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dimanche 25 septembre 2022

Habitat léger : un conte de fées trop beau pour être vrai ?

Habitat léger : 

un conte de fées 

 trop beau pour être vrai ?

 
21 septembre 2022 à 09h28
 

L'habitat léger d'Amalia et Harald à Landeleau (Finistère), en septembre 2022.

 

Rester ou partir ? C’est la réponse qu’attend un couple en Bretagne, qui a construit une maison en terre-paille. En procès le 19 septembre, il sera fixé sur son sort le 3 octobre. Un cas illustrant bien la complexité qui entoure les habitats légers.

Landeleau (Finistère), reportage

Avec ses murs en terre-paille et ses formes arrondies, le logis d’Amalia et Harald ressemble à une maison de hobbit, tout droit sortie d’un film. Nichée dans une ancienne carrière, la maisonnette surplombe un petit coin de paradis où chèvres, oies, poules et chiens cohabitent en liberté. Protégé des animaux par une clôture, un espace est consacré au maraîchage en permaculture. Tomates, courges et butternut : le conte de fées continue dans ce potager, où tout n’est qu’abondance et profusion. « C’est la magie du compost fabriqué aux toilettes sèches ! » plaisante Amalia, en cueillant des tomates juteuses au goût sucré. Pourtant, l’aventure pourrait bientôt s’arrêter.

Le 19 septembre, Harald et Amalia ont été convoqués devant le tribunal correctionnel de Quimper : il leur est reproché d’avoir fait des aménagements sur une zone non constructible sans autorisation de la mairie. Leur maison risque d’être détruite, et leur beau projet abandonné. Sans avocat, et peu préparé aux rouages de la justice, le couple a eu du mal à se faire entendre pendant l’audience : « Ça a été un fiasco total... », témoigne Amalia au téléphone, la voix encore tremblante à la sortie du tribunal. Comment en sont-ils arrivés là ? Pour comprendre, il faut remonter trois ans en arrière.

En trois ans et avec 8 000 euros, Harald et Amalia ont construit cet endroit idyllique. © Scandola Graziani/Reporterre
 

À cette époque, Amalia et Harald, originaires de l’Isère, décident de tout plaquer pour venir s’installer à Landeleau, une petite bourgade du nord-Finistère. Tombés amoureux d’un terrain en bordure de rivière, ils achètent cette parcelle ensauvagée, à l’écart du village. Ils veulent y expérimenter un mode de vie alternatif et autonome en énergie. Leur projet est d’y construire une maison terre-paille : une cabane dont l’ossature en bois est remplie par un torchis de paille, de terre et de chaux. Il s’agit d’un type d’habitat léger, sans fondation et facilement déconstructible afin de permettre au lieu de retrouver son état initial, d’où le terme d’habitat « réversible ».

Harald et Amalia font également le choix de l’autonomie énergétique : ils ne sont pas reliés aux réseaux d’eau et d’électricité de la commune. « Pour l’électricité, on a des panneaux solaires, et pour l’eau on utilise l’eau de pluie », indique le couple, rencontré par Reporterre quelques jours avant le procès. Joignant le geste à la parole, Amalia ouvre le robinet et l’eau coule naturellement. Fière de son effet, elle précise : « On a mis la cuve en hauteur pour avoir l’eau courante. » Le couple se nourrit exclusivement des produits de leur potager et des œufs de leurs poules. Ils ne mangent ni viande ni produit laitier, et n’ont donc pas besoin de frigo. Très peu énergivore et complètement autonome, la maison en terre-paille d’Harald et Amalia est aussi économique, puisqu’elle ne leur a coûté que 8 000 euros.

Une fois installé, le couple s’imaginait partager son art de vivre avec les habitants du village, en leur proposant des ateliers de sensibilisation au maraîchage, aux soins de bien-être naturels, et surtout à la construction terre-paille. En réalité, le beau rêve d’Harald et Amalia s’est rapidement transformé en cauchemar.

 

Oies, poules, coq : Harald et Amalia ont une vraie basse-cour qui leur permet d’avoir des oeufs. © Scandola Graziani/Reporterre

Du rêve au cauchemar

Lorsque le couple achète le terrain en 2019, ils apprennent que celui-ci se trouve sur une zone non constructible et classée Natura 2000. Ils font donc appel à un spécialiste qui estime que leur projet n’aura pas de conséquence négative sur la biodiversité du site, et permettra au contraire de la valoriser. Sylvestre Boichard, chargé de mission chez Natura 2000, leur donne alors un certain nombre de conseils pour limiter au maximum leurs effets sur l’environnement, comme ne pas faire d’aménagements sur les zones humides présentes sur le site. « On était contents, c’était une très bonne nouvelle pour nous », se souvient Amalia. Mais le chargé de mission n’a pas le pouvoir de leur délivrer une autorisation, et insiste sur l’importance de faire une demande auprès de la mairie. C’est là que les choses se compliquent.

 

Les deux chèvres ne quittent pas leurs maîtres d’une semelle. © Scandola Graziani/Reporterre

L’ancien maire de Landeleau, Michel Salaün (divers gauche), n’accueille pas à bras ouvert le projet d’Harald et Amalia. Des rumeurs blessantes commencent à circuler sur ceux que les villageois surnomment désormais « les indiens ». L’ancienne propriétaire du terrain, Michèle Boyer, est alors convoquée chez le maire pour lui demander d’expulser Harald et Amalia, sur un ton qu’elle juge très agressif. D’ailleurs, celle-ci a eu bien du mal à trouver des acheteurs pour son terrain : selon ses dires, l’ex-maire aurait « fait capoter » une vingtaine de ventes, toujours avec des porteurs de projet en habitat léger. « Il y en a qui voulaient mettre des roulottes d’été, mais l’ancien maire a tout fait pour les dissuader », juge-t-elle aujourd’hui.

La version de l’ancien maire est nettement différente. « Moi, mon rôle, c’était de faire respecter la loi, explique-t-il. Cette parcelle est une zone non constructible classée Natura 2000. Éventuellement, on pouvait l’utiliser pour y mettre des animaux en pâture, mais pas pour s’y installer. Ils n’ont jamais admis qu’on ne pouvait pas faire ce qu’on voulait sur la parcelle. »

« Il y a un énorme flou juridique »

C’est là toute la complexité de la situation d’Harald et Amalia : peut-on aménager un habitat léger sur une zone non constructible ? « Il y a un énorme flou juridique sur cette question », explique Paul Lacoste, responsable du service juridique de l’association Habitants de logements éphémères ou mobiles (Halem). Sur le site de cette dernière, nombreux sont les cas ressemblant à celui d’Harald et Amalia. Pour Paul Lacoste, le problème vient du fait que la loi ne prend pas en compte l’évolution des modes d’habitat, liée à une évolution des modes de vie, recentrés autour de l’autonomie alimentaire et énergétique. Or, les porteurs de projet de ce type ont souvent une relation directe à la nature, ce qui les pousse à vouloir s’établir sur des terrains isolés et donc souvent non constructibles.

Lire aussi : Habitat alternatif : derrière le rêve, la réalité administrative

En réalité, l’aménagement d’habitat léger sur des zones non constructibles est encadré par la loi Alur de 2014, qui réglemente la création de Stecal (secteurs de taille et de capacité limitées) : une sorte de pastillage dans le plan local d’urbanisme (PLU) qui permet d’autoriser l’habitat léger et démontable sur des zones classées N ou A (naturelle ou agricole), donc non constructibles. Cependant, la loi Alur prévoit que ces autorisations de Stecal doivent rester « exceptionnelles » afin d’éviter les dérives. Par ailleurs, la commune de Landeleau n’a pas de PLU, mais fonctionne simplement avec une carte communale, rendant ainsi la demande de Stecal inopérante. C’est alors l’article L111-4 du Code de l’urbanisme qui fait foi, à savoir que les constructions ou installations sur des zones non constructibles peuvent être exceptionnellement autorisées sur délibération du conseil municipal.

 

La récolte de tomates a été si bonne cette année que le couple en a proposé aux habitants du village. © Scandola Graziani/Reporterre

Comme beaucoup d’autres porteurs de projet en habitat léger, Harald et Amalia sont donc entièrement dépendants du bon vouloir de la municipalité pour obtenir les autorisations d’aménagement. Mais selon l’ancien maire de Landeleau, accorder ces autorisations représente une lourde responsabilité, ce qui expliquerait sa réticence à l’époque : « Je ne pouvais pas être favorable, sinon, quand quelqu’un d’autre viendra vous faire la même demande et que vous ne pourrez pas l’accepter, il vous dira que c’est injuste. Et puis, il y a aussi les services de la préfecture qui surveillent le maire : à chaque fois qu’un permis de construire est déposé, le maire peut toujours donner un avis favorable ; derrière, le préfet pourra attaquer son arrêté d’autorisation. Et après le maire peut se retrouver au tribunal administratif... »

« On est passés pour des écolos extrémistes »

Pris dans un dialogue de sourds avec la mairie, Harald et Amalia décident malgré tout de construire leur maison terre-paille, comptant sur le changement de maire pour sortir de cette impasse. Malheureusement, le nouvel élu campe sur les positions du maire sortant, et ses sentiments ne sont pas plus favorables à l’égard de leur projet. Sollicité, l’actuel maire de Landeleau Yvon Coquil n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.

Engagé dans une procédure judiciaire instiguée par l’ancien maire, le couple se retrouve une première fois devant la justice pour essayer de trouver une solution « à l’amiable », via une composition pénale. Le procureur leur laisse alors un délai de six mois pour régulariser leur situation auprès de la mairie en obtenant les autorisations. Rassérénés, Harald et Amalia prennent à nouveau rendez-vous avec l’édile, mais celui-ci aurait prétendu n’avoir jamais reçu les courriers du procureur et, par conséquent, refuse de leur accorder les autorisations. Le couple reste donc dans l’illégalité et passe une nouvelle fois devant la justice, n’ayant pas d’autre alternative.

 

Le jardin de Harald et Amalia. © Scandola Graziani/Reporterre


Cette fois-ci, c’est un véritable procès qui s’est déroulé le 19 septembre au tribunal correctionnel de Quimper. Avec la crise énergétique et le réchauffement climatique, les deux amoureux de la nature pensaient pouvoir trouver une oreille attentive à leur projet alternatif : « Au lieu de ça, on est passés pour des écolos extrémistes. » Dans une contribution volontaire rédigée pour le procès, Paul Lacoste, le président de l’association Halem, rappelle que la France a déjà été condamnée deux fois pour inaction climatique et ajoute que, « dans ce contexte, il apparaît dérisoire de condamner d’humbles citoyens qui, pour l’occasion, tentent de promouvoir un modèle vertueux ». Le délibéré a été renvoyé au 3 octobre prochain.

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Source : https://reporterre.net/Habitat-leger-un-conte-de-fees-trop-beau-pour-etre-vrai?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

samedi 24 septembre 2022

Ralentir ou périr, l’économie de la décroissance


Ralentir ou périr, 

l’économie de la décroissance

 


 


Deux ans après notre première interview sur la décroissance, Timothée Parrique revient avec son premier livre  Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance. Deux années pendant lesquelles l’idée a fait du chemin, non sans embûches.

« Ralentir ou périr », pourquoi ce titre ?

Si les rapports du GIEC avaient des titres, celui de 2022 aurait très bien pu s’appeler Ralentir ou périr. Les chiffres sont cauchemardesques et le consensus scientifique inébranlable. Ce que nous avons essayé de faire jusqu’à aujourd’hui n’a pas suffi ; il va falloir faire autre chose – et vite. J’espère que ce titre servira d’électrochoc pour réveiller un débat public qui n’a pas encore saisi l’ampleur du défi qui nous attend.

Si on entend beaucoup parler de décroissance, il est rare qu’elle soit définie correctement. Peut-être pourrions-nous commencer par cela : qu’est-ce que la décroissance ?

La décroissance, c’est beaucoup de choses à la fois : une stratégie de transition, une mosaïque de pratiques, un courant de pensée, une théorie critique, et un domaine d’étude. En tant que phénomène concret, c’est une « réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être ».

Crédit : Hans Lucas via AFP

On peut donc déjà faire la différence entre une économie en décroissance (un phénomène macroéconomique : l’abaissement des niveaux de production et de consommation) et une économie de la décroissance (les valeurs et principes – autonomie, sollicitude, suffisance, sobriété, anticapitalisme, convivialité, etc. – associés à la décroissance comme paradigme). Dans la littérature spécialisée, la décroissance, c’est ces deux choses à la fois : un mouvement concret visant à ralentir l’économie et une transformation institutionnelle ayant pour objectif d’accompagner ce mouvement.

Décroissance jusqu’où ? Pour tout le monde ?

La décroissance est un réajustement de la taille de l’économie en fonction de la capacité de charge des écosystèmes. On regarde à quel point on a dépassé les limites planétaires, et on réajuste à la baisse jusqu’à ce que le métabolisme biophysique de notre économie atteigne une taille qui soit soutenable. La « théorie du donut » de Kate Raworth donne une bonne représentation visuelle de ce retour à l’équilibre : il faut ramener tout ce qui dépasse en rouge dans la zone verte. On pourra sûrement atténuer une partie de ces pressions environnementales en développant de meilleures techniques de production, mais on n’arrivera pas à faire tenir l’économie dans sa taille actuelle (et encore moins une économie en croissance) dans la zone verte, « l’espace sûr et juste pour l’humanité ».

Ce régime biophysique ne s’applique pas partout pareil. Il faut le planifier dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être, c’est-à-dire en prenant en compte les inégalités. Les stratégies de décroissance ciblent essentiellement les pays déjà riches en situation de dépassement écologique. L’objectif de ce régime est de libérer des ressources pour les pays du Sud qui auront besoin de produire et de consommer davantage dans les décennies à venir. C’était d’ailleurs un argument qui a motivé l’émergence du concept au début des années 2000 : une « décroissance soutenable » des pays à haut revenu pour permettre la prospérité des pays du Sud, aujourd’hui mise à mal par le « mode de vie impérial » des pays du Nord. C’est la logique de la « contraction et convergence » : décroissance pour les plus privilégiés et croissance pour ceux qui en ont le plus besoin.

Même différenciation à l’échelle d’un pays : contraction pour les hauts revenus et leurs grosses empreintes écologiques, et convergence des ménages les plus modestes vers un mode de vie décent. C’est le défi : comment réduire le volume total de la production et de la consommation tout en s’assurant que ceux qui sont aujourd’hui les plus vulnérables aient une marge de manœuvre en termes d’énergie, de matière, de temps, et d’argent pour pouvoir mieux vivre. 

De la même manière, il va falloir concentrer les efforts d’éco-efficacité. Au lieu d’essayer d’inventer des avions à hydrogène qui ne bénéficieraient qu’aux plus riches, travaillons sur l’empreinte carbone des ménages modestes. Si le résultat final était un mix d’efficacité et de sobriété, le ratio des deux ne serait pas le même pour différentes classes de consommateurs. Les plus riches devront faire l’effort d’une sobriété pure et dure dès aujourd’hui ; les classes moyennes verront leurs empreintes se réduire par un mix de sobriété et d’efficacité ; alors que l’empreinte des plus vulnérables changera principalement du fait d’évolutions qualitatives et structurelles.

 

Ivanova and Wood, 2020.

The unequal distribution of household carbon footprints in Europe

 

Les économistes et politiques utilisent tour à tour d’autres termes que la décroissance, comme a-croissance, post-croissance… y a-t-il des différences fondamentales ?

Commençons par évacuer le concept « d’a-croissance » : presque personne ne l’utilise et il n’a aucune profondeur conceptuelle (c’était simplement un jeu de mot dans les ouvrages de Serge Latouche, qui aimait dire qu’on devrait parler d’a-croissance comme on parle d’athéisme, un refus de la religion de la croissance).

La « post-croissance » est un concept cousin de la décroissance, même s’il est beaucoup moins utilisé dans la littérature scientifique. La « post-croissance » est un terme utile car il permet d’éviter la connotation négative de « décroissance » tout en faisant le lien avec une riche tradition de critique du PIB – c’est l’approche défendue en France par Dominique Méda et Jean Gadrey, et à l’étranger par des chercheurs comme Tim Jackson et Kate Soper.

Rien ne sert d’opposer les deux : la décroissance et la post-croissance font partie du même paradigme (d’où le choix de nommer notre organisation de recherche L’Observatoire de la Post-Croissance et de la Décroissance). Dans l’ouvrage, je définis la « décroissance » comme une transition et la « post-croissance » comme une destination – une « économie stationnaire en harmonie avec la nature où les décisions sont prises ensemble et où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance ».

Il y a plusieurs points très forts dans ce livre, dont la partie sur le découplage, comparé à une « fake news ». Peux-tu brièvement expliquer ce que c’est, et pourquoi c’est une fake news ?

Le chapitre 2 « L’impossible découplage » sera sûrement mon dernier texte sur le sujet. Trois ans après Decoupling debunked, je n’ai lu aucune preuve satisfaisante qui permette de penser que nous allons pouvoir, dans le temps qui nous est imparti, suffisamment réduire nos pressions environnementales (nos émissions, mais aussi notre empreinte matière, notre usage de l’eau, nos impacts sur l’air, l’eau, les sols, et la biodiversité) tout en continuant à produire plus.

Ceux qui acclament un découplage minuscule dans une poignée de pays riches font semblant de ne pas comprendre. Un seul argument suffit à découdre le discours de la croissance verte dans sa totalité : la transition écologique demande plus qu’une simple décarbonation. Il suffit de feuilleter le dernier rapport du GIEC sur l’absence de découplage entre PIB et empreinte matière, et boom : game over. Et quand bien même il suffirait de décarboner, les taux de découplage observés sont loin de ce qui serait nécessaire pour tenir une trajectoire à 1.5°C.


La croissance verte est une pseudo-théorie bricolée à partie d’hypothèses de modèles maintenant obsolètes et d’observations empiriques plus que discutables (92 % des études sur le découplage ne prennent pas en compte les émissions importées). La paresse intellectuelle de ceux qui la défendent est inégalée, et dans le contexte de la crise actuelle, presque criminelle. Pour ceux qui veulent se faire une idée, regardez ce débat entre Jason Hickel (décroissance) et Sam Faukhaser, ce dernier ayant été choisi comme l’expert le plus compétent pour défendre la croissance verte.

Tu écris que la croissance n’éradique plus la pauvreté, ne réduit plus les inégalités, ne diminue plus le chômage, n’est pas nécessaire pour financer les budgets publics, et a perdu toute corrélation avec la qualité de vie. Cela va totalement à l’encontre que ce que nous entendons de la part de tous les gouvernements successifs en France depuis quelques décennies…

Je pense que la plupart des gens ne comprennent pas vraiment ce qu’est la croissance. Tout le monde la veut mais personne ne sait vraiment ce que c’est. J’ai 15 ans d’économie derrière moi et un doctorat passé à la décortiquer, et le phénomène me paraît encore bien mystérieux. Méfions-nous de ceux qui défendent que la croissance est nécessaire pour ceci ou pour cela ; très souvent, ce ne sont que des choix politiques déguisés en impératifs économiques.

Une astuce pour faire avancer le débat : essayons de reformuler sans utiliser les mots « croissance », « PIB », « richesses », ou « revenus ». Si l’on abandonne le prêt-à-penser de l’économie mainstream, on se rend vite compte que des déclarations du genre « la croissance réduit la pauvreté » ou « la croissance améliore la qualité de vie » ne font pas long feu. Mon hypothèse de travail, c’est qu’en étant plus concret et plus précis, on arrive assez facilement à des résultats surprenants : certains types de croissance aggravent la pauvreté et détruisent des emplois, on peut augmenter les dépenses publiques tout en diminuant le PIB, etc.

Finalement, les barrières à l’action ne seraient pas économiques, mais plutôt politiques, morales et culturelles ?

Il faut se débarrasser de certaines « mythologies économiques », à commencer par cette croyance absurde que le but d’une économie soit d’amasser des points de PIB. C’est pour ça que j’ai choisi la montagne inversée en couverture. Il nous faut aujourd’hui bel et bien déplacer des montagnes, mais il faut le faire dans la bonne direction ! Le chantier de transformation de l’économie est colossal, mais nous l’attrapons à l’envers. On pense l’écologie en fonction des règles de l’économie alors que ça devrait être le contraire : on devrait réimaginer l’économie à partir de l’écologie.

En économie, quand on veut, on peut. L’économie est un peu comme un jeu de Monopoly géant créé de toutes pièces par ses participants (du moins certains d’entre eux). Les discours impossibilistes comme quoi on ne pourrait pas sortir des énergies fossiles parce que cela détruirait des « emplois », créerait de la « dette publique », ou bien ralentirait la « croissance » ne placent pas les limites au bon endroit. Les véritables impossibilités sont physiques et biologiques ; mais tout ce qui concerne les sociétés humaines peut être négocié.  

Dans ton livre, tu parles de transformation de l’économie via des fermetures : fermeture de puits pétroliers, de certaines activités sur les marchés financiers, etc. Même si cela est explicitement écrit dans les rapports de l’AIE et du GIEC, les gouvernements et entreprises font la sourde oreille. Ce n’est pas non plus évoqué dans le dernier rapport annuel du Haut Conseil pour le Climat. Alors, comment faire pour que cela arrive ?

Répétons-le inlassablement : réduire notre empreinte écologique nationale demandera la fermeture de tout un pan de l’économie. On ne peut pas concilier sobriété et croissance, ou du moins pas pour longtemps. Planifier une transition écologique en maximisant le PIB, c’est comme essayer de freiner en augmentant la vitesse.

Ce message ne va pas plaire à certaines entreprises.

Si j’avais voulu plaire aux entreprises, j’aurais écrit un livre sur la RSE. Il faut être clair : soit on sauve les marges de Total, soit on sauve la planète, mais il va falloir choisir. J’espère que mon livre va déranger – c’est le but. Quelle serait l’utilité d’écrire un livre qui mettrait tout le monde d’accord ? Les concepts de sobriété, d’économie positive, d’économie circulaire, d’économie du bien-être, d’économie du bien commun, sont trop faciles à coopter. La preuve : ils ont été parfaitement assimilés par le capitalisme. La force de la décroissance, c’est sa radicalité ; Total ne pourra jamais « investir dans la décroissance », sauf si l’entreprise décide d’utiliser ses profits accumulés pour payer une dette écologique aux pays du Sud, et se transforme ensuite en Société coopérative d’intérêt collectif pour décider démocratiquement de la meilleure façon d’effectuer sa « redirection écologique » (pour que ça fonctionne, il faudrait sûrement d’ailleurs diviser la multinationale en plusieurs entités plus petites, pouvant alors s’ancrer dans des territoires).

Il y a tout une partie sur l’utilité du travail, qui « n’est pas proportionnelle au salaire ». Peux-tu revenir sur ce point et nous expliquer ce que cela signifie ?

Qui oserait défendre, surtout après la pandémie, qu’un publicitaire ou un trader grassement rémunéré soit plus utile qu’une aide-soignante ou qu’un agriculteur ? L’agriculteur vous nourrit et l’aide-soignante vous soigne, mais que font tous ces managers qui hiérarchisent des entreprises qui pourraient très bien fonctionner sans eux ? Nous avons construit une économie des valeurs d’échange (l’argent) en déconnexion totale avec les valeurs d’usage (la capacité à satisfaire un besoin). Les salaires sont fixés en fonction de la lucrativité de l’activité (du pouvoir de vente), et non pas de l’utilité réelle d’une activité.

Si nous devions changer le système actuel, qui déciderait de l’utilité ? Est-ce qu’un coiffeur ou un comique devrait gagner plus qu’un trader ?

Commençons par démocratiser la fixation des salaires. Imaginons que toutes les entreprises deviennent des coopératives et que chaque employé fixe son propre salaire en délibération « sociocratique », et en respectant des limites légales de salaire minimum et de salaire maximum. Allons plus loin : imaginons que chaque entreprise décide démocratiquement de « quoi produire » et de « comment le produire », avec des coopératives de consommateurs et d’autres parties-prenantes qui participent à la discussion. On déciderait alors de comment utiliser nos budgets écologiques limités tout en privilégiant les biens et services qui sont le plus à même d’améliorer le bien-être.  

Le chapitre 8 sur les controverses et critiques de la décroissance est un vrai punching ball, avec une cinquantaine de personnes citées. Pourquoi le débat est-il si pauvre en France, y compris par des personnalités « de gauche » sur le sujet ?

La grande majorité de la littérature sur la décroissance est en anglais. Beaucoup de ceux qui critiquent la décroissance en France parlent encore des idées des penseurs du début des années 2000. Mais l’idée a beaucoup évolué. La preuve, le premier article scientifique en anglais sur la décroissance a été publié en 2007. Il y en a maintenant plus de 600, la moitié publiée depuis 2019.

Critiquer Serge Latouche sans connaître Jason Hickel, Giorgos Kallis, Iana Nesterova, Dan O’Neill, Tim Jackson, Tuuli Hirvilammi, et Max Koch, ce serait comme critiquer la série des James Bond en s’arrêtant à ceux de Pierce Brosnan.


 

Tu évoques une division entre écosocialistes et décroissants, qui n’a pas lieu d’être. Une « gauche à la gâchette facile qui préfère imaginer des désaccords plutôt que de rechercher des alliances objectives ». Le parallèle avec la gauche et les écologistes en France est plutôt frappant…

Je reste dans les analogies : ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de former une sorte d’Avengers de l’anticapitalisme. Les féministes, les communistes, les écologistes, les anti-mondialistes, les anarchistes, les anti-utilitaristes, les anti-consuméristes, les convivialistes ; tous ceux qui pensent qu’il faut radicalement transformer l’économie aujourd’hui devraient au moins s’allier pour ouvrir une brèche dans le There Is No Alternative du capitalisme. Quel gâchis de voir des écosocialistes s’écharper avec des décroissants sur des détails insignifiants (la preuve, les deux mouvances se sont enfin mis d’accord cette année).

 


Tu rappelles à juste titre que Fréderic Lordon pense que la décroissance n’est pas anticapitaliste. C’est pourtant écrit par tous les auteurs et autrices sur la décroissance depuis des décennies ?

J’ai passé au peigne fin l’intégralité de la littérature sur le sujet, et oui, c’est un fait : la décroissance est bel et bien anticapitaliste, et cela depuis le début. Le capitalisme est un mode d’organisation économique qui ne peut pas produire moins sans s’encriser. Si l’on veut sortir de la croissance, il faudra donc nécessairement sortir du capitalisme et donc réduire l’importance sociale des institutions qui le composent : le salariat, les marchandises et les marchés, la propriété privée des moyens de production, et l’entreprise à but lucratif. La décroissance n’est pas l’économie d’aujourd’hui en slow motion ou en miniature, c’est un chemin de transition vers une économie post-capitaliste où ces pratiques deviendront marginales, remplacées par d’autres institutions (la garantie de l’emploi, le salaire à vie, la gratuité, les réseaux de réciprocité, les communs, les coopératives, etc.).

Il est par ailleurs courant de lire dans la presse que Jean-Marc Jancovici souhaite la décroissance, alors qu’il n’est pas anticapitaliste.

Là encore, certains ont tendance à simplifier à l’excès une idée beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. Tous les concepts, politiques, institutions, pratiques discutées dans le domaine d’étude de la décroissance ne consistent pas à produire moins. Il y a aussi des transformations plus subtiles liées aux institutions, la démarchandisation par exemple, la sécurité économique et la garantie sociale, les seuils maximums de richesse, les monnaies alternatives, et le changement d’indicateurs de gouvernance publique. La décroissance est un paradigme holistique dont l’ensemble est supérieur à la somme de ses parties. Il ne suffit pas de récupérer l’eau de pluie pour ses toilettes, d’arrêter de manger de la viande, et de faire du vélo pour mettre l’économie en décroissance. Il faut aussi (et surtout) repenser notre relation au travail, à la propriété, et à la monnaie, imaginer de nouveaux modèles d’entreprise et de financement public, et harmoniser le partage des richesses.  

Avec l’actualité bouillonnante depuis deux ans, il est difficile de faire entendre l’idée de ralentir, de viser autre chose que la croissance. Comment faire pour rendre la décroissance évidente, alors qu’une majorité des éditorialistes et des politiques passent leur temps à la rejeter ?

Les temps changent. Beaucoup de gens même très haut placés dans les entreprises, les associations, les médias, et les administrations me confient qu’ils se retrouvent complètement dans les idées que je décris mais qu’ils n’assument pas encore de parler de « décroissance ». Le combo pandémie-canicule-sécheresse-inflation change la donne et beaucoup commencent à sérieusement considérer l’inévitabilité d’un Plan B. Certains vont continuer de gesticuler haut et fort que la décroissance, c’est la récession/dictature/privation/etc. Comme toujours sans aucune référence à la littérature scientifique, sans chiffres, et toujours dans des tribunes longues comme trois tweets. Mais leur travail sera de plus en plus difficile. Ce n’est jamais facile de changer d’avis, mais mieux vaut tard que jamais.

Explique-nous la dernière phrase du livre : « J’arrête ici. Car c’est l’heure de la sieste ».

J’ai toujours envié les escargots de pouvoir s’arrêter quand ils veulent pour faire la sieste. Le droit à l’assoupissement, la « sieste émancipatrice », capture parfaitement la critique que fait la décroissance au capitalisme. La sieste, c’est un moment où tout s’arrête et où l’on fait l’expérience d’un en dehors de l’économique. Ou l’oublie trop souvent : mais l’économie est un moyen, pas une fin. Certains pays sacrifient la tradition de la sieste ou bien des jours fériés pour augmenter le PIB. C’est le monde à l’envers ; à quoi bon croître si ça ne permet pas de mieux profiter de cette vie qui existe en dehors des marchés et des heures de travail ? Au lieu de poursuivre bêtement des objectifs de croissance, essayons de faire croître la Sieste Intérieure Brut en concentrant nos gains de productivités pour réduire le temps de travail et pour améliorer la qualité de vie.

Une autre raison aussi : on a trop souvent tendance à approcher la transition écologique en considérant toutes les choses que l’on devrait faire en plus, alors que les solutions les plus simples consistent à simplement ralentir. « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste », disait le slogan du film L’An 01 (1973). Au lieu de s’agiter frénétiquement dans tous les sens sans prendre le temps d’identifier les racines du problème ; posons-nous pour un grand débat démocratique sur le futur de l’économie.

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Crédit vignette : Manon Cha

 

Source : https://bonpote.com/ralentir-ou-perir-leconomie-de-la-decroissance/

mercredi 21 septembre 2022

De Messmer à Macron, le discours du nucléaire


On a reçu ça  

 

Bonjour,

Voici notre dernière livraison : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719


mercredi 20 juillet 2022 par Jean-Manuel Traimond (collectif Passerelle)

 

 A un demi-siècle de distance, Pierre Messmer, premier ministre, et Emmanuel Macron, président de la République, tiennent deux discours si frappants de similitude, qu’on ne peut y voir que des versions successives d’un même discours fondamental. L’un à la télévision, le 6 mars 1974 ; l’autre à Belfort, le 10 février 2022.

Face à la similitude des contextes - le choc pétrolier suivant la « guerre du Kippour », en 1974 ; et la crise énergétique, résultant en 2022 de l’explosion de la consommation, de la raréfaction des ressources, et du renoncement aux énergies carbonées (pétrole, charbon) ; l’Etat français réagit de la même façon. Le développement éperdu de sa filière électronucléaire accompagné d’une offensive rhétorique visant à justifier et à glorifier cette ruée vers l’atome.
L’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, soit 14 jours après le discours de Macron, et les divers embargos, d’origine russe ou occidentale, frappant les exportations de gaz, de charbon et de pétrole russes, ne peuvent que renforcer cette impression de déjà-vu.

De ce discours du nucléaire, on peut relever quelques lieux communs.

1) La revendication du « progrès » fondé sur la rationalité techno-scientifique. C’était déjà l’ultima ratio de Pierre et Marie Curie, lors de leur discours de Stockholm, le 6 juin 1905 : « Je suis de ceux qui pensent, avec Nobel, que l’humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles (1). »

2) La revendication d’une tradition et d’une excellence nationales en la matière, remontant aux héroïques époux Curie, et poursuivie par leur fille et leur gendre, Irène et Frédéric Joliot-Curie, eux-mêmes pionniers de la Bombe et fondateurs du Commissariat à l’énergie atomique (2). Cette même excellence étant censée garantir la sécurité des Français vis-vis de tout risque de pollution radioactive ou d’accident nucléaire.

3) La défense de l’indépendance et de la souveraineté nationales, grâce au nucléaire, que ce soit en matière d’énergie ou en matière militaire – les deux étant d’ailleurs intrinsèquement liées, puisque toute technologie est duale, civile et militaire.

4) La « chasse aux gaspis » (1974). « L’énergie est notre avenir, économisons-la » (2022). L’appel aux citoyens et aux particuliers pour réduire, sinon pour rationner leurs dépenses énergétiques (chauffage, éclairage), afin de maintenir l’alimentation de l’Etat industriel. Cette participation au devoir civique induisant une soumission indiscutée aux consignes gouvernementales jugées vertueuses puisque, précisément, il s’agit de réduire la gabegie.

5) L’« ouverture » et même le « soutien » aux « énergies alternatives » et « renouvelables », éolienne, solaire, hydroélectrique, etc., censés prouver que l’Etat nucléaire n’est pas monopolistique. A condition bien sûr que ces « énergies de flux », qui ne peuvent fournir pour le moment qu’une « énergie d’appoint », soient technologisées et industrialisées – notamment sous la direction du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (3).

6) La lutte contre l’effet de serre et le réchauffement climatique, mise en avant dès 1976 par Louis Néel, directeur-fondateur du Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble (1956), et prix Nobel de physique 1970, pour justifier l’industrie nucléaire et la construction de Superphénix, puisqu’il n’est pas question de remettre en cause « une société de consommation », avec une « certaine expansion industrielle (4) ». Où l’on voit ce que signifie vraiment cette injonction à « écouter les scientifiques », aussi bien répétée par Greta Thurnberg, la petite mascotte du pseudo - « mouvement climat », que par toutes les autorités politiques et médiatiques.

Bref. Nous avons demandé à Jean-Manuel Traimond et à ses amis du collectif Passerelle de lire pour nous ces deux discours de Messmer et de Macron, tels qu’ils se dupliquent à un demi-siècle de distance. On trouvera ici leur introduction, suivie des deux textes en question : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719


NOTES
1) Eve Curie, Madame Curie, Hachette, 1958, p.175
2) Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble, par Le Casse-Noix, Pièce détachée n°95
3) Cf. Frédéric Gaillard, Le soleil en face, rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives, L’Echappée, 2012
4) Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble, par Le Casse-Noix ; « Creys-Malville, le dernier mot » sur www.piecesetmaindoeuvre.com et dans Memento Malville, Pièce détachée n°14

Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre

(Pour lire le texte, ouvrir le document ci-dessous.)


De Messmer à Macron le discours du nucléaire
Version prête à circuler
398.9 ko

 

Source : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1719

 

mardi 20 septembre 2022

Suspension du livre de Guillaume Meurice : ces petites phrases qui font si peur à Editis

Suspension du livre 
de Guillaume Meurice :
ces petites phrases qui font 
si peur à Editis

Olivier Milot

Publié le 15/09/22

Guillaume Meurice, en mai 2021 à la Maison de la Radio
Photo Audoin DESFORGES pour Télérama
 


Fini de rire : Editis, propriété de Vivendi, a décidé de bloquer la parution prévue fin septembre du dictionnaire historique et humoristique coécrit par le chroniqueur. Motif : certains passages pourraient relever de la diffamation. Récit des faits et réaction de l’intéressé.

Guillaume Meurice dit ce qu’il pense et ne s’en est jamais caché. « Comme quand j’étais gamin », nous a-t-il un jour confié. Les éditions Le Robert, propriété du groupe Editis, savaient donc le risque qu’elles prenaient en demandant il y a un an à ce sale gosse, chroniqueur réputé de France Inter, la coécriture d’un dictionnaire historique et humoristique avec l’autrice et metteuse en scène Nathalie Gendrot. Le Fin Mot de l’histoire en 200 expressions, c’est son titre, devait paraître le 29 septembre. Raté. Michèle Benbunan, la directrice générale d’Editis, a décidé d’en suspendre la parution. Motif invoqué : sept passages du livre « sont susceptibles d’un risque de contentieux au civil et au pénal pour injure et/ou diffamation », explique la direction de la communication du groupe. Ils visent des marques comme Louboutin, Dassault, Monsanto ou Deliveroo et, comme le raconte Le Monde, qui révèle l’histoire, des personnes comme Carlos Ghosn ou Vincent Bolloré. Ce dernier est ainsi cité dans la définition suivante : « Faire long feu : Expression remplacée aujourd’hui par : révéler sur Canal+ les malversations de Vincent Bolloré ».

Le principal actionnaire de Vivendi, propriétaire d’Editis, aurait-il peu goûté l’humour de Guillaume Meurice et serait-il intervenu pour en bloquer la publication ? Vincent Bolloré s’attachant régulièrement à entretenir sa réputation d’interventionniste, comme il l’a encore fait récemment à Paris Match ou au JDD, la question se pose. Elle est balayée d’un revers de parole par Pascale Launay. « Il n’est pas du tout intervenu, il n’était même pas au courant de la sortie de ce livre. » La réalité, explique la directrice de la communication d’Editis, « c’est qu’au départ un tiers des blagues posaient problème en raison de leur véhémence, puis le service juridique a ramené ce nombre à quinze pour finir par sept clairement identifiées comme pouvant entraîner des poursuites judiciaires potentiellement lourdes à l’encontre d’Editis ou du Robert. Depuis juin, nous demandons à Guillaume Meurice de les modifier. Son refus nous a finalement conduit à suspendre la parution du livre ».

La version de l’humoriste, à lire dans l’interview ci-dessous, diffère sur la chronologie des événements et le nombre des modifications qui lui ont été demandées. Surtout, Guillaume Meurice revendique son droit à l’humour, ce qui est bien le moins. Sans la notoriété qu’il s’est construite à force de chroniques drôles et impertinentes, jamais Le Robert ne lui aurait proposé d’écrire ce dictionnaire. Difficile aussi, à la lecture des phrases incriminées, de ne pas trouver qu’Editis surjoue la crainte du procès. Cet ouvrage n’est ni un essai, ni une enquête, mais un livre humoristique, et la jurisprudence fait heureusement la distinction entre les deux. Sans compter que pour le coup il y aurait quelque chose d’assez comique à voir Vincent Bolloré poursuivre en diffamation une filiale de son groupe. En attendant, Guillaume Meurice, lui, étudie de son côté d’éventuelles poursuites judiciaires à cette suspension de parution et, au-delà de son cas, trouve « grave » le message envoyé par cette décision. Explications.

Quand avez-vous été contacté pour l’écriture de ce dictionnaire ?
En octobre 2021, et l’éditeur ne m’a posé aucune condition, sinon j’aurais refusé de participer à ce projet.

En quoi consistait-il ?
Il s’agissait d’écrire un dictionnaire sur les expressions qui viennent de l’histoire de France. Nathalie Gendrot a fait l’essentiel du travail en menant la recherche sur l’origine des expressions. Moi j’étais censé apporter une touche d’humour à chacune des entrées.

Quand la direction d’Editis a-t-elle commencé à tiquer ?
Au printemps dernier, après relecture d’une version des blagues que j’avais écrites, mon éditeur m’a fait savoir qu’une quinzaine de formulations posaient problème. Tout ce que j’écris n’est pas parole révélée et je n’ai jamais été contre la discussion éditoriale. Quand on me dit qu’un passage est moins drôle, je suis prêt à le modifier, ce que j’ai d’ailleurs fait. Là où j’ai refusé de toucher à mon texte, c’est quand les changements demandés portaient sur des pseudo-menaces de procès ou qu’il était question de ne pas froisser untel ou untel. On m’a engagé pour faire un livre avec des blagues, je fais des blagues. Depuis dix ans je fais des chroniques à la radio avec le même genre de blagues et je n’ai jamais eu aucun procès en diffamation. Leur peur panique me paraissait stupide et non fondée.

Prenez ma blague sur Louboutin. « Être talon rouge : Aujourd’hui les Louboutin jouent le même rôle : bien montrer aux autres qu’on est capable de porter un smic à chaque pied. » Elle revient juste à dire que leurs chaussures sont chères. Louboutin ne va pas porter plainte pour ça… Ça n’a aucun sens.

Comment les événements se sont-ils ensuite enchaînés ?
Début août, le directeur du Robert m’a appelé pour m’informer que le livre avait été relu par un avocat qui avait finalement pointé deux expressions pouvant potentiellement poser problème. Celle sur Bolloré et celle sur Louboutin. Il m’a demandé si j’accepterais de les modifier, je lui ai répondu : « Non, toujours pas. » Il m’a alors dit : « OK, je comprends, pas de problème, ça sortira en l’état. » J’en étais resté là jusqu’à ce mardi 13 septembre, où il m’a rappelé très emmerdé pour me dire que le livre ne sortirait pas. En tout cas, pas en l’état. Il m’a expliqué que ce n’était plus deux expressions qui posaient problème mais sept, et m’a annoncé que le livre n’avait pas été imprimé alors que nous devions l’envoyer aux journalistes le 15 septembre.

La direction d’Editis soutient qu’elle vous a demandé la modification des sept passages depuis longtemps ?
C’est faux. Il ne s’agissait au final que de Louboutin et de Bolloré. De toutes les façons, ça n’aurait rien changé, j’aurais refusé toute modification.

Avez-vous espoir que le livre soit finalement publié une fois Editis vendu comme il en est question ?
Je ne me suis pas posé la question. Pour l’instant, j’envisage des suites juridiques pour rupture de contrat. Mais, au-delà de notre dictionnaire, le signal envoyé par cette histoire est grave. Ça veut dire que d’un trait de plume un type peut décider de ne pas publier un livre qui lui a déplu. Le message envoyé aux auteurs et autrices est assez terrible : tenez-vous à carreau sinon votre livre ne sortira pas.

LES PHRASES DE LA DISCORDE

Deux phrases litigieuses, comme l’affirme Guillaume Meurice, ou sept, comme le prétend Editis ? À chacun de se faire une idée sur leur côté sulfureux ou leur portée comique.
Faire long feu : « Expression remplacée aujourd’hui par : révéler sur Canal+ les malversations de Vincent Bolloré. »
Être talon rouge : « Aujourd’hui les Louboutin jouent le même rôle : bien montrer aux autres qu’on est capable de porter un smic à chaque pied. »
De la chair à canon : « Exemple : un livreur Deliveroo dans l’actuelle guerre économique. »
Mourir pour Dantzig : « Les pacifistes sont des cons » (source : les actionnaires de Dassault Aviation). »
Faire l’école buissonnière : « À ne pas confondre avec faire le ministère buissonnier, qui est le fait de laisser l’école se dégrader et les profs devenir “influenceurs Lexomil”. »
Un coup de Jarnac : « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, “le baron de Jarnac” n’est pas le surnom de Carlos Ghosn. »
Redorer son blason : « En se mariant avec l’entreprise Bayer, la firme Monsanto a redoré son blason ainsi que celui de l’industrie du cancer. »