parcelle et duquel se réclament les promoteurs de la CEOG :

« Ces forêts sont actuellement en cours de cicatrisation, écrivent les écologues. [Elles] ont donc recouvert une structure proche de celle des forêts matures. […] En l’absence du projet et de toutes autres sources de perturbation anthropique, cet équilibre devrait perdurer indéfiniment. »  

Pour voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=dNep_NQww34

 

Une zone comptant 32 espèces d’oiseaux protégées

L’étude de Biotope, édifiante à plus d’un titre, mérite de s’y arrêter un instant. Selon les auteurs de ce document de 116 pages, le diagnostic a été effectué en deux phases de trois jours, la première du 4 au 7 avril 2018, la seconde du 4 au 7 juin de la même année, sur une zone de 150 à 200 hectares comprenant l’emprise réelle du projet.

Habitats, flore, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères et poissons, cet inventaire avait l’ambition de restituer, outre les insectes, la quasi-totalité de la biodiversité locale, du « petite été de mars » à la pleine saison des pluies, en période diurne et nocturne. Mais il comporte de sérieuses lacunes.

À cause de fortes pluies, en juin, les naturalistes reconnaissent n’avoir pas pu rechercher efficacement les espèces de reptiles et d’amphibiens. Même constat pour l’avifaune.

Pendant plus de deux jours sur six, la météo a rendu les prospections impossibles. En comptant sept heures par jour favorable, un total de seulement 28 heures ont été passées à prospecter les oiseaux, moins d’un tiers de ce qu’il aurait fallu.

« Au regard des expériences ornithologiques acquises en Guyane, explique le bureau d’études, il est admis qu’un inventaire tendant vers l’exhaustivité en forêt tropicale nécessite une base minimale de 100 heures d’observations. »

À demi-mots : la rémunération était trop faible pour recenser toutes les espèces protégées.

« Le dossier de Biotope a de belles qualités, commente Claude, mais aussi des imperfections. C’était un tout petit inventaire en temps. Le client ne les a pas payés assez pour faire une mission complète. Ça traduit une intention. »

 

L’ibis vert – Crédit : Bernard DUPONT

Malgré ce manque de temps, le travail des experts a permis de relever la présence de nombreux animaux sauvages vivant dans cette forêt prétendument « dégradée » : 5 espèces de mammifères, dont une protégée (l’opossum aquatique) ; 14 espèces de chiroptères, 14 de poissons, 31 d’amphibiens, 16 de reptiles ; plusieurs plantes classées par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme « vulnérables », « en danger », ou « en danger critique d’extinction »

En ce qui concerne les oiseaux, 165 espèces ont été inventoriées, dont pas moins de 32 sont protégées, soit environ 20 %, un taux énorme. Le bureau d’études signale que 15 d’entre elles possèdent un « enjeu modéré » et 5 un « enjeu fort ». L’ibis vert, le grimpar strié et le butor zigzag, par exemple, présents sur le site, sont considérés par l’UICN comme « quasi menacés » et placés sur la liste rouge régionale.  

En Guyane, la liste des espèces ornithologiques protégées est établie par l’arrêté du 25 mars 2015, qui interdit « sur tout le territoire » et « en tout temps » la destruction ou l’enlèvement des œufs et des nids et « la perturbation intentionnelle des oiseaux, notamment pendant la période de reproduction et de dépendance ».

Or, « il est important de mentionner que la grande majorité des espèces sont probablement nicheuses sur la zone d’étude et/ou en périphérie », indiquent les auteurs de l’étude, qui remarquent que la présence de tant d’oiseaux « témoigne de la qualité du sous-bois ».

Si l’on conçoit qu’on ne peut pas couper des arbres sans détruire des nids et des œufs et que parmi les 32 espèces protégées, une ou plusieurs au moins nicheront entre octobre et mars, période durant laquelle doivent être réalisés les travaux, il devient rigoureusement impossible de mener à bien le projet de centrale électrique en respectant la loi.

« Dans une logique biologique règlementairement honnête, nous confirme un naturaliste expérimenté qui, lui aussi, a voulu garder l’anonymat, la préfecture aurait dû exiger des porteurs du projet une dérogation à la destruction d’espèces protégées. Mais cette procédure a été complètement occultée par l’administration, ce qui est impensable. Et encore, il n’est ici question que des oiseaux… »

 

Grimpar Strié – Crédit : Nick Athanas

 

Une autorisation d’exploitation illégale

Dans les deux arrêtés préfectoraux autorisant l’exploitation de la centrale (celui du 13 novembre 2019 et son complément du 13 novembre 2020), l’article L411-1 du Code de l’environnement n’est nulle part mentionné. Pourtant, c’est lui qui réglemente toute la gestion des espèces protégées et de leurs habitats, en métropole comme en Guyane.

Pour la CEOG, une dérogation était nécessaire, inévitable, mais le préfet n’a pas jugé utile de la donner, ce qui pourrait motiver l’annulation de son arrêté, si celui-ci était attaqué en justice administrative.

Dernier manquement du volet environnemental, ni la CEOG ni la préfecture n’ont prévu de mesures compensatoires qui auraient répondu, de près ou de loin, au principe « éviter-réduire-compenser » au cœur de la stratégie nationale.

« La conversion de plus de 73,78 hectares de forêt, écrivent les naturalistes de Biotope, entraînera la suppression de 28 626 Mg à 49 654 Mg [soit 50 000 tonnes, ndlr] de masse végétale aérienne fraîche. À cette valeur, il faudra également ajouter la masse végétale représentée par le système racinaire, difficilement évaluable. »

Une question s’impose : pourquoi les promoteurs sont-ils exonérés de compensation ? Contactées à plusieurs reprises pendant deux semaines, la préfecture de Cayenne, la sous-préfecture de Saint-Laurent-du-Maroni, la Direction générale des territoires et de la mer (DGTM) et la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DEAL) ont refusé de répondre à nos questions.

Une quinzaine d’interlocuteurs n’auront pas été suffisants pour débusquer le mystérieux « instructeur » du dossier, seul autorisé, semble-t-il, à s’adresser aux journalistes.

« Vous savez pertinemment que je ne peux rien vous dire » et « Je dois en référer à mon responsable, qui est en vacances » auront été les réponses le plus souvent données.

Nous ne saurons pas où en est le dossier administratif, ni pourquoi les services de l’État laissent un porteur de projet industriel violer le droit de l’environnement en n’imposant aucune dérogation et en s’abstenant de mesures de compensation environnementale.

 

Vue d’artiste aérienne de la future centrale électrique

 

Non loin de la centrale, un village en quête d’autonomie

Installé à quelques encablures de la parcelle, le village de Prospérité, qui compte environ 200 habitants, se bat depuis plusieurs années contre le projet de centrale électrique. En vain. Ses revendications ont beau avoir été écoutées, elles n’ont pas été entendues — et tout s’est passé comme si son avis n’avait jamais représenté qu’une formalité. 

Le village de Prospérité est peuplé de Kali’nas (le nom se prononce « kalignas »), un peuple autochtone guyanais de langue et de culture caribéennes. Fondé il y a plus de 35 ans entre la longue RN1 et une ancienne carrière, il tire ses moyens de subsistance de l’agriculture et de la chasse, la pêche et la cueillette dans les immenses forêts qui l’entourent. La plupart de ses membres ont une culture orale, coutumière et maîtrisent difficilement le français, encore moins l’écriture.

Preuve qu’il emprunte une direction bien différente de la nôtre, Prospérité s’est récemment engagé dans un processus d’autonomisation.

Au centre du village, un terrain de deux hectares accueille maintenant un étang, une serre, une pépinière, un poulailler, des ateliers de réparation et de transformation, un restaurant, une médiathèque, des potagers et un verger…

« L’idée, c’est de mettre un maximum de choses en commun », nous explique Cyprien, un habitant de Prospérité qui, pour se prémunir, a lui aussi voulu (sans surprise) conserver l’anonymat.

Cette démarche inspire déjà d’autres villages amérindiens de Guyane.

« La tradition s’est beaucoup perdue ces dernières décennies, continue Cyprien. Elle a été presque anéantie. Mais aujourd’hui, une dynamique se met en place : on passe d’un village fauché par l’individualisme et la globalisation à un univers de cohérence et de partage. On est en train de reconstituer quelque chose. »

Cette évolution ne peut que contraster avec un tel projet industriel imposé.

 

Le village Prospérité vu du ciel

 

Un peuple autochtone trahi et méprisé

C’est à la toute fin de l’année 2018 que les habitants de Prospérité découvrent le programme de centrale électrique. À la stupeur générale, celle-ci compte s’implanter sur un territoire promis par la France au peuple autochtone depuis des décennies.

En moins d’un an, les procédures s’accélèrent. Du 8 juillet au 8 août 2019, une consultation publique a lieu, de laquelle les habitants de Prospérité affirment ne pas avoir été directement informés. Preuve en est que le 15 août, une semaine après la clôture de l’enquête, un panneau annonçant son ouverture est posé au bord de la piste d’accès au chantier, sur la RN1, derrière les feuillages…

Quoi qu’il en soit, dès le 4 août et jusqu’au 20 du même mois, nous raconte Cyprien, des bruits de machines se font entendre dans la forêt. Une pelleteuse ouvre des kilomètres de pistes, alors que la consultation publique est censée battre son plein. Les voies font le tour des collines, en délimitent les contours « afin de les raser plus tard », témoigne l’habitant de Prospérité. 

Officiellement, il s’agit de fouilles archéologiques. Mais où sont les autorisations ? Personne n’est en mesure de le dire, pas même la préfecture. Durant les mois suivants, les engins vont continuer leur œuvre par intermittence. Des hectares de forêt sont défrichés avant même que la CEOG ne reçoive son autorisation d’exploitation.

Puis, le 21 octobre 2019, des représentants de l’entreprise débarquent dans le village. Lors de cette réunion houleuse, les habitants expriment haut et fort leur opposition catégorique au projet.

« Grosso modo, résume Claude, ils voudraient que cette zone reste libre pour leur village, qui a besoin de la forêt pour vivre et pour s’agrandir. »

L’emplacement perturbera tout l’équilibre de la vie locale.

« Notre lutte de départ, c’est : pas ici, ajoute Cyprien. On se fiche de votre projet, mais pas ici. »

Classée ICPE et « Seveso seuil bas », la centrale devra être entourée d’un grillage. L’arrêté du 13 novembre 2019 parle d’une « surface clôturée de 46,8 hectares », mais d’autres documents, contradictoires, indiquent tantôt 120, tantôt 140 hectares.

Extensive ou limitée, la clôture engloutira des dizaines d’hectares forestiers dont jouissait le peuple amérindien et bouchera l’accès direct du village à la crique Saint-Anne, havre de chasse et de pêche, en obligeant les habitants à contourner la centrale au cours d’interminables marches.

Après la réunion d’octobre, plus de nouvelles. Mais les travaux avancent, insidieux : du grignotement. Les promoteurs déclarent alors que le terrain est imposé par le plan local d’urbanisme de Mana. Les habitants répondent que d’autres parcelles existent, plus loin, le long de la RN1, là où des tentatives de reforestation ont échoué à cause de trop profondes dégradations.

Mais le débat est déjà avorté, dit Cyprien. « La consultation n’avait, en fin de compte, qu’une valeur informative. » Tout était déjà décidé.

 

Une zone défrichée sur le site de la future centrale

 

Le problème du foncier autochtone en Guyane

Rodé à ce genre de problématiques, Claude nous donne quelques éclaircissements.

« Il n’y a plus de place dans les villages amérindiens autour de Saint-Laurent, coincés entre route et fleuve. C’est pour cette raison que Prospérité souhaite ménager la forêt. »

Auparavant, les Amérindiens étaient plutôt nomades, mais les temps modernes et la culture occidentale les ont forcés à se sédentariser.

« Si le projet voit le jour, le village sera encerclé à l’ouest par les abattis, au nord par les cultures, au sud par la route et à l’est par la centrale. C’est donc un problème de foncier ! »

Pour contrer ce projet qui va décidément trop vite, le village a engagé, courant 2019, une demande de concession foncière autour des habitations (5 000 hectares) et de zone de droit d’usage collectif (ZDUC, 39 000 hectares) englobant la crique Saint-Anne et une partie de la forêt, à l’est.

Créées en 1987, les ZDUC, les concessions et les cessions collectives sont des dispositifs fonciers destinés aux populations autochtones guyanaises, qui réclament depuis des décennies un « droit à la terre ». Alors que les concessions sont une forme de propriété, il n’est possible que de chasser, pêcher, cueillir, cultiver sur les ZDUC, variante de la conservation par l’occupation.

En 2017, après des blocages et des mouvements de contestation, l’État s’est formellement engagé à céder 400 000 hectares de terres aux peuples autochtones. Mais ce transfert massif de foncier peine à se mettre en place et l’on ne dénombre encore qu’une poignée de ZDUC sur le territoire guyanais (deux ou trois dizaines, tout au plus), ainsi que quelques concessions.  

En mars 2020, la demande de Prospérité est passée devant la Commission d’attribution foncière : refusée. Présentée une seconde fois cette année (avec une concession réduite à 500 hectares), elle aurait été acceptée, nous déclare Christophe Pierre, porte-parole du mouvement Jeunesse autochtone de Guyane et ancien vice-président du Grand Conseil coutumier.

« Mais la ZDUC ne va pas forcément empêcher le projet de centrale, qui sera peut-être au milieu de la zone sans en faire partie. Sur ce point, il faut demander au chef coutumier. »

 

Travaux et pelleteuse – photo du 28 janvier

 

Menaces et intimidation

Roland Sjabere, le chef coutumier de Prospérité, n’a pas donné suite à nos multiples sollicitations. Selon des sources concordantes, celui qui a pris la tête du village en 2017 aurait été victime de harcèlement et d’intimidation de la part des représentants de l’entreprise CEOG en Guyane.

Menaces à demi-mots, appels téléphoniques quotidiens, visites fortuites et répétées à son domicile, propositions de contreparties, toutes les « douces » techniques de pression auraient été employées pour infléchir l’opposition du village à travers son chef. Dans une moindre mesure, d’autres habitants du village seraient surveillés par les services de l’État ou subiraient eux aussi des intimidations.

« C’est important que les gens sachent comment sont gérés les grands aménagements en Guyane, commente Marine Calmet, juriste et spécialiste des questions environnementales. Vous êtes surveillé en permanence. Tout est fait dans le plus grand secret, au détriment de l’intérêt général. Des projets sont montés par des industriels et ouvertement protégés par l’État. »

Quand elle combattait les forages de Total, en 2018, la militante raconte avoir été constamment suivie par les renseignements généraux.

« Plein de choses se règlent à l’intimidation en Guyane, renchérit Claude. On n’y va pas par quatre chemins. »

 

Roland Sjabere, chef coutumier de prospérité, devant des espaces défrichés

 

Après la révolte, l’impuissance et la résignation

« La CEOG est un cas d’école sur le conflit d’usage du foncier en Guyane », explique Christophe Pierre. Au fond, il n’y aurait pas eu une telle opposition si le projet avait été placé quelques kilomètres plus loin, ou au carrefour Margot, près de la station de raccordement au réseau. Ce que semblent refuser les populations amérindiennes, c’est que le développement des énergies renouvelables se réalise à leur détriment — et à celui de la forêt.

« On a vu une entreprise obtenir une autorisation en moins de 10 mois, là où le village n’a pas réussi à se régulariser en 30 ans, précise Cyprien. Pendant toutes ces années, l’administration s’est arrangée du fait que les Amérindiens n’ont pas une culture écrite, mais orale. Et chaque fois qu’on essaie de défendre ces terres, on nous dit qu’on n’a aucun papier, aucune signature, qu’il ne s’est jamais rien passé. »

Une situation plus qu’ordinaire en Guyane, qui fait écho aux méthodes dont a usé l’empire colonial français pendant près de cinq siècles.

Tout au long de l’année 2020, les mystérieux passages d’hommes et de machines se sont prolongés dans les parages de Prospérité. Un géomètre, un géologue, des forestiers. Les hectares disparaissent petit à petit, y compris dans les zones basses qui n’étaient pas censées être défrichées.

On prospecte, on se prépare, le début des travaux d’envergure est imminent. Au village, la révolte a laissé place à l’impuissance et la résignation.

« À l’automne 2020, le chef coutumier a baissé les bras », constate Cyprien, qui ne cache pas ses espoirs de voir la lutte repartir.

 

Le centre du village Prospérité

 

Derrière la centrale « verte », un fonds d’investissement parisien

La centrale électrique de l’Ouest guyanais devrait coûter 100 millions d’euros. Ces fonds seront répartis entre trois actionnaires : 10 % pour HDF Energy ; 30 % pour la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (SARA), qui possède des dépôts d’hydrocarbures en Guyane (sic) ; et 60 % pour le fonds d’investissement Meridiam, spécialisé dans le financement d’infrastructures publiques.

Le fondateur de Meridiam, Thierry Déau, est l’un des instigateurs des « dîners londoniens » qui ont permis à Emmanuel Macron, en 2016-2017, de lever des fonds auprès de riches donateurs pour financer son nouveau parti et sa campagne présidentielle.

Plus d’un million d’euros seraient parvenus d’un petit millier de mécènes d’outre-Manche. Depuis le début du quinquennat, l’entrepreneur est ainsi dans les bonnes grâces du gouvernement.

Cette proximité entre le principal actionnaire de la centrale et le sommet de l’État, à commencer par l’Élysée, interroge sur la capacité qu’ont les promoteurs de s’affranchir des lois : l’autorisation d’exploitation obtenue en un temps record, l’absence inexplicable de dérogation à la destruction d’espèces protégées, le silence de la préfecture, l’intimidation, la confiscation de terres promises aux Amérindiens, tout, dans ce projet, semble profiter d’un aveugle soutien de l’État.

 

Un habitant du village de Prospérité sur la crique Saint-Anne

L’électricité profitera-t-elle aux orpailleurs ?

Plus cruciale encore, la question de ceux qui bénéficieront vraiment de l’électricité de la centrale représente, à ce jour, la principale inconnue du dossier. La CEOG prétend que son hydrogène alimentera « l’équivalent de 10 000 foyers ». C’est peut-être exact en théorie, mais en pratique, l’électricité sera expédiée dans les réseaux d’EDF, qui se chargera de la redistribuer.

Nul ne pourra donc dire si cette énergie « verte » sera bel et bien mise au service de la population ou ne nourrira pas les besoins, par exemple, de l’industrie minière guyanaise, très gourmande en électricité.

Les mines d’or artisanales et les méga-mines du type Montagne d’or requièrent justement une production électrique garantie et non intermittente. Les centrales comme la CEOG répondent à toutes leurs exigences : elles sont autonomes grâce au soleil et fournissent plusieurs mégawatts-heure, notamment en fin de journée, ce qui correspond aux techniques de cyanuration employées par le secteur minier (voir nos articles à ce sujet ici, ici et ici). 

« Quand on extrait l’or dans de grandes mines, nous explique Cyprien, on travaille la terre toute la journée, puis on la place dans des piscines de cyanure, où l’on procède à l’électrolyse. Les entreprises ont donc besoin de beaucoup d’électricité le soir, dix à vingt mégawatts, autant que propose de produire la centrale. »

Comme beaucoup d’autres, l’habitant de Prospérité est convaincu que la CEOG servira indirectement les industriels miniers.    

« La centrale propose une production massive d’énergie en régulier, nous souffle Claude. Les clients potentiels sont tous des industriels miniers d’Amérique latine. Mais on ne peut pas le prouver. On peut le déclarer, mais pas le prouver. »

La société bordelaise à l’origine du projet, HDF Energy, n’a certainement aucun lien avec le secteur minier. Cependant, si son prototype guyanais réussit, elle prévoit de multiplier son offre en Amérique du Sud, où les centrales autonomes seraient une aubaine pour les orpailleurs.

L’État s’empresse quant à lui de promouvoir de multiples projets électriques partout en Guyane. Quand on conçoit que les élus locaux et les services de la préfecture sont souvent les premiers défenseurs du secteur minier, en témoignent les prises de position de Rodolphe Alexandre, président de la collectivité territoriale, les craintes de nombreux habitants paraissent justifiées.

« La CEOG a fait un communiqué affirmant qu’elle n’avait aucun lien avec Montagne d’or, avance Christophe Pierre, mais nous ne sommes pas du tout rassurés. Vous voyez le degré de méfiance auquel nous sommes arrivés ? »

« C’est si opaque que nous avons du mal à faire la part des choses », rebondit Cyprien, qui pense que les méga-mines ne sont nullement abandonnées. 

 

Vue aérienne prise le 24 juillet 2003 d’une mine d’or près de Cayenne. – Crédit : AFP PHOTO JACK GUEZ

 

L’hydrogène est-il écologique ? 

L’hydrogène est-il une énergie aussi « verte » que certains l’affirment ? À cette question, Antoine Perrin, ingénieur nucléaire, répond dans la nuance :

« L’hydrogène peut être une bonne solution. On en a par exemple besoin pour fabriquer des engrais, des métaux ou pour la recherche. Mais son utilisation dans le transport ou la production d’électricité me semble inadaptée. »

L’installation de milliers de panneaux solaires, en particulier sur des terrains forestiers ou agricoles, provoque de facto un conflit d’usage des sols (largement documenté par Reporterre). De plus, tous les matériaux nécessaires aux centrales solaires à hydrogène coûtent très cher à l’environnement et doivent être importés en Guyane.

Cellules photovoltaïques, batteries, piles à combustible… les ressources terrestres, limitées, ne pourront jamais soutenir le passage au 100 % renouvelable.

Pour Antoine Perrin, la vogue de l’hydrogène provient surtout d’une croyance dans les vertus providentielles des technologies.

« Je suis souvent désolé de voir comment les choses sont traitées. Avec l’hydrogène, on surfe sur une espèce de vague qui tend à généraliser toute solution technique à un problème donné. La seule question qu’on ne pose pas, c’est : mon usage de l’électricité est-il raisonnable aujourd’hui ? En a-t-on vraiment besoin ? » 
  

« Il y a un gain, à condition de ne pas déforester, conclut Claude. Sur du solaire, dès qu’on déforeste, on perd plus de la moitié du bénéfice. »

Si l’électricité dite « verte » sert ensuite à alimenter l’une des pires industries qui soient, les mines d’or, le bilan devient tout à fait négatif. Et le serpent se mord d’autant plus fort la queue.

 

Des enfants de Prospérité

 Nota bene : Contactée à plusieurs reprises, la société HDF Energy n’a pas donné suite à nos sollicitations.

 

10 mai 2021 - Augustin Langlade 

 

Source : https://lareleveetlapeste.fr/guyane-une-centrale-a-hydrogene-va-detruire-75-ha-de-foret-amazonienne-avec-la-complicite-de-letat-francais/


mardi 6 avril 2021

Loi climat : le gouvernement déroule le tapis rouge aux industriels

Loi climat : 

le gouvernement 

déroule le tapis rouge 

aux industriels

 

 

 Bien que les deux articles du projet de loi affichent des ambitions écologiques notables, le moratoire réclamé par la Convention citoyenne n’est nullement honoré ; la porte est encore laissée ouverte à l’implantation, en Guyane, de mines industrielles telles que Montagne d’Or. Tout se passe comme si le gouvernement se bornait à concevoir un modèle d’exploitation minière plus acceptable pour la population, une voie moyenne entre les exigences de la société civile et celle des opérateurs, déterminés à ne rien lâcher.


 

 31 mars 2021 - Augustin Langlade

 

Intégrée au projet de loi « climat et résilience », la réforme du Code minier sera bientôt débattue à l’Assemblée nationale. Que peut-on en espérer ? Permettra-t-elle de protéger le territoire de la Guyane de l’orpaillage artisanal et industriel, l’activité la plus polluante du monde ? Nous avons cherché à en savoir plus. 

Lundi 29 mars, l’Assemblée nationale a commencé un examen de trois semaines du projet de loi « climat et résilience ». Issu des 149 propositions de la convention citoyenne pour le climat, ce texte de la plus brûlante actualité porte l’ambition gouvernementale « d’accélérer la transition de notre modèle de développement vers une société neutre en carbone (…) voulue par l’accord de Paris ». Consommer, produire et travailler, se déplacer, se loger, se nourrir, renforcer la protection judiciaire de l’environnement, les six volets de la loi, égrenant 69 mesures, seront sans doute âprement débattus par les députés, dans un hémicycle divisé sur les questions écologiques. 

Insérés au titre II, chapitre 3 (« Protéger les écosystèmes et la diversité biologique »), les articles 20 et 21 du projet de loi prévoient une réforme que certains attendaient depuis au moins une décennie, celle du Code minier. Créé en 1956, à une époque où seule comptait la valorisation du territoire, le code régissant l’exploitation du sous-sol français (combustibles, métaux, minerais) est aujourd’hui jugé inopérant, voire obsolète, tant les priorités publiques et sociales ont pu s’infléchir sous l’effet de l’urgence climatique. Depuis 1994, malgré plusieurs tentatives de refonte (avortées), le texte n’a pas été modifié d’une ligne. C’est ce qui explique en partie pourquoi le gouvernement a tenu à glisser cette réforme « surprise » au sein de son projet de loi. 

Lire aussi : « Montagne d’Or : la défense faiblarde de l’État français ne convainc pas la justice »  

D’autres raisons entrent en ligne de compte. Après des années de louvoiement et de longues controverses médiatiques, Emmanuel Macron a annoncé que la France annulait Montagne d’Or, un projet de mine d’or géante (15 km2) en Guyane, qui devait entraîner la destruction de 1 500 hectares de forêts amazoniennes et engendrer des centaines de millions de tonnes de déchets toxiques. C’était en mai 2019. Quelques mois plus tard, la convention citoyenne pour le climat s’est prononcée à 94,4 % en faveur d’un moratoire sur l’exploitation industrielle minière en Guyane, laissant songer que les projets comme Montagne d’Or, Élysée et Espérance, les plus importants dossiers sur la table, seraient bientôt de l’histoire ancienne. 

S’ils répondent à une promesse officieuse du gouvernement, les deux articles venant réformer le Code minier ne contiennent pourtant pas, en l’état, de dispositions suffisamment claires pour mettre un terme aux graves pollutions minières dont sont victimes la Guyane, la Nouvelle-Calédonie et, en moindre mesure, le reste du territoire français. L’article 20, qui pourrait être ajouté rapidement à la loi, introduit de nouvelles exigences environnementales en amont et en aval des projets miniers. 

Selon Marine Calmet, présidente de l’association Wild Legal et porte-parole du collectif Or de question qui s’oppose à Montagne d’Or, cet article constitue une sorte de progrès. « Jusqu’ici, nous explique-t-elle, on analysait les projets uniquement par le biais des capacités techniques et financières des entreprises. La question de l’impact environnemental arrivait très tard, était mal encadrée, ce qui permettait aux opérateurs miniers de franchir beaucoup d’étapes, et notamment d’obtenir une concession minière avant même qu’une analyse environnementale soit réalisée. » La loi « climat et résilience » pourrait donc clore soixante-dix ans de no man’s land juridique, en obligeant les exploitants à apporter en amont des garanties vis-à-vis de leurs impacts environnementaux.


Le gros de la réforme, cependant, est contenu dans l’article 21, qui habilite le gouvernement à refondre « par ordonnances » toute une série d’aspects du Code minier, « dans un délai de dix-huit mois » à compter de la promulgation de la loi. Les marges de manœuvre sont ici énormes, tout comme les enjeux : il s’agit aussi bien de créer des « mines durables », de mieux structurer les marchés et les conditions d’octroi de permis, que de renforcer les prérogatives de la police des mines, notamment en ce qui concerne la « répression de l’orpaillage illégal en Guyane ». Les questions les plus cruciales du droit minier ne seront donc pas discutées par le Parlement. 

« Au regard du calendrier, qui va être celui des élections de 2022, ajoute Marine Calmet, le délai de dix-huit mois semble d’ailleurs difficile à tenir. Il n’est pas dit que, même par ordonnances, le gouvernement parvienne à mener à bien sa réforme. » Du moins avant la fin de ce mandat.

Lire aussi : « Guyane : deux associations écolos triomphent en justice face au lobby minier »

 La présidente de Wild Legal craint que la réforme, suivant une tradition bien française, accorde trop de pouvoirs aux autorités administratives, « majoritairement en faveur de l’importation de mines sur le territoire guyanais », l’une des seules régions de France où cette industrie ne connaît pas de recul.

En 2019, Guyane La Première y dénombrait 20 permis de recherche, « une trentaine de concessions et permis d’exploitation » et près de 90 autorisations d’exploitation (AEX), cette catégorie regroupant les mines dites artisanales. Accordées à des orpailleurs locaux, souvent historiques, ces exploitations alluvionnaires, plus petites, sont celles que les pouvoirs publics présentent comme des mines durables et aimeraient favoriser. Mais elles sont tout autant polluantes, une affaire récente l’a prouvé.

« Vu que la majorité des projets guyanais sont des petites mines, explique Marine Calmet, l’État va continuer à disséminer ces exploitations, qui sous couvert de petite taille, seront exonérées d’analyse environnementale et sociale. Cette politique incohérente mettra d’autant plus à mal la forêt amazonienne et accélérera les phénomènes de pollution incontrôlés. »

Le projet de loi prévoit de modifier la compétence en matière de révision du schéma départemental d’orientation minière de Guyane, qui « définit un zonage des secteurs ouverts et interdits à l’activité minière et fixe au besoin des contraintes particulières sur certaines zones ». De ce document dépendent les actes de la préfecture, seule à trancher lorsqu’il faut accorder des autorisations. Pour Marine Calmet, alors que jusqu’ici le préfet était seul compétent, le président de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), Rodolphe Alexandre, « qui tient des positions ouvertement pro-mines, pourrait se voir attribuer des compétences élargies dans la politique minière, et c’est inquiétant. » À l’avenir, le président de la CTG sera donc peut-être habilité, avec le préfet, à réviser ce texte réglementaire, ce qui ne semble pas aller dans le sens d’une meilleure gestion, ni de l’abandon progressif des mines.

« En Guyane, notamment avec la crise de la pandémie, commente Marine Calmet, on risque de voir réapparaître le serpent de mer des mines d’or, considérées comme le seul secteur économique susceptible de créer un effet d’entraînement. Mais c’est faux : un rapport du cabinet Deloitte publié en 2018 a prouvé que les activités durables, la pêche, l’agriculture biologique, étaient largement plus pourvoyeuses d’emplois sur ce territoire. »

Lire aussi : « Châteauneuf-du-Pape : la lutte des vignerons contre l’élargissement d’une carrière de calcaire »

 En somme, bien que les deux articles du projet de loi affichent des ambitions écologiques notables, le moratoire réclamé par la Convention citoyenne n’est nullement honoré ; la porte est encore laissée ouverte à l’implantation, en Guyane, de mines industrielles telles que Montagne d’Or. Tout se passe comme si le gouvernement se bornait à concevoir un modèle d’exploitation minière plus acceptable pour la population, une voie moyenne entre les exigences de la société civile et celle des opérateurs, déterminés à ne rien lâcher.

« Nous espérions une réforme d’envergure nationale, débattue par l’ensemble des représentants du peuple et des acteurs locaux, dénonce Marine Calmet. Il nous paraissait vital que la Guyane soit consultée sur son avenir, elle qui héberge tout de même 50 % de la biodiversité de la France. À la place, nous obtenons une loi non autonome qui pourrait relancer l’industrie minière, incompatible avec la protection du climat. Dans le domaine minier, aucune neutralité carbone n’est possible. »

 

Enfin, l’interdiction des procédés de cyanuration ne semble pas prévue, preuve s’il en est que les  mines géantes sont encore loin d’être abandonnées. Pour extraire de l’or à grande échelle, l’industrie minière utilise des bains de cyanure : les roches contenant de l’or sont broyées puis mélangées à de l’eau cyanurée, qui sépare le minerai recherché des matières jugées inutiles. L’extraction d’une seule tonne d’or exige d’employer cent cinquante tonnes de cyanure en circuit fermé.


 

Mais ce composé chimique, dont quelques millilitres suffisent à envoyer un être humain au royaume des morts, se retrouve souvent dans l’environnement, à cause d’erreurs humaines, d’aléas climatiques, de fuites ou tout simplement lorsque la roche est remise en place. Dans ce cas, il est capable de ravager un écosystème. Ces 25 dernières années, indique la Ligue des droits de l’homme, plus de 30 accidents majeurs associés à des déversements de cyanure ont eu lieu dans le monde. Des associations comme Or de question demandent depuis très longtemps d’interdire l’usage de ce procédé, mais le gouvernement n’est pas disposé à passer cette étape, qui signerait la fin pure et simple de la mine industrielle. Le cyanure étant le produit le plus efficace et le moins coûteux pour extraire de l’or, son retrait ferait perdre toute rentabilité à la filière. 

« Le lobby minier a donc réussi à maintenir le statu quo en Guyane. Nous n’avons aucune certitude qu’on puisse empêcher l’apparition future de projets géants, ou la multiplication des petits », conclut Marine Calmet. 

31 mars 2021 - Augustin Langlade

 

Source : https://lareleveetlapeste.fr/loi-climat-le-gouvernement-deroule-le-tapis-rouge-aux-industriels/