La ZAD et le Colibri :
deux écologies irréconciliables ?
Maxime Chédin
15 novembre 2018
À mesure que notre horizon écologique et politique se durcit, la
discorde entre les écologies s'aggrave. Pour ceux qui ne se résignent
pas à couper les ponts, le dernier livre de Cyril Dion doit être
l'occasion d'interpeller l'écologie majoritaire sur ses angles morts, et
de réfléchir aux voies d'une radicalisation politique des résistances.
A propos de Cyril Dion, Petit manuel de résistance contemporaine, Actes Sud, Arles, 2018.
Comment stopper l’écocide qui se produit sous nos yeux, ou plutôt
en-dessous du seuil de nos perceptions et de nos préoccupations
ordinaires ? Où porter l’attaque pour bloquer un système économique qui
fait s’effondrer la vie sur Terre et se nourrit de l’exploitation
sociale du grand nombre ? Ces questions brûlantes sont celles du
mouvement écologiste aujourd’hui. Ce sont aussi, quels que soient les
reproches qu’on puisse lui faire, celles qui animent le dernier livre de
Cyril Dion.
Résistances contre un projet de mine d’or en Guyane, ZAD (Zones à
Défendre) contre des projets d’aéroport et de routes, de parcs de
loisirs géants, ou contre des « réhabilitations » de quartiers
populaires imposées d’en haut ; blocage d’une mine de charbon allemande par des activistes de tous pays
; luttes indigènes contre le projet d’oléoduc géant Keystone aux
Etats-Unis ; mais aussi tours de France d’Alternatiba et marches
citoyennes pour le climat : des formes nouvelles de résistances
s’expérimentent. Combats social et écologique, longtemps étrangers voire
antagonistes en Europe, commencent à se croiser.
Mais de la « famille zéro déchet » qui participe à sa première marche
pour le climat au radicalisme des cortèges de tête, l’écart est grand,
immense même. Des acteurs si différents ont-ils une écologie en commun ?
Si la question se pose, c’est que la recherche d’une stratégie commune
travaille intensément le mouvement écologiste. L’accélération de la
catastrophe rend chaque jour plus vains les espoirs placés dans l’action
institutionnelle classique, et le besoin d’interposition physique se fait de plus en plus pressant : comment face à l’incurie
politique, faire dérailler ou du moins bloquer le train d’une
civilisation qui précipite les formes de vie humaine et non-humaines
vers l’abîme ?
Essai de cartographie provisoire
L’aggravation de notre situation explique sans doute les polémiques
de plus en plus vives qui opposent depuis quelque temps les tenants
d’une écologie radicale aux partisans d’une écologie conciliatrice.
Avant d’y venir, je proposerai une cartographie inévitablement
partielle du militantisme écologiste, pour comprendre de quoi nous
allons parler. Dans ce qui suit, je traiterai en effet des points de
conflits existant entre l’écologie
radicale et un courant précis de l’écologie
réformiste. Sous cette catégorie, trop générale peut-être, je propose d’englober trois attitudes :
1) les écologies
individuelle et
intérieure
d’abord. La première est celle des innombrables manuels et blogs d’une
vie zéro déchet, remplie d’éco-gestes quotidiens visant à réduire
l’empreinte carbone de chacun. L’écologie
intérieure
est celle qui aspire à une forme de retraite et de transformation
spirituelle de soi, passant par une réforme de son mode de vie et de sa
manière d’être au monde. Sans les condamner, on peut constater que
l’horizon politique est inexistant dans le premier cas, qui se cantonne
au domaine privé, faible dans le second, centré sur la réforme intérieure de soi.
2)
L’écologie étatiste :
c’est celle des partis politiques classiques comme La France Insoumise
ou Europe Ecologie les Verts. Elle est incontestablement politique et
place dans l’action gouvernementale appuyée sur le suffrage universel
l’espoir d’une « transition écologique » plus ou moins profonde selon
les cas. Dans les faits, elle est centralisatrice et promeut des formes
diverses de croissance et d’innovation vertes.
3) Il y a enfin l’écologie politique
citoyenne :
elle est portée par des ONG (Greenpeace, 350.org…), des mouvements
citoyens (Alternatiba, les Colibris), ou des collectifs animés par les
réseaux sociaux (ilestencoretemps.fr). C’est ce courant, puisant ses
forces dans la société civile, qui est à l’initiative des récentes
Marches citoyennes pour le climat. C’est de lui seulement qu’il sera
question dans la suite : je l’appellerai indifféremment, et sans
intention péjorative, écologie
majoritaire,
fédératrice,
rassembleuse ou
consensuelle (on
verra pourquoi). Ces mouvements et ONG se déclarent généralement
apolitiques pour ne pas cliver et adhèrent à une présentation de la
lutte contre le réchauffement climatique comme grande « cause commune »
autour de laquelle tous (ou du moins les 99%) pourraient se réunir en
laissant de côté leurs antagonismes. La position de Dion se trouve en
quelque sorte à l’interface entre le premier et le troisième courants,
et cette ambiguïté fait justement son intérêt. Peut-on légitimement
rassembler des courants si différents sous le titre général d’écologie
réformiste ? Oui, en raison de ce point commun que les transformations
exigées par la « transition écologique » n’y sont pas perçues comme
incompatibles avec les fondements du système économique et politique
actuel. À l’opposé, on pourrait regrouper sous le titre d’écologie
radicale
des courants eux aussi divers, hétéroclites — écologie sociale ou
municipaliste, inspirée par les thèses anarchistes de Murray Bookchin,
écologie anticapitaliste, écologie anti-civilisationniste de la
Deep Green Resistance,
expériences de vies coopératives hors-système, qui vont de l’invention
de micro-communes urbaines ou paysannes autogérées aux combats des ZAD —
mais qui partagent la conviction que le maintien des structures
politiques et économiques propres au capitalisme est absolument
incompatible avec la lutte et le renouveau écologique.
Des stratégies antagonistes ?
Cette divergence se traduit par une tension stratégique forte. Une
première voie, impulsée par des ONG et des mouvements pour le climat
comme 350.org ou Alternatiba, appuyée par des acteurs des réseaux
sociaux
et bien relayée par les médias, se donne pour objectif de mobiliser
rapidement une part assez importante de la société civile pour imposer
aux pouvoirs politique et économique des changements rapides et profonds
en faveur du climat. Bref « faire pression » et établir un « rapport de
force », mais en demeurant dans le cadre que les démocraties libérales
tiennent pour seul légitime : celui de la
protestation, soit
une société civile qui présente pacifiquement ses doléances aux
« responsables politiques », à charge ensuite pour eux de les traduire
souverainement en « réformes ».
Pour y parvenir, cette stratégie qu’on
peut qualifier de majoritaire propose des objectifs désirables pour la
fraction de l’opinion ciblée par la mobilisation (un monde « zéro
fossiles », « 100% renouvelables », « zéro déchet »…), le but étant
d’engranger des petites victoires rapides pour renforcer la dynamique du
mouvement. Cette stratégie est celle que défendent Cyril Dion,
Alternatiba, 350.org, ou le réseau « ilestencoretemps ».
L’autre stratégie, minoritaire, est celle des écologistes anti-capitalistes, anarchistes, voire, comme la
Deep Green Resistance
(DGR), anti-civilisationnistes. Refusant tout compromis réformiste,
elle vise au renversement du mode de production actuel, le capitalisme
compris comme système social global, inséparable de l’industrialisation
du monde et de la vie.
Faut-il creuser entre ces deux courants un fossé infranchissable ?
Plusieurs raisons s’y opposent. D’abord des points de jonction entre les
deux commencent à s’opérer, avec l’apparition de ZAD urbaines, les
signes de radicalisation d’un mouvement comme
Alternatiba, ou plus récemment l’appel
Extinction Rebellion lancé en Angleterre.
En second lieu, les positions variées qui habitent l’écologie
réformiste sont porteuses de parcours individuels imprévisibles et
l’existence de ces trajectoires d’approfondissement est assez précieuse
pour ne pas couper les ponts. Cependant, elles ne valent pas
quitus :
il est nécessaire de critiquer les points faibles de l’écologie
fédératrice et d’imposer un débat sur les angles morts de toute
stratégie qui cherche à devenir majoritaire au plus vite.
Autrement dit,
la coupure entre les deux écologies n’est pas forcément inquiétante.
Elle est même indispensable, si elle alimente une capacité
d’interpellation et une source de tension féconde : inviter et obliger
l’écologie majoritaire à s’auto-critiquer pour s’approfondir ; mais
rappeler aussi à l’écologie radicale qu’elle ne doit pas s’isoler de
ceux, loin d’elle encore, qu’elle rebutera si son radicalisme se fait
dogmatique.

Si l’on admet cette perspective, un écologiste radical doit donc
prendre le temps de lire et de critiquer Cyril Dion, en se rappelant le
long trajet intellectuel qu’il a lui-même parcouru avant de pouvoir
juger « naïve » l’écologie rassembleuse. Les enquêtes sur le « système
Rabhi » ont leur utilité. Mais par une logique parfois proche de
l’amalgame, elles ont détourné le débat de l’essentiel, en le centrant
sur les intentions personnelles (et parfois hypothétiques) des acteurs.
L’essentiel pour l’écologie est ailleurs : entrer en débat avec
elle-même, en confrontant les conceptions divergentes des causes et des
remèdes de la catastrophe en cours. A ce titre, une lecture à la fois
attentive et sans concessions du dernier livre de Cyril Dion peut
s’avérer utile.
Je ne plaide donc pas pour que la critique de l’écologie majoritaire
soit moins vive. Mais la radicalité ne doit pas consister, seul
clairvoyant, à moquer la bêtise universelle et à mépriser les
mobilisations citoyennes toujours trop naïves et inoffensives.
Être radical c’est plutôt réussir à inquiéter les positions inabouties
de l’écologie dominante, trouver les voies pour la contraindre à
s’auto-critiquer et à se dépasser. C’est donc aussi accepter de
descendre humblement dans les effets désordonnés de mobilisations encore
balbutiantes, et en tirer ce qui peut l’être pour pousser les modérés à
affronter leurs potentielles contradictions. Je résumerai donc
brièvement le livre de Cyril Dion dans cette perspective, avant de
proposer une critique des aspects les plus problématiques qui s’en
dégagent, et qui concernent pour une part l’écologie réformiste dans son
ensemble.
L’écologie tempérée de Cyril Dion
Le point de départ du livre tient dans un bref et sombre tableau de
la catastrophe écologique et climatique en cours, documentée par
d’innombrables études. Se rapprochant des collapsologues, l’auteur prend
acte du fait que les sociétés industrielles sont au bord de
l’effondrement (chapitre 1, « C’est pire que vous ne le croyez »).
N’oublions pas que ce constat, aussi élémentaire qu’il paraisse
aujourd’hui pour certains écologistes, est néanmoins la porte d’entrée
dans la maison commune de l’écologie, tant il est loin encore d’être
partagé hors des cercles militants. Mais il n’est pas non plus suffisant
on le verra, car il peut aussi facilement être neutralisé et rendu
insignifiant si on ne l’arme pas de certaines défenses.
A partir du chapitre 2, tout le livre s’attache à répondre aux deux
questions dont nous avons parlé en introduction : 1) quelle alternative
inventer pour empêcher cet effondrement ou s’en relever (horizon) ? 2)
Quel est le meilleur chemin pour y parvenir (stratégie) ? Sur ces deux
questions, Dion construit sa position en écartant ce qu’il identifie
comme deux écueils : une écologie trop modérée, l’autre trop radicale.
C’est par opposition à ces deux « extrêmes » qu’il dessine l’horizon et
la stratégie souhaitables, et trace les contours d’une écologie qu’il
souhaite transformatrice
et rassembleuse, susceptible d’agréger
rapidement autour d’elle des millions de personnes non politisées et
peu portées à la radicalité.
L’horizon de l’écologie que Dion qualifie de « modérée » est rejeté
comme trompeur : c’est celui de la croissance verte, du développement
durable, des politiques de Responsabilité Sociétale des Entreprises
(RSE) « qui se contentent bien souvent d’aménager l’existant : recycler
un peu plus, faire baisser les dépenses d’énergie (…), sans remettre en
question le cœur du modèle capitaliste-consumériste » (p. 43). Quant à
celui, un peu effrayant, des « radicaux », il consisterait à « s’opposer
au système pour l’empêcher de continuer à tout détruire », à « saboter,
puis “démanteler” la société industrielle » (p. 42), bref à rompre
radicalement avec « la modernité ». Dans cette mouvance vague des
écologistes « décroissants, anticapitalistes, parfois anarchistes » (p.
43), l’auteur agrège hâtivement des mouvements hétérogènes (la
Deep Green Resistance,
les zadistes, le mouvement Standing Rock…). De cette opposition émerge
une troisième voie (celle de Dion), l’écologie qui « pense qu’il est
encore temps de faire muter la société et déploie des trésors d’énergie
pour mobiliser le plus largement possible citoyens, entrepreneurs et
responsables politiques » (p. 43). Elle aspire à une transformation des
« fondamentaux sur lesquels repose l’économie de marché capitaliste »,
mais souhaite « conserver une partie des acquis de la modernité et de la
technologie » (p. 44). Une voie moyenne serait ainsi tracée entre
pseudo-écologie et écologie radicale (mal identifiée et visiblement peu
connue), qui ne cède ni à l’extrémisme d’un retour « primitiviste » à la
nature (caricaturalement présenté p. 45), ni aux sirènes du capitalisme
vert. On se doute qu’un tel centrisme ne paraîtra pas du tout
« central » à un écologiste radical. Mais n’oublions pas qu’il l’est du
point de vue d’une opinion encore largement étrangère à l’écologie.
C’est d’ailleurs cet écart abyssal qui fait aujourd’hui toute la
difficulté du dialogue : on peut tour à tour et aussi bien considérer
que le colibrisme est une porte d’entrée ou au contraire un point de
blocage vers une écologie plus profonde et radicale…
L’horizon souhaitable consisterait donc à conserver « une partie des
acquis de la modernité et de la technologie », voire « le gain du
confort industriel », en trouvant « un équilibre entre modernité et
écologie » (p. 44). Mais le contenu concret de ce compromis reste très
flou (ce vague sur les questions cruciales est du reste le point le plus
problématique du propos de Cyril Dion) : l’auteur rappelle sa
controverse avec Nicolas Casaux, mais ne sort pas vraiment de
l’ambiguïté sur la question des technologies industrielles, comme on peut en juger par ce passage significatif, soulignant qu’il ne serait pas bon de « perdre tout ce que ces siècles de
civilisation et
particulièrement l’ère industrielle ont apporté comme confort à l’Occident,
quasi unanimement considéré comme un gain, un progrès, inaliénable. »
(p. 46, je souligne). C’est au chapitre 5 (« Construire de nouvelles
fictions ») que l’auteur trace les contours du « nouveau récit »
écologique qu’il faudrait inventer pour remplacer celui de la
civilisation thermo-industrielle. Outre le fait qu’il mélange des choses
très différentes (il y faudrait plus de permaculture
et plus de nouvelles technologies), il s’agit d’un récit « utopiste » (p. 89) au mauvais sens du terme, c’est-à-dire d’une simple
rêverie,
douce et apaisante certes, mais qui refuse de penser le moment de sa
confrontation au réel, c’est-à-dire les conditions matérielles et
politiques de sa concrétisation.
Logiques des stratégies majoritaires
La critique pourrait sembler abusive, car Cyril Dion s’interroge bien
sur la manière de faire advenir le nouveau récit écologique qui doit
nous extraire de notre « addiction » au monde capitaliste. Ce qui nous
ramène à la question de la stratégie, point-clé du livre. Celle-ci aussi
se définit par une double critique : la stratégie des radicaux
(l’attaque physique des institutions et des infrastructures de la
société capitaliste et industrielle), forcément marginale, serait vouée à
la réprobation populaire, donc à l’échec. Son radicalisme
révolutionnaire, incompréhensible et inacceptable pour la majorité, la
rend impuissante car nécessairement minoritaire (p. 43). A l’extrême
opposé de ce mode d’action collectif et politique, Dion critique
également, chose nouvelle chez lui,
la stratégie individualiste de l’écologie des
petits-gestes-quotidiens-pour-la-planète (« encourager chacun à changer
son mode de vie », rouler à vélo, acheter bio, consommer moins de
viande, etc., p. 32), c’est-à-dire comme il le reconnaît lui-même, une
stratégie qui fut longtemps la sienne et celle des Colibris… Il s’agit
donc d’une autocritique, sur la portée de laquelle nous reviendrons plus
loin.
Puisqu’il admet l’impuissance et l’inefficacité de l’écologie individualiste et dépolitisée, dénoncée entre autres par la
Deep Green Resistance, mais n’envisage pas sérieusement l’examen d’une démarche vraiment radicale,
Dion dessine, dans les chapitres 3 et 6, une autre stratégie, adossée à
un raisonnement qu’on peut à son exemple résumer ainsi (p. 80) :
- Des données scientifiques suffisamment solides montrent que nous
courons à la catastrophe. Il faut donc tout faire pour l’éviter.
- Pour cela, les aménagements de façade type développement durable ne suffiront pas : nous devons faire muter en profondeur notre système économique et politique (terme vague voire fourre-tout, dès lors que n’est jamais précisé jusqu’où doit réellement aller cette « mutation »).
- Puisqu’il y a urgence, nous sommes dans l’obligation de choisir la voie qui mène le plus vite à ce but.
- Ce qui fait « tenir » le système actuel (et toute société humaine en
général), ce sont les « récits », les « fictions », par quoi il faut
entendre les croyances collectives (majoritaires),
représentations ou valeurs partagées (idée dans l’air du temps, que
l’auteur reprend du best-seller de Y. N. Harari, Sapiens). Le
seul moyen de faire muter le système, c’est donc d’identifier les récits
ou « architectures » qui entretiennent notre soumission et notre
résignation au système actuel (croyances à la « valeur travail », à la
démocratie représentative, au pouvoir de l’argent…), et d’inventer un
récit écologique qui se substitue progressivement à lui.
- Mais on ne change de récit collectif « que si nous sommes des millions » à impulser ce mouvement. Il est donc impératif de fédérer très largement pour devenir majoritaire. Il est pour cette raison indispensable que le « nouveau récit » écologiste soit consensuel,
car c’est uniquement derrière un « objectif non clivant, pragmatique,
facile à atteindre (démagogique diraient certains) » (p. 119) qu’on
réussira à rassembler rapidement la masse nécessaire pour
enclencher la mutation. D’où la nécessité de faire « coopérer élus,
entrepreneurs et citoyens » (p. 41), sans que soit précisé qui sont les
entrepreneurs et les élus appelés à participer à cette grande cause
commune de l’Humanité dans son ensemble. Au final conclut logiquement
l’auteur, « la question qui nous occupe est infiniment spirituelle » (p.
132), car « il ne s’agit pas de prendre les armes, mais de transformer
notre façon de voir le monde. De tout temps, ce sont les histoires, les
récits qui ont porté le plus puissamment les mutations philosophiques,
éthiques, politiques… Ce sont donc par les récits que nous pouvons
engager une véritable “révolution” [apprécions les guillemets]. » (p.
14)

Les revers du consensus et de l’exigence d’efficacité
Arrivé à ce point, l’intérêt d’une critique des thèses de Cyril Dion
se comprend aisément : plusieurs d’entre elles font aujourd’hui
consensus chez certains acteurs de l’écologie majoritaire identifiés
plus haut. Il n’est pas possible faute de place de détailler ici tous
les points qui mériteraient d’être mis en discussion. Nous avons déjà
dit un mot en passant de l’ambiguïté gênante qui se manifeste lorsqu’il
est question dans le livre de nouvelles technologies et d’innovation.
L’éloge que l’auteur fait de « l’économie symbiotique » d’Isabelle
Delannoy, les espoirs qu’il place dans le mouvement des « grandes villes
en transition » (Paris, San Francisco, etc.) et dans leurs programmes
« zéro émission » (c’est-à-dire en fait de délocalisation des émissions
loin des grandes villes), sont inquiétants par leur légèreté et leur
conformisme.
L’ignorance des grandes critiques écologiques de la technologie (Ivan
Illich, Lewis Mumford, Jacques Ellul) empêche Dion de voir derrière les
technologies « vertes » la substitution d’une méga-machine plus
sophistiquée, mais toujours aussi anti-démocratique et productiviste, à
une autre qui s’épuise. Je ne dirai rien non plus du rôle de plus en
plus suspect que joue le chantage permanent à
l’urgence et
l’exigence d’une mobilisation « en état d’urgence », guidée par le seul
critère de « l’efficacité ». L’urgence est en passe de nous faire
admettre ce paradoxe qu’être écologiste c’est accepter par réalisme ou
efficacité de transiger avec ce qui est contraire à toute écologie. Je me limiterai donc aux objections suivantes.
Idéalisme ou politique
Il faut se défier de l’idéalisme pour le coup très naïf sur lequel
reposent la construction de Cyril Dion (comme d’une autre façon celle de
Yuval Noah Harari, dont il s’inspire) : les « fictions » ou « récits »
supportant tout l’édifice politique, économique et social, il suffirait
de diffuser une « nouvelle histoire » collective pour enclencher un
changement de société. Le reproche d’inoffensivité souvent adressé à
Dion se comprend : il définit les récits comme « des concepts qui
n’existent que dans notre imagination » (p. 54) et qu’on peut ainsi
modifier à loisir, selon notre imagination justement, à condition d’être
suffisamment nombreux à s’y mettre. Un tel idéalisme (la croyance selon
laquelle nos idées s’imposent d’elles-mêmes dans la réalité) est
dangereux par l’impuissance pratique et l’aveuglement politique qu’il
recèle : contrairement à ce que croit Dion, les récits ne prennent pas
le pouvoir seuls, ou parce qu’il serait
meilleurs que d’autres. Leur règne s’appuie toujours sur un monopole de la violence physique légitime et des infrastructures
matérielles,
des intérêts et des rapports de domination, d’exploitation qui sont
tout sauf idéels. Si le récit communiste (partagé en Europe jusque dans
les années 1980) qui voyait dans l’Armée Rouge le grand vainqueur des
armées nazies fut progressivement oublié et supplanté par le récit d’une
libération
américaine de l’Europe, ce n’est
pas, comme le pense l’auteur, parce que le cinéma américain a produit
plus de fictions à ce sujet (p. 53), mais d’abord parce que le
contre-poids idéologique que représentait le communisme soviétique s’est
militairement et politiquement effondré en 1989. Une
idéologie
ne naît ni ne s’impose jamais seule, disait Marx : il est encore utile
de connaître les arguments qui lui permettaient d’en faire un principe
général.
C’est quand on mène une vie matériellement douce qu’on est porté à
penser que tout peut être transformé en douceur, par l’imagination et la
« créativité ». Une résistance fondée sur de telles bases recueillera
toujours la bénédiction et le soutien médiatique des pouvoirs en place.
Une écologie de classe ?
Du même ordre est la théorie du passage de l’individuel au collectif par capillarité ou viralité : si nous commencions
chacun
(niveau « micro ») par changer nos représentations et nos désirs (au
sujet de la nature, du travail, de l’argent, du vrai bonheur…), alors
nous dit en substance Cyril Dion, le grand changement politique (niveau
« macro ») vers l’écologie s’ensuivrait, progressivement mais
inéluctablement (p. 38, p. 79). Dion imagine un effet boule de neige qui
amènerait les actions individuelles à « s’additionner » et à devenir
ainsi « le ferment de transformations culturelles plus vastes » (p. 39)
– sans envisager une fois encore les obstacles matériels et les
ripostes politiques qui stopperaient cette croissance si ce nouveau
récit heurtait pour de bon certains intérêts (le risque semble faible).
Ainsi ce sont bien les transformations individuelles, intérieures, qui
sont selon Dion le point de départ et surtout le
moteur de
toute transformation sociale et politique. Nous voici ramenés à
l’intériorité qui avait pourtant été répudiée au début du livre en même
temps que la stratégie des « petits gestes » : il s’agit bien, d’abord
et surtout, de « changer notre récit personnel » (p. 79). Ce n’est pas
une chose sans importance certes – c’est même indispensable. Mais tout
au long du livre, il n’est finalement question
que de cela. Le
colibri, chassé par la porte, revient par la fenêtre : c’est de
« l’hygiène de la conscience » (p. 136), du changement intérieur, « acte
de résistance particulièrement puissant », que tout doit partir : lui
seul « ouvre un espace dans lequel d’autres peuvent s’engouffrer » pour
« accorder leur récit à celui que nous avons créé » (p. 79). Or qui est
ce
chacun d’où le grand changement est censé partir ? Est-ce
tout un chacun ?
Non, il s’agit plutôt d’une minorité d’individus électifs, lucides,
socialement inclinés vers les idées écologistes, qui croient disposer de
cette capacité à adopter le nouveau récit proposé par Cyril Dion. C’est
d’eux que partiront la dynamique et les « actions inspirantes » de la
transformation. Cette écologie d’abord spiritualiste est donc aussi
d’une certaine façon une écologie de classe, car pour initier la
résistance, elle ne peut que s’adresser à la minorité privilégiée qui
possède les dispositions de liberté, de critique, de créativité
intellectuelle mais aussi de
loisirs, permettant de désirer
changer de vie. Elle se coupe par là des catégories sociales moins bien
dotées, dont les vies sont infiniment plus contraintes par des formes de
servitude économique, et dont les aspirations paraissent étrangères ou
hostiles à l’écologie. Une telle écologie risque de ne jamais pouvoir
devenir sociale
.
Ne pas avoir peur d’être minoritaires
Plus grave est le conformisme intellectuel et social dans lequel la stratégie majoritaire peut faire tomber l’écologie). Vouloir rassembler le plus grand nombre de personnes
le plus vite possible, c’est nécessairement mobiliser au moyen du plus petit dénominateur commun, Cyril Dion le reconnaît (p. 119). Comment mettre
rapidement
l’écologie au centre ? En parlant de ce qui les inquiète à ceux qui ont
le temps et les moyens de s’en inquiéter : l’air qu’ils respirent en
ville, les pesticides dans leurs assiettes, l’avenir climatique de leurs
enfants. Les récentes Marches citoyennes pour le climat
n’illustrent-elles pas malgré elles une forme de dépolitisation de
l’écologie, engloutie dans l’entonnoir du « tout climatique » et de son
imaginaire technophile ? Elles ont mobilisé certes, mais qui et pour
quoi ? Sages, citadines, blanches et très diplômées, elles se bornent à
vouloir « faire pression » sur les dirigeants (sans contester
fondamentalement leur légitimité) pour les pousser à mettre en place au
plus vite une économie
décarbonée (mais non moins capitaliste ni moins destructrice des écosystèmes),
des « énergies 100% renouvelables » – profitables à l’air qu’on respire
dans le centre des grandes villes donc, mais guère moins polluantes que
les énergies fossiles dans leur cycle de vie complet
; une sortie des pesticides – sans s’aviser que l’agriculture
industrielle mondialisée, dont les pesticides sont inséparables, n’est à
son tour pas séparable du mode de production capitaliste et d’un
industrialisme qui permet en France à 4% des actifs de produire presque
toute l’alimentation de la population, tout en ruinant les paysans
pauvres d’autres pays par l’exportation des excédents. Comment cela
serait-il possible sans exploitation ni pollution industrielles ? Bref à
vouloir devenir majoritaire trop vite on se heurte au paradoxe de
l’auto-réfutation mis en évidence par Serge Moscovici : « la minorité
qui bascule trop vite, c’est-à-dire qui adopte trop tôt les formes de
relations et de comportements du groupe majoritaire,
ne peut précisément pas devenir majorité parce qu’elle n’a plus son influence spécifique. ».
Le fait que la cause écologiste commence en Europe à être plus
sérieusement prise en considération par les pouvoirs économique et
politique
dans la mesure où elle touche les riches
– les habitants des centres des « métropoles attractives » qui ne
veulent plus respirer un air qui les tue tout en voulant continuer à
pouvoir prendre l’avion, maintenir la hiérarchie sociale qui rend
possible leur travail et leur salaire, et conserver le confort de leur
mode de vie – devrait nous inquiéter plutôt que nous réconforter. Il y a
dans ce traitement inéquitable le danger d’un basculement anti-social
de l’écologie.
Le rejet de la conflictualité, l’éloge du consensus, l’appel à l’union
sacrée autour de la « cause commune » de l’écologie dissimulent, sous la
rhétorique majoritaire qui réclame des objectifs soit-disant
« pragmatiques et non-clivants », la domination d’intérêts qui sont ceux
de la classe sociale des gagnants de la mondialisation.
En segmentant les problèmes, en les détachant du tout, c’est-à-dire
du système qui leur donne naissance, la stratégie majoritaire court
enfin le risque d’une défaite par substitution. A ramener par exemple
l’écocide au seul problème du « réchauffement climatique » et celui-ci à
l’objectif quantitatif de réduire nos émissions de gaz à effet de
serre, le sens du phénomène global de l’exploitation et de la
destruction de la vie est perdu de vue et réduit à une série de
problèmes techniques portant sur la manière dont nous obtenons et
produisons l’énergie que nous consommons. Mais changer de
mode d’énergie (en passant des fossiles aux renouvelables) sans questionner ce que nous
faisons de
l’énergie ainsi produite ni le type de société (productiviste,
consumériste, inégalitaire) que nous entretenons de la sorte, suffit-il à
stopper la catastrophe en cours, par exemple l’extermination de la vie
sur Terre ? La réponse, documentée par les écologues, est négative. On peut très bien « tout changer pour que rien ne change », selon le mot du prince Salina dans le
Guépard,
et le système capitaliste est toujours prêt à accompagner (y compris
médiatiquement) une « révolution » ou une « transition énergétique » de
ce genre, qu’on la baptise croissance verte, développement durable ou
économie circulaire : elle n’entamera en rien son hégémonie, ni le
processus de pollution et de destruction de la biosphère. La question
est donc de savoir si un compromis provisoire avec le système économique
et politique responsable du désastre est possible, et sinon, quelle
voie peut nous permettre de le faire plier, sans nécessairement faire du
point d’aboutissement de cette lutte (la sortie du capitalisme) le
prérequis dogmatique de toute mobilisation. Contre la stratégie
majoritaire il faut repenser les possibilités du contre-pouvoir
minoritaire. Cela nous évitera de nous représenter le peuple comme une
masse informe et impotente qu’il faut organiser de l’extérieur (p. 109),
selon les méthodes de tel ou tel promoteur des révolutions pacifiques,
comme Popovic pris en exemple par Dion (p. 121 sq.).
Refuser les causalités désarmantes
J’ai plusieurs fois mentionné le vague de certains concepts-clés que
Cyril Dion utilise souvent sans en proposer de définition opératoire.
Ainsi du « consumérisme », de la « modernité », du « néo-libéralisme »
ou du « capitalisme ». Réduits à des entités abstraites et creuses, ces
grandes catégories générales fonctionnent comme des cautions de
radicalisme données au lecteur. En réalité ce sont des leurres, des
fétiches qu’on peut dénoncer sans fâcher personne, car ils ne sont rien
de déterminable : ni personnes, ni classes sociales. On connaît la
capacité d’un système à changer de nom (si on ne l’attaque que par là)
pour récupérer et neutraliser les revendications minoritaires. Sorti des
nuages de l’abstraction, le capitalisme doit être étudié et défini
comme un phénomène
historique, un système social ou
civilisationnel, et comme une dynamique totalisante, donc aussi comme
une machine de guerre, qui ne se laissera pas « réformer » sans chercher
à écraser son adversaire par tous les moyens. Plus pernicieuse encore est à ce titre la
naturalisation
des causes de la catastrophe, qui s’exprime déjà dans l’adoption
récente du mot « Anthropocène » pour la désigner. Vulgarisant le récit
scientifique dominant, ce serait, expliquent les auteurs de best-sellers
comme George Marshall ou Y. N. Harari, des mécanismes
naturels,
héritage de notre évolution génétique et neuro-psychologique, qui
expliqueraient la tendance éternelle de « l’espèce humaine » à dévaster
son environnement naturel, ou à s’aveugler face au dérèglement
climatique. Le potentiel anti-écologiste de ce naturalisme scientiste
est dévastateur. Ce qui nous conduit à notre dernière remarque.
Faut-il évacuer les affects « négatifs » ?
Depuis le récent succès du pessimisme collapsologique, anticipant
peut-être une forme de ringardisation médiatique, Cyril Dion s’est
défendu d’être le promoteur d’une écologie « sympa » et joyeuse –
c’est-à-dire en fait frivole et inoffensive – affirmant qu’il avait
toujours été, non moins que les collapsologues, catastrophé sinon
catastrophiste. La
feel good ecology était pourtant bien le projet du film
Demain, visible dès son
incipit :
à peine convoquée sous la figure d’un bref entretien avec deux
scientifiques, la question pourtant essentielle (mais clivante) de la
catastrophe est immédiatement et définitivement congédiée du film (avec
la musique qui va bien) au motif que les gens en ont assez des mauvaises
nouvelles et veulent des raisons d’espérer pour agir. L’écologie
doit-elle accepter l’alternative entre être jugée « déprimante » et
s’obliger à « positiver », à devenir joyeuse et
fun pour
toucher un public plus large qui, à ce qu’il paraît, ne voudrait pas de
« mauvaises nouvelles » ? Les gens n’agiront que si on leur propose un
programme d’action en forme de challenge narcissique, assez semblable
aux « 30 jours pour retrouver sans effort une silhouette de rêve » des
magazines dits féminins : tel est le message désolant auquel aboutit la
feel good ecology dans certaines des dernières initiatives « citoyennes » à succès sur les réseaux sociaux.
L’impératif ludique, l’obligation sociale de la bonne humeur sont en
passe de cannibaliser toute prise de conscience sérieuse de la réalité
de l’écocide en cours.
Or que dit de nous cette incapacité et cette angoisse à regarder
fermement, en face, nos destructions et le fonctionnement réel,
matériel, de notre civilisation moderne ? Que penser de l’idée, plus
funeste encore, que cette incapacité serait
naturelle, que le « cerveau humain » ne serait pas
fait pour prendre en charge de si mauvaises nouvelles, qu’il faudrait l’en
protéger et que l’écologie, pour mobiliser, devrait donc
épargner au public un contact prolongé ou trop approfondi avec la réalité de l’extinction
? Contre cela, il y a plus que jamais lieu de réaffirmer la vertu des
affects dits négatifs (la peur, l’effroi, mais aussi la colère),
d’investiguer en profondeur, comme le proposait il y a un demi-siècle
Günther Anders, « les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse »
que nous avons produite, et d’éduquer au courage de regarder celle-ci
en face.
Car quelque frayeur ou tristesse que ce regard dans ce qui est nous
inflige d’abord, lui seul nous permettra d’apercevoir la racine du mal
et peut-être de l’arracher. Entretenir l’illusion infantilisante d’une
transition écologique douce et presque festive, revient à rester dans le
train de notre civilisation en chantant pour que les conducteurs
ralentissent un peu leur course.
Pour conclure
Au final, le livre de Cyril Dion apparaît représentatif de certaines
des contradictions de l’écologie majoritaire. Celle-ci hésite et oscille
en permanence entre une conscience qui s’aiguise de la gravité du
désastre en cours (on le voit à la lecture du chapitre 1 du livre, dont
on a souligné l’importance), et la crainte de devenir minoritaire, de se
couper du public et des médias si elle bascule vers des propositions
trop radicales. C’est ce qui explique qu’au long de son livre, Cyril
Dion reprenne sans cesse d’une main ce qu’il vient d’accorder de
l’autre, qu’il se donne des apparences de radicalité en dénonçant « le
capitalisme », sans jamais en assumer les conséquences. Ainsi il déclare
ne plus croire à la stratégie du changement individuel, mais il ressort
finalement que tout part de là et en dépend ; il vilipende le
capitalisme mais ne prend pas le temps de se renseigner plus
sérieusement auprès des sciences humaines sur ce qu’il est ; il estime
les responsables politiques impuissants et égoïstes, mais explique que
de grandes marches pacifiques suffiront pour les faire changer du tout
au tout ; les politiques de Responsabilité Sociétale des Entreprises
(RSE) sont un leurre, mais il faut « collaborer avec les
entrepreneurs », comme il faut collaborer avec les responsables
politiques
; il faut une « mutation complète » de notre société consumériste et
néolibérale, mais le chemin de cette mutation doit être non clivant et
fédérateur (selon le slogan « Tous ensemble pour le climat ») ; la
stratégie des « petits pas » ne suffit pas, mais le chapitre 6 décrit
une stratégie qui est exactement celle des petits pas, et ainsi de
suite. Face à ces contradictions et ces tours de passe-passe permanents,
l’écologie radicale doit plus que jamais être le taon socratique qui
par ses piqûres oblige l’écologie réformiste à se dépouiller des
« opinions » anti-écologistes que le système dominant glisse en
permanence dans sa tête.
Notes
Source : https://www.terrestres.org/2018/11/15/la-zad-et-le-colibri-deux-ecologies-irreconciliables/