Incendier des antennes 5G,
un « acte nécessaire » ?
La justice appelée à trancher
21 mars 2026
Les soutiens de prévenus ont organisé un rassemblement pour le procès à Limoges. - © Daniel Lauret / Reporterre
Plusieurs années de prison ont été requises contre deux personnes pour des incendies d’antennes relais et de véhicules Enedis. La défense et les soutiens des prévenus ont voulu transformer ce procès en celui du « déferlement numérique ».
Limoges (Haute-Vienne), reportage
L’état de nécessité écologique peut-il légitimer une action de destruction d’équipements de télécommunications ? C’est, en filigrane, la question qui a été débattue les 19 et 20 mars au tribunal judiciaire de Limoges, devant lequel ont comparu un homme et une femme, Fernando et Anne, respectivement âgés de 70 et 55 ans.
Ces deux habitants de Haute-Vienne étaient poursuivis pour les incendies de véhicules Enedis à Limoges en 2020 et d’antennes relais situées sur la commune des Cars (Haute-Vienne) en 2021. Cette dernière action, revendiquée à l’époque par un comité « pour l’abolition de la 5G et de son monde » a privé près de 1,5 million de personnes de la TNT, de la radio et de services de téléphonie mobile pendant huit jours. Des tags contre les compteurs Linky et la 5G avaient été retrouvés sur place.
Six personnes interpellées
D’importants moyens avaient été mobilisés à l’époque pour retrouver les auteurs : la gendarmerie de Limoges, le Service régional de police judiciaire (SRPJ) et la Sous-direction antiterroriste (Sdat) ont travaillé sur cette affaire. Selon leur enquête, le mode opératoire utilisé sur les sites d’Enedis et des antennes des Cars étaient similaires.
Dans les deux cas, rapportent-ils, des engins incendiaires artisanaux constitués de bouteilles remplies d’hydrocarbures, elles-mêmes placées dans des cartons, avec un système d’allumage à la bougie, ont été retrouvés.
L’exploitation d’images de vidéosurveillance, des analyses ADN et une surveillance poussée ont conduit à plusieurs perquisitions et à l’arrestation, le 15 juin 2021, de six personnes présentées à l’époque comme appartenant à « l’ultragauche ».
Parmi ces six personnes, trois ont été mises en examen. L’une de ces mises en examen ayant abouti à un non-lieu en 2025, seuls Anne et Fernando, dont les ADN ont été retrouvés sur les deux sites, étaient appelés à la barre. Avec des stratégies différentes. Si Anne a reconnu les faits, Fernando a nié toute implication, tout en affichant un soutien fort à ce type d’action et à leurs auteurs, qu’il voit comme des « lanceurs d’alerte ».
Une prévenue attentive à « la beauté du monde »
Pour ce père de famille retraité ayant résisté puis fui l’Espagne franquiste à l’âge de 16-17 ans, les entreprises des télécommunications et du numérique « se font des millions sur notre dos » et empêchent « le débat démocratique ». Dans ces conditions, il estime que les actes qu’il soutient visent à préserver « la destinée de nos enfants ».
« Les enquêteurs dressent un portrait de moi où je ne me reconnais pas : activiste, ultragauche, anarchoterroriste… » s’est pour sa part défendue Anne, mère de famille vivant de travaux de menuiserie et impliquée dans un groupement forestier « pour la préservation de la nature et de la ressource en eau ». Se disant attentive à la « beauté du monde » et à « sa fragilité », elle dénonce la « croyance absurde dans la solution technologique », une idéologie qu’elle qualifie de « mortifère ».
Sur le banc des parties civiles, les avocats des entreprises victimes des incendies ont tancé les prévenus, faisant valoir des dommages matériels importants — 400 000 euros pour Enedis, environ 76 000 euros pour Orange notamment. Et ont fustigé leurs convictions, à l’image de l’avocate d’Enedis, Pauline Ragot, pour qui cette idéologie « anti-tout » « signe les actions violentes de l’ultragauche ».
Elle a insisté sur le « risque réel » que les prévenus ont fait subir à un agent Enedis qui était présent sur le site en 2020. L’avocat de Bouygues — dont les abonnés ont été privés de réseau —, Grégoire Durand, a pour sa part insisté sur l’absence de « prise de conscience des conséquences potentielles de ces actes-là », signalant selon lui un « potentiel de réitération ».
Jusqu’à cinq ans de prison requis
Estimant « improbable » l’hypothèse d’une contamination ou d’un transfert s’agissant de l’ADN de Fernando retrouvé sur les sites des deux incendies, la procureure, Mélanie Montagnac a requis la condamnation des deux prévenus : quatre ans de prison dont deux ans avec sursis pour Fernando et cinq ans de prison dont trois avec sursis pour Anne, avec interdiction de contact entre eux.
Anticipant l’utilisation par la défense de l’argument de l’état de nécessité, l’avocate d’Orange Marie Delbaere a expliqué que l’incendie ne pouvait « être la seule manière d’empêcher le déploiement de la 5G », d’autant que seules les technologies 3G et 4G étaient présentes sur les antennes visées. Selon elle, l’« état des lieux scientifiques ne permet pas de dire que les risques de la 5G sont supérieurs aux risques des technologies précédentes ».
Un argument repris par sa consœur Pauline Ragot. Celle-ci a critiqué le « pseudo-état de nécessité écologique », qui aurait présidé à cette action, alors qu’il existe selon elle un « arsenal de dispositifs légaux » et des « voies de contestation administrative et judiciaire ».
5G, guerres et climat
La défense, de son côté, a cherché à transformer le procès en celui du « déferlement numérique ». Sept témoins se sont succédé à la barre pour attester des effets du numérique sur les plans écologique et humain. Parmi eux, des journalistes spécialistes des questions numériques, un chargé de recherche au CNRS, un professeur d’université, l’auteur d’un livre sur l’histoire du sabotage et une chercheuse qui a découvert son électrohypersensibilité aux ondes électromagnétiques.
Romain Couillet, professeur des universités multiprimé pour ses recherches, a estimé que « ces actions sont des actes de désobéissance civile, non-violente ». Il a également abondé sur l’importance de la « désescalade numérique », voire du « renoncement ». Prenant l’exemple du Sud-Kivu au Congo, « souffre-douleur de notre acharnement numérique » : « Les smartphones, tablettes, et l’IA ont entraîné des sauts dans les guerres » qui minent cette région, a-t-il déclaré.
La journaliste Celia Izoard a déclaré que « la 5G a été âprement combattue pour ses impacts sur le climat » et que ce déploiement « rend impossible l’enrayement du dérèglement climatique. Le Haut conseil pour le climat a rendu un rapport très clair sur la question ».
« Il faudrait un principe de précaution appliqué de façon stricte ou avoir des processus démocratiques comme la Convention citoyenne sur le climat » qui demandait, a rappelé Jean-Michel Hupé, un moratoire sur la 5G.
« Il n’y a pas des familles des antennes à protéger »
L’avocate d’Anne, Chloé Chalot, a également pointé « un glissement sémantique » sur la façon dont les atteintes aux biens ont été présentées par la partie civile. « Ça n’existe pas juridiquement les violences contre les biens », a-t-elle plaidé. Puis, ajoutant de manière ironique : « Il n’y a pas des familles des antennes à protéger. »
C’est, a poursuivi l’avocat de Fernando, Henri Braun, un « moyen protestataire intermédiaire entre violences contre les personnes » et un « pacifisme des bras croisés ». Tout en évacuant certains arguments comme la présence d’ADN qui n’est selon lui pas une « preuve » de la participation de son client aux faits reprochés, l’avocat a lui aussi plaidé l’état de nécessité, « une notion qui est en train d’évoluer » et « qu’il y a matière à étendre », a-t-il argumenté.
« M. Hupé, chercheur au CNRS, vous l’a dit ; M. Couillet, professeur des universités, vous l’a dit : “On n’est pas entendus” », poursuit Henri Braun. Cet acte, parachève-t-il, « était nécessaire. Il faut avoir un débat ». Le délibéré sera rendu le 3 avril.
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Source : https://reporterre.net/Incendier-des-antennes-5G-un-acte-necessaire-La-justice-appelee-a-trancher








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