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mercredi 27 juin 2018

À Bure : « Aujourd’hui, c’est l’économie qui évalue ce qui constitue un risque nucléaire acceptable »


À Bure : 

« Aujourd’hui, c’est l’économie qui évalue 

ce qui constitue 

un risque nucléaire acceptable »



Discussion avec Leny Patinaux autour du projet Cigéo, le centre d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure


 9 mai 2018


Dans les années 70 et 80, la production d’énergie par le nucléaire suscitait de vives luttes, dont le rassemblement de 200 000 personnes contre la centrale Superphénix en France (Isère) datant de 1976 était exemplaire. Depuis, tout semble s’être calmé. Et pourtant, le nucléaire pose toujours les mêmes problèmes : des risques industriels aux conséquences potentielles terribles, des déchets ineffaçables qui restent dangereux durant des milliers d’années. Dès 1991, l’État envisage d’enfouir les déchets les plus radioactifs : le site choisi sera celui de Bure, dans la Meuse ; c’est le projet Cigéo. Aguerrie par l’expérience des décennies précédentes, l’administration concentre ses efforts sur « l’acceptabilité sociale » du projet. Mais comme l’indique une opposition tenace, tout cela ne manque pas d’ambiguïtés. L’évacuation de la ZAD de Bure le 22 février dernier aura montré un autre visage de cette politique : là où la stratégie de « l’acceptabilité sociale » ne fonctionne pas, il semble que la force policière doive prendre le relais.

Pour comprendre le contexte et les enjeux du projet Cigéo à Bure, nous avons rencontré Leny Patinaux, auteur d’une thèse remarquée sur la gestion des déchets nucléaires en France. 

Qu’est-ce qui guide la politique nucléaire française ? 

Les décisions sont-elles exclusivement l’affaire des experts ? 

À quoi peuvent bien servir les luttes ?


Tu as intitulé ta thèse : « enfouir des déchets dans un monde conflictuel ». Qu’est-ce que tu appelles « monde conflictuel », qu’est-ce qui est conflictuel exactement ? Est-ce que tu peux clarifier le contexte dans lequel tu places tes analyses ? 

« Dans un monde conflictuel » fait référence au livre Agir dans un monde incertain de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe. C’est un livre sociologique et programmatique qui paraît en 2001 et qui parle de la manière dont il est possible de penser l’innovation en démocratie. Ce livre s’interroge sur la manière dont il serait possible de démocratiser la recherche, à l’aide de « forums hybrides » par exemple dans lesquels tout un chacun serait invité à venir discuter de questions techniques et scientifiques. Cet ouvrage sert de livre de chevet à toute une génération de chercheurs mais aussi d’ingénieurs et de décideurs. Les démarches d’ouverture et de débat citoyen autour des questions techniques s’inscrivent d’une certaine façon dans la continuité des réflexions développées dans ce livre – qui peut à mon avis être considéré comme la pensée d’une époque pour un groupe assez large d’intellectuels proches du pouvoir et qui interviennent dans les débats sur des questions technoscientifiques (OGM, nanotechnologie…). L’objectif des auteurs d’Agir dans un monde incertain est de construire une démocratie « apaisée » dans laquelle le dialogue permettrait de dépasser les oppositions qui existent alors autour de ces questions technoscientifiques.

Ce que je veux dire lorsque je reprends le titre de leur livre et que je remplace « incertain » par « conflictuel », c’est qu’un projet technique aujourd’hui, ça ne se négocie pas par des débats publics ou des consultations citoyennes. Par exemple, le projet d’enfouir des déchets nucléaires date des années 70, les premiers travaux effectifs datent des années 80. Jamais ce projet d’enfouir les déchets nucléaires n’a été remis en cause au plus haut niveau de l’État. Depuis qu’on a abandonné l’immersion des déchets nucléaires, le plan du CEA [Commissariat à l’Énergie Atomique] et de l’ANDRA [Agence Nationale pour la gestion des déchets RAdioactifs], et même plus généralement de tous les ingénieurs qui travaillent sur ces questions, c’est l’enfouissement. Tous les dialogues avec les élus ou les associations écologistes qui ont été organisés depuis avaient pour objectifs d’aménager et d’amender le projet à ses marges, par exemple en introduisant une période de réversibilité du stockage1. Mais le projet d’évacuer géologiquement les déchets nucléaires n’est jamais remis en cause malgré que de nombreuses critiques à celui-ci aient été formulées lors d’échanges entre l’État, l’Andra et certaines associations environnementalistes.

Dans le débat parlementaire sur la gestion des déchets nucléaires de 1991, certains députés parlaient de technostructure pour désigner cette connivence des ingénieurs à la tête de grands secteurs industriels et dans les ministères. C’est un concept un peu daté mais il exprime assez bien le poids de ces ingénieurs issus des grands corps sur les politiques industrielles nationales. L’exemple de la gestion des déchets nucléaires montre bien que les débats publics ne permettent pas de discuter largement des projets technoscientifiques et que les voix qui s’élèvent contre ces projets ne sont pas entendues dans ces débats.

Pourquoi j’insiste sur la conflictualité ? Parce que l’histoire de la gestion des déchets nucléaires est émaillée de conflits et que, si ceux-ci n’ont pas permis d’arrêter le projet d’enfouir les déchets nucléaires, ils ont profondément transformé la manière de gérer ces déchets. Si le projet d’enfouir des déchets reste indemne, la manière de mener à bien ce projet évolue. La loi du 30 décembre 1991 est un exemple particulièrement fort de la manière dont la gestion des déchets nucléaires est transformée par l’opposition à l’enfouissement.  

À partir de 1987, l’ANDRA entreprend des recherches dans quatre départements pour y étudier les possibilités d’enfouir des déchets nucléaires. Dans ces départements, elle se confronte à des oppositions virulentes et plurielles : des manifestations regroupent plusieurs dizaines de milliers de personnes, des élus se mobilisent (notamment une jeune députée des Deux-Sèvre du nom de Ségolène Royal), des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre, des engins de chantiers sont sabotés, les locaux de l’Andra sont attaqués… En 1990, pour sortir de ce conflit, le gouvernement décide d’un moratoire sur l’enfouissement des déchets nucléaires. Celui-ci aboutit le 30 décembre 1991 au vote d’une loi. Cette loi transforme considérablement la gestion des déchets nucléaires puisqu’elle instaure une période de quinze ans dévolue aux recherches avant toute décision d’une politique nationale de gestion pour ces déchets. La loi distingue trois voies de recherche : 1/ la séparation et la transmutation des radionucléides (grosso modo, il s’agit de séparer les différents radionucléides issus de la production électronucléaire pour ensuite les transmuter, c’est-à-dire réduire la durée durant laquelle ces éléments sont radioactifs) ; 2/ l’entreposage des déchets en surface – qui n’a en fait jamais été considéré comme une solution de gestion définitive ; 3/ l’enfouissement. 

La loi de 1991 a beaucoup changé la manière dont l’ANDRA a travaillé et s’est implantée localement. Durant la période 1991-2006, les quinze ans dévolus aux recherches par la loi, l’Agence se présente comme une institution de recherche qui met en œuvre un programme fixé par la loi.

Quand elle s’implante à Bure, l’Andra renvoie toujours le choix d’une solution de gestion et de savoir si oui ou non un stockage sera implanté à la décision que devront prendre les parlementaires en 2006. L’Andra s’implante ainsi à Bure pour étudier si le sous-sol permet éventuellement l’implantation d’un stockage et non en affirmant qu’elle prépare la construction d’un stockage dans cette région. Ce qui change tout au niveau politique.





En 1987, c’était le Commissariat à l’énergie atomique seul qui avait pris une carte géologique de la France pour dire « là, là et là, ça semble pertinent d’enfouir des déchets ». La démarche est conduite par des experts qui ne discutent avec personne. Ils se pointent un jour dans les départements qu’ils ont choisi pour faire des forages. Ce caractère technocratique et autoritaire du choix des zones où la construction d’un stockage est envisagée est un des éléments dénoncés par les opposants au stockage. Après 1991, la manière dont les sites étudiés par l’Andra sont choisis est très différente. Le rapporteur de la loi, le député du Nord Christian Bataille, est chargé par le gouvernement d’une mission de médiation pour la recherche d’élus qui seraient volontaires pour accueillir des laboratoires souterrains. Ce n’est plus l’Andra qui détermine seule où étudier la possibilité d’implanter un stockage. Christian Bataille se base sur le volontarisme des élus. Il sollicite ses réseaux au sein du Parti socialiste, publie des annonces dans les journaux destinés aux élus locaux… Une fois qu’il a fait une présélection de départements qui politiquement semblent adaptés à accueillir les recherches effectuées par l’Andra, les géologues examine si la géologie de ces départements permet d’envisager y implanter un stockage. La démarche a totalement changé. 

En 1994, quatre départements sont sélectionnés : la Meuse et la Haute-Marne avec Bure au milieu, le Gard et particulièrement la zone proche de Marcoule, et enfin la Vienne. 

G : La loi de 2006, elle apporte quoi exactement ? 

La loi de 1991 ne fixe pas de solution nationale pour la gestion des déchets nucléaires mais elle ouvre une période de quinze ans dévolue aux recherches. Toutefois, si cette loi distingue trois voies de recherche, personne dans les arènes expertes et dirigeantes ne remet en cause le choix antérieur de l’enfouissement comme unique solution de gestion à long terme des déchets nucléaires. 

La loi de 2006 clôt les quinze ans de recherche en entérinant le projet d’enfouissement, à Bure (Cigéo), puisque c’est le seul site qui a finalement été étudié. Elle prévoit une nouvelle période de dix ans de recherche, spécifiquement sur ce territoire, mais elle acte qu’à terme les déchets devront y être enfouis.

Au cours des dix années qui suivent, plusieurs événements repoussent la mise en œuvre concrète du projet Cigéo. L’impératif d’apporter une définition légale de la réversibilité retarde les échéances. En 2013, le débat public qui doit précéder la demande de construction est un fiasco pour l’Andra et l’État puisque les opposants refusent d’y participer et le sabordent. L’ANDRA n’a donc toujours pas déposé de demande de construction à Bure. Alors qu’en 2006, le dépôt de cette demande était prévu pour 2015, elle est aujourd’hui repoussée à 2019.


Dans les entrailles du laboratoire de recherche souterrain à Bure


G : En somme, avant les années 90, on peut dire que les stratégies sont assez directes : expertise et choix régalien ; mais après 1991, on passe à des stratégies plus fines et complexes, des jeux de pouvoir entre les élus, le pouvoir politique et les experts, etc. Dans les extraits de ta thèse qu’on a trouvé, on a vu qu’un point intéressant que tu soulignais, c’est qu’avec le nucléaire on atteint un obstacle épistémique [qui concerne la connaissance] : il est impossible de prouver que tel ou tel projet va fonctionner à 100%. À partir de là, les projets industriels doivent forcément adopter des stratégies de représentation comme dans un théâtre, on ne peut plus dire « la science nous dit ça, donc on va faire ça » mais il faut construire des scénarios, mettre en scène les projets, faire du marketing… Est-ce que tu peux nous expliquer pour commencer pourquoi il y a cet obstacle épistémique ? 

Je pense que cette notion d’obstacle épistémique ou d’impossibilité épistémique de montrer la sûreté d’une installation industrielle ne s’applique pas qu’au nucléaire mais à presque tous les secteurs industriels. La question qui se pose, c’est : qu’est-ce qu’une preuve ? Est-ce qu’on a la même manière de faire preuve dans des mondes scientifiques et dans le débat public, avec des élus locaux par exemple ?

Dans chaque communauté scientifique, il y a un certain nombre de normes qui fixent ce qu’est une
« bonne démonstration » et qui dictent la bonne manière de produire du savoir.  Lorsqu’il est question de montrer publiquement la sûreté d’une installation, les choses sont bien plus difficiles. D’une part, il s’agit d’agréger un nombre important de connaissances dans des domaines très différents (l’hydrogéologie, la géochimie, la physique des matériaux… pour ce qui concerne le stockage).

D’autre part, la discussion dans l’espace public de connaissances scientifiques amène souvent à discuter également des normes selon lesquelles ce savoir est produit – ce qui peut éventuellement provoquer leur remise en cause.

Avec la loi de 1991, ce qui est intéressant c’est que l’objectif affiché c’est de prouver que l’enfouissement est la bonne solution. Il y a l’idée, cet espoir technicien, que la science peut rendre acceptable le stockage des déchets nucléaires. Mais durant les quinze années de recherche, l’Andra et ses évaluateurs se rendent compte que les choses sont un peu plus complexes que ça.

La radioactivité, c’est une affaire de seuils. Il est généralement admis qu’un échantillon de matière radioactive n’est plus dangereux lorsque la proportion d’éléments radioactifs qui le composent descend en dessous d’une certaine limite. Toute la réglementation est basée sur cette idée. Pour l’enfouissement, on s’intéresse à la dose de radionucléides qui atteignent la surface. Pour calculer cette dose, il faut étudier la migration des radionucléides depuis le stockage jusqu’à la surface sur des temps extrêmement long. Tout l’enjeu consiste à montrer que le temps de la migration des éléments radioactifs du stockage jusqu’à la surface est plus long que la durée nécessaire pour que leur radioactivité diminue dessous d’un certain seuil.

Cependant, fonder l’étude de la sûreté d’un stockage sur le calcul de cette dose de radionucléides qui atteignent la surface pose problème à plusieurs égards. D’une part, l’établissement d’un seuil en dessous duquel l’impact du stockage est acceptable peut être critiqué. Un ensemble de travaux ont ainsi montré depuis longtemps que l’exposition à de très faibles doses de radioactivité peut avoir des conséquences importantes. Faute de mieux, l’ensemble des règles de radioprotection reposent néanmoins toujours sur la définition de seuils. D’autre part, les temporalité mises en jeu par l’existence des déchets nucléaires sont si longues (on parle de centaines de milliers d’années) qu’il est impossible de construire un modèle exhaustif permettant de prendre en compte l’ensemble des phénomènes qui influent sur l’évolution du stockage. Quand il est question de sécurité pour une voiture, on peut faire des « crash- test » ou des prototypes mais dans le cas des déchets nucléaires, les temporalités mises en jeu rendent ces expérimentations impossibles à l’échelle d’un stockage. 

Pour cette dernière raison, l’Andra et ses évaluateurs se rendent compte au début des années 2000 qu’il ne sera pas possible de prouver scientifiquement que l’enfouissement est la bonne solution. La science ne peut pas produire une prévision certaine de la manière dont évoluera un stockage lors des milliers d’années à venir. 

Toute modélisation est une représentation simplifiée d’un phénomène réel. En pratique, l’ANDRA utilise un modèle global de l’évolution d’un stockage qui lui permet de faire des calculs de sûreté  et de multiples modèles spécifiques qui lui permettent d’étudier tel ou tel aspect du stockage Ces modèles spécifiques sont beaucoup plus fins que le modèle global d’analyse de sûreté. La comparaison entre les modèles spécifiques et le modèle d’évaluation de sûreté doit permettre d’assurer la robustesse de celui-ci.

Au tournant des années 2000, la Commission Nationale d’Évaluation instituée par la loi de 1991 entame un dialogue avec l’ANDRA sur son développement d’outils de simulation numérique. Il ressort de ce dialogue qu’il existe toujours un décalage entre la complexité du modèle d’évaluation de sûreté et celle des modèles d’étude des phénomènes particuliers qui évoluent au fur et à mesure de l’avancée des recherches. De ce fait, il apparaît alors que la production d’un calcul d’impact radiologique d’un projet de stockage ne pourra pas suffire à montrer la sûreté d’un stockage car il repose inéluctablement sur des représentations simplifiées de l’évolution du stockage.

G : Est-ce que cette incertitude se pose seulement pour des risques pour des millions d’années ou aussi pour des risques à court-terme ? Est-ce que tu pourrais revenir aussi sur la nature des risques ? 

La question des risques à court-terme prend de l’ampleur dans les années 2010. Comme dans toute activité industrielle, il y a des risques liés à l’exploitation du stockage et à la manipulation de matériaux radioactifs. En 2013, il y a par exemple eu un incendie dans un stockage aux États-Unis.

Selon moi, il faut prendre ce point en compte (et il y a lieu d’y réfléchir étant donné la nature de ces déchets), mais ce n’est pas ce sur quoi je me suis concentré dans mon travail. Il me semble que les risques à long-terme posent des questions plus profondes, par exemple celles de notre impact sur le monde, sur l’environnement à des échelles de temps inédites. Ce sont des problèmes d’une autre nature que le risque industriel (type risque SEVESO2) et il m’importait dans ma thèse de comprendre comment les ingénieurs de l’Andra appréhendent des temporalités de l’ordre du million d’années.


 Le site de l’ANDRA à Bure



G : comment on passe alors de cet obstacle épistémique aux stratégies de scénarisation qui sont mises en oeuvre pour faire passer politiquement le projet ? Est-ce que tu pourrais nous en donner des exemples ? 

L’idée de scénarisation regroupe des acceptations très différentes. Il y a des scénarios sur tout, dans la gestion des déchets nucléaires comme dans n’importe quelle autre activité industrielle. La construction de scénarios est un outil classique des ingénieurs pour appréhender le futur.

Lorsque l’échéance de 2006 arrive et que l’ANDRA doit montrer au parlement qu’elle a une certaine maîtrise de l’évolution du stockage, elle se rend compte que produire un calcul ne suffira pas à faire preuve de la sûreté d’un stockage. Sur des temporalités de l’ordre du million d’années, l’étude et la modélisation de l’évolution du stockage n’arrivera jamais à épuiser le réel et il faut donc abandonner l’idée d’une démonstration de la sûreté du stockage par A+B. Le parti que prend alors l’Andra, c’est de démultiplier les manières de faire preuve : au lieu d’essayer de concevoir un modèle qui prenne en compte de manière exhaustive l’ensemble des phénomènes susceptibles d’influer sur l’évolution d’un stockage, les ingénieurs de l’Andra vont essayer de montrer qu’ils ont fait tout ce qu’il est possible de faire pour étudier l’évolution d’un stockage.

La construction de scénarios permet d’étudier différentes évolutions possibles du stockage et ainsi d’essayer de montrer que même si le stockage ne suit pas une évolution normale, il reste sûr. Le problème qui se pose alors, c’est qu’il est possible d’imaginer une infinité de scénarios différents.
Ainsi, il est nécessaire de faire un choix et fixer quels sont les scénarios les plus pertinents à étudier en fonction de leur probabilité ou de leur impact potentiel.

Cette administration de la preuve, c’est quoi les obstacles auxquels elle s’oppose ? Il y a le cadre légal (européen et français), l’opinion publique, la mairie, les pouvoirs locaux, les militants antinucléaires. A quoi ça s’attaque cette stratégie de présentation ? 

L’Andra est évaluée par plusieurs institutions. 

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), dont le conseiller technique est maintenant l’IRSN (Institut de radioprotection et sûreté nucléaire), est chargée d’évaluer la sûreté du projet de l’Andra pour le compte de l’État. Quand l’Andra déposera une demande d’autorisation de construction pour un stockage à Bure, elle devra produire un dossier démontrant qu’elle maitrise la sûreté du stockage que l’IRSN évaluera. Auparavant, comme il ne saurait y avoir de preuve absolue de la sûreté d’un stockage, l’IRSN et l’Andra travaillent conjointement pour définir ce qui constitue un stockage sûr. En effet, étant donné la spécificité du projet de stockage, il ne préexiste pas de norme de ce qu’est un stockage sûr. L’étude du stockage, sa conception et l’évaluation de sa sûreté s’inventent ensemble.

D’autres institutions que l’ASN et l’IRSN évaluent également le travail de l’Andra : la Commission nationale d’évaluation (CNE) notamment, qui joue un rôle majeur en 1991 et 2005, puis un rôle un peu plus marginal après 2006. La CNE a participé à complexifier les représentations utilisées par l’Andra de l’évolution du stockage. Elle a ainsi poussé l’Andra à ouvrir des nouvelles voies de recherche et elle a joué un rôle d’aiguillon. En 2005, c’est la CNE qui a évalué le dossier rendu par l’Andra sur la faisabilité d’un stockage à Bure pour le compte du Parlement. Les membres de la CNE sont nommés par le gouvernement et le Parlement et chargés de conseiller le Parlement sur les recherches entreprises sur la gestion des déchets nucléaires.

Il existe aussi tout un tas de contre-experts qui passent au crible les dossiers de l’Andra mais il me semble qu’ils sont assez largués. L’Andra a capitalisé une telle connaissance sur la géologie, la physique des matériaux, la manière dont le stockage pourrait évoluer… et il y a une asymétrie de moyens si grande entre l’Andra et ces contre-experts pour que ces derniers puissent discuter sur un pied d’égalité avec les chercheurs de l’Andra. De ce fait, les contre-experts se font souvent balader.
Lorsqu’ils pointent un manque dans les connaissances produites par l’Andra, la plupart du temps celle-ci leur répond  « ah mais vous n’avez pas regardé, dans tel rapport on répond à votre question ». Ils se font noyer, ils ne sont pas assez nombreux et n’ont pas suffisamment de moyen ne serait-ce que pour traiter toute la documentation produite par l’Andra. 

Du coup, les contre-experts ne sont pas tant un problème pour l’Andra que l’ASN et la CNE. Sachant que la gestion des déchets nucléaires ne se réduit pas à la question « preuve ou pas preuve » et qu’il n’y aura jamais de preuve absolue, l’Andra a besoin de s’accorder avec ses évaluateurs sur le niveau de connaissance qu’il est raisonnable d’attendre d’elle pour considérer que le stockage est sûr- ce qui n’est pas toujours évident.

Donc puisqu’il n’y a pas de vérité absolue, la vérité se redéfinit comme rapport de force. Si l’Andra répond aux contre-expertises « tu n’as pas lu toute la doc », l’effet de vérité devient presque politique. 

C’est sûr que c’est une question politique. L’Andra est une institution qui a des moyens qui sont énormes, qui est la seule institution à avoir un labo souterrain (ce qui lui donne un certain privilège pour produire des connaissances sur le stockage). Elle a des capacités d’expertise qui sont beaucoup plus grandes que l’ASN ou les contre-experts.

La démarche instituée à partir de 1991 reposait sur l’idée que si on montre la sûreté d’un stockage, on aura l’acceptabilité sociale. Ça n’a pas marché, car l’Andra s’est rendu compte qu’on ne montrera jamais la sûreté d’un stockage. Il n’y a pas de preuve absolue. Mais en même temps, le fait que l’Andra se soit implantée à Bure pour faire des recherches l’a mise dans une position où elle est dorénavant l’institution qui a la meilleure connaissance sur la géologie et sur la manière dont le stockage peut se mettre en place. Donc, il y a une véritable asymétrie entre l’Andra et ses évaluateurs, qui la met en position de force sur le plan technique et scientifique. Si la discussion politique est réduite à une discussion technique, l’Andra est toujours la meilleure. 

Pour des développements sur la nature des divers déchets nucléaires ainsi que les différentes possibilités de gestion potentielles de ces déchets, vous pouvez déployer ce 'spoiler'
La nature des déchets nucléaires : selon Le Monde 90% des déchets nucléaires ne sont pas dangereux, 10% seront actifs à très long terme. Il y a différents types de déchets : MA-VL et HA. C’est quoi la différence ? 

Les déchets nucléaires sont rangés en catégorie, selon à la fois leur activité (plus ou moins radioactif) et le temps de la décroissance radioactive. Il y a des déchets de très faible activité, faible activité, moyenne activité, haute activité ; et des déchets de vie courte, vie longue, il me semble que la limite est à 31 ans (temps de demi-vie : temps que met un échantillon pour que sa radioactivité soit divisée par 2). 

Il y a des solutions de gestion différenciées pour ces déchets : les déchets de faible activité, on les laisse en surface. Il y en a dans les centres de stockage de la Hague et de l’Aube. Pour ces déchets, l’idée c’est de les entreposer puis de les recouvrir de terre dans un site fermé et surveillé. 

Un des fondement  de la gestion de déchets nucléaires est de considérer que le déchet n’est plus radioactif une fois que 10 demi-vies sont passées. Si la demi-vie est de 30 ans, au bout de 300 ans, l’Andra considère que le déchet n’est plus radioactif et qu’il n’est pas problématique que le stockage tombe dans l’oubli. Du coup ces déchets sont laissés en surface dans des sites qui seront surveillés durant 300 ans. D’autre part, il y a aussi les déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue (MA-VL) pour lesquels le projet est de les enfouir en couche géologique (Bure). Le déchet de HA, c’est 0,2% en termes de volume, 98% en termes d’activité cumulée. Les déchets de faible activité représentent l’extrême majorité du volume de déchets nucléaires produits. Les déchets les plus radioactifs, c’est infime en termes de volume mais extrêmement important en terme d’activité cumulée. 

Quelles solutions de stockage existent à part l’enfouissement en couche géologique. Le Monde en citait 4 : jeter dans la mer, stockage en subsurface, envoyer dans l’espace, enfouissement. 

Il y a eu des solutions plus ou moins farfelues au cours du temps. On a commencé par les immerger. Puis il y a une solution que je trouve drôle si on peut dire et qui a été envisagée par des militaires aux Etats-Unis dans les années 1950, pendant la guerre de Corée : ils voulaient faire une sorte de ligne Maginot avec des déchets nucléaires entre les deux Corée. Ils ne l’ont jamais fait mais que l’on puisse envisager une utilisation pour ces déchets marque que la frontière entre ce qui est considéré comme un déchet et ce qui est une matière valorisable est souvent floue et dépend du contexte et de l’époque.

Il y a eu des gens qui ont voulu envoyer les déchets nucléaires dans l’espace. Ça n’a pas été beaucoup étudié, car il y a plusieurs problèmes. Premièrement, ça coûte très cher de faire décoller des fusées et pendant longtemps l’enfouissement a été considéré comme une solution de gestion bon marché, que l’on pouvait envisager dans d’anciennes mines par exemple. Deuxièmement, l’aérospatial ce n’est pas si sûr que ça :  il y a souvent des accidents (la fusée qui explose au décollage, ce n’est pas terrible si elle est pleine de déchets nucléaires). Et troisièmement, il y a un côté spectaculaire, un rapport à l’image qui est différent. Enfouir quelque chose, c’est discret (en tout cas ça l’était dans les années 70, avant qu’on en parle), l’envoyer dans l’espace, c’est très voyant, ça ne passe pas inaperçu… 

L’enfouissement, c’est la solution qui est unanimement reconnue : par l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE, par l’Agence internationale de l’énergie atomique (ONU), dans toutes les institutions supranationales. C’est la solution de référence, alors qu’il y a assez peu de pays qui ont engagé réellement des programmes d’enfouissement de déchets nucléaires. Et ce, pour des raisons différentes : certains se sont heurtés à des oppositions très fortes, pour d’autres la question est moins urgente car il y a peu de déchets. En France, l’industrie nucléaire a une place très importante, et donc la question des déchets est particulièrement problématique. L’absence de solution de gestion de ces déchets gène la poursuite des investissements dans le nucléaire.

Dans d’autres pays, y a-t-il d’autres solutions de gestion des déchets qui ont été mises en place ? Certains opposants, à Bure, plaident plutôt pour le stockage en subsurface sur les sites de production au lieu de l’enfouissement (plus accessible, et évite l’acheminement et la concentration des déchets à Bure), est-ce que c’est envisageable ? 

En fait je n’en sais rien, et je pense que la question est mal posée. Aujourd’hui, les déchets nucléaires HA-VL sont déjà tous concentrés à la Hague. Je pense qu’en réalité, le problème, c’est le problème de l’économie : le problème, c’est l’organisation capitaliste de la gestion des déchets nucléaires. Qu’on veuille les enfouir ou les laisser en surface, la gestion capitaliste des déchets nucléaires sera toujours un problème. Ainsi que la sûreté s’évalue en fonction des coûts qu’ont les dispositifs de sûreté est pour moi le principal problème de la gestion des déchets nucléaires. 

Par exemple, il y a une étude de la fin des années 1980 sur le stockage en Suède qui est assez révélatrice sur ce point. Cette étude porte sur le calcul de l’épaisseur de cuivre qu’il faut mettre autour des déchets. Met-on 1cm de cuivre ou 10cm de cuivre ? Combien de radionucléides sortent des colis et arrivent en surface avec des colis de 1 cm ou 10 cm d’épaisseur ? L’étude suédoise montre que si on met 1cm de cuivre, la quantité de radionucléides qui sortent est toujours inférieure à la limite réglementaire, et si on met 10cm, c’est un peu meilleur. Comme 1cm suffit pour passer sous la limite réglementaire, la conclusion de cette étude c’est : « ça sert à rien de mettre 10cm de cuivre ». Il y a ici une évaluation par l’économie de ce qui constitue un niveau de sûreté acceptable . Et ça, pour moi, c’est particulièrement important : un entreposage en surface, si l’évaluation de la sûreté se fait aussi en prenant en compte des critères économiques, ça sera tout aussi problématique qu’un enfouissement profond. 

La question est vraiment là. L’évaluation du risque prend aujourd’hui en compte le coût de la sûreté. Vu qu’on n'aura jamais une preuve absolue qu’un stockage est sûr, il faut choisir entre des options techniques qui doivent permettre de faire en sorte que le stockage soit plus ou moins sûr. Et dans la détermination de ce qui est raisonnablement sûr,  l’économie et le calcul des coûts des différentes solutions technique entrent en jeu. C’est l’exemple de l’épaisseur des colis : 10cm, c’est plus sûr, il y a moins de radionucléides qui sortent mais c’est aussi plus cher. Étant donné qu’avec 1 cm d’épaisseur, le stockage est considéré comme suffisamment sûr, il n’est alors pas considéré comme nécessaire d’accroître d’avantage l’épaisseur des colis. L’important c’est de respecter la limite d’impact réglementaire. De ce fait, dans une gestion capitaliste des déchets nucléaires, on ne se préoccupe pas de construire le stockage le plus sûr possible dans l’absolu. Dès que l’ouvrage est considéré comme « suffisamment sûr », la solution de gestion la moins chère doit être choisie. 
Or, étant donné qu’il n’y a pas de preuve de la sûreté, le stockage peut toujours être plus sûr. Un colis de 40cm d’épaisseur, ça sera encore plus sûr que 10cm. On peut toujours accroître la sûreté.


Dans le domaine du nucléaire, un colis est un emballage possédant un contenu radioactif.


Comment sont fixés ces seuils, ces normes qui définissent la sûreté « raisonnable » ? 

Optimiser l’épaisseur de cuivre autour d’un colis, c’est relativement facile à calculer.  Par contre, l’optimisation économique de tout le stockage géologique, ça c’est un truc qui est impossible à faire. Le chiffrement du coût du stockage, c’est hyper compliqué à calculer. 

De plus, il y a tout un travail de négociation avec l’Autorité de sûreté nucléaire pour déterminer ce qui est acceptable ou pas acceptable en terme de sûreté. Comme je vous disais, c’est toujours le calcul de l’impact radiologique à 1 million d’années qui est le critère réglementaire d’évaluation de sûreté. Et il y a aussi des discussions entre l’Andra et les producteurs de déchets qui financent la gestion des déchets nucléaires, sur combien  coûtera le stockage, sur combien EDF, Areva et le CEA veulent bien mettre sur la table. Cette négociation est assez houleuse et elle n’est pas totalement finie, mais à un moment la ministre de l’Environnement Ségolène Royal a tranché. L’Andra disait « ça coûtera 35 milliards », EDF disait « non, ça coûtera 15 milliards », Ségolène Royal a dit « bon bah, ça coûtera 20 milliards et vous vous démerdez pour faire un truc qui tienne ». Ces chiffres c’est dur de leur faire dire quelque chose. Le stockage ne coûtera jamais 20 milliards. Le budget va exploser comme pour tous les chantiers industriels. Et chiffrer le coût d’un projet sur les 100 ans qu’il est sensé durer, c’est aussi assez compliqué. 

Ainsi, il y a des discussions dans les deux sens : à la fois entre les ingénieurs qui conçoivent le stockage (combien on met de béton, c’est quoi l’épaisseur du colis, qu’est-ce qu’on utilise comme technique de creusement), et les producteurs de déchets qui financent le stockage ; et à la fois avec l’Autorité de sûreté nucléaire sur qu’est-ce qu’une garantie suffisante de sûreté. 

Le fait que l’administration de la preuve soit à la fois politique, économique, etc., est-ce que tu relierais ça avec « la fabrique du consentement » dont parle un article du Monde diplo, qui décrit la façon dont l’Andra, EDF financent les mairies, les communes, créent un discours, une stratégie de communication autour du projet Cigéo. 

Sans doute, c’est un peu lié. L’Andra a arrosé tout ce qu’elle a pu dans la Meuse et la Haute-Marne. Elle a irrigué toute l’économie locale, qui était une économie complètement sur le déclin. Je ne sais pas si il faut faire un lien entre absence de preuve formelle et financement de la région. Je ne pense pas que c’est parce qu’il n’y a pas de preuve que l’Andra arrose. Le fait de distribuer massivement de l’argent, c’est une pratique classique lors de l’implantation d’installations nucléaires.

 L’opposition au projet Cigéo


Si on pouvait montrer à 100% que le projet était sûr, aurait-on arrosé la population locale ? 

C’est une question compliquée. Est-ce que la politique peut-être réductible à une question technique ou scientifique ?  Même si il avait été possible de faire preuve, est-ce que ça aurait rendu le projet acceptable ? Ce n’est pas sûr en fait. L’idée qu’il y a au début des années 90, c’est de dire « une fois qu’on aura fait preuve de la sûreté d’un stockage géologique, on aura évacué les oppositions à cette solution de gestion ». En fait, c’est faux, ça ne marche pas comme ça ! Apporter une preuve formelle de la sûreté d’un stockage n’aurait pas évacué toutes les oppositions à ce projet, car il y a aussi des oppositions morales, politiques, qui reposent par exemple sur le fait qu’il faut laisser le choix aux générations futures de faire ce qu’elles voudront de ces déchets et qu’il faut éviter toute solution irréversible… Même si je n’ai pas étudié les discours des opposants au stockage, il me semble que l’opposition ne se repose pas uniquement sur le fait que le projet ne soit pas sûr.

Tu disais qu’il y avait une gestion économique de la technique, est-ce que le fait qu’il y ait des contre-discours permet de sortir de cette logique ? 

Il y a de l’économie dans la gestion des déchets nucléaires parce qu’il y a de l’économie partout. C’est le monde dans lequel nous vivons : le capitalisme impose que n’importe quel projet industriel fasse l’objet d’une évaluation et d’une optimisation de ses coûts. Il n’y a ici aucune spécificité à la gestion des déchets nucléaires. Dans les négociations entre l’Andra et EDF (principal producteur de déchets nucléaires et financeur du stockage), le fait que l’Andra soit contestée sur le terrain technique, sur la sûreté des solutions de gestion qu’elle développe, c’est pour elle un argument face à EDF qui cherche à réduire au maximum le coût de la gestion des déchets nucléaires. L’opposition, en un sens, sert à rendre le stockage plus sûr et plus cher. Elle aide l’Andra dans sa négociation avec ses financeurs qui peut dire « je ne peux pas réduire mes coûts, car sinon ils vont me tomber dessus, et ça va être la guerre ». La critique technique peut avoir ce rôle-là dans les négociations entre l’Andra et ses financeurs.


Notes











 2 Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Directive_Seveso


Source : https://grozeille.co/bure-economie-risque-nucleaire/

mardi 26 juin 2018

Café Repaire et réunion publique (PLUi valant SCOT) à Prades jeudi 28 juin 18h30


Bonjour tout le monde

Une réunion publique concernant le PLUi valant SCOT aura lieu au Lido à Prades, le jeudi 28 juin, à 18H30, le même jour que le Café Repaire décalé d'une semaine, pour cause de Fête de la musique.

Bien sûr, il faut qu'il y ait un maximum de monde puisque le bruit a couru que les terres des Brulls seraient à nouveau menacées de bétonisation.

Les gens qui auraient voulu venir au Café Repaire de ce mois de juin sont donc invités à participer à cette réunion publique de la Communauté de Communes Conflent/Canigou à Prades...



N'oublions pas que :

"Notre Terre c'est nos oignons !"


lundi 25 juin 2018

Les Glorieuses - On a gagné le gros lot

Cette semaine, j’ai appris ce qu’était une pension de réversion. On ne rit pas, merci. Pour les quelques personnes qui se trouvent dans la même ignorance, il s’agit du reversement d’une partie de la retraite d’une personne décédée à son ou sa conjoint·e. En 2016, les dépenses liées aux pensions de réversion et aux allocations veuvage représentent 11% de l’ensemble du budget consacré aux pensions. Soit 35,8 millions d’euros. Ne me remerciez pas de cette définition, elle vous sera bientôt complètement inutile. Le Haut-Commissariat à la réforme des retraites [organisme ayant pour mission de préparer, de rédiger, et de faire le service après-vente de la réforme qui sera mise en application en 2019] se pose la question à voix haute (puisque dans un mail envoyé aux syndicats) : « Compte tenu des évolutions en matière de taux d’emploi des femmes et de conjugalité, doit-on maintenir des pensions de réversion ? ». En d’autres termes, « ça nous soule ce truc et puis les vieilles font pas de manifs ». C’est évidemment un problème. Car l’espérance de vie des hommes en France atteint 80 ans et celle des femmes 85,6 ans. Car en 2013, la moyenne des pensions perçues par les hommes était de 1642 euros et par les femmes de 993 euros. Soit environ 65 % en plus. Les femmes sont ainsi les principales bénéficiaires de ces pensions de réversion. Elles permettent même  – pour les mariages hétérosexuels  – de réduire de 15 points l’écart de pension entre les femmes et les hommes. « Compte tenu des évolutions en matière de taux d’emploi des femmes et de conjugalité, doit-on maintenir des pensions de réversion ? ». La réponse est OUI, cher commissaire (cherchez pas, c’est bien un homme). On lui dit ?


« Vieillir vieux, c’est bien 
mais vieillir bien, c’est mieux »

C’est même politique. Il s’agit du slogan de la maison des Babayagas, à Montreuil, lieu autogéré, solidaire, et féministe pour les femmes de plus de 60 ans. La militante Thérèse Clerc avait porté ce projet pendant une dizaine d’années avant qu’il voit le jour. Et elle a abordé la vieillesse des femmes comme son engagement au sein du Mouvement de libération de l’avortement et la contraception : « toute ma vie j’ai voulu refaire le monde, donc j’aborde la vieillesse en voulant refaire la vieillesse, c’est normal ! », in « La vieillesse, une identité politique subversive » par Catherine Achin et Juliette Rennes dans la revue Mouvements (2009).
Thérèse Clerc a fait du mépris des vieilles l’objet de sa lutte : « nous ne voulions pas être traitées comme de simples objets de désir, nous ne voulons pas être traitées comme des objets de compassion, mais rester des sujets de notre propre destinée ».
Car c’est tout le sujet. « Le regard de la société sur la vieillesse et le vieillissement est méprisant. Ce mépris prend la forme de la commisération ou de l’indifférence : les vieux sont mis en retraite et en retrait. (…) ils sont impotents, on n’a rien à leur dire et ils n’ont plus rien à dire ». Alors qu’en 2050, une personne sur trois dans les nations industrialisées aura plus de 65 ans. 
Il y a encore plus invisible qu’une femme dans notre société : sa mère. Ou sa grand-mère. Ou son arrière-mère (vous voyez le principe). Après avoir bravé les garçons dans la cour de récré, le harcèlement au collège, les discriminations à l’université, les inégalités salariales dans le monde du travail, les violences multiples en allant chercher du pain, ce n’est pas fini : en vieillissant, vous devenez complètement invisible. Bingo.

 Crédits photo : Tiago Muraro 

dimanche 24 juin 2018

Surveillance : le réseau français "intelligent" d'identification par caméras arrive


Surveillance : 

le réseau français "intelligent" 

d'identification par caméras arrive



Copie d'écran d'une vidéo promotionnelle pour le logiciel de détection et identification de visages" Morpho argus", vendu à la police néerlandaise. Un autre logiciel de "détection de suspects", "Morpho Video Investigator" a été lui vendu en 2016 à la police nationale française par l'entreprise française leader en biométrie : Safran. Le principe d'intelligence artificielle d'analyses des visages à capacités prédictives est au cœur de ce type de logiciels.



La reconnaissance faciale "intelligente" est annoncée comme une nécessité pour le ministère de l'Intérieur. Le modèle chinois de contrôle et surveillance de la population par des caméras et des algorithmes d'identification des personnes semble inspirer le gouvernement et l'administration française qui lance des expérimentations et des partenariats. Explications.





L'identification en temps réel des personnes par des réseaux de caméras de rue n'est plus un fantasme de film d'anticipation : la Chine a massivement déployé ces systèmes et s'en vante. Le "réseau céleste" — ainsi nommé par le gouvernement central — de 20 millions de caméras, est un œil géant piloté par des intelligences artificielles qui travaillent jour et nuit à analyser les millions de visages des passants des grandes villes chinoises.
Un journal de Hong Kong — cité dans le Courrier international —  l'Apple Daily, résume les capacités surhumaines du "réseau céleste" avec délectation :


"Le système peut identifier en temps réel avec exactitude le type de voiture, l’habillement, le sexe et même l’âge d’un passant… Ces informations sur les passants s’affichent automatiquement à l’écran. Quand il s’agit d’un criminel recherché, l’alarme du système se déclenche en montrant les données le concernant sur l’écran."

Extrait du Courrier International : "Surveillance. Le “réseau céleste”, version chinoise de Big Brother", le 28/09/2017


La France est l'un des pays champion des technologies numériques de surveillance.  Pionnier dans le domaine du "Deep packet inspection" (DPI, inspection profonde de paquets) grâce à sa recherche universitaire et des montages d'entreprises spécialisées dans l'exportation de ces systèmes à des dictatures, le pays de Victor Hugo a légiféré en cascade depuis plusieurs années pour autoriser les services de police et de renseignement à surveiller et capter les échanges numériques des citoyens de façon administrative, sans contrôle d'un juge d'instruction.

"Boites noires" chez les fournisseurs d'accès internet, sondes sur les câbles sous-marins, systèmes d'interception des communications "silencieux", logiciels de morpho-analyse intelligents : la plupart des technologies numériques de surveillance, d'identification et d'analyses prédictives sont en place dans les services de renseignement et de police français. Ne manque — visiblement — aujourd'hui qu'à déployer de façon massive les derniers outils de reconnaissance faciale, pilotés par intelligence artificielle, et les généraliser. Ce qui semble être en cours de discussion dans les ministères, les centres de recherche et les services d'Etat.

Gérard Collomb annonce…


Le ministre de l'Intérieur français, Gérard Collomb ne s'est pas caché depuis quelques mois de vouloir moderniser la police et les services de renseignement français. Cette modernisation passait pour l'instant par le déploiement de tablettes, de caméras connectées, le tout lié au nouveau fichier "monstre" TES de fichage biométrique de la quasi totalité de la population française.


> Dossier : Le gouvernement officialise la constitution d'un fichier biométrique de 60 millions de Français 



"L’intelligence artificielle doit permettre, par exemple, de repérer dans la foule des individus au comportement bizarre."

Gérard Collomb dans son bilan "d'un an de maintien de l'ordre", le 8 juin 2018

Des déclarations sur l'utilisation de technologies à base d'IA comme aide à la décision pour les forces de police avaient déjà été effectuées alors par Gérard Collomb : "Les service de l'Etat vont analyser les données avec de l'intelligence artificielle pour être encore plus efficaces, avec une expérimentation déjà lancée dans onze départements." La question de la concomitance de ces annonces avec les nouvelles disposition de surveillance technologique policières — prises par le gouvernement chinois — se posait déjà en février 2018 :

> Surveillance et cybersécurité : la France se met-elle dans les pas de la Chine ?

Aujourd'hui, le ministre de l'Intérieur annonce clairement ses intentions au sujet de la surveillance et l'identification par reconnaissance faciale dans son bilan "d'un an de maintien de l'ordre" (article La Croix) :

(…) en matière d’exploitation des images et d’identification des personnes, on a encore une grande marge de progression. L’intelligence artificielle doit permettre, par exemple, de repérer dans la foule des individus au comportement bizarre. 

Sur la problématique des manifestants violents, le ministère veut explorer des voies technologiques prédictives, et ne s'en cache pas : "Les services ont identifié certains meneurs, il y a aussi sûrement de petits groupes assez structurés derrière eux, et il faudrait pouvoir agir en prévention." Arrêter des futurs manifestants avant que les actes violents ne soient commis à l'aide de caméras intelligentes repérant les individus aux comportements suspects ? Les défenseurs des libertés et les avocats sont logiquement déjà alarmés par cette possibilité. Comment accepter, dans une démocratie, l'arrestation de personnes sans qu'elles n'aient commis de délit, mais seulement parce que des machines les ont repérés, identifiés et analysés de façon prédictive comme étant de futurs fauteurs de troubles ?

Le CNRS confirme


L'annonce récente par le CNRS de la signature d'une convention avec la Direction du renseignement militaire (DRM) confirme l'intérêt des services de l'Etat pour le développement d'intelligences artificielles de reconnaissance d'image, comme Fabrice Boudjaaba, le directeur adjoint scientifique de l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS l'explique : "Les questions liées à l’Intelligence artificielle sont évidemment centrales. Les recherches sur la reconnaissance automatique d’image intéressent particulièrement le renseignement militaire. En effet, leur principal problème du renseignement aujourd’hui n’est pas le manque d’information, mais bien le trop plein d’information qui peut submerger et finalement paralyser l’outil de renseignement." Si les technologies innovantes d'analyses d'image par intelligence artificielle pour la DRM sont avant tout liées à des théatres d'opérations à l'étranger, il n'est pas interdit de penser que ces recherches publiques seront utilisées aussi pour du renseignement intérieur ou de l'investigation policière.

Les questions dans le cadre de la surveillance de la population et l'identification des personnes par apprentissage automatique restent donc toujours sans réponse de la part des autorités, et celles-ci sont pourtant très simples : peut-on ficher une population et laisser des agents numériques traiter les données biométriques qui s'y affèrent ? La surveillance d'Etat par reconnaissance et identification faciale est-elle compatible avec le respect des libertés publiques et des droits fondamentaux à la vie privée ? Quelles garanties la population a-t-elle que les données biométriques propres à chacun ne serviront pas à des fins de prévention ou de répression d'expression politique ou de contestation sociale ?

La Chine, quant à elle ne s'est pas posée ces questions et applique sans états d'âme la surveillance électronique permanente des citoyens  : la France, bien plus discrètement, et sans publicité s'apprête visiblement à faire de même. Jusqu'à copier aussi à terme le système de crédit social chinois ?

Chine : "Sesame Credit", la clef du contrôle social ?

Reste que l'on ne sait pas si la population française est prête à accepter de vivre dans une société sous contrôle de machines autonomes où chacun de ses faits et gestes sera enregistré, analysé et potentiellement… noté ?


Pascal Hérard


Source : https://information.tv5monde.com/info/surveillance-le-reseau-francais-intelligent-d-identification-par-cameras-arrive-242520?amp

samedi 23 juin 2018

Produits toxiques : « Combien de morts faudra-t-il pour que l’État prenne des mesures ? »

Produits toxiques : 

« Combien de morts faudra-t-il 

pour que l’État prenne des mesures ? »



par




Partie de Fos-sur-Mer le 1er mai, la « Marche des cobayes » doit rallier Paris fin juin. Son but ? Alerter sur la multiplication des pollutions aux produits toxiques, et leur impact sur l’environnement et la santé des travailleurs comme des citoyens. Malgré les connaissances qui s’accumulent et les alertent qui se multiplient, « l’attitude des autorités publiques relève du déni, voire de la non-assistance à personne en danger », dénonce la coordinatrice de la marche Sarah Ferrandi, interviewée par Basta !.

Basta ! : Quelles sont les revendications de la « marche des cobayes » ?



Sarah Ferrandi : Nous voulons d’abord rendre visible toutes les victimes de produits toxiques. Aujourd’hui, il y a un vrai manque de considération à leur égard : que ce soit sur les lieux de travail ou de vie, dans l’alimentation ou dans les soins, les personnes contaminées par des polluants dangereux restent isolées face à leur problème. Elles font face à de nombreuses résistances de la part de l’opinion publique, du corps médical ou encore des autorités qui refusent de donner de la crédibilité aux maladies et souffrances endurées. C’est le cas par exemple des victimes de la nouvelle formule du Lévothyrox : de très nombreuses femmes en ont été victimes, mais lorsqu’elles parlent des effets indésirables qu’elles rencontrent et qui leur gâchent la vie, elles se voient très souvent répondre qu’elles sont en train de faire une psychose ou une dépression, et on a très peu entendu parler de ce problème dans les médias.

Cette logique d’isolement est la même pour toutes les autres victimes, des pesticides, des champs électromagnétiques ou encore des intoxications aux métaux lourds. Nous voulons donc créer un mouvement citoyen pour alerter sur l’inertie des pouvoirs publics en matière de santé environnementale. Nous travaillons également à réclamer une justice passant par la réparation, la reconnaissance des responsabilités, et l’indemnisation des victimes.

Pourquoi utiliser le terme de « cobayes » alors que ces dernières années plusieurs scandales sanitaires, de même que leurs victimes, ont été reconnus - que l’on pense à l’amiante, même si les employeurs responsables de dizaines de milliers de travailleurs morts par cancers n’ont toujours pas été jugés, ou aux salariés de Triskalia empoisonnés aux pesticides ?

La marche est bien évidemment celle des victimes de tous ces scandales. Mais si elles sont devenues victimes, c’est parce qu’elles ont été cobayes de diverses expérimentations au préalable. Les personnes officiellement reconnues victimes ne sont qu’une minorité face aux millions de personnes entourées par des produits toxiques. Nous sommes tous des cobayes : de la pollution de l’air, de la malbouffe, des produits de santé dangereux, etc. Le terme de « cobaye » permet de réintroduire la notion de risque : il faut mener un travail de prévention, nous ne voulons plus voir le nombre de victimes augmenter perpétuellement car nous n’aurions pas évalué les risques sur la santé.

Qui sont les participants à cette marche ?

L’idée a germé l’automne dernier, après un échange sur le Levothyrox entre Chantal L’Hoir, présidente de l’Association française des malades de la thyroïde, et Michèle Rivasi, qui est députée européenne. Face à la multiplication des scandales sanitaires et alimentaires, il est apparu nécessaire de rompre avec le cloisonnement entre ces différents problèmes d’intoxication. Nous avons préparé cette marche avec de nombreuses associations de victimes de pollution, ainsi qu’avec des associations travaillant sur la santé environnementale, telles que Générations futures ou Générations cobayes. Notre collectif représente aujourd’hui une centaine d’associations et de personnalités des mondes scientifique, politique, juridique ou encore artistique.

Peut-on vraiment mettre sur le même plan les pollutions engendrées par la malbouffe, les métaux lourds, les ondes électromagnétiques, les médicaments ou les petites billes noires des nouveaux terrains de foot synthétiques ? Quel sont les points communs à ces pollutions ?

Ces problèmes de pollution sont certes distincts les uns des autres, avec des conséquences différentes sur la santé et l’environnement que ce soit en termes d’intensité, de durabilité, de nombres d’effets indésirables ou en termes de cibles. Mais on y retrouve une logique commune : l’absence de considération pour la protection de notre environnement et de notre santé par des industriels réfléchissant d’abord au profit à court terme. Les victimes s’en trouvent traitées de la même manière : une reconnaissance quasi-inexistante, une indemnisation qui n’est jamais à la hauteur.

Parmi les polluants toxiques, les rejets agricoles – et notamment les pesticides – figurent en bonne place. Comment abordez-vous la loi agricole en cours de discussion à l’Assemblée nationale ?

Nous sommes très inquiets de cette nouvelle loi, qui manque clairement d’ambition. Le recul spectaculaire sur la question du glyphosate, avec le rejet de l’amendement qui préparait son interdiction pour 2021, confirme une nouvelle fois la victoire des lobbies. Le refus de la création d’un périmètre de sécurité autour des habitations est un autre déni des conséquences de ces pesticides sur la santé des agriculteurs et des citoyens. De même, 20% de produits bio dans la restauration collective d’ici 2022, c’est bien trop peu. C’est un objectif de 100% que nous devrions viser… Et il n’y a aucune mesure visant à interdire certains produits toxiques dans nos assiettes, tels que les nitrites, les nitrates ou certaines nanoparticules comme le dioxyde de silicium (E551).

Vous dénoncez « l’inertie de l’État » face à ces combats : qu’attendez-vous concrètement, aujourd’hui, des pouvoirs publics ?

Il faut de vraies politiques qui protègent le citoyen face aux très nombreuses sources de pollution auxquelles il est confronté, ainsi qu’une véritable prise en compte du facteur environnemental dans les politiques de santé publique. Cela passe notamment par la généralisation d’une recherche et d’une expertise indépendantes sur toutes ces questions. Nous défendons par exemple une vraie refonte de toutes les méthodes d’évaluation et d’homologation, qui pourraient se faire à partir d’un panel indépendant de chercheurs universitaires sous contrôle citoyen. Une vraie recherche indépendante, cela veut dire que les fonds publics ne doivent plus être attribués en fonction d’objectifs financiers, et que les règles de financement public-privé doivent être revues.

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Nous avons un petit comité de personnalités scientifiques et politiques qui travaille en ce moment sur des propositions très concrètes : l’inversion de la charge de la preuve, qui obligerait l’industriel à prouver l’innocuité de son produit et non plus à la victime de démontrer le lien de causalité entre sa pathologie et le facteur de pollution ; le rétablissement des CHSCT et des autres contre-pouvoirs pour renforcer la protection de la santé au travail ; la création d’un fonds d’indemnisation des victimes ; l’intégration aux formations médicales et paramédicales d’un enseignement sur les causes environnementales des pathologies… On pourrait envisager la mise en place d’un secrétariat d’État dédié à la prévention santé-sécurité-environnement, avec une mission interministérielle en charge d’élaborer une grande loi pour développer ces aspects, ou bien la création d’un institut de veille environnementale qui lancerait un grand plan national d’analyse et de recherche en santé-environnement.

Des recours pour « carence fautive » de l’État ont récemment été déposés devant le tribunal administratif de Grenoble, pour s’attaquer au problème récurrent de la pollution de l’air dans la vallée de l’Arve, en Haute-Savoie. Ce type de démarche juridique doit-il être multiplié ?

Le moyen juridique, c’est un peu le seul recours dont on dispose actuellement. De nombreux cobayes se sont regroupés afin de mener des actions en justice : dans les affaires Médiator, Lévothyrox, chloredécone, l’amiante… L’attitude des autorités publiques face à ces différents sujets relève du déni, voire de la non-assistance à personne en danger. Mais combien de plaintes, combien de morts, faudra-y-il pour que l’État prennent les mesures nécessaires ?

Récemment, le cas de Karim Ben Ali, licencié pour avoir dénoncé les déversements d’acide en pleine nature par Arcelor Mittal, et aujourd’hui en situation de grande vulnérabilité, a démontré la difficulté à témoigner sur ces sujets… La protection des lanceurs d’alerte n’est-elle pas également un enjeu essentiel ?

Tout à fait, et plusieurs lanceurs d’alerte rejoignent d’ailleurs notre marche, comme Antoine Deltour, Olivier Dubuquoy, Bruno Van Peteghem, ou justement Karim Ben Ali. La protection des lanceurs d’alerte est l’une de nos revendications importantes : le sort qui leur est réservé aujourd’hui est extrêmement préoccupant, et cela risque de décourager les prochains. Or il faut que d’autres, à l’avenir, puissent continuer d’oser prendre la parole pour mettre en lumière ces comportements dangereux pour la société dans son ensemble, sans risquer de devenir de véritables parias.

Le gouvernement n’est pas particulièrement sensible aux mobilisations sociales – et vous ne seriez certainement pas les premiers marcheurs à ne pas être écoutés… Avez-vous senti une attention plus particulière sur le sujet, depuis le lancement de la marche ?

Le gouvernement ne se montre absolument pas concerné par notre cri d’alerte, et l’actualité récente, avec le projet de loi agriculture et alimentation, le prouve bien. On ressent pourtant une grande sensibilité du reste de la société à l’égard des questions de santé environnementale. Cette crise sanitaire, que nous considérons comme la quatrième crise écologique, devient une vraie préoccupation pour les citoyens, comme en témoigne notre pétition adressée au gouvernement, qui a déjà récolté près de 20 000 signatures.

Propos recueillis par Barnabé Binctin

Photos : © James Keogh pour Basta !

- Le site de la marche des cobayes




Sur le même sujet :

Amiante, pesticides : « On ne peut pas avoir le droit de tuer impunément derrière les portes des usines »

Lire aussi notre enquête sur le bassin pétrochimique de Lacq (Pyrénées-Atlantique :
 
- Fumées suspectes, odeurs irritantes et surmortalité inquiétante autour du bassin pétrochimique de Lacq
 
- Comment Total et ses sous-traitants exposent leurs ouvriers à des produits toxiques en toute connaissance de cause



vendredi 22 juin 2018

CRISPR-Cas9, le « ciseau génétique », responsable de centaines de mutations incontrôlées

CRISPR-Cas9, 

le « ciseau génétique », 

responsable de centaines 

de mutations incontrôlées







L’utilisation de CRISPR-Cas9, l’outil d’édition génique, entraine des centaines de mutations aléatoires sur l’ensemble du génome.

C’est ce que des chercheurs américains ont mis en évidence à l’occasion de recherches sur le génome d’une souris dont ils avaient modifié un gène grâce à l’outil CRISPR-Cas9. Ils ont constaté que si la correction du gène défectueux a été parfaitement ciblée par CRISPR et correctement effectuée, elle a également provoqué en parallèle plus de 1 500 mutations d’un nucléotide, et plus d’une centaine d’autres, plus importantes, touchant des fragments entiers d’ADN.

Bien que les souris mutées n’aient présenté aucun signe de mauvaise santé, les chercheurs s’inquiètent et demandent à la communauté scientifique de prendre en compte le danger potentiel induit par ces mutations non maîtrisées. Ils invitent à la prudence dans l’utilisation de CRISPR sur l’homme.

« Même le changement d’un seul nuclétoide peut avoir un impact énorme », s’inquiète dans un communiqué le docteur Stephen H. Tsang, de l’Université de Columbia et co-auteur de l’étude. « Nous pensons qu’il est fondamental que la communauté scientifique prenne en compte le danger potentiel de toutes les mutations hors cible causées par CRISPR ».

Selon ces scientifiques, ces effets secondaires n’avaient pas été détectés car les méthodes de détection prédictives utilisées, généralement construites à partir d’algorithmes, ne prenaient pas en compte le séquençage complet du génome.

« Nous espérons que nos découvertes encourageront les autres [chercheurs] à utiliser le séquençage complet du génome pour détecter tous les effets hors cible de leurs techniques CRISPR et étudier différentes méthodes pour que l’édition génique soit la plus sûre et la plus précise possible », insiste le docteur Tsang.

Cet appel à la circonspection intervient après l’annonce, par une équipe chinoise de l’Université de Sun Yat-Sen, de la mise en place en juillet prochain d’un projet d’étude d’édition génique avec CRISPR-Cas9 directement sur le corps humain.

Sources : 
Usbek et Rica, Vincent Lucchese  (02/06/2018)



Source : http://www.genethique.org/fr/crispr-cas9-le-ciseau-genetique-responsable-de-centaines-de-mutations-incontrolees-69826.html#.WxViLak6_OR