« C’est une guerre de l’eau » :
aux États-Unis,
cette ville pourrait devenir
la première à manquer d’eau
La baie de Corpus Christi et le quartier de Hillcrest sont désormais bordés par les géants de l'industrie. - © Charlie Blalock / Reporterre 3 août 2026
Face à la cinquième année de sécheresse à Corpus Christi, ses habitants militent contre les passe-droits accordés aux usines qui entourent la cité côtière et captent 60 % de l’eau potable.
Corpus Christi (Texas, États-Unis), reportage
À presque chaque conseil municipal de Corpus Christi, un petit groupe d’activistes s’amuse à jouer au « bingo des conneries » (« bullshit bingo »), las d’entendre les élus de cette cité côtière de 317 000 habitants débiter les mêmes arguments à longueur de temps.
Une façon pour ces activistes environnementaux de tromper l’ennui, mais surtout de dénoncer une politique qui pourrait conduire cette ville du sud du Texas à devenir la première grande métropole étasunienne à connaître une rupture de son approvisionnement en eau. « On essaie de s’amuser comme on peut, dit l’une des militantes. Car malheureusement, la situation est lourde et démoralisante. »
© Louise Allain / Reporterre Car le paradoxe est là : Corpus Christi manque d’eau mais continue d’attirer raffineries, complexes pétrochimiques et terminaux de gaz naturel liquéfié, qui comptent parmi les activités industrielles les plus gourmandes en eau au monde. Placée au niveau maximal de restrictions depuis décembre 2024, avant d’être rétrogradée au stade 2 en ce début août, Corpus Christi s’attendait à être à sec dès cet été, avant que les pluies diluviennes de juin ne diffèrent la catastrophe annoncée depuis plusieurs mois.
Après cinq ans de sécheresse, les deux principaux réservoirs de la ville étaient tombés sous le seuil critique des 20 % de leur capacité, entraînant, à l’hiver 2024, les restrictions d’eau les plus sévères depuis trente ans. Mais les pluies exceptionnelles de la fin juillet ont profondément changé la donne. Début août, Choke Canyon est remonté à 24,9 % de sa capacité, contre moins de 8 % à la mi-juillet, tandis que Lake Corpus Christi atteint désormais 57,8 %, selon les données du Texas Water Development Board. La capacité combinée des deux principaux réservoirs d’alimentation de la ville s’élève ainsi à 43,4 %, un niveau qui éloigne, au moins temporairement, le spectre d’une pénurie immédiate.
Désormais repoussé à septembre 2027, le déclenchement du niveau 1 de l’état d’urgence correspondrait au seuil où les réserves projetées ne permettraient plus d’assurer que 180 jours d’approvisionnement en eau. La municipalité serait alors contrainte d’imposer une baisse obligatoire de 25 % de la consommation à tous les usagers, industriels compris. « Nous pourrions être une ville où les gens viennent passer leurs vacances plutôt qu’une ville qu’ils fuient », dit Isabel Araiza, figure de la mobilisation citoyenne, en se remémorant les couchers de soleil d’Ocean Drive, avant que torchères et raffineries ne grignotent peu à peu l’horizon.
Le Simpson Park, dans la commune voisine de Portland, offre une vue imprenable sur les installations de Cheniere Energy, la plus grande entreprise américaine d’exportation de gaz naturel liquéfié. © Charlie Blalock / Reporterre Les industriels consomment au moins 60 % de l’eau de Corpus Christi. © Charlie Blalock / Reporterre
Les industriels siphonnent au moins 60 % de l’eau potable
Avant même qu’Isabel Araiza ne prenne la parole, son bureau de professeur au Del Mar College raconte déjà une partie de son engagement citoyen. Sur le pilier qui fait face à la porte d’entrée, plusieurs affiches donnent le ton. L’une détourne l’expression « In God We Trust » en « No Faith in Fossil Fuels » (« Pas de foi dans les énergies fossiles »). Une autre rejette avec virulence toute privatisation (« Hell No to Privatization ! »). Sourire aux lèvres et colère au cœur, Isabel Araiza ne supporte plus de voir les géants de l’industrie siphonner au moins 60 % de l’eau potable distribuée par la ville.
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À ses yeux, la sécheresse n’a rien d’une fatalité climatique contre laquelle on ne pourrait rien faire : elle est d’abord le produit de choix politiques. « L’industrie occupe une place prépondérante dans l’imaginaire collectif », estime-t-elle, accusant les géants de l’énergie, d’ExxonMobil à Cheniere Energy, en passant par le pétrochimiste Chevron Phillips Chemical de « rédiger la politique de l’eau à leur propre avantage, au détriment des intérêts de la communauté ». Les menaces du gouverneur du Texas, Greg Abbott, de placer la gestion de l’eau de Corpus Christi sous tutelle de l’État, puis le soutien affiché par le président des États-Unis, Donald Trump, au développement des infrastructures pétrolières et hydrauliques de la région, n’ont fait que « renforcer ses inquiétudes ».
Professeure de sociologie au Del Mar College, Isabel Araiza est à la tête de la mobilisation citoyenne. © Charlie Blalock / ReporterreConvaincue que la bataille se joue aussi dans les urnes, Isabel Araiza a remporté, à la mi-juin, l’une de ses plus importantes victoires. Avec les autres militants, elle est parvenue à réunir plus de 12 000 signatures pour inscrire le Fair Water Amendment au scrutin de novembre. Le texte vise à supprimer les « passe-droits en période de sécheresse » accordés aux industriels depuis 2018, qui leur permettent de continuer à prélever de l’eau moyennant une contribution de 0,25 dollar (0,22 euro) pour 1 000 gallons (4 546 litres).
Contactée par Reporterre, la ville de Corpus Christi assure, de son côté, vouloir « protéger les ressources en eau et le bien-être des habitants », tout en conciliant développement économique et gestion durable de l’eau. « Nous voulons mettre en œuvre une politique fondée sur l’équité, l’efficacité et un partage des efforts de réduction de la consommation d’eau entre tous les secteurs », affirme-t-elle encore. Les représentants des industriels n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos sollicitations.
« Nous restons prisonniers de cette logique industrielle »
Militantes de l’organisation politique Texas Campaign for the
Environment, Jenny Espino et Chloe Torres y voient une illustration du « capitalisme du désastre », fondé sur la « stratégie du choc » théorisée par l’essayiste canadienne et altermondialiste Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc
(2007). Elles accusent les industriels de profiter de l’urgence pour
accélérer des projets controversés et préserver leurs intérêts
économiques. « Nous restons prisonniers de cette logique industrielle, sans jamais nous attaquer à la racine du mal », confient-elles, inquiètes.
Retranché dans une maison qu’il aime croire hantée, Encarnacion Serna voit ressurgir le vieux fantôme des usines de dessalement, présentées par la ville comme « une solution » à cette crise de l’eau. L’ancien responsable des opérations d’une usine chimique balaie cette promesse d’un revers de main. « C’est un mirage : ces usines ne nous sauveront pas et nous mèneraient inévitablement à des échecs financiers et à des dégâts environnementaux irréversibles. »
L’ingénieur liste leurs limites techniques : la baie de Corpus Christi est « trop peu profonde » et les points de captage et de rejet seraient implantés « beaucoup trop près les uns des autres ». La saumure rejetée finirait ainsi par être « réinjectée dans le flux d’alimentation », provoquant selon lui « des dysfonctionnements » et « une contamination des membranes ».
« Agneau sacrificiel »
À Hillcrest, quartier historiquement afro-américain où l’une de ces usines pourrait voir le jour, l’idée suscite une vive opposition. Réfugiée dans son église de quartier, Monna Lytle refuse que sa communauté serve d’« agneau sacrificiel ». Elle raconte avoir tenté d’interpeller directement le directeur municipal de l’eau, Peter Zanoni, qui lui aurait répondu qu’« il n’y a presque personne là-bas », en référence aux quelque 80 maisons d’Hillcrest.
« Peu m’importe qu’il n’y en ait deux ou plus, c’est un quartier », rétorque-t-elle. Selon elle, chaque fois que la ville cherche « une solution de facilité », elle se tourne vers Hillcrest, déjà encerclé par les raffineries et les installations industrielles. Une ironie dans cette ville dont le nom latin, Corpus Christi, signifie « le Corps du Christ », mais que Monna Lytle préfère appeler « Refinery City », tant elle a le sentiment que son quartier est sacrifié sur l’autel du développement industriel.
Très croyante et habitante du quartier de Hillcrest, où une usine de dessalement pourrait s’implanter, Monna Lytle refuse que son quartier serve d’« agneau sacrificiel ». © Charlie Blalock / ReporterreDerrière ces projets d’urgence, beaucoup dénoncent surtout des décennies d’improvisation. Faute d’avoir anticipé l’explosion de la demande liée aux nouvelles raffineries, usines pétrochimiques et terminaux gaziers, Corpus Christi s’est lancée dans une véritable course aux nouvelles ressources en eau. La ville multiplie les champs de captage le long de la rivière Nueces dans des comtés voisins, tandis que les industriels forent eux aussi leurs propres puits.
Dans le comté de Nueces, où se situe Corpus Christi, les futurs pompages pourraient excéder de plus de 1 000 % le volume annuel de prélèvement des aquifères considéré comme durable par les autorités texanes. Dans les campagnes voisines, certains habitants assurent déjà avoir vu le niveau de leurs puits chuter et la salinité de leur eau augmenter.
« Nous deviendrons bientôt une ville fantôme »
Maire de Taft, une commune voisine de 3 000 habitants, Elida Castillo sait combien les communautés environnantes dépendent de Corpus Christi. Car son réseau d’eau alimente près d’un demi-million d’habitants dans sept comtés, mais aussi des dizaines d’industriels, dont la raffinerie de lithium de Tesla à Robstown — la première installation de grande capacité de ce type aux États-Unis.
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Première élue de la région à déclarer l’état de catastrophe locale en avril dernier, elle a décidé de « prendre les choses en main » plutôt que « d’attendre que Corpus Christi agisse ».
Également directrice de Chispa Texas, un collectif écologiste œuvrant
pour la démocratie locale, elle redoute qu’en cas d’aggravation de la
pénurie, la ville n’invoque la clause de « force majeure » prévue dans son contrat avec le San Patricio Municipal Water District, dont dépend Taft pour son approvisionnement en eau. « Nous sommes extrêmement vulnérables : si Corpus Christi n’est plus approvisionnée en eau, on se retrouvera sans rien », prévient-elle.
Ces craintes dépassent largement les élus et irriguent désormais le quotidien des habitants de Corpus Christi. Usée et révoltée, Selena Obregon y voit l’avènement « d’une guerre de l’eau ». Comme beaucoup d’habitants, elle ne boit plus l’eau du robinet depuis plusieurs années. Les recommandations d’ébullition à répétition, les brûlures d’estomac qu’elle dit avoir ressenties, les yeux qui la brûlent sous la douche et les analyses révélant une anémie chronique ont fini de briser sa confiance dans une eau qu’elle juge « de plus en plus contaminée » par les rejets industriels et les PFAS, ces fameux polluants éternels.
« L’avenir de Corpus Christi est compromis. Nous deviendrons bientôt une ville fantôme, pire encore que Flint »,
dit-elle. Devenue le symbole étasunien de la crise de l’eau après la
contamination au plomb de son réseau, la ville du Michigan ne compte
plus qu’environ 80 000 habitants, contre plus de 100 000 au début des
années 2010.
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Source : https://reporterre.net/Dans-cette-ville-du-Texas-une-illustration-du-capitalisme-du-desastre











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