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lundi 6 avril 2020

CORONA VIRUS : le gouvernement profite de la pandémie pour déréglementer la téléphonie mobile

CORONA VIRUS : 
le gouvernement profite de la pandémie 
pour déréglementer la téléphonie mobile 
au risque de l'accroissement 
des problèmes sanitaires qui y sont liés.







En application de la loi d’urgence n° 2020-290 du 23 mars 2020 pour faire face à l’épidémie de Covid-19, vingt-cinq ordonnances ont été prises par le Conseil des ministres.
 
La 6ème ordonnance, n° 2020-320 du 25 mars 2020, a été confirmée au JORF n°0074 du 26 mars 2020 texte n° 45 (Annexe) :
 
Selon cette ordonnance, « quatre procédures administratives préalables en vue de l'implantation ou de la modification d'une installation de communications électroniques sont ainsi aménagées:


- suspension de l’obligation de transmission d'un dossier d'information au maire ou au président d'intercommunalité en vue de l'exploitation ou de la modification d'une installation radioélectrique ;

- possibilité pour l'exploitant d'une station radioélectrique de prendre une décision d'implantation sans accord préalable de l'Agence nationale des fréquences ;

- réduction du délai d’instruction des demandes de permissions de voirie ;

- dispense d’autorisation d’urbanisme pour les constructions, installations et aménagements nécessaires à la continuité des réseaux et services de communications électroniques ayant un caractère temporaire. »
 
Ainsi, profitant de la pandémie liée au Coronavirus, et selon la classique stratégie du choc, le gouvernement vient de  porter un coup fatal à la loi 2015-136 du 9 février 2015, dite loi Abeille, pour permettre aux opérateurs une liberté totale dans l'installation d'antennes relais.
 
Il est légitime de penser que cette libéralisation du secteur a pour but de préparer le déploiement de la 5G, avec tout ce que cela comporte, dans le déni habituel des effets sanitaires des champs électromagnétiques. Or, une telle ordonnance prise dans l’urgence du contexte sanitaire actuel était loin de s’imposer.
Sans vouloir participer aux théories complotistes, il faut bien avouer que les effets sur la diminution des défenses immunitaires de l'organisme sont clairement établis : mécanismes biologiques, études "in vivo" et "in vitro", études sur l'homme… Ces différents effets immunologiques apparaissent dès 1.3 V/m, niveau fréquemment atteint lors d'une exposition aux antennes relais.
 
Le gouvernement et le ministre de la Santé ne peuvent ignorer ni ces effets ni le rapport de l’ANSES du 8/07/2016 qui incite à réduire l’exposition des enfants aux champs électromagnétiques, ni celui concernant le déploiement de la 5G, ni le classement de l'OMS des ondes en catégorie 2B, ni la publication de Santé Publique France sur l'augmentation des tumeurs cérébrales avec les ondes comme argument étiologique.
 
Bien qu’il soit mentionné que cette ordonnance ne s’appliquera que « pendant la durée de l'état d'urgence sanitaire », on peut légitimement douter, au vu des expériences passées, que les installations réalisées durant cette période soient retirées lorsque cette période sera achevée.
 
On ne peut qu'affirmer clairement la lourde responsabilité du gouvernement quant aux effets sanitaires dus à l'augmentation du niveau d'exposition aux champs électromagnétiques, notamment en ce qui concerne les personnes fragiles et la survie des personnes électrohypersensibles (EHS), qui pourrait dépendre de ces nouveaux déploiements.

ANNEXE
 
Ordonnance n° 2020-320 du 25 mars 2020 relative à l'adaptation des délais et des procédures applicables à l'implantation ou la modification d'une installation de communications électroniques afin d'assurer le fonctionnement des services et des réseaux de communications électroniques
 
Article 1
Par dérogation au B du II de l'article L. 34-9-1 du code des postes et des communications électroniques, l'obligation de transmission du dossier d'information en vue de l'exploitation ou de la modification d'une installation radioélectrique sur le territoire d'une commune est suspendue pendant la durée de l'état d'urgence sanitaire déclarée sur le fondement de l'article 4 de la loi susvisée du 23 mars 2020 lorsque cette exploitation ou cette modification est strictement nécessaire pour assurer la continuité du fonctionnement des services et des réseaux de communications électroniques. 

Le maire ou le président de l'établissement public de coopération intercommunale du territoire concerné reste néanmoins informé par l'exploitant, préalablement et par tous moyens, de l'exploitation ou de la modification projetée. 

Le dossier d'information mentionné au premier alinéa est transmis au maire ou au président de l'établissement public de coopération intercommunale dans un délai d'un mois à compter de la fin de l'état d'urgence sanitaire. 

Article 2
Par dérogation au cinquième alinéa du I de l'article L. 43 du code des postes et des communications électroniques, la décision d'implantation sur le territoire national des stations radioélectriques peut être prise sans accord de l'Agence nationale des fréquences pendant la durée de l'état d'urgence sanitaire déclarée sur le fondement de l'article 4 de la loi susvisée du 23 mars 2020 lorsque cette implantation est strictement nécessaire pour assurer la continuité du fonctionnement des services et des réseaux de communications électroniques. 

L'Agence nationale des fréquences reste néanmoins informée par l'exploitant, préalablement et par tous moyens, de l'implantation projetée. 

L'accord de l'Agence nationale des fréquences mentionné au premier alinéa est demandé par l'exploitant de l'installation dans un délai de trois mois à compter de la fin de l'état d'urgence sanitaire. 

Le présent article est applicable en Polynésie française, dans les îles Wallis et Futuna, dans les Terres australes et antarctiques françaises et en Nouvelle-Calédonie. 

Article 3
Par dérogation au septième alinéa de l'article L. 47 du code des postes et des communications électroniques, l'autorité compétente se prononce dans un délai de quarante-huit heures sur les demandes de permission de voirie relatives aux installations de communications électroniques implantées à titre temporaire ou dans le cadre d'interventions urgentes, strictement nécessaires pour assurer la continuité du fonctionnement des services et des réseaux de communications électroniques.
Le silence gardé par l'autorité au terme de ce délai vaut acceptation. 

Ces dispositions s'appliquent pendant la durée de l'état d'urgence sanitaire déclarée sur le fondement de l'article 4 de la loi du 23 mars 2020 susvisée. 

Article 4
Pendant la durée de l'état d'urgence sanitaire, les constructions, installations et aménagements strictement nécessaires à la continuité des réseaux et services de communications électroniques ayant un caractère temporaire constituent des réalisations dispensées de toute formalité au titre du code de l'urbanisme comme relevant du b de l'article L. 421-5 du même code et sont soumis au régime applicable à celles-ci. Leur implantation peut perdurer jusqu'à deux mois après l'expiration de la durée de l'état d'urgence sanitaire afin de permettre leur démantèlement. 

Article 5
Le Premier ministre, le ministre de l'économie et des finances, la ministre des outre-mer et le secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances et du ministre de l'action et des comptes publics chargé du numérique sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de l'application de la présente ordonnance, qui sera publiée au Journal officiel de la République française et entrera en vigueur immédiatement.
https://www.legifrance.gouv.fr/eli/ordonnance/2020/3/25/ECOX2008260R/jo/texte



Source : https://www.robindestoits.org/CORONA-VIRUS-le-gouvernement-profite-de-la-pandemie-pour-dereglementer-la-telephonie-mobile-au-risque-de-l-accroissement_a2886.html


dimanche 5 avril 2020

La policière, l'attestation, et « les gens comme ça »


La policière, 

l'attestation

et «les gens comme ça»



 Par Sopheara Lum, psychiatre à Rennes



 Une opération de contrôle des attestations de sortie par la police, à Marseille le 17 mars. Photo Patrick Gherdoussi pour Libération

En venant consulter sa psychiatre, un patient au RSA écope d'une amende de 135 euros pour avoir « mal rempli » son attestation de sortie. Témoignage circonstancié du médecin qui dénonce une police autoritaire.


Tribune. Mardi 24 mars, début de la deuxième semaine de confinement. Les choses se sont accélérées, la vie n’est plus du tout la même. La rumeur du monde, valse étourdissante de chiffres lugubres et d’images de panique, contraste avec le temps, magnifique, lumineux, du printemps qui émerge.

Hier soir, Edouard Philippe a annoncé des mesures plus drastiques, des autorisations de sortie plus restreintes. Désormais, pour aller chez le médecin, il faudra y être convoqué. Je suis médecin, je suis psychiatre, psychanalyste. Je reçois essentiellement des adolescents, des jeunes adultes. Ils viennent en séance une fois par semaine, parfois depuis plusieurs années. Il n’est pas question d’arrêter le travail entamé car, virus ou pas, la dépression qui lui préexistait n’a pas disparu pour autant, ni l’angoisse, ni les difficultés relationnelles avec les parents, le petit ami, l’existence simplement.

Chacun vit le confinement à sa façon, et pour cela, j’ai proposé de poursuivre la psychothérapie en présentiel autant que possible, sinon par téléphone, mais il est parfois compliqué pour un adolescent, de s’isoler pour téléphoner, surtout lorsque tous les membres de la famille sont présents au domicile.

Les jours confinés peuvent être rudes, entre les exigences scolaires sans aucune des compensations habituelles (voir les amis, discuter, rêvasser dans le climat si particulier du lycée, de l’université), la présence des parents en permanence, les nerfs à fleur de peau des proches à supporter. Ce qui semblait être une grande liberté (le temps pour faire des choses qu’on ne fait jamais…) finit par ressembler à une certaine aliénation régie par l’impératif de «profiter» de ce temps, alors qu’on ne sait plus bien quoi en faire puisqu’il ne manque pas.

Mardi matin, le premier patient arrive. Il est très angoissé. Il a appris une nouvelle particulièrement déstabilisante le matin même et il vient de se faire verbaliser lors d’un contrôle de police à 50 mètres du cabinet : son attestation de sortie était mal remplie. Il est inquiet, il est au RSA, il vit dans un logement social, il pense aux 135 euros. Je l’aide à s’apaiser puis je lui propose d’aller voir l’agent qui l’a verbalisé pour attester de la véracité de ses dires, à savoir que son déplacement, à plus d’un kilomètre de son domicile, était justifié par un rendez-vous médical. Je me munis de mon caducée car j’ai perdu ma carte de médecin il y a quelques années. Je n’utilise jamais ce caducée, n’ayant pas de véhicule, je l’ai retrouvé sous une pile de papiers lors d’une tentative de grand rangement favorisé par le confinement.

Je me présente à l’agent, lui expliquant que je suis le médecin avec qui le jeune homme verbalisé avait rendez-vous, souhaitant ainsi attester de sa bonne foi. Elle me répond : « Non mais vous avez vu comment elle est remplie son attestation ? » Elle est manuscrite, et mon patient, par égarement, avait coché deux cases, la raison de santé et l’exercice physique. Je reconnais tout cela et c’est le motif de ma présence, clarifier et justifier le déplacement, c’est-à-dire l’objet de l’attestation. L’agent n’en a cure : « Si tout le monde commence à faire comme ça ! C’est bon, il suffit de cocher une case. » J’avais prévenu mon patient (« nous ferons profil bas de toute façon ») et j’explique à l’agent qu’il s’agit d’un patient qui vient consulter un psychiatre, il est donc dans un moment de fragilité et il lui a été compliqué de remplir l’attestation. Elle me rétorque : « Vous êtes en train de dire que les gens comme ça, qui vont voir un psychiatre, ne sont pas capables de remplir cette feuille ! »

Une discussion impossible


Par naïveté sans doute, et parce que je considérais la démarche légitime, je suis saisie par l’absence absolue de discussion possible, la condescendance méprisante envers les patients. Le verdict est évidemment sans appel, rien à faire, « Je fais mon travail ». Je suis tellement sidérée par cette phrase que j’ai un mouvement de recul, je demande par la même occasion à l’agent de bien vouloir respecter la distance de sécurité, et également de me parler correctement. J’aurais dû m’y attendre, elle me répond : « C’est à vous de me parler correctement. » Je me résigne, mais avant de partir, je lui demande son RIO, elle dit d’abord, « bien sûr vous pouvez l’avoir ! » puis se ravise « et puis non, vous me parlez tellement mal, je ne vous le donnerai pas ! »

Elle ne m’a pas touchée, elle ne m’a pas insultée, mais il y a une telle violence dans son attitude, dans son refus, dans son autorité injuste, que je finis par m’adresser à l’un des deux agents qui l’accompagnent, et qui reste silencieux, « Comment pouvez-vous laisser faire cela ? » Il ignore ma question. Je repars avec mon patient.

La séance, puis les autres séances de la matinée s’enchaînent. Cette sortie, venir voir son psychiatre, constitue pour une majorité de patients l’unique déplacement en extérieur de la semaine. Certains expriment une grande culpabilité, ils disent que c’est un luxe de pouvoir venir consulter, de pouvoir parler car « ce n’est rien à côté de ce qui est en train de passer, le virus ».

Alors même que divers symptômes sont en recrudescence dans ce contexte anxiogène de pandémie et de confinement (les affects dépressifs s’accentuent et avec eux le risque suicidaire, les rituels de compulsion se renforcent, les troubles du sommeil sont en recrudescence, l’angoisse se durcit…), les patients s’en veulent de vouloir se soigner et la police punit pour une attestation mal remplie ! J’en ai le vertige.

C’est le début de l’après-midi. J’écoute mon répondeur professionnel. Il y a un message d’un commandant de police. Il me demande de le rappeler suite à mon « attitude » lors d’un contrôle. Je le rappelle. Il me demande de « raconter » ce qui s’est passé. Je le fais. Il me dit : « Mais vous êtes très calme, ce n’est pas du tout ce qu’on m’a rapporté de vous. On m’a dit qu’une médecin hystérique est venue en brandissant son caducée s’en prendre à un agent. » Je répète, en effet calmement, que je venais simplement attester du motif de déplacement de mon patient, venu voir son psychiatre, et verbalisé d’une amende de 135 euros alors qu’il est au RSA, pour une attestation mal remplie. « Oui enfin nous, des gens bizarres comme ça, on en voit tout le temps ! » Il ne semble absolument pas mesurer la véhémence de son propos.

Je comprends, au fil de la conversation, que ce n’est pas d’une verbalisation insensée et abusive dont il s’agit, mais de mon attitude « incivique » car j’aurais « utilisé ma fonction comme d’un Graal pour circuler ! » Devant l’insistance, la discussion impossible, je me sens dans l’obligation de m’excuser puisque je me suis mal « comportée ». Je finis par raccrocher, épuisée, triste et en colère. Je savais bien ce mépris de l’autre, autoritaire et jouissif, exercé par la police, mais son effet délétère est encore amplifié par le confinement, la façon dont il a été imposé, le langage employé pour le justifier, les moyens mis en œuvre pour le faire respecter.

Sopheara Lum psychiatre à Rennes
 
 
Source : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/30/la-policiere-l-attestation-et-les-gens-comme-ca_1783580?xtor=EREC-25&actId=ebwp0YMB8s1_OGEGSsDRkNUcvuQDVN7a57ET3fWtrS90SVGouFRqw1jk3aySqrmQ&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=501909
 

vendredi 3 avril 2020

"Aujourd'hui, je te demande pardon..." - Ariane Ascaride




Une lettre est lue chaque jour à 8h55 sur France Inter par Augustin Trapenard

"Aujourd'hui, 

je te demande pardon..."

- Ariane Ascaride




 Ariane Ascaride est comédienne. Elle est née à Marseille, vit à Montreuil. Son nom est associé au cinéma de Robert Guédiguian. Dans cette lettre de contrition adressée à un adolescent inconnu, elle explique en quoi la pandémie actuelle révèle et exacerbe les inégalités sociales. 



Partie improvisée de football sur la pelouse d'une cité © Getty / Sam Mellish


Montreuil, le 26 mars 2020

Bonjour « beau gosse »,

Je décide de t’appeler « Beau gosse ». Je ne te connais pas. Je t’ai aperçu l’autre jour alors que, masquée, gantée, lunettée, j’allais faire des courses au pas de charge, terrifiée, dans une grande surface proche de ma maison. Sur mon chemin, je dois passer devant un terrain de foot qui dépend de la cité dans laquelle tu habites et que je peux voir de ma maison particulière pleine de pièces avec un jardin.
Je suis abasourdie de vivre une réalité qui me semblait appartenir à la science fiction. 
À mon réveil chaque jour je prends ma température, j’aère ma maison pendant des heures au risque de tomber malade, paradoxe infernal et ridicule. La peau de mes mains ressemble à un vieux parchemin et commence à peler, je les lave avec force et savon de Marseille toutes les demie heures. Si je déglutis et que cela provoque une légère toux, mon sang se glace et je dois faire un effort sur moi-même pour ne pas appeler mon médecin. Je n’ai d’ailleurs pas fui en province pour rester proche de lui. Je deviens folle !

Sortir me demande une préparation  mentale intense, digne d’une sportive de haut niveau, car pour moi une fois dehors tout n’est que danger ! Et c’est dans cet angoissant état d’esprit, que je t’ai vu, loin, sur ce terrain de foot, insouciant, jouant avec tes copains, vous touchant, vous tapant dans les mains comme des chevaliers invincibles protégés par le bouclier de la jeunesse.
Vous étiez éclatants de sourire, d’arrogance, de vie mais peut-être  aussi porteurs de malheurs inconscients. 
Si vous étiez dehors, c’est qu’il n’est pas aisé d’être je ne sais combien dans un appartement toujours trop étroit, c’est invivable et parfois violent.

Vos parents travaillent, eux, toujours, à faire le ménage dans des hôpitaux sans grande protection ou à livrer toutes sortes de denrées et de colis que nous récupérerons prudemment avec nos mains gantées après qu’ils ont été posés devant nos portes fermées. Prudence oblige.

Bakari, je suis née dans un monde similaire au tien je n’ai eu de cesse de l’avoir toujours très présent dans mon cœur et ma mémoire, et je n’ai eu de cesse de le célébrer et d’essayer de faire changer les choses.
Aujourd’hui je te demande pardon, à toi porteur sain certainement qui risque d’infecter l’un des tiens. 

Je te demande pardon de ne pas avoir été assez convaincante, assez entreprenante, pour que la société dans laquelle tu vis soit plus équitable et te donne le droit de penser que tu en fais partie intégrante. Tout ce que je dis aujourd’hui, tu ne l’entendras pas, car tu n’écoutes pas cette radio.

Je voudrais juste que tu continues à exister, que ta mère, ton père, tes grands-parents continuent à exister, à rire et non pleurer.

Je ne sais pas comment te parler pour que tu m’entendes : je suis juste une pauvre folle masquée, gantée, lunettée, qui passe non loin de toi et que tu regardes avec un petit sourire ironique car tu n’es pas méchant, tu es simplement un adolescent qui n’a pas eu la chance de mes enfants.

Ariane Ascaride

Source : https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-26-mars-2020

jeudi 2 avril 2020

"Ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout."

Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son oeuvre oscille entre l'autobiographie et la sociologie, l'intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président.


 "Monsieur le Président, je vous écris une lettre..." © Getty / AnthiaCumming


"Ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout."

Annie Ernaux s'adresse à Macron

Cergy, le 30 mars 2020

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie.

Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » - chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

Annie Ernaux

Source : https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-30-mars-2020?fbclid=IwAR0YXkJDLax23rLOxbztDThvRtnO6NOnKbpG8DlMTohVOjbaiWYtJZc56gg

mercredi 1 avril 2020

Tri des patients : l’État est coupable

Pic épidémique

Tri des patients : 

l’État est coupable


Ceux qui nous sauvent la vie seront bientôt obligés de trier les patients par manque de moyen. Précarisés, méprisés, exploités : après des années de destruction des hôpitaux, les soignants sont contraints de décider quels malades traiter pour faire face au pic épidémique. Qui sauver et qui laisser mourir, un dilemme criminel orchestré par les politiques néolibérales des différents gouvernements.

mardi 24 mars

 Crédit Photo / Twitter @CollectifInterHop


Une situation effrayante dans les hôpitaux publics


« Médecine de guerre », « médecine de catastrophe », les adjectifs ne manquent pas pour qualifier l’état de gravité dans lequel se trouve le service public hospitalier depuis quelques semaines. « On est conscient qu’on va arriver à cette phase de tri. On sait que ça va être difficile. L’un de nos médecins est en contact avec un médecin d’Italie qui l’a prévenu : ils entassent les corps dans les églises, c’est une hécatombe, il faut qu’on se prépare. » explique Laurent, un médecin de l’hôpital de Perpignan interviewé par Mediapart.

Difficile à croire, mais nous y sommes. Après la Chine, l’Italie, et l’Espagne, c’est à la France de rentrer dans le rouge, et de faire des choix criminels. Aujourd’hui, le constat est sans appel. « On prend les patients qui ont le plus de chance de s’en sortir » explique un réanimateur de l’hôpital d’Arras, dans le Pas-de-Calais à Ouest-France.

Face à l’épidémie, de nombreux hôpitaux sont passés en « plan blanc », c’est à dire une organisation de l’hôpital visant à faire face aux situations exceptionnelles. Pour certains hôpitaux, ce plan blanc, qui s’organisent en plusieurs « phases », comprend un stade final, celui d’une situation « hors de contrôle ». Une façon d’avouer que dans beaucoup d’infrastructures, les capacités sont insuffisantes pour faire face à une crise de grande ampleur.

Un rapport de « priorisation de l’accès aux soins critiques dans un contexte de pandémie » commandé par le gouvernement auprès d’un groupe de travail spécifique est venu concrétiser ce macabre scénario. Il y est écrit que « quatre catégories de patients vont mourir » : les morts inévitables, les morts évitables, les morts acceptables, les morts inacceptables. Face aux moyens des hôpitaux et la gravité de la vague épidémique, il s’agit de sauver en priorité les morts inacceptables, à savoir celles des jeunes patients sans comorbidité. Ensuite, il est possible de tenter de sauver les morts évitables, par une meilleure organisation ou des soins de meilleure qualité.

Autrement dit, l’hôpital public ne pourra pas sauver tout le monde. Les choix vont se jouer au fur et à mesure de la saturation des hôpitaux : entre les jeunes et les moins jeunes, entre les patients sans comorbidité et ceux présentant des pathologies. Ce que dit l’État, impuissant face à la crise, est qu’aujourd’hui, il est « acceptable » de mourir à 70 ans, soit 9 ans de moins que l’espérance de vie pour les hommes, et 15 ans de moins pour les femmes. Seulement voilà, en 2020 en France, mourir à 70 ans est considéré comme acceptable. Parce qu’il y a plus jeune, et qu’il y a surtout moins acceptable.

« Il va falloir faire des choix sur nos critères d’admission, non seulement en réanimation, mais tout simplement dans une structure hospitalière  », explique un médecin du service de réanimation de Colmar, toujours à Mediapart. Il ajoute : « quand on intube une personne de 70 ans, et qu’il prend le dernier lit disponible, nous sommes dans l’angoisse de voir arriver une heure plus tard une personne de 50 ans en détresse respiratoire. »

Alors que les hôpitaux font face à la crise et vont devoir, faute de moyens, trier les patients, le gouvernement essaye de donner un assentiment moral à ces tris entre patients, en tentant de « rassurer » les soignants que les choix qu’ils vont être obligés de faire seront « acceptables ». Des choix qui auraient pourtant pu être évités dans de très nombreux cas, si le système de santé n’avait pas commencé le combat contre le Covid-19 en si mauvais état.

Une politique qui pèse en premier lieu sur les soignants, qui doivent eux-mêmes faire un tri aux conséquences psychologiques lourdes. Une responsabilité douloureuse qui vient s’ajouter à un rythme effréné pour sauver le reste des vies, et qui marquera profondément ces soignants en première ligne.


Le résultat d’années de destruction des services publics


Pourtant, ce tri des patients est loin d’être une fatalité qu’il faudrait progressivement accepter. Mourir à 70 ans est le fruit de l’alliance d’une politique de minimisation de la crise par l’exécutif et de réformes néolibérales de destruction des hôpitaux publics.

« La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie » nous assurait Emmanuel Macron le 6 mars dernier lors d’une sortie au théâtre. Une stratégie de l’insouciance, visant à préserver les profits patronaux d’un arrêt de la production et du confinement généralisé. Une position irresponsable qui a permis au virus de se propager très rapidement dans la population. Le pic épidémique que les soignants s’apprêtent à subir, est ainsi la conséquence directe d’une absence totale de mesures pendant les premières semaines de contamination.

François Salachas, neurologue à l’hôpital Salpêtrière, interpellait Macron en ces termes au début de l’épidémie : « Vous savez, quand il a fallu sauver Notre-Dame, il y avait beaucoup de monde. Là, il faut sauver l’hôpital public qui est en train de flamber à la même vitesse  », poursuivant, « vous pouvez compter sur moi. L’inverse reste à prouver ». En effet, la responsabilité du gouvernement ne remonte pas uniquement à quelques semaines. Le nombre de morts ne cesse d’augmenter, dans les hôpitaux, les EHPAD, les appartements. Chaque mort est le reflet d’un lit manquant, d’un médecin en moins, d’un masque FFP2 périmé, d’une demande de test restée sans réponse. Ou l’expression la plus brutale d’une stratégie de destruction du service public.

On pourrait penser que l’exécutif n’a pas compris, qu’il est peut-être sourd. Mais comment ne pas entendre le cri de détresse des travailleurs hospitaliers ? Un appel au secours long et strident poussé par des dizaines de milliers de soignants pendant des années. Dans la rue par les manifs, dans les hôpitaux par les grèves, dans les journaux par les témoignages glaçants. 17 500 lits d’hôpitaux en six ans, des salaires de soignants en deçà du salaire moyen en France (de 5 %) et largement plus faibles que dans les autres pays de l’OCDE, un manque toujours plus important de médecins, avec un taux de vacances dans les postes de médecins hospitaliers qui atteint 27,5 % ou encore l’aggravation des déserts médicaux. Une stratégie criminelle dont nous payons les conséquences aujourd’hui.

Alors si les hôpitaux sont aujourd’hui obligé de trier les patients pour sauver celles et ceux qui ont le plus de chances de l’être, il ne faut pas et il ne faudra pas oublier qui seront les vrais coupables de l’immense majorité des morts du coronavirus : c’est le gouvernement actuel et les précédents, qui ont tant détruit l’hôpital public qu’il est aujourd’hui incapable de faire face à cette crise. Ils seront coupables de toutes ces victimes, tous ces morts qu’ils classent aujourd’hui comme « évitables », « acceptables » ou « inacceptables », qui seront morts par leur faute, de la main des décrets qui ont détruit l’hôpital public.