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mardi 30 juin 2026

«  Le renouvellement du titre de séjour est leur première source d’angoisse » : des médecins racontent la détresse de leurs patients

Enquête

«  Le renouvellement 

du titre de séjour 

est leur première 

source d’angoisse » :

 des médecins racontent 

la détresse de leurs patients

 Publié le

En France, le système actuel des titres de séjour fabrique de l’irrégularité et brise des vies. Après avoir recueilli la parole de travailleur·ses étranger·es qui se retrouvent « à la merci d’un papier », des professionnels de santé nous racontent les effets psychologiques de cette précarité administrative sur leurs patients.

« Avec une carte d’un an, même pas trois mois après j’angoisse déjà en pensant au renouvellement » Jean-Louis, 33 ans est agent de sécurité à Toulouse. En France depuis sept ans, chaque renouvellement est un parcours du combattant : créneaux introuvables en préfecture, plateforme en ligne défaillante, timbre fiscal de 250 euros à payer à chaque renouvellement… un cycle qui recommence chaque année, pour Jean-Louis comme pour des milliers de personnes étrangères qui travaillent en France, certaines depuis plus de 20 ans.

Imaginez devoir renouveler votre passeport tous les ans dans un système administratif saturé et que ce même papier conditionne tous vos droits en France : travail, logement, santé. Un simple retard de délivrance et vous perdez tout.


Les 27 témoins de notre rapport « À la merci d’un papier » évoquaient tous de l’angoisse, du stress, de l’anxiété à l’idée de renouveler leur titre de séjour. Une angoisse qui n’offre pas de perspective. Pas le temps de souffler ni de rêver. Dans ce système dysfonctionnel, leur corps s’épuise et leur santé mentale s’abîme.  

Pour comprendre l’impact du système des titres de séjour sur la santé mentale des personnes étrangères qui travaillent en France, nous avons interrogé des professionnels de santé : qu’observent ils chez leurs patients ? Quels symptômes reviennent ? Quels liens font-ils entre précarité administrative et la santé de leurs patients ? 

Ces témoignages de médecins ont été réalisés dans le cadre d’un nouveau rapport intitulé « J’y pense tout le temps… j’ai cette pression constante dans la tête », publié en juin 2026 en complément de notre rapport « A la merci d’un papier » publié en novembre 2025.

Les papiers occupent tout l’espace mental  

Les écouter, comprendre leurs tourments, les soigner : c’est le quotidien de la psychiatre Tortelli, qui reçoit chaque jour des personnes exilées dans le 1er arrondissement de Paris. Elle travaille au groupe hospitalier universitaire Paris psychiatrie et neurosciences, où depuis 2021, une unité est dédiée à la santé mentale des personnes exilées en situation de précarité en Ile-de-France : l’unité Capsys

La spécialité de la Dr. Tortelli c’est de recueillir les récits d’exils, de traiter les traumatismes passés. Mais « quand les personnes arrivent en consultation, la première cause de stress qu’elles évoquent, c’est l’accès à un statut administratif » explique-t-elle. Au gré de ses consultations, un constat revient : «sur le plan psychique, c’est l’instabilité qui les casse. »

Plus l’attente [de réponse de la préfecture, ndlr] est longue, plus il y a une détresse psychologique.

Dr. Tortelli, psychiatre au GHU Psychiatrie Neurosciences Paris

Nadia, en France depuis 25 ans, avait déposé son dossier de renouvellement à la préfecture à temps : « Pendant un an et demi tous les jours je relançais la préfecture ! » Mais elle a basculé dans l’irrégularité et perdu son emploi car son titre n’a pas été délivré avant l’expiration de sa dernière carte. Des cas comme Nadia, la Dr. Tortelli en reçoit quotidiennement : « Les ruptures de droit au séjour sont catastrophiques pour ces personnes » résume-t-elle. Contraints d’enchaîner les titres de séjour courts, les travailleurs étrangers ne peuvent pas se stabiliser, ni administrativement ni psychologiquement.

Pour lire le témoignage de Nadia : https://www.amnesty.fr/actualites/temoignage-travailleurs-etrangers-en-france-la-vie-en-suspens-de-nadia/

Pour lire le témoignage de Malik : https://www.amnesty.fr/actualites/temoignage-travailleurs-etrangers-en-france-la-vie-en-suspens-de-malik/

Anxiété, insomnie, angoisse : les symptômes les plus fréquents

Toutes les personnes interrogées nous ont confié ressentir des symptômes tels que des crises d’angoisse, une profonde anxiété, des troubles du sommeil. « En pleine nuit, je me suis déjà réveillée en me disant : ‘est-ce que j’ai pensé à ce papier ?’ » nous a raconté Mariette, auxiliaire de vie.

À ces troubles, s’ajoutent aussi une importante fatigue physique et mentale, des crises de larmes, des douleurs au corps. Les personnes qui ont témoigné nous ont confié que  leur précarité administrative les a déjà mené à la dépression pouvant aller jusqu’à des idées suicidaires. 

Renouveler ses papiers occupe tout l’espace mental des travailleur·ses étrangèr·es. Toute leur organisation se fait autour de la préfecture et des papiers : travail, vacances en famille, temps libre. La santé est alors reléguée au second plan.

Les personnes peuvent oublier ou reporter un rendez-vous médical important mais jamais un rendez-vous en préfecture.

Médecin généraliste au centre de santé de Blosne à Rennes

Et puisque les périodes de renouvellement reviennent sans cesse, « cela peut entraîner des retards de diagnostic ou de traitement sur des problèmes de santé chroniques et graves. Des patients ont déjà reporté des rendez-vous chez le cardiologue à cause de leurs papiers ».

Quand un retard administratif coupe l’accès aux soins

Un simple retard de la préfecture peut suffire à faire basculer une personne étrangère dans l’irrégularité. Qui dit irrégularité aux yeux de l’administration, dit perte de droits, dont perte de la couverture santé. Ces personnes, injustement plongées dans la précarité, peuvent alors se tourner vers l’aide médicale d’État (AME), le dispositif de prise en charge des soins pour les personnes en situation irrégulière. Mais la démarche peut prendre du temps, et entre les deux, c’est le vide. Comprenons bien le problème majeur : des personnes, qui étaient pourtant en situation régulière, deviennent « irrégulières » à la suite d’un retard ou à un silence de la préfecture.

Pour les travailleurs étrangers couverts par une complémentaire santé via leur entreprise, le risque est double : un titre de séjour non renouvelé à temps peut entrainer un licenciement et avec lui, la perte immédiate de leur couverture santé.  

La précarité administrative ravive les traumatismes

Le docteur Pierre-Henri Daculsi a passé des années à arpenter des terrains en crise : urgentiste pendant huit ans à Mayotte, missions humanitaires avec Médecins sans frontières en Ukraine, en Centrafrique, aux Philippines… et plusieurs missions dans la jungle de Calais, en France. Des terrains où il a soigné des patients aux histoires de vies marquées par la violence. Depuis 2023, il assure la direction médicale de l’association Parcours d’Exil, où il reçoit en consultation des personnes exilées dans le 10ème arrondissement de Paris. 

Pour lui, les difficultés administratives ne génèrent pas seulement du stress, elles rouvrent des blessures passées. L’incompréhension du système, les nombreux obstacles rencontrés pour le renouvellement de la carte de séjour, le sentiment d’injustice peuvent « réactiver des traumatismes » subis pendant l’exil.

C’est parce qu’il y a une violence vécue en France que ça vient déstabiliser et réactiver le trauma.

Dr Pierre-Henri Daculsi, directeur médical de Parcours d’Exil

Ce que le docteur Daculsi observe de plus frappant, c’est l’effondrement de ses patients au moment de leur procédure de renouvellement de titre de séjour : « Lorsque des patients ont un traumatisme, souvent les premiers mois, ils redorment, reprennent goût à la vie, se réinvestissent dans des relations sociales. Et au moment des procédures, on a l’impression de repartir à zéro. Je le vois avec des patients plutôt stabilisés, qui, au moment des procédures pour les renouvellements, s’effondrent comme un château de cartes. » 

Je le vois avec des patients plutôt stabilisés, qui, au moment des procédures pour les renouvellements, s’effondrent comme un château de cartes. 

Dr Pierre-Henri Daculsi, directeur médical de Parcours d’Exil

Des discriminations que les patients finissent par intérioriser 

Dans le quartier de Blosne, à Rennes, il n’y a que cinq médecins pour 10 000 habitants. C’est dans ce quartier qu’a choisi de s’implanter l’un des 26 centres de santé du dispositif « Secpa », qui permet depuis 2021 l’installation de maisons de santé dans des quartiers prioritaires, pensées pour des personnes qui ont difficilement accès au système de santé traditionnel. 

Une médecin généraliste du centre de santé de Blosne nous a confié observer une chose au quotidien : « L’impact mental de la précarité administrative déborde, contrairement aux discriminations raciales qui sont beaucoup plus intériorisées. La question des papiers prend toute la place et met de côté d’autres violences du quotidien ». L’angoisse administrative c’est ce que les patients expriment le plus, pendant que les autres violences comme les discriminations, continuent de s’accumuler.

La question des papiers prend toute la place et met de côté d’autres violences du quotidien.

Médecin généraliste au centre de santé de Blosne

Les discriminations, le médiateur de santé au centre de Blosne, les observe aussi. Un jour, il appelle l’hôpital pour obtenir un transport médical pour une patiente : « Elle été refusée pour racisme ». Il lui propose de porter plainte. En riant, elle lui répond : « La seule chose qu’on veut, c’est un taxi qui nous emmène pour nous faire opérer du cœur. Je veux juste survivre, pas dénoncer le fait d’avoir été discriminée. »

La docteure Tortelli du centre parisien Capsys le confirme aussi : « Il y a une vraie difficulté de nos patients à dire qu’ils sont discriminés. De manière générale, ce sont des personnes qui prennent beaucoup sur elles et se plaignent rarement. D’où l’importance de faire de la détection et de la prévention. » 

L’une des solutions : des titres de séjour plus stables !

Notre rapport « À la merci d’un papier » le documentait déjà : le système des cartes de séjour enferme les travailleurs étrangers dans la précarité. Les médecins que nous avons interrogés révèlent l’envers sanitaire de ce système dysfonctionnel : épuisement psychologique, angoisse permanente, traumatismes réactivés… le système français des titres de séjour a un réel impact sur la santé des personnes concernées. Et sans stabilité administrative, impossible pour les médecins de soigner efficacement : « On ne met que des pansements » résume la médecin du centre de santé de Blosne.

Pourtant, une solution existe : délivrer des titres de séjour stables. « Avec la carte de séjour d’un an, tu es en sursis. » explique Adra, assistance maternelle d’origine algérienne, en France depuis 10 ans. Un titre de séjour stable, d’un minimum de quatre ans, permettrait à Adra et à d’autres travailleurs étrangers de pouvoir vivre, sans attendre. Et aux médecins de pouvoir réellement soigner, sans juste mettre des pansements.

*Les entretiens avec le personnel soignant du centre de santé de Blosne ont été menés avant les annonces du ministère de la Santé de février 2026, qui a décidé de mettre fin au financement des 26 centres communautaires de santé.

 

« Sans ce papier, je perds tout » : exigez des titres de séjour stables pour les travailleur·se·s étranger·e·s en France !



https://www.amnesty.fr/petitions/exigez-titres-sejour-stables-travailleurs-etrangers/
 

 

Source : https://www.amnesty.fr/actualites/france-titre-de-sejour-temoignages-medecins-sante-mentale-de-leurs-patients/?reserved_originecode=26B06E1752&utm_source=email_action&utm_medium=email&utm_campaign=petition_travailleursetrangers&utm_content=cta1 

lundi 29 juin 2026

« Face à la sécheresse, le technosolutionnisme est une fuite en avant » : Nicolas Celnik a enquêté sur l’accaparement de l’eau

« Face à la sécheresse, 

le technosolutionnisme 

est une fuite en avant » : 

Nicolas Celnik a enquêté 

sur l’accaparement de l’eau

 


Nicolas Celnik a coécrit, avec Fabien Benoit, le livre-enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent). Dans cet ouvrage riche et documenté, ils montrent comment la question de l’eau est devenue un enjeu politique majeur. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois années de sécheresse et alors que les grands projets continuent de se multiplier, cette question résonne particulièrement. Nicolas Celnik sera présent au Climat Libé Tour, le samedi 20 juin, à Perpignan. 

 

Entretien

 

Dans votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau », notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales, trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette politisation de l’eau ?

Ce qui est important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation ? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on a du mal à saisir les enjeux qui en découlent. 

La politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée, pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ? Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?

Comment expliquer cette complexité ? Pourquoi même des responsables politiques ont-ils autant de mal à comprendre le fonctionnement de la politique de l’eau ? 

Déjà parce que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des instances du plus local au plus national, en respectant les bassins hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif. Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe. D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en compte. Au final, on s’y perd un peu. 

Enfin, ce que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas pour rien que Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de représentants des intérêts économiques.

Car l’eau est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles de l’eau. 

Vous parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme un laboratoire de cette faillite ?

Il y a assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière, donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à 2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que quelque chose est en train de basculer.

Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)

Le projet de golf de Villeneuve-de-la-Raho a été lancé malgré ce contexte. Comment analysez-vous ce type de projet et les discours associés qui continuent à porter l’idée que la sécheresse serait conjoncturelle et non structurelle ?

On peut le dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans une optique politique et font parfois fi des observations scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état de la ressource.

À plusieurs endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques, il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est justement d’essayer de comparer le discours public et le discours institutionnel. 

On peut prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos exportations. Ce n’est pas la même chose. On peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.

Le nœud du sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.

Dans les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole (PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une bascule ?

Très probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti. Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux, etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs dogmes sur ce terrain-là.

Localement, il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement… Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours, alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ? Peut-on parler de fuite en avant ? 

C’est complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire : « Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils ne contrôlent pas par ailleurs. 

Quand vous avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété, réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution. Et en plus, c’est une solution futuriste. 

Le technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout, c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part les milieux naturels et les écologistes…

Dans le livre, vous montrez aussi comment la transition écologique est souvent associée, dans les communications publiques, au numérique et à l’intelligence artificielle, comme aux data centers. Or ces technologies sont loin d’être neutres pour l’eau…

Oui, exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque, parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ? Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.

Après tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?

Je pense qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.

Vous évoquez aussi l’affaiblissement des contre-pouvoirs, notamment de l’autorité environnementale. Localement, on a vu le préfet des Pyrénées-Orientales dire, à propos de l’extension du pôle nautique de Canet-en-Roussillon, que le doute devait bénéficier aux porteurs de projets. Comment expliquer que ce type de discours persiste aujourd’hui ?

Il y a une convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de réduire les concertations. 

L’eau ne serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos. C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets. 

Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur, par exemple sur les PFAS. On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance industrielle française et européenne. 

Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ? 

Il doit inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.

Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ? 

Le Climat Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux débats, justement dans une région où le Rassemblement national a beaucoup progressé.

Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan 

Les 19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS Racisme, et dont
Made in Perpignan est partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux des territoires en première ligne du changement climatique : des migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau. Le programme complet est ici

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Source : https://madeinperpignan.com/secheresse-technosolutionnisme-fuite-en-avant-nicolas-celnik-enquete-accaparement-eau/ 

dimanche 28 juin 2026