« Le temps est venu
de résister » :
un jeune israélien refuse
de servir dans l’armée
« J’ai refusé de m’enrôler parce que je ne voulais pas être impliqué dans la perpétration du génocide.
» Malgré l’obligation de servir, Itamar Greenberg a refusé de rejoindre
l’armée israélienne. Cette décision, il l'a prise pour défendre ses
convictions, au nom de la justice et de la réconciliation. Considéré
comme un « objecteur de conscience » en Israël, il a purgé cinq peines
consécutives d’emprisonnement à seulement 18 ans. Itamar expose ici les
raisons qui l’ont poussé à faire ce choix.

Écrit par Itamar Greenberg
Militant israélien
Publié le 25.03.2025
Je
milite en faveur de la réconciliation, de l’égalité et de la justice.
En mars, j’ai été libéré après 197 jours de détention dans une prison
militaire israélienne parce que j’avais refusé de m’enrôler dans
l’armée.
Je viens d’une famille haredim (les Haredim
sont des juifs ultra-orthodoxes) de Bnei Brak. En Israël, les Haredim,
qui représentent 14 % de la population, forment une communauté fermée.
Dans l’environnement dans lequel j’ai grandi, le service militaire
n’était même pas envisageable, pour des motifs strictement religieux.
À
l’âge de 12 ans, j’ai compris qu’en tant qu’enfant haredim, la seule
solution pour m’intégrer dans la société israélienne consistait à
rejoindre l’armée. De cette prise de conscience à ma récente libération
de prison, le cheminement a été long et jalonné de réflexions profondes
et de conflits internes, entre propagande nationaliste et considérations
rationnelles et éthiques. J’ai commencé à me poser des questions, non
seulement sur la religion dans laquelle j’avais grandi mais également
sur l’humanité et tout ce qui en découle.
La
plupart des Israéliens et Israéliennes ne voient pas uniquement dans le
service militaire une obligation au regard de la loi mais presque un
passage indispensable, une marque de prestige et de fierté. Cependant,
en m’informant sur le rôle de l’armée israélienne qui contrôle et
réprime des millions de Palestiniens et Palestiniennes, j’ai compris que
s’enrôler ne signifiait pas simplement se faire une place dans la
société israélienne mais participer activement à un système de violence,
de domination et d’oppression. Je me suis rendu compte que si je
m’enrôlais, je ferais moi aussi partie du problème.
J’ai
compris que je me trouvais face à un choix : appartenir à la société
israélienne ou préserver mon sens moral. J’ai choisi le sens moral.
Je
n’ai pas pris cette décision de manière soudaine, je l’ai mûrie au
cours d’un long processus d’apprentissage et de prise de conscience
morale. Plus j’avançais dans mes réflexions, plus j’étais convaincu que
je ne pourrais pas revêtir un uniforme symbole de meurtre et
d’oppression. Ces considérations ont à voir avec le fait de refuser de
servir dans le contexte de l’occupation. Mais dans mon cas, ce refus
s’inscrivait également dans le contexte du génocide : j’ai refusé de
m’enrôler parce que je ne voulais pas être impliqué dans la perpétration
du génocide. Je suis ce que l’on appelle un refusenik dans le contexte du génocide (le terme « refusenik » désigne en Israël les objecteurs les objectrices de conscience).
En
Israël, les personnes qui refusent de servir dans l’armée pour des
raisons politiques et morales payent un lourd tribut. Cette décision
peut avoir des conséquences sur la vie sociale et être synonyme
d’ostracisation et de mise au pilori. Elle peut également avoir des
conséquences sur le plan juridique car la conscription militaire est
obligatoire, excepté pour les citoyen·nes palestinien·nes d’Israël ou
pour quelques motifs précis. Refuser de s’enrôler pour des raisons
d’objection de conscience est passible d’une peine de prison. J’ai été
condamné à plusieurs reprises à des peines dans des prisons militaires
par un colonel de l’armée israélienne. Au total, j’ai passé 197 jours en
détention, répartis sur cinq peines distinctes. Quelques heures avant
ma libération, je n’avais pas la moindre idée du nombre de mois de
prison qui m’attendaient encore.
Dans les prisons
militaires, les conditions sont dures. Certains jours, j’étais placé à
l’isolement en raison de menaces de la part d’autres détenus. Chaque
jour, je devais rester au garde-à-vous pendant environ quatre
heures. Mais je pouvais lire, penser et écrire. J’ai ainsi pu garder
l’esprit clair. Je savais que je faisais ce qui était juste et je
ressentais une grande sérénité. Je savais que je pouvais être libéré
sans délai : je n’avais qu’à accepter de rejoindre l’armée. Mais comment
aurais-je donc pu m’y résoudre, alors que, là dehors, une campagne de
nettoyage ethnique et de destruction était en cours ?
Les
tueries de masse et l’apartheid ne sont pas et ne seront jamais un
moyen de garantir la « sécurité ». Ce sont des crimes contre
l’humanité. Plongés dans une terreur existentielle, les enfants vivent
en permanence dans la peur de mourir. Ils n’ont rien fait, ils sont
juste nés palestiniens. J’ai choisi d’entrer dans une cellule de prison
pour montrer ma solidarité avec ces enfants et je n’avais aucunement
l’intention de demander à être libéré avant eux. Ou peut-être suis-je
entré dans cette cellule pour ne pas devoir les tuer.
Dans
tous les cas, mon emprisonnement a duré aussi longtemps parce que j’ai
refusé de demander quoi que ce soit, comme par exemple à être réformé
pour des raisons de santé ou de santé mentale. Je ne voyais pas ce que
je pouvais leur demander à part de mettre fin au massacre en cours à
Gaza. En fin de comptes, ce sont eux (l’armée israélienne) qui ont
capitulé. Ils ont compris que je ne mentirais pas à propos de mon état
de santé mentale et que je ne présenterais pas d’autres demandes de
libération.
Mon refus de m’enrôler a également eu des
implications concrètes. En Israël, l’armée n’est pas seulement une
institution militaire, elle constitue également un sésame pour être
accepté·e dans la société. Celles et ceux qui ne servent pas dans
l’armée sont automatiquement relégués au rang de citoyen·nes de seconde
classe. Des portes se ferment, les chances s’amoindrissent et le
message est clair : si vous n’adhérez pas au système, vous n’avez pas
vraiment votre place.
Mon refus ne
relevait pas seulement d’un choix personnel, il s’agissait d’une
déclaration politique et la société israélienne a réagi en
conséquence. D’un côté, les militant·es et les membres de la gauche
radicale ont exprimé leur soutien. De l’autre, l’immense majorité de
l’opinion publique israélienne m’a considéré comme un traitre. On m’a
accusé d’antisémitisme et de soutien au terrorisme. Même parmi mes
proches, cela n’a pas toujours été facile. Parmi mes ami·es, certain·es
n’ont pas accepté ma position et ont préféré couper les ponts.
Cependant,
je ne vois pas mon refus de servir comme un combat uniquement
personnel. Il s’inscrit dans une lutte plus vaste contre le militarisme,
contre l’oppression, contre une réalité dans laquelle la violence
s’impose comme la réponse par défaut. Et la violence ne doit plus être
la solution par défaut ; elle doit être complètement éradiquée.
En
général, ce qui distingue les humanistes des fascistes, c’est, sans
surprise, leur adhésion aux valeurs humanistes. Mais, comme nous le
savons, même celles et ceux qui s’inscrivent dans l’idéologie fasciste
ont un fond de bonté. Leur adhésion au fascisme ne nous autorise bien
entendu en aucune manière à les priver de leurs droits fondamentaux
parce que, précisément, nous ne voulons pas devenir fascistes. Notre
droit de nous battre pour la justice découle de notre engagement à agir
de manière juste. La réalité de ce qui se passe du fleuve jusqu’à la mer
ne fait que renforcer l’importance majeure de ce combat.
Nous
ne pouvons pas construire une société juste avec les canons des
armes. Les tueries de masse et l’apartheid ne sont pas et ne seront
jamais un moyen de garantir la « sécurité ». Ce sont des crimes contre
l’humanité.
Tandis que j’écris ces mots, Israël a «
rouvert les portes de l’enfer à Gaza » et lancé une campagne massive de
bombardements sur Gaza le 18 mars, tuant des enfants et des familles
entières dans leur sommeil. Partout dans le monde, on évoque le génocide
commis par Israël. Des rapports, des articles et des enquêtes
continuent d’être produits. La communauté internationale ne peut pas se
contenter d’« exprimer sa préoccupation ». Les exportations d’armes à
Israël doivent cesser. Les dirigeants israéliens responsables de crimes
internationaux doivent faire l’objet de poursuites. Il faut mettre fin
immédiatement au génocide et à l’apartheid.
Je devrais conclure par un message d’espoir.
Mais nous n’avons pas le temps de rêver.
Le temps est venu de résister.
Source : https://tinyurl.com/46bmfhxx