Perpignan :
en pleine crise de l’eau,
la mairie RN mise
sur Dieu, l’État et le béton
2 mars 2026
Municipales — Face à la sécheresse, le maire RN de Perpignan Louis Aliot a réagi à l’opposé des recommandations environnementales : pas de vision sur le long terme, et des mégaprojets qui artificialiseraient encore plus de terres.
Perpignan (Pyrénées-Orientales), reportage
Au plus fort de la crise de l’eau, qui a assoiffé l’ensemble du département des Pyrénées-Orientales, Perpignan a prié. À l’occasion de leur sortie la plus médiatique autour de cet épisode dramatique, plusieurs élus de la municipalité Rassemblement national (RN) ont rétabli un rituel médiéval consistant à conduire les reliques de Saint-Gaudérique vers la rivière de la Têt pour invoquer la pluie en mars 2023. À la question de savoir s’il en était à l’origine, l’ancien élu dédié à l’eau, Georges Puig, assume : « Et ça a très bien fonctionné… »
En place depuis 2022, les restrictions préfectorales liées à la sécheresse n’ont pourtant quasiment jamais été levées jusqu’aux pluies diluviennes de ces derniers jours. Une situation sans précédent à l’échelle du territoire national. Les nappes phréatiques étaient à sec, l’approvisionnement en eau potable menacé, les cours d’eau asséchés… Et les agriculteurs, contraints de réduire leurs prélèvements en eau de 30 à 80 % selon les systèmes d’irrigation utilisés.
Paillage des plantations et festival de l’eau
Un déficit historique auquel le maire RN Louis Aliot a répondu par quelques petites mesures, sans toutefois changer de paradigme. Ici, on a surtout réutilisé l’eau de la piscine municipale pour nettoyer les rues du centre-ville, paillé les plantations de l’espace public et organisé un festival de l’eau, destiné à sensibiliser le public perpignanais une fois par an. Au programme : des jeux, des conférences sur l’approche religieuse de la ressource, et des spectacles « son et lumière »… Mais c’est à peu près tout. Contacté à maintes reprises, Louis Aliot n’a pas souhaité répondre à nos questions.
En interne, certains élus regrettent de n’avoir eu aucune directive. « Depuis le départ de Frédéric Bort [ex-directeur de cabinet qui a quitté le maire en 2023], il n’y a même plus de réunions d’adjoints », confie-t-on à Reporterre. Et visiblement, dans les services, les informations passent mal, au point que des agents ont arrosé le stade de rugby en pleine période de restriction.
800 euros d’amende pour usage illicite de l’eau
Une erreur pour laquelle la Ville de Perpignan a été condamnée à une amende de 800 euros pour usage illicite de l’eau, et dont le maire n’a appris l’existence que lors de son propre procès en appel, en janvier dernier, dans le cadre de l’affaire des assistants parlementaires du RN.
« Cet arrosage avait été demandé par la Fédération française de rugby, conformément aux règles applicables à l’organisation des compétitions sportives professionnelles, et présentées au préfet du département alors en fonction », s’est-il justifié après coup sur ses réseaux sociaux.
« Une vision qui relativise le changement climatique »
Vice-présidente de la Région Occitanie pour les questions environnementales, Agnès Langevine pointe un désintérêt structurel : « Louis Aliot n’était pas à la table de l’État et de l’agence de l’eau lors des réunions de crise. Il s’est totalement déchargé sur la communauté urbaine [...] Il relève d’une vision plus globale qui relativise le changement climatique, et il n’en tient pas compte en termes d’aménagement urbain », dit l’élue, qui est aussi candidate (Place publique et PS) pour l’élection municipale.
Parmi les projets qui témoignent de cette gestion contre-intuitive : la nouvelle avenue des Baléares, au sud du centre-ville, « qui est en fait un nouvel îlot de chaleur, argue-t-elle. Il y a des arbres certes, mais ils ne rendent pas le même service que ceux qui ont été arrachés, et on retrouve le goudron noir tel qu’on l’utilisait il y a 15 ans et nécessitant des substances toxiques. »
Selon son opposante Agnès Langevine, Louis Aliot « n’intègre pas » la sécheresse dans sa vision politique. © David Richard / Reporterre
Il existe bien des revêtements alternatifs, tant d’un point de vue écologique que thermique, mais, à Perpignan, il n’en a pas été question. La commune n’a pas non plus initié de « campagne de renaturation de la voirie ou des écoles », qui ont pourtant tendance à suffoquer dès le début du mois de juin. « Il [le maire, Louis Alliot] ne prend pas la trajectoire de la sécheresse, il ne l’intègre pas dans sa vision, ni dans ses investissements », insiste la candidate.
Farouche opposant à la loi Zéro artificialisation nette, l’année dernière, Louis Aliot a bataillé dur au moment des négociations autour du Plan local d’urbanisme intercommunal pour qu’il absorbe — en vain — deux projets de parcs pharaoniques. Dans les tuyaux depuis 2023, le premier concerne un parc d’attractions sur le thème du jeu vidéo et du cinéma, et pourrait voir pousser des montagnes russes, 1 400 chambres d’hôtel, des studios de cinéma, et une arène d’e-sport, et fait mathématiquement exploser le nombre de surfaces artificialisées…
Un projet « bien ficelé »
Au micro d’Ici Roussillon en juin 2024, le maire de Perpignan défendait toujours le projet, qu’il jugeait « bien ficelé ». Il dit aussi compter sur une intervention de l’État « pour déroger à la règle » et contourner le Schéma de cohérence territoriale, un document d’urbanisme visant à anticiper les conséquences du dérèglement climatique.
Le deuxième gros projet ambitionne de faire du mas Delfau un petit temple catalan des loisirs nautiques, mais sur un terrain de 18 hectares totalement à sec. Cédé par la Ville à deux promoteurs pour la somme totale d’un million d’euros, cet ancien domaine viticole pourrait accueillir trois plans d’eau d’une capacité annoncée d’environ 60 000 mètres cubes, avec canoës, paddles, téléskis, et guinguette.
Il comprendrait également des chambres d’hôtes, et un ensemble de bureaux sur une surface de 10 000 m². Un projet jugé « aberrant » par les militants d’Alternatiba, qui ont organisé un happening en maillot de bain sur cette friche enherbée, il y a près d’un an.
Ce champ à proximité du mas Delfau ferait partie de la zone du projet de parc nautique. © David Richard / Reporterre« C’est toujours la même logique : nos élus disent que l’eau est perdue parce qu’elle va à la mer. Ils disent qu’ils alimenteront les lacs grâce au canal de Perpignan et à l’agouille de Fontcouverte, qui avait été créée par les rois de Majorque pour alimenter le mas, mais il n’y a quasiment jamais d’eau », soupire Philippe Poisse, militant d’Alternatiba, devant le maigre ruisseau qui encadre cette zone où la nature a repris ses droits. « Pour eux, ce n’est pas un problème de raréfaction, c’est un problème de gestion », complète encore Mélina Dufraigne, qui milite dans le même mouvement écologiste.
Un problème de gestion, mais aussi de priorité. « La zone manquait d’activités de bien-être et de loisirs », s’est justifié l’adjoint au maire Frédéric Gourier lors de la présentation du projet en juillet dernier. « Les responsables d’entreprises qui viennent nous voir pour prendre un premier contact avec la ville demandent des services de bureau un peu particuliers. Ils espèrent du loisir pour leurs collaborateurs et des espaces agréables », rapporte encore le média local Made in Perpignan.
Même constat du côté d’Oxfam, dont la dernière enquête épingle la municipalité pour le projet de ZAC Pou de los Colobrès, qui prévoit la création de 800 logements et 20 000 m² de bureaux sur un terrain de 34 hectares, sans jamais se demander si la ressource en eau sera suffisante.
« Les communes dirigées par l’extrême droite agissent à contresens de l’urgence climatique »
« Les communes dirigées par l’extrême droite agissent à contresens de l’urgence climatique en prenant des décisions qui aggravent l’exposition de leurs habitants aux risques climatiques », estime l’ONG, qui a pointé des logiques similaires à Fréjus, Moissac, Beaucaire et Hénin-Beaumont.
En période de pénurie, ces projets gourmands en ressources et en béton font tache. Pour le chercheur Éric Rémy, professeur en sciences de gestion à l’université de Perpignan, ils sont symptomatiques de l’« économie de rente » qui sclérose le territoire. « Ils s’appuient sur un potentiel climatique qui a été positif pendant pas mal d’années, mais qui ne l’est plus, dit-il en référence aux effets du changement climatique sur la région.
« Il faudrait passer d’un paradigme d’attractivité à un paradigme d’habitabilité ; mais à l’inverse, les acteurs cherchent à produire plus d’eau et ils ne réfléchissent pas assez à la question de la sobriété », poursuit le chercheur, qui est aussi membre du Cat’ecopol, un atelier d’écologie politique créé dans la foulée d’une tribune signée par 92 chercheurs catalans, « Pour un territoire habitable et résilient », en février 2024.
Du déni au techno-solutionnisme
Au même moment, Louis Aliot réclamait l’ouverture d’un « plan Marshall pour l’eau » et des aides financières de l’État. Aujourd’hui encore, il milite pour la création d’une unité de dessalement de l’eau de mer, sans se pencher sur les risques de pollution thermique liée au rejet des boues salines.
« Il se réfère à un projet porté par la ville de Barcelone, mais c’est le niveau zéro du techno-solutionnisme, regrette David Berrué, militant écologiste. Après trois ans de sécheresse, quand elle n’a plus les moyens de dire que ce n’est pas un sujet, l’extrême droite se mure dans une foi illimitée envers les solutions techniques. Elle est dans une logique urgentiste et ça lui suffit. » En bref, soit elle se défausse sur la technologie, soit elle s’en remet à la volonté de Dieu…
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