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lundi 4 mai 2020

1/3 - La justice a massivement surveillé les militants antinucléaires de Bure

1/3 - La justice 

a massivement surveillé 

les militants antinucléaires de Bure



27 avril 2020 / Marie Barbier (Reporterre) et Jade Lindgaard (Mediapart)


  



Des dizaines de personnes placées sur écoute, un millier de discussions retranscrites, plus de 85.000 conversations et messages interceptés, plus de 16 ans de temps cumulé de surveillance téléphonique : l’information judiciaire ouverte en juillet 2017 est une machine démesurée de renseignement sur le mouvement antinucléaire de ce village de la Meuse, selon les documents qu’ont consultés Reporterre et Mediapart.
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Des visages pris dans une toile de flèches et de diagrammes. Sous chaque photo : date et lieu de naissance, surnom, organisation. Les individus sont regroupés en « clans », reliés à des lieux et à des cotes du dossier d’instruction. Certains visages sont grossis, d’autres réduits à la taille d’une tête d’épingle. Certaines personnes ont droit à une photo, d’autres apparaissent sous une forme de pictogramme – bleu pour les hommes, rose fuchsia pour les femmes.

Ce schéma a été réalisé par la cellule d’analyse criminelle Anacrim de la gendarmerie nationale. Son logiciel, Analyst’s notebook, permet de visualiser les liens entre des personnes via leurs numéros de téléphone, des lieux, des événements. Cette technique est habituellement utilisée pour résoudre des crimes particulièrement graves : elle a récemment ressorti l’affaire Grégory des ténèbres judiciaires, et est actuellement utilisée dans l’enquête sur le tueur multirécidiviste Nordahl Lelandais.

Le juge d’instruction Kévin le Fur y a eu recours pour décortiquer l’organisation du mouvement d’opposition à Cigéo, le centre d’enfouissement de déchets radioactifs prévu à côté du village de Bure, dans la Meuse. Prévu pour entrer en exploitation en 2035, c’est l’un des plus gros équipements industriels en projet aujourd’hui en France, et un chantier très sensible pour la filière nucléaire.

Le schéma Anacrim figure dans le dossier de l’information judiciaire pour association de malfaiteurs, où dix militants antinucléaires sont mis en examen pour divers motifs en lien avec des dégradations commises dans un hôtel et de l’organisation d’une manifestation non déclarée en août 2017. Soumis à un strict contrôle judiciaire, les mis en examen ont interdiction de se voir, de se parler et même de se trouver dans la même pièce.

Dans le dossier Bure, Anacrim a réalisé en tout quatorze schémas sur « le rôle et l’implication » des personnes poursuivies et les interactions entre les collectifs et les associations. Cette méthode marque l’instruction de son empreinte. Sept personnes, parmi les dix mises en examen, le sont pour association de malfaiteurs, mais 118 individus sont fichés dans l’organigramme des gendarmes versé au dossier d’instruction.


 Image du type de celles établies par un logiciel Anacrim représentant l’organisation du mouvement anti-Cigeo à Bure.



Dès les premiers jours de l’enquête, les gendarmes s’inquiètent des « desseins criminels » des militants mis en cause


Des dizaines de personnes placées sur écoute, plus d’un millier de discussions retranscrites, des dizaines de milliers de conversations et messages interceptés, plus de quinze ans de temps cumulé d’interception téléphonique : l’information judiciaire ouverte en juillet 2017 ressemble à une véritable machine de renseignement sur le mouvement antinucléaire de Bure, selon le dossier d’instruction qu’ont consultés Reporterre et Mediapart, et dont Libération avait dévoilé une partie du contenu en novembre 2018. Une enquête hors norme, extrêmement intrusive et focalisée sur la surveillance de militants politiques que la justice semble considérer comme des ennemis de la démocratie.

Quels faits ont déclenché l’autorisation d’un recueil aussi massif de données ? Le 21 juin 2017 au petit matin, une trentaine de personnes approchent du laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), chargée de créer le centre d’enfouissement des déchets radioactifs, et dressent un barrage de pneus et de planches enflammées à proximité, entre les villages de Bure et de Saudron. Puis « cinq à sept individus », selon les enquêteurs, visages dissimulés, se rendent au Bindeuil. Cet hôtel situé en pleine campagne, en face du laboratoire, est presque uniquement occupé par des gendarmes et des professionnels liés au projet d’enfouissement. Il est pour cette raison identifié par les militants comme un jalon de la nucléarisation de ce territoire. Au Bindeuil, le petit groupe brise des vitres de l’établissement, renverse des chaises sur la terrasse, et pénètre dans le bâtiment, alors que des clients et du personnel y dorment. Des verres et des bouteilles d’alcool sont brisés. Des hydrocarbures sont aspergés près de l’ascenseur et du comptoir, provoquant deux débuts d’incendie. Le petit groupe ressort au bout de cinq minutes. Le chef cuisinier du Bindeuil se précipite et éteint les flammes. Personne n’est blessé. Sur les douze clients présents à l’hôtel ce soir là, seuls trois portent plainte (dont deux sans se constituer partie civile), malgré les nombreuses relances des enquêteurs.



 Le Bindeuil, un hôtel situé en pleine campagne, en face du laboratoire de l’Andra.



Une information judiciaire, confiée à un juge d’instruction, est ouverte le 28 juillet 2017. Elle est élargie par la suite à des dégradations commises en février 2017 contre l’écothèque, une bibliothèque d’échantillons environnementaux créée par l’Andra près du laboratoire, ainsi qu’à l’organisation d’une manifestation non déclarée, le 15 août 2017, qui tourne à l’affrontement entre militants et forces de l’ordre. Des cocktails Molotov et des pierres volent. Des gendarmes sont blessés et un manifestant mutilé au pied par une grenade. Les mis en examen le sont pour des motifs différents les uns des autres : participation à un attroupement après sommation, participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit puni de cinq ou dix ans d’emprisonnement, détention (ou complicité) en bande organisée de produit incendiaire, dégradation d’un bien d’autrui par un moyen dangereux, recel d’un bien provenant d’un vol aggravé, violence volontaire en réunion.

Dès les premiers jours de l’enquête, les gendarmes s’inquiètent des « desseins criminels » sans lien avec la « contestation légitime dans un État démocratique » des militants mis en cause. « Ces actions ne peuvent plus être considérées comme une contestation sociale et sociétale légitime » ni « comme une forme d’opposition démocratique », écrivent-ils dans un procès verbal, le 27 juillet 2017. Selon eux, « une partie des opposants choisissent délibérément une voie violente. Ils s’attaquent aux biens associés aux projets contestés, mais parfois aussi aux personnes travaillant pour le développement de ces installations industrielles et en même temps contre les forces de l’ordre ». Aux yeux des enquêteurs, « des opposants se criminalisent ».

Une partie des scellés est transmise au Bureau de lutte anti-terroriste, une unité de la gendarmerie chargée de la prévention et de la répression des actes de terrorisme.

La durée cumulée de temps passé à écouter les activistes est équivalente à... plus de seize années




 Pour prendre la mesure de la surveillance des militants de Bure et de leur entourage, Reporterre et Mediapart ont évalué les moyens déployés par la gendarmerie et la justice dans leur mission. Près de 765 numéros de téléphone ont fait l’objet de demandes de vérification d’identité auprès des opérateurs de téléphonie. Au moins 200 autres requêtes ont été faites pour connaître les historiques d’appels, leurs lieux d’émission, les coordonnées bancaires des titulaires d’abonnement, les codes PUK permettant de débloquer un téléphone quand on ne connaît pas son PIN.



 Au total, 29 personnes et lieux ont été placés sur écoute. Deux militants ont été visés par ces interceptions pendant 330 jours, soit presque un an. Pour plusieurs autres mis en examen, cela dure près de huit mois. Le numéro de la « Legal team », le collectif d’assistance juridique des militants, a été surveillée pendant quatre mois. Le téléphone utilisé par les activistes se relayant sur l’une des barricades du bois Lejuc, alors en partie occupé pour empêcher les travaux préparatoires à Cigéo, a été écouté pendant près de neuf mois. Plusieurs personnes, finalement non poursuivies, ont eu leurs conversations interceptées pendant au moins quatre mois et pour l’un d’entre eux sur plusieurs appareils. Pour l’association Bure Zone Libre, domiciliée à la Maison de la résistance, le lieu de vie collectif et de réunions historiques des anti-Cigéo, les écoutes ont duré au moins un an. À la demande du juge d’instruction, les commissions rogatoires techniques se succèdent pour autoriser toujours plus de temps d’écoute.


La Maison de la résistance, à Bure, en février 2020.



Selon Me Raphaël Kempf, l’un des avocats des mis en examen :
< Écouter aussi longtemps, c’est bien la preuve qu’on n’est pas dans une procédure judiciaire pénale classique destinée à recueillir des éléments de preuve de la commission des délits, mais qu’on utilise les moyens du droit et de la procédure pénale dans le but de faire du renseignement, qui est de nature politique. >
Si l’on additionne toutes ces séquences, on obtient une durée cumulée de temps passé à écouter les activistes équivalente à plus de seize années ! D’après les procès-verbaux, la plupart de ces personnes ont été écoutées en permanence par une équipe de gendarmes se relayant derrière leurs écrans. Au total, plus de 85.000 conversations et messages ont été interceptés, selon nos estimations. Et pas moins de 337 conversations ont été retranscrites sur procès-verbal, auxquelles s’ajoutent quelque 800 messages reproduits par le Centre technique d’assistance (CTA).






Ces moyens sont-ils proportionnés aux délits poursuivis ? Joint par Reporterre et Mediapart, Olivier Glady, procureur de la République de Bar-le-Duc répond : « Je ne peux pas répondre à ça. C’est un dossier qui fait une quinzaine de tomes. Vous avez des dossiers d’autres natures (trafic de véhicules ou de stupéfiants) qui sont à peu près équivalents, je ne suis pas sûr que la proportionnalité des investigations soit simplement à rapporter à un nombre tel que vous me le donnez. »

Pendant ces innombrables heures passées à écouter les militants, les gendarmes ont pisté les indices, parfois infimes, des responsabilités des uns et des autres dans l’organisation de la contestation. Ce sont deux cultures qui, dans le huis clos d’une enquête judiciaire, semblent s’affronter à distance. D’un côté, les gendarmes. De l’autre, des antinucléaires, de culture libertaire, qui refusent la hiérarchie et les assignations formelles à des rôles. Inévitablement, la vision des gendarmes achoppe sur les pratiques spontanées et horizontales des habitués de la Maison de la résistance. Cette ancienne ferme de Bure a été achetée en 2004 par des militants antinucléaires pour créer un lieu de lutte. Elle est devenue un lieu de vie collectif où l’on vient dormir à l’occasion d’un rassemblement, se réunir, travailler, cuisiner, faire la fête.

Les enquêteurs tentent de contrer le flou créé par cette auto-organisation en collant sur des actions décrites par les personnes écoutées des responsabilités spécifiques.

Exemple, le 24 août à 17 h 59, F., placé sur écoute, déclare : « Pour les chèques faut demander à J. ». Conclusion immédiate des gendarmes : « Rôle de J. comme trésorier ».

Autre exemple, l’une des mises en examen appelle « en moyenne la Maison de la résistance deux fois tous les trois jours » ? Cela « montre son implication constante dans la vie de [l’association] Bure zone libre ».

Ou encore, le 14 septembre 2017, une militante demande à G. si elle peut mettre « des brochures en lien ». « Ben oui complètement si vous voulez, mettez en lien les brochures, ouais ». « L’interception de la ligne mobile a permis d’établir son accès en mode administrateur au site où il publie et édite des articles, parfois controversés », concluent les enquêteurs.

À plusieurs reprises, les conversations de militants avec des journalistes sont retranscrites et considérées comme des éléments à charge. Le 22 août 2017, à 13h23, un journaliste de Canal Sud Toulouse appelle un militant qui se présente comme « John de Bure ». Ce dernier raconte les événements du 21 juin au Bindeuil : « Une partie des gens se sont déterminées pour aller euh pour aller au restaurant. Qui… qui du coup a fait l’objet d’une action où des vitres ont été brisées et le restaurant a été envahi. » Analyse des gendarmes : le militant « revendique des méfaits »...

Même scénario le 8 novembre 2018 : une journaliste japonaise appelle la Maison de la résistance, un militant lui raconte les faits de destruction par incendie du restaurant. Et les gendarmes de noter : M. « revendique les faits commis le 21 juin 2017 à l’Hôtel du Bindeuil ». Il sera mis en examen avec cette conversation comme principal élément à charge.

Les coordonnées et noms de plusieurs journalistes (de l’Est Républicain, du Monde, de Reporterre et de Mediapart, notamment) couvrant le mouvement de Bure figurent dans le dossier d’instruction. Au moins neuf lignes téléphoniques, dont celle de l’avocat des antiCigéo, Étienne Ambroselli, depuis lui aussi mis en examen, font l’objet d’une demande de géolocalisation. Deux voitures de militants sont discrètement équipées d’une balise permettant de suivre leurs trajets en temps réel.



 Étienne Ambroselli et ses avocates devant le tribunal de Bar-le-Duc, lundi 25 juin 2018.



La messagerie Signal, une application qui permet de crypter les communications, est verrouillée par un mot de passe sur le téléphone d’une mise en examen ? L’appareil — ainsi que six clefs USB et un ordinateur portable — est envoyé au Centre technique d’assistance (CTA), un organisme interministériel spécialisé dans le déchiffrage des données numériques. Les juges d’instruction y ont souvent recours pour les affaires de stupéfiants. Ses outils techniques et ses moyens sont couverts par le secret défense. Le CTA réussit à craquer le mot de passe de la militante et renvoie quelque 800 messages « mis au clair » aux enquêteurs. Ils sont aussitôt versés au dossier d’instruction.

Dans cette opération de surveillance, tout a été autorisé par la justice

 

Le 13 février 2018, selon les éléments consultés par Reporterre et Mediapart, à proximité du tribunal de Bar-le-Duc, des gendarmes ont caché pendant sept heures plusieurs IMSI-catchers, des appareils de surveillance qui récupèrent à distance les identifiants des cartes SIM (les « IMSI ») dans les téléphones portables. Ils peuvent aussi intercepter les communications sans qu’aucun locuteur ne s’en aperçoive.

Ce jour-là, trois hommes passent en jugement pour des faits liés au mouvement d’opposition à Cigéo. Quelques dizaines de militants sont venus les soutenir sur la place pavée qui s’étend au pied du tribunal.

Pendant que Kévin le Fur préside l’audience — comme il est parfois d’usage dans ce petit tribunal —, pendant que les avocats plaident, que les accusés se défendent, que le procureur requiert, que dehors les épices infusent le vin chaud et que les sandwiches se préparent, 977 IMSI sont secrètement happés par la gendarmerie. Les capteurs, qui piègent les téléphones en se faisant passer pour des antennes-relais, ont été dissimulés sur le parking du Conseil départemental, tout proche, et en plusieurs endroits autour du tribunal. Près d’un millier de personnes viennent sans le savoir d’entrer dans « une base de données » de la gendarmerie.

Dans cette opération de surveillance, tout a été autorisé par la justice. Une commission rogatoire de recueil de données techniques a été délivrée par le juge d’instruction. Dans son ordonnance, Kévin le Fur justifie l’utilisation d’IMSI-catcher par les fréquents changements de téléphones et de numéros d’appel des militants : « Attendu qu’il résulte des investigations que les protagonistes mis en cause ont recours à différents appareils de communication électronique qui ne sauraient être appréhendés de manière exhaustive dans le cadre de réquisitions auprès des opérateurs téléphoniques, notamment au regard de la mobilité des différents mis en cause et du recours croissant à des lignes téléphoniques ad hoc ».

Le lendemain matin, l’opération d’espionnage reprend dès 6 h 15 à proximité de la Maison de la résistance, le QG des antiCigéo, à Bure, où certains ont passé la nuit. Le but est « d’intercepter les données techniques des opposants à Cigéo » selon un procès-verbal. Cette fois-ci, les gendarmes récoltent 51 IMSI. Sur les 1.028 IMSI interceptés en deux jours, seuls cinq numéros sont formellement identifiés par les gendarmes. Les 1.025 autres identifiants téléphoniques rejoignent le pantagruélique dossier d’instruction.

Un mois plus tard, les gendarmes partent de nouveau à la chasse aux identifiants téléphoniques, cette fois-ci à Mandres-en-Barrois et à Bure, où doit se tenir une rencontre antinucléaire. Les 2 et 3 mars 2018, un appareil IMSI-catcher est utilisé pour enregistrer les identifiants téléphoniques des personnes présentes. Cette fois-ci, le juge d’instruction dans son ordonnance estime nécessaire de « préciser les relations entre les différents protagonistes ». Pas moins de 455 boîtiers et 455 cartes SIM sont enregistrées sans pour autant avoir été localisées sur les faits incriminés, comme le reconnaissent les enquêteurs eux-mêmes, dans un procès-verbal consulté par Mediapart et Reporterre. Seules huit cartes SIM sont identifiées en lien avec l’incendie du Bindeuil.

L’officier de police judiciaire qui rédige le procès-verbal d’investigation précise que « les lignes téléphoniques ayant fait l’objet d’une captation, mais n’ayant aucun lien avec les faits de la présente instruction, feront l’objet d’une exploitation ultérieure ». L’instruction pour association de malfaiteurs de Bure est-elle devenue une entreprise de renseignement sur un mouvement politique ? « Je n’ai pas d’observations à formuler sur ce qui pourrait être périphérique, réagit le procureur Olivier Glady. Les renseignements, tout ce qui est écouté, est disponible dans la procédure pour les avocats, en particulier de ceux qui ont été placés sur écoute. »

Pourtant le « périphérique » fait l’objet d’une attention particulière de la part du procureur de Bar-le-Duc. Le 12 octobre 2017, après l’ouverture de l’information judiciaire, il transmet des coordonnées téléphoniques collectées dans le cadre de la procédure Bure à la direction générale de la gendarmerie. Une cellule de coordination nationale intitulée CNC-LEX a été mise en place « au regard de la survenance de divers faits sur le territoire », comme le résume le chef de la cellule Bure, qui regroupe depuis au moins 2016 des gendarmes enquêtant sur les opposants à Cigéo.

Dans le cadre d’une commission rogatoire délivrée par Kévin le Fur, 38 numéros — dont certains happés par les IMSI-catchers à Bure — sont confrontés à d’autres identifiants téléphoniques récupérés par les gendarmes dans d’autres procédures « dont la nature des faits ou le mode opératoire est similaire », explique l’officier de police judiciaire en charge de la comparaison des données : incendie d’une caserne de gendarmes à Limoges, d’une antenne-relais dans le Puy-de-Dôme, d’un véhicule à Gaillac, destruction d’un bien à Grenoble… L’objectif est « d’établir des éventuels liens entre les faits de Bure et les autres faits énumérés ci-dessus », précise un enquêteur.

À Bure et dans les villages environnants, la vie quotidienne de dizaines de personnes est scrutée dans ses moindres détails



 Les patrouilles de gendarmes sont incessantes à Bure et dans ses alentours. Ici, en mai 2019.



Deux numéros de téléphone sont extraits du lot car partageant un « correspondant » commun à deux actes en cours d’instruction. Les magistrats en charge de ces affaires instruites dans le cadre d’autres informations judiciaires sans lien apparent avec Bure, autorisent la mise en œuvre de logiciels de rapprochement judiciaire et le recours au logiciel de schémas relationnels Anacrim, afin de rechercher des « liens interprocéduraux ». Résultat : « de nombreux liens sont constatés » entre les opposants à Cigéo, « les membres identifiés de la zone à défendre » — nous sommes quinze jours avant l’évacuation de la Zad de Notre-Dame-des-Landes — et la Maison de la résistance.

Le 27 mars 2018, Olivier Glady accepte, à la demande de Kévin le Fur, de transmettre le dossier d’instruction de Bure à la commission spéciale Black Bloc (« Soko Schwarzer Block ») de la police de Hambourg, qui enquête sur les dégradations commises en juillet 2017 lors de l’anti-G20. « Les investigations entreprises par les autorités allemandes ont permis d’identifier que parmi les casseurs étaient présents des opposants au projet Cigéo » note un officier de police judiciaire de la cellule Bure. Un mis en examen et sa compagne ont été photographiées dans une rue de la ville portuaire. Lors de sa garde à vue, il a la surprise de voir des policiers allemands venir lui poser des questions pour leur propre enquête sur les actions contre le G20 en 2017.

Les mois d’écoutes continues, les schémas Anacrim et la constitution de base de données de numéros de téléphone servent-ils à élucider les faits poursuivis ?

« Un certain nombre des infractions qui sont visées dans la saisine du juge d’instruction, notamment l’association de malfaiteurs, exigent dans l’élucidation éventuelle de la caractérisation de cette infraction, que soient mises en relief les relations qui existent entre les uns et les autres, répond Olivier Glady. Au même titre que lorsque vous démantelez un trafic de stupéfiants, inévitablement il faut que vous vous intéressiez à celui qui doit être le donneur d’ordres, celui qui peut jouer le rôle du lieutenant et enfin les vendeurs à la sauvette. Inéluctablement, vous devez établir le fonctionnement d’un organisme, d’une organisation. Si on veut disséquer cette association de malfaiteurs, inéluctablement il faut savoir qui pouvait en faire partie. »

« Inévitablement » donc, à Bure et dans les villages environnants, la vie quotidienne de dizaines de personnes est scrutée dans ses moindres détails. Les gendarmes interrogent les responsables des grandes surfaces environnantes pour savoir « dans quels commerces les opposants se fournissent ». Ils questionnent aussi les habitants « aux fins de déterminer précisément les habitudes et lieux de vie des opposants au projet Cigéo les plus radicaux ». Un pharmacien reçoit une réquisition pour fournir l’ordonnance de clients ayant acheté du sérum physiologique. La Maison de la résistance, foyer du mouvement, est placée sur écoute téléphonique. Au total 25 perquisitions ont lieu. Me Muriel Ruef, l’une des avocates des mis en examen, remarque que « beaucoup de gens ont été perquisitionnés mais pas mis en examen. Ces actes intrusifs ne sont pas commis dans le but d’une manifestation de la vérité. On a l’impression que c’est un vrai dossier de renseignement avec les oripeaux du judiciaire. Ce dossier est une sorte de monstre. Il y a une confusion permanente entre l’organisation de la résistance au projet et les infractions ».




 Seul commerce de proximité à Bure, l’épicerie mitoyenne des bâtiments de l’Andra.

La vie privée des militants est passée au tamis de la surveillance policière : commissions rogatoires à la caisse d’allocations familiales, à la direction des impôts, aux agences d’intérim, aux employeurs passés et actuels, à Pôle emploi, aux banques qui gèrent leurs comptes. Les gendarmes savent tout : les prestations familiales reçues, le RSA, la situation de famille, la situation fiscale, le revenu, les virements bancaires, les achats personnels.

La surveillance des antiCigéo est-elle allée trop loin ? « Non, tout a été fait dans le respect du code de procédure pénale, un certain nombre de recours des mis en examen devant la cour d’appel et la cour de cassation ont été validés, répond Olivier Glady. Plusieurs instances juridictionnelles se sont penchées sur la pertinence des éléments qui ont été réunis contre les différentes personnes mises en examen et n’ont rien trouvé à y redire. Je ne peux pas vous dire autre chose que « le code, rien que le code. » Mais cet usage du code pénal sert-il réellement l’intérêt général ?

La Ligue des droits de l’Homme s’est inquiétée d’un « harcèlement » à l’encontre des opposants au projet

 

À Bure, le climat judiciaire de surveillance massive dépasse largement le cadre de l’instruction pour association de malfaiteurs. Des militants antiCigéo, qu’ils soient de jeunes habitants de la Maison de la résistance ou des paysans du coin, font régulièrement l’objet de poursuites devant le tribunal correctionnel de Bar-le-Duc : outrages et rébellions, violences contre personne dépositaire de l’autorité publique, attroupement non armé, groupement en vue de préparer des violences, refus de relevés d’empreintes génétiques. En juin 2019, la Ligue des droits de l’Homme s’inquiétait d’un « harcèlement » à l’encontre des opposants au projet, renforcé par la pratique d’innombrable contrôles d’identité sur les routes à proximité du laboratoire de l’Andra, de nombreuses fouilles de véhicules, ainsi que de prises de vue par des gendarmes à tout propos.

Selon Me Matteo Bonaglia, l’un des avocats des mis en examen, « on observe un maillage quasi colonial du territoire, un dévoiement des outils judiciaires à des fins de surveillance et d’entrave des opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaires. Il est devenu quasi impossible de lutter et d’exprimer ses opinions sur place sans être pris dans les mailles de ce filet ». Saisie à une douzaine de reprises, la cour d’appel de la chambre de l’instruction de Nancy a rejeté tous les recours déposés par les mis en examen, qu’ils concernent la restitution de scellés ou les contrôles judiciaires.

La justice envahit leur intimité la plus physique : trois mis en examen refusent le prélèvement de leur ADN ? Leurs sous-vêtements sont saisis pour en extraire leur empreinte génétique. Un caleçon, des culottes et des serviettes hygiéniques sont photographiées et envoyées aux experts, avec une attention particulière pour « les traces brunâtres » qui s’y sont déposées, entourées d’un cercle et désignées par une flèche sur les clichés archivés dans le dossier d’instruction.

Si le refus de prélèvement ADN est puni par la loi, il est cependant interdit aux forces de l’ordre de forcer son prélèvement, notamment par l’introduction d’un coton tige dans la bouche. Selon la jurisprudence, l’ADN peut alors être prélevé « à partir de matériel biologique qui se serait naturellement détaché du corps de l’intéressé ».

En décembre dernier, alors qu’il est interrogé depuis quatre heures en garde-à-vue et a spécifié qu’il n’accepte pas de donner son ADN, un mis en examen voit huit gendarmes débarquer dans sa cellule au moment de la pause de son avocat pour lui intimer l’ordre de donner.... sa chaussette, afin d’y prélever ses informations génétiques, comme il le comprend aussitôt. C’est donc pied nu dans sa chaussure qu’il sera conduit l’après-midi même devant le juge pour son interrogatoire de première comparution.

Pour les besoins de cette enquête, nous avons sollicité la direction générale de la gendarmerie nationale, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions : « S’agissant d’une information judiciaire, les investigations ont été conduites sous la direction d’un magistrat, qui a jugé de leur caractère proportionné et nécessaire. Il nous est ainsi difficile de communiquer. » Également contactée, la compagnie de gendarmes de Commercy n’a pas retourné notre appel.

Contacté par courriel, Kévin le Fur a réagi quelques heures plus tard : « Je crains malheureusement de ne pas pouvoir répondre à vos questions en raison du secret de l’instruction applicable à mes investigations en vertu des dispositions de l’article 11 du code de procédure pénale. » La chancellerie a également laissé nos demandes sans réponse.

Fin avril 2020, presque trois ans après son ouverture, l’instruction est toujours en cours. « Une histoire de quelques mois » supplémentaires, assure Olivier Glady, « ce sera moins long que cela ne l’a déjà été ». Un procès pour association de malfaiteurs aura-t-il lieu un jour ? « À l’issue de ces investigations, en tout cas quand le juge d’instruction considérera que le dossier devra être clôturé, il va d’abord me l’envoyer pour que le ministère public donne son avis. C’est la seule réponse que je peux vous faire. Le ministère public fera un réquisitoire définitif, dans lequel il demandera au juge soit de renvoyer tel ou tel mis en examen pour tel ou tel fait devant le tribunal correctionnel, soit d’ordonner un ou plusieurs non-lieux à l’égard de tel ou tel mis en examen. »

En attendant, le dossier continue de se remplir. Même si son périmètre a été réduit, selon nos informations, la cellule Bure est toujours en place.






COMMENT NOUS AVONSALISÉ CETTE ENQUÊTE

Méthode

Pour quantifier et chiffrer l’ampleur de la surveillance déployée sur les militants anti-Cigéo, nous avons utilisé des données issues du dossier d’instruction.

- 977 IMSI enregistrés à Bar-le-Duc le 13 février 2018 et 51 à Bure le 14 février : nous avons additionné les numéros d’IMSI archivés dans le dossier.

- 455 boîtiers et 455 cartes SIM enregistrés les 2 et 3 mars 2018 à Bure et Mandres-en-Barrois : les chiffres figurent en tant que tels dans le dossier.

- 765 numéros de téléphone ayant fait l’objet de demandes de vérification d’identité auprès des opérateurs de téléphonie : nous avons additionné tous les numéros ayant fait l’objet d’une commission rogatoire technique (CRT) auprès des opérateurs de téléphonie.

- Au moins 200 autres requêtes concernant des historiques d’appels, leurs lieux d’émission, les coordonnées bancaires des titulaires d’abonnement, les codes PUK : nous avons additionné tous les numéros ayant fait l’objet d’une CRT auprès des opérateurs de téléphonie.

- L’équivalent de seize années de temps cumulé d’écoutes : nous avons additionné les mois d’écoutes autorisés par la justice de juillet 2017 à novembre 2018, et réajusté le total au nombre de jours effectivement écoutés, sur la base des PV des gendarmes. Cela donne un total de 5.860 jours d’écoutes, que nous avons divisé par 360 = 16,2 années d’écoutes.

- Plus de 85.000 conversations et messages interceptés : nous avons additionné les chiffres délivrés par les gendarmes dans les procès verbaux de synthèse des interceptions téléphoniques. À la clôture de chaque écoute, les officiers de police judiciaire précise le nombre de conversations « interceptées » et précisent « toutes les communications ont été écoutées ». Ils notent ensuite le nombre de conversations retranscrites pour les besoins de l’enquête. En additionnant leur nombre, nous arrivons au chiffre de 337.

Pour les besoins de cette enquête, nous avons rencontré plusieurs avocats impliqués dans le dossier. Nous avons également rencontré et discuté avec plusieurs mis en examen. Nous avons eu par téléphone au mois d’avril le procureur Olivier Glady. Sollicité, le juge d’instruction Kévin Le Fur n’a pas souhaité répondre à nos questions, invoquant le « secret de l’instruction applicable à [s]es investigations en vertu des dispositions de l’article 11 du code de procédure pénale ». La présidente de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Nancy, Martine Escolano n’a pas répondu à nos sollicitations par courriel. Il en est de même de l’ordre des avocats de Paris, de la Chancellerie et de la Direction générale de la gendarmerie nationale. En revanche, ces deux dernières nous ont répondu sur les taux de cotisation employeur que nous avons appliqués dans nos calculs pour l’article suivant.
Enfin, contacté par téléphone, le gendarme en charge de l’enquête n’a pas souhaité répondre à nos questions et nous a orienté vers la brigade de Commercy qui n’a pas répondu à nos sollicitations.

Ces articles sont par ailleurs nourris des nombreux reportages déjà effectués à Bure par Reporterre et Mediapart depuis plusieurs années.


Boîte noire

Cet article est le fruit de plusieurs mois d’enquête réalisée en étroite collaboration entre nos deux journaux. Certaines de nos sources, communes à nos deux publications, nous ont proposé de nous associer, afin de partager les informations.

Compte tenu de l’ampleur du travail à mener dans ce dossier tentaculaire et des liens entre Reporterre et Mediapart (réunis notamment au sein du Jiec (Journalistes d’investigation pour l’environnement et le climat), nous avons décidé de co-écrire et de co-signer les articles de cette enquête, qui apparaissent donc de façon identique sur nos deux sites.

Un journaliste de Reporterre, avant d’y travailler régulièrement, a pendant une période milité et habité à Bure. Il apparaît à plusieurs reprises dans le dossier d’instruction. Pour éviter toute confusion, il a été tenu à l’écart de cette enquête journalistique.



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.
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 Lire aussi : Face à la répression, l’opposition à Bure cherche à se renouveler

Source : Marie Barbier (Reporterre) et Jade Lindgaard (Mediapart)
Photos :
. Chapô : Gendarmes à Bar-le-Duc, 5 février 2019 (© Lorène Lavocat/Reporterre)
. Le Bindeuil (© Jade Lindgaard/Mediapart)
. Vent de Bure. Près de 3.000 citoyens ont manifesté à Nancy pour dire non à la démesure du projet Cigéo à Bure. Septembre 2019. © Franck Depretz / Reporterre
. Étienne Ambroselli devant le tribunal de Bar-le-Duc, 25 juin 2018. © Mathieu Génon/Reporterre
. Dans le bois Lejuc, novembre 2017 et panneau. © Roxanne Gauthier/Reporterre
. Maison de la résistance (© Lorène Lavocat/Reporterre)
. Commerce de proximité à Bure. © Lorène Lavocat/Reporterre
Infographies : © Sacha Pessin/Reporterre


Source : https://reporterre.net/1-3-La-justice-a-massivement-surveille-les-militants-antinucleaires-de-Bure


dimanche 3 mai 2020

Alain Damasio : « Pour le déconfinement, je rêve d’un carnaval des fous, qui renverse nos rois de pacotille »


Alain Damasio :

 « Pour le déconfinement, 

je rêve d’un carnaval des fous, 

qui renverse nos rois de pacotille »



28 avril 2020 / Propos recueillis par Hervé Kempf



Comment penser les conséquences politiques, collectives et individuelles de la pandémie de Covid-19 et du confinement ? Dans cet entretien, l’écrivain Alain Damasio remet notamment le concept de biopolitique au goût du jour, s’intéresse à notre rapport à la mort, vante le pouvoir de l’imaginaire et de l’expérience vécue, indispensables pour envisager une autre suite.

Alain Damasio est écrivain de science-fiction. Son dernier roman, Les Furtifs, a été publié en avril 2019 aux éditions La Volte.



Reporterre — Êtes-vous en colère avec ce qui se passe en ce moment ?

Alain Damasio — Clairement, je suis en colère, mais pas contre la pandémie elle-même. Je perçois et vis ce virus comme complètement naturel. Je suis en colère contre la façon dont notre gouvernement gère cette crise d’une façon pathétiquement verticale, centralisée et ultrasécuritaire, en faisant assumer à la population son incompétence crasse. Sur les trois axes clés de la lutte, à savoir les tests, les masques et les lits, la Macronerie a totalement échoué, rendant obligatoire ce confinement qu’on subit.

Ce gouvernement nous martèle depuis deux ans : « Nous sommes l’innovation, nous sommes la réactivité, nous sommes la performance », et au moment crucial où il faudrait « performer », plus personne ! Jugeons Macron et ses laquais sur leurs propres critères, c’est-à-dire en tant que managers supposés de « la start-up nation ». Même se procurer des masques, négocier les achats, ils en ont été incapables. C’est une faillite complète. Et si l’on met ça en regard avec ces infirmières qu’on a matraquées et gazées à bout portant un mois avant le déclenchement de la pandémie, avec les grèves et démissions des médecins qui ont été traités avec un mépris absolu avant d’être érigés en héros, oui, ça fout la rage ! Mais cette rage, il faut l’apprivoiser et en faire quelque chose. La transformer en rage du sage.


Mais quand le président de la République parle, 36 millions de personnes l’écoutent. Les contrôles de police sont acceptés. Il n’y a pas de contestation du confinement. Comment mettez-vous en regard cette faillite du néolibéralisme et le fait que sa gestion est acceptée par la population 

On vit en démocrature, il faut quand même le réaliser ! Aucune des décisions prises sur cette pandémie n’a respecté la moindre ébauche de débat démocratique. On subit les choix d’un Prince aux yeux crevés. Le seul levier qu’ils actionnent est la peur : sa gestion triviale, son emprise évidente, son aérodynamisme pour pénétrer les corps et les têtes d’une population choquée. Au lieu de faire de la médecine — c’est-à-dire de tester, d’isoler et de traiter — les macronards ont fait dans le moyenâgeux, la petite terreur quotidienne et le flicage. Ils ont maximisé l’angoisse des citoyens. La « grande » presse, tenue par les milliardaires amis de Macron, joue bien ce jeu. Chaque jour, elle assène en page d’accueil le total des morts. On nous dit 20.000 morts, le lendemain 21.000 morts, et après 22.000 ! Sans jamais relativiser ce que signifie ce chiffre. Quel média rappelle qu’en France, il y a 660.000 morts par an et qu’avec le Covid, on va simplement avoir une surmortalité de 5 % à 10 % en 2020 ?

En réalité, ce qui importe serait de comprendre ce que ces morts signifient pour un pays de 67 millions de personnes. En valorisant spécieusement le total cumulé des morts, on construit un storytelling de l’anxiété, voire de la panique : « Oh la la, tu te rends compte, 20.000 morts ! », comme s’ils avaient péri sous une bombe en une nuit ! Si tu ancres jour après jour ce récit d’une catastrophe croissante, tu inclines les citoyens à chercher fébrilement un pôle de réassurance, qui ne peut alors être que le gouvernement, sorte de père/mère de la Nation.

On le sait : quelle que soit la crise — terrorisme, pandémie, guerre —, n’importe quel président en place gagne 15 à 20 points de popularité juste parce que la figure d’une autorité rassure. Ça joue aussi pour Macron, même si cette IA [intelligence artificielle] mal programmée est inapte à témoigner la moindre compassion, que ce type est un sociopathe absolu et qu’on mesure à quel point, dans ce moment tragique, il n’y a pas une once de spiritualité ou de grandeur dans sa vision du monde.


Les morts du coronavirus sont relativement peu nombreux, si on met en rapport le chiffre avec le nombre habituel de morts…

Oui, il faut rester conscient des ordres de grandeur. Il y a eu par exemple une grippe restée célèbre entre 1968 et 1970, avec 31.000 morts en France, qui n’ont engendré quasiment aucune réaction dans le corps social à l’époque. Le chômage est considéré comme causant, par mortalité indirecte, à peu près 15.000 morts par an. La grippe saisonnière il y a deux ans a fait 13.000 morts. Donc, il y a de nombreuses causes de mortalité aussi puissantes et statistiquement fortes. Et qui ne débouchent pas sur cette gestion militaire… À partir du moment où un État, la Chine, a commencé à médiatiser le coronavirus, la comparaison publique mondiale a fait qu’il n’était plus possible pour un État de jouer l’immunité de groupe quand d’autres confinaient a maxima. La visibilité médiatique des morts ne laisse plus le choix et c’est sans doute tant mieux pour les vies sauvées. Ensuite, la biopolitique a fait le reste : un État néolibéral est voué à préserver et développer ses populations, qui sont sa force productive. Il doit « gérer la vie », comme l’a montré Foucault, même si ça doit tuer sa vache sacrée qu’est l’économie.


Vous évoquez l’exploitation de la peur et les exigences d’une biopolitique pour expliquer le traitement confiné de cette pandémie, soit. Mais quand on voit que quatre milliards d’humains sont confinés, n’y a-t-il pas autre chose qui se joue 


Bien sûr, quelque chose de plus profond se joue. Ce qui me semble passionnant est que de nombreux malades du Covid-19 ne meurent en réalité pas de la prolifération du virus, mais d’une hypertrophie de la réaction immunitaire. Cet emballement des défenses immunitaires, on la retrouve par analogie dans l’hystérie de notre réaction politique et sociale, qui trahit selon moi un refoulé majeur de nos civilisations actuelles : on ne supporte plus ni la maladie ni la mort. On se rêve dans l’immunité absolue. Ça pourrait être une bonne nouvelle, la preuve d’un amour pour la vie. Et ça l’est sans doute pour ceux qui soignent. Moi, j’y lis plutôt en creux une perte de vitalité latente dans nos sociétés. J’ai cette intuition qu’on a moins peur de mourir, voire plus peur du tout, lorsqu’on a bien vécu. Plus on a le sentiment d’avoir fait quelque chose de sa vie, d’avoir éprouvé et habité chaque instant « comme si c’était le premier, comme si c’était le dernier », pour reprendre Épicure, mieux on peut accueillir la mort.

Après, un gouvernement, même aussi sourd que le nôtre, prend ses décisions par rapport à une sensibilité publique qui peut recevoir ou non ce qu’il propose. Le confinement est si bien accepté parce qu’il reconduit cette illusion de la bulle immunitaire. Et il la reconduit pour chaque individu, foyer par foyer, en la vitrifiant dans le numérique, qui est le dispositif idéal de la « distanciation » sociale.

« Pourquoi l’État surréagit-il face au terrorisme, se demandait Foucault (PHOTO), alors que le terrorisme fait en réalité extrêmement peu de morts ? Il a répondu que l’État se doit d’apparaître comme le garant de notre sécurité existentielle. C’est ce pacte de sécurité qui fait qu’on en accepte les disciplines et le contrôle. »


Bref, notre confrontation anthropologique à la mort a profondément muté sans qu’on en soit vraiment conscient. On le découvre à travers cette pandémie rare.

Pour prendre un exemple : j’ai été sidéré que l’interdiction faite aux proches d’aller soutenir leurs parents alors qu’ils sont en train d’agoniser, de « partir », ait été acceptée si facilement. À titre personnel, ça me paraît inadmissible et scandaleux. Mon père ou ma mère serait en train de crever, j’entrerais de nuit dans l’Ehpad, je sauterais les grilles avec mon frère, j’escaladerais la façade, je ferais n’importe quoi mais je ne les laisserais jamais mourir seul sous respirateur…

L’accompagnement des vivants auprès des morts fait partie du lien le plus fondamental. On se rend compte que le refoulement de la mort est devenu tellement puissant, sa conjuration tellement ancrée dans nos sociétés que, quand la mort ressurgit, qu’on nous la met devant les yeux, on la fuit. On n’accepte au fond de l’affronter que sous forme de chiffres et de courbes. Je suis d’ailleurs fasciné par un détail bizarre : à quel point la courbe exponentielle des décès incarne finalement la courbe parfaite d’une économie florissante. Je ne sais pas ce qu’il faut en tirer, mais c’est la courbe de croissance dont rêverait tout entrepreneur pour son business…


Refoule-t-on la mort parce qu’on est coupé de la vie ?


C’est ma conviction et la source de mon combat depuis trente ans : cette sensation que notre Occident est en voie de dévitalisation avancée. La plupart de nos relations au vivant ont été coupées. En nous et hors de nous. On a tranché nos liens avec la vie, avec les animaux, les maquis, les forêts, et même avec le cœur physique de notre vitalité. Cette sensibilité du corps au monde, cette chair vibrante désormais épaissie comme un mauvais cuir par nos technococons. On accède au monde par une chrysalide de fibres optiques. Et on confond la vibration de ses fils avec les vibrations du dehors.

J’ai des amis qui ne sortent plus depuis un mois. Pas une fois ! De quoi ont-ils peur exactement ? De mourir ? De souffrir ? De la maladie ? De contaminer les autres ? Est-ce qu’ils savent que vivre est une maladie mortelle ? Que le risque est consubstantiel à la fragilité magnifique du vivant ? C’est le fond ontologique du problème. Tout ce qui conjure le rapport à la mort est vécu comme désirable. On peut applaudir des lois incroyablement liberticides si elles prétendent sécuriser notre rapport à la mort. Un copain m’a même dit : « On sera bien content d’êtres libres, tiens, quand on sera mort ! » Pour lui, ça absout les pires lois d’avance. Pour moi, il ne voit pas qu’on est déjà mort si l’on raisonne comme ça. Mort-vivant, oui. Zombie quoi !


Dans cette logique, le seul critère de bon gouvernement serait que le gouvernement assure la vie biologique de ses sujets ou de ses citoyens ?


Je reviens à l’analyse si forte de Foucault sur le terrorisme, dans un texte de 1977 : pourquoi l’État surréagit-il face au terrorisme, se demandait-il, alors que le terrorisme fait en réalité extrêmement peu de morts ? Foucault répond que l’État se doit d’apparaître comme le garant de notre sécurité existentielle. C’est ce pacte de sécurité qui fait qu’on en accepte les disciplines et le contrôle. Il doit nous garantir que rien ne viendra déchirer la trame ordinaire de nos existences protégées.

Quand cette déchirure survient, par un attentat ou une pandémie comme ici, l’État doit apparaître comme une sorte de Big Mother de la sollicitude. Il doit se soucier de nous et nous préserver de tout risque au maximum, afin qu’on puisse poursuivre nos existences hygiénistes et calfeutrées, où la mort est toujours repoussée, toujours cachée, toujours enfouie. Et tout ça finit avec des amis dont la mère a été mise dans un sac plastique dans une chambre froide à Rungis, sans qu’ils puissent jamais lui dire au revoir.


Si, en fait, c’est nous qui acceptons cette coupure avec le vivant, est-ce que le gouvernement ne répond-il pas à un désir profond de la société 


Je n’ai jamais cru que le pouvoir tombe du ciel et nous soit purement imposé. Il a nécessairement une dimension « émergente » issue des peuples, qui lui donne son assise et son efficacité. On a toujours les pouvoirs qu’on mérite, qu’on espère secrètement ou qu’on consent à subir — et aussi une faculté prodigieuse à la servitude volontaire. Oui, « les masses peuvent désirer le fascisme », comme le rappelaient Deleuze et Guattari. En 2020, nos sociétés européennes sont globalement sorties du régime disciplinaire, même si on a avec Macron un retour de la verticalité, un retour bien dégueu du répressif — c’est le côté has been de Macron, qui n’est absolument pas moderne. La gestion d’un Hollande était beaucoup plus moderne dans le sens où il était dans le registre du contrôle et de la réponse souple à une demande latente de la population. Mais, quoi qu’il en soit, ces politiques sécuritaires ne pourraient pas être mises en place si elles ne répondaient pas à une demande sociale extrêmement forte de contrôle, de réassurance et de « sérénité ». S’il y a une responsabilité dans cette crispation sécuritaire, elle est pleinement collective.


Comment sortir de là, alors ?


Je suis tenté de faire un parallèle avec le numérique : tu peux incriminer les Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon], mais personne ne t’oblige à t’inscrire sur un réseau social aussi fliqué que Facebook, à utiliser Google (la machine de guerre du traçage) comme moteur de recherche, à laisser tes courriels être lus par des collexiqueurs. Nous sommes parfaitement libres d’utiliser ou non ces outils hautement tracés. Ces entreprises vont tout faire pour nous pousser à la dépendance, bien sûr.
C’est leur cœur de business : designer la dépendance, revendre les traces. Mais il y a toujours moyen de refuser, d’y échapper, d’utiliser Framasoft, des moteurs et des logiciels libres. De ne pas avoir de smartphone. Ce combat est d’abord à mener entre soi et soi, pour savoir jusqu’à quel point — au nom de la sécurité, du confort et de la paresse — on est prêt à cesser d’être une femme ou un homme libre.


Comment changer le psychisme collectif ?


Il y a un mot de Péguy que j’adore, qui serait comme un virus pour faire muter nos psychismes : « Ne pas vouloir être tranquille d’avance. » Ça pourrait être une base éthique.

Il y a aussi les sources d’information et de réflexion : le travail fantastique qu’assure la presse indépendante comme Reporterre, Mediapart, Socialter, Ballast, Terrestres… mais aussi pleins de petits sites, de petits blogs rigoureux et profonds… À travers leurs entretiens et leurs articles, ils vont en appeler à la pensée et nous aider à déconstruire nos aliénations. Prendre du recul sur la peur, par exemple…

Sauf que cette approche rationnelle est vite asséchante si on ne l’articule pas à des imaginaires « empuissantant ». J’entends : des idées, des sensations, des perceptions qui nous arrachent à nos habitudes, redonnent une puissance à nos désirs mutilés ; des univers qui activent l’envie de vivre autrement en prenant ce monde-ci à bras-le-corps.

Cet imaginaire n’est jamais mieux porté à mon sens que par les récits. Parce qu’un récit a cette faculté de mettre en scène des personnages auxquels on s’identifie et qui deviennent des vecteurs affectifs qui nous engagent : à partir du moment où l’on s’identifie à un personnage, on va ressentir ce que le personnage éprouve. Et si ce personnage est une révoltée, qui se bat, une héroïne qui construit une vie alternative, libre et collective, et que l’on met ça en scène dans une histoire riche, où l’empathie et la générosité l’emportent sur le survivalisme perso, qui n’aurait envie de s’en inspirer ?  Un film, une série ou un livre font traverser un vécu. Ce que tu vis avec les personnages va rester en toi au même titre que ce que tu as vécu avec tes amis ou ta famille. Ça crée une familiarité avec certaines situations hors norme : la catastrophe, la guerre, une révolution. Quand surviennent ces événements inattendus, ton comportement va s’appuyer sur tout ce qu’a nourri cette mémoire. Yves Citton, qui a beaucoup travaillé sur la notion d’imaginaire, dit : « Le récit préscénarise les comportements. »

« On retiendra aussi la réduction de la pollution en ville, un silence nouveau, la disponibilité que beaucoup ont retrouvé en confinement, en levant le pied malgré eux, les espèces qui reviennent occuper leurs biotopes… »

 

Quel imaginaire joue quand, face à l’inattendu, la société s’enferme ?


C’est l’imaginaire de la peste, de la collapsologie, des explosions nucléaires, du « post-apo » ! C’est ma came quoi ! [rires] D’autres solutions étaient possibles mais on s’est rabattu sur une gestion moyenâgeuse qui rassure car elle est ancrée dans nos mémoires collectives. Il « aurait fallu » tester avant, remonter à la source de la diffusion, repérer et isoler les foyers d’infection, etc.

Je vois pourtant un côté positif dans la plasticité de notre réaction collective. Nous nous sommes adaptés très vite à la nouvelle configuration sociale. On sait très bien que le gouvernement a fait de la merde, qu’aujourd’hui on n’a plus le choix et qu’on est obligé de se confiner. Alors les gens jouent le jeu et mettent en place des solidarités multiples. Ça, c’est très beau. Cette plasticité, je la trouve admirable quand elle repense le partage.

En même temps, la pandémie montre qu’on peut aussi tolérer des restrictions monstrueuses de nos libertés extrêmement vite. L’empreinte du confinement préforme un renoncement. Parce qu’on y expérimente une liberté très restreinte, qu’on s’y sera plié par nécessité, puis par habitude. L’expérience qu’elle tatoue en nous m’inquiète : la « distanciation » sociale, se tenir loin des gens, ne plus se faire la bise, barrer son visage par un masque comme on placerait un bâillon sur sa bouche, se méfier des autres « par principe », « au cas où ». Et faire la queue pour manger, écouter religieusement le Président nous parler tous les quatre jours, n’avoir accès au monde qu’à travers les écrans, tenir son corps immobile et voir son esprit happé par l’économie de l’attention… Plein de perversions se mettent en place dont j’ai peur qu’elles suscitent, sur le linge de nos peaux, des mauvais plis qui ne partiront pas. Ou mal.


Comment résister ? Comment faire dévier le cours disciplinaire de la biopolitique mondialisée ? Parce que l’un des aspects essentiels de ce qui nous arrive est que cela se déroule à l’échelle mondiale. 

Un ordre légal n’est pas forcément légitime. C’est la clé de la désobéissance civile, qui vaut en crise sanitaire comme sous attentat terroriste. On n’a pas à obéir à l’aberrant, voilà, c’est tout. L’État pratique une infantilisation extraordinaire qu’on doit absolument refuser.

En Allemagne, on prend les citoyens pour ce qu’ils sont : des adultes. La confiance qu’on leur fait suscite une solidarité sociale des comportements, pas des soubresauts de moutons rétifs.
Ensuite, il faut résister à la peur. Et pour ça, ceux qui ont une parole publique — médias, politiques, artistes, penseurs — ont la responsabilité de travailler sur ces imaginaires de la trouille et de les inverser. Ce beau mot d’encourager : redonner courage.

Dans les idées sur l’après, il y a celle, prometteuse, de refonder un CNR, Conseil national de la Résistance, sur de nouvelles bases.

Pour le déconfinement, je rêve d’une chose simple : un vrai carnaval des fous, comme au Moyen-Âge, qui renverse nos rois de pacotille. Un carnaval immense, dès le 12 mai. Avec des masques fabriqués, artisanaux, inventifs, et ce mot de désordre : « Stop ! On ne reprend pas les choses comme avant ! On ne reprend pas ce monde tel qu’il est. Gardez-le, ce monde du burn-out, de l’exploitation de tous par tous, du pillage généralisé du vivant ! Halte-là ! On ne reprend aucun de vos produits : ils sont périmés ! »


On continue la grève générale ? 

Oui, parce que concrètement, on est très proche des effets d’une grève générale. Le confinement a réussi ce qu’aucune lutte écologique, aucune lutte sociale n’avait fait depuis cinquante ans. Le virus a stoppé l’économie pendant trois mois. Et il n’y a aucune raison de redémarrer comme avant. On a trop appris. On voit trop ce que ça apporte, de stopper cette course en avant, cette frénésie d’activités, la consommation mécanique, ce que ça ouvre en possibilités, en disponibilités.


Que pourrait-il sortir de bon du moment incroyable qu’on est en train de vivre ?


Un vrai resserrement des liens parce qu’on prend des nouvelles de plein de gens, et plein de gens prennent des nouvelles de nous. Dans l’état de vulnérabilité où nous nous trouvons se recrée beaucoup d’empathie, de solidarité, d’attention à l’autre. On l’avait largement perdu. Cette attention à l’autre, elle va rester, elle fera empreinte au même titre que la privation de libertés.

Autre chose positive : l’évidence que certains métiers méprisés s’avèrent en fait les plus précieux : les soignants, mais aussi les profs, les postiers, les manutentionnaires, les éboueurs, les caissières… On se rend compte que ce sont eux qui assurent l’économie de première nécessité, pas nos cadres sup’, qui sont essentiellement des parasites, en réalité. Ça nous a sauté aux yeux et ça ne disparaîtra pas aussi vite. Les premiers de corvée sont plus utiles que les premiers de cordée !

On retiendra aussi la réduction de la pollution en ville, un silence nouveau, la disponibilité que beaucoup ont retrouvé en confinement, en levant le pied malgré eux, les espèces qui reviennent occuper leurs biotopes… Une anecdote à ce titre : je suis parti m’aérer, il y a quelques jours, et j’ai vu cinq dauphins nager à deux cents mètres du rivage ! Cela ne m’était jamais arrivé en douze ans de balade dans les Calanques. Des naturalistes ont repéré des rorquals de dix-sept mètres de long ! En deux mois, on obtient déjà des choses hallucinantes au niveau écologique.

 Pour voir la vidéo cliquer sur ce lien
 https://www.facebook.com/watch/?v=278651196464004



On peut imaginer la ville sans voiture…

 
Oui, plein de choses qu’on n’espérait plus. Nous sommes un peu les cobayes d’un laboratoire d’anthropologie de science-fiction. On y expérimente de nouvelles réalités en temps réel et au jour le jour ! Et dans ce laboratoire, les expériences qu’on subit révèlent aussi des sensations perdues et des chocs nouveaux. Ces sensations resteront. Pour tous les gens qui sont en activité réduite par exemple, tout d’un coup, il y a cette chute du productivisme imposé, de l’injonction à faire toujours plus avec toujours moins. Si bien que l’on se dit : « Ce mode de vie où je travaille moins en ayant beaucoup plus de disponibilités sensibles, n’est-ce pas le bon équilibre à trouver ? »


Il va y avoir quand même des millions de gens en galère 


Bien sûr. Et je ne dis pas que tout le monde va se révolter et descendre dans la rue. Ce serait trop beau. Mais une succession de chocs intérieurs, de ras-le-bol, de prises de conscience, de déclics, peut faire que progressivement nos modes de vie vont se métamorphoser. La pandémie ne va pas produire d’un seul coup un changement immédiat et visible. Mais elle va inscrire énormément de choses dans les corps, dans nos mémoires, et cela nous rendra disponibles pour de vrais basculements intimes et collectifs.

Regardez les Gilets jaunes, dont certains ont dit : « Finalement, ça n’a servi à rien… tu vois, ils ont disparu. » Ben non ! Le mouvement a politisé beaucoup de travailleurs déclassés qui ne s’étaient jamais engagés auparavant, qui n’avaient jamais fait de manifs, qui ne s’étaient jamais réunis pour agir ensemble. Ça a créé aujourd’hui un terreau précieux pour que pousse ce nouveau monde qu’on sent frémir. On ne va pas voir des arbres politiques monter très haut en une seule nuit ni des buissons jaunes peupler tous nos espaces sociaux, mais l’herbe drue pousse déjà dans les fissures et c’est cette herbe qui dit notre avenir : une force horizontale, interstitielle, capable de fendre les plaques de béton grâce à la pression osmotique des tiges, une force capable de se répandre dans tous les milieux et d’y préparer l’émergence de nos maquis.

Je pense qu’un tiers de la population environ est déjà sensible à ces modes de vie et prête à basculer. La décroissance devient un horizon moins théorique, moins aberrant pour les petits capitalistes que nous sommes malgré nous !

 « La guerre des mots est importante, ce sont des graines, elle ensemence nos imaginaires. Tâchons de privilégier les métaphores du vivant : le nid, la poussée, la croissance d’un enfant ou d’une plante, le tissage des hyphes d’un mycélium (PHOTO), l’éclatement en ombelle d’un collectif… »

 
Vous revendiquez-vous de la décroissance ?


Oui, complètement. Mais ça reste un mauvais mot, trop castrateur. Je préfère hacker le terme de croissance en parlant d’une croissance de nos disponibilités, de nos lenteurs, de nos liens. Je trouve dévitalisant de toujours se positionner en négatif. Prôner une pensée « décoloniale » ou « démondialisée » ? Je préfère porter le flambeau du « tout-monde », cette superbe expression d’Édouard Glissant, que reprend aussi Chamoiseau. La guerre des mots est importante, ce sont des graines, elle ensemence nos imaginaires. Tâchons de privilégier les métaphores du vivant : le nid, la poussée, la croissance d’un enfant ou d’une plante, le tissage des hyphes d’un mycélium, l’éclatement en ombelle d’un collectif… Pour moi, dès qu’on place « anti- », « contre- », « dé- » devant un mot de l’ennemi, on fait mal le travail.


Et le mot « capitalisme », est-il utile de l’employer ou est-il mauvais 


C’est un mot très juste. L’accumulation du capital y est contenue. Et cette accumulation morbide décide de tout. Libéralisme a une souche étymologique encore trop positive.


Le capitalisme numérique profite bien de la situation, les Amazon, Google, Apple. Comment les contrer ?

En ce moment, on n’éprouve nos relations qu’à travers le numérique : on va mesurer ce que ça implique vraiment de boire un coup au café, se faire un petit restau ensemble ou une bouffe à la maison, retrouver cette chair, ce magnétisme des corps, cette vibration de l’échange incarné. Les gens prennent conscience qu’aucune appli vidéo ne remplace le face à face.

Les Gafa périront d’elles-mêmes quand on aura compris qu’internet doit devenir un service public. Du commun au même titre que l’air et l’eau. Un commun mondial. On doit travailler à ça autant qu’à une économie solidaire.


Vous espérez que cette crise paradoxale nous ouvre d’autres mondes ?


J’aimerais que ça nous fasse basculer vers ce que j’appelle des Zag : des zones autogouvernées. Des Zag à créer dans de multiples lieux et territoires, partout où le foncier est accessible, des zones qu’on peut acquérir au besoin, et sur lesquelles on va expérimenter d’autres formes de vies ensemble. Ça existe déjà sous forme de Zad, de communautés, de tiers-lieux, de fermes collectives, de friches autogérées, d’écoquartiers ruraux… J’espère que ces îlots vont se déployer un peu partout en France et ailleurs et qu’un archipel de combat va sortir de terre.

Je ne crois pas au retournement complet et global du capitalisme. Le capitalisme est trop inséré en nous, il exploite trop bien nos désirs, on est trop construit à travers lui pour pouvoir le renverser d’un coup. Il faut qu’on passe par des expériences de vie autre : habiter, manger, travailler, échanger autrement comme sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Éprouver au quotidien ce qu’est une économie du gratuit. Ce que c’est de s’endormir au chant des grenouilles et de se lever avec celui des moineaux. Il faut qu’on expérimente et que ça descende dans nos corps. Je crois aux imaginaires, mais rien ne remplace l’expérience réelle dans un cadre où l’on coupe son bois pour faire la charpente d’un hangar commun. Le grand enseignement de la Zad, c’est qu’on a besoin d’un territoire, d’un terrain où les gens puissent s’installer de façon relativement durable. Alors, on peut faire changer les choses. Sédimenter des pratiques autonomes.

Des Zag d’où l’on sorte du système capitaliste, ne serait-ce que par une petite porte. Montrer que c’est possible. Où les gens passent et disent : « Ah ! je me sens bien ici, et c’est fort. J’aimerais trop vivre comme ça. » C’est le désir qui change le monde, plus que les idées, aussi belles soient-elles.


Ne plus passer par une utopie abstraite ? 

Surtout pas ! On nage aujourd’hui dans un océan de fric liquide, et voilà que des îlots émergent ! Des myriades d’initiatives qu’on voit à peine, dont très peu de médias parlent ou si vite ! Soyons-y attentifs au lieu de nous lamenter ! On peut accoster sur les rochers, débarquer sur ces plages, contribuer à façonner l’île. Ces îles font déjà archipel, modestement, quelque chose se met en place.
Mais l’archipel doit rester pluriel — pluriversel. Il ne faut pas essayer d’imposer un modèle unique, tous les modèles virent à la catastrophe, toutes les convergences dérapent en chefferies. Acceptons d’emblée cette pluralité, que ces îlots soient « polytiques », fonctionnent selon des règles et des envies différentes. Mais par contre, travailler intensément sur les liens entre ces îlots, l’entraide constante, la fertilisation croisée et les alliances, se dire qu’on a des façons différentes de construire nos mondes, mais une masse énorme de choses en commun : « Toi tu es anar, toi tu es communiste, toi tu es écolo, toi tu es terrestre, OK. Mais à 90 %, on partage la même conception de ce que devrait être une société bonne et à 99 %, on a le même ennemi : ce technocapitalisme qui nous tue. » J’aime l’idée qu’on puisse aller vers des sociétés conviviales, au sens d’Illich [1] Qu’on reprenne la main sur nos vies, nos espaces et nos outils.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf

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[1Sévère critique de la société industrielle, Ivan Illich (1926-2002) est l’auteur de La Convivialité, Seuil, 1973, réed. 2014. Dénonçant la servitude née du productivisme, le gigantisme des outils, le culte de la croissance et de la réussite matérielle, il oppose à la « menace d’une apocalypse technocratique » la « vision d’une société conviviale ».



Lire aussi : Au nom du coronavirus, l’État met en place la société de contrôle

Source : Hervé Kempf pour Reporterre
Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : Alain Damasio en mai 2019.
. Paris : le 19 mars 2020
. Foucault : thierry ehrmann (CC BY 2.0) sur Flickr
. mycélium : Wikipedia (The Alpha Wolf/CC BY-SA 3.0)



Source : https://reporterre.net/Alain-Damasio-Pour-le-deconfinement-je-reve-d-un-carnaval-des-fous-qui-renverse-nos-rois-de-pacotille?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

vendredi 1 mai 2020

Pour mettre fin à l’indignité, régulariser de façon durable les personnes sans-papiers


Pour mettre fin à l’indignité, 

régulariser de façon durable 

les personnes sans-papiers


27 avril 2020

La Cimade, témoin quotidien depuis 80 ans des situations d’indignité, vécues par les personnes étrangères les plus précaires et aujourd’hui accentuées par l’épidémie, appelle le Gouvernement à enfin changer fondamentalement d’approche politique sur les migrations. L’histoire récente, ponctuée de combats collectifs pour arracher des régularisations et de chutes successives de droits, démontre que les vraies solutions ne pourront être temporaires. 


La crise sanitaire met en lumière les profondes inégalités qui, traversant la société française, frappent ses membres sans distinction de nationalité. Touchées comme un grand nombre de Français·es par l’accroissement de la précarité sociale et économique, les personnes étrangères sont également, dans cette période exceptionnelle, plus vulnérables que jamais à la précarité administrative : titres de séjour n’ayant pu être renouvelés, droit au travail perdu, démarches suspendues, contrôles policiers accrus, etc. Face à ces graves effets de l’état d’urgence sanitaire, mieux protéger les personnes étrangères doit aussi passer par des mesures inconditionnelles et durables de sécurisation administrative pour leur rendre leur dignité.

La Cimade a alerté le Gouvernement dès le début du confinement sur la nécessité de fermer les centres de rétention administrative, de délivrer des titres de séjour provisoires à toutes les personnes engagées dans des démarches de régularisation, d’étendre les conditions de prolongation des titres de séjour ou des visas, et de permettre l’accès de toutes et tous aux droits sociaux et notamment à la protection maladie, indépendamment du statut administratif ou de l’ancienneté de présence en France.

De longue date, La Cimade et de nombreux acteurs de la société civile dénoncent la complexification, réforme après réforme, de l’accès aux droits pour les personnes étrangères, et les situations inhumaines qui en résultent. Les permanences associatives sont d’habitude emplies de personnes dont la vie est enracinée parfois de longue date en France et qui n’y obtiendront peut-être jamais de titre de séjour. Ces hommes et femmes, seul·es ou en famille, parfois très jeunes, travaillent dans les métiers du bâtiment, de l’agriculture, du nettoyage ou de la restauration, souvent exploité·e·s, rarement protégé·e·s par la législation sociale ou le code du travail. Comme pour l’ensemble des personnes précaires, la crise sanitaire ne fait que mettre en lumière le traitement indigne qui leur est habituellement réservé.

La Cimade demande une régularisation immédiate et durable des personnes sans-papiers et, au-delà de cette mesure, elle exhorte plus que jamais le Gouvernement à entendre les voix nombreuses et plurielles qui lui demandent de changer d’approche politique : les conditions d’accès à un titre de séjour stable, respectant le droit à la vie privée ou familiale de chacun·e, offrant un droit au travail et à la protection sociale, doivent être profondément et durablement simplifiées pour offrir à toutes les personnes installées en France une vie digne, dans une dynamique d’égalité des droits avec les nationaux.

Auteur : Service communication


Source : https://www.lacimade.org/presse/pour-mettre-fin-a-lindignite-regulariser-de-facon-durable-les-personnes-sans-papiers/?utm_source=NL0420&utm_medium=NL&utm_campaign=NL2020&utm_content=contenu