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11 mai 2021 à 10h01
Mis à jour le 13 mai 2021 à 10h02
En cette période de pandémie, les gouvernants ont fait des citoyens des « êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie », écrit dans cette tribune Raoul Vaneigem. L’écrivain en appelle au « retour du vivant, à l’unité du moi et du monde ».
Raoul Vaneigem est écrivain. Depuis le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), un des livres qui ont nourri la révolte de Mai 68, il a publié une quarantaine de livres, dont les plus récents sont : La liberté enfin s’éveille au souffle de la vie (Le Cherche Midi, 2020), qui rend hommage aux « Gilets jaunes et à l’insurrection de la vie qu’ils ont initiée », et L’Insurrection de la vie quotidienne. Textes et entretiens (Grevis, 2020), dédié aux « insurgées et insurgés qui, dans le monde entier, luttent pour libérer la vie et l’être humain de la dictature mortifère du profit ».
Le crime contre l’humanité est l’acte fondateur d’un système économique qui exploite l’homme et la nature. Le cours millénaire et sanglant de notre histoire le confirme. Après avoir atteint des sommets avec le nazisme et le stalinisme, la barbarie a recouvré ses falbalas démocratiques. De nos jours, elle stagne et, refluant comme un ressac dans une passe sans issue, elle se répète sous une forme parodique.
C’est ce ressassement caricatural que les gestionnaires du présent s’emploient à mettre en scène. On les voit nous convier benoîtement au spectacle d’un délabrement universel où s’entremêlent goulag sanitaire, chasse à l’étranger, mise à mort des vieux et des inutiles, destruction des espèces, étouffement des consciences, temps militarisé du couvre-feu, fabrique de l’ignorance, exhortation au sacrifice, au puritanisme, à la délation, à la culpabilisation.
L’incompétence des scénaristes attitrés ne diminue en rien l’attrait des foules pour la malédiction contemplative du désastre. Au contraire ! Des millions de créatures rentrent docilement à la niche où elles se recroquevillent jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes.
Les gestionnaires du profit sont arrivés à ce résultat auquel seule une réification absolue aurait pu prétendre : ils ont fait de nous des êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie.
Au nom du mensonge que la propagande appelle vérité, on laisse un traitement politique et policier se substituer au traitement sanitaire que requiert le simple souci du bien commun. Nul n’est dupe du tour de passe-passe : les gouvernants dissimulent et cautionnent ainsi la mise à mal des hôpitaux publics à laquelle la cupidité les enjoint de recourir.
Colère et indignation n’ont pas fait varier la pression étatique, qui expérimente le degré d’abjection auquel la servilité des populations peut tomber sans se rompre. Les misérables au pouvoir se moquent bien de quelques coups de gueule corporatistes et syndicaux. L’insulte et l’exécration ne sont-elles pas une façon de les reconnaître, sinon de leur faire allégeance ?
Tandis qu’analystes et sociologues débattent du capitalisme, les ubuesques mafias du profit et leurs palotins étatiques poursuivent en toute légalité la mise à mort rentabilisée du vivant. En attendant la prochaine alerte épidémique, les petits fours de l’hédonisme sont servis à ceux qui ont pris le risque de se faire vacciner avec des produits dont l’efficacité qu’on leur prête, à tort ou à raison, s’inscrit dans le contexte d’une économie où la cotation boursière et les bénéfices concurrentiels ont un rôle prédominant. Louons les citoyens qui sont entrés courageusement dans la lice des lessives émérites, où un blanc lave plus blanc que l’autre. Il est vrai que n’avoir pas peur n’a pas le même sens selon qu’à longueur d’incarcération les populations acceptent de s’exposer à des radiations et à des poisons qui les tuent. Ou si, au contraire, elles s’insurgent contre les nuisances, les éradiquent et passent outre aux décrets qui les légalisent.
La pensée du pouvoir est une pensée morte, elle vole au ras des tombes. Son odeur de charogne est l’odeur de l’argent. Elle nous suffoquera tant que nous la combattrons dans ses cimetières au lieu d’édifier des lieux de vie et d’y entretenir une guérilla avec des armes qui ne tuent pas — et dont, en conséquence, nos ennemis ignorent la portée. Comment tolérer plus longtemps que la peur de mourir d’un virus nous empêche de vivre ?
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Les Champs-Élysées en plein confinement, le 4 avril 2020. |
Avec ses hauts et ses bas, l’existence quotidienne ne démontre-t-elle pas que rien ne restaure mieux la santé que la fête et la jouissance ? Le plaisir du corps attentif aux saveurs, aux caresses, aux ambiances chaleureuses stimule les défenses immunitaires de l’organisme. Il prémunit contre les cris d’alarme que la douleur pousse dans l’urgence, quand il est trop tard, quand le mal est fait. Il ne faut pas être grand clerc pour le savoir.
Jamais le crime contre le vivant n’a été glorifié avec un tel cynisme, avec une telle stupidité goguenarde. Tout a été et est mené à rebours. À l’instar de la fameuse dette sans fond et sans raison, le gouffre de la pandémie engloutit tout ce qui passe à portée. Ravages de la dégradation climatique, effets meurtriers de la pollution et des nourritures empoisonnées, cancers, infarctus, agressivité suicidaire, troubles mentaux, allez hop, passez muscade !
La vérité du système économique dominant est le mensonge qui fait du monde à l’envers la norme et la réalité. Les masques voilent le sourire, étouffent la parole, sidèrent les enfants confrontés à un familier qui leur devient étranger.
La malédiction du travail est devenue une hantise, les enseignants sont trop préoccupés de gestes sécuritaires pour enrichir leur savoir et celui des autres. Nos sociétés sont lentement gangrenées par la banalisation d’un comportement obsidional, ainsi que l’on nomme l’angoisse agressive qui s’empare des habitants d’une ville assiégée. Le repli terrifié, la défiance et la paranoïa s’inventent alors des ennemis intérieurs à pourchasser. En l’occurrence, le principal ennemi est clairement identifié, c’est la vie et son insolente liberté.
Certes, nous sommes accoutumés de longue date aux pratiques de la jungle sociale, puisque nous y sommes confinés dès notre naissance. Toutefois, les pires époques d’obscurantisme et de despotisme absolu gardaient une fenêtre ouverte sur une réalité autre. Si illusoire qu’il fût, le principe d’espérance galvanisait les velléités de révolte. La réclusion à perpétuité à laquelle la glaciation du profit nous condamne a prévu des barreaux qui emprisonnent nos rêves. Foutriquets écologistes, avez-vous pensé à ce paradigme ?
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Un marquage au sol pour distancier les personnes dans une queue. |
Privés du droit à la vie que le privilège même de l’espèce humaine a rendu imprescriptible, nous n’avons d’autre choix que de le restaurer et de lui assurer une souveraineté à laquelle nous n’avons jamais cessé d’aspirer. Le principe « rien n’est vrai, tout est permis » a, pendant des millénaires, répondu à la préoccupation majeure du Pouvoir hiérarchisé : favoriser un chaos où le rappel à l’Ordre vînt justifier et affermir son autorité. Rien de tel que le spectre de l’an-archie, du non-pouvoir, de la chie-en-lit, pour nous protéger des voyous en nous poussant dans les bras sécuritaires de l’État-voyou.
Cependant, renversé et saisi dans une perspective de vie, le même propos marque une détermination radicalement différente. Il exprime une volonté de tout reprendre à la base, de tout réinventer, de tout rebâtir en nous désencombrant d’un monde figé par la glaciation du profit. Aucune baguette magique ne brisera les chaînes que notre esclavage a forgées mais j’aimerais assez que l’on inclue dans le poids excessif qu’on leur attribue la croyance — transmise et affermie de génération en génération — qu’elles sont irréfragables, qu’aucun effort ne peut les briser.
Un véritable effet d’envoûtement accrédite la fable d’une impuissance native de la femme et de l’homme. Il contrecarre au départ les tentatives d’émancipation qui jalonnent l’histoire. Cela fait des siècles que les victoires de la liberté célèbrent leurs défaites, que le culte des victimes honore la vocation sacrificielle et flétrit nos sociétés en les militarisant.
Briser l’envoûtement ne ressortit pas du Que faire ? léniniste, il ne procède pas d’un défi insurrectionnel. À quoi tient la cohérence et la paradoxale rationalité de cet ensorcellement universel ? À une gestion des êtres et des circonstances, que le Pouvoir a longtemps attribuée à une intervention surnaturelle. La fable d’un mandat céleste délivré par des Dieux prêtait à une brute rusée et tyrannique les traits redoutables d’un extraterrestre, jeteur de foudre et de sorts. La décapitation de Dieu et de Louis le seizième, dernier monarque de droit divin, a mis un terme non au Pouvoir mais à la peur d’être agrippé par lui à la moindre velléité contestataire.
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Des pancartes lors du confinement en mai 2020, à Paris. |
Si meurtrière qu’elle demeure, l’autorité étatique a perdu ce qui lui restait de prestance, tant l’accable le ridicule de ses incontinences. À quoi s’ajoute la fronde des femmes qui, de leur doigt inexorable, crèvent le « mauvais œil » que le patriarcat s’obstine à darder sur elles.
Ce qui s’annonce a contrario d’un tel délabrement n’est pas moins évident. Un irrésistible mouvement de bascule s’amorce partout dans le monde. Il a son rythme et ses conditions propres. La renaissance du vivant marque les premiers pas de l’être humain sur une terre dont il a été spolié. Ce renouveau n’a que faire de prophètes, de Cassandre, d’aruspices. Le défi l’indiffère, la résistance lui suffit.
Le capitalisme apocalyptique et le catastrophisme anti-capitaliste forment les deux pôles contraires d’où s’apprête à jaillir, tel un arc électrique, un fulgurant retour à la vie. Sous la résignation de millions d’existences condamnées à la répression et à l’ennui (ce grand dissolvant des énergies), une force insurrectionnelle s’accumule qui, dans le temps non mesurable d’un éclair, va balayer nos petites luttes corporatistes, politiques, concurrentielles, sectaires.
Une révolution larvée, morcelée, parcellaire, émiettée cherche confusément le point de jonction où, dans une colère commune, l’individu et le collectif retrouveront la lucidité et leur unité. La lourdeur du mensonge et de sa crédibilité avaient à l’époque de Goebbels le poids d’une vérité à laquelle la mystique nationaliste et le dynamisme du capitalisme prêtaient une cohérence illusoire.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Le dynamisme du capitaine d’industrie — que la focalisation financière et spéculative du capitalisme a laissé pour compte — n’alimente plus la moindre espérance d’amélioration sociale. Les multinationales brisent dans l’œuf les politiques protectionnistes, nationalistes, souverainistes. La faillite avérée des grandes vérités scientifiques gangrenées par le profit a entraîné dans la débâcle l’idée de progrès, longtemps perçue comme bénéfique, en raison du confort qu’elle procurait à la survie.
Les héritiers des experts qui jurèrent que le nuage de Tchernobyl avait évité le beau ciel de France ont discrédité irrémédiablement le milieu des savants en général et de la médecine en particulier. Je ne sais si l’autodéfense sanitaire ira jusqu’à l’automédication assistée, mais il n’est pas douteux que la relation entre patient et aide-soignant prendra un tour moins mécanique, moins mercantile. Plus humain, plus affectif.
À l’encontre des sondages, des baromètres statistiques et autres officines d’opinions préfabriquées, l’innovation et l’inventivité se donneront libre cours, explorant de nouveaux territoires, essaimant pêle-mêle aberrations et créations de génie. L’intelligence sensible triera, affinera, reconnaîtra les siens comme elle en use en recueillant les dons que la nature prodigue, sans réserve ni discernement. L’intelligence sensible est la nouvelle rationalité.
Oui, je fais confiance à cette intelligence sensible qui fut si longtemps occultée et discréditée par l’intelligence intellectuelle. Comme le révèle l’effritement progressif de la pyramide hiérarchique, l’intellectuel n’a jamais été que l’instrument de la classe supérieure, l’esprit du maître régnant sur le corps et sur les parties inférieures de la société.
Sa fonction dirigeante s’exerce jusque dans la corrosion critique dont il infeste le vieux monde pour lequel il travaille. Le mépris dont il a accablé dès sa naissance, en France, ce mouvement de « rustauds incultes et incontrôlables » que sont censés rester les gilets jaunes, est révélateur du malaise qui le ronge. Tandis qu’une part de l’homo intellectualensis tente de rattraper sa bévue initiale et de se faire pardonner en agitant le drapeau mité des « convergences de luttes », la part de la conscience en éveil dévoile en lui, comme en chacun de nous, le drame de la pensée séparée de la vie, de l’abstraction qui nous exile de notre substance vivante. Car l’intellectualité est une tare aussi commune à tous et à toutes que la division du travail et l’invariable statut d’exploité et d’exploiteur.
Quand j’appelle au retour du vivant, à l’unité du moi et du monde, c’est cette part de conscience que j’invoque, car elle participe du devenir humain et elle a de tout temps été la lumière qui nous guidait.
La renaissance de la terre et du corps fait partie de mes rêves. J’en revendique la folie subjective.
La conscience humaine est ce fond de pensée universelle qui est la réalité la mieux partagée et la plus refoulée de notre histoire. Ce qui la frappait d’interdit se délite, ce qui va l’embraser — voire l’illuminer, à tous les sens du terme — n’est guère plus qu’une étincelle, mais elle ne s’éteint pas. Dès lors, pourquoi ne pas miser sur la combustion qui brasille au cœur de nos désirs ?
La renaissance de la terre et du corps fait partie de mes rêves. J’en revendique la folie subjective. Je m’autorise à en vouloir réaliser les desseins, tant se multiplient en nous et autour de nous les jeux du possible et de l’impossible. Les militants de l’espérance et de la désespérance sont fondés, j’en conviens, à taxer d’optimisme, de chimère, de fantasme, nombre de mes idées qui contribueraient à les nourrir s’ils ne les ingéraient pas comme une pure tambouille intellectuelle. L’éveil du vivant est une menace pour les petits marquis de l’idéologie. Les coups de pied au cul décochés au Pouvoir les atteignent au fondement.
J’incline à penser qu’une conscience éveillée ébranle plus aisément le monde que le déferlement de l’enthousiasme grégaire. La radicalité est un rayonnement attractif, un raccourci qui coupe les voies ordinaires de la réflexion laborieuse. Créer mon bonheur en favorisant celui des autres s’accorde mieux à ma volonté de vivre que les lamentations de la critique-critique, dont le mur obture ou, du moins, assombrit nos horizons.
Il est des flambées d’impatience où je crierais volontiers « Lâchez tout ! Balayez vers l’égout les thuriféraires de l’argent ! Brisez les amarres du vieux monde, prenez à bras le corps la seule liberté qui nous rende humains, la liberté de vivre ! »
Je n’ignore pas que recourir aux mots d’ordre et aux objurgations accorde plus d’importance à la chape d’inertie qu’à la conscience qui la fissure et la brisera en son temps. Mais rien ni personne ne m’empêchera de me réjouir à la pensée de n’être pas seul à appeler de mes vœux une tornade festive qui nous délestera, comme d’une mauvaise colique, des morts-vivants qui nous gouvernent. Le retour de la joie de vivre se moque de la vengeance, du règlement de compte, des tribunaux populaires. Le souffle des individus et des collectivités passe outre aux structures corporatistes, syndicales, politiques, administratives, sectaires, il évacue le progressisme et le conservatisme, ces mises en scène d’un égalitarisme de cimetière, qui est désormais le lot des démocraties totalitaires. Il ouvre à l’individualiste, aigri par le calcul égoïste, les voies d’une autonomie où se découvrir comme un individu, unique, incomparable offre la meilleure garantie de devenir un être humain à part entière.
L’individu prend conseil, mais refuse les ordres. Apprendre à rectifier ses erreurs le dispense des reproches. L’autonomie s’inscrit dans le dolce stil novo (le doux style nouveau) voué à supplanter le règne de l’inhumain.
Laisser pourrir ce qui pourrit et préparer les vendanges. Tel est le principe alchimique qui préside à la transmutation de la société marchande en société vivante. N’est-ce pas l’aspiration à vivre en dépassant la survie qui met partout en branle l’insurrection de la vie quotidienne ? Il y a là une puissance poétique dont aucun pouvoir ne peut venir à bout, ni par force ni par ruse. Si la conscience tarde à s’ouvrir à une telle évidence, c’est que nous sommes accoutumés à tout saisir par le petit bout de la lorgnette, nous interprétons nos luttes quotidiennes en termes de défaites et de victoires sans comprendre que c’est l’anneau dans le nez qui nous conduit à l’abattoir.
À errer entre dépérissement et renouveau, nous avons acquis le droit d’esquiver et de quitter une danse macabre, dont nous connaissons tous les pas, pour explorer une vie dont nous n’avons eu, hélas, à connaître que des jouissances furtives. La nouvelle innocence de la vie retrouvée n’est ni une béatitude ni un état édénique. C’est l’effort constant que réclame l’harmonisation du vivre ensemble. À nous de tenter l’aventure et de danser sur le sépulcre des bâtisseurs de cimetières.
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Source : Courriel à Reporterre
Photos :
. Chapô : Dans une rue parisienne lors du confinement en février 2021. Flickr/CC BY 2.0/Paola Breizh
. Les Champs-Élysées en plein confinement, le 4 avril 2020. Wikimedia Commons/Eric Salard
. Marquage au sol, à Genève. Wikimedia Commons/MHM55
. Pancartes. Flickr/CC BY 2.0/Paola Breizh
- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre et chapô sont de la rédaction.
Source : https://reporterre.net/Le-principal-ennemi-du-pouvoir-c-est-la-vie-et-son-insolente-liberte
20 mai 2021
La politique agricole commune a distribué des millions à Lactalis, Sodiaal et des milliardaires exilés en Suisse, selon une enquête financée par le collectif « Pour une autre PAC ». Ce dernier milite pour une autre redistribution des neuf milliards d’euros versés chaque année en France. Des annonces du ministère de l’Agriculture sont attendues vendredi 21 mai.
Qui sont les plus gros bénéficiaires de la politique agricole commune, la PAC ? Une famille de milliardaires exilés en Suisse, les géants du lait Sodiaal et Lactalis, un industriel breton du porc ou encore une usine de fabrication d’aliments pour chiens et chats… Grâce à une nouvelle enquête dévoilée mercredi 19 mai, réalisée par la journaliste Caroline Trouillet, la plateforme « Pour une autre PAC » enfonce le clou. Elle avait déjà dénoncé l’agro-industrie comme principale bénéficiaire de la PAC dans un premier rapport.
Alors que les négociations qui établiront les règles de la nouvelle PAC battent leur plein, le collectif d’associations milite pour une autre redistribution des neuf milliards d’euros versés chaque année en France.
Au niveau européen, États, Commission et Parlement finalisent leurs discussions. En France, le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie devrait annoncer lors d’une réunion vendredi 21 mai les premières orientations nationales. « Les mécanismes actuels de la PAC permettent d’attribuer plusieurs millions d’euros de subventions à des acteurs économiques qui n’œuvrent pas pour l’intérêt général, dénonce le paysan Mathieu Courgeau. Il faut une réforme ambitieuse. »
Le président de Pour une autre PAC appuie son propos sur le rapport d’investigation de Caroline Trouillet. L’enquêtrice s’est d’abord intéressée au domaine de Mivoisin, dans le Loiret. Ses 1 700 hectares de grandes cultures lui ont permis de toucher aux environs de 450 000 euros de subventions directes en 2018, presque autant en 2019, indique le rapport. Le domaine appartient aujourd’hui à Stanley Primat, fils de milliardaires français installés en Suisse, où il est également domicilié. L’ensemble des propriétés agricoles de la famille touche près de 900 000 euros d’aides de la PAC, ce alors que « résidents fiscaux en Suisse, les Primat ne contribuent pas au budget de l’Union européenne », souligne l’enquête.
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En 2019, une filiale de Lactalis a été condamnée à 100 000 euros d’amende pour pollution de l’Isère. |
L’exemple vise à montrer comment les aides indexées sur l’hectare bénéficient à de très grandes exploitations employant peu de main-d’œuvre. Pour une autre PAC propose une solution qui permettrait d’éviter cette concentration des aides sur un petit nombre de grandes exploitations : les plafonner à 100 000 euros par ferme. « La France ne l’a pas mis en place, déplore Mathieu Courgeau. On a pourtant calculé qu’en appliquant cette mesure, on pourrait récupérer 61 millions d’euros. »
Le rapport épingle ensuite un autre type d’aides attribuées via la PAC : celles dédiées à l’investissement. De grosses entreprises ont su les capter ces dernières années, telles que Lactalis. Les Régions ayant la main sur une partie des aides de la PAC, le conseil régional de Bretagne aurait ainsi voté l’attribution de 2,3 millions d’euros de subventions au géant, en 2016 et 2017. Une somme qui a notamment financé le développement du site de Retiers (Ille-et-Vilaine), responsable d’une pollution catastrophique de la rivière Seiche. L’affaire n’a pas découragé l’attribution de nouvelles subventions : cinq millions en 2018, deux millions en 2019, liste encore l’enquête.
Elle fournit d’autres exemples d’aides à l’investissement. Tels que celui de Sodiaal et son usine de lait en poudre à Carhaix (Finistère), qui n’a jamais tenu ses promesses de renouveau économique et se retrouve déficitaire. Ou celui de l’industriel du porc Jean Floc’h, dont le 1,4 million d’euros reçu pour « moderniser » sa production a permis d’augmenter les cadences, la productivité… mais pas les salaires des ouvriers. Une usine d’aliments pour chiens et chats du Lot-et-Garonne, appartenant à un groupe allemand, a également reçu 1,2 million d’euros en 2016, détaille le rapport d’investigation. Le tout pour un agrandissement de l’usine ayant abouti à une pollution — le système d’épuration était sous-dimensionné — et à un rythme de travail intense qui a poussé plusieurs salariés pourtant en CDI à partir, dénonce la CGT.
Enfin, Caroline Trouillet épingle un type d’aides peu connues de la PAC : celles qui soutiennent la promotion des produits français à l’étranger. Notre charcuterie et le champagne en ont ainsi bénéficié. Ou plus précisément la Fédération française des industriels charcutiers, traiteurs et transformateurs de viande, qui a obtenu plus de 900 000 euros pour faire connaître ses produits au Japon. Deux maisons de champagne du groupe Pernod Ricard ont elles reçu cinq millions d’euros pour faire la promotion du précieux breuvage en Chine, au Japon et aux États-Unis. À l’inverse, Pour une autre PAC demande « que l’on encourage la diversification de nos productions pour tendre vers la souveraineté alimentaire ».
« C’est un modèle d’agriculture qui se dessine derrière ces fléchages », résume Caroline Trouillet. « Aucun de ces acteurs n’est hors la loi, complète Mathieu Courgeau. Ils ne font que profiter des règles du jeu de la PAC. Ce qui leur permet d’obtenir plusieurs millions d’euros pour des bénéfices sociaux et environnementaux nuls voire négatifs. »
La nouvelle PAC, qui entrera en vigueur en 2022, va-t-elle corriger le tir ? Les sommes sont telles que certains acteurs pèsent de tout leur poids pour ne pas perdre leurs subventions. Ainsi, les céréaliers d’Île-de-France syndiqués au sein de la FNSEA — qui gagnent de fortes sommes grâce à leurs grandes surfaces — ont défilé début avril pour demander un maintien des subventions attribuées en fonction de la taille de la ferme et des règles environnementales souples.
Les partisans d’une réforme plus ambitieuse, eux, ne sont guère optimistes. La Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) a ainsi dénoncé les scénarios qui lui ont été proposés. Ces derniers pourraient entraîner une baisse des aides allant jusqu’à 132 euros par hectare pour les fermes biologiques. « On est clairement face à un ministre qui manque de courage », estime Mathieu Courgeau. Joint par Reporterre, Loïc Madeline, secrétaire national de la Fnab, conclut : « Sur le verdissement, on va être à peine plus ambitieux que dans la précédente PAC. »
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C’est maintenant que tout se joue…
La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre
environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus
en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le
paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de
ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale dans le
traitement de l’actualité.
Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :
En résumé, Reporterre est un exemple rare dans le paysage
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Source : Marie Astier pour Reporterre
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. Chapô : champ de blé. Pxhere
. Manifestation de Gilets jaunes devant le siège de l’Étoile du Vercors, le 16 février 2019. © Arnaud Bertrand/Reporterre
Source : https://reporterre.net/Comment-la-PAC-engraisse-milliardaires-et-agroindustriels
Au terme de près de deux ans de mobilisation, dont huit mois de grève, une vingtaine de femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, à Paris, ont obtenu des revalorisations salariales et de meilleures conditions de travail. Leur lutte était devenue un symbole.
Par Frantz Durupt et photo Albert Facelly
Toutes les victoires sociales sont bonnes à prendre, mais certaines se dégustent avec plus de plaisir que d’autres. Quand elles ont eu près de deux ans pour mijoter, forcément, la saveur finale n’en est que décuplée. Il en va ainsi de la lutte au long cours d’une vingtaine de femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles (Paris, XVIIe arrondissement), qui restera dans les mémoires avant tout pour sa durée : vingt-deux mois. Vingt-deux mois au terme desquels un accord devait être signé, ce mardi matin, dans les murs de cet établissement géré par AccorInvest, filiale du groupe Accor, dont elles nettoient et préparent les chambres à la chaîne. Vingt-deux mois au terme desquels elles ont arraché les revalorisations salariales et les meilleures conditions de travail qu’elles réclamaient.
La signature était prévue à 9 heures. Autour de la table devaient siéger leurs représentantes et leur employeur, la société STN, à qui Accor sous-traite l’entretien des chambres de l’Ibis Batignolles, mais aussi la CGT-HPE (hôtels de prestige et économiques), syndicat qui les accompagne depuis le départ. Et l’inspection du Travail, acteur crucial du dossier puisqu’elle a supervisé une médiation ayant abouti à ce dénouement. Sollicité par Libération, AccorInvest a confirmé lundi qu’un accord était sur le point d’être signé.
Il aura finalement fallu attendre 10h50 pour voir les salariées exulter devant l’entrée de l’hôtel, une fois leurs représentantes et la CGT-HPE sorties de la salle où se déroulaient les derniers échanges entre les parties prenantes. Bobby Yodé, le mari de Rachel Keke, une des figures du mouvement, a lancé l’hymne des grévistes à fond les ballons : «Frotter frotter, il faut payer !» Un slogan transformé plus tard, lors d’une photo de groupe, en «Frotter frotter, ça a payé !» Elles ont dansé, chanté et enchaîné les interviews-minute devant les micros, caméras et smartphone qui bourdonnaient autour d’elles. «C’est fini !» a lancé Rachel Keke.
Afin de ne pas menacer l’accord, la nouvelle ne devait pas être rendue publique avant la signature. Mais elle a fuité en amont, dès vendredi, sur le compte Twitter du député LFI François Ruffin, mis dans la confidence comme d’autres soutiens. A partir de là, difficile d’empêcher les réactions enthousiastes. Samedi, à l’occasion d’une nouvelle manifestation contre la réforme de l’assurance chômage à Paris, les femmes de chambre ont même pris la tête du cortège après avoir célébré leur victoire devant le théâtre de l’Odéon. «On a gagné contre Accor !» s’est exclamée au micro Tiziri Kandi, de la CGT-HPE. «La lutte paie ! Même si ça dure dix ans, ça paie toujours», a lancé à sa suite Rachel Keke. Qu’est-ce qui, après tout ce temps, a fait basculer la situation ? Parmi les salariées et leurs soutiens, certains pensent que le groupe Accor pouvait difficilement se permettre d’avoir encore cet encombrant conflit sur les bras au moment de rouvrir ses hôtels. «Ça s’est débloqué il y a à peu près une dizaine de jours, lors d’une troisième réunion de médiation avec la Direccte [direction régionale de l’économie et de l’emploi, ndlr]», explique Claude Lévy, animateur de la CGT-HPE. «Quand on est sorties de la réunion, on a sauté de joie, on a dansé», dit Rachel Keke à Libération.
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A lire aussi : Femmes de chambre en grève à l'hôtel Ibis : «Si on gagne, ils ne profiteront plus de nous»
Société
13 août 2019
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Le mouvement de ces femmes de chambre, toutes africaines, a commencé en juillet 2019, dans le vacarme des casseroles et des tambours sur lesquels elles se sont mises à taper en cadence, chaque matin, devant leur hôtel. Déjà, les revendications étaient clairement posées, au premier rang desquelles la fin de la sous-traitance, autrement dit leur intégration au groupe Accor. A défaut, les femmes de chambres demandaient à STN le versement d’une prime de panier de 7,24 euros par jour travaillé et une baisse de la cadence de travail. « Aujourd’hui, on doit faire trois chambres et demie en une heure. Mais ce n’est plus possible de tenir, on a mal partout. On demande d’enlever la demi-chambre, que l’on ne fasse que trois chambres par heure », expliquait Rachel Keke quand Libération les avait rencontrées pour la première fois. Elles n’ont toujours pas obtenu l’internalisation chez Accor mais, selon un tract diffusé samedi devant l’Odéon, elles ont bel et bien gagné 7, 30 euros par jour pour manger, ainsi qu’un rythme réduit à trois chambres par heure. Elles ont aussi arraché des requalifications se traduisant par des hausses de salaires jusqu’à 250 euros par mois, ainsi que la réintégration de deux personnes dont les CDD avaient été rompus durant la grève. Une pointeuse installée à l’hôtel devrait aussi permettre de prendre en compte leurs heures supplémentaires.
En août 2019, les grévistes se disaient, selon un représentant de la CGT-HPE, prêtes à tenir « jusqu’en 2021 ». Ce qui relevait plutôt de la plaisanterie est donc devenu réalité. En mars 2020, la grève durait depuis huit mois quand la pandémie de Covid-19 est venue percuter toute l’activité hôtelière française. Placées en chômage partiel, les femmes de chambre de l’Ibis Batignolles ont inlassablement poursuivi leur combat. Elles ont été de tous les cortèges syndicaux, jusqu’à celui du 1er mai dernier. Elles se sont jointes, aussi, aux rassemblements organisés par des salariés de l’hôtellerie mis à la porte à la faveur de la crise sanitaire et économique. Parallèlement, leur sort se jouait devant les prud’hommes de Paris, qui les ont une première fois déboutées lorsqu’elles ont attaqué leur employeur pour travail dissimulé. En décembre dernier, leur avocat, Slim Ben Achour, est revenu à la charge en demandant que le groupe Accor soit reconnu comme leur co-employeur. Une première audience de conciliation ayant échoué en avril, une audience de jugement devait avoir lieu à la fin de cette année. En contrepartie de l’accord avec STN, ces deux actions judiciaires vont être abandonnées, selon la CGT-HPE. Mais les salariées devraient toucher une compensation financière, tenue secrète.
Par-delà sa durée, si le mouvement de ces salariées est devenu
emblématique, c’est aussi par sa capacité à incarner une réalité : le
capitalisme prospère en grande partie sur une redoutable division du
travail, laquelle se traduit par un recours massif à la sous-traitance
dans les entreprises de services. Dans ce système, les sociétés peuvent parfois s’empiler comme les couches d’un mille-feuille,
de sorte que tout le monde se décharge de ses responsabilités. En son
cœur, des êtres humains subissent chaque jour un terrible mariage :
celui unissant des conditions salariales dégradées avec des
discriminations raciales et sexuelles. « Pourquoi le groupe Accor
Hotels choisit-il de sous-traiter ces métiers en priorité, alors qu’un
hôtel ne peut exister sans femmes de chambre et sans gouvernantes ?
C’est qu’employer des femmes qui n’ont pas le choix, sans diplômes ou
avec des diplômes non reconnus en France lui permet de les exploiter en
gardant le contrôle sur ces tâches dont l’importance est invisibilisée »,
écrivaient en mars 2020 plusieurs chercheurs et responsables politiques et syndicaux dans une tribune publiée par Libération.
La victoire des femmes de chambre de l’Ibis Batignolles est une brèche
dans ce système, mais une brèche seulement. Rachel Keke prévient : « Il faut faire attention. La sous-traitance est toujours là. »
En Bretagne, où il devient dangereux de parler d'agriculture industrielle, une coopérative d'éleveurs de cochons – près de mille élevages – donne au monde une belle leçon d'instruction civique. Elle vient d'adhérer en bloc à l'Amicale de la gendarmerie. Derrière cette loufoquerie, la très flippante cellule Demeter.
Qui aura le pompon ? Difficile à dire, car on se presse, car chacun veut paraître le plus nul, le plus dingue, le plus crétin. Une mention en tout cas pour la coopérative Evel’up, basée à Landivisiau, qui regroupe en Bretagne et aux alentours presque un millier d’éleveurs de porcs. Comme de juste, ce beau métier industriel est engagé. On lit sur son site internet ces fortes paroles : « La compétitivité économique des éleveurs est le fil conducteur de nos défis. S’y ajoutent deux axes forts pour rendre durable notre modèle : la bien-traitance animale, l’harmonie avec l’environnement naturel. » Ont gentiment disparu du tableau l’élevage concentrationnaire ou les marées vertes. Ce n’est pas eux.
Depuis des années, Evel’up fait des mamours aux gendarmes et organise avec les pandores des « réunions d’information », notamment à propos des vols de matériel agricole. Jusque-là, rien que de très banal. Mais voilà qu’on apprend tout autre chose : la coop vient d’adhérer au comité de Morlaix (Côtes-d’Armor) des Amis de la gendarmerie, qui, nous apprend Le Télégramme, « contribue au prestige de la gendarmerie et compte parmi ses adhérents des élus, chefs d’entreprises et particuliers admis par parrainage ». En clair, les éleveurs de cochons vont donner du fric aux gendarmes pour (mieux) faire leur travail.
Mais quel travail ? Le 13 décembre 2019, Christophe Castaner, alors piteux ministre de l’Intérieur, se rend dans le Finistère en compagnie de la cheffe de la FNSEA, Christiane Lambert. Ce n’est déjà pas mal, mais encore rien. Car le ministre a signé une convention qui engage la flicaille de France auprès de la FNSEA. Notons : la FNSEA, pas les paysans. Principale annonce faite au cours du voyage : la création d’une cellule Demeter dans la gendarmerie, chargée de lutter contre un supposé « agribashing ». Le terme est une pure invention des communicants de la FNSEA, qui prétend établir une terrible menace sans en apporter aucune preuve. Castaner jure sur la tête de sa grand-mère : « Depuis quelques années, un phénomène grandit, inacceptable. De plus en plus, nos agriculteurs sont visés par des intimidations, des dégradations, des insultes. »
Est-ce que c’est vrai ? Ben non. Le balourd n’a pas même lu les chiffres qui figurent pourtant dans le même communiqué : en 2019, sur la base de 440 000 exploitations agricoles, la gendarmerie a noté 314 tracteurs volés, 24 vols avec violence, 657 voitures dérobées. Et les vols avec violence ont diminué en un an de… 31,4%. Mais ce n’est pas tout, car Castaner – et Darmanin ne ferait pas mieux – mélange volontairement la délinquance vile – cambriolages, vols de matériel, incendies, dégradations –, les occupations de terres agricoles par des gens du voyage, les actions anti-fourrure ou anti-chasse. C’est mettre sur le même plan criminel le vol, le droit des populations nomades, et celui de la critique sociale et politique.
C’est tout ? Pas encore. Demeter entend pourfendre les « actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques ». Les flics sont donc là pour réprimer ceux qui mettent en cause l’agriculture industrielle. On s’en serait un peu douté. Le bilan de Demeter ? C’est la gendarmerie qui en parle le mieux : « « On a souhaité mettre en place un plan qu’on a appelé une patrouille, une exploitation » indique le colonel Gonzague Montmorency, commandant du GGD22. Cette formule résume bien l’esprit de cette collaboration. Chaque patrouille de gendarmerie garde un œil sur une exploitation lors de sa tournée. Depuis décembre dernier, elles ont été 671 à prendre la route. C’est l’équivalent de 1 300 heures de présence et de 1 161 militaires concernés par ce dispositif. « On a aussi réalisé 22 réunions croisées et établi 54 consultations dans les exploitations pour prévenir de cette délinquance. Au total, ce sont 640 personnes qui ont été sensibilisées », énumère le colonel Gonzague Montmorency, en guise de premier bilan. »
À qui le pompon ? Question difficile. ●
Source : https://charliehebdo.fr/2021/05/ecologie/bretagne-quand-cochons-donnent-du-fric-aux-flics/
19 mai 2021 - Augustin Langlade
La situation s’est dégradée « jusqu’au coup fatal », nous confie Davy Cosson. Le 8 mai, aux aurores, celui-ci découvre que l’agriculteur propriétaire de la parcelle attenante au chemin creuse un fossé d’un mètre sur toute la longueur de la promenade. Une pelleteuse et un camion ont été affrétés pour l’occasion. Aux aurores, la besogne est déjà bien avancée.
À Luynes (Indre-et-Loire), la « Pépinière comestible » risque de devoir mettre la clef sous la porte. Davy Cosson, jeune paysagiste ayant récemment démarré ce projet de production de petits arbres fruitiers biologiques, est confronté aux entraves systématiques de son voisin, le maire, qui utilise ses pouvoirs d’élu pour empêcher les clients de parvenir jusqu’à l’exploitation. Un exemple qui en dit long sur la vulnérabilité des petits producteurs.
La Pépinière comestible, c’est le rêve de toute une vie. Après six ans d’études pour devenir paysagiste, quelques expériences dans des jardins ornementaux parisiens, un tour de France des fermes alternatives et plusieurs emplois de formateur, Davy Cosson a choisi de s’installer à son compte.
En 2019, il met sur pied à Luynes, près de Tours (Indre-et-Loire), sa première exploitation agricole, sur un terrain situé à la frontière de cette petite ville de 5 000 habitants et de Fondettes, au bord du ruisseau de la Grande Boire, dans une zone entourée de hauts arbres et de champs.
Pour fonder sa Pépinière comestible, spécialisée dans la production de petits fruits (fraises, cassis, groseilles, myrtilles, etc.), d’arbustes fruitiers, d’herbes aromatiques et de légumes perpétuels, le jeune paysan s’est inspiré de tous les préceptes de la permaculture et de l’agroécologie.
Sobriété : sans eau courante ni électricité, sa ferme dépend d’un puits, d’un bassin de rétention et de batteries longue durée. Autonomie : les semences et les boutures sont directement produites sur des carrés de culture de pieds-mères. Biodiversité : l’exploitation fonctionne en agriculture biologique et est labellisée Nature & Progrès, un cahier des charges très restrictif.
« Le projet de base était aussi de monter une petite ferme pédagogique, nous explique Davy Cosson, d’accueillir des visiteurs, notamment scolaires, et de leur présenter de petits animaux. »
Apprentissage et transmission, donc, principes que le pépiniériste
n’a pas encore pu mettre en œuvre, pourtant, à cause des restrictions
liées à l’épidémie.
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Des arbres poussent à la pépinière comestible |
En moins de deux ans, la Pépinière comestible, destinée aux particuliers, a su convaincre de nombreux habitants des alentours. Davy Cosson et sa collègue ont embauché des apprentis. Au temps le plus fort, ils étaient cinq à travailler sur la ferme.
« La première année, les choses se passaient plutôt bien, témoigne le pépiniériste. Quand je suis arrivé dans la commune, le maire a compris le projet et s’en est réjoui, parce qu’il devait dynamiser la vie du village. »
Au milieu de l’année 2020, les clients commencent à affluer des quatre coins du département. Plus de 4 000 personnes suivent Davy Cosson sur les réseaux sociaux. Les week-ends de beau temps, les marchés de la Pépinière comestible rencontrent un véritable succès, mais le passage fréquent des voitures semble irriter quelque peu le voisinage.
L’exploitation se trouve le long de la promenade des Varennes, un chemin de terre bordant des parcelles agricoles et, entre autres, la maison du maire de Luynes, Bertrand Ritouret. Il s’agit d’une voie rurale, à la fois résidentielle et pédestre. S’il n’est pas interdit de s’y garer, au contraire, il dépend de la mairie d’en réglementer l’accès.
Après plusieurs mois de conflit latent et d’échanges nerveux, l’affaire s’accélère. Au début du mois d’avril 2021, la mairie de Luynes fait poser un sens interdit à l’entrée du chemin, celle par où circulent les clients de la pépinière.
Problème : l’autre extrémité de la promenade des Varennes comporte déjà un sens interdit. Hormis les riverains, les secours et les services techniques, plus personne ne peut plus y passer.
« Avec ce nouveau panneau, se souvient Davy Cosson, le chemin a tout à coup été privatisé. En pleine saison, je n’avais plus la possibilité d’accueillir les clients. »
Craignant pour son exploitation, le pépiniériste conseille à ses visiteurs de braver l’interdit. Mais les jours de marché, des gendarmes et des policiers municipaux leur demandent de faire demi-tour.
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Le sens interdit que Davy Cosson a découvert un beau matin |
La situation s’est dégradée « jusqu’au coup fatal », nous confie Davy Cosson. Le 8 mai, aux aurores, celui-ci découvre que l’agriculteur propriétaire de la parcelle attenante au chemin creuse un fossé d’un mètre sur toute la longueur de la promenade. Une pelleteuse et un camion ont été affrétés pour l’occasion. Aux aurores, la besogne est déjà bien avancée.
Comment expliquer que le maire agisse ainsi ? Pour Davy Cosson, la raison est simple.
« C’est un problème de voisinage. Sauf que mon voisin d’en face, c’est le maire et qu’il a beaucoup de pouvoir. L’affaire a donc pris une envergure qu’elle n’aurait jamais eue à un autre endroit du village. »
Tout ce que fait le maire de Luynes est légal : la réglementation d’accès au chemin dépend de sa compétence générale de police administrative et le fossé, sans avoir fait l’objet d’une quelconque déclaration, pourtant, relève du domaine de l’agriculteur. Davy Cosson n’a donc, en théorie, aucune voie de recours. Il est piégé.
« Depuis le 8 mai, déplore celui-ci, je ne peux plus travailler. Je suis en arrêt d’activité et je me demande déjà si je ne devrais pas déménager, ou trouver un autre point de vente. En tout cas, je ne peux plus vendre sur mon lieu de production… »
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Photo prise le jour des travaux de creusement du fossé |
Le 13 mai dernier, entre 150 et 200 personnes, des clients et sympathisants, ont organisé une manifestation de soutien à la Pépinière comestible dans le village de Luynes. Tout à fait spontané, cet événement a permis de montrer que le projet répond à un véritable désir de la population locale.
« Un jeudi de l’Ascension, en plus, c’était très encourageant », avoue Davy Cosson.
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La manifestation de soutien |
Depuis deux ans, Davy Cosson travaille sept jours sur sept, produit des plantes respectueuses de l’environnement, replante autour de son terrain, crée des bordures et des haies pour les insectes et les oiseaux.
Alors que sa première récolte de fruits rouges, fraises et framboises en tête, va arriver sous peu à maturité (deux ans sont nécessaires pour ces espèces), le pépiniériste ne peut même plus envisager de les vendre. Que fera-t-il de cette production ?
« Il faudrait se battre, mais ma collègue et moi ne voulons pas gaspiller deux ans de notre vie dans un procès », soupire notre interlocuteur, qui a déjà dû se séparer d’un apprenti. « Je suis vraiment frustré qu’une personne puisse avoir autant de pouvoir sur une entreprise agricole. Un maire a décidé de détruire une exploitation et va y parvenir. Les gens doivent comprendre que les petits producteurs sont vulnérables ! »
Davy Cosson affirme qu’une vingtaine d’agriculteurs l’ont appelé entre le 8 et le 14 mai. Ayant suivi sur la toile les multiples étapes de son conflit de voisinage, ils lui ont rapporté qu’ils subissaient des problèmes similaires avec leur maire.
« À 20 kilomètres de chez moi, à Langeais, quelqu’un m’a dit être en arrêt d’activité depuis 5 ans, à cause d’un conflit engagé par la mairie. »
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Les fruits rouges de la pépinière |
Le mardi 18 mai, Davy Cosson a eu rendez-vous avec le maire. Il aurait été reçu seul, selon le récit qu’il nous en a fait, par un groupe de cinq personnes, qui auraient égrené ses écarts administratifs (les serres, les normes d’accueil du public, la cabane à outils) pour justifier les deux interventions de la mairie sur la voie rurale. Une belle humiliation.
L’unique solution proposée par l’édile serait un parking à 500 mètres et quelques de la pépinière. Mais comment demander aux clients, souvent d’un certain âge, de transporter 25 kilos de terreau, des plantes et des outils de jardin sur un demi-kilomètre, voire de faire plusieurs allers-retours jusqu’à leur voiture ? nous répond Davy Cosson, qui n’estime pas viable l’option du parking.
L’entretien se serait terminé par des menaces. À deux reprises, le maire de Luynes aurait exigé de Davy Cosson des « excuses publiques », sans quoi un procès « en correctionnel » pourrait être engagé…
« Ces méthodes politicardes feraient pâlir n’importe quel petit producteur qui a la tête dans ses plantes ! » ironise le permaculteur.
Intimidations ou non, c’est aujourd’hui l’impasse pour la Pépinière comestible, magnifique projet qui aura eu le culot de se trouver trop près d’un maire…