À la rencontre de ce rapace
mangeur de serpents
Un circaète Jean-le-Blanc observé en Espagne, en janvier 2025. - © Eduardo Ayala-Santibanez / Biosphoto / Biosphoto via AFP
10 août 2026
Rapace emblématique de la garrigue méditerranéenne, le circaète Jean-le-Blanc se reproduit difficilement. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, des naturalistes et des forestiers travaillent de concert pour protéger les nids.
Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence), reportage
Cédric Arnaud a installé sa longue-vue à l’ombre d’un érable, au centre d’une clairière écrasée de soleil. Il ne lui faut pas longtemps pour l’orienter et retrouver ce qu’il cherche : un nid de circaètes Jean-le-Blanc, des rapaces, bâti sur un pin sylvestre. Une minuscule tête blanche, tout ébouriffée, apparaît dans l’objectif. L’oisillon déploie maladroitement ses ailes, avant de se tapir au fond du nid. « Il est très jeune, il doit avoir moins de trois semaines », murmure le naturaliste.
Nous sommes en juin 2026, en pleine période de nidification. Cette clairière, Cédric Arnaud y vient depuis qu’il a repéré un couple de circaètes nichant sur place, il y a plusieurs années. « Il m’a fallu cinq ans pour trouver le premier nid », raconte-t-il.
En 2018, le naturaliste a cofondé le Groupement pour la protection de la faune sud-alpine (GPFSA), aux côtés de Didier Freychet, ornithologue bénévole et spécialiste de l’aigle royal. L’association coordonne le suivi de plusieurs espèces de rapaces dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ses bénévoles parcourent le département pour recenser les nids. Puis leur localisation est partagée avec plusieurs partenaires, dont l’Office national des forêts (qui gère les forêts publiques), et le Centre national de la propriété forestière (qui coordonne la gestion des forêts privées).
Ce partenariat assez rare entre naturalistes et organismes forestiers vise surtout à protéger les espèces sensibles comme le circaète Jean-le-Blanc. Car le GPFSA émet aussi des préconisations environnementales, destinées aux professionnels qui interviennent en forêt, pour leur permettre d’adapter leurs activités à la présence des nids.
Adapter les chantiers pour protéger les nids
En cette chaude après-midi de juin, Stéphane Nalin, technicien territorial au Centre national de la propriété forestière (CNPF), accompagne Cédric Arnaud sur le terrain. La forêt où niche le couple de circaètes fait partie d’un regroupement de parcelles, couvrant une dizaine d’hectares environ et appartenant à des propriétaires privés. Plusieurs coupes de bois y sont prévues dans les prochains mois.
« Le rôle du CNPF est de faire une analyse environnementale de la zone, et de s’assurer que les propriétaires respectent les mesures [préconisées] », explique Stéphane Nalin. Ces mesures sont édictées au cas par cas par le GPFSA, qui intervient après avoir été sollicité par des gestionnaires forestiers. Les forestiers, eux, s’engagent à prévenir l’association avant d’intervenir dans une zone identifiée comme sensible pour l’espèce parce que les naturalistes y soupçonnent la présence d’un site de reproduction. Dans certains secteurs, « on peut avoir 20 ou 25 % des chantiers qui sont concernés par cet enjeu », relate Stéphane Nalin.
« Toutes espèces confondues, on est sollicités entre 50 et 80 fois par an », dit Cédric Arnaud, qui ne cache pas les difficultés que rencontre le GPFSA à répondre à toutes les demandes. Les forêts bas-alpines hébergent environ 250 couples nicheurs — soit 10 % de la population française de circaètes, et 1 % de la population mondiale.
En forêt publique, l’ONF marque les arbres considérés comme importants pour la biodiversité d’un triangle inversé, pour les exclure des coupes prévues. © Louai Barakat / ReporterreÀ chaque fois qu’elle est contactée pour un avis, l’association dépêche
un spécialiste sur place pour tenter de localiser le nid (si son
emplacement n’est pas connu), et vérifier s’il est utilisé. « Le
but est d’être efficace : ne pas protéger une zone qui n’a plus lieu
d’être, mais ne pas passer à côté de quelque chose non plus »,
détaille Cédric Arnaud. Pour préserver son indépendance vis-à-vis des
partenaires qu’elle conseille, l’association ne perçoit aucun
financement public. « Elle n’est donc vulnérable à aucune pression », affirme son cofondateur.
« Une coupe, ça perturbe forcément le milieu »
Tandis qu’un circaète tournoie dans les airs, les échanges se poursuivent dans la clairière entre les deux hommes, penchés sur une carte du site. Le nid est situé au bord d’une piste forestière. « Il faudra éviter de l’emprunter tant que le jeune est au nid », préconise Cédric Arnaud. « Faire les travaux en septembre devrait être faisable », propose Stéphane Nalin. À cette période, l’oisillon aura pris son envol.
Même s’il n’est pas menacé d’extinction à court terme, le circaète Jean-le-Blanc est une espèce fragile et protégée. Dans certains secteurs historiques comme les Alpes du Sud, les naturalistes le pensent même en déclin. Sa reproduction est périlleuse : chaque couple ne pond qu’un œuf par an, pas toujours chaque année, et le jeune n’a qu’une chance sur deux d’atteindre l’âge adulte. « L’oisillon est très vulnérable », explique Cédric Arnaud. « Les corvidés — geais, corneilles, corbeaux… — sont un danger constant ». Dérangé par la présence humaine, un circaète adulte peut quitter son nid brièvement, laissant le poussin exposé aux prédateurs et aux aléas climatiques.
Dans certaines forêt privées, le Centre national de la propriété forestière étudie les coupes de bois en amont et sollicite les naturalistes pour s’assurer qu’elles n’affecteront pas la reproduction des circaètes. © Louai Barakat / ReporterrePour éviter un dérangement qui pourrait provoquer la mort du jeune, le GPFSA prescrit des mesures d’adaptation, élaborées au « cas par cas » pour chaque chantier forestier. Les plus communes concernent la temporalité des travaux, mais aussi l’éloignement (ne jamais s’approcher d’un nid occupé à moins de 400 mètres), et la préservation d’un « écran végétal » autour du nid, pour l’abriter des regards. « Une coupe perturbe forcément le milieu, affirme Cédric Arnaud. Mais en mettant en place certaines choses, on peut faire en sorte de mener les jeunes à l’envol, et conserver les sites de reproduction et les nids. »
Une fois qu’un couple de circaètes a été repéré dans une zone par des bénévoles du GPFSA ou des forestiers, Cédric Arnaud se rend sur place à pour tenter trouver leur nid. Identifier un nid prend en moyenne « cinq ou six ans ». © Louai Barakat / ReporterreUn partenariat plutôt rare
Trois semaines plus tôt, Cédric Arnaud et Didier Freychet s’étaient déjà rendus sur place avec une douzaine d’agents de l’Office national des forêts dans les Alpes-de-Haute-Provence (ONF 04). Cette visite est au programme de la journée de formation organisée chaque année par le GPFSA et l’ONF 04. La cinquantaine d’agents de terrain de l’ONF 04 sont tous formés à cet enjeu, et participent à une remise à niveau tous les cinq ans.
Ce temps de rencontre permet aussi aux forestiers et aux naturalistes d’échanger sur leurs contraintes respectives. « C’est assez difficile de considérer tous les enjeux. Il y a des interdictions temporelles qui se superposent sur différentes espèces, et finalement, la fenêtre de tir pour réaliser les travaux est très courte », explique une forestière. Une remarque qui fait écho à l’analyse de Stéphane Nalin : « Prendre en compte les espèces génère pas mal de contraintes. Ici, par exemple, on a un cours d’eau qui ne doit pas être traversé par des engins du 1er novembre au 1er mars. En sachant que pour le circaète, on doit éviter d’intervenir du 1er mars jusqu’au 15 septembre. Ça fait des périodes d’intervention qui sont très courtes. »
Malgré ces contraintes, de nombreux forestiers jouent le jeu. Certains font même remonter des données au GPFSA,
en signalant les nids qu’ils observent en forêt. Sans ces paires d’yeux
supplémentaires sur le terrain, moins de nids seraient connus, donc
potentiellement protégés. Car comme le rappelle Cédric Arnaud, « dans
la destruction d’espèces protégées, l’élément intentionnel est
fondamental : si on ne connaît pas l’emplacement d’un nid, on ne peut
pas être tenu pour responsable de l’avoir détruit, sauf cas de
négligence manifeste ». A contrario, l’existence de données accessibles par tous les forestiers oblige ces derniers à en tenir compte.
Pour l’heure, ce type de partenariat reste plutôt rare. « C’est novateur en matière de partage de données, aussi bien données naturalistes qu’informations sur la programmation des interventions forestières », note Justine Kordylas, référente sur les questions d’avifaune forestière à l’ONF 04. Il fonctionne depuis plus de dix ans. Et Cédric Arnaud et Didier Freychet observent un engouement croissant des forestiers, qui se traduit par une participation plus active lors des journées de formation, et plus de sollicitations venues du terrain. Ils espèrent que la méthode fera « tache d’huile », pour se diffuser, à terme, dans d’autres départements.
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