Rantigny (Oise), reportage
La salle communale était comble et l’ambiance pour le moins agitée,
le 19 août à Rantigny, dans l’Oise. Près de 300 personnes sont venues
des villages alentour pour participer à la réunion de clôture de
l’enquête publique sur un projet de deux data centers. Pour la plupart,
les participants sont clairement opposés à ce projet d’hyperscalers
dédiés à l’intelligence artificielle (IA), qui pourraient être les premiers autorisés à s’implanter dans les Hauts-de-France.
Lire aussi : Data centers : une carte exclusive des sites en projet
Les deux centres de données, dont la mise en service est annoncée
pour 2029, consommeraient 2,6 térawattheures (TWh) d’électricité par an.
C’est plus de quatre fois
la consommation des dix communes du Liancourtois, où ils doivent
s’implanter. Les bâtiments seraient construits sur une zone de 33
hectares, dont près de 22 hectares de parcelles agricoles, où 35 espèces
protégées ont été recensées, selon les documents
de description du projet. La construction d’un troisième data center
est prévue par la suite. Le tout, pour un investissement annoncé de plus
de 4 milliards d’euros.
« On n’en veut pas de vos data centers »
À peine les porteurs du projet prennent le micro que l’indignation se fait entendre dans le public : « On n’en veut pas de vos data centers »,
s’exclame l’un des participants, applaudi par une grande partie de
l’audience. Au fil de la discussion, les esprits s’échauffent. « Je demande à ce que ce soit un échange courtois », réclame le commissaire enquêteur. Il intervient à plusieurs reprises pour demander au public de « se calmer », voire de « se taire », en menaçant d’interrompre la réunion.
« On a investi pour acheter une maison à la campagne, ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! »
Le représentant du porteur du projet, Fayçal Id El Cadi, tente de convaincre l’audience en défendant un enjeu de « souveraineté numérique » et de compétitivité dans la « course » à l’IA. « Si
ce projet ne se fait pas ici, en France, où l’énergie est décarbonée,
il se fera en Allemagne et le prix écologique sera désastreux »,
argue-t-il. Il tente ensuite de rassurer, en présentant les changements
apportés au dossier du projet, avec des études complémentaires,
notamment sur le bruit généré par les data centers.
Face aux inquiétudes sur l’usage de l’eau, il rappelle que les data
centers fonctionneront avec un système de refroidissement par l’air en
circuit fermé, et annonce une réduction de la consommation en eau de
13 394 à 11 466 m3 par an, « liée aux usages domestiques et à l’humidification des salles de serveurs ».
Enfin, il affirme avoir pris « un engagement auprès de la maire et des autorités environnementales » de ne pas développer la troisième phase du projet. Celle-ci prévoit
d’étendre le site et de développer de nouveaux centres de données au
plus près du village de Neuilly-sous-Clermont, dont le conseil municipal
s’est prononcé contre le projet.
« Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center ? »
Tous ces arguments sont loin de convaincre les riverains présents. Ils s’inquiètent de voir débarquer le « radiateur géant » d’une multinationale du numérique dans leur paisible campagne, et réclament « un référendum local ».
L’un craint des perturbations sur ses ruches, ainsi que pour les
espèces sauvages qui peuplent le secteur. Une autre, la visibilité des
bâtiments et de leurs cheminées de 30 mètres de haut, depuis les
villages et leurs monuments historiques.
« Ça va être juste à côté de
chez moi, là où je vais courir, où j’emmène mes enfants faire du vélo.
On a investi des milliers d’euros pour acheter une maison à la campagne,
ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! s’exclame Nicolas, habitant de Neuilly-sous-Clermont. Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center à moins de 500 mètres ? » « On
habite un petit village avec des vaches, de la forêt, des chemins de
randonnée, des zones humides, des terres agricoles… Dans le contexte du réchauffement climatique, c’est ça qu’il faut préserver », ajoute Laura, habitante de Cambronne-lès-Clermont.
Dans ces villages proches des data centers projetés, l’opposition est
grandissante. Une seule voix enthousiaste se fait entendre au cours de
la réunion. Celle de Nathan, 18 ans, qui se réjouit des 100 à 150
emplois directs annoncés sur le site. « Il
n’y a pas de débouchés dans l’informatique dans le coin. L’entreprise
va verser des impôts aux collectivités et le data center va redonner de
la vie à l’Oise », estime l’étudiant en informatique.
Mystère autour du client final des data centers
« Qu’est-ce qui se passera quand Microsoft sera arrivé ? Quel sera notre poids dans les décisions ? » interroge une participante à la réunion publique. « On propose de mettre en place un comité de suivi du site avec le public »,
rétorque Fayçal Id El Cadi. Peine perdue. La confiance est rompue,
d’autant que les opposants ont le sentiment d’être confrontés à une
grande « opacité ».
Le client final des data centers n’a toujours pas été annoncé. « On nous demande de nous prononcer sur un projet dont on ne connaît pas l’exploitant, c’est aberrant »,
regrette Diane d’Harcourt, vice-présidente de l’Association de défense
des intérêts de Neuilly-sous-Clermont et des communes alentour.
De son côté, Fayçal Id El Cadi nous indique avoir « signé un contrat de confidentialité avec l’opérateur ».
La rumeur court qu’il s’agirait de Microsoft, puisque le projet fait
écho à l’annonce de la présidence de la République, en mai 2024, d’un
investissement par Microsoft de l’ordre de 4 milliards d’euros en France dans le domaine de l’intelligence artificielle. Interrogé par mail, Microsoft France n’a pas répondu aux questions de Reporterre.
Les Hauts-de-France se rêvent en « vallée européenne de l’IA »
Toujours est-il que les Hauts-de-France ambitionnent de devenir une « vallée européenne de l’IA ». Lors du sommet Choose France de juin,
la région était d’ailleurs la principale bénéficiaire des 93 milliards
d’euros d’investissements annoncés à l’échelle nationale pour des
projets de data centers.
Un autre projet de data center a récemment été dévoilé dans l’Oise,
près de Compiègne. L’entrepreneur est le même que celui de Rantigny :
Mustapha Kherief, spécialisé dans la logistique et la réhabilitation de
friches. Président de la société PKM Logistique et de la SAS Rantigny Data Center, c’est un proche de Philippe Marini,
maire de Compiègne et président de l’Agglomération de Compiègne. Il est
aussi un soutien affiché de Nous France, le mouvement politique fondé
par Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France.
Le projet de Mustapha Kherief à Rantigny a été retenu comme « projet d’envergure régionale », ce qui lui permettra de bénéficier d’une enveloppe d’artificialisation des sols. Sera-t-il également reconnu « d’intérêt national majeur » ? « C’est en cours de discussion avec les services de l’État », répond Christophe Dietrich, vice-président de la Communauté de communes du Liancourtois.
S’il obtient ce statut, auquel il est éligible depuis le vote de la
loi de Simplification en avril, le projet de Rantigny bénéficiera de
procédures accélérées et d’une présomption de raison impérative
d’intérêt public majeur (RIIPM), permettant de déroger plus facilement à l’interdiction de destruction des habitats d’espèces protégées.
Des avis sévères des autorités environnementales
Le référent du projet, Fayçal Id El Cadi, ressort de la réunion publique « vidé » : « Je
ne m’attendais pas à autant de contestation. C’est un projet qui est
voué à s’améliorer dans le temps, on prend des engagements et on fait
tout ce qu’on peut pour en limiter l’impact environnemental », assure-t-il.
Si le porteur du projet est prêt à tant de « concessions »,
ce n’est pas seulement en raison de l’opposition grandissante des
riverains. C’est aussi, et surtout, du fait des avis pour le moins
sévères qu’il a reçus des autorités chargées d’évaluer son dossier.
La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du
logement (Dreal) de l’Oise et la mission régionale d’autorité
environnementale (Mrae) des Hauts-de-France ont ainsi relevé un certain
nombre « d’ambiguïtés », « d’incohérences » et « d’insuffisances ». Par exemple, « le dossier ne fait pas état de la présence de PFAS dans les fluides frigorigènes utilisés pour le refroidissement des installations », souligne la Mrae.
« Ambiguïtés », « incohérences » et « insuffisances »
Pour fonctionner en circuit fermé, les futurs data centers devront en
effet refroidir leurs équipements avec des groupes froids contenant des
fluides frigorifiques, en particulier de l’hydrofluoroléfine (R1234ze).
Plus de 77 tonnes de ces fluides réfrigérants seront nécessaires. Or,
ils appartiennent à la famille des PFAS qui s’accumulent dans l’environnement et dans nos corps, et se dégradent en acide trifluoroacétique (TFA), le plus petit des « polluants éternels ». Le dossier du projet estime que 5 % de ces fluides pourraient fuiter en dehors de l’installation. Un taux « non négligeable »
aux yeux de l’Autorité environnementale, puisque près de 4 tonnes de
ces fluides seraient ainsi émises annuellement dans l’atmosphère.
L’autre point qui préoccupe les opposants au projet est la récupération de la « chaleur fatale », issue des systèmes de refroidissement des salles informatiques et qui représente un immense gâchis d’énergie. « On travaille avec des agriculteurs sur un projet exploratoire pour développer plus de 20 000 m2 de serres agricoles », indique Faycal Id El Cadi. Une possibilité jugée « très hypothétique » par la Mrae, d’autant « qu’une
telle solution n’aurait pas vocation à récupérer la chaleur fatale
toute l’année, et en particulier pendant les périodes chaudes où la
production de chaleur fatale est maximale et où les serres n’ont
vraisemblablement pas besoin de chaleur ».
Confrontée à ces zones de flou autour du projet, l’association
départementale du Regroupement des organismes de sauvegarde de l’Oise
(Roso) a demandé une prolongation de l’enquête publique de quinze jours.