Ce blog rassemble, à la manière d'un journal participatif, les messages postés à l'adresse lemurparle@gmail.com par les personnes qui fréquentent, de près ou de loin, les cafés repaires de Villefranche de Conflent et de Perpignan.
Mais pas que.
Et oui, vous aussi vous pouvez y participer, nous faire partager vos infos, vos réactions, vos coups de coeur et vos coups de gueule, tout ce qui nous aidera à nous serrer les coudes, ensemble, face à tout ce que l'on nous sert de pré-mâché, de préconisé, de prêt-à-penser. Vous avez l'adresse mail, @ bientôt de vous lire...
BLOG EN COURS D'ACTUALISATION...
...MERCI DE VOTRE COMPREHENSION...
vendredi 24 avril 2020
jeudi 23 avril 2020
Cyberaction N° 1225 : suspension des autorisations de tirs de loups
Communiqué de l’association FERUS, 14 avril 2020
C’est un double scandale que nous dénonçons aujourd’hui.
Le 6 avril et dans la nuit du 9 au 10 avril, trois loups ont été abattus dans la Drôme par des louvetiers.
Deux de ces loups abattus étaient des louves dominantes, de deux meutes différentes, qui étaient pleines ! Si le tir de femelles pleines d’une espèce protégée est déjà un non sens, cela signifie aussi un risque maximal d’éclatement des meutes. Avec souvent pour conséquences immédiates un report de prédation sur des proies plus faciles à attraper que des proies sauvages, les troupeaux domestiques peu ou mal protégés en l’occurrence.
Alors que le confinement est en vigueur depuis le 17 mars et que les citoyens sont assignés à résidence, certains ont des dérogations pour aller tuer des loups, espèce protégée, en pleine période de reproduction !
Si la priorité actuelle n’est certainement pas de tuer des loups, les pouvoirs publics ont interdit d’autre part toute randonnée ou autre activité de nature pour la simple et bonne raison qu’un accident mobiliserait des secours d’urgence, débordés en ce moment comme nous le savons. Mais ces mêmes pouvoirs publics autorisent des citoyens, les louvetiers, à se balader avec des armes et à tirer en pleine nuit! Et a fortiori sans aucun contrôle sur le terrain de la part des agents assermentés puisque les agents de l’Office Français de la Biodiversité sont confinés!
Nous assistons, depuis chez nous, à une situation totalement hallucinante.
Confinement ou pas, les tirs demeurent pour l’Etat français une solution de facilité, qui ne fonctionne pas. Les chiffres sont là pour le démontrer : en 2019, 94 loups ont été abattus sur autorisation des pouvoirs publics ; pourtant, 12451 animaux domestiques ont été indemnisés au titre de la prédation du loup (contre 12058 en 2018), un taux record en Europe. (1).
Comme l’a pointé le CNPN, (Conseil National de Protection de la Nature), « ce type de pratique [les tirs de loups] n’a aucune base scientifique et à ce jour n’a apporté aucune réelle amélioration, ni en termes d’acceptation sociale du loup, ni d’une meilleure protection des troupeaux. » (2)
Seuls les moyens de protection des troupeaux sont efficaces (rapport du bureau d’études TerrOïko). (3).
FERUS demande immédiatement la suspension de toutes les autorisations de tirs de loups et appelle l’Etat français à garder raison.
https://www.ferus.fr/actualite/restez-chez-vous-sauf-pour-tuer-des-louves-qui-attendent-des-petits
(1) DREAL http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/20200327_donnees_dommages_2019.pdf
(2) https://www.ferus.fr/wp-content/uploads/2020/01/2019-38_avis_cnpn_projet_arrete_experimental_destruction_loup_du_18_decembre_2019.pdf
(3) https://www.terroiko.fr/pdf/2_tap_loup_NESE.pdf
Coronavirus et confinement : une louve photographiée près d'une auberge dans le Haut-Bréda en Isère
https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/coronavirus-confinement-louve-filmee-pres-auberge-haut-breda-isere-1804906.html
Un loup aurait été photographié en Seine-Maritime, une première depuis un siècle
http://www.leparisien.fr/environnement/un-loup-aurait-ete-photographie-en-seine-maritime-une-premiere-depuis-un-siecle-17-04-2020-8301666.php
Texte de la cyberaction proposé
Madame la Ministre,
Comme l’a pointé le CNPN la pratique de tirs de loups n’a aucune base scientifique et à ce jour n’a apporté aucune réelle amélioration, ni en termes d’acceptation sociale du loup, ni d’une meilleure protection des troupeaux.
Je demande donc immédiatement la suspension de toutes les autorisations de tirs de loups et appelle l’Etat français à garder raison.
Dans cette attente, veuillez croire en ma vigilance sur vos actions en faveur de la biodiversité.
Pour signer la cyberaction : https://www.cyberacteurs.org/cyberactions/suspensiondesautorisationsdetirsdel-3726.html
mercredi 22 avril 2020
PMO - Leurs virus, nos morts
LEURS VIRUS, NOS MORTS
Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidémiques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force matérielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chimpanzés du futur, écologistes, c’est-à-dire anti-industriels et ennemis de la machination, de renforcer la charge virale de quelques idées mises en circulation ces deux dernières décennies. Pour servir à ce que pourra.
1) Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant
La société industrielle, en détruisant nos conditions de vie naturelles, a produit ce que les médecins nomment à propos les « maladies de civilisation ». Cancer, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et neuro-dégénératives pour l’essentiel. Les humains de l’ère industrielle meurent de sédentarité, de malbouffe et de pollution, quand leurs ancêtres paysans et artisans succombaient aux maladies infectieuses.
C’est pourtant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce printemps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra.
Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « maladies de civilisation ». Non seulement l’industrie produit de nouveaux fléaux, mais elle affaiblit notre résistance aux anciens. On parle de « comorbidité », comme de « coworking » et de « covoiturage », ces fertilisations croisées dont l’industrie a le secret 1.
Encore plus efficace : la Société italienne de médecine environnementale a découvert un lien entre les taux de contamination au Covid19 et ceux des particules fines dans l’air des régions les plus touchées d’Italie. Fait déjà constaté pour la grippe aviaire. Selon Gianluigi de Gennaro, de l'Université de Bologne,
Quant au virus lui-même, il participe de ces « maladies émergentes » produites par les ravages de l’exploitation industrielle du monde et par la surpopulation. Les humains ayant défriché toute la terre, il est naturel que 75% de leurs nouvelles maladies soient zoonotiques, c’est-à-dire transmises par les animaux, et que le nombre de ces zoonoses ait quadruplé depuis 50ans 4. Ebola, le SRAS, la grippe H5N1, le VIH, le Covid-19 et tant d’autres virus animaux devenus mortellement humains par le saccage des milieux naturels, la mondialisation des échanges, les concentrations urbaines, l’effondrement de la biodiversité.
La sédentarisation d’une partie de l’espèce humaine et la domestication des animaux avaient permis la transmission d’agents infectieux des animaux aux hommes. Cette transmission s’est amplifiée avec l’élevage industriel, le braconnage, le trafic d’animaux sauvages et la création des parcs animaliers.
La déforestation, les grands travaux, l’irrigation, le tourisme de masse, l’urbanisation, détruisent l’habitat de la faune sauvage et rabattent mécaniquement celle-ci vers les zones d’habitat humain. Ce ne sont pas le loup et la chauve-souris qui envahissent les villes, mais les villes qui envahissent le loup et la chauve-souris.
La société industrielle nous entasse. Dans les métropoles, où les flux et les stocks d’habitants sont régulés par la machinerie cybernétique. La métropole, organisation rationnelle de l’espace social, doit devenir, selon les plans des technocrates, l’habitat de 70 % des humains d’ici 2050. Leur technotope. Ville-machine pour l’élevage industriel des hommes-machines 5.
Entassés sur la terre entière, nous piétinons les territoires des grands singes, des chauves-souris, des oies sauvages, des pangolins. Promiscuité idéale pour les contagions (du latin tangere : toucher). Sans oublier le chaos climatique. Si vous craignez les virus, attendez que fonde le permafrost.
Faut-il le rappeler ? L’humain, animal politique, dépend pour sa survie de son biotope naturel et culturel (sauf ceux qui croient que « la nature n’existe pas » et qui se pensent de pures (auto)constructions, sûrement immunisées contre les maladies zoonotiques). La société industrielle prospère sur une superstition : on pourrait détruire le biotope sans affecter l’animal. Deux cents ans de guerre au vivant 6 ont stérilisé les sols, vidé forêts, savanes et océans, infecté l’air et l’eau, artificialisé l’alimentation et l’environnement naturel, dévitalisé les hommes. Le progrès sans merci des nécrotechnologies nous laisse une Terre rongée à l’os pour une population de 7 milliards d’habitants. Le virus n’est pas la cause, mais la conséquence de la maladie industrielle.
Mieux vaut prévenir que guérir. Si l’on veut éviter de pires pandémies, il faut sortir de la société industrielle. Rendre son espace à la vie sauvage- ce qu’il en reste -, arrêter l’empoisonnement du milieu et devenir des Chimpanzés du futur : des humains qui de peu font au mieux.
2) La technologie est la continuation de la guerre - de la politique -par d’autres moyens.
La société de contrainte, nous y entrons. Nul moins que nous ne peut se dire surpris de ce qui arrive. Nous l’avions prédit, nous et quelques autres, les catastrophistes, les oiseaux de mauvais augure, les Cassandre, les prophètes de malheur, en 2009, dans un livre intitulé À la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d’histoire contemporaine :
Au risque de se répéter : avant, on n’en est pas là ; après, on n’en est plus là. Avant, on ne peut pas dire ça. Après, ça va sans dire.
L’ordre sanitaire offre une répétition générale, un prototype à l’ordre Vert. La guerre est déclarée, annonce le président Macron. La guerre, et plus encore la guerre totale, théorisée en 1935 par Ludendorff, exige une mobilisation totale des ressources sous une direction centralisée. Elle est l’occasion d’accélérer les processus de rationalisation et de pilotage des sans-pouvoir, au nom du primat de l’efficacité. Rien n’est plus rationnel ni plus voué à l’efficacité que la technologie. Le confinement doit être hermétique, et nous avons les moyens de le faire respecter.
Drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolocalisation et contrôle vidéo des contaminés à Singapour ; analyse des données numériques et des conversations par l’intelligence artificielle pour tracer les contacts, déplacements et activités des suspects en Israël 8. Une équipe du Big Data Institute de l’université d’Oxford développe une application pour smartphone qui géolocalise en permanence son propriétaire et l’avertit en cas de contact avec un porteur du virus. Selon leur degré de proximité, l’application ordonne le confinement total ou la simple distance de sécurité, et donne des indications aux autorités pour désinfecter les lieux fréquentés par le contaminé 9.
En France, Jean-François Delfraissy, le président du Comité consultatif national d’éthique et du « conseil scientifique » chargé de la crise du coronavirus évoque l’éventualité du traçage électronique au détour d’un entretien radiophonique.
« La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. » Ceux-là même qui n'ont pas lu Clausewitz, savent aujourd'hui que la technologie est la continuation de la guerre par d'autres moyens. La pandémie est le laboratoire du techno-totalitarisme, ce que les opportunistes technocrates ont bien compris.
On ne rechigne pas en période d’accident nucléaire ou d’épidémie. La technocratie nous empoisonne puis elle nous contraint, au motif de nous protéger de ses propres méfaits.
Nous le disons depuis quinze ans : « La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »
Ceux qui ne renoncent pas à l’effort d’être libres reconnaîtront avec nous que le progrès technologique est l’inverse et l’ennemi du progrès social et humain.
3) Les experts aux commandes de l’état d’urgence : le pouvoir aux pyromanes pompiers.
Nous ayant conduit à la catastrophe, les experts de la technocratie prétendent nous en sauver, au nom de leur expertise techno-scientifique. Il n’existe qu’une seule meilleure solution technique, ce qui épargne de vains débats politiques. « Ecoutez les scientifiques ! » couine Greta Thunberg. C’est à quoi sert l’état d’urgence sanitaire et le gouvernement par ordonnances : à obéir aux« recommandations » du « conseil scientifique » et de son président Jean-François Delfraissy.
Ce conseil créé le 10 mars par Olivier Véran 11, à la demande du président Macron, réunit des experts en épidémiologie, infectiologie, virologie, réanimation, modélisation mathématique, sociologie et anthropologie. Les prétendues « sciences humaines » étant comme d’habitude chargées d’évaluer l’acceptabilité des décisions techniques – en l’occurrence la contrainte au nom de l’intérêt supérieur de la santé publique.
Excellent choix que celui de Delfraissy, un homme qui vit avec son temps, ainsi que nous l’avons découvert à l’occasion des débats sur la loi de bioéthique :
Ces cinquante dernières années en effet, les innovations techno-scientifiques se sont imposées à nous à une vitesse et avec une violence inégalées. Inventaire non exhaustif : nucléarisation de la planète ; OGM et biologie synthétique ; pesticides, plastiques et dérivés de l’industrie chimique ; nanotechnologies ; reproduction artificielle et manipulations génétiques ; numérisation de la vie ; robotique ; neurotechnologies ; intelligence artificielle ; géo-ingénierie.
Ces innovations, cette « science qui bouge », ont bouleversé le monde et nos vies pour produire la catastrophe écologique, sociale et humaine en cours et dont les progrès s’annoncent fulgurants. Elles vont continuer leurs méfaits grâce aux 5 milliards d’euros que l’Etat vient de leur allouer à la faveur de la pandémie, un effort sans précédent depuis 1945. Tout le monde ne mourra pas du virus. Certains en vivront bien.
On ignore quelle part de ces 5 milliards ira par exemple aux laboratoires de biologie de synthèse, comme celui du Génopole d’Evry. La biologie de synthèse, voilà une « innovation si importante qu’elle s’impose à nous ». Grâce à elle, et à sa capacité à fabriquer artificiellement des organismes vivants, les scientifiques ont recréé le virus de la grippe espagnole qui tua plus que la Grande Guerre en 1918 13.
Destruction/réparation : à tous les coups les pyromanes pompiers gagnent. Leur volonté de puissance et leur pouvoir d’agir ont assez ravagé notre seule Terre. Si nous voulons arrêter l’incendie, retirons les allumettes de leurs mains, cessons de nous en remettre aux experts du système techno-industriel, reprenons la direction de notre vie.
4) L’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine.
L’effet cliquet de la vie sans contact.
Le contact, c’est la contagion. L’épidémie est l’occasion rêvée de nous faire basculer dans la vie sous commande numérique. Il ne manquait pas grand-chose, les terriens étant désormais tous greffés de prothèses électroniques. Quant aux attardés, ils réduisent à toute allure leur fracture numérique ces jours-ci, afin de survivre dans le monde-machine contaminé :
Nous serions bien ingrats de critiquer la numérisation de nos vies, en ces heures où la vie tient au sans fil et au sans contact. Télétravail, téléconsultations médicales, commandes des produits de survie sur Internet, cyber-école, cyber-conseils pour la vie sous cloche - « Comment occuper vos enfants ? », « Que manger ? », « "Tuto confinement" avec l’astronaute Thomas Pesquet », « Organisez un Skypéro », « Dix séries pour se changer les idées », « Faut-il rester en jogging ? ». Grâce à WhatsApp, « "Je ne me suis jamais sentie aussi proche de mes amis", constate Valeria, 29 ans, chef de projet en intelligence artificielle à Paris 15 »
Dans la guerre contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous maintient en vie et s’occupe de nous. Quel coup d’accélérateur pour la « planète intelligente » et ses smart cities 16. L’épidémie passée, quelles bonnes habitudes auront été prises, que les Smartiens ne perdront plus. Ainsi, passés les bugs et la période d’adaptation, l’école à distance aura fait ses preuves. Idem pour la télémédecine qui remplacera les médecins dans les déserts médicaux comme elle le fait en ces temps de saturation hospitalière. La « machinerie générale » (Marx) du monde-machine est en train de roder ses procédures dans une expérience à l’échelle du laboratoire planétaire.
Rien pour inquiéter la gauche et ses hauts-parleurs. Les plus extrêmes, d’Attac à Lundi matin, en sont encore à conspuer le capitalisme, le néolibéralisme, la casse des services publics et le manque de moyens. Une autre épidémie est possible, avec des masques et des soignants bien payés, et rien ne serait arrivé si l’industrie automobile, les usines chimiques, les multinationales informatiques avaient été gérées collectivement, suivant les principes de la planification démocratique assistée par ordinateur.
Nous avons besoin de masques et de soignants bien payés. Nous avons surtout besoin de regarder en face l’emballement du système industriel, et de combattre l’aveuglement forcené des industrialistes.
Nous, anti-industriels, c’est-à-dire écologistes conséquents, avons toujours été minoritaires. Salut à Giono, Mumford, Ellul & Charbonneau, Orwell et Arendt, Camus, Saint Exupéry, et à quelques autres qui avaient tout vu, tout dit. Et qui nous aident à penser ce qui nous arrive aujourd’hui.
Puisque nous avons du temps et du silence, lisons et méditons. Au cas où il nous viendrait une issue de secours.
Pièces et main d’œuvre
Grenoble, 22 mars 2020
_____________________________
Notes :
1 Rappel : la pollution de l’air tue chaque année 48 000 Français et plus de 100 Grenoblois.
2 www.actu-environnement.com, 20/03/20
3 Idem
4 Revues Nature et Science, citées par Wikipedia.
5 Cf.Retour à Grenopolis, Pièces et main d’œuvre, mars 2020, www.piecesetmaindoeuvre.com
6 Cf. J.-P. Berlan, La guerre au vivant, Agone, 2001.
7 Pièces et main d’œuvre, À la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d’histoire contemporaine, Editions L’Echappée, 2009.
8 « Israel approves mass surveillance to fight coronavirus », https://www.ynetnews.com, 17/03/20
9 https://www.bdi.ox.ac.uk/news/infectious-disease-experts-provide 10 Le Monde, 20/03/20
11 Le nouveau ministre de la Santé est un médecin grenoblois, député LREM après avoir été suppléant de la socialiste Geneviève Fioraso, ex-ministre de la Recherche. Selon Le Monde, « un ambitieux "inconnu" » qui « sait se placer » (lemonde.fr, 23/03/20).
12 Jean-François Delfraissy, entretien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
13 Virus recréé en 2005 par l’équipe du Professeur Jeffrey Taubenberger de l’Institut de pathologie de l’armée américaine, ainsi que par des chercheurs de l’université Stony Brook de New York.
14 www.lefigaro.fr, 19/03/20.
15 Le Monde, 19/03/20.
16 Cf. « Ville machine, société de contrainte », Pièces et main d’œuvre, in Kairos, mars 2020 et sur www.piecesetmaindoeuvre.com
Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/leurs_virus_nos_morts.pdf
L'espoir, au contraire de ce que l'on croit, équivaut à la résignation.
Et vivre, c'est ne pas se résigner.
Albert Camus, Noces
Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidémiques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force matérielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chimpanzés du futur, écologistes, c’est-à-dire anti-industriels et ennemis de la machination, de renforcer la charge virale de quelques idées mises en circulation ces deux dernières décennies. Pour servir à ce que pourra.
1) Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant
La société industrielle, en détruisant nos conditions de vie naturelles, a produit ce que les médecins nomment à propos les « maladies de civilisation ». Cancer, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et neuro-dégénératives pour l’essentiel. Les humains de l’ère industrielle meurent de sédentarité, de malbouffe et de pollution, quand leurs ancêtres paysans et artisans succombaient aux maladies infectieuses.
C’est pourtant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce printemps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra.
Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « maladies de civilisation ». Non seulement l’industrie produit de nouveaux fléaux, mais elle affaiblit notre résistance aux anciens. On parle de « comorbidité », comme de « coworking » et de « covoiturage », ces fertilisations croisées dont l’industrie a le secret 1.
«"Les patients souffrant de maladies cardiaques et pulmonaires chroniques causées ou aggravées par une exposition sur le long terme de la pollution de l'air sont moins capables de lutter contre les infections pulmonaires, et plus susceptibles de mourir", alerte Sara De Matteis, professeur en médecine du travail et de l'environnement à l'Université de Cagliari en Italie. C'est principalement dans les grandes villes que les habitants seraient les plus exposés à ce risque 2.»
Encore plus efficace : la Société italienne de médecine environnementale a découvert un lien entre les taux de contamination au Covid19 et ceux des particules fines dans l’air des régions les plus touchées d’Italie. Fait déjà constaté pour la grippe aviaire. Selon Gianluigi de Gennaro, de l'Université de Bologne,
« Les poussières transportent le virus. [Elles] agissent comme porteurs. Plus il y en a, plus on crée des autoroutes pour les contagions 3.»
Quant au virus lui-même, il participe de ces « maladies émergentes » produites par les ravages de l’exploitation industrielle du monde et par la surpopulation. Les humains ayant défriché toute la terre, il est naturel que 75% de leurs nouvelles maladies soient zoonotiques, c’est-à-dire transmises par les animaux, et que le nombre de ces zoonoses ait quadruplé depuis 50ans 4. Ebola, le SRAS, la grippe H5N1, le VIH, le Covid-19 et tant d’autres virus animaux devenus mortellement humains par le saccage des milieux naturels, la mondialisation des échanges, les concentrations urbaines, l’effondrement de la biodiversité.
La sédentarisation d’une partie de l’espèce humaine et la domestication des animaux avaient permis la transmission d’agents infectieux des animaux aux hommes. Cette transmission s’est amplifiée avec l’élevage industriel, le braconnage, le trafic d’animaux sauvages et la création des parcs animaliers.
La déforestation, les grands travaux, l’irrigation, le tourisme de masse, l’urbanisation, détruisent l’habitat de la faune sauvage et rabattent mécaniquement celle-ci vers les zones d’habitat humain. Ce ne sont pas le loup et la chauve-souris qui envahissent les villes, mais les villes qui envahissent le loup et la chauve-souris.
La société industrielle nous entasse. Dans les métropoles, où les flux et les stocks d’habitants sont régulés par la machinerie cybernétique. La métropole, organisation rationnelle de l’espace social, doit devenir, selon les plans des technocrates, l’habitat de 70 % des humains d’ici 2050. Leur technotope. Ville-machine pour l’élevage industriel des hommes-machines 5.
Entassés sur la terre entière, nous piétinons les territoires des grands singes, des chauves-souris, des oies sauvages, des pangolins. Promiscuité idéale pour les contagions (du latin tangere : toucher). Sans oublier le chaos climatique. Si vous craignez les virus, attendez que fonde le permafrost.
Faut-il le rappeler ? L’humain, animal politique, dépend pour sa survie de son biotope naturel et culturel (sauf ceux qui croient que « la nature n’existe pas » et qui se pensent de pures (auto)constructions, sûrement immunisées contre les maladies zoonotiques). La société industrielle prospère sur une superstition : on pourrait détruire le biotope sans affecter l’animal. Deux cents ans de guerre au vivant 6 ont stérilisé les sols, vidé forêts, savanes et océans, infecté l’air et l’eau, artificialisé l’alimentation et l’environnement naturel, dévitalisé les hommes. Le progrès sans merci des nécrotechnologies nous laisse une Terre rongée à l’os pour une population de 7 milliards d’habitants. Le virus n’est pas la cause, mais la conséquence de la maladie industrielle.
Mieux vaut prévenir que guérir. Si l’on veut éviter de pires pandémies, il faut sortir de la société industrielle. Rendre son espace à la vie sauvage- ce qu’il en reste -, arrêter l’empoisonnement du milieu et devenir des Chimpanzés du futur : des humains qui de peu font au mieux.
2) La technologie est la continuation de la guerre - de la politique -par d’autres moyens.
La société de contrainte, nous y entrons. Nul moins que nous ne peut se dire surpris de ce qui arrive. Nous l’avions prédit, nous et quelques autres, les catastrophistes, les oiseaux de mauvais augure, les Cassandre, les prophètes de malheur, en 2009, dans un livre intitulé À la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d’histoire contemporaine :
« Du mot "crise" découlent étymologiquement le crible, le crime, l’excrément, la discrimination, la critique et, bien sûr, l’hypocrisie, cette faculté d’interprétation. La crise est ce moment où, sous le coup de la catastrophe – littéralement du retournement (épidémie, famine, séisme, intempérie, invasion, accident, discorde) –, la société mise sens dessus dessous retourne au chaos, à l’indifférenciation,à la décomposition, à la violence de tous contre tous (René Girard, La Violence et le Sacré, Le Bouc émissaire, et toute la théorie mimétique). Le corps social malade, il faut purger et saigner, détruire les agents morbides qui l’infectent et le laissent sans défense face aux agressions et calamités. La crise est ce moment d’inquisition, de détection et de diagnostic, où chacun cherche sur autrui le mauvais signe qui dénonce le porteur du maléfice contagieux, tremblant qu’on ne le découvre sur lui et tâchant de se faire des alliés, d’être du plus grand nombre, d’être comme tout le monde. Tout le monde veut être comme tout le monde. Ce n’est vraiment pas le moment de se distinguer ou de se rendre intéressant. [...] Et parmi les plus annoncées dans les années à venir, la pandémie, qui mobilise aussi bien la bureaucratie mondiale de la santé, que l’armée et les autorités des mégalopoles. Nœuds de communication et foyers d’incubation, celles-ci favorisent la diffusion volontaire ou accidentelle de la dengue, du chikungunya, du SRAS, ou de la dernière version de la grippe, espagnole, aviaire, mexico-porcine, etc. [...] Bien entendu, cette "crise sanitaire" procède d’une "crise de civilisation", comme on dit "maladie de civilisation", inconcevable sans une certaine monstruosité sociale et urbaine, sans industrie, notamment agro-alimentaire et des transports aériens.
[...] On voit l’avantage que le pouvoir et ses agents Verts tirent de leur gestion des crises, bien plus que de leur solution. Celles-ci, après avoir assuré pléthore de postes et de missions d’experts aux technarques et aux gestionnaires du désastre, justifient désormais, dans le chaos annoncé de l’effondrement écologique, leur emprise totale et durable sur nos vies. Comme l’État et sa police sont indispensables à la survie en monde nucléarisé, l’ordre vert et ses technologies de contrôle, de surveillance et de contrainte sont nécessaires à notre adaptation au monde sous cloche artificiel. Quant aux mauvais Terriens qui – défaillance ou malfaisance – compromettent ce nouveau bond en avant du Progrès, ils constituent la nouvelle menace pour la sécurité globale 7.»
Au risque de se répéter : avant, on n’en est pas là ; après, on n’en est plus là. Avant, on ne peut pas dire ça. Après, ça va sans dire.
L’ordre sanitaire offre une répétition générale, un prototype à l’ordre Vert. La guerre est déclarée, annonce le président Macron. La guerre, et plus encore la guerre totale, théorisée en 1935 par Ludendorff, exige une mobilisation totale des ressources sous une direction centralisée. Elle est l’occasion d’accélérer les processus de rationalisation et de pilotage des sans-pouvoir, au nom du primat de l’efficacité. Rien n’est plus rationnel ni plus voué à l’efficacité que la technologie. Le confinement doit être hermétique, et nous avons les moyens de le faire respecter.
Drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolocalisation et contrôle vidéo des contaminés à Singapour ; analyse des données numériques et des conversations par l’intelligence artificielle pour tracer les contacts, déplacements et activités des suspects en Israël 8. Une équipe du Big Data Institute de l’université d’Oxford développe une application pour smartphone qui géolocalise en permanence son propriétaire et l’avertit en cas de contact avec un porteur du virus. Selon leur degré de proximité, l’application ordonne le confinement total ou la simple distance de sécurité, et donne des indications aux autorités pour désinfecter les lieux fréquentés par le contaminé 9.
« Les données personnelles, notamment les données des opérateurs téléphoniques, sont aussi utilisées pour s’assurer du respect des mesures de quarantaine, comme en Corée du Sud ou à Taïwan. C’est aussi le cas en Italie, où les autorités reçoivent des données des opérateurs téléphoniques, ont expliqué ces derniers jours deux responsables sanitaires de la région de Lombardie. Le gouvernement britannique a également obtenu ce type d’information de la part d’un des principaux opérateurs téléphoniques du pays 10. »
En France, Jean-François Delfraissy, le président du Comité consultatif national d’éthique et du « conseil scientifique » chargé de la crise du coronavirus évoque l’éventualité du traçage électronique au détour d’un entretien radiophonique.
« La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. » Ceux-là même qui n'ont pas lu Clausewitz, savent aujourd'hui que la technologie est la continuation de la guerre par d'autres moyens. La pandémie est le laboratoire du techno-totalitarisme, ce que les opportunistes technocrates ont bien compris.
On ne rechigne pas en période d’accident nucléaire ou d’épidémie. La technocratie nous empoisonne puis elle nous contraint, au motif de nous protéger de ses propres méfaits.
Nous le disons depuis quinze ans : « La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »
Ceux qui ne renoncent pas à l’effort d’être libres reconnaîtront avec nous que le progrès technologique est l’inverse et l’ennemi du progrès social et humain.
3) Les experts aux commandes de l’état d’urgence : le pouvoir aux pyromanes pompiers.
Nous ayant conduit à la catastrophe, les experts de la technocratie prétendent nous en sauver, au nom de leur expertise techno-scientifique. Il n’existe qu’une seule meilleure solution technique, ce qui épargne de vains débats politiques. « Ecoutez les scientifiques ! » couine Greta Thunberg. C’est à quoi sert l’état d’urgence sanitaire et le gouvernement par ordonnances : à obéir aux« recommandations » du « conseil scientifique » et de son président Jean-François Delfraissy.
Ce conseil créé le 10 mars par Olivier Véran 11, à la demande du président Macron, réunit des experts en épidémiologie, infectiologie, virologie, réanimation, modélisation mathématique, sociologie et anthropologie. Les prétendues « sciences humaines » étant comme d’habitude chargées d’évaluer l’acceptabilité des décisions techniques – en l’occurrence la contrainte au nom de l’intérêt supérieur de la santé publique.
Excellent choix que celui de Delfraissy, un homme qui vit avec son temps, ainsi que nous l’avons découvert à l’occasion des débats sur la loi de bioéthique :
« Il y a des innovations technologiques qui sont si importantes qu’elles s’imposent à nous.[...] Il y a une science qui bouge, que l’on n’arrêtera pas. 12 »
Ces cinquante dernières années en effet, les innovations techno-scientifiques se sont imposées à nous à une vitesse et avec une violence inégalées. Inventaire non exhaustif : nucléarisation de la planète ; OGM et biologie synthétique ; pesticides, plastiques et dérivés de l’industrie chimique ; nanotechnologies ; reproduction artificielle et manipulations génétiques ; numérisation de la vie ; robotique ; neurotechnologies ; intelligence artificielle ; géo-ingénierie.
Ces innovations, cette « science qui bouge », ont bouleversé le monde et nos vies pour produire la catastrophe écologique, sociale et humaine en cours et dont les progrès s’annoncent fulgurants. Elles vont continuer leurs méfaits grâce aux 5 milliards d’euros que l’Etat vient de leur allouer à la faveur de la pandémie, un effort sans précédent depuis 1945. Tout le monde ne mourra pas du virus. Certains en vivront bien.
On ignore quelle part de ces 5 milliards ira par exemple aux laboratoires de biologie de synthèse, comme celui du Génopole d’Evry. La biologie de synthèse, voilà une « innovation si importante qu’elle s’impose à nous ». Grâce à elle, et à sa capacité à fabriquer artificiellement des organismes vivants, les scientifiques ont recréé le virus de la grippe espagnole qui tua plus que la Grande Guerre en 1918 13.
Destruction/réparation : à tous les coups les pyromanes pompiers gagnent. Leur volonté de puissance et leur pouvoir d’agir ont assez ravagé notre seule Terre. Si nous voulons arrêter l’incendie, retirons les allumettes de leurs mains, cessons de nous en remettre aux experts du système techno-industriel, reprenons la direction de notre vie.
4) L’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine.
L’effet cliquet de la vie sans contact.
Le contact, c’est la contagion. L’épidémie est l’occasion rêvée de nous faire basculer dans la vie sous commande numérique. Il ne manquait pas grand-chose, les terriens étant désormais tous greffés de prothèses électroniques. Quant aux attardés, ils réduisent à toute allure leur fracture numérique ces jours-ci, afin de survivre dans le monde-machine contaminé :
« Les ventes d’ordinateurs s’envolent avec le confinement.[...] Tous les produits sont demandés, des équipements pour des vidéoconférences à l’ordinateur haut de gamme pour télétravailler en passant par la tablette ou le PC à petit prix pour équiper un enfant. Les ventes d’imprimantes progressent aussi. Les Français qui en ont les moyens financiers sont en train de reconstituer leur environnement de travail à la maison 14. »
Nous serions bien ingrats de critiquer la numérisation de nos vies, en ces heures où la vie tient au sans fil et au sans contact. Télétravail, téléconsultations médicales, commandes des produits de survie sur Internet, cyber-école, cyber-conseils pour la vie sous cloche - « Comment occuper vos enfants ? », « Que manger ? », « "Tuto confinement" avec l’astronaute Thomas Pesquet », « Organisez un Skypéro », « Dix séries pour se changer les idées », « Faut-il rester en jogging ? ». Grâce à WhatsApp, « "Je ne me suis jamais sentie aussi proche de mes amis", constate Valeria, 29 ans, chef de projet en intelligence artificielle à Paris 15 »
Dans la guerre contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous maintient en vie et s’occupe de nous. Quel coup d’accélérateur pour la « planète intelligente » et ses smart cities 16. L’épidémie passée, quelles bonnes habitudes auront été prises, que les Smartiens ne perdront plus. Ainsi, passés les bugs et la période d’adaptation, l’école à distance aura fait ses preuves. Idem pour la télémédecine qui remplacera les médecins dans les déserts médicaux comme elle le fait en ces temps de saturation hospitalière. La « machinerie générale » (Marx) du monde-machine est en train de roder ses procédures dans une expérience à l’échelle du laboratoire planétaire.
Rien pour inquiéter la gauche et ses hauts-parleurs. Les plus extrêmes, d’Attac à Lundi matin, en sont encore à conspuer le capitalisme, le néolibéralisme, la casse des services publics et le manque de moyens. Une autre épidémie est possible, avec des masques et des soignants bien payés, et rien ne serait arrivé si l’industrie automobile, les usines chimiques, les multinationales informatiques avaient été gérées collectivement, suivant les principes de la planification démocratique assistée par ordinateur.
Nous avons besoin de masques et de soignants bien payés. Nous avons surtout besoin de regarder en face l’emballement du système industriel, et de combattre l’aveuglement forcené des industrialistes.
Nous, anti-industriels, c’est-à-dire écologistes conséquents, avons toujours été minoritaires. Salut à Giono, Mumford, Ellul & Charbonneau, Orwell et Arendt, Camus, Saint Exupéry, et à quelques autres qui avaient tout vu, tout dit. Et qui nous aident à penser ce qui nous arrive aujourd’hui.
Puisque nous avons du temps et du silence, lisons et méditons. Au cas où il nous viendrait une issue de secours.
Pièces et main d’œuvre
Grenoble, 22 mars 2020
_____________________________
Notes :
1 Rappel : la pollution de l’air tue chaque année 48 000 Français et plus de 100 Grenoblois.
2 www.actu-environnement.com, 20/03/20
3 Idem
4 Revues Nature et Science, citées par Wikipedia.
5 Cf.Retour à Grenopolis, Pièces et main d’œuvre, mars 2020, www.piecesetmaindoeuvre.com
6 Cf. J.-P. Berlan, La guerre au vivant, Agone, 2001.
7 Pièces et main d’œuvre, À la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d’histoire contemporaine, Editions L’Echappée, 2009.
8 « Israel approves mass surveillance to fight coronavirus », https://www.ynetnews.com, 17/03/20
9 https://www.bdi.ox.ac.uk/news/infectious-disease-experts-provide 10 Le Monde, 20/03/20
11 Le nouveau ministre de la Santé est un médecin grenoblois, député LREM après avoir été suppléant de la socialiste Geneviève Fioraso, ex-ministre de la Recherche. Selon Le Monde, « un ambitieux "inconnu" » qui « sait se placer » (lemonde.fr, 23/03/20).
12 Jean-François Delfraissy, entretien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
13 Virus recréé en 2005 par l’équipe du Professeur Jeffrey Taubenberger de l’Institut de pathologie de l’armée américaine, ainsi que par des chercheurs de l’université Stony Brook de New York.
14 www.lefigaro.fr, 19/03/20.
15 Le Monde, 19/03/20.
16 Cf. « Ville machine, société de contrainte », Pièces et main d’œuvre, in Kairos, mars 2020 et sur www.piecesetmaindoeuvre.com
Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/leurs_virus_nos_morts.pdf
mardi 21 avril 2020
OGM : où en sommes-nous ?
OGM : où en sommes-nous ?
Initialement publié en mars 2020
Le débat paraît ancien, voire dépassé : les Organismes Génétiquement Modifiés, on a dit non il y a vingt ans. Alors pourquoi en reparler aujourd’hui ? Christophe Noisette est membre fondateur d’Inf’OGM, association qui publie de l’information indépendante et critique sur la question et que Satoriz soutient depuis plusieurs années. Il nous explique pourquoi la question des OGM ne doit jamais cesser de nous mobiliser.
Entretien – Christophe Noisette
© Sarah Escola
Présentations
Qu’est-ce qu’Inf’OGM et quelle est sa mission ?
Inf’OGM est une association née en 1999 du besoin d’avoir un outil de veille en français pour éclairer la société civile sur la problématique des OGM. Nous avons d’abord créé un journal construit autour de brèves courtes et efficaces, façon revue de presse. Puis nous avons grandi : journalistes, nous menons aujourd’hui des enquêtes et publions des articles conséquents. Notre position est critique, mais elle ne l’est jamais à mauvais escient. Nous sommes une petite équipe de six personnes, financée par des fondations privées, des entreprises du monde de la bio comme Satoriz, et quelques subventions publiques.
Comment définit-on un OGM ?
La définition européenne dit qu’il s’agit d’”un organisme, à l’exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle” (directive 2001/18). Cela englobe plusieurs techniques de modification : la transgenèse, celle que nous connaissons le plus, mais pas seulement.
Quels sont les végétaux concernés ?
Les OGM transgéniques les plus répandus sont le soja, le maïs, le coton et le colza. Ils représentent 98 % des OGM transgéniques cultivés dans le monde.
Où sont-ils cultivés ?
85 % des OGM transgéniques sont produits en Amérique du Nord et latine, principalement par les États-Unis, le Brésil, l’Argentine et le Canada. L’Amérique latine est complètement contaminée par les OGM : en Uruguay et au Paraguay, 100 % du soja est transgénique. Sur le coton, on trouve surtout la Chine et l’Inde 95 % des surfaces de coton sont en OGM. Au total, 28 pays cultivent des OGM, dont certains sur de très petites surfaces, comme le Bangladesh qui cultive quelques centaines d’hectares d’aubergine transgénique.
Qui les commercialise ?
Historiquement, c’est la recherche publique qui a mis au point les OGM dans les années 1980. Mais ce sont depuis longtemps les semenciers privés qui gèrent la question : Bayer-Monsanto, Syngenta-ChemChina, Dow-Dupont. Ce sont des chimistes, les mêmes qui ont mis sur le marché les herbicides et les pesticides. La majorité des OGM sont des plantes modifiées de manière à supporter de fortes pulvérisations d’herbicides. Monsanto a inventé le Roundup et l’OGM qui lui résiste, le Roundup Ready. Les OGM n’ont jamais été pensés pour la nutrition, ni même pour les rendements. Ce sont des auxiliaires technologiques, point. Ils ont été adoptés sur de grandes surfaces car cela devait simplifier les pratiques culturales : un passage de tracteur en moins, du glyphosate partout. Dans un premier temps tout du moins, avant que les agriculteurs ne soient pris en otage par la technologie et que les adventices ne tolèrent les herbicides. Il faut donc acheter la nouvelle semence, plus chère, bien entendu.
Étiquetage
Comment savoir si j’en mange ? Sont-ils forcément étiquetés ?
Il existe plusieurs législations au niveau mondial. L’Union européenne dispose de la plus intéressante : tous les végétaux transgéniques doivent être étiquetés. L’UE ne produit pas d’OGM mais elle en importe (principalement soja et coton). Le soja importé sert à nourrir le bétail. Un éleveur peut savoir qu’il nourrit son bétail avec un soja transgénique, mais pas le consommateur puisque la loi européenne exempte d’étiquetage les produits issus d’animaux nourris aux OGM. On ne mange donc pas directement de soja transgénique, mais on le consomme à travers les animaux. Une autre grande exception, c’est la restauration collective, à laquelle l’Europe n’impose aucun devoir de transparence.
Quid des additifs et autres auxiliaires technologiques que l’on retrouve dans de nombreux produits alimentaires ?
C’est la troisième exception : celle des micro-organismes. Un certain nombre de substances sont produites à partir de levures ou de bactéries GM et échappent aujourd’hui à l’étiquetage. Actuellement, Inf’OGM mène une enquête visant à les identifier. Pas gagné ! Nous ne cherchons pas à mettre des filières dans la panade, mais il nous paraît important de proposer des alternatives.
Comment justifier ces exemptions d’étiquetage ?
Elles sont dues à la réaction du consommateur : s’il voit marqué “OGM”, il boycotte. En Europe, on a fixé un seuil de tolérance à 0,9% par ingrédient, quel que soit le poids de cet ingrédient dans la composition du produit. Et depuis la mise en place de l’étiquetage pour les végétaux on ne retrouve quasiment plus de tels produits dans les étals… Mais la viande issue d’animaux aux OGM reste très largement répandue incognito.
Est-ce qu’un aliment bio est forcément sans OGM ?
Oui : la philosophie de l’agriculture bio est contraire à celle des biotechnologies. Il existe une tolérance de 0,9 % par ingrédient qui a été récemment ajoutée au règlement bio. Elle a été réclamée par la filière bio canadienne, confrontée à des problèmes de contamination sur le colza, culture extrêmement difficile à maîtriser. Soit ladite filière acceptait ce seuil de contamination, soit elle mourait… Cette présence, si elle est constatée, doit être fortuite et techniquement inévitable : le producteur doit prouver qu’il a tout fait pour éviter la présence d’OGM dans son produit. Il arrive que l’on retrouve en France des OGM transgéniques là où ils sont interdits, même à l’importation. Tous les champs détectés doivent alors être détruits – s’ensuit une bataille juridique pour savoir qui doit payer qui, et c’est généralement le paysan qui trinque ! À partir du moment où il y a des OGM transgéniques dans le monde, il y en a dans tous les produits : la contamination a lieu au champ, au moment du transport… On ne sait pas faire des filières complètement étanches, et qui les payerait ? Mettre en place des mesures trop strictes, c’est condamner certains producteurs. Heureusement, dans le milieu du bio français, il y a un haut niveau de vigilance et de vrais contrôles réalisés par des instituts indépendants.
Complexité
Qu’appelle-t-on “les nouveaux OGM” ?
Revenons un peu en arrière : on connaît bien les OGM issus de la transgenèse, auxquels nous avons dit non dans les années 2000. La transgenèse consiste à insérer une séquence d’ADN d’un être vivant dans un autre être vivant en s’affranchissant de la reproduction sexuée. Cette méthode a choqué l’opinion car elle permet de franchir la barrière des espèces, de mettre du poisson dans les fraises. Mais les tout premiers OGM sont des plantes issues d’une autre forme de manipulation, la mutagenèse. Or s’il n’existe qu’une seule transgenèse, il existe plusieurs mutagenèses. Depuis les années 1930, on fait de la mutagenèse in vivo, c’est-à-dire sur des éléments vivants (plantes ou graines entières), au moyen de la radiation nucléaire ou de produits chimiques. En gros on prend une graine et on la bombarde d’agents mutants extérieurs. Cela ressemble un peu à ce que fait la nature dans le sens où c’est le génome entier de la graine qui va devoir s’adapter à une pression extérieure. C’est non naturel, mais on utilise les mécanismes du vivant, c’est pourquoi cette forme de mutagenèse a été exemptée de la directive européenne de 2001, qui s’est concentrée sur les OGM transgéniques. À l’époque, il y avait déjà plus de 3 000 variétés de plantes mutées répertoriées et le législateur trouvait trop compliqué de les évaluer, étiqueter, autoriser… Il a préféré les exempter en utilisant cette formule : “il y a une historicité d’utilisation sans risque” de la mutagenèse in vivo. Cette absence de risque est supposée, voire incantatoire car aucune évaluation n’a été faite. La vraie raison de cette exemption est économique et technique.
On devine qu’il existe aujourd’hui un autre type de mutagenèse…
Dans les années 2000, les laboratoires ont commencé à faire de la mutagenèse in vitro sur cellules isolées. On est ici beaucoup plus proche de la transgenèse. On découpe le vivant en rondelles, on extrait des cellules qui ne peuvent se reproduire par elles-mêmes et on régénère des plantes à partir de ces cellules en utilisant des hormones. Toutes ces étapes connexes à la mutagenèse en tant que telle modifient le vivant et peuvent avoir des effets sanitaires et environnementaux non désirés. En juillet 2018, la Cour de Justice de l’UE a arrêté que les produits issus des nouvelles techniques de mutagenèse devaient être réglementés comme ceux issus de la transgenèse. Depuis, c’est le branle-bas de combat chez les industriels, les semenciers et les politiques pour casser cette décision susceptible de donner un coup d’arrêt à leurs nouveaux OGM. L’enjeu est énorme ! Normalement, un arrêt est d’application immédiate. Or on sait que l’ensemble de l’UE cultive des OGM issus de la mutagenèse moderne. Une transparence est indispensable, mais pour l’instant c’est l’omerta la plus totale.
Environnement
C’est assez compliqué à évaluer. La plupart des OGM servent à tolérer les herbicides. Au fil du temps, les adventices (mauvaises herbes) deviennent de plus en plus résistantes aux produits. Il faut alors mettre plus d’herbicide, en utiliser un autre, plus toxique… On connaît l’impact de cette chimie sur la faune, la flore et les micro-organismes du sol. Les plantes Bt, quant à elles, produisent un insecticide. De la même manière que les adventices, les insectes-cibles sont devenus résistants. En réaction, on constate une augmentation de la capacité de la plante à produire encore plus d’insecticide. Puis se pose la contamination de la faune et de la flore : que deviennent les transgènes une fois qu’ils se sont échappés ? Est-ce que les maïs Bt attaquent également des insectes non cibles et nuisent à la biodiversité ? A priori, oui. Le souci, c’est que l’on manque d’études indépendantes. Il est très compliqué d’avoir accès aux OGM, de pouvoir les tester et de publier des résultats. Nous avons des intuitions concernant le soja Roundup Ready, qui demanderait une utilisation massive d’engrais afin de maintenir son rendement, mais ces soupçons ne sont pas encore validés scientifiquement.
Quels sont les dangers des OGM pour l’agriculture bio ?
L’agriculture bio et les OGM sont dans une incompatibilité paradigmatique : l’OGM fonctionne sur un mode action / réaction, tandis que le bio est sur une vision écosystémique. Si un parasite est envahissant, pour l’agriculteur bio il s’agira d’un déséquilibre que l’on va chercher à rétablir. Quid si une contamination l’empêche de faire ce travail ? Si les OGM se répandent, les semences paysannes seront contaminées et finiront par être brevetées. Tout le travail du paysan peut être mis à terre si la variété qu’il utilise est contaminée. C’est ce qui s’est passé au Guatemala et au Mexique : certains maïs anciens ont été contaminés par des transgènes, ce qui a mis à mal la biodiversité locale.
Action
Ils peuvent lire le journal d’Inf’OGM, discuter, aller à des conférences. Il y a des gens qui se fichent du débat, ils refusent les OGM pour des raisons éthiques car ils ne veulent pas qu’on modifie le vivant. Et puis il y a ceux – paysans, élus – qui sont dans un combat technique et ont besoin d‘arguments précis.
Que peut-on faire ?
Manger bio ! Choisir des AOC ou des IGP qui refusent les OGM dans leur cahier des charges. Le consommateur peut agir en donnant raison aux filières qui les excluent. Ils peuvent convaincre leurs cantines scolaires de les bannir, aller voir leur élu pour réclamer des arrêtés anti-pesticides. Nos élus européens ont la main sur des lois qui favorisent ou limitent l’amplitude des brevets, mais ils ne peuvent pas forcément gérer tous les dossiers. Les citoyens informés et engagés peuvent les y aider. Il y a également tout un travail à faire pour que nos députés ne votent pas la loi de bioéthique, avec laquelle tout un pan de modifications est en jeu : elle pourrait admettre que des embryons homme / animaux soient autorisés dans la recherche, ce qui est inquiétant. Nos maraîchers aussi ont besoin d’être encouragés pour se tourner vers des semences paysannes et retrouver un savoir-faire qui leur permettra de mieux s’adapter au changement climatique. Ils le feront si nous sommes prêts à payer pour cela.
Un mot de la fin ?
Nous entrons dans une nouvelle période. Nous pouvions nous croire préservés, mais la bataille actuelle pour changer le cadre réglementaire européen est cruciale. Tout pourrait être mis à mal si ces nouveaux OGM venaient à être considérés comme non-OGM. Nous devons aboutir à une transparence qui permettra aux paysans de choisir leurs semences en connaissance de cause, et éviter que toute notre alimentation ne soit modifiée sans que personne ne le sache. Nous avons besoin d’un mouvement citoyen de la même ampleur qu’il y a vingt ans, disant : “nous n’en voulions pas en 1999, nous n’en voulons toujours pas en 2020 ! Nous voulons une alimentation à base de semences reproductibles, sans brevets ni modifications génétiques”.
Source : http://www.satoriz.fr/infos-produits/ogm-ou-en-sommes-nous/
lundi 20 avril 2020
Alain Damasio : « La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive »
L'interview.
Alain Damasio : « La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive »
Par Nicolas Celnik. 31 mars 2020
Pour l’auteur de SF, aucune épidémie ne devrait servir d’alibi pour détruire nos libertés. Il s’interroge sur l’après-Covid : on a souvent vérifié que les mesures sécuritaires ne disparaissent pas forcément en même temps que le danger. Et que restera-t-il de nos relations humaines après plusieurs semaines sans contact autre que via les écrans ?
Cela fait bientôt deux décennies qu’Alain Damasio le martèle : la technologie ne remplace rien — ni les embrassades ni la chaleur humaine —, elle simule. Le confinement que nous impose l’épidémie liée au coronavirus ne saurait lui donner plus fortement raison : si les applications de visio-conférence n’ont jamais été tant sollicitées, elles ne parviennent pas à nous faire oublier notre solitude. C’est que l’expérience du contact humain, le vrai, dont l’écrivain explorait la richesse dans la Horde du Contrevent (la Volte, 2004), déborde du cadre étriqué de l’écran d’ordinateur. Dans son dernier roman, les Furtifs (la Volte, 2019), l’auteur imagine une société de contrôle invasive à base de drones traqueurs et de géolocalisation permanente. Autant de mesures promues aujourd’hui comme des réponses au Covid-19.
Nous voyons revenir beaucoup de contrôle, policier et technologique, de la part de l’Etat dans la gestion de la crise du Covid-19. Vous prenez régulièrement position contre la société de contrôle : pensez-vous que cette solution est adaptée, temporairement, pour lutter contre le virus ?
C’est une très vaste question en vérité. Épineuse aussi. Mon impression est qu’on mobilise face à cette pandémie les trois techniques décrites par Michel Foucault dans Surveiller et Punir (1975) pour affronter la peste, la lèpre et la variole, et qu’on les applique « en même temps ». Le gouvernement nous refile tout le combo, en vrac. La première est la biopolitique des territoires et des populations gérées à base de statistiques, utilisées contre la variole — avec en prime, et en toute modernité numérique, un suivi rétroactif ou temps réel des déplacements par identification et tracking des portables. S’y ajoutent les pratiques propres à la lèpre : l’exclusion clôture (les personnes âgées des Ehpad sont coupées du monde et assignées à mourir seules, on rêve d’exclure des îles les Parisiens qui osent colporter leur viralité supposée, on retranche les malades, etc.). Enfin, on voit l’individualisation forcenée comme face à la peste, avec assignation de chacun à son trou à rats, contrôle et sanction très rigoureuse des moindres déplacements, quadrillage féroce de l’espace urbain…
On touche ici à ce rêve politique magnifiquement décrit par Foucault pour la peste : « Partages stricts ; […] pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir ; […] assignation à chacun de son "vrai" nom, de sa "vraie" place, de son "vrai" corps et de la "vraie" maladie. La peste [le Covid ?] comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des "contagions", de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. »
Mais la discipline n’est-elle pas souhaitable pour enrayer la propagation d’un virus qui fait mourir et déstabilise dangereusement les systèmes de santé ?
Est-ce que ces pratiques ultra-disciplinaires, couronnées par un « état d’urgence sanitaire », sanctifiées d’un plan « Résilience » qui vient doubler le plan « Sentinelle » et les vigipirateries existantes, et enfin tartinées d’une flopée d’ordonnances prises dans la pseudo-panique bien comprise pour se donner avant tout les mains libres, sont nécessaires pour contenir la pandémie ? Utiles sans doute. Indispensables ? Absolument pas. Et j’ai envie de répondre par une autre question : est-ce que les lois antiterroristes, qui ont ouvert, depuis Sarkozy, un continuum de régression drastique de nos libertés (d’échanger sans être tracé, de se déplacer, de manifester, d’exprimer des opinions jugées dangereuses, etc.), au nom d’une urgence supposée de la menace, ont été abolies depuis ? Allez, amendées ? Disons restreintes ? D’aucune façon. Est-ce que l’alibi des prétendues violences des gilets jaunes, aboutissant à un recul hallucinant de nos usages démocratiques, a été reconsidéré depuis ? Vous avez la réponse. Donc, méfiance ici. Haute méfiance pour la suite. L’après-Covid.
Vous percevez donc le confinement comme une mesure plus autoritaire que sanitaire ?
Ce que je perçois, très simplement, comme citoyen, c’est que la médecine n’est pas, ou ne devrait pas être, un travail de police. Soigner une pandémie, tous les médecins le disent, c’est d’abord identifier les cas contaminés, donc pratiquer des tests, puis isoler les malades qu’on a dépistés et les soigner.
En France, on n’a d’abord pas été foutus de mettre en place des tests à grande échelle. No comment.
On n’a pas su identifier et isoler les malades donc on isole tout le monde, en masse, hop là, circulez !
Euh… non, en fait, circulez pas, restez chez vous, le temps qu’on trouve des masques, qu’on rende opérationnels nos structures de test et qu’on recrée ces lits qu’on a détruits par ignominie budgétaire. Quant à soigner, ben, pourquoi anticiper ou être réactif hein ? Pourquoi tester des médicaments existants qui peuvent marcher pour voir s’ils marchent ? « Confinez-vous, c’est la fin du monde ! » aurait dit Coluche. Pour moi, aucune épidémie, aucune cause de mortalité, surtout si peu létale en réalité que le Covid, ne justifiera jamais qu’on en prenne alibi pour détruire nos libertés fondamentales. L’urgence ou la panique ne justifient rien ni personne. Elles devraient au contraire appeler au discernement, au recul, à la sobriété juridique.
Qu’on confine 70 millions de personnes est déjà une aberration qui démontre notre degré d’impréparation sanitaire, notre incapacité à prévenir, tester, soigner. Mettre en scène l’anxiété, la stimuler par des statistiques partielles et cumulatives, en appeler à l’affect si facile à maximiser qu’est la peur, la répandre intensément par une inflation médiatique obscène est une stratégie classique pour faire avaler le tout sécuritaire. Réduire les sorties à un kilomètre de chez soi, interdire les espaces naturels (sans risque aucun de contamination), proscrire tout plaisir pourtant inoffensif et sanctionner les soi-disant incivilités virales est un indice ténu mais probant d’une volonté à peine déguisée de (for) mater les populations. La stupeur initie la peur - qui mute vite en torpeur. Or ces mesures doivent allumer une petite lampe rouge dans nos têtes.
Contrairement à beaucoup de monde, je crois qu’il faut faire confiance aux gens et à leur humanité native. Confiance à leur intelligence des situations. Les abrutis et les inconscients sont une infime minorité. Les gens s’informent, comprennent, agissent, se respectent. Après avoir frappé, blessé et mutilé des milliers de personnes en 2019, la police n’a pas à déterminer en 2020 qui peut sortir, qui peut bouger, jusqu’où et comment. Elle n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive. C’est donc à nous de nous organiser, d’activer nos solidarités, de soutenir nos soignants, de décider ce que devra être notre santé demain. Demain ? Dans six semaines environ. Et ce sera à nous de co-vider alors, tous ensemble, celui qui prétend être notre « Coronapoléon fantoche ». J’ai hâte, pas vous ?
Qu’apprend-on par le confinement des populations, sur la capacité de la technologie à remplacer les relations humaines en chair et en os ?
Il ne faut pas se mentir. Les technologies de communication restent, d’un point de vue relationnel, un ersatz. C’est-à-dire quelque chose qui remplace l’original - mais en moins bien. Moins ample, moins intense, bien moins engageant, ce qui peut aussi s’avérer hautement confortable, car ce que tout rapport à l’autre peut présenter de dérangeant est filtré par ce « technococon ». Des études ont montré que dans un échange en face-à-face, 70 % de ce qui passe de l’un à l’autre relèvent du non-verbal. Ce qui signifie en creux qu’un échange par texto, par chat, sur un fil de conversation ou par courriel transmet à peine un tiers de ce qu’un dialogue véritable peut faire passer. Il y manque les sourires, les mimiques, les inflexions d’une voix, le charme, la tension. On peut rétorquer que les applis vidéo compensent une partie de ce manque ; mais la vidéo ruine aussi les trois dimensions, aplatit les visages, altère la voix, élimine les parfums, le toucher, la chaleur, supprime le magnétisme d’une présence. On se comporte comme si le fait de pouvoir véhiculer le contenu informatif de l’échange suffisait à assurer l’échange, peu ou prou. Et, au fond, à le remplacer. Mais la techno ne remplace rien : elle simule. Elle opère la simulation d’une relation par des artefacts numériques, simulation auquel notre cerveau s’efforce de croire et dont nous lui demandons de compenser la carence physique. Ce qui reste n’est pas vide, bien sûr, n’est pas toujours déceptif. Mais cela ne prend souvent sens et épaisseur que parce qu’on connaît déjà très bien, dans le monde réel, la personne avec laquelle on échange, et parce qu’on habite et remplit, par cette présence mémorisée, la froideur des mots échangés ou la platitude de l’image qui s’agite mollement sur l’écran.
Les appels nous permettent-ils pas tout de même de garder le lien avec nos proches, et ne nous procurent-ils pas de la joie ?
Ce manque de rapport incarné, on le ressent encore peu, je pense, parce que le confinement n’a que deux semaines. Il va être intéressant d’éprouver ce manque dans la durée, sentir les amis dont l’absence fera des trous dans nos cœurs, le frère ou la sœur en creux, les parents trop fantomatiques. Toutes ces présences qui nous étaient si familières, si bien ancrées, mais qu’aucun Skype ne va compenser vraiment. Le philosophe argentin Miguel Benasayag dit une chose très belle sur l’absence et sa conjuration foireuse par le téléphone portable : que seule l’absence véritable et assumée nous permet de reconstruire l’autre en nous, de le faire à nouveau exister dans sa plénitude. La fausse fusion distanciée des applis visuelles salit ça, l’interdit même, un peu comme la vidéo d’un anniversaire cristallise en faux ce qui reste et finit au fond par parasiter le vrai souvenir organique du moment.
Mais je comprends qu’il faille être pragmatique en ces temps confinés ! Sans les réseaux, les quarantaines seraient féroces et même vertigineuses dans leur silence social. L’isolement 2020 est allégé par la circulation des infos, des blagues, des mèmes, des coucous sympas. La vitesse lumière nous donne une sensation de fulgurance, de ping-pong ultra-réactif, tout part et revient vite, on se vit urbi et orbi, et cette fluidité de circulation spirituelle nous sauve et nous émancipe un peu de nos corps bloqués.
Qu’est-ce que cela nous dit des prédictions d’un futur tout interfacé, promu par la science-fiction cyberpunk ?
Franchement, ce que vivent plus de 3 milliards d’humains en ce moment, confinés chez eux, est un pur laboratoire d’anthropologie SF ! Une dystopie inespérée pour les créateurs de fiction, une sorte de précipité chimique IRL de nos romans ! L’écrivain Serge Lehman a dit un jour que la science-fiction était l’art de réifier la métaphore. On y est : la métaphore est devenue réelle, et on vit à l’intérieur. Ça sonne comme un crash-test de nos capacités à vivre par techno-procuration. Un nombre incroyable de récits SF sont fondés sur ce paradigme presque usé : isolement imposé, huis-clos abyssal, prisons high-tech, monades urbaines, corps immobilisés et fixité physique - le tout conjuré par la mobilité simulée et quasi infinie des réseaux, l’empuissantement psychique des interfaces, la virtualité libératrice et piégeuse à la fois.
On mesure parfois mal à quel point ces récits de libération par le virtuel ressortent d’un désir extrêmement ancien et puissant, peut-être aussi vieux que Sapiens : à savoir le désir de subvertir nos cadres ontologiques. Notre condition « platement » humaine. Une sorte d’antique désir d’être dieu. La virtualité offerte par le tout interfacé nous désincarcère de l’actualisé de nos vies. Vous n’êtes plus condamné au ici maintenant, hic et nunc : vous pouvez être everywhere anytime, partout le temps. Vous n’êtes plus assigné à un seul corps avec ses limites - la souffrance, la lenteur, la fatigue, le vieillissement, la mort : vous pouvez mourir et renaître, be respawn, être démultiplié, plus fort, plus rapide, outillé, transhumain.
Une virtualisation à laquelle nous nous accoutumons pourtant bien…
Notre cerveau est une fantastique intelligence artificielle de réalité augmentée qui s’accommode des simulations, même très imparfaites (coucou Minecraft) pour faire exister un monde habitable, « hantable » et y évoluer avec une certaine jouissance. L’interface, les écrans, les surfaces, les applis, les casques s’imposent comme des extensions de nos corps. La vitre de nos smartphones est devenue un empire qu’on manipule et caresse pour qu’il nous rende compte du monde à travers lui.
En ce moment, en confinement, on touche à une forme d’acmé du tout interfacé. Et ça durera au moins deux mois. On va apprendre in vitro. On va découvrir ce que ça fait quand 90 % du temps éveillé est médié. Que l’interface remplace nos face-à-face à 95 %. Qu’est-ce qu’on devient ? Qu’est-ce que ça détruit et recompose ? Jusqu’où peut-on plonger dans la matrice sans aucun Morpheus pour nous en arracher ? On frôle doucement ce que les humains en couveuse de Matrix vivent. Sans besoin de machines totalitaires. La machine virale a suffi
Source : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/31/alain-damasio-la-police-n-a-pas-a-etre-le-bras-arme-d-une-incompetence-sanitaire-massive_1783625
Alain Damasio : « La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive »
Par Nicolas Celnik. 31 mars 2020
![]() |
| Quartier de La Plaine à Marseille, le 29 mars. Photo Yohanne Lamoulere. Tendance Floue pour Libération |
Pour l’auteur de SF, aucune épidémie ne devrait servir d’alibi pour détruire nos libertés. Il s’interroge sur l’après-Covid : on a souvent vérifié que les mesures sécuritaires ne disparaissent pas forcément en même temps que le danger. Et que restera-t-il de nos relations humaines après plusieurs semaines sans contact autre que via les écrans ?
Cela fait bientôt deux décennies qu’Alain Damasio le martèle : la technologie ne remplace rien — ni les embrassades ni la chaleur humaine —, elle simule. Le confinement que nous impose l’épidémie liée au coronavirus ne saurait lui donner plus fortement raison : si les applications de visio-conférence n’ont jamais été tant sollicitées, elles ne parviennent pas à nous faire oublier notre solitude. C’est que l’expérience du contact humain, le vrai, dont l’écrivain explorait la richesse dans la Horde du Contrevent (la Volte, 2004), déborde du cadre étriqué de l’écran d’ordinateur. Dans son dernier roman, les Furtifs (la Volte, 2019), l’auteur imagine une société de contrôle invasive à base de drones traqueurs et de géolocalisation permanente. Autant de mesures promues aujourd’hui comme des réponses au Covid-19.
Nous voyons revenir beaucoup de contrôle, policier et technologique, de la part de l’Etat dans la gestion de la crise du Covid-19. Vous prenez régulièrement position contre la société de contrôle : pensez-vous que cette solution est adaptée, temporairement, pour lutter contre le virus ?
C’est une très vaste question en vérité. Épineuse aussi. Mon impression est qu’on mobilise face à cette pandémie les trois techniques décrites par Michel Foucault dans Surveiller et Punir (1975) pour affronter la peste, la lèpre et la variole, et qu’on les applique « en même temps ». Le gouvernement nous refile tout le combo, en vrac. La première est la biopolitique des territoires et des populations gérées à base de statistiques, utilisées contre la variole — avec en prime, et en toute modernité numérique, un suivi rétroactif ou temps réel des déplacements par identification et tracking des portables. S’y ajoutent les pratiques propres à la lèpre : l’exclusion clôture (les personnes âgées des Ehpad sont coupées du monde et assignées à mourir seules, on rêve d’exclure des îles les Parisiens qui osent colporter leur viralité supposée, on retranche les malades, etc.). Enfin, on voit l’individualisation forcenée comme face à la peste, avec assignation de chacun à son trou à rats, contrôle et sanction très rigoureuse des moindres déplacements, quadrillage féroce de l’espace urbain…
On touche ici à ce rêve politique magnifiquement décrit par Foucault pour la peste : « Partages stricts ; […] pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir ; […] assignation à chacun de son "vrai" nom, de sa "vraie" place, de son "vrai" corps et de la "vraie" maladie. La peste [le Covid ?] comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des "contagions", de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. »
Mais la discipline n’est-elle pas souhaitable pour enrayer la propagation d’un virus qui fait mourir et déstabilise dangereusement les systèmes de santé ?
Est-ce que ces pratiques ultra-disciplinaires, couronnées par un « état d’urgence sanitaire », sanctifiées d’un plan « Résilience » qui vient doubler le plan « Sentinelle » et les vigipirateries existantes, et enfin tartinées d’une flopée d’ordonnances prises dans la pseudo-panique bien comprise pour se donner avant tout les mains libres, sont nécessaires pour contenir la pandémie ? Utiles sans doute. Indispensables ? Absolument pas. Et j’ai envie de répondre par une autre question : est-ce que les lois antiterroristes, qui ont ouvert, depuis Sarkozy, un continuum de régression drastique de nos libertés (d’échanger sans être tracé, de se déplacer, de manifester, d’exprimer des opinions jugées dangereuses, etc.), au nom d’une urgence supposée de la menace, ont été abolies depuis ? Allez, amendées ? Disons restreintes ? D’aucune façon. Est-ce que l’alibi des prétendues violences des gilets jaunes, aboutissant à un recul hallucinant de nos usages démocratiques, a été reconsidéré depuis ? Vous avez la réponse. Donc, méfiance ici. Haute méfiance pour la suite. L’après-Covid.
Vous percevez donc le confinement comme une mesure plus autoritaire que sanitaire ?
Ce que je perçois, très simplement, comme citoyen, c’est que la médecine n’est pas, ou ne devrait pas être, un travail de police. Soigner une pandémie, tous les médecins le disent, c’est d’abord identifier les cas contaminés, donc pratiquer des tests, puis isoler les malades qu’on a dépistés et les soigner.
En France, on n’a d’abord pas été foutus de mettre en place des tests à grande échelle. No comment.
On n’a pas su identifier et isoler les malades donc on isole tout le monde, en masse, hop là, circulez !
Euh… non, en fait, circulez pas, restez chez vous, le temps qu’on trouve des masques, qu’on rende opérationnels nos structures de test et qu’on recrée ces lits qu’on a détruits par ignominie budgétaire. Quant à soigner, ben, pourquoi anticiper ou être réactif hein ? Pourquoi tester des médicaments existants qui peuvent marcher pour voir s’ils marchent ? « Confinez-vous, c’est la fin du monde ! » aurait dit Coluche. Pour moi, aucune épidémie, aucune cause de mortalité, surtout si peu létale en réalité que le Covid, ne justifiera jamais qu’on en prenne alibi pour détruire nos libertés fondamentales. L’urgence ou la panique ne justifient rien ni personne. Elles devraient au contraire appeler au discernement, au recul, à la sobriété juridique.
Qu’on confine 70 millions de personnes est déjà une aberration qui démontre notre degré d’impréparation sanitaire, notre incapacité à prévenir, tester, soigner. Mettre en scène l’anxiété, la stimuler par des statistiques partielles et cumulatives, en appeler à l’affect si facile à maximiser qu’est la peur, la répandre intensément par une inflation médiatique obscène est une stratégie classique pour faire avaler le tout sécuritaire. Réduire les sorties à un kilomètre de chez soi, interdire les espaces naturels (sans risque aucun de contamination), proscrire tout plaisir pourtant inoffensif et sanctionner les soi-disant incivilités virales est un indice ténu mais probant d’une volonté à peine déguisée de (for) mater les populations. La stupeur initie la peur - qui mute vite en torpeur. Or ces mesures doivent allumer une petite lampe rouge dans nos têtes.
Contrairement à beaucoup de monde, je crois qu’il faut faire confiance aux gens et à leur humanité native. Confiance à leur intelligence des situations. Les abrutis et les inconscients sont une infime minorité. Les gens s’informent, comprennent, agissent, se respectent. Après avoir frappé, blessé et mutilé des milliers de personnes en 2019, la police n’a pas à déterminer en 2020 qui peut sortir, qui peut bouger, jusqu’où et comment. Elle n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive. C’est donc à nous de nous organiser, d’activer nos solidarités, de soutenir nos soignants, de décider ce que devra être notre santé demain. Demain ? Dans six semaines environ. Et ce sera à nous de co-vider alors, tous ensemble, celui qui prétend être notre « Coronapoléon fantoche ». J’ai hâte, pas vous ?
Qu’apprend-on par le confinement des populations, sur la capacité de la technologie à remplacer les relations humaines en chair et en os ?
Il ne faut pas se mentir. Les technologies de communication restent, d’un point de vue relationnel, un ersatz. C’est-à-dire quelque chose qui remplace l’original - mais en moins bien. Moins ample, moins intense, bien moins engageant, ce qui peut aussi s’avérer hautement confortable, car ce que tout rapport à l’autre peut présenter de dérangeant est filtré par ce « technococon ». Des études ont montré que dans un échange en face-à-face, 70 % de ce qui passe de l’un à l’autre relèvent du non-verbal. Ce qui signifie en creux qu’un échange par texto, par chat, sur un fil de conversation ou par courriel transmet à peine un tiers de ce qu’un dialogue véritable peut faire passer. Il y manque les sourires, les mimiques, les inflexions d’une voix, le charme, la tension. On peut rétorquer que les applis vidéo compensent une partie de ce manque ; mais la vidéo ruine aussi les trois dimensions, aplatit les visages, altère la voix, élimine les parfums, le toucher, la chaleur, supprime le magnétisme d’une présence. On se comporte comme si le fait de pouvoir véhiculer le contenu informatif de l’échange suffisait à assurer l’échange, peu ou prou. Et, au fond, à le remplacer. Mais la techno ne remplace rien : elle simule. Elle opère la simulation d’une relation par des artefacts numériques, simulation auquel notre cerveau s’efforce de croire et dont nous lui demandons de compenser la carence physique. Ce qui reste n’est pas vide, bien sûr, n’est pas toujours déceptif. Mais cela ne prend souvent sens et épaisseur que parce qu’on connaît déjà très bien, dans le monde réel, la personne avec laquelle on échange, et parce qu’on habite et remplit, par cette présence mémorisée, la froideur des mots échangés ou la platitude de l’image qui s’agite mollement sur l’écran.
Les appels nous permettent-ils pas tout de même de garder le lien avec nos proches, et ne nous procurent-ils pas de la joie ?
Ce manque de rapport incarné, on le ressent encore peu, je pense, parce que le confinement n’a que deux semaines. Il va être intéressant d’éprouver ce manque dans la durée, sentir les amis dont l’absence fera des trous dans nos cœurs, le frère ou la sœur en creux, les parents trop fantomatiques. Toutes ces présences qui nous étaient si familières, si bien ancrées, mais qu’aucun Skype ne va compenser vraiment. Le philosophe argentin Miguel Benasayag dit une chose très belle sur l’absence et sa conjuration foireuse par le téléphone portable : que seule l’absence véritable et assumée nous permet de reconstruire l’autre en nous, de le faire à nouveau exister dans sa plénitude. La fausse fusion distanciée des applis visuelles salit ça, l’interdit même, un peu comme la vidéo d’un anniversaire cristallise en faux ce qui reste et finit au fond par parasiter le vrai souvenir organique du moment.
Mais je comprends qu’il faille être pragmatique en ces temps confinés ! Sans les réseaux, les quarantaines seraient féroces et même vertigineuses dans leur silence social. L’isolement 2020 est allégé par la circulation des infos, des blagues, des mèmes, des coucous sympas. La vitesse lumière nous donne une sensation de fulgurance, de ping-pong ultra-réactif, tout part et revient vite, on se vit urbi et orbi, et cette fluidité de circulation spirituelle nous sauve et nous émancipe un peu de nos corps bloqués.
Qu’est-ce que cela nous dit des prédictions d’un futur tout interfacé, promu par la science-fiction cyberpunk ?
Franchement, ce que vivent plus de 3 milliards d’humains en ce moment, confinés chez eux, est un pur laboratoire d’anthropologie SF ! Une dystopie inespérée pour les créateurs de fiction, une sorte de précipité chimique IRL de nos romans ! L’écrivain Serge Lehman a dit un jour que la science-fiction était l’art de réifier la métaphore. On y est : la métaphore est devenue réelle, et on vit à l’intérieur. Ça sonne comme un crash-test de nos capacités à vivre par techno-procuration. Un nombre incroyable de récits SF sont fondés sur ce paradigme presque usé : isolement imposé, huis-clos abyssal, prisons high-tech, monades urbaines, corps immobilisés et fixité physique - le tout conjuré par la mobilité simulée et quasi infinie des réseaux, l’empuissantement psychique des interfaces, la virtualité libératrice et piégeuse à la fois.
On mesure parfois mal à quel point ces récits de libération par le virtuel ressortent d’un désir extrêmement ancien et puissant, peut-être aussi vieux que Sapiens : à savoir le désir de subvertir nos cadres ontologiques. Notre condition « platement » humaine. Une sorte d’antique désir d’être dieu. La virtualité offerte par le tout interfacé nous désincarcère de l’actualisé de nos vies. Vous n’êtes plus condamné au ici maintenant, hic et nunc : vous pouvez être everywhere anytime, partout le temps. Vous n’êtes plus assigné à un seul corps avec ses limites - la souffrance, la lenteur, la fatigue, le vieillissement, la mort : vous pouvez mourir et renaître, be respawn, être démultiplié, plus fort, plus rapide, outillé, transhumain.
Une virtualisation à laquelle nous nous accoutumons pourtant bien…
Notre cerveau est une fantastique intelligence artificielle de réalité augmentée qui s’accommode des simulations, même très imparfaites (coucou Minecraft) pour faire exister un monde habitable, « hantable » et y évoluer avec une certaine jouissance. L’interface, les écrans, les surfaces, les applis, les casques s’imposent comme des extensions de nos corps. La vitre de nos smartphones est devenue un empire qu’on manipule et caresse pour qu’il nous rende compte du monde à travers lui.
En ce moment, en confinement, on touche à une forme d’acmé du tout interfacé. Et ça durera au moins deux mois. On va apprendre in vitro. On va découvrir ce que ça fait quand 90 % du temps éveillé est médié. Que l’interface remplace nos face-à-face à 95 %. Qu’est-ce qu’on devient ? Qu’est-ce que ça détruit et recompose ? Jusqu’où peut-on plonger dans la matrice sans aucun Morpheus pour nous en arracher ? On frôle doucement ce que les humains en couveuse de Matrix vivent. Sans besoin de machines totalitaires. La machine virale a suffi
Source : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/31/alain-damasio-la-police-n-a-pas-a-etre-le-bras-arme-d-une-incompetence-sanitaire-massive_1783625
dimanche 19 avril 2020
Tout est sacré
Tout est sacré
L’écrivaine Nancy Huston revient sur son enfance canadienne, lorsque la religion officielle dénigrait les croyances autochtones. Mais celles-ci — le soleil, la lune, le vent, chaque étoile, chaque arbre, fleur, oiseau, bison, tout cela serait sacré ! — peuvent inspirer le présent.
_____________________________________
Nancy Huston est une romancière franco-canadienne. Elle a écrit de nombreux romans dont Cantique des plaines, Actes Sud, 1993, Lignes de faille, (Actes Sud, 2009) et Rien d’autre que cette félicité (Actes Sud/Leméac, 2019).
C’est insidieux, le Mal, souvent. Dans votre vie d’enfant à l’ouest du Canada, ça ne prenait pas toujours la forme de John Wayne dégommant une douzaine de Peaux-Rouges, les faisant lourdement chuter de leur cheval les uns après les autres, et même quand ça prenait cette forme-là, c’était insidieux car vous étiez dans le corps, le cœur et le regard de John Wayne (ou de la femme qui l’aimait) et du coup vous vous félicitiez, vous réjouissiez avec lui de la défaite de ces ennemis dangereux rusés retors et cetera, mais à d’autres moments le Mal était bien plus insidieux, par exemple lorsqu’à l’école on faisait mine de vous décrire objectivement le mode de vie des autochtones.
On vous racontait l’histoire du Père Albert Lacombe, missionnaire oblate qui avait passé de longues années non seulement à évangéliser et à convertir les sauvages, mais aussi à apprendre leurs langues et à se familiariser avec leur culture, justement pour mieux les évangéliser et les convertir. Dès que les maîtres entraient un peu dans le détail, les enfants que vous étiez ne pouvaient que rigoler. Ah bon ? Au lieu de comprendre qu’il y a un seul Dieu tout-puissant et invisible, responsable de la Création de l’univers entier, et puis son Fils qui s’appelle Jésus Christ, né d’une femme à la fois mariée et vierge, mort d’une mort horrible sur une Croix puis revenu d’entre les morts pour nous sauver de nos péchés puis reparti quand même rejoindre son Père dans le Ciel, et puis le Saint-Esprit — bref, au lieu de comprendre ces sublimes évidences-là, les « Indiens » (soi-disant), jusqu’à l’arrivée de « l’homme blanc » (soi-disant), croyaient... attends, plus débile que ça tu meurs — que tout était sacré !
T’imagines un peu ? Le soleil, la lune, le vent, chaque étoile, chaque arbre, fleur, baie, oiseau, bison, orignal, et même les flèches qu’ils utilisaient pour chasser : ah ! c’est vraiment le paganisme dans toute sa splendeur ! Ils ne savaient pas que seuls sont sacrés Dieu, les saints, les anges, le paradis, Jésus, Marie et peut-être Joseph, mais surtout pas nous et a fortiori pas les animaux et les plantes ! Nous leur sommes supérieurs parce que Dieu nous a faits à son image, sauf que nous on est tous des pauvres pécheurs parce qu’Eve a mangé une pomme au jardin d’Eden et ça a été la Chute, il faut pas s’attacher aux choses de ce monde parce que c’est pas la vraie réalité, la vraie réalité c’est après la mort, là-haut, auprès de Dieu, si on l’a mérité.
Ils étaient franchement nuls, les Indiens : ils se servaient du bitume dans les sables du Grand Nord de la province pour calquer le fond de leurs bateaux, au lieu de comprendre que ces sables recelaient des quantités fabuleuses de pétrole ! Ils chevauchaient bêtement à travers les prairies infinies au lieu d’y planter du blé !
La vache est donc réellement notre sœur, et la Terre, notre mère ?
Ce discours était implicite, silencieux, omniprésent. Il était l’air que vous respiriez. Il se glissait insidieusement dans vos méninges. Quand vos parents, prêtres, enseignants et gouvernants vous décrivent et expliquent tranquillement le monde, on n’est pas à même de protester ; faible et dépendant, on n’a d’autre choix que d’avaler. En se mariant à notre corps-âme, leurs descriptions et explications deviennent soi. Et comme, par ailleurs, les seuls autochtones que vous voyiez de vos yeux étaient les clochards ou prostituées qui vivotaient à même le trottoir dans les quartiers les plus lugubres de la ville, et comme on vous expliquait que les autres étaient parqués dans des « réserves » tels des animaux sauvages, tout cela vous semblait parfaitement logique et naturel, et venait confirmer le caractère puéril pour ne pas dire absurde de leurs croyances. Ils ne construisaient même pas d’église, tu te rends compte ! Nous, on construit des églises, on va à l’église le dimanche et les autres jours on travaille dur. Ils n’avaient même pas d’école, tu te rends compte ! On a fait l’impossible pour les instruire mais ils sont paresseux, la preuve : dans les réserves, ils passent leur temps à boire.
Ce n’est que plus tard, en constatant la catastrophe à laquelle ont conduit nos arrogantes certitudes — désacralisation de la Terre, épuisement des sols, extinction et massacre des animaux, pollution de l’air, des rivières, des océans, obésité galopante, diabète, maladies respiratoires, pandémies – qu’il vous viendra à l’idée de retourner, doucement, intérieurement, sur la pointe des pieds, aux légendes et croyances des Premières Nations et se dire... Ah bon ? Ils n’avaient peut-être pas si tort que cela de dire que Tout est sacré ? D’une certaine façon, la vache est donc réellement notre sœur, et la Terre, notre mère ? On n’a pas été mis sur cette Terre pour la dominer, la maîtriser et l’exploiter ? Personne ne nous a octroyé le droit de soumettre les animaux, de les transformer en machines, de nous transformer en machines, de nous approprier et de dévaster, dans le but de nous enrichir, les champs et les lacs, les forêts et les montagnes ? Ah bon ? Lors de la rencontre de ces deux cultures, l’enseignement aurait pu être réciproque ?
À partir de là, quand vos gouvernants donnent à la police montée des instructions explicites d’employer la force létale contre des autochtones qui chercheraient à entraver le passage d’un pipeline sur leur territoire... Eh bien, comme vous n’êtes plus enfant mais adulte, et comme le Mal n’est plus insidieux mais flagrant... Il vous faut protester.
En novembre 2016, la lutte des Sioux contre l’oléoduc XL Keystone.
En novembre 2016, la lutte des Sioux contre l’oléoduc XL Keystone.Lire aussi : Les peuples d’ailleurs, boussole d’un Occident égaré
Source : Courriel à Reporterre
Photos :
. chapô : Base d’un totem Songhees. wongo888 / Flickr
. En novembre 2016, la lutte contre l’oléoduc XL Keystone (photo IEN Earth)
. Dessin : © Félix Blondel/Reporterre
- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.
Source : https://reporterre.net/Tout-est-sacre?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne
Inscription à :
Articles (Atom)


























