Le rêve français
de la « maison avec jardin »
détruit les terres agricoles
16 février 2022
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- © Étienne Gendrin/Reporterre |
En France, plus de la moitié des logements sont
des habitations individuelles. Et les constructions de maisons neuves
continuent, malgré le coût écologique de l’étalement urbain.
[1/4 — Pour l’écologie, en finir avec la « maison avec jardin »]
De
nouveaux pavillons individuels sont construits chaque année et
grignotent les espaces naturels. Pour préserver le climat et la
biodiversité, des alternatives aux maisons neuves existent : utiliser
les logements vacants, promouvoir les habitats collectifs...
« Le modèle à l’ancienne du pavillon avec jardin dont on peut faire le tour n’est plus soutenable et nous mène à une impasse » ; « Ce
modèle d’urbanisation qui consacre à chaque espace une fonction unique,
qui dépend de la voiture pour les relier, constitue une impasse
écologique, économique et sociale. » Avec ces mots, prononcés en octobre 2021 lors d’un discours consacré à la consultation citoyenne « Habiter la France de demain »,
Emmanuelle Wargon — la secrétaire d’État à la Transition écologique,
chargée du Logement — a provoqué des réactions agacées chez certains
professionnels de la construction. Elle a sûrement également contrarié
de nombreuses Françaises et Français, qui aspirent pour la plupart à
vivre dans une maison individuelle. Selon la consultation en ligne organisée par le gouvernement en 2021, plus de 80 % des répondants souhaiteraient habiter dans une maison individuelle s’ils avaient le choix, contre 15 % en appartement.
Selon la Fédération française du bâtiment, entre le premier semestre 2019 et le premier semestre 2021, les ventes de maisons neuves ont progressé de 16,3 % et les délivrances de permis de construire ont augmenté de 18,3 %.
Sachant qu’aujourd’hui, plus de la moitié des logements en France sont
déjà des logements individuels, faut-il continuer à en construire ?
Surfant sur la polémique, plusieurs personnalités politiques se sont
transformées en ardents défenseurs de la maison individuelle. Marine Le
Pen avait opportunément twitté : « Présidente, je ferai tout pour que chaque Français qui en rêve puisse accéder à une maison individuelle avec jardin. »
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Vue aérienne de Saint-Sébastien-sur-Loire, commune limitrophe de Nantes. Géoportail
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Chaque année, 30 000 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers sont artificialisés
L’« impasse écologique » dont parlait la ministre du Logement est pourtant une réalité. Selon les chiffres de l’établissement public Cerema,
chaque année, entre 2009 et 2017, 30 000 hectares d’espaces naturels,
agricoles et forestiers ont en moyenne changé d’usage. 68 % d’entre eux ont été transformés pour de l’habitat et 25 %
pour de l’activité. Cette artificialisation se constate très fortement
autour du littoral, notamment sur les littoraux de l’Atlantique et de
l’arc méditerranéen, et autour des agglomérations. Au-delà de l’emprise
des bâtiments sur le sol, l’étalement urbain, c’est-à-dire l’extension
des surfaces urbanisées, nécessite d’étendre les réseaux pour l’eau,
l’électricité, et le ramassage des ordures. Cela a de nombreuses
conséquences négatives sur l’environnement. Le groupe de réflexion La
Fabrique Écologique les a listées dans une note, en octobre 2021 : « Diminution des espaces naturels, agricoles et forestiers », « pollution accrue de l’air et de l’eau liée aux activités et aux écoulements », « rupture des continuités écologiques indispensables à la vie de la faune et de la flore »... De plus, l’imperméabilisation des sols augmente les risques d’inondation.
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David vient de faire construire sa maison dans un nouveau lotissement à Notre-Dame-des-Landes. © Héloïse Leussier/Reporterre |
À cela, il faut ajouter la multiplication des déplacements en
voiture. Dans les espaces peu denses, les alternatives à l’autosolisme —
le fait d’être seul dans sa voiture — sont quasi inexistantes. « Une étude de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques]
considère que, au-dessus du seuil de 1 500 habitants par kilomètre
carré, il est assez rentable de faire du transport collectif. En France,
plus de 65 % de la surface de nos villes est en dessous de ce seuil-là », rappelait Alice Colsaet, doctorante en économie, dans un entretien avec Reporterre en 2019.
Les élus misent toujours sur la construction de logements neufs
Malgré les effets néfastes connus de l’étalement urbain, de nombreux
élus continuent de miser sur des constructions pour attirer de nouvelles
populations. « 70 %
de l’artificialisation des terres a lieu dans les communes où aucune
tension n’existe entre l’offre et la demande de logement, 20 % de l’artificialisation se fait même dans des communes dont la population décroît », observe La Fabrique Écologique. La tendance à l’artificialisation tient aussi au fait que « les agriculteurs ont trop souvent intérêt à vendre un petit bout de leurs terres lorsqu’ils partent à la retraite »,
explique Julien Fosse, biologiste, qui a participé à la rédaction du
rapport de cette association. Quand les terres deviennent
constructibles, leur coût grimpe en flèche, multiplié parfois jusqu’à
par dix. « Il faudrait remettre à plat la question de la transmission du foncier agricole », estime-t-il.
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« 70 % de l’artificialisation des terres a lieu dans les communes où aucune tension n’existe entre l’offre et la demande de logement. » © Héloïse Leussier/Reporterre
Du côté des acheteurs, le rêve de la maison avec jardin est alimenté par de nombreuses incitations financières et sociales. « Le
désir d’habitat pavillonnaire est façonné par l’environnement familial,
la classe sociale, mais aussi les politiques publiques », rappelle Anne Lambert, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (Ined), autrice de l’ouvrage Tous propriétaires ! L’envers du décor pavillonnaire (Seuil, 2015). « La
politique de soutien à l’accès à la propriété individuelle passe par
des prêts aidés, des dispositifs de défiscalisation, des subventions
directes aux particuliers, mais elle est aussi portée par des enjeux
d’emploi car le secteur du BTP est un grand pourvoyeur d’emplois non délocalisables », explique-t-elle à Reporterre. « La
filière de la construction neuve est bien organisée pour produire des
maisons individuelles à grande échelle, avec des matériaux qui ne sont
pas haut de gamme, mais permettent de proposer des prix attractifs. »
Parmi les habitants de maisons neuves en zones périurbaines qu’elle a
interrogés, la sociologue a constaté que ce type d’habitat n’était pas
forcément un premier choix. Certains ménages modestes font d’abord des
demandes pour des logements sociaux, mais les files d’attente dans les
quartiers les plus demandés les rendent inaccessibles. Comme les
appartements en ville coûtent cher, la maison individuelle neuve en zone
péri-urbaine apparaît alors comme une solution moins onéreuse. Un
moindre coût à première vue, car les transports peuvent contribuer à
augmenter le coût de ce mode de vie. La crise des Gilets jaunes a
d’ailleurs montré que l’augmentation des prix du carburant pouvait avoir
des conséquences sociales importantes.
Les transports s’allongent d’autant plus que les lieux d’habitation
des particuliers sont de plus en plus loin de leurs lieux de travail,
souvent pour des raisons de budget. C’est le cas par exemple autour de
Nantes, où les constructions de maisons neuves se multiplient désormais
dans la deuxième couronne de l’aire urbaine, comme l’a observé
l’urbaniste Sylvain Grisot. « Les communes les plus proches de la métropole ont une politique d’attractivité en disant : “Venez chez nous, vous aurez une maison moins chère et vous paierez moins d’impôts” », explique l’auteur du Manifeste pour un urbanisme circulaire (Apogée, 2021) dans un article. Mais cela montre aussi que les familles à revenus moyens parviennent de moins en moins à se loger dans la métropole. « Elles
ne peuvent plus se payer une maison à Nantes et on construit peu
d’appartements de taille suffisante. La production neuve, faite à des
fins locatives avec des dispositifs de défiscalisation, porte
majoritairement sur des T2 et T3 », souligne-t-il.
Au nord de Nantes, par exemple, les communes rurales de la communauté de communes d’Erdre-et-Gesvres ont accueilli 6 770 nouveaux habitants entre 2013 et 2019. La commune de Notre-Dame-des-Landes (2 400 habitants) a ainsi a vu se construire « 15 à 20 nouvelles maisons par an depuis 2008 », selon son maire Jean-Paul Naud. Il précise que ces constructions ont été faites « en renouvellement urbain »
sur des zones déjà ouvertes à l’urbanisation et non pas en transformant
des espaces agricoles ou forestiers. Les nouveaux arrivants sont
principalement « des jeunes couples avec enfants » qui ne « peuvent pas construire plus près de l’agglomération », explique-t-il à Reporterre. Il constate une hausse continue des prix des terrains dans son coin, surtout depuis l’abandon du projet d’aéroport.
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- Un nouveau lotissement à Notre-Dame-des-Landes. © Héloïse Leussier/Reporterre
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Dans un nouveau lotissement d’une centaine de maisons à
Notre-Dame-des-Landes, nous avons ainsi rencontré David, 27 ans,
paysagiste, qui a choisi de faire construire une maison de 77 m² car il
voulait « avoir un jardin ». « Je travaille à Orvault, commune voisine de Nantes. J’ai cherché dans les communes accessibles à mon budget »,
explique-t-il. De leur côté, Alexandre 28 ans, responsable de chantier
dans la fonction publique et sa compagne Émilie, 27 ans, psychologue,
parents de deux jeunes enfants, originaires de Nantes, expliquent avoir
voulu quitter la ville pour une vie « plus calme à la campagne ». « Nous
avions repéré une maison dans le bourg mais les travaux coûtaient trop
cher. Un notaire nous a ensuite mis en contact avec le propriétaire du
terrain où nous avons fait construire »,
explique Alexandre. Pour ces nouveaux propriétaires, impossible de se
passer de la voiture. Mais leur mode de vie ne leur semble pas forcément
anti-écologique. « Ici, je pourrai faire un compost, du potager et élever des poules, ce qui ne serait pas possible en ville », note David.
Depuis plusieurs années, différentes lois tentent de freiner la
consommation d’espaces naturels. La dernière en date, la loi Climat,
fixe un objectif de zéro artificialisation nette des sols en 2050. Reste à savoir comment va se mettre en place cette nouvelle réglementation. Dans l’article L101-2-1 de la loi Climat, l’artificialisation « est
définie comme l’altération durable de tout ou partie des fonctions
écologiques d’un sol, en particulier de ses fonctions biologiques,
hydriques et climatiques, ainsi que de son potentiel agronomique par son
occupation ou son usage ». Ce
n’est pas le même sens que celui retenu par le Cerema, qui considère
comme artificialisés tous les espaces agricoles et forestiers
transformés en espaces urbanisés, qu’on y construise des parcs ou des
maisons. « Un flou a été
introduit par la loi et cela piège le débat politique. Construire dix
maisons sur un hectare d’espace d’agricole sera comptabilisé comme moins
d’artificialisation qu’en construire cinquante, donc cela ne va pas
empêcher l’étalement urbain », estime Sylvain Grisot.
Qui remportera la mise, la version la plus protectrice des sols ou la plus laxiste ?
Selon la loi Climat, les conférences régionales des schémas de
cohérence territoriale (SCoT), chargées de décliner l’objectif de
réduction par deux de la consommation d’espaces agricoles et forestiers à
l’horizon 2030, avaient jusqu’au 22 février pour se réunir. Las, le
gouvernement a prêté l’oreille à l’Association des maires de France et à
l’institution Régions de France : l’échéance est repoussée de six mois.
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