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samedi 20 juillet 2013

Aude : Blé Bio ou Monsanto


Carcassonne. Du blé bio pour reconquérir les friches

Publié le 11/07/2013 à 07:56

le fait du jour

Le blé pousse en rotation avec de la luzerne./Photo DDM, CSB 
«Le climat politique n’est pas assez favorable en France pour le marché des OGM. Je peux vous dire que notre politique actuelle n’est pas de se battre là-dessus», affirmait Yann Fichet, chargé de communication chez Monsanto, en avril dernier, au lendemain de «l’inspection citoyenne» des militants anti-OGM sur le site de Trèbes («La Dépêche du midi» du 17 avril). Alors exit les OGM? Pas si sûr… Le moratoire français qui interdit la culture du maïs transgénique pourrait bien être levé par le Conseil d’État. D’autres gros concurrents de la firme américaine sont aussi sur les rangs : Vilmagrain vient de s’associer avec l’allemand KWS pour développer ses propres semences maïs OGM. Dans ce contexte, les défenseurs de l’agriculture paysanne et bio locale voient avec beaucoup d’inquiétude les projets économiques de Monsanto dans l’Aude, via le développement de sa filière semencière .
Contrer l'agrochimie
C’est la lettre rédigée par l’Union des semenciers audois et cosignée par le président de la chambre d’agriculture qui les a alertés. Lors de la dernière session de la chambre, l’assemblée a donné son feu vert à Philippe Vergnes pour qu’il cosigne ce courrier destiné au préfet de l’Aude. But de la manœuvre : demander au représentant de l’État son appui pour l’extension du géant américain d’agrochimie à Trèbes, à l’heure où «l’offre de contractualisation» entre les agriculteurs semenciers du département et Monsanto s’étoffe. Et à une époque où cette offre ne peut qu’être croissante, en raison des 15 000 ha de friches viticoles («La Dépêche du Midi» du 29 juin). Jean-Jacques Mathieu et Yann Bertin défendent une alternative : la culture du blé bio en rotation avec le sainfouin, la luzerne ou les féveroles (notre édition du 6 mai dernier). Non seulement ces fourrages permettent de nourrir des troupeaux, mais rechargent aussi la terre en azote, indispensable pour le blé. Basés à Tréziers pour le premier, et le Minervois pour le second, ces deux paysans céréaliers bio (dont un militant de la Confédération paysanne, Jean-Jacques Mathieu) travaillent depuis douze ans avec le Biocivam et l’Inra sur ce programme de réintroduction d’une culture millénaire dans la région. Mission réussie comme on a pu le vérifier sur le terrain,il y a une semaine.
Pour Florence Robert, vice-présidente de l’Adear, cette alternative agroécologique est porteuse. Outre la production de blé et donc de farine ou de pâtes locales, et les fourrages destinés aux éleveurs, le maintien et la réintroduction des troupeaux venant pâturer sont l’un des autres enjeux de la formule. «Il y a de la demande pour des circuits courts, des productions bio locales, des demandes d’installation aussi. Et aussi pour la restauration collective en bio. Mais pour le moment, il n’y a pas de réelle volonté politique», déplore Jean-Jacques Mathieu.
Le Biocivam, la Confédération paysanne et l’Adear ferraillent pour faire entendre la voix du blé bio comme alternative agroécologique dans les friches viticoles audoises.

Peyriac-minervois : 1er canton bio de france

«L’Aude peut être un modèle pour la gestion des friches», appuie Yann Bertin . Et de fait, à Azille, là où la vigne a été arrachée, il faut voir ces hauts blés tendres onduler et chanter dans le vent. «Ici, quand on a commencé sur cette terre où la roche affleure, on nous disait que c’était impossible», rigole-t-il. Ici, il n’y a pas d’eau et ce n’est pas un souci : les racines de la luzerne vont chercher l’eau en profondeur. «Aucun traitement non plus !», dit fièrement le cultivateur. Sa «population» de blé résulte de variétés locales parfaitement adaptées. Entre 1000 et 1500 ha de blé bio croissent ainsi dans le département. Le canton de Peyriac-Minervois est le premier canton bio de France avec ses 2 500 ha de céréales, fourrages et vigne écolo que cultivent une cinquantaine de producteurs. Ce vendredi, le devenir des friches agricoles sera à l’ordre du jour, lors d’une réunion à la chambre d’agriculture. Le 18 juillet, le département se saisira à son tour de cette question cruciale pour l’agriculture audoise en pleine mutation.


repères

Le chiffre : 2 500

hectares > bio. C’est le nombre d’hectares cultivés en agriculture biologique sur le seul canton de Peyriac-Minervois. Un record qui place le canton à la tête du palmarès français pour ses vignes, céréales et fourrages bio.
«Il y a de la demande pour des circuits courts, des productions bio locales, la restauration collective, mais il n’y a pas de réelle volonté politique»
Jean-Jacques Mathieu, céréalier et fabricant de pâtes bio à Tréziers.    C. S.-B.
www.ladepeche.fr/article/2013/07/11/1669387-carcassonne-du-ble-bio-pour-reconquerir-les-friches.html

vendredi 19 juillet 2013

Le Revenu Universel par le Monde Diplomatique (2)

Le numéro du Monde Diplomatique du mois de mai a consacré quelques articles sur le Revenu Universel (second article)


Imaginer un revenu garanti pour tous


Inventer une autre vie, d’autres rapports sociaux, peut sembler hors de propos en période de crise. L’exercice n’a pourtant jamais été aussi nécessaire. En Europe, en Amérique latine, en Asie, l’idée d’un droit au revenu inconditionnel fait son chemin.

par Mona Chollet, mai 2013

On travaille, et, grâce à ce travail, on perçoit de l’argent. Une telle logique est si bien ancrée dans les esprits que la perspective d’instaurer un revenu inconditionnel, c’est-à-dire de verser à chacun une somme mensuelle suffisante pour lui permettre de vivre, indépendamment de son activité rémunérée, apparaît comme une aberration. Nous sommes encore persuadés de devoir arracher à une nature aride et ingrate les moyens de notre subsistance individuelle ; or la réalité est bien différente.

Bourses étudiantes, congés parentaux, pensions de retraite, allocations familiales, indemnités de chômage, régime français des intermittents du spectacle, minima sociaux : autant de prestations qui ont en commun de découpler revenu et travail. Si insuffisants, si attaqués que puissent être tous ces dispositifs, ils montrent que le revenu garanti est une utopie « déjà là ». En Allemagne, le revenu de la population ne provient directement du travail qu’à hauteur de 41 %, signalent Daniel Häni et Enno Schmidt dans leur film Le Revenu de base (2008) (1). En France, en 2005, il dépendait à 30 % de la redistribution (allocations diverses) : « Malgré tous les discours idéologiques, malgré la liquidation de l’Etat-providence, vilipendé par les néolibéraux, la part des prélèvements obligatoires est montée inexorablement sous les présidents Mitterrand, Chirac et Sarkozy (2). » Et il ne serait pas très difficile de déplacer encore le curseur pour s’employer à ce que chacun soit à l’abri du besoin (lire le premier article «Financer l’allocation universelle»).

La première conséquence d’un revenu de base étant de faire disparaître le chômage comme problème — à la fois question de société et source d’angoisse individuelle —, on économiserait, pour commencer, les sommes engagées dans la poursuite de l’objectif officiel du plein-emploi. Plus rien ne justifierait les cadeaux faits aux entreprises pour les inciter à embaucher. Rappelons que les politiques d’exonération ou de réduction des cotisations sociales menées à cet effet sont passées de 1,9 milliard d’euros en 1992 à 30,7 milliards en 2008 (3). Ou encore qu’en 1989 le groupe sud-coréen Daewoo avait reçu 35 millions d’euros pour bâtir en Lorraine trois usines qu’il allait fermer en 2002, laissant mille personnes sur le carreau… Par ailleurs, le revenu garanti étant universel et inconditionnel — il est versé à tous, pauvres et riches, ces derniers le remboursant par l’impôt —, des économies seraient réalisées en supprimant tout le travail administratif lié à la surveillance des bénéficiaires de l’aide sociale, discutable du fait de son caractère humiliant, intrusif et moralisateur (4).

Mais précisons bien de quoi l’on parle exactement. Une mesure prônée, dans les années 1960, par des économistes aussi différents que James Tobin — également à l’origine du projet de taxation des transactions financières — et le libéral Milton Friedman a en effet de quoi inspirer la perplexité. Ce grand écart subsiste aujourd’hui : en France, le revenu garanti promu par Mme Christine Boutin (Parti chrétien-démocrate) n’est pas le même que celui défendu par M. Yves Cochet (écologiste) ou par le Mouvement Utopia, transversal aux Verts et au Parti de gauche.

D’un montant trop faible pour que l’on puisse se passer d’emploi, le revenu de base des libéraux fonctionne comme une subvention aux entreprises, et s’inscrit dans une logique de démantèlement de la protection sociale : c’est la perspective de l’impôt négatif de Friedman (lire « Michel Foucault, l’Etat et les bons pauvres »). Dans ses versions de gauche, au contraire, il doit être suffisant pour permettre de vivre — même si la définition de ce « suffisant » pose, on s’en doute, des questions épineuses. Et on ne le conçoit pas sans une défense conjointe des services publics et des prestations sociales (retraites, allocations-chômage ou assurance-maladie), ainsi que de certaines aides sociales. On s’entend également sur quelques autres caractéristiques : il devrait être versé mensuellement à chaque individu, de la naissance à la mort (les mineurs touchant un montant plus faible que les adultes), et non à chaque foyer ; aucune condition ni contrepartie ne serait exigée ; et il serait cumulable avec les revenus d’un travail.

Ainsi, chacun pourrait choisir ce qu’il souhaite faire de sa vie : soit continuer à travailler, soit conserver la jouissance de son temps en se contentant d’un niveau de consommation modeste, soit alterner. Les périodes hors emploi ne seraient plus suspectes, puisque le travail rémunéré cesserait d’être la seule forme reconnue d’activité. Ceux qui choisiraient de vivre du revenu garanti pourraient se consacrer pleinement à des tâches qui les passionnent et/ou qui leur semblent socialement utiles, seuls ou à plusieurs.

Car le projet mise largement sur les possibilités d’association libre qu’il ouvrirait. En 2004, deux chercheurs de l’Université catholique de Louvain ont tenté de deviner les effets produits par le revenu de base en s’intéressant aux gagnants du jeu Win For Life, équivalent belge de ce qui s’appelait en France Tac o Tac TV gagnant à vie, et qui offre un revenu mensuel. Mais l’essayiste Baptiste Mylondo relève une différence notable entre les deux situations, qui oblige à relativiser leurs conclusions : « Tandis que le bénéficiaire du revenu inconditionnel est entouré d’autres bénéficiaires, le gagnant du Loto est totalement isolé. Or la valeur du temps libre croît avec le nombre de personnes avec qui il est possible de le partager (5). » Le revenu garanti modifierait donc considérablement à la fois le rapport au travail, le rapport au temps, le rapport à la consommation et le rapport aux autres pour un grand nombre de gens — y compris, par contagion, pour ceux qui choisiraient l’emploi salarié. Pour autant, il est certain qu’il imposerait de créer de nouveaux modes de socialisation, sans quoi il pourrait aussi favoriser un certain repli, notamment chez les femmes, qui risqueraient d’être cantonnées au foyer.

De la campagne démocrate de 1972 aux Etats-Unis à la Belgique des années 1980

C’est aux Etats-Unis qu’est apparue, après guerre, l’idée d’un revenu de base progressiste. Initiateur en 1968, avec Paul Samuelson, John Kenneth Galbraith et mille deux cents autres économistes, d’un appel en ce sens, Tobin fait introduire son projet de demogrant dans le programme de George McGovern, dont il est le conseiller, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 1972. Avec la lourde défaite du candidat démocrate face à Richard Nixon, le projet est enterré.
Il refait surface en Europe, d’abord dans les Pays-Bas des années 1980 (6). En Belgique, un groupe de chercheurs et de syndicalistes crée en 1984, autour de l’économiste et philosophe Philippe Van Parijs, le Collectif Charles Fourier. Un colloque organisé en 1986 à l’Université catholique de Louvain donne naissance au Réseau européen pour le revenu de base (Basic Income European Network, BIEN), qui deviendra mondial (Basic Income Earth Network) en 2004. L’un de ses fondateurs, Guy Standing, économiste à l’Organisation internationale du travail (OIT), participe à l’expérience de revenu garanti lancée en 2011 en Inde (lire « En Inde, l’expérience revitalise les villages »).

En France, l’idée éclôt dans les mouvements d’étudiants et de chômeurs

En Allemagne, le débat a pris une vigueur particulière ces dernières années grâce à la campagne menée par Mme Susanne Wiest. Installée dans le nord du pays après avoir vécu douze ans dans une roulotte, à la fois par désir de liberté et pour économiser un loyer, Mme Wiest travaillait comme assistante maternelle et peinait à joindre les deux bouts. Une réforme fiscale intégrant ses allocations familiales à son revenu imposable achève de l’exaspérer. Sa rencontre avec Häni et Schmidt, fondateurs en Suisse alémanique du réseau Initiative Grundeinkommen (« Initiative pour le revenu de base »), la convertit à leurs vues. Elle lance une pétition publique qui connaît un vif succès et qui aboutit en 2010 à un débat au Bundestag, assurant au passage une large diffusion du film de Häni et Schmidt Le Revenu de base.

En France, la revendication d’un revenu garanti s’est cristallisée lors de la fronde étudiante contre le projet de contrat d’insertion professionnelle (CIP) du gouvernement de M. Edouard Balladur, en 1994, avec la création, à Paris, du Collectif d’agitation pour un revenu garanti optimal (Cargo), bientôt intégré à Agir ensemble contre le chômage (AC !). Elle a resurgi lors du mouvement de chômeurs de l’hiver 1997-1998. A la même époque, le philosophe écologiste André Gorz se rallie à l’idée (7), qui trouve également un écho au sein du mouvement altermondialiste en cours de constitution (8). Alain Caillé, fondateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss), en est lui aussi partisan.

Enfin, face aux attaques dont a fait l’objet à partir de 2003 leur régime d’indemnisation, certains intermittents du spectacle militent non seulement pour le maintien du dispositif, mais pour son extension à l’ensemble de la population, de façon à normaliser l’alternance de périodes chômées et de périodes travaillées.Les secondes, font-ils valoir, se nourrissent des premières et ne pourraient exister sans elles. Sa proximité avec ce combat amènera M. Christophe Girard, maire socialiste du quatrième arrondissement de Paris, à plaider à la veille du congrès de son parti, en octobre 2012, pour l’instauration progressive d’un revenu universel (9).

Auparavant, et même s’il n’en est pas resté grand-chose dans la mesure finalement votée, l’idée que la société doit à ses membres les moyens de leur subsistance avait hanté les débats parlementaires autour de la création du revenu minimum d’insertion (RMI) par le gouvernement de M. Michel Rocard, en 1988. A gauche, certains, à commencer par le rapporteur du texte, M. Jean-Michel Belorgey, contestaient le conditionnement du RMI à des « efforts d’insertion ». Et ils s’interrogeaient : peut-on parler d’un « droit » pour un revenu dont l’obtention est suspendue à un passage devant une commission, et pour lequel une contrepartie est exigée (10) ? C’est aussi le sens du slogan sans fioritures des manifestations de chômeurs, « Du fric pour vivre ! » : dans une société que ne menace aucune pénurie, chacun devrait avoir droit à une vie digne.

Au sein de la gauche radicale, le revenu garanti est cependant loin de faire l’unanimité. Avec un éventail de défenseurs aussi bigarré, il fait d’abord craindre de se retrouver en douteuse compagnie. En outre, il diffère par beaucoup d’aspects des projets habituellement portés par la gauche anticapitaliste. Compte tenu de la résistance des mentalités, l’idée aurait sans doute bien du mal à s’imposer ; mais, même si elle y parvenait, sa mise en œuvre serait loin de régler tous les problèmes. Ses promoteurs, d’ailleurs, ne le prétendent pas.
Le revenu de base vise d’abord à fournir à tous le minimum vital, que ce soit au Nord ou au Sud, où il a aussi ses partisans. On estime en général qu’il aurait pour effet de stimuler l’activité économique dans les pays en développement et de la réduire légèrement ailleurs — raison pour laquelle il intéresse les écologistes. Dans les sociétés occidentales, il offrirait la possibilité d’échapper au chômage, à la précarité, au mal-logement et à la pauvreté laborieuse, ou, pour certains salariés, à la souffrance physique et psychique subie au travail. Mais il ne mettrait pas à bas le capitalisme, et, même si certains lui associent un projet de revenu maximum (11), il ne supprimerait pas les inégalités. C’est ce que beaucoup ne manquent pas de lui reprocher. Ainsi, le communiste libertaire Claude Guillon, jugeant ce programme trop timoré, a brocardé dans un livre ce qu’il appelle le « garantisme ». Il se défend cependant de « faire du pire et de son maintien le levier de la révolte », et admet que l’on parle mieux de politique le ventre plein (12)…

Un changement qui implique de faire confiance aux individus

Plutôt que de renverser un ordre injuste pour le remplacer par un ordre juste, le revenu de base donnerait « une impulsion culturelle », pour reprendre le sous-titre du film de Häni et Schmidt. Il apporterait à la fois une reconnaissance et un encouragement aux activités hors marché, de manière à entamer une transition dont nul ne peut prédire où elle mènerait. Et, en laissant le choix aux individus, il suppose qu’on leur fasse confiance. Certes, la gauche anticapitaliste ne partage pas la forte analyse de l’essayiste libéral Nicolas Baverez, selon laquelle, « pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance (13) ». Mais la radicalité des projets politiques qu’elle défend va souvent de pair avec une définition un peu monolithique de la « bonne vie ».

C’est précisément l’abandon de cette logique qui a séduit le militant suisse Oliver Seeger, coauteur de la version française du film Le Revenu de base. Ancien de Longo Maï, une coopérative agricole communautaire établie après 1968 dans les Alpes-de-Haute-Provence (14), il récuse, avec le recul, « ce présupposé implicite selon lequel [ses camarades et lui étaient] une avant-garde révolutionnaire, une petite élite qui se préparait pour le jour J ». Le revenu garanti, à l’inverse, permet « de laisser les gens libres, pour une fois. De ne pas penser à leur place, de ne pas leur prémâcher une idéologie qu’ils seraient condamnés à suivre ». Le changement de société serait tout sauf facile : « J’espère bien que les gens auraient mal à la tête, et au cœur, et au ventre, que tout leur métabolisme serait dérangé, s’ils devaient réfléchir à ce qu’ils ont réellement envie de faire ! Comment pourrait-il en être autrement quand, pendant des années, on est allé au turbin sans se poser de questions ? Mais j’aimerais vraiment avoir une chance de voir ce que cela pourrait donner » (15).

Une autre critique importante adressée au revenu inconditionnel concerne sa remise en question de la norme du travail. Historiquement, le mouvement ouvrier s’est organisé au sein du salariat. Il y a forgé tous ses outils de résistance à l’exploitation et y a obtenu toutes ses conquêtes, des congés payés à la protection sociale. Au point parfois d’oublier que la « disparition du salariat » figurait parmi les objectifs inscrits par la Confédération générale du travail (CGT) dans la charte d’Amiens, en 1906… En outre, pour le monde syndical et les courants politiques qui en sont proches, le travail est une source irremplaçable de dignité et de réalisation de soi. Economiste membre de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac), Jean-Marie Harribey estime qu’il constitue, « qu’on le veuille ou non », un « vecteur essentiel d’intégration sociale », car il confère à l’individu « sa qualité d’homme entier, producteur et citoyen » (16).
Paradoxalement, c’est pourtant la défense du travail qui motive certains partisans du revenu garanti. Ils y voient le moyen d’améliorer les conditions dans lesquelles on l’exerce, et de lever une ambiguïté fondamentale. Le « droit au travail » est inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; mais, interrogent dans leur film Häni et Schmidt, « peut-il exister un droit à être obligé de faire quelque chose ? » Le revenu de base permettrait donc à certains salariés de ne plus l’être, et aux chômeurs qui le souhaiteraient d’occuper à nouveau un emploi. Le fait de ne pas jouer sa survie pourrait donner un plus grand pouvoir de négociation face à l’employeur, en particulier pour les tâches pénibles. Van Parijs et Yannick Vanderborght invitent également à imaginer l’atout que représenterait un revenu garanti « en cas de grève de longue durée (17) »

Mais, par ailleurs, d’autres promoteurs de l’idée formulent bien une critique du salariat, en particulier au sein du courant décroissant (Mylondo et Utopia, notamment). La plupart des emplois, font-ils valoir, ne procurent à leurs titulaires ni l’estime de soi ni le sentiment de servir l’intérêt général, quand ils ne leur donnent pas le sentiment franchement inverse. Et, même si c’était le cas, les gains de productivité liés au progrès technique ne permettront de toute façon pas de fournir un poste à chacun. Partisan d’un salaire à vie inconditionnel financé par l’extension du système de la cotisation, Bernard Friot partage cette analyse : « Mieux vaut ne rien faire que d’être une inspectrice d’académie occupée à détricoter la fonction publique ou un ouvrier fabriquant des semences stériles pour Monsanto. » Il qualifie de « fable » le plein-emploi des « trente glorieuses », auquel il s’agirait de retourner : « N’oublions jamais que le prétendu plein-emploi des années 1960 était celui des hommes » (18).

Cigale insouciante, fourmi industrieuse... ou abeille pollinisatrice ?

Le courant inspiré de l’autonomie ouvrière italienne (lire « Révolutionnaires sans révolution »), représenté, en France, par Yann Moulier-Boutang ou par le cofondateur du Cargo Laurent Guilloteau, appuie quant à lui sa critique du salaire sur le concept de general intellect, emprunté à Karl Marx. Dans les Grundrisse, Marx prédisait qu’arriverait un moment où le savoir accumulé au fil de l’histoire par l’ensemble de la société serait le cœur de la création de valeur. Avec l’avènement de l’économie de l’immatériel, nous y sommes, affirment ses lecteurs. Et, dès lors, le capitalisme ne peut que devenir de plus en plus agressivement parasite : il ne fait plus que s’approprier des compétences développées en dehors de lui et inséparables des personnes, lesquelles, de surcroît, n’ont pas besoin de lui pour les mettre en œuvre.

L’essentiel de la production de richesses se jouerait donc en dehors de l’emploi. Entre les figures de la cigale insouciante et de la fourmi industrieuse, Moulier-Boutang en interpose une troisième, celle de l’abeille : son travail de pollinisation ne crée pas de valeur directe, mais aucune production ne pourrait exister sans lui. De même, chacun, par ses activités quotidiennes les plus anodines, participe indirectement à l’économie.

L’argument a l’avantage de renvoyer à leur inanité les représentations fantasmatiques, agitées par les démagogues, d’« assistés » inutiles et fainéants vivant du travail des autres. Mais en faire la justification du revenu garanti constitue un piège que Gorz avait bien vu : « On reste ainsi sur le plan de la valeur travail et du productivisme. » Or « le revenu d’existence n’a de sens que s’il n’exige ni ne rémunère rien » : il doit au contraire permettre la création « de richesses non monnayables » (19).

Nul besoin, de toute façon, d’en passer par le general intellect pour fonder en théorie l’instauration d’un revenu garanti. Dans La Justice agraire, en 1796, l’un des premiers promoteurs de l’idée, le révolutionnaire anglo-américain Thomas Paine, y voyait une juste indemnisation pour l’appropriation par quelques-uns de la terre, pourtant censée appartenir à tous…

Mona Chollet

1)  http://le-revenu-de-base.blogspot.fr

2)  Yann Moulier-Boutang, l'Abeille et l'Economiste, Carnets Nord, Paris, 2010

3)  Projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2013, annexe 5.

4)  Pôle emploi continuerait sans doute à exister, puisqu'il y aurait toujours un marché du travail, mais changerait radicalement de mission.

5)  Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous. Précis d'utopie réaliste, Utopia, Paris, 2010.

6)  Cf. Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs, L'allocation universelle, La Découverte, coll. "Repères", Paris, 2005.

7)  André Gortz, Misères du présent, richesse du possible, Galilée, Paris, 1997.

8)  Lire Jean-Paul Maréchal, "Revenu minimum ou "deuxième chèque" ? et Ignacio Ramonet, "L'Aurore", Le Monde diplomatique, respectivement mars 1993 et janvier 2000. Mais aussi Yoland Bresson, "Instaurer un revenu d'existence contre l'exclusion", Le Monde diplomatique, février 1994. Créateur en 1989 de l'Association pour l'instauration d'un revenu d'existence (AIRE), cofondateur du BIEN, Bresson est critiqué en raison du faible montant qu'il prône, et qui le classe parmi les promoteur d'un revenu garanti "de droite".

9)  Christophe Girard, "Ma contribution pour le congrès du PS, pour un revenu social garanti", 4 septembre 2012, www.hufffingtonpost.fr

10)  Laurent Geffroy, Garantir le revenu. Histoire et actualité d'une utopie concrète, La Découverte - Mauss, coll. "Recherches", Paris, 2002.

11)  Lire Sam Pizzigati, "Plafonner les revenus, une idée américaine", Le Monde diplomatique, février 2012.

12)  Claude Guillon, Economie de la misère, La Digitale, Quimperlé, 1999.
13)  20 minutes, Paris, 7 octobre 2003.

14)  Lire Ingrid Carlander, "Les irréductibles de Longo Maï", Le Monde diplomatique, mars 1996.

15)  "Revenu garanti, 'la première vision positive du XXIe siècle'" décembre 2010, www.peripheries.net

16)  Cité par Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous, op.cit.

17)  L'allocation universelle, op. cit.

18)  Bernard Friot, L'Enjeu du salaire, La Dispute, coll. "Travail et salariat", Paris, 2012.

19)  André Gorz, L'immatériel, Galilée, Paris, 2003.





jeudi 18 juillet 2013

Le Revenu Universel par le Monde Diplomatique (1)

Le numéro du Monde Diplomatique du mois de mai a consacré quelques articles sur le Revenu Universel (premier article)

INTRODUCTION : 


Assurer à chacun, sans conditions, de la naissance à la mort, une somme mensuelle suffisante pour vivre ? Impossible de balayer la proposition en arguant de son infaisabilité économique : il serait tout à fait envisageable de la mettre en œuvre, même si cela nécessite une réflexion politique approfondie  Financer l’allocation universelle »). C’est surtout sur le plan philosophique que le revenu garanti pose des questions épineuses, puisqu’il implique de renoncer à l’objectif du plein-emploi et d’admettre que l’on puisse subsister sans exercer une activité rémunérée  Imaginer un revenu garanti pour tous »)
Promu ces dernières années par des penseurs progressistes comme André Gorz  A reculons »), mais aussi par des libéraux, qui en défendent une conception très différente  Michel Foucault, l’Etat et les bons pauvres »), il a fait l’objet d’expériences au Nord comme au Sud, par exemple tout récemment en Inde  En Inde, l’expérience revitalise les villages »).


Financer l’allocation universelle


par Baptiste Mylondo, mai 2013

« Mais ce serait impossible à financer ! » Voilà, d’ordinaire, la première objection faite aux promoteurs d’un revenu universel déconnecté de l’emploi. La première, mais sans doute aussi la plus faible.
Si l’on se fie à son produit intérieur brut (PIB), la France est aujourd’hui le cinquième pays le plus riche du monde. En 2010, le revenu disponible (après versement des prestations sociales et prélèvement des impôts directs) s’y élevait à 1 276 euros par mois et par personne, adultes et enfants confondus. Nous disposons donc de ressources suffisantes pour garantir à chaque individu 1 276 euros si l’on décidait d’opérer un partage strictement égalitaire. C’est nettement plus que le seuil de pauvreté actuel, fixé en France à 60 % du revenu médian (1), soit 960 euros par adulte. Qui peut le plus pouvant le moins, la France a donc sans nul doute les moyens d’assurer à tous ses résidents un revenu au moins égal au seuil de pauvreté.
Toutefois, si le financement est un faux problème, ses modalités, quant à elles, posent de vraies questions, car elles ne sont pas neutres et déterminent pour partie la portée d’un revenu inconditionnel en termes de transformation sociale et de partage des richesses. Un revenu garanti de gauche vise deux objectifs principaux : l’éradication de la pauvreté et une forte réduction des inégalités. Mais, selon les choix opérés, il pourrait n’atteindre que le premier. Ce serait notamment le cas du financement par création monétaire (2) envisagé par certains auteurs. Surtout si celle-ci était généreusement confiée aux banques par le biais d’un grand emprunt — l’une des options proposées, par exemple, par l’économiste Yoland Bresson.
En plus de participer d’une logique de réduction des inégalités, les modalités de financement doivent aussi respecter des principes de prudence, de pérennité, d’adéquation, de cohérence et de pertinence. Elles doivent permettre une amélioration des conditions de vie, et, pour cela, il faut commencer par veiller à ce qu’elles n’entraînent pas une dégradation de la situation des plus démunis ni ne remettent en question les acquis sociaux. Cette considération est essentielle, et explique en partie les réserves, voire l’hostilité, exprimées par les syndicats. Le revenu inconditionnel n’impliquerait-il pas un recul de la protection sociale ?
La question se pose surtout lorsqu’on envisage son autofinancement. En effet, on peut considérer que des fragments du revenu garanti sont déjà versés aujourd’hui, partiellement et sous condition, sous la forme de prestations sociales, de subventions diverses ou de bourses. Un revenu inconditionnel pourrait donc remplacer certains de ces dispositifs. Certains, peut-être, mais certainement pas tous, sauf à tomber dans la logique des propositions libérales.
Il convient par exemple de distinguer les prestations contributives relevant du régime assurantiel, financées par la cotisation — retraites, Sécurité sociale —, et les prestations non contributives — les aides sociales —, qui relèvent du régime de solidarité nationale et sont financées par l’impôt. Le revenu inconditionnel ne saurait remplacer le système assurantiel, dont les prestations ne visent pas simplement à protéger de la pauvreté, mais aussi à garantir le maintien du niveau de vie. En revanche, il peut remplacer les aides sociales auxquelles il viendrait se substituer parfaitement et avantageusement. « Avantageusement » : le montant du revenu inconditionnel devrait être au moins égal à celui de la prestation supprimée — comme l’actuel revenu de solidarité active (RSA) ou les bourses étudiantes. Par contre, pas question de supprimer la couverture-maladie universelle ou l’allocation aux adultes handicapés (AAH), qui ont des objets bien spécifiques. Cela laisse malgré tout une bonne marge de manœuvre en termes de transferts budgétaires, et donc d’autofinancement potentiel du revenu inconditionnel. Suivant les arbitrages et le montant choisis, cet autofinancement peut représenter plus d’un tiers de l’investissement nécessaire.
Mais il faut encore trouver d’autres ressources. Plusieurs options peuvent être envisagées : l’introduction de nouvelles taxes ciblées, une hausse de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), ou des impôts sur le revenu ou le patrimoine.
Certains impôts ont pour but d’orienter les comportements individuels grâce à des dispositifs incitatifs ou pénalisants. Ainsi, les écotaxes, la taxe Tobin sur les transactions financières, la taxe Keynes sur les transactions boursières, le plafonnement des rémunérations et des revenus (salaire et revenu maximums) sont parfois avancés comme des pistes de financement du revenu inconditionnel. Ils présentent en effet deux avantages notables. D’une part, l’écrasante majorité des contribuables n’y seraient pas ou peu assujettis. D’autre part, ils sanctionnent des comportements que l’opinion réprouve : nuisances écologiques, spéculation boursière, rémunérations obscènes et inégalitaires.
Toutefois, il serait hasardeux de miser sur des comportements que l’on souhaite voir disparaître. Ainsi, si l’on se proposait de financer pour partie le revenu inconditionnel grâce à une taxe Tobin (3), le maintien du revenu inconditionnel dépendrait étroitement de la voracité des spéculateurs. Le problème est le même avec les écotaxes : c’est un peu comme si l’on décidait de financer l’éducation nationale grâce aux recettes des contraventions routières, en comptant sur l’irresponsabilité des automobilistes...
Il doit y avoir une adéquation entre la mesure financée et son mode de financement : la prévention routière peut être payée par les recettes des contraventions, par exemple. Il ne s’agit pas de renoncer aux taxes ciblées ; mais leur usage pour la mise en place d’un revenu inconditionnel ne pourrait qu’être transitoire — ou, du moins, il faudrait l’espérer.
Popularisé par le documentaire suisse Le Revenu de base. Une impulsion culturelle (4), le financement par une hausse de la TVA est une autre option. Les auteurs du film, Daniel Häni et Enno Schmidt, proposent un système fiscal réformé ne reposant plus que sur l’impôt à la consommation. Cette possibilité présente plusieurs avantages. D’abord, puisque tout le monde est consommateur, tout le monde s’acquitte de cette taxe. Or plus l’assiette est large, plus les taux appliqués peuvent être modérés. Ensuite, la TVA, directement intégrée dans les prix, est moins perçue par les contribuables que des taxes ciblées ou des prélèvements opérés après avis d’imposition. Par ailleurs, dans l’optique d’un impôt unique sur la consommation, le risque de fraude fiscale serait limité et ne concernerait que le marché noir. Enfin, la combinaison d’une taxe proportionnelle — la TVA — et d’une prestation forfaitaire — le revenu de base — équivaudrait selon Häni et Schmidt à la mise en place d’un impôt progressif, donc redistributif. Alors que l’on reproche souvent à la TVA son caractère inégalitaire et régressif, l’argument est important.
Un tel mode de financement soulève malgré tout certaines questions. D’un point de vue technique, on peut craindre qu’une hausse de la TVA ne vienne compliquer la lutte contre la pauvreté en entraînant une augmentation des prix. Le revenu inconditionnel sera-t-il encore suffisant une fois que les prix auront augmenté ? Et, si les prix n’augmentent pas, les entreprises pourraient essayer de compenser la hausse de la TVA par une baisse équivalente des salaires. C’est d’ailleurs cette seconde hypothèse qui est retenue dans le documentaire.
Mais c’est surtout une question de cohérence qui doit être soulevée, notamment si le revenu inconditionnel est porté par une gauche antiproductiviste. Après avoir misé sur l’appât du gain des spéculateurs (taxes Tobin et Keynes) et sur l’inconscience écologique des citoyens (écotaxes), peut-on vraiment compter sur l’ardeur des consommateurs pour financer le revenu inconditionnel, et reconnaître ainsi une utilité sociale à la consommation ?
Une autre question porte sur la progressivité supposée du couple TVA-revenu inconditionnel. Cette progressivité demeure approximative, voire franchement contestable. Elle dépend de l’application de taux différenciés pour les produits de première nécessité, les produits de consommation courante et les produits de luxe ; mais elle dépend surtout du mode de consommation des individus et de leur niveau d’épargne. Les auteurs du Revenu de base éludent cette question en ne faisant référence qu’au revenu consommé, et non à l’ensemble du revenu. C’est oublier qu’en matière de TVA l’épargne demeure une niche fiscale inégalement accessible et doublement rentable : non seulement elle est défiscalisée, mais elle est rémunérée, ce qui génère de nouvelles inégalités... Or, dans un souci de cohérence, le revenu inconditionnel devrait être mis au service d’une répartition plus juste des revenus.
On peut imaginer une hausse de l’impôt sur les sociétés, mais on peut surtout s’intéresser à la hausse des cotisations sociales proposée par Bernard Friot (5) et le Réseau salariat. Dans leur optique, il s’agit d’instaurer un « salaire à vie », et non un revenu inconditionnel. On ne discutera pas ici des avantages et des inconvénients de cette option (6), mais la réflexion sur le financement demeure pertinente. Remettant en question, à juste titre, la propriété privée lucrative, Friot propose de réaffecter presque intégralement la richesse produite par les entreprises — qui deviendraient alors « sans but lucratif » — à des caisses de cotisations permettant de financer, d’une part, un salaire à vie et, d’autre part, de l’investissement mutualisé.
Cette perspective bénéficie d’abord de la force symbolique de la cotisation, de son héritage historique. Elle va ensuite à rebours de la tendance actuelle qui voit les rémunérations du capital rogner peu à peu les rémunérations du travail. Elle s’accompagne enfin d’une gestion paritaire des cotisations échappant partiellement au contrôle de l’Etat.
Une dernière possibilité — dans cette liste non exhaustive de solutions sans doute appelées à se combiner — consisterait à s’appuyer sur l’impôt sur le revenu. L’avantage est que cela apporterait une réponse évidente à la question de la progressivité des prélèvements, mais aussi à celle de la hausse des prix, en faisant porter le financement sur les revenus des personnes physiques — ce qui ne signifie évidemment pas l’abandon par ailleurs de toute imposition des personnes morales. L’inconvénient est qu’un financement par l’impôt implique une profonde réforme fiscale et une forte hausse des taux d’imposition. Sur ce dernier point, les simulations de Marc de Basquiat (7) laissent présager une augmentation de l’ordre de 30 à 50 % du taux moyen de l’impôt sur le revenu si l’on souhaite financer un revenu inconditionnel de gauche.
L’ampleur de cette hausse doit toutefois être relativisée. D’abord, elle serait déjà plus modérée si elle s’étendait à l’ensemble des revenus : revenus de l’emploi, du capital, du patrimoine, successions, etc. En outre, elle devrait être équitablement répartie entre tous les contribuables. Dès lors, toujours dans une logique de réduction des inégalités, le recours à une flat tax, cet impôt proportionnel proposé par certains auteurs ultralibéraux, et déjà en vigueur en Russie et dans de nombreux pays d’Europe de l’Est (8), n’est certainement pas la solution. Au contraire, c’est la progressivité de l’impôt qui devrait être accentuée. Il conviendrait donc de taxer davantage les foyers les plus aisés, en réintroduisant des taux d’imposition très élevés sur les revenus très élevés, et même un plafonnement des rémunérations pour les revenus trop élevés, dans une logique non plus simplement de financement, mais bien de réduction des inégalités.
Parallèlement, et pour limiter la hausse des taux d’imposition sur les premières tranches, il conviendrait de taxer davantage le patrimoine. D’ailleurs, si les inégalités de revenu sont flagrantes en France, les inégalités de patrimoine sont encore plus criantes, et justifient parfaitement cette réponse fiscale.
Bien sûr, on peut s’interroger sur la pérennité d’un mode de financement basé sur une réforme de l’impôt sur le revenu. Ne peut-on craindre que l’augmentation du taux d’imposition d’une part et le versement d’un revenu inconditionnel d’autre part n’incitent les individus à réduire leur temps d’emploi ? L’activité économique et, avec elle, la source de financement de ce revenu s’en trouveraient alors fortement affectées... Un mécanisme simple permet d’y remédier : toute baisse d’activité altérera la base de financement du revenu inconditionnel et, avec elle, le montant de ce revenu, ravivant l’incitation à travailler. Et, par ailleurs, si le financement du revenu inconditionnel fait baisser la production, tant mieux : la logique non productiviste qui le fonde s’en trouverait concrétisée.
Compte tenu des défauts du système actuel, on pourrait sans doute s’accommoder d’un recul de l’activité économique ; mais, si la capacité de la société à répondre à ses besoins était remise en question, chaque actif, confronté à la baisse de son revenu inconditionnel, serait amené à travailler pour compléter ce revenu, contribuant ainsi à répondre aux besoins de tous…

Baptiste Mylondo

Auteur de Pour un revenu sans condition, Utopia, Paris, 2012.

(1) Qui sépare la population en deux parts égales, l’une percevant davantage, l’autre moins.
(2) On met de plus en plus d’argent en circulation, ce qui, dans le langage courant, s’appelle «  faire marcher la planche à billets  ». Cela passe le plus souvent par les banques, qui accordent alors plus de crédits qu’elles n’ont de dépôts.
(3) Option de financement proposée notamment, à titre transitoire, par Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone, «  Le financement du revenu social garanti comme revenu primaire. Approche méthodologique  », Mouvements, Paris, février 2013.
(4) Daniel Häni et Enno Schmidt, Le Revenu de base. Une impulsion culturelle, 2008, http://le-revenu-de-base.blogspot.fr
(5) Lire Bernard Friot, «  La cotisation, levier d’émancipation  », Le Monde diplomatique, février 2012, et L’Enjeu du salaire, La Dispute, Paris, 2012.
(6) Pour une discussion critique, cf. Baptiste Mylondo, Pour un revenu sans condition, Utopia, Paris, 2012, p. 59-70.
(7) Marc de Basquiat, «  Un revenu pour tous, mais à quel montant  ? Comment le financer  ? Micro-simulation de l’allocation universelle en France  », Mouvements, février 2013.
(8) Cf. Anthony Atkinson, Public Economics in Action. The Basic Income / Flat Tax Proposal, Oxford University Press, 1995, ou la contribution de Marc de Basquiat dans le livre du CJD, Objectif oïkos. Livre blanc du CJD, Eyrolles, Paris, 2012.



mardi 16 juillet 2013

Daniel Mermet : Droit de Réponse (2)

(Très bel article de François Ruffin)

janvier 2005 - juin 2012 - Mes années Mermet

Par François Ruffin, 8/07/2013
janvier 2005 - juin 2012

Mes années Mermet

Je souhaitais publier ce texte sur le site d’Article XI, d’où est partie la charge initiale contre Daniel Mermet. Pour répondre, d’abord, aux centaines de commentaires, dont quelques-uns mettant en cause mon silence. Surtout, pour ne pas figer les lignes, avec deux camps qui se feraient front, à l’heure où d’autres batailles plus essentielles doivent nous rassembler. Les animateurs d’Article XI n’ont finalement pas accueilli mon point de vue. C’est donc à regret que je publie sur Fakir, sans vouloir qu’un projet collectif serve à une cause plus personnelle, sans vouloir que l’un devienne le refuge des « pro-Mermet » et d’autres celui des « anti- ». Et sans que tous les membres de Fakirn’approuvent la publication ici de ce texte, ni même son contenu.
Nous avons mieux, plus urgent, plus important à faire que ces déchirements.
« Connaître sa honte et soutenir sa gloire. » Lao-Tseu.

Entrée

« Est-ce que vous aurez le temps de discuter de mon sujet, Monsieur Mermet ? »
Le « vous » et le « Monsieur » n’avaient pas trop cours, jusqu’ici, dans le bureau 528. Et ça l’agaçait, lui. Tant pis, je voussoyais avec insistance, les premiers mois, pour marquer une distance : de facto, il était le boss et moi l’apprenti. Et puis, ça ne m’a jamais plu, ces trucs supposés de gauche, où on se tutoie aussitôt, où on se traite comme des potes – pour mieux se planter des poignards dans le dos.
C’est que je suis rentré méfiant, à Là-bas si j’y suis.
Je n’étais pas fan d’une émission que j’écoutais rarement, tout en la respectant de loin, préférant les bouquins : Bourdieu, Kundera, Barthes, Halimi, Guillemin pour références. Les reportages à l’étranger m’emmerdaient, mon côté franchouillard, aucune envie de voyager par procuration radiophonique. Et son animateur causait trop, je trouvais, cabotinait un tantinet à l’antenne. En plus, j’avais croisé Thierry Scharf, un reporter d’exception, démissionnaire ou démissionné de chez Mermet, parti avec fracas – qui ne m’avait pas franchement décrit le paradis sur terre.
J’avais reçu plusieurs appels du pied, déjà, du patron.
En 2002, à ma sortie de l’école.
En 2003, après la parution des Petits Soldats du journalisme.
Mais ça n’était pas La Mecque, pour moi. Je n’ai pas accouru joyeux. Et je ne me sentais pas prêt, ni humainement, ni professionnellement, pas les épaules, trop bébé encore, malgré Fakir, malgré les procès. J’avais d’autres trucs à faire, surtout, mon œuvre, mon grand œuvre, Quartier Nord à produire, trois années à barouder dans les barres HLM, à fréquenter les toxs, à m’imprégner de Zoubir, trois années à écrire et à réécrire, dix-sept versions du même texte, plus de mille pages, ramenées à cinq cents, et à la fin le sentiment que maintenant je pouvais mourir.
Un sentiment qui, dix années après, ne m’a pas complètement quitté.
Enfin bref, cette quête m’avait grandi, il me semblait.
Je cherchais de nouvelles aventures.
J’étais mûr pour Là-bas si j’y suis.
J’ai appelé Daniel Mermet, on a bouffé ensemble, et il n’a pas accueilli mon offre à bras ouverts. Il a maugréé plutôt : « Tu sais, c’est un autre métier. »
J’apprendrais.

Kipling

Dur apprentissage.
J’ai commencé à domicile, par un reportage à Amiens, à la salle de muscu du quartier nord. Le tournage s’était bien déroulé, le maniement du Nagra pas trop compliqué, les copains m’avaient confié leurs espoirs et leurs soucis. Mais derrière, je me retrouvais avec quatre heures de bande, à trier, à monter. C’est rude à dompter, un nouveau logiciel. Je crois que c’est Totof, le gars du répondeur, qui m’a un peu montré X-Track, point d’entrée, point de sortie, Cue intérieur, Cue extérieur, etc. Une « formation » en moins de dix minutes. Après, vas-y, t’as qu’à nager. Ou te noyer.
Une épreuve comme ça – car c’en est une – je préfère l’affronter de front, en bloc, d’un coup, pas une heure le matin et une heure le soir. J’y ai passé tout le week-end, dans les locaux de France Inter, quasi jour et nuit, pieutant dans un canapé posé dans le couloir. Quel merdier ! Je confondais tous les raccourcis claviers, Control + I, J, K, O, P, pour ramener la tête de lecture au point d’entrée, pour ramener la tête de lecture au point de sortie, etc. Enfin, je progressais. Le dimanche soir, l’ordinateur a fatigué, encore plus que moi. J’ai appelé l’informaticien de service, il a bidouillé un truc, il s’est planté dans une manip, il m’a écrasé tout mon fichier : « Nan nan, c’est pas grave », je lui ai dit poli.
Mais ça m’a foutu le moral en vrac.
Comment il dit, Kipling, déjà ?
« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir… »
Bon ben c’était pas ma vie, juste deux jours.
J’ai soufflé un peu et je me suis remis au taf le lundi.
Une semaine de ce régime, et je présentais mon sujet à « Monsieur Mermet ».
Verdict : « Ça manque de chair, d’ambiance. Faut y retourner. »
Comment il dit, Kipling, déjà ?

Viré

« Bonjour, je suis à l’Assemblée nationale, là ? Mais je croyais que j’étais au bureau de M. Juppé ? »
C’était mon troisième reportage, le premier « à l’extérieur », hors Picardie, en Lorraine, sur Daewoo et son patron sud-coréen, Kim Woo-Choong. J’avais découvert que, poursuivi dans son propre pays, recherché par Interpol, il séjournait tranquillement en France. Et que Juppé lui avait remis la légion d’honneur. C’était l’époque où l’ancien Premier ministre, condamné lui aussi, privé de mandat, était parti au Québec délivrer des cours.
J’avais appelé la mairie de Bordeaux, quand même, à tout hasard. Elle m’avait renvoyé vers « le secrétariat personnel de M. Juppé », un « 01 », à Paris. J’avais composé ce numéro et avait retenti une musique martiale « Présidence de l’Assemblée nationale, nous allons donner suite à votre appel ». J’étais crevé, complètement épuisé : j’avais dû me planter, confondre des numéros, pas possible qu’un type inéligible soit au Parlement. Je raccrochais, recomposais : à nouveau la musique martiale et« Présidence de l’Assemblée nationale », etc. J’avais des hallucinations. Je laisse sonner cette fois, on verrait bien, une dame me répond :
« Bonjour, je suis à l’Assemblée nationale, là ? Mais je croyais que j’étais au bureau de M. Juppé ?
— Vous êtes bien au bureau de M. Juppé.
— Mais je croyais que M. Juppé avait perdu tous ses mandats ?
— Oui mais là, c’est le président de l’Assemblée qui… »
Par hasard, j’avais soulevé un lièvre, et je faisais le bêta qui ne comprend pas, je taquinais la secrétaire, qui s’énervait très fort, qui me hurlait limite dessus.
Le lendemain, vers midi, je reçois un appel de Daniel Mermet, pas content du tout : « Mais qu’est-ce que t’as foutu ? Ça fait quinze ans que je me défonce pour garder cette émission et toi t’arrives, en un mois, tu mets tout par terre ! »
Je pigeais rien.
« Mais on n’insulte pas les gens ! Là, y a Debré [alors président de l’Assemblée], qui a protesté auprès de Radio France, parce qu’un journaliste a injurié la secrétaire de Juppé.
— Mais je l’ai pas insultée…
— La direction a mené l’enquête, dans la rédaction, d’abord, et puis ils sont arrivés chez nous.
— Mais je l’ai pas insultée.
— Ils veulent te virer. Tu me fous dans la merde !
— Mais je l’ai pas insultée ! Écoute, franchement, je suis quelqu’un de posé, je suis resté parfaitement calme, c’est elle qui s’est énervée… D’ailleurs, si tu veux, on peut écouter les bandes.
— Tu as enregistré ?
— Bien sûr, oui. »

Ça l’a apaisé.
« OK, OK, on écoute ça après l’émission. »
Le soir, à distance, je lui passe mes dix minutes d’enregistrement.
« C’est tout ?
— Ben oui c’est tout.
— Donc, tu ne l’as pas insultée ?
— Ben non, je te l’ai dit.
— Ah ah.
 (Il réfléchit.) D’accord, pour l’instant, tu bouges pas. On laisse couler un peu, et soit la direction te réintègre, soit ça va faire un scandale. »
Moi, ça m’amusait carrément, cette histoire. Ça m’arrangeait bien, de me faire éjecter de France Inter en martyr politique, avec des papiers sur ma pomme dans le Canard. D’autant que la radio, ça me fatiguait, toute cette technique à se tringueballer, ces journées de montage, etc. On m’offrait une sortie par la grande porte.
Mermet a adressé une lettre à la direction, comme quoi j’étais un « jeune confrère plein de talent », avec peut-être un rien trop de « fougue », mais que voulez-vous, il faut que jeunesse se fasse, il les a invités à écouter à leur tour mon enregistrement, et après quinze jours de bannissement, on avait rendez-vous dans le bureau du directeur, Gilles Schneider. Daniel est entré en sifflotant le pont de la rivière Kwaï, et durant une heure, eux deux ont causé de tout et de rien, de théâtre et de journalisme, de Paris et des États-Unis, et j’assistais au bavardage sur ma chaise, silencieux.
« Et pour mon cas ? j’ai fini par demander.
— Oh, écoutez, faites attention la prochaine fois », a lâché Schneider.
Ils avaient fait une boulette.
Ils l’avaient compris.
Ils risquaient un retour en boomerang, genre radio d’État à la solde du pouvoir.
« Mais, dites-moi, ce son n’était pas destiné à la diffusion ? s’est informé Schneider.
— Non non, l’a rassuré Daniel. C’était un brouillon.
— Parfait. Eh bien, jeune homme, je vous souhaite une longue carrière dans cette belle maison. »
On a redescendu les escaliers vers le cinquième étage.
Un truc me chagrinait.
« Mais dites-moi, ça nous a fait rigoler tous les deux, le coup de Juppé. On va pas le diffuser ?
— Bien sûr que si. Pourquoi ? », m’a répondu Daniel avec flegme.
J’ai commencé à écrire « Daniel », je me rends compte.
Parce qu’à partir de cet épisode, c’est devenu Daniel.
Je lui ai trouvé une rouerie et un culot rares, pour négocier dans les méandres de Radio France, pour défendre son collaborateur, pour y maintenir sa liberté. Et la mienne.

Sibérie

Il est dix heures du soir et je quitte le bureau, quasi-désert.
Plus aucun bruit au cinquième étage.
Juste la sonnerie de l’ascenseur.
« Bonne nuit, Daniel. »
Il ne reste que lui, sous un petit halo de lumière. Il épluche les courriels de ses auditeurs, ou il prend des notes dans ses carnets, ou il appelle Daniel Bensaïd.
Mentalement, je le photographie, avec nostalgie déjà : c’est un morceau d’histoire au présent que je contemple. Et je me demande : qu’est-ce qui le fait courir, encore ?
Au lancement de Fakir, les premiers mois, la première année peut-être, j’étais habité par pareille passion. Je me levais Fakir, je petit-déjeunais Fakir, je pédalais Fakir, la pensée de ce journal à remplir, à illustrer, à mettre en page, à vendre, ne m’abandonnait pas un instant, et je dormais Fakir. Mais cette obsession, sans disparaître, s’est estompée au fil du temps. Chez lui, après quinze ans d’exercice quotidien, elle est maintenue, pas intacte, mais bien présente, homme qui vit par et pour la radio, un peu beaucoup à la folie passionnément.
Ça peut paraître inquiétant, en ces temps sans passion, où le journalisme s’enseignait, dans mon école, avec cynisme, au second degré, où les aventures – surtout à gauche – se mènent avec scepticisme, avec dilettantisme.
J’y ai trouvé une beauté, moi, dans ce corps et âme avec son métier.
Mais le comble, ce fut en Sibérie.
C’est encore Daniel qui écoutait, à 5 000 kilomètres de distance, tous les messages du répondeur ! Sous nos yeux, à Paris, Totof collait un casque sur un combiné téléphonique, passait les propos des auditeurs, et j’imaginais Mermet, sur sa moto des neiges, au milieu d’immensités blanches, un téléphone portable collé à l’oreille…
Il ne lâcherait rien.
La délégation ne sera pas son point fort.

29 mai

« Bonjour, ici c’est Monsieur Fritz Bolkenstein… Vous savez que j’ai une maison du côté de Maubeuge… »
Au téléphone, j’ai pris un vague accent flamand, et je me fais passer pour le commissaire européen, en recherche d’un plombier polonais – et moins cher – pour poser son chauffe-eau. Dans la même semaine, j’ai piégé un « 0825-je sais pas trop combien », supposé nous informer sur le contenu du Traité constitutionnel européen. Et j’ai également délocalisé « Là-bas si j’y suis Express » – une entreprise fictive de transport – à Cracovie, grâce aux conseils d’un cabinet d’avocat.
C’est dire si je me marre, à jouer les Lafesse de gauche, jamais bridé dans mes facéties. Et mes canulars dissidents sont diffusés sur France Inter ! Par le service public ! Avec des antennes relais dans tout le pays ! Auprès de centaines de milliers d’auditeurs ! C’est, pour moi, une surprise constante, un ahurissement, un privilège immense… quand je suis davantage habitué, avec mon journal, à galérer pour arracher un abonné après l’autre.
En ces quelques semaines de fièvre référendaire, nous avons abattu un formidable travail. Ce n’est pas nous, évidemment, qui avons fait les 55 % de non, le 29 mai 2005 : c’est le réel qui a voté. Mais pour tous ces militants, d’Attac, des syndicats, qui organisaient des réunions dans leur bled, qui tractaient dans leur quartier, qui subissaient un déferlement de oui-ouistes à longueur d’ondes, nous avons représenté un ancrage. Ils n’étaient pas seuls. Il existait une lumière dans ce long tunnel médiatique. Et fort de cet encouragement, ils ont poursuivi leur travail de fourmi.
Rarement, voire jamais, je n’ai ainsi ressenti mon utilité politique.

Alibi


« Mais au fond, Là-bas si j’y suis, c’est un parfait alibi pour France Inter… »

À la sortie de mes débats, j’entends régulièrement cette remarque.
Du n’importe quoi.
« Quand Mermet arrêtera, est-ce que vous croyez qu’ils vont mettre, à la place, une autre émission de reportage engagée pour servir d’ “alibi” ? Non, ils n’en ont aucun besoin. On peut prendre les paris, mais ils vont remplacer ça par un truc culturel, en plateau, avec les faux impertinents des Inrocks et les chroniqueurs de Technikart. Ça leur coûtera moins cher, et c’est nettement moins risqué. »
Surtout, quand j’en ai le temps, j’essaie d’ « historiciser Là-bas si j’y suis », d’expliquer cette anomalie dans le paysage radiophonique :
En 1989, d’après ses dires, Mermet est au placard, assez déprimé. Il a fait des émissions érotiques, comiques, pour enfants, avec une image de joyeux libertaire, il me semble, mais pas vraiment politiquement engagé – malgré sa sensibilité personnelle, déjà là, bien sûr, héritée de la banlieue rouge et de Mai 68.
La « gauche » est de retour aux ministères.
Un nouveau président de Radio France est nommé, qui invite Daniel à bouffer, « j’aimais beaucoup ce que vous faites, qu’est-ce que vous me proposeriez comme émission ? » Et Mermet pond un projet de reportage au long cours, plutôt touriste, pas vraiment politiquement engagé toujours.
En ces années de « grand bond en arrière », les plans d’ajustement structurel déferlaient sur l’Afrique, sur l’Amérique du Sud, et l’Asie va suivre. Passant dans ces pays, Mermet se dit, « bon, allez visiter les pyramides, c’est bien gentil, mais faudrait quand même comprendre ce qui se passe derrière » (je caricature, bien sûr), et là, sa co-reporter, ou son assistante, Sylvie Coma je crois, lui annonce « y a un journal, Le Monde diplomatique, ils expliquent bien le rôle du FMI, et la Banque mondiale, et la Palestine, on n’a qu’à les rencontrer avant de partir en voyage, ils nous fileront des billes. » Et voilà comment – d’après moi – Là-bas si j’y suis a trouvé sa colonne vertébrale idéologique.
Au-delà d’une émission, c’est alors devenu un repère.
Pourquoi ? Parce qu’en cette décennie où la gauche comme il faut basculait à droite, vantait la libre entreprise et l’Europe de Maastricht, où l’on vivait « la fin de l’histoire » et la « mondialisation heureuse », il y avait une heure quotidienne où une autre gauche ne baissait pas pavillon, résistait à l’esprit du temps, fournissait des arguments. Qui ne se précipiterait pas sur une oasis dans pareil désert ?
Contre la mode, contre l’époque, Daniel Mermet s’est alors vraiment politiquement engagé à la radio. Et il y a rencontré le succès. De reporter talentueux, il est devenu une vedette, parfois un mythe vivant, dans un certain milieu. Et je me demande si ça ne l’a pas piégé, cette image. Pas seulement parce que je l’ai vu, parfois, mal à l’aise parmi ses « fans ». Aussi parce que, au fond, en lui, je préfère l’homme sensible, qui parle de peinture, de littérature, de son, de théâtre, d’amour, de sexe, à l’homme politique. Et que le second écrase le premier.
Qu’importe.
Plus c’est allé, plus Là-bas s’est politisé. Et au vu de sa reconnaissance – à la fois parmi le public, parmi ses pairs de la radio, parmi les intellectuels – son animateur est apparu difficilement déboulonnable.
Mais si, d’emblée, Daniel Mermet avait présenté à la direction de Radio France un tel projet, à coup sûr il aurait essuyé un refus. Non pas qu’il ait avancé masqué, mais il ignorait où le mèneraient ses propres pas.

L’écoute

Deux années durant, j’ai collectionné les Smiles SNCF, dormi dans des trains de nuit, multiplié les allers-retours Paris-Amiens, visité la Bretagne, le Limousin, Marseille, Megève, toujours en vitesse. J’ai enquêté sur l’Europe et la route, sur la marine marchande, sur les multinationales de l’eau, sur les James Bond de Carrefour, j’ai rencontré – grâce à la carte France Inter – des petits actionnaires, des traders, des militants UMP, le président de la Banque centrale européenne, j’ai défendu Denis Robert et les ouvrières d’ECCE, je me suis fait passer, à Bruxelles, pour un gendre de millionnaire soucieux de s’expatrier, je me suis incrusté au QG de campagne de Sarkozy, je me suis pointé avec Marie-Hélène en AG de LVMH et elle a secoué Bernard Arnault, j’ai rencontré mon héros Maurice Kriegel-Valrimont, j’ai passé une nuit dans un foyer d’urgence à Bourg-en-Bresse et une autre avec un chiffonnier amoureux dans les beaux quartiers de Paris, j’ai enregistré – et ce fut diffusé, et je n’ai pas douté un instant que ce soit diffusé – un restaurateur qui se faisait tailler une pipe sur un parking de Limoges, bref, j’ai vécu mon métier.
C’est en athlète que j’effectuais ces reportages, une, deux, trois journées à fond, à enregistrer un maximum de témoignages, à préparer des situations, à rouler trois cents kilomètres pour obtenir un entretien, à peu dormir, révisant mes questions, mon angle, ma doc. Je me suis dépassé, j’ai essayé du moins, à chaque fois – pour me surprendre, pour surprendre les auditeurs, pour surprendre Daniel aussi.
De ces pérégrinations, je rentrais crevé, vidé de mon jus. Et derrière, il fallait encore monter, deux, trois, quatre journées devant l’ordi, avec Mermet qui te presse, éventuellement, « où ça en est ? Y a un trou dans le planning ». Reste à établir les « scripts », ensuite – un résumé de chaque plage, avec le temps, les premiers mots de la séquence, les derniers – et nous voilà prêts pour l’« écoute » : le moment de vérité.
C’est en fin de journée que ça se passe, après l’émission, dans le bureau 528 – c’est-à-dire devant tous les présents.
Des fois, tu poireautes des heures, que Daniel Mermet ait passé ses coups de fil, relevé ses courriels, relu le passage d’un bouquin, discuté avec qui il a envie, pour accepter de jeter une oreille à ton boulot. Des fois, c’est pas le bon jour, il doit sortir, il a d’autres reportages à diriger, il a un rendez-vous, il a mieux à faire, et tu t’es tapé un aller-retour pour rien. Et des fois, il faut ravaler ton orgueil : l’attente peut être humiliante.
À la fin, quand même, le patron s’installe à sa table, règle ses haut-parleurs, et je lui passe mes scripts :« Daniel, je sais pas ce que ça vaut, mais j’ai essayé de…
— On va écouter. »
Eh oui, c’est l’écoute.
Je m’assieds à côté de lui, et je me sens redevenir enfant, le petit garçon envoyé au tableau et qui ne connaît pas bien sa poésie. Que va dire le maître ? Je suis inquiet, et pas fier de mon inquiétude.
C’est justement là, manque de pot, en l’écoutant à côté de lui, que j’entends tous les défauts de mon bazar, les coupes à la hache, les passages longuets, les prises de son lointaines. Lui souffle, s’impatiente, rature, tapote de son crayon sur la table. Et il n’a pas besoin de crier, à peine de parler, le moindre de ses gestes est ressenti avec une certaine violence.
Pourquoi ?
Parce qu’on arrive là dans un état de nervosité. On l’a porté, ce reportage. On y a mis nos tripes, notre cœur. On n’a pensé qu’à lui, quasiment, durant une semaine, quinze jours – ou un mois pour les « séries ». On a négligé notre gonzesse et notre club de foot. Ça nous rend susceptibles, chatouilleux, l’ego à fleur de peur. Et voilà que vient l’heure du jugement dernier.
D’autant que Daniel, c’est pas le genre à arrondir les angles, à te câliner gentiment, à te materner les reporters fussent-ils débutants. Ses critiques – en général légitimes, tant sur le fond que sur la forme – il te les sert sans prendre de gants.
Ça passe ou ça casse.
Quand ça casse, on a droit à quelques scènes, des voix qui s’élèvent, Pascale (la championne !) qui menace de claquer la porte, une jeunette qui sèche ses larmes. Moi je me taisais, parfois blessé, me contentant d’un « Si je suis nul en radio, Daniel, c’est pas grave, on va pas se fâcher, je vais faire autre chose ». Mais il y a, en ces instants, une indéniable tension, une crainte intime, de ne pas être à la hauteur.
Quand ça passe, ça donne des moments je trouve merveilleux, où le soulagement se mêle à la complicité. Je me souviens d’un soir, assez tard, il ne restait plus que nous deux, et il écoutait mes sons sur le familistère de Guise. Il gribouillait sur une feuille blanche, rêveusement, dessinant de mémoire, sans modèle, le fondateur barbu, Jean-Baptiste Godin, et à côté un poêle Godin, exactement ça, pile poil les modèles que j’avais aperçus dans l’Aisne. « On en avait un chez nous, dans mon enfance », et de narrer un peu la banlieue, sa jeunesse, les coupures d’eau, etc.
Je les aimais bien, moi, ses anecdotes.
Il conte bien la misère sans misérabilisme, plutôt en rigolant.
Ça m’ouvrait un peu son mystère, aussi : comment se fabrique un bonhomme pareil ?

La grande bouffe

C’est au restau qu’il m’a sauté aux yeux, le personnage : Gargantua, Pantagruel, du Rabelais vivant. Les plâtrées de barbaque qu’il s’empiffre en apéro, et les viandes qu’il dévore, et vas-y pour le frometon. Son gros pif plongé dans le cristal, qui hume le rouge. Et sa panse qui déborde.
Les premiers temps, je le suivais, coups de fourchette et boutanche. Je rentrais chez mon hébergeur, soûl, assommé, dans le coma aussitôt allongé. Au milieu de la nuit, mon estomac me réveillait, gargouillant, avec des nausées, et il me fallait dégorger tout ça en catastrophe. A genoux devant les chiottes, je décrochais le grand téléphone blanc : « Oh, mon Dieu, plus jamais je ne recommencerai ! »
Et à la grande bouffe d’après, je me laissais entraîner.
Jusqu’à, finalement, m’imposer la règle du « un sur deux ». Un verre sur deux, un plat sur deux.
Son appétit, à table, était pour moi métaphorique, celui d’un appétit pour la vie. Les femmes qu’il a dû aimer, et pas qu’à moitié. Les bouquins qu’il s’avale en insomniaque. Les colères, forcément homériques. Le verbe qui doit sonner fort et la voix de stentor. La boulimie de boulot.
Une démesure que j’observais, au présent, comme un vestige du passé, dans notre époque tout en mesure, où la « montée de l’insignifiance » se perçoit aussi dans les tempéraments.

La diff’

« T’as écouté l’émission ?
— Ouais ouais, bien sûr. »

Bien sûr que non.
« T’en as pensé quoi ?
— Très bien. »

Les premiers temps, j’assistais à la diffusion en studio.
Et puis, je suis resté dans le bureau, avec les baffles.
Ensuite, je l’écoutais de chez moi, en direct.
Enfin, je n’allumais plus le poste.
Pourquoi, cet éloignement progressif ?
Parce que rares sont les fois où, entendant mon reportage comme ça, à chaud, je n’ai pas éprouvé une frustration, parfois jusqu’à la colère. À cause d’un choix de musique des réals. À cause d’un micro hyper-long de Daniel. À cause d’un manque d’enthousiasme que, parfois, je devinais dans sa voix. À cause d’une erreur sur un chiffre, une date, une définition. À cause d’un interlocuteur que j’appréciais et un peu moqué.
Je me rappelle d’un reportage, sur des femmes d’Amiens-Nord, dans la mouise, qui installaient les sapins dans les rues du centre-ville avant Noël. C’était émouvant, à chialer. Et voilà que Daniel démarre son chapeau par une attaque contre Alain Finkelkraut ! Voilà qu’il fait un lien que plus artificiel tu meurs entre le nouveau philosophe réac et mon schmilblick ! Voilà que ça traîne durant quatre, cinq minutes, qu’il remet ça en milieu d’émission, et que du coup une plage d’entretien saute ! Mes plages ! Dont chaque minute représente, au bas mot, une heure de boulot ! Et il s’asseoit dessus, lui, avec son bavardage ! Et derrière, il va m’appeler, me demander « T’en as pensé quoi ? » et je vais répondre « C’était bien », faux-cul !
C’était encore mon bébé, ce reportage, mon reportage, qui devenait le sien.
J’étais trop à vif.
Fallait mettre tout ça à distance.
Du coup, je n’écoutais plus.
Seulement à froid, une ou deux semaines après, sur Internet.
Et je trouvais ça assez bon, au final. Fier de notre boulot commun.

Apothéose

« J’ai plus rien à mettre à l’antenne. T’aurais pas des idées ? »
Mermet m’appelle un dimanche, et je lui suggère, aussitôt, un portrait de Charles Piaget. Sur-le-champ, je prends rendez-vous avec le leader des Lip.
Je contacte un de ses copains.
Et également l’auteur d’une thèse sur l’autogestion.
Dès le mercredi, je suis dans le train pour Besançon.
J’occupe tout ce beau monde durant deux jours.
En même temps, un doute m’habite : c’est un peu un récit à blanc, sans situation.
Je monte en vitesse, dans le train du retour, le week-end.
Je dépose ma galette sur le bureau de Daniel, tout en le prévenant : « C’est un peu un récit à blanc, sans situation.
— Tu sais qu’ils veulent nous faire passer à 15 heures ?
— Ah les salauds ! »

Et je repars dans un TGV pour un Marseille, où je tourne un super-sujet sur l’immobilier avec l’interviou en or d’un promoteur. Je monte en vitesse, dans le TGV du retour, le week-end, etc., je re-déboule à Paris, et voilà mon CD de Piaget qui n’a pas bougé !
« Vous l’avez pas diffusé ? Même pas écouté ? »
Moi qui m’étais dévoué… on avait préféré des redifs ! Et idem pour Marseille, Mermet n’en passe qu’un épisode.
Je fulmine.
Je boude.
Il se fout de ma gueule, j’ai l’impression.
Pendant ce temps, la pétition pour qu’on demeure à 17 heures enregistre des signatures par milliers, par centaines de milliers, un record. Pendant ce temps, Antoine, notamment, organise un meeting au gymnase Japy avec Serge Halimi, Florence Aubenas, Patrick Champagne, Alain Rey, Louis Bozon. Et il y aura, le 30 juin 2006, ce truc mémorable, unique dans les annales de la radio : une heure sur France Inter consacrée à « Où va France Inter ? », qui dénonce dans la révolte et la joie nos propres employeurs !
Faut du cran, pour ça.
Y participer efface, pour moi, tous les griefs.

Fric

Cette année, dans ma baraque à Amiens, j’ai refait le premier étage, des chambres pour les enfants. J’en ai eu pour 25 000 €, à peu près. L’an prochain, je projette de refaire le rez-de-chaussée, pour qu’il soit plus lumineux. Je peux compter dans les 40 000 €.
Pourquoi je cause de ça ?
Parce que c’est Là-bas si j’y suis qui paie.
Tout comme Là-bas si j’y suis a payé mes années de bénévolat à Fakir.
Tout comme Là-bas si j’y suis a payé mes congés sabbatiques pour des bouquins.
Dès mon premier reportage, j’étais stupéfait : j’allais gagner 980 € !
Après des années d’indigence, le pactole était en vue.
Et je ne savais rien encore : aux revenus de France Inter, il fallait ajouter les droits d’auteur de la Scam (environ 150 € par émission), les « congés spectacle » (2 000 € par an, mais je n’étais pas bien doué pour remplir le formulaire), et surtout, surtout, surtout : le statut d’intermittent, 1 500 € par mois au bas mot.
Un eldorado !
France Inter a ensuite resserré l’enveloppe.
Je n’étais pas d’accord, et j’ai protesté alors, avec ces cachets relevés à 200 € mais pour moins de cachets, avec ce truc d’une deuxième émission payée la moitié de la première, etc. De la tambouille interne.
M’enfin, ça restait – et ça reste – une corne d’abondance.
Surtout pour qui fréquente, comme moi, la presse dissidente. Ou pire : pour qui écrit des livres…
Puisqu’on en est au fric.
Combien touche Daniel ?
Je l’ai su, je l’ai oublié. Ça se compte en milliers d’euros, un salaire de bon cadre, arrondi avec les droits d’auteur, les produits dérivés, un livre, un CD, un film. Il n’est pas pauvre, à coup sûr.
Dans le grand jeu de la concurrence entre stations, Radio France achète des Patrick Sabatier, des Isabelle Giordano, des Pascale Clark à prix d’or. À des fausses vedettes, la télé signe des chèques avec cinq zéros. Et voilà ce type, une star quand même dans son registre, qui ne possède même pas son appartement, qui ne comprend rien de rien au pognon, qui dépense tout en taxi et restau, qui serait infoutu de prendre une action, qui a connu des années de vache squelettique, qui est resté fidèle au service public durant toute sa carrière (il est vrai que le privé n’en voudrait pas trop), et on va l’accuser de quoi ? De gagner plus que ses reporters ? La blague.

Poulailler

Mon ex-compagne me les racontait durant des plombes, ses soucis aux Céméa de Picardie – une association d’éducation populaire –, le directeur, la secrétaire, les coteries, etc. Tous les soirs au dîner j’avais le droit à mon épisode.
Ça me gonflait.
Ça me gonfle autant à Là-bas si j’y suis.
Parce que, là aussi, ô surprise, et en dehors même du patron, y a des affinités et des antipathies, y a des mecs et des nanas qui seront des bons copains, et d’autres que croiser leur tronche au boulot ça suffit largement, y en a que tu aides pour leurs premiers pas et d’autres qui te gonflent d’emblée, qui débarquent avec leur arrogance, et qui t’expliquent comment tu dois faire de la radio, et que tu regardes ensuite couler sans broncher, sans déplaisir. Et tous ces sentiments, humains, trop humains, marinent dans vingt mètres carrés.
Que j’en profite pour une parenthèse : je déteste ce bureau, que je surnomme le « poulailler ». On est combien de collaborateurs à Là-bas ? Une dizaine, au moins, dans cet espace dérisoire, y en a un qui se tasse derrière la porte, on se marche dessus, jamais un coin pour passer un coup de fil, la promiscuité, nulle intimité. Jamais je n’ai réussi à vraiment bosser, dans cette taule, sauf à venir tôt le matin ou le week-end. À côté de chez nous, Rue des Entrepreneurs avait la même surface, alors qu’ils étaient trois !
Je serais le CHSCT de Radio France, moi, les conditions de travail, ça commencerait par-là. Si on se voyait moins, on s’aimerait mieux peut-être.

Le retour

« J’étais en débat hier, à Besançon, pour notre film sur Chomsky, me rapporte Mermet. À côté de moi, y avait Piaget.
— 
— Il est vachement bien, le pépère.
— 
— Tu devrais le faire en portrait.
— Nan mais tu te fous de moi, Daniel ! Je te l’ai tourné ! Il y a plus d’un an ! Tu ne l’as même pas écouté…
— Tiens, c’est vrai, il est où au fait ce CD ? »

Management

Je suis pas un champion du management.
J’en serais plutôt un « malgré moi ».
Avec Fakir, j’étais parti à l’abordage en isolé, avec un projet individuel, un journal à moi tout seul ou presque, façon Vallès, Marat, Desmoulins, sans me prétendre leur égal, mais dans cette longue tradition, et je me retrouve, « malgré moi », à gérer des hommes, une équipe.
Ils sont nombreux, j’ai pu vérifier, à la radio, au cinéma, au théâtre, dans les associations, les personnalités fortes, comme ça, qui se retrouvent, malgré eux, à gérer des hommes, une équipe, à la va comme je te pousse. Avec cette contradiction entre l’artiste et le collectif. Avec de la casse, souvent.
Mermet, à coup sûr, ne sera pas élu « manager de l’année ». Une formation complémentaire ne lui nuirait pas. Mais pour qui a traîné, un peu, ses guêtres dans ce milieu, c’est pas le pire taulier.
On peut lui reprocher, en revanche, une absence de clarté : quand il me causait d’ « autogestion à Là-bas si j’y suis », ça me faisait rigoler en coin. Je l’ai arrêté, à l’occasion, dans sa tirade : « Nan, Daniel, assume : c’est toi le patron. » Ça me paraît nocif, un pouvoir qui s’exerce et qui néanmoins se masque.
Du coup, à Fakir, j’ai pris le contrepied.
Sur ma porte, les collègues ont gentiment collé une étiquette « Staline » au Dymo. Et à l’accueil des nouveaux, je préviens d’office : « Ici, c’est pas l’autogestion. Chacun fait pas ce qu’il veut : y a un chef, et c’est moi. » Et au stalinisme – sans goulag pour l’instant, j’y réfléchis –, j’ajoute une dose de maoïsme : « Dans un premier temps, c’est “les intellos aux champs”. Vous devez en passer par les corvées : l’enregistrement des abonnés, la mise sous plis, la fabrication des cartons, et après quelques semaines, ou quelques mois, de ce régime, on pourra envisager d’autres taches. »
En AG, je fais mon numéro : « On va pas faire des groupes de parole, se regarder le nombril, “et comment tu sens les choses ?”. Quand on s’est lancés, en 1999, y avait un journal, à Rennes, qui s’appelait L’œil électrique. Tous les sujets, la mise en page, et quel angle on prend ?, ils en discutaient ensemble durant des journées. Résultat, quand le canard paraissait, ils étaient tellement crevés, ils n’avaient plus la force de le distribuer, alors qu’il leur restait le gros du boulot : la diffusion de leurs idées dans l’arène publique.
«  Fakir n’est pas une démocratie. Nous sommes là, et c’est différent, pour apporter de la démocratie, vers l’extérieur, que notre journal demeure une voix dissonante, la plus forte possible. »
Pour être traité de « tyran », j’attends mon tour.
On ne pourra pas dire, au moins, que j’ai caché mon jeu.

Hédonisme

Y avait une grève de la SNCM, et j’étais parti en Corse, et en avion.
J’avais mal préparé le sujet.
Je chopais des bouts, dans un sens, dans l’autre, mais il me manquait le guide, nécessaire à tout reportage. Mon machin manquait de cohérence, pas de fil directeur, et dans ce décor paradisiaque, les montagnes qui se jetaient une mer bleue, je subissais un échec. J’avais honte. Je ruminais.
J’ai appelé Mermet, pour le prévenir, nerveux : « T’inquiète pas avec ça, il m’a réconforté. Profites-en. Va te baigner. »
Je n’ai pas été foutu de me baigner, quand même. Je n’avais pas mérité ce plaisir : c’était France Inter, les impôts, vous, qui m’aviez payé le voyage. Et je culpabilisais, sans déc, vachement soucieux des deniers publics.

Conseil

J’ai fait un entretien avec Cavanna, l’idole de mes quinze ans.
Daniel était pressé, il lui fallait des trucs à l’antenne, alors je l’ai monté un soir de réveillon, le 31 décembre, entre deux coupes de champagne : ça me faisait un prétexte pour échapper aux festivités. J’ai déposé le CD sur son bureau, avant la rentrée de janvier, et finalement, il a attendu six mois, au moins, peut-être un an, avant de le diffuser.
Passons.
Cavanna m’a apprécié, on s’est revus, et là, au bistro, comme ça marchait plutôt pas mal pour Siné, comme lui s’emmerdait avec Val à Charlie-Hebdo, il envisageait de lancer un journal à lui. À nous. Car, au vu de mon expérience, il me nommait d’emblée rédacteur en chef. Je n’y croyais pas trop, moi. J’avais déjà Fakir. M’enfin, si des rêveries comme ça l’aidaient à traverser sa vieillesse…
Et là, de sa voix chevrotante, il m’a lancé : « Votre plus gros travail, ça sera de repousser les médiocres. Les médiocres sont partout, ils accourent, ils se jettent sur les plus belles choses, ils en font du banal, du quelconque. Vous devrez tenir à l’écart les médiocres. »
Voilà la mission que me délivrait papy Cavanna.
J’avais éprouvé ce souci, déjà, à Fakir.
Des contributions se présentaient, mauvaises en général, des éditorialistes s’énervant devant leur poste télé – quand je réclamais de l’enquête, un regard, des efforts. J’avais résolu le problème, à ma manière : je ferais le canard seul, s’il le fallait, ou avec un commando à la rigueur. Quant à former des journalistes, ça me gonflait : on mettait un mois, avec eux, à pondre un papier que j’aurais torché en une semaine tout seul. Et en plus, il fallait qu’ils chipotent sur des virgules, qu’ils râlent. À d’autres, cette corvée.
Après deux décennies de Là-bas si j’y suis, Daniel Mermet continue à former des débutants. Avec impatience, parfois. Avec le sentiment de tout recommencer à zéro, sans doute. Avec des fois où ça colle et d’autres non – pas seulement pour la qualité professionnelle (des reporters extras sont partis), mais pour les relations personnelles aussi (il faudrait ici étudier les conjonctions astrales…).
La précarité lui permet, objectivement, sans qu’il l’ait formalisé, sans qu’il ait conscience de cette violence, de tester les impétrants – contrepartie d’un recrutement ouvert, sans concours d’entrée. De trier les jeunots selon leur « talent », c’est-à-dire, pour l’essentiel, selon leur constance dans l’effort.
À défaut d’un garde-chiourme, qui ferait le sale boulot, lui instaure comme une distance. On n’est jamais « copain », avec Mermet, rien de fusionnel : demeure toujours une réserve.

Importance

« Daniel appellerait la Maison blanche, il serait très surpris si Obama ne le prenait pas dans les dix minutes au bout du fil ! »
Je résumais ça dans une boutade.
Mermet est-il imbu de lui-même ? Sans doute, même si son assurance se mêle parfois, en public notamment, à une étrange timidité. Aucun doute, en revanche : il est imbu de son émission, une œuvre qu’il place – me semble-t-il – nettement au-dessus de lui. Là-bas si j’y suis lui apparaît comme un centre du monde, comme un pôle de la vie intellectuelle, et il doit parfois se demander comment ce monde, comment cette vie intellectuelle parviendront à survivre sans Là-bas si j’y suis !
Ces illusions sont parfois créatrices.
Les portes s’ouvrent devant sa certitude.
« J’ai appris la radio en montant les reportages à l’étranger de Daniel, m’expliquait mon pote Dillah. À l’autre bout de la planète, en Afghanistan, il rentre dans un salon de coiffure, et ça devient aussitôt chez lui, et dix minutes après, c’est le patron qui a la chance, le privilège que Mermet l’invite dans son salon ! »
Cette conviction est aussi nocive.
Daniel va regarder comme un traître, quasiment, tel cinéaste, qu’il a soutenu, et qui passe néanmoins, quel culot, dans une autre émission d’Inter que la sienne – avant de, éventuellement, se réconcilier avec lui. Et Daniel va priver de répondeur, « punir » en un sens, tel événement militant qui n’a pas associé Là-bas si j’y suis ou lui-même en amont. Et Daniel va se fâcher avec tel collaborateur, ou –trice, qui a eu l’audace de fricoter avec un magazine de France Culture.
Un genre de jalousie radiophonique, créant des psychodrames inutiles.

Les jeunes intellos

« Ça fait six mois que je suis dans le pédiluve, c’est bon, je suis prêt, en caleçon et tout, maintenant j’aimerais bien plonger dans la piscine ! »
C’est Dillah Teibi qui filait cette métaphore : à Là-bas si j’y suis, il se sentait entre deux portes, pigeant à l’occasion, mais jamais pleinement intégré à l’équipe. Il n’en souffrait pas, mais ça le lassait, s’en allant voir ailleurs s’il y était, chez Reuters TV ou à Radio Orient. Fallait l’observer sur le terrain, quand on faisait tandem, il courait à droite à gauche, interviouvait tous les passants à la volée, « hep, toi là-bas ! », quand j’aurais plutôt le style inverse, plan établi à l’avance, angle sûr, méticuleux. Il ramenait à Daniel des trucs un peu brouillons, à mon avis, qui partaient dans tous les sens. M’enfin, il nous ouvrait un univers, rentrait dans les quartiers sans trembler, allait vers les autres avec audace. Quand, à l’inverse, les petits-bourgeois – dont je suis – proliféraient dans le bureau 528.
Ou disons les choses autrement : les jeunes intellos.
Je voyais cette contradiction, dans le recrutement de Mermet.
C’est quoi comme émission ? Du re-por-tage, merde. Et il allait te chercher des mecs, des nanas, qui avaient tâté quoi, comme terrain ? Pas grand-chose. Même pas un mois en presse régionale. Qui s’étaient bien sûr jamais fadés les cuisines des restaus (moi non plus), ou les algecos dans le bâtiment (pas plus).
Ils arrivaient comme des fleurs fragiles. Je dis ça sans me moquer : ils me ressemblaient, je voyais en eux un reflet de moi. Ils avaient l’air très gentils, très bien, mais délicats. Ils sortaient de leur fac, la vie ne les avait pas trop brutalisés, un courant d’air serait pour eux une tempête, une voix qui s’élève ferait un bruit de tonnerre. Tu les imaginais mal bourlinguer en banlieue, Nagra sous le coude, sortir les vers du nez d’un maire, assumer la pression de Là-bas, avec la timidité qu’ils portaient sur eux. On les envoyait au casse-pipe : pas les épaules encore.
Les premiers temps, Mermet les chouchoutait, un statut à part, collaborateur qui soi-disant « donne des idées », qui lui imprime des papiers, qui sort quelques archives. Mais nous, qui crapahutions sur la carte de France, qui nous crevions le cul, qui nourrissions quotidiennement l’antenne, on se le demandait vite, quand même, « c’est quoi cet apparatchik qui ne quitte pas le burlingue, qui lève pas son cul du fauteuil ? »
Il le sentait bien, le mec, qu’il était pas à sa place.
C’était pas tenable. Il en attrapait des suées.
Fallait qu’il plonge dans même potage que nous, qu’il se noie ou qu’il surnage.
Certains ont surnagé avec brio, ont fait leur trou àLà-bas.
D’autres se sont noyés.
Benjamin fut brisé par cet échec, manifestement, à découvrir son courrier. Je l’avais prévenu, il me semblait, que ça serait pas un champ de roses, ou alors avec beaucoup d’épines – quand Mermet lui avait sans doute vanté la douceur des pétales.
Mais le souci demeure, pour moi, moins la sortie que l’entrée : qui Là-bas si j’y suis attire-t-il ? Des jeunes intellos. Alors que la pratique de ce métier réclame moins une thèse – au demeurant utile – sur « l’habitus des classes dirigeantes », ou un mémoire sur « les épigones de Chavez en Amérique du Sud » que de la débrouille, de la ruse, du toupet.
Et de l’endurance.

Œuvre

« Alors, quand est-ce que tu prends la relève ? »
Y a des auditeurs qui, à un moment, guettaient un successeur.
Pas moi, jamais !
D’abord, personnellement, je n’ai aucune envie de vivre sur ce rythme de dingo, à me demander tous les jours « comment je vais nourrir la Bête ? », encore moins le désir de diriger une équipe professionnelle. Et faudrait que je déménage à Paris. Nada. À la limite, si Philippe Val veut me faire plaisir, qu’il me confie une hebdo… dans l’heure du vendredi qu’il vient de supprimer à Là-bas ! Je crois que je m’en débrouillerais bien, mais sûrement pas une quotidienne.
Surtout, Là-bas si j’y suis c’est, pour moi, depuis le début, l’œuvre de Daniel Mermet, artiste avant tout. Je compare ça aux peintres de la renaissance italienne, Botticelli, Raphaël, Michel-Ange. Ils travaillaient dans un atelier, il paraît (je ne suis pas un spécialiste), avec de jeunes apprentis, qui dessinaient les mains, les cheveux, les chaussures, et le maître contrôlait, corrigeait, se réservait les visages, et à la fin c’est lui qui signait tout seul. Là, le maître nous laisse signer un peu, notre nom est mentionné au moins en début et en fin de reportage. Mais nous participons à son œuvre à lui, qui cessera avec lui.
Dès le départ, cette règle m’a paru claire.
Avec Mermet à la Maison de la Radio, j’ai retrouvé un peu mon père, à la maison tout court.
Exigeant.
Des colères froides, à l’occasion.
Avec qui l’expression était retenue, jamais pleinement libre.
Un côté George Bush Junior, « you are with me or against me ».
Avec qui, en tout cas, les désaccords étaient compliqués.
Et cette espèce d’énergie, de hargne que l’âge n’efface pas.
Ni chez l’un ni chez l’autre.
Qu’est-ce qui le poussait, mon père, à se lever à cinq heures du matin jusqu’à sa retraite pour partir à l’usine (comme cadre) ? Ou à consacrer ses week-ends à des tableaux Excel pour mesurer le rendement des petits pois ?
Qu’est-ce qui pousse Daniel, à soixante-dix ans maintenant, à tenir sa quotidienne, l’esprit préoccupé, constamment, toujours aux aguets d’un sujet ?
L’un vient du lumpenprolétariat, l’autre de la lumpenpaysannerie – et obscurément, les origines sociales ne me semblent pas étrangères à cette volonté presque rageuse, à cette âme pas en paix, toujours en guerre.
« La belle-fille de Ferré va faire paraître un bouquin, m’annonce ce matin une copine. Il paraît qu’il était pas facile. »
Tu m’étonnes : il faut des hommes spéciaux pour faire des choses spéciales.
Que restera-t-il de littérature, de cinéma, de peinture, de théâtre, de chanson, de politique, de poésie ici bas, si l’on enlève les « pas faciles » ? S’il ne demeure que les « gens sympas », les « juste quelqu’un de bien, sans grand destin » ? Si l’on retranche les torturés, les névrosés, les mal dans le monde et qui ont mal au monde et qui se cognent au monde et qui fécondent le monde ?
Ça n’excuse pas tout. Et des garde-fous sont les bienvenus pour protéger l’entourage – professionnel ou familial.

Séparations

Ça peut devenir étouffant, Là-bas si j’y suis.
Tu penses Là-bas, tu vis Là-bas, alors quand tout ce dévouement se heurte, ou plutôt non : s’enfonce mollement dans l’indifférence du patron, quand tes propositions ne plaisent plus, quand un sujet tourné-monté n’est pas diffusé, quand tu es miné par un refus, quand tu éprouves comme une dépendance affective, c’est pas compliqué : faut aller respirer ailleurs.
C’est comme un couple, faut se séparer, des fois. Pour mieux se retrouver.
Et le premier qui appelle a perdu.
Y a pas seulement Daniel, dans mon cas : j’ai craint de devenir bête, à courir d’un reportage à l’autre, en un genre de zapping, d’agitation vaine, d’y perdre mon horizon, mon centre de gravité. Dispersé, il fallait que je me rassemble.
J’ai arrêté six mois, à peu près, d’abord pour écrire La Guerre des classes.
Et idem pour Leur grande Trouille.
(J’ai échappé aux drames Brygo et Fernandez, du coup.)
Chaque fois, Daniel m’a rappelé, et j’ai repris du service avec gaité, ayant refait le plein d’énergie et d’envies.
Si j’ai quitté Là-bas en juin 2012, enfin, et plus durablement, c’est pour des raisons strictement privées. Peut-être l’usure, aussi. Sans rien de définitif.
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« Alors, Daniel Mermet… ? »
Rares sont les soirées où, en déplacement, j’échappe à cette interrogation – qui demeure souvent en suspens, tant l’implicite est connu : est-il un harceleur despotique ?
« C’est pas un saint, je modère. Mais c’est pas le diable non plus : pour l’instant, je n’ai aperçu ni ses oreilles pointues ni sa queue fourchue. »
La critique de Mermet – pas seulement de son management, mais de sa ligne éditoriale, de ses invités, de son ton – est plus que légitime, nécessaire, comme de toute personne qui exerce un pouvoir, qui occupe une position dans l’espace public.
Les papiers que je lis, en revanche, relèvent moins de l’enquête que de l’exécution, davantage de la vengeance personnelle que du souci de justice pour l’homme et pour son œuvre.
Pour l’homme, mi-ange mi-bête, ou ni ange ni bête, avec ses zones d’ombre, avec ses fautes, avec ses hontes, mais également avec sa lumière et sa gloire : dans ce portrait tout en obscurité, je ne reconnais pas mon patron.
Pour l’œuvre, surtout, car elle existe, tout de même, et on ne saurait compter pour rien cette heure de dissidence qui, chaque jour, a donné la parole aux damnés de la terre, à une classe ouvrière oubliée, méprisée durant ces décennies, cette parenthèse de lucidité qui a ouvert au grand public des intellectuels dissidents, Castoriadis, Lordon, Hazan, ces dix points d’audimat qui ont parfois sorti nos travaux – PLPLLe Plan BFakir, le rassemblement des Glières, etc. – de la confidentialité, cette véritable université populaire qui, chaque jour, a éveillé au monde, à la politique, des milliers d’auditeurs.
Pourquoi tout cela devrait-il s’effacer derrière la souffrance, bien réelle, de quelques salariés ? Pourquoi ce malheur pèserait-il le poids du plomb, et le bonheur délivré, celui de la plume ? Pourquoi la balance serait-elle pareillement truquée ?
Car il ne suffit pas qu’on découvre à Daniel Mermet une tache : il faut maintenant qu’on le résume à cette tache, en une sorte de maccarthysme passé à gauche. Il ne suffit pas qu’on fasse tomber, avec fracas, la statue du Commandeur, il faut maintenant qu’on le traîne dans la boue, que chacun y aille de son petit glaviot sous forme de « commentaire », que l’attaque tourne au lynchage.
Moi qui pratique un journalisme engagé, de lutte, depuis quatorze ans maintenant, jamais je n’ai traité mes adversaires – Gilles de Robien, Bernard Arnault, Jean-Charles Naouri – avec cette violence personnelle, psychiatrisant leur cas, leur découvrant des perversions. J’ai combattu Dominique Strauss-Kahn – nous avons d’ailleurs fait son procès avec Là-bas – mais au lendemain de l’affaire du Sofitel, alors que la horde des journalistes se jetait sur le sang et le sperme avec délice, je n’ai plus publié une seule ligne.
Je ne veux pas être de cette meute, ni aujourd’hui ni hier.
Je le disais en préambule : je suis rentré à « Là-bas si j’y suis » méfiant.
Et j’avais bien raison : le bonhomme a des défauts gros comme lui, un employé averti en vaut deux. Mais il a des qualités à sa mesure. Et j’en sors avec davantage de respect pour son travail, et davantage d’affection pour lui.
En prenant le large, parfois, la joie venant souvent après la peine, voire beaucoup de peine, mais durant sept années, Daniel Mermet m’a offert un espace de liberté, de créativité, d’engagement, d’humour aussi, comme je n’en retrouverai sans doute plus dans ma carrière. Ça compte.
Je l’assure, et maintenant plus que jamais, de mon estime et de mon attachement.
Amiens, le vendredi 5 juillet 2013.

François Ruffin.


PS : Agnès Lebot (ancienne assistante), Khoi Nguyen (ancien réalisateur), Christophe Imbert (ancien chef du répondeur), Dillah Teibi (ancien reporter), Francesco Giorgini (ancien reporter), Charlotte Perry (actuelle reporter), Antoine Chao (actuel reporter) et Giv Anquetil (actuel reporter) ont pris connaissance de ce texte avant publication (pas Daniel Mermet). Ils l’ont globalement approuvé.