Les saumons, poissons migrateurs « ciselés pour parcourir des dizaines de milliers de kilomètres dans leur vie »,
y sont entassés dans des sortes de grandes cuves en métal. La densité,
garante de la rentabilité de ces élevages, est extrême : jusqu’à 80 kilos
de poisson par mètre cube (trois fois plus que dans les cages marines).
Ce qui correspond à l’équivalent d’un quart de baignoire par individu.
L’eau circule dans les cuves en circuit semi-fermé : une fois
souillée par les déjections des poissons, elle est filtrée et soumise à
une batterie de traitements, puis réinjectée dans le système. Pure
Salmon se targue de faire « recirculer » 99 % de l’eau qu’ils utilisent. Le reliquat est rejeté dans la nature.
Des morts en masse au moindre bug
Cet arsenal très sophistiqué est, assez logiquement, très énergivore.
La demande en énergie des élevages de saumon terrestres est trois fois
plus importante que celle des élevages marins, note une étude scientifique publiée en 2024 dans Reviews in fisheries science and aquaculture. La consommation électrique annuelle de Pure Salmon serait de l’ordre de 70 GWh — ce qui correspond aux besoins d’environ 32 000 Français.
La complexité de ces élevages les rend particulièrement vulnérables,
arguent les associations écologistes. Au moindre grain de sable dans la
machine, à la moindre défaillance technique, tout peut s’effondrer. « Les
industriels se prennent pour des dieux en essayant de recréer l’océan.
Mais il suffit d’un bug pour que des centaines de milliers de poissons
meurent en quelques minutes », signale Maxime de Lisle, cofondateur de l’association Seastemik.
« Les industriels se prennent pour des dieux »
En mars 2021, la défaillance d’un filtre au sein de l’élevage
terrestre Atlantic Sapphire, à Miami aux États-Unis, a causé la mort
d’environ « 500 tonnes »
de saumons, soit l’équivalent d’un demi-million d’individus de 1 kilo.
En 2023, une panne de courant a coupé l’approvisionnement en oxygène de
la ferme-usine Pisciculture Acadienne, au Canada. Près de 100 000 ombles
chevaliers (soit 95 % de l’élevage) sont décédés. Rebelote au Japon, en mai 2025, dans une usine Proximar Seafood : 170 000 saumons ont été asphyxiés à cause d’un problème de pompe. « Ce sont des systèmes très sensibles »,
analyse Maxime Carsel. Seastemik a recensé dix-sept cas de mortalités
massives dans des élevages aquacoles terrestres au cours des cinq
dernières années.
Des saumons nourris avec du poisson pêché en Afrique
« Il s’agit évidemment d’un problème majeur pour le bien-être animal, pointe Amelia Cookson, experte de l’aquaculture industrielle au sein de l’ONG Foodrise. C’est
également un énorme gaspillage des ressources nécessaires à la
production de ce saumon, et notamment des poissons sauvages pêchés dans
l’océan pour les nourrir. »
Les saumons sont des poissons carnivores. Afin de leur fournir les
protéines nécessaires à leur développement, les industriels ont recours
en partie à de la farine et de l’huile de poissons « fourrage » — sprat, anchois, harengs, maquereaux… — ou à du soja. La pêche des premiers contribue à la surpêche, et prive les pays du Sud global de leurs ressources alimentaires ; le second contribue à la déforestation. D’après un récent rapport
de Foodrise, l’élevage de saumons norvégien a subtilisé, en 2020,
l’équivalent de l’approvisionnement en poissons de 2,5 à 4 millions de
personnes d’Afrique de l’Ouest, où a notamment lieu cette pêche dite « minotière ».
Lire aussi : Notre appétit pour le saumon d’élevage affame des populations littorales dans le monde
Sur son site, Pure Salmon assure vouloir s’approvisionner de manière « responsable »
auprès du géant de l’alimentation pour saumons Skretting. Cette
multinationale norvégienne a déclaré vouloir, d’ici fin 2025, travailler
exclusivement avec des pêcheries certifiées durables ou des « projets d’amélioration de la pêche » (des initiatives d’accompagnement des pêcheries pilotées par le label MSC). D’après des documents internes analysés par le média britannique DeSmog, en 2023, 23 % de leurs ingrédients ne provenaient pas de ces deux catégories, et 33 % uniquement étaient issus de « parures » de poissons, c’est-à-dire de parties non consommables par les humains.
Quid des excréments des poissons ?
Se pose également la question du rejet des eaux usées de ces
élevages, chargées en azote et en phosphore issus des fèces des
poissons. Les effluents de Pure Salmon s’élèveraient à 6 500 mètres
cubes par jour, et seraient déversés dans le parc naturel marin de
l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, zone classée et
protégée. FranceAgriMer estime
que leur traitement nécessiterait une station d’épuration dimensionnée
pour 60 000 à 100 000 habitants — l’équivalent de la population de
La Rochelle.
Pure Salmon assure « anticip[er] l’évolution de la réglementation des normes en traitant l’azote et le phosphore », et vouloir dénitrifier ses rejets à hauteur de 97 %, « alors qu’il n’y a aucune obligation en ce sens ».
Ces éléments ne rassurent pas les opposants au projet, selon qui ces
rejets pourraient nuire au tourisme, à la pêche artisanale et à la
conchyliculture, trois secteurs économiques très dépendants de la
qualité de l’eau. La culture d’huîtres, en particulier, est déjà
régulièrement victime du débordement de nos eaux usées, qui introduisent dans l’eau des norovirus contaminant les huîtres, puis les humains.
Une centaine de députés contre
« En augmentant pollution et risques de contamination », Pure Salmon pourrait « sérieusement nuire à l’image de toute la production ostréicole française », soutiennent 103 députés issus de tous les groupes politiques — à l’exception du Rassemblement national — dans une proposition de loi déposée en mars, et défendant un moratoire de dix ans sur les projets d’usines de saumon en circuit fermé.
Localement, les avis des élus divergent davantage. Attirée par la
promesse de création de 250 emplois, la Communauté de communes Médoc
Atlantique a annoncé soutenir le projet, début décembre ; dans la foulée, les quinze maires du Pays royannais — de l’autre côté de la rive — ont fait part de leurs « préoccupations »
environnementales au commissaire de l’enquête publique, chargé de
recueillir les avis des citoyens. À son terme, le 19 janvier, le préfet
donnera — ou non — son aval à la multinationale. Plus de 3 300 avis
négatifs ont déjà été déposés, se réjouit Seastemik.