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jeudi 15 octobre 2026

Chasse : les petits arrangements de notables dans une réserve naturelle

 

Chasse : 

les petits arrangements 

de notables 

dans une réserve naturelle

 

 
Moran Kerinec
12 octobre 2026

Un ancien préfet, un doyen de faculté de droit, un colonel de gendarmerie… Dans les Pyrénées-Orientales, des notables chassent dans des réserves naturelles, chapeautés par une société de guides qui propose des « expériences »... contraires à la réglementation. 

La brochure montre les sommets enneigés des Pyrénées-Orientales. Son slogan invite à y vivre « une expérience inoubliable sur des territoires exclusifs dont les réserves naturelles nationales de Py et de Mantet ». Cette publicité de la société Catalhunt fait pourtant la promotion d’une activité théoriquement interdite dans cet espace protégé : l’organisation d’expéditions de chasse commerciale aux cerfs, chevreuils et isards. Un autre prospectus daté de 2025 y propose une formation de trois jours à la chasse à l’approche, facturée 1 950 euros par client. Là encore hors des clous.

Ces deux documents, parmi les nombreux consultés par Reporterre, en disent long sur les libertés prises par la société de chasse commerciale Catalhunt, qui planifie pour ses clients des séjours cynégétiques sur mesure. Qu’ils souhaitent chasser à la carabine ou à l’arc, à la journée ou le long d’un weekend, les guides de Catalhunt préparent dans le moindre détail l’expérience souhaitée. Jusqu’à prêter les fusils adaptés, préparer la peau d’un animal tué pour l’empailler et conseiller un taxidermiste local pour immortaliser ce « souvenir ». 

Une formation de trois jours à la chasse à l’approche, pour une expérience «  unique et enrichissante  ». Brochure de Catalhunt.

Longtemps, les chasses commerciales de Catalhunt étaient néanmoins tolérées par l’association gestionnaire de la réserve (AGRN) de Py, tant qu’elles s’accompagnaient du respect des lieux. Mais ces dernières années, « la situation est devenue insupportable », indique à Reporterre un témoin des troubles constatés. Nous avons pu consulter des vidéos, des photos et des comptes rendus de réunions qui révèlent l’usage abusif des laissez-passer destinés à autoriser des véhicules à traverser cet espace protégé, la construction sans autorisation d’un mirador et d’affûts de chasse, des dépôts sauvages de déchets, de nombreuses traces de cartouches, la présence de chiens, pourtant interdits dans la réserve…



Vous êtes témoin de faits ou d’agissements qui méritent l’attention du grand public ? Contactez Reporterre de manière sécurisée.



Ces faits se produisent principalement depuis 2020. L’association de gestion de la réserve les associe à l’arrivée dans la réserve d’une association liée à la société Cathalunt : Les amis du refuge dels Clots. Cette association est composée d’éminentes figures de la région : l’ancien préfet des Pyrénées-Orientales Jean-François Delage, le doyen honoraire de la faculté de droit de Montpellier Paul-Henri Antonmattei, le colonel de gendarmerie Guillaume Poumeau de Lafforest… Catalhunt leur vend des bracelets grand gibier — un bracelet donne le droit de tuer un animal — et leur procure des laissez-passer dans la réserve.

En 2024 et 2025, les chasseurs locaux ont constaté une baisse marquée de la population d’isards, de mouflons, de chevreuils et de sangliers. Selon les informations de Reporterre, la pression de la chasse sur la faune sauvage dans la région en est l’une des explications.

Des chasses organisées par la Caisse d’Épargne pour ses clients

Rembobinons. Les réserves naturelles de Py et Mantet ont été créées en 1984 pour protéger l’immense forêt, nichée au pied du Canigou, alors en passe d’être transformée en stations de ski. Ces 6 500 hectares au cœur de la Catalogne ont immédiatement été achetés par la Caisse d’Épargne, qui doit appliquer la loi qui encadre ce patrimoine préservé : les déplacements en véhicules sont limités par des laissez-passer, les activités commerciales y sont interdites, comme les travaux et la présence de chiens. La chasse menée par des associations communales de chasse agréée (Acca) y est autorisée, mais pas les activités commerciales, telles qu’organiser des séjours cynégétiques payants encadrés par des guides de chasse professionnels.

Si la Caisse d’Épargne en a la propriété, ces espaces protégés sont cogérés par la Fédération des réserves naturelles catalanes et par l’association gestionnaire de la réserve naturelle. Leur mission : protéger et entretenir le site naturel en y développant des activités respectueuses de l’environnement.

Longtemps, « la Caisse d’Épargne tirait bénéfice de la réserve en y invitant ses clients prestigieux à y chasser ou pour faciliter la signature de contrats », explique à Reporterre Claude Guisset, conservateur de la réserve de 1991 à 2020. En 2014, la banque, malgré l’interdiction de pratiques commerciales dans la réserve, a signé un bail cynégétique avec la société de guides de chasse professionnels Catalhunt. Interrogée sur cette contradiction, la Caisse d’Épargne n’a pas répondu.

Jean-Luc Planes, fondateur de Catalhunt. Facebook / Catalhunt

Le fondateur de Catalhunt, Jean-Luc Planes, est un chasseur de carrière. Le Catalan de 58 ans organise depuis plus de vingt ans des expéditions de chasse et revendique accompagner une centaine de chasseurs chaque année, « dont des chasseurs étrangers (américains, russes, espagnols, polonais, belges, argentins...) », précise son site internet. Contacté par téléphone, le chasseur a assuré à Reporterre que ses activités étaient, selon lui, légales, avant de refuser de répondre à nos questions et de raccrocher.

Une association de chasseurs composée d’un ex-préfet, d’un colonel, de médecins…

Malgré cette entorse à la réglementation de la réserve, les chasses de Catalhunt étaient tolérées dans la région. La création de l’association Les amis du refuge dels Clots est venue remettre en question ce statu quo. Reporterre a consulté le procès-verbal de la fondation de l’association le 6 juin 2020, qui liste ses fondateurs. On y découvre Jean-François Delage, ancien préfet des Pyrénées-Orientales ; Guillaume Poumeau de Lafforest, commandant de groupement de gendarmerie départementale des Pyrénées-Orientales de 2018 à 2021, conseiller auprès du Premier ministre de 2022 à 2025, puis au cabinet du directeur général de la gendarmerie jusqu’en septembre 2026 ; Paul-Henri Antonmattei, doyen honoraire de la faculté de droit et de science politique de l’université de Montpellier ; Alex Torra, le président du Syndicat des producteurs de porcs fermiers des Pyrénées-Orientales ; mais aussi plusieurs médecins ainsi que l’épouse de Jean-Luc Planes, qui travaille également à Catalhunt.

Leur président, le docteur Jean Soubielle, les décrit auprès de Reporterre comme « une vingtaine d’amis » unis par « un amour du territoire qui est magnifique et dans lequel nous voulions participer à la sauvegarde de certaines espèces ». Des amis aussi sensibles à la nature qu’à leur réputation, avertit le médecin : « [Ce] sont des gens très respectables, qui ont des fonctions de responsabilité dans des activités professionnelles sensibles. Il est hors de question — et ça si vous faites un article, j’y veillerai — qu’on puisse reprocher à l’association d’avoir des activités non réglementaires, c’est absolument faux et fallacieux. Moi, je suis médecin expert attaché à la police nationale, et je serai très vigilant à ce qui sera écrit. »

« Je serai très vigilant à ce qui sera écrit »

L’association se réunit plusieurs fois par an dans le refuge dels Clots, au cœur de la réserve naturelle de Py, où ses membres aiment déguster le fruit de leur chasse. « À l’origine, c’était un refuge pastoral, également utilisé par les randonneurs, qui a été rénové [par la Caisse d’Épargne] avec une partie destinée aux administrateurs de la Caisse d’Épargne qui viennent y passer quelques semaines de vacances l’été », décrit l’ancien conservateur Claude Guisset.

Lus par Jean-François Delage lors de leur première assemblée générale, les statuts de l’association démontrent les liens étroits qu’elle entretient avec Catalhunt et son fondateur. Signé par Jean-Luc Planes, ce document spécifie que « Catalhunt partage avec l’association l’usage exclusif du refuge dels Clots » et que « les membres de l’association bénéficient d’un accès prioritaire aux bracelets grand gibier cédés par la société Catalhunt dans le cadre du plan de chasse ». Délivrées par les fédérations départementales des chasseurs, ces étiquettes servent à encadrer le nombre d’animaux à tuer et sont attachées aux dépouilles sur le lieu du tir.

Dès 2021, la situation se tend dans la réserve naturelle sur l’usage des laissez-passer. Ces sésames sont administrés par un arrêté préfectoral qui fixe leur nombre, puis sont distribués par la mairie aux personnes et structures concernées, parmi lesquelles la Caisse d’Épargne. Dans un courrier envoyé à la préfecture des Pyrénées-Orientales le 3 février 2021, le représentant de la banque s’y plaint que les véhicules autorisés par la mairie de Py à traverser le domaine poseraient « un vrai problème de sécurité » à cause du « risque d’accident par arme à feu ».  Ce danger viserait les randonneurs, les éleveurs et les agents de la réserve qui, à le lire, risqueraient leur vie à traverser la réserve. La Caisse d’Épargne demande de limiter l’accès motorisé à elle-même et ses bénéficiaires, ce qui concerne notamment l’association Les amis du refuge dels Clots et Catalhunt. 

« La chasse à rendement, à but mercantile, a-t-elle sa place dans une réserve naturelle ? »

En réponse, l’association de gestion de la réserve a dénoncé dans une réponse au préfet des Pyrénées-Orientales « des allégations non fondées » qui auraient pour origine « le développement d’une véritable activité commerciale de chasse dans la réserve naturelle ». L’association souligne que les laissez-passer accordés par la mairie de Py à la Caisse d’Épargne font l’objet d’une « distribution dispendieuse au profit d’amis personnels ou connaissances de M. Planes ». Et se questionne : « La chasse à rendement, à but mercantile, a-t-elle sa place dans une réserve naturelle ? »

Activités interdites dans la réserve

Ce que les courriers administratifs esquissent, la caméra le filme sans détour. Il se trouve que Jean-Luc Planes est également partenaire de la chaîne de chasse et pêche Season, propriété du groupe Canal+ de Vincent Bolloré, avec laquelle il a réalisé une trentaine de reportages sur la chasse en montagne. Et justement, un documentaire diffusé en 2022 ouvre une fenêtre sur la pratique de la chasse par les membres des Amis du refuge dels Clots. On y suit Denis, un chasseur de palombes membre de l’association, découper un arbre pour préparer un poste d’affût et se faire accompagner par son chien sur la réserve naturelle. Des activités, mises en lumière par le documentaire, qui n’ont en théorie pas lieu d’être dans cet espace protégé.

Denis se met en scène en compagnie de Jean-Luc Planes, perché sur un mirador dont la construction doit faire l’objet d’une autorisation spécifique, ce qui ne semble pas avoir été le cas selon les informations de Reporterre. Sollicité par téléphone, Denis Pacouil, de son nom complet, a raccroché après avoir entendu nos questions. Jean-Luc Planes a, lui, laconiquement répondu : « [Le mirador] était déjà là quand je suis arrivé. »

Le documentaire montre également les membres de l’association savourer une palombe dans le refuge dels Clots et profiter des installations de chasse de Denis Pacouil. On y voit l’ancien préfet Jean-François Delage, le docteur Jean Soubielle et Paul-Henri Antonmattei. Ce dernier accompagne Denis Pacouil lors de sa chasse à la palombe, en compagnie de son chien et dans l’un de ses affûts de chasse préparé avec des morceaux d’arbres coupés. « Je peux vous assurer que je pratique la chasse sur les communes de Py et Mantet depuis plus de dix ans en toute légalité, assure par courriel à Reporterre le doyen de la faculté de droit de Montpellier. J’ai rencontré, à plusieurs reprises, sur le territoire en action de chasse des conservateurs de la réserve naturelle de Py qui ne m’ont fait aucune observation sur le prétendu caractère illégal de mon activité cynégétique. »

L’accumulation d’incidents inquiète pourtant les services de la préfecture. Le 15 mai 2024, lors du comité consultatif de la réserve naturelle nationale de Py, le chef du service nature, agriculture et forêt de la direction départementale des Territoires et de la Mer (DDTM) lance l’alerte : la chasse pratiquée sur le domaine de la Caisse d’Épargne « s’apparente de fait à une activité commerciale » alors que celles-ci « sont interdites en réserve naturelle ».

Le fonctionnaire dresse la liste des griefs constatés : « Les dépôts sauvages de détritus, la construction de miradors […] constatés ne sont pas admissibles. Ils constituent une alerte qui doit conduire tous les acteurs à revenir au cadre réglementaire de la [réserve naturelle]. Il en est de même pour la fréquentation motorisée au sein de la réserve. […] La duplication des [laissez-passer] n’est pas admissible. »

Des agents victimes d’invectives

Preuve de ce climat de tension croissant, deux agents de la réserve nationale ont été pris à partie lors d’une inspection du refuge dels Clots quelques mois plus tard. Venus contrôler la fosse septique du refuge le 2 octobre 2024 avec un agent du service public d’assainissement (Spanc 66), ils y ont ce jour-là rencontré une trentaine de personnes, accompagnées de deux chiens. « Nous sommes donc intervenus pour faire respecter la réglementation en demandant que les chiens soient enfermés, décrit une retranscription de leur témoignage consultée par Reporterre. L’ambiance était très tendue : invectives, propos injurieux, contestation de notre présence… »

L’accès à la partie du refuge dédiée à la Caisse d’Épargne et à l’association du refuge dels Clots leur a été « explicitement interdit par M. Denis Pacouil (membre de l’association de chasse Les amis du refuge dels Clots), présent dans le groupe ». Le constat est brutal : « Tout ce contrôle s’est effectué dans un climat délétère qui a d’ailleurs mis mal à l’aise l’agent du Spanc. » Interrogé sur cet incident, Jean Soubielle, le président de l’association qui n’était pas sur les lieux ce jour-là, assure ne pas en avoir eu connaissance : « Ça fait partie encore de certaines rumeurs. S’il y avait eu des altercations comme vous le dites, j’aurais été bien sûr au courant. »

Les fonctionnaires ont constaté que la fosse septique débordait et que son trop-plein se déversait dans une ravine au-dessus d’un cours d’eau. Cette installation, qui ne correspond qu’à l’utilisation de 4 à 5 personnes, est « sous-dimensionnée par rapport au nombre d’utilisateurs actuels du refuge », ont-ils noté. Selon un document consulté par Reporterre, une fuite persistante de la fosse septique vers la ravine a été découverte en octobre 2025.

Confrontée à cette succession d’incidents, l’association gestionnaire de la réserve naturelle de Py, présidée par Anne Ramond, la maire sans étiquette de la commune, a alerté la préfecture des Pyrénées-Orientales. Contactée, Anne Ramond n’a pas souhaité commenter la situation. « L’État instruit, on lui fait confiance », a-t-elle assuré à Reporterre. La préfecture a, elle, convoqué en avril les responsables de l’association et Catalhunt pour leur rappeler la réglementation. Les services de l’État semblent depuis n’avoir pris aucune décision concernant Catalhunt qui continue ses chasses.

Sollicitée à de multiples reprises pour savoir si l’activité commerciale pratiquée par Jean-Luc Planes était légale, la préfecture s’est murée dans un silence embarrassé. Également contactée, l’agence départementale de l’Office français de la biodiversité n’a pas pu nous répondre sur la régularité de ces chasses sans l’accord du préfet. Mise sous la tutelle de la préfecture par la loi Duplomb, les policiers de l’environnement n’ont pas le droit de répondre à la presse sans son accord.

Depuis leur convocation, les membres des Amis du refuge dels Clots font profil bas sur la réserve. « L’association ne participe plus à aucune activité sur le domaine de la réserve naturelle pour une période indéterminée », assure Jean Soubielle, qui maintient : « On n’a jamais trop su ce qu’on nous reprochait, parce que ce sont pour beaucoup de choses des rumeurs qui n’ont aucun fondement. »

Quant à la Caisse d’Épargne de Provence-Alpes-Côtes d’Azur, questionnée par Reporterre, elle nie toute tension avec l’association de gestion de la réserve et affirme n’avoir aucun lien avec l’association d’éminents chasseurs. Selon les documents dont nous disposons, c’est pourtant le président de l’association Les amis du refuge dels Clots, Jean Soubielle, qui devait représenter la banque lors de l’inspection du 2 octobre 2024 par les agents de la réserve.

 

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Source : https://reporterre.net/Chasse-les-petits-arrangements-de-notables-dans-une-reserve-naturelle 

mercredi 14 octobre 2026

80 ans après la liquidation du centre surveillé de Rivesaltes, retour sur l’épuration à la Libération avec Nicolas Lebourg

80 ans après la liquidation 

du centre surveillé de Rivesaltes, 

retour sur l’épuration 

à la Libération 

avec Nicolas Lebourg

Arnaud Le Vu


La Bataille de Gaulle, Moulin, Notre Salut… Comme en témoigne la récente production cinématographique, cette période de l’Histoire de France nous interroge encore. Octobre 1946 : le « centre de séjour surveillé de Rivesaltes », qui regroupait l’essentiel des collabos internés, ferme ses portes. Rencontre avec Nicolas Lebourg, historien des extrêmes droites qui a notamment travaillé pour la Direction de l’administration pénitentiaire sur les prisonniers à mobiles politiques.


Dans les Pyrénées-Orientales, comment débute l’Épuration ?

Les services de renseignement gaullistes à Londres avaient estimé qu’il y avait à peu près 1800 collaborateurs à arrêter dans le département, tandis que les réseaux locaux de Résistance avaient prévu d’arrêter 300 personnes. Mais la Libération du territoire à l’été 1944 se fait dans le chaos : il y a 1807 personnes arrêtées, mais ce ne sont pas forcément celles initialement ciblées. Certains des principaux cadres locaux de la Collaboration franchissent les Pyrénées pour se réfugier chez Franco.

31 exécutions ont lieu, pour la moitié suite à une décision de justice. Les premières se font en public à Perpignan, mais comme elles amènent à des scènes de désordre (des femmes foncent tremper leur foulard dans le sang des morts), on les rapatrie à l’intérieur de la Citadelle du Palais des rois de Majorque. Celle-ci avait servi à la Gestapo, secondée par la Milice, et devient la première zone d’enfermement des collaborateurs. Le 12 septembre 1944, le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes (CSSR) est instauré. Quelques jours avant, la Citadelle y a transféré plusieurs centaines de détenus choisis parmi les cas les moins importants. Quelques individus jugés dangereux sont adressés à la maison d’arrêt de Perpignan

Qui sont ces détenus ?

Il s’agit d’adresser au camp de Rivesaltes le menu fretin, avec ordre qu’il y soit soumis « à un régime moins sévère ». Si, après examen de leurs cas au camp de Rivesaltes, le dossier de l’interné s’avère plus consistant que prévu, il est réadressé à la Citadelle. Les archives des rapports de gendarmerie sont emplies de procès-verbaux d’interrogatoire où le prévenu affirme ne pas comprendre pourquoi on l’interroge, n’ayant, selon lui ou ses proches, que vaguement pris une adhésion à la Milice dont il n’aurait rien su… Au départ, le site devait servir de centre de regroupement d’épurés du Sud, mais hormis quelques transferts de Grossetti et de Castelnaudary cela ne se fit pas. Néanmoins, en décembre, on a plus de 600 personnes placées là. La structure se retrouve vite aussi à recevoir d’autres types de populations. Ce sont avant tout des Espagnols qui ont passé la frontière, mais aussi, quoiqu’il n’y en ait pas de comptabilisés dans les documents, les effectifs du camp proposent des motifs sociaux d’internement : « souteneurs et prostituées » et « nomades ».

À partir de mai 1945, on propose aux internés de s’engager dans l’armée pour rejoindre l’Indochine.

L’internement a donc des vertus stabilisatrices pour l’ordre public : il protège les lampistes de la Collaboration, en les soustrayant aux représailles, il permet de réintégrer les fautifs dans l’ordre socio-politique, via l’engagement militaire. Ceci dit, le Gouvernement provisoire est ennuyé à l’automne 1944 de constater que ces centres sont remplis de troisièmes couteaux et donne l’ordre qu’on aille chercher les hauts fonctionnaires, les hommes politiques, en précisant : « Ils sont particulièrement responsables et doivent être punis les premiers et le plus durement ». Une partie consubstantielle d’entre eux aura assez de ressources sociales pour savoir se redéployer sans encombre dans la nouvelle époque.

Comment sont gérées les femmes ?

A Rivesaltes, il y a huit baraques pour les femmes, qui sont séparées des autres par une clôture de barbelés. Début 1945, le préfet les visite et les juge « lamentables ». Toutes ces femmes ne sont pas d’anciennes collaborationnistes. Une est là pour avoir commis un avortement, une autre pour « relation intime avec les Allemands ». À Perpignan, une femme est traduite devant le tribunal car on lui reprochait de s’être affichée avec les Allemands, dans la rue comme dans les bals. Le tribunal constate que cela ne correspond à aucune infraction et la relâche : la décision provoque un tollé.

En octobre 1944, il y a un épisode révélateur de la différence de perception avec aujourd’hui. Le Comité départemental de libération ordonne que sept femmes soient libérées du CSSR après avoir été tondues. Dans l’équipe du centre, il y a une personne, par ailleurs militant communiste, qui s’y oppose et qui dit à ces dames de refuser leur libération si elles devaient être finalement tondues – pour ne pas être objets de la haine à chaque instant. Le directeur du camp est scandalisé et dénonce cette intervention comme une atteinte aux valeurs de la Résistance. Pour beaucoup à l’époque, la tonte s’est une façon de purifier la nation. Ceci dit ces leçons de morale font bon ménage avec des abus sexuels de certains gardiens sur ces détenues.

Un certain nombre d’entre eux volent aussi la nourriture des enfermés, ou leur en revendent aux prix exorbitants du marché noir, ou se font payer pour organiser une évasion. Le gardiennage est complètement repris en mains en 1945 afin d’y remettre de l’ordre. Si on sort du territoire, on voit souvent cette question des femmes. En octobre 1944 à Fresnes vous avez autant de femmes enfermées pour avoir couché avec des Allemands que de membres de la Légion des volontaires français, c’est-à-dire de gens partis se battre sous uniforme allemand sur le front de l’Est.

La situation du département est-elle différente du reste du pays ?

Les Pyrénées-Orientales et l’Est sont des secteurs où il y a un plus grand enfermement. Dans l’Est, les territoires français avaient été annexés au Reich, donc il y a une question particulière qui explique qu’en novembre 1945, 86% des personnes retenues pour Collaboration le soient dans ce secteur. Mais dans les PO, le taux des épurés internés peut être évalué à environ 0,78 % de la population départementale contre une moyenne nationale d’environ 0,12 %. Ce surnombre ne s’explique pas par une plus grande importance de la Collaboration.

Restent deux idées. Primo, quand on a un camp, on le remplit : c’est le camp lui-même qui fonctionne comme une pompe aspirante. Deuxio, du Rhin au Roussillon il s’agit de contenir la périphérie géographique, les zones frontalières, ce qui est autant un signe de la reprise en mains du territoire par l’État que le fait de reléguer la périphérie politique dans la marge des camps. L’Epuration c’est une histoire judiciaire, mais aussi politique et culturelle.

Comment finissent ces camps ?

A Rivesaltes, à partir d’août 1945, il n’y a quasiment plus que des Espagnols au CSSR. L’ordre de dissolution intervient en décembre, et la liquidation est achevée en octobre 1946. Le commissaire de police de Rivesaltes écrit que ça passe inaperçu dans le village, et il y a juste une manifestation du personnel du camp devant la préfecture de Perpignan au nom de leur travail, et des protestations du PCF qui dit que cela libère des collaborateurs.

C’est une nouvelle période pour le pays, on le voit avec la loi d’amnistie des collaborateurs adoptée en 1951. Mais dans celle-ci il y a un point qu’on oublie toujours. Elle introduit dans le droit un nouveau motif de dissolution d’associations par l’État. Désormais, il peut interdire celles « qui auraient pour but, soit de rassembler des individus ayant fait l’objet de condamnation du chef de collaboration avec l’ennemi, soit d’exalter cette collaboration ». La répression des apologistes fonctionne ainsi conjointement à l’oubli accordé à ceux qui acceptent la norme républicaine. En somme, la République est magnanime, non faible. C’est aussi pour cela que l’histoire d’un lieu comme le camp de Rivesaltes ne peut être qu’une histoire politique et sa mémoire une mémoire active.

 

 Voir sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=glCEAcFTQi4


Source : https://madeinperpignan.com/histoire-epuration-liberation-pyrenees-orientales-analyse-nicolas-lebourg/


mardi 13 octobre 2026

Gaza, effacer tout un peuple

Trois ans après les massacres du 7 octobre en Israël

Gaza, effacer tout un peuple

Le

« Si la seule attaque du 7-Octobre a poussé tant d’Israéliens à se déshumaniser, imaginez ce que ça fait aux Palestiniens qui subissent ces attaques depuis des décennies. » (Gideon Levy)

Trois ans après les massacres du 7-Octobre suivis de la destruction génocidaire de Gaza, pour la journaliste israélienne Amira Haas, la question n’est plus le débat sur l’État palestinien mais sur l’effacement de tout un peuple [1].

Des membres de la famille Jabarin chargent leurs moutons et leurs chèvres dans une camionnette après avoir été expulsés de leur domicile dans le village d’al-Minya, au sud de Bethléem, le vendredi 21 août. La police israélienne a qualifié cette expulsion d’« erreur humaine » (photo : Amira Hass/HAARETZ)

Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n’a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas une « solution diplomatique », mais l’existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s’efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud [2] d’un peuple qui a déjà subi les plans d’expulsion mis en œuvre par Israël.

Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L’opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l’expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l’ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu’un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.

Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d’abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d’un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d’une continuité historique et économique, d’un patrimoine culturel et matériel, d’un riche héritage agricole et d’un profond attachement à sa patrie.

Effacer tout un peuple

« L’effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.

Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu’ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s’armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s’armer, tuer et expulser, tandis que l’armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l’armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d’encore plus d’enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.

Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l’aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d’économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l’ingéniosité et l’entraide sont étouffées par l’ampleur de la destruction et par l’interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.

En Cisjordanie, l’étau économique du ministère des finances se resserre autour d’environ trois millions de personnes et de l’Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l’armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d’autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.

En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d’Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d’attribution de terres, de subventions et d’emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l’autre côté de la Ligne verte.

« Une terre débarrassée des Arabes »

Je le répète : l’existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd’hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d’Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l’obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l’attrait d’une carrière militaire et les opportunités qu’elle offre ; la tentation d’une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l’indifférence face à l’enfer sur terre qu’Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d’occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l’armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l’indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l’occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l’expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l’armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.

Ensemble, ces forces — et d’autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l’infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l’accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l’expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l’instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.

Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d’une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».

Amira Haas
Journaliste, Haaretz, 1er septembre 2026 (traduction Orient XXI)
 

Notes

[1] Journaliste israélienne née en Israël. Correspondante en Palestine (Gaza puis Ramallah) du quotidien israélien Haaretz, autrice de Correspondante à Ramallah. 1997-2003 et de Boire la mer à Gaza, La Fabrique, Paris, 2004 et 2001.

[2] NDLR. Le terme soumoud n’a pas d’équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.

 

Voir aussi

– Amira Haas, « Israël. La marche vers l’expulsion des Palestiniens », Orient XXI, 15 septembre 2026

– Amira Hass, « Terreur coloniale en Cisjordanie », Le Monde diplomatique, octobre 2026

Source : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/gaza-effacer-tout-un-peuple 

lundi 12 octobre 2026

L’Éducation nationale se débarrasse de centaines d’enseignants contractuels en dépit des services rendus

L’Éducation nationale 

se débarrasse 

de centaines d’enseignants contractuels 

en dépit des services rendus

 Les enseignants contractuels, au statut précaire, paient le prix fort de la suppression de plus de 3000 postes dans l’Éducation nationale, qui s’ajoute à la réforme du concours. Des mobilisations s’organisent, alors que nombre de classes restent sans prof. 

 

Maïa Courtois

Élève dans une classe du dispositif “unité localisée pour l’inclusion scolaire”, au collège Chantereine de Sarcelles. Valentina Camu

Cette rentrée aurait dû signer la fin d’années de contrats précaires pour Benjamin*. Le jeune homme de 33 ans travaille depuis fin 2020 comme enseignant contractuel dans l’Éducation nationale, dans l’académie de Versailles. Un statut particulièrement précaire, fait de missions en CDD, réservé aux personnes non titulaires du concours du Capes (collèges et lycées) ou du CRPE (premier degré). Et moins bien payé que les enseignants titulaires.

Cette année, Benjamin aurait pu enfin obtenir son CDI. C’est la règle : au bout de six ans à exercer comme agent contractuel, l’Éducation nationale a l’obligation d’embaucher en CDI. Mais, alors que, depuis cinq ans, Benjamin se voyait renouveler sans encombre son contrat en mai-juin pour une nouvelle affectation à la rentrée scolaire suivante, cette fois : rien.

Le jeune homme, qui enseignait l’histoire-géographie, vient de recevoir son attestation pour s’inscrire à France Travail. « J’ai toujours eu de bons avis de mes chefs d’établissements, des retours positifs de mes inspections... Avec d’autres collègues comme moi, on se projetait dans le CDI, évidemment. On ne s’y attendait pas, puisque d’une année sur l’autre on n’avait pas de souci à être renouvelé. Ça nous a fait tomber de haut », déplore Benjamin.

Pour lui, l’espoir du CDI s’éloigne car, après quatre mois de carence, l’ancienneté de l’agent contractuel est remise à zéro. Encore quelques semaines sans affectation et ce sera le retour à la case départ pour le professeur d’histoire-géographie.

« Si c’est pour être maltraité comme ça après avoir travaillé six ans... »

Aujourd’hui, le jeune homme vit dans le brouillard. Que faut-il faire ? Attendre que le rectorat l’appelle plus tard, peut-être, pour un remplacement ? Quitter l’Île-de-France pour tenter sa chance dans une autre académie ? Passer le concours, lui qui n’a jamais pu le faire, faute de temps ? « Je privilégiais mes cours au jour le jour. C’était difficile de sortir de l’engrenage, entre les corrections de copies, la préparation des cours qui demande une adaptation permanente – puisqu’en tant que contractuel, on fait du collège et du lycée, des bouts de cours, de nouvelles classes… »

Sauf que la motivation nécessaire pour passer le concours n’est plus vraiment là. « Si c’est pour être maltraité comme ça après avoir travaillé six ans... Cela fait beaucoup réfléchir. Y compris à une reconversion professionnelle », lâche-t-il.

Comme Benjamin, 160 agents contractuels se sont découverts sans affectation en cette rentrée scolaire dans l’académie de Versailles, selon les décomptes syndicaux. La situation n’est pas plus reluisante dans d’autres académies. Selon les premières données centralisées par la CGT-Éduc’action, on compte 200 postes de moins dans l’académie de Bordeaux, moins 412 dans celle de Créteil, moins 200 à Paris, moins 275 pour Poitiers, et environ moins 200 dans celle de Toulouse. Soit près de 1500 postes de contractuels en moins dans 6 académies (sur les 25 que compte la France métropolitaine).

« On assiste à une nouvelle tendance de fond. Un tiers des effectifs en moins à Poitiers, on n’a jamais vu ça », commente Jean-François Petit, secrétaire régional Rhône-Alpes, qui suit de près le dossier pour la CGT-Éduc’action. « C’est massif. Du jamais vu, depuis la rentrée 2021 et sa réforme du lycée qui avait provoqué des centaines de non-affectations », confirme Cecilia Varela, déléguée syndicale à Sud Éducation 92 (Hauts-de-Seine).

À Paris, les enseignants contractuels se sont vu prévenir très tard des 200 non-affectations. L’annonce est tombée comme un couperet dans un mail groupé, envoyé par le rectorat le 21 août. Laura, contractuelle en français âgée de 33 ans, venait d’emménager, deux mois auparavant, dans un nouveau logement, un petit peu plus spacieux, avec un jardin : « Cela me faisait du bien pour ma santé mentale. » Dès réception du mail, fin août, « j’ai fait mes cartons, raconte-t-elle. Impossible de continuer à payer mon loyer sans affectation. Je suis donc aujourd’hui hébergée chez quelqu’un, en attendant de me retourner. »

Une conséquence des choix budgétaires

Dans son mail, le rectorat de Paris indique : « Cette situation s’explique notamment par les mesures de rentrée, ainsi que par l’augmentation du nombre d’enseignants stagiaires, qui bénéficient d’une priorité d’affectation sur les supports disponibles. »

Traduction : d’abord, le gouvernement a fait, l’année dernière, le choix politique et budgétaire de supprimer plus de 3000 postes d’enseignants à la rentrée. Les situations de Benjamin, Laura et tous les autres en sont une conséquence directe. La baisse démographique, argument avancé par le gouvernement, est balayée par les syndicats et agents contractuels. D’abord, elle n’est pas valable partout : cela dépend des territoires et des niveaux de classe. Ensuite, « c’est de la petite économie, de la vision court terme », déplore Benjamin. « S’il y a une baisse démographique, alors, il faut en profiter pour, enfin, mieux accompagner les élèves et réduire les effectifs par classe », souligne Laura.

À ces suppressions de postes s’ajoute la réforme des concours Capes et CRPE. Ces concours, auparavant réservés aux diplômés d’un bac+5, se sont ouverts aux bac+3 en 2026. Leurs lauréats intègrent, à partir de cette rentrée de septembre, un master professionnalisant et rémunéré impliquant une période de stage en classe. « Les concours cette année ont été marqués par une forte augmentation du nombre de postes offerts et ont permis de recruter davantage de lauréats. Dans ce contexte, davantage de fonctionnaires (stagiaires ou élèves fonctionnaires) ont été affectés », explique ainsi à Basta! le ministère de l’Éducation nationale.

Pendant deux ans, les deux versions du concours vont cohabiter, ce qui implique davantage de personnes à placer. « Ça ne va pas durer. Mais dans deux ans, quand tout sera rodé, on retombera sur les mêmes besoins que les années précédentes. Sur le long terme, cela ne tient pas » de se séparer d’autant de contractuels à cette rentrée, regrette Jean-François Petit, de la CGT-Éduc’action.

Déjà, des alertes concernant des postes non pourvus remontent des différentes académies. Y compris de celles de Benjamin et Laura, qui apprennent chaque jour, via leurs collègues, qu’il manque tel ou tel enseignement dans tel ou tel établissement. Comme le rappelle le rapport de la Cour des comptes paru en juin 2026, les académies de Versailles et de Créteil, qui concentrent 17 % des élèves français mais sont peu attractives, ne parviennent jamais à attribuer l’ensemble des postes, et ce, depuis près de dix ans.

Il manque au moins un professeur dans la moitié des collèges et lycées

Les chiffres du Snes-FSU parus cette semaine sont, à ce sujet, édifiants. Il manque au moins un professeur dans plus de la moitié (53 %) des collèges et des lycées à la rentrée. Cette pénurie « devrait se poursuivre quand les besoins en remplacement vont augmenter en cours d’année. D’autant plus que les rectorats ont fait le choix de ne pas renouveler un nombre conséquent de professeurs non titulaires en CDD », fait remarquer le premier syndicat du second degré.

Dans au moins trois académies – Paris, Créteil et Versailles –, des agents contractuels et leurs syndicats se sont particulièrement mobilisés. Par le biais des boucles WhatsApp, où ils s’apportent soutien moral et informations au quotidien, ceux-ci ont organisé des rassemblements devant leurs rectorats. Des audiences ont été obtenues à Paris et Créteil à la suite de ces manifestations.

Dans ces deux rectorats, l’engagement a été pris d’affecter en priorité, pour les ajustements et remplacements des premières semaines de rentrée, les dossiers les plus urgents. À savoir, les contractuels qui étaient proches de la CDIsation. Mais aussi ceux qui n’ont pas la nationalité française.

La galère des enseignants de nationalité étrangère

Car l’Éducation nationale fait largement appel à des enseignants de nationalité étrangère, tout en leur bloquant strictement l’accès aux concours, réservé aux personnes de nationalité française ou issues de l’Union européenne. Un grand nombre d’entre eux dépendent de ce travail pour renouveler leurs titres de séjour courant septembre, et se retrouvent donc dans une situation d’urgence absolue.

Nadia* est contractuelle depuis 2022, à Paris, comme prof d’anglais. Algérienne, elle doit chaque année renouveler son titre de séjour. Pour ce faire, la préfecture exige qu’elle lui envoie son nouveau contrat 2026-2027 d’ici fin septembre. « J’attends le mail de la préfecture avec appréhension, car je n’ai rien à leur montrer. Le gestionnaire, les inspecteurs, personne ne me répond, à part le syndicat. Et mon récépissé expire en décembre », confie Nadia. Pour conserver son titre de séjour, l’administration française ne lui donne pas le droit de travailler dans un autre domaine que celui qui correspond à ses études, l’anglais. « C’est révoltant : on accepte de travailler un peu partout, peu importe les conditions, sur plusieurs établissements, et là, on se retrouve sans rien, à la dernière minute », dénonce-t-elle.

« Je connais même des gens en poste dans des filières en tension, par exemple en éco-gestion, qui n’ont même pas de titre de séjour et sont dans des galères de renouvellement », confie Laura. « L’État français profite de la situation précaire des gens, qu’il trouve très légitimes pour enseigner quand il en a besoin mais dès que ce n’est plus nécessaire, on les jette », regrette-t-elle.

Si les rectorats de Paris et Créteil ont pris un engagement verbal, ils n’ont cependant pas donné de précisions concernant le nombre de dossiers urgents, comme celui de Nadia, qui seront résolus. Ni de délai, selon les syndicats. Contactées par Basta!, les académies de Paris et Créteil n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos questions.

Celle de Versailles explique faire face, avec la réforme du concours, à un contexte inédit. « Pour la première fois dans l’académie, des contrats n’ont pas été renouvelés en raison d’une absence de postes. Cette situation n’existait pas les années précédentes. Les services du rectorat se sont engagés à prioriser la réembauche des contractuels non renouvelés si des besoins venaient à apparaitre. », indiquent à Basta! ses services.

« Nous ne méconnaissons ni l’expérience acquise ni l’engagement des enseignants contractuels qui ont contribué à assurer la continuité du service public d’Éducation. Une attention particulière est portée par les académies aux situations individuelles, notamment celles des personnels disposant d’une ancienneté importante. Des possibilités de recrutement restent ouvertes afin de répondre aux besoins de suppléance des établissements s’ils apparaissent au cours de l’année scolaire », souligne, de son côté, le ministère de l’Éducation nationale.

Un quart des effectifs sont « une variable d’ajustement »

Plutôt que de faire des contractuels une simple « variable d’ajustement », la CGT-Éduc’action revendique depuis longtemps, à l’instar d’autres syndicats, « un plan de titularisation pour que les non-titulaires puissent continuer à exercer leur métier. C’est aussi une question de reconnaissance de leur savoir-faire », souligne Jean-François Petit.

À l’heure actuelle, les agents contractuels - enseignants et non-enseignants (technique, administratif, informatique...) - représentent pas moins de 26 % des effectifs de l’Éducation nationale, selon le rapport publié en juin 2026 par la Cour des comptes. Celle-ci souligne la hausse continue du nombre d’agents contractuels dans la fonction publique, tous secteurs confondus. L’Éducation nationale demeure leur premier employeur : elle embauche près de 80 % des contractuels de la fonction publique. Le ministère de l’Éducation indique qu’à la rentrée 2025, la part des contractuels parmi les enseignants s’élevait à 2,6% dans le premier degré et 11,2% dans le second degré.

« Ces dernières années, parce qu’on avait besoin d’eux, les contractuels ont vu leurs conditions s’améliorer un peu, ils ont aussi obtenu le droit aux congés payés : comme si on leur déroulait le tapis rouge. Là, d’un coup, on repart en arrière et on enlève des postes », soupire Justine Louis, contractuelle enseignant l’anglais en filière professionnelle. Cette filière est moins touchée : les postes y sont davantage non pourvus et le système y dépend encore plus des contractuels. « En Seine-Saint-Denis, on a des lycées professionnels avec 70 % de personnel contractuel ! » témoigne Louise Paternoster, de la CGT-Éduc’action 93.

Ce personnel constitue une main-d’œuvre bien moins chère. Selon la Cour des comptes, en 2023, dans l’Éducation nationale, le salaire net pour le premier décile est de 2092 € pour les fonctionnaires, contre 1465 € pour les contractuels. Laura indique, par exemple, gagner 1800 euros pour un temps plein, primes comprises, du fait d’exercer en région parisienne.

Pour ceux qui se retrouvent au chômage en cette rentrée, l’incertitude financière est grande. « Le salaire d’un contractuel est constitué de beaucoup de primes. Et puis, j’ai enchaîné des contrats chaotiques : certains de deux semaines, parfois des temps partiels dans plusieurs établissements en même temps... Donc, je n’ai aucune idée du montant des allocations de retour à l’emploi auxquelles j’ai droit, confie Noam*, enseignant contractuel en mathématiques, à Paris. Les réformes de l’assurance-chômage ont aussi tellement changé les règles d’indemnisation. C’est une source d’anxiété pour moi. Je ne sais même pas quel revenu je vais pouvoir avoir là, à la fin du mois. »

*Prénom modifié

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Nous rentrons dans une période cruciale...

L’extrême droite pourrait remporter les prochaines élections présidentielles dans un an et arriver au pouvoir pour la première fois depuis le régime de Vichy.

Mais rien n’est joué. Cette catastrophe peut encore être évitée.

C’est pourquoi Basta! va redoubler d’effort dans les mois à venir :

  • En documentant le travail des forces de l’ordre grâce à une base de données interactive, pour alerter sur les dangers d’un élargissement de l’arbitraire policier promu par le RN au travers de la « présomption de légitime défense »
  • En enquêtant sur les soutiens du RN, tant dans les milieux économiques que religieux, politiques, qu’intellectuels.
  • En exposant les contradictions d’un parti prétendument « du côté des classes populaires » mais qui se range le plus souvent du côté des puissants.
  • En faisant briller le travail de cette presse libre qui « tient les digues » grâce à notre Portail des médias indépendants.

Pour nous soutenir dans cette mission, faites un don, même de quelques euros. Chaque soutien compte !


Source : https://basta.media/rentree-scolaire-Education-nationale-se-debarrasse-de-centaines-d-enseignants-contractuels-en-depit-des-services-rendus

dimanche 11 octobre 2026

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