Louis Aliot a mis la main sur le chef-lieu des
Pyrénées-Orientales en 2020. Depuis, l’ancien numéro deux du FN alterne
habilement entre politique lepéniste et gestion paternaliste. Mais cela
ne doit tromper personne : il n’a pas lâché son idéologie autoritaire,
raciste et anti-féministe. Nous avons enquêté et récolté quelques
paroles d’opposant·es, sans cacher notre ambition : mettre une pièce
dans la machine qui poussera l’affreux vers la sortie.

Dans les années 90, Toulon, Vitrolles, Orange et Marignane tombent
aux mains du FN. La menace brune de ce parti cofondé en 1972 par des
néo-fascsistes, un Waffen SS et Jean-Marie Le Pen font l’objet d’une
attention des médias comme d’une mobilisation du camp antifasciste.
Vingt-cinq ans plus tard, Perpignan tombe aux mains de l’extrême-droite,
89 députés du parti sont envoyés à l’assemblée et Le Pen fait 40% aux
présidentielles. Renommé « Rassemblement national », le FN s’est
« dédiabolisé », comme aiment le dire les médias dominants, illusion
dont ils sont en partie responsables. Aux commandes de l’organisation,
il y a en effet ce qui se fait de pire dans l’extrême droite française :
des anciens chefs du GUD, un groupe de jeunesse néo-fasciste et violent1.
Ces derniers gèrent les finances et la communication du FN/RN depuis
les années 2000. C’est à cette époque que Louis Aliot entre à la
direction du parti et accompagne leur montée en puissance ainsi que
celle de sa compagne de l’époque, Marine Le Pen. Dans les années 2010,
il part à la conquête de Perpignan, où la gauche est divisée et où la
« droite extrême » de l’ancien maire Jean-Marc Pujol suscite un rejet de
toutes parts.
Le soutien de la bourgeoisie
Aliot a eu un certain sens tactique pour prendre cette ville de 120
000 habitant·es. Suite à l’échec de 2014, il modifie sa stratégie aux
municipales de 2020. S’il prend un mauvais départ en compagnie de
Zemmour, il choisit ensuite de gommer toute référence à son parti et ses
idées. Oubliez Le Pen, la flamme bleu-blanc rouge, l’islam et
l’immigration. Place à Aliot le notable de droite, rassembleur, bon
gestionnaire. Et voilà notre homme adoubé par les couches aisées de
Perpignan. Selon le géographe David Giban, c’est une évidence : « La
bourgeoisie locale s’est clairement engagée derrière Aliot, pour des
raisons identitaires classiques à la bourgeoisie, mais surtout du fait
qu’Aliot défende une logique très libérale, promettant qu’il n’y aurait
pas d’augmentation des impôts et en défendant les intérêts du capital ».
Dans une étude récente2, il montrait qu’au deuxième tour de 2020, « les
quartiers pavillonnaires des classes moyennes et de la bourgeoisie se
sont nettement mobilisés pour Aliot. (…) La mobilisation des quartiers
résidentiels de la bourgeoisie (à l’Est de Perpignan) prend valeur de
plébiscite. Avec 59,6% des voix, les trois bureaux de vote [où ils sont présents] se sont sur-mobilisés dans l’entre-deux tours » Le bureau de vote de Mas Llaro, composé de grandes villas sécurisées sur la route de la mer, a ainsi voté à 60% pour Aliot au 2ème tour et à 50% au 1er. « On
retrouve les mêmes résultats dans les quartiers pavillonnaires des
classes moyennes situés en périphéries Sud, Sud-Est et Nord de la
ville ». Certes, la militante du NPA Josie Boucher rappelle qu’il a eu aussi une partie des voix dans les quartiers populaires, mais « les voix des Blancs », ajoutant qu’il a pris Perpignan « dans
un contexte dont Marine Le Pen rêve, c’est à dire sur la base d’une
immense précarité, d’un désespoir social et d’une décrépitude du
personnel politique de droite, avec ces barons locaux qui sont corrompus
jusqu’à la moelle ».
Enfumage réussi
Pour réussir cette fusion des droites, Aliot a dû recruter tous
azimuts. À commencer par le soutien de trois colistiers macronistes,
dont Alain Cavalière, l’ancien président du tribunal de commerce. Deux
élus de droite de la majorité précédente ont sauté à pieds joints dans
sa liste, André Bonnet et Charles Pons, ajoutés à d’anciens responsables
ou proches de l’UMP, Anaïs Sabatini, François Lietta, Marie Bach et
Marion Bravo. Côté « gauche », on a Rémi Génis, un patron local issu du
Parti Radical et Jacques Palaçin, un ancien haut dirigeant franc-maçon
affilié au PS3.
Mais sa liste d’élu·es est un assemblage hétéroclite de bras cassés. Il
est contraint de gouverner avec un petit cercle, en s’appuyant sur des
cadres administratifs débauchés… au PS. À son arrivée, il débauche
Stéphane Babey comme directeur de cabinet, alors qu’il était au service
d’Hermeline Malherbe, la présidente socialiste du Département. Il le
remplace ensuite par Frédéric Bort, habitué des cabinets PS à la région
ou à Narbonne, avant de passer macroniste en 2017 puis au RN en 2021.
Aucun doute, Aliot a bien travaillé sa « dédiabolisation ». Et il ne
s’arrête pas une fois élu. Les agents municipaux ont eu droit aux
tickets resto, réclamés depuis belle lurette ; pour les commerçants, une
nouvelle politique d’animation du centre-ville et l’ouverture du marché
du dimanche tant attendu, place de Belgique. Dans un premier temps les
associations ont conservé leurs subventions, la mairie ne s’est pas
immiscée dans la programmation du festival de photojournalisme Visa pour
l’image4,
la médiathèque n’a pas subi de censure. Aliot a même réussi quelques
coups médiatiques avec l’accueil d’une poignée de réfugiés ukrainiens,
la mise sur pied d’une antenne de soutien aux femmes victimes de
violence (qui n’a toujours pas ouvert ses portes), ou mieux : il est
parvenu, sous les projecteurs, à offrir une médaille d’honneur de la
ville au couple Klarsfeld, symbole de la lutte contre l’impunité des
anciens nazis. Pour David Giban, « Ça a été une surprise, Aliot a une gestion très fine et très politique ». Ainsi, lorsqu’il réalise des sorties racistes ou anti-syndicales, ce n’est pas à Perpignan : « Pour
moi il y a deux Aliot, il y a l’élu local, qui ne fera pas ce genre de
déclarations, et il y a l’Aliot national, qui va le faire sur BFM.»
Une mairie d’extrême droite
Derrière cet écran de fumée, il ne faut pas creuser bien loin pour
remettre Aliot à sa place. La plupart de son équipe qui n’était pas au
RN l’est désormais, peu ou prou. Anaïs Sabatini est devenue député RN,
l’adjoint à la culture André Bonnet est friand sur Twitter des posts de
médias d’extrême droite comme Valeurs actuelles ou F de souche, et
l’adjoint en charge de l’aménagement Charles Pons portait l’étiquette
RN aux dernières sénatoriales. Évidemment, il y a celles et ceux qui
étaient déjà de fidèles lepénistes : Frédéric Gourier (adjoint aux
quartiers sud), au FN/RN depuis 12 ans et communicant d’Aliot depuis
quelques années, et Xavier Baudry (adjoint au quartier ouest) un ancien
policier passé par le mouvement d’extrême droite Renouveau étudiant et
le GUD5,
et actuellement membre des intégristes de la Fraternité Saint-Pie X.
Ajoutons les cadres locaux du RN Sophie Blanc (élue depuis député RN) et
l’adjointe à l’éducation Marie-Thérèse Costa-Fesenbeck, ainsi qu’un
émissaire de « Debout La France » (parti souverainiste proche du RN),
l’adjoint aux sports Sébastien Ménard.
Évidemment, nombre d’habitué·es des réseaux d’extrême droite ont
figuré parmi les embauches à la mairie depuis trois ans. Une mission sur
la sécurité offerte à Xavier Raufer (ancien d’Occident et d’Ordre
Nouveau), une autre sur les jeunes des quartiers au général De
Richoufftz (signataire de la tribune factieuse6 parue en avril 2021 dans Valeurs Actuelles), un contrat de dix mois comme directeur de la communication à Arnaud Folch (ancien de Valeurs actuelles et Minute), sans
oublier une étude d’opinion confiée à Christophe Gervasi, sondeur en
chef du RN. Une belle liste qu’on clôt avec son ancien assistant
parlementaire, Mohamed Bellebou, embauché au service proximité. Ce
dernier a été condamné en 2010 à quatre mois de prison ferme pour avoir
séquestré et menacé un élu PS avec un engin explosif factice.
Bienvenue donc dans une mairie Front National. Syndicaliste de SUD-CT
à la mairie, Bénédicte Vincent est dépitée. Elle dénonce le « délitement du service public », avec notamment la décision de la mairie de confier la gestion des crèches de la ville au privé. « On
a fait une grève en début d’année car on était contre cette délégation
de service public à une structure privée. Cela concerne pour l’instant
la plus grosse crèche de la ville, celle du Moulin à vent, mais on nous a
dit clairement que les autres suivraient dans le prochain mandat. » Elle dénonce plus largement la charge de travail : « C’est
de plus en plus difficile de faire notre travail au sein de cette
mairie, mais c’est dans l’air du temps. Dans les collectivités
territoriales il n’y a plus de crédit, donc il faut bien faire des
coupes sombres, on a des personnels et notamment des cadres qui partent à
la retraite et ne sont pas remplacés. » Ainsi, le nombre d’agents total de la mairie est passé de 2473 en 2014 à 2251 en 2021. « Par contre il y a énormément de recrutements dans la com’ et la police municipale, ça ce sont des choix politiques… ».
Guerre aux pauvres
Si dans de nombreux domaines la stratégie d’Aliot est plutôt dans une
poursuite des dispositifs déjà engagés, ce n’est pas le cas pour la
sécurité et la propreté qui sont au cœur de sa politique et de sa com’.
D’emblée, il déclare à l’assemblée nationale en juillet 2020 qu’une « vraie guerre doit être menée contre ces voyous » afin d’éviter « l’ensauvagement de nos rues ». Puisque
la ville était déjà inondée de caméras à son arrivée (260), c’est la
police municipale (PM) qui a constitué le fer de lance de sa campagne
sécuritaire. Son prédécesseur Jean-Marc Pujol avait fait grimper ses
effectifs, de 104 agents en 2013 à 154 en 2019. Avec Aliot, le chiffre
de 200 policiers municipaux a été atteint, un record en France en le
rapportant au nombre d’habitant·es (seule Cannes fait pire), pour un
budget de 11 millions d’euros. Une brigade de nuit a été mise en place,
cinq commissariats aux enseignes géantes ont été ouverts, un « Groupe
opérationnel de soutien tactique » a été créé, équipé de flashballs et
arborant une insigne de tête de mort d’un guerrier viking, qu’on
retrouve dans les réseaux d’extrême droite (cf notre papier p26-27).
Pour diriger le tout, Aliot a embauché un caïd de la police nationale
parisienne, Philippe Rouch, qui enchaîne les saisies de drogues,
largement médiatisées. Mais au menu de cette « milice municipale » selon le média Blast,
il y également un contrôle policier renforcé dans toute la ville, et un
véritable harcèlement de la population mis en place dans les quartiers
populaires, via des contrôles au faciès et des interpellations
violentes, notamment au Vernet et à Saint-Jacques. L’enquête de Blast en 2023 est édifiante7.
Plusieurs vidéos choquantes montrent des policiers qui lâchent des
chiens ou des coups de pieds sur des jeunes, qui profèrent des menaces
de mort, qui usent de gaz lacrymo sans restriction. Françoise Attiba,
militante à la LDH, affirme qu’Aliot a « la haine des pauvres ». Selon les témoignages qu’elle a reçus,
« les SDF sont savatés la nuit par la police municipale, ils repèrent
là où ils vont dormir et souvent ils leur mettent de la bombe lacrymo en
plein visage alors qu’ils dorment et quelques coups de pieds pour
qu’ils s’en aillent. Les gens ont peur, ils ne veulent pas porter
plainte. Les gitans c’est pareil. La maltraitance de la PM peut donc
continuer car ils s’attaquent aux plus vulnérables. » Les commerces
des quartiers populaires n’échappent pas au harcèlement de la PM qui
multiplie les descentes. Depuis septembre 2022, le préfet lui a délégué
son pouvoir de contrôle et de fermeture administrative concernant les
restaurants ou épiceries. Résultat : 161 contrôles en 2022, et en
quelques mois, sept fermetures avaient déjà eu lieu8.
La vie en brun

La mairie RN investit beaucoup dans la communication – avec plus de
830 000 euros dépensés dès la première année, et Aliot a la main ferme
sur la politique culturelle, évidemment teintée de nationalisme, pour
preuve les multiples drapeaux français qui ornent la ville. Pour David
Giband, on a vu apparaître « une dimension non pas culturelle, mais
des marqueurs RN qui s’immiscent de façon discrète, avec une
redynamisation commerciale du centre au travers d’activités festives
diverses et variées. Ça a commencé avec un feu d’artifice bleu blanc
rouge sur le Castillet, la même chose à Noël, les « Rayonnantes »
pendant la saison estivale, etc. On voit se développer des marqueurs
identitaires jusque là peu présents, avec une histoire locale revue à la
sauce RN, dans laquelle l’histoire catalane est certes présente oui mais
en tout cas minorée, et on voit quand même une histoire nationale
beaucoup plus mise en avant alors que la ville n’a été française qu’à la
fin du 17ème siècle ! »
Mais c’est surtout avec les nostalgiques de l’Algérie française et de
la colonisation qu’Aliot fait des heureux : une subvention rondelette
de 100 000 euros a été allouée au « Cercle algérianiste » à l’occasion
de son congrès consacré à « l’œuvre coloniale » et à « l’apport de la France en Algérie ».
La mairie a notamment organisé une exposition sur les victimes du FLN
et a renommé une esplanade de Perpignan au nom de Pierre Sergent, ancien
chef de l’OAS9
en métropole, responsable de dizaines d’assassinats. Mais cette
réécriture de l’histoire franco-algérienne à Perpignan ne date pas
d’hier : c’est le maire précédent qui avait inauguré la stèle pour l’OAS
au cimetière nord, et qui avait installé la mise en berne des drapeaux
français le jour de la commémoration des accords d’Évian. Pourtant Josie
Boucher, qui participe au collectif « Pour une histoire
franco-algérienne non falsifiée », estime que cela va plus loin : « Notamment pour le 60ème
anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, lorsque la ville s’est
transformée en capitale des Français d’Algérie, avec invitation
d’anciens de l’OAS, attribution du titre de citoyen d’honneur à des
membres des familles de militaires putschistes, etc. Pujol n’aurait pas
été jusque-là, lui l’a fait sans complexe ».
Rayonner avec Aliot ou mourir
À l’inverse, les défenseurs de l’identité catalane sont mis au ban.
Le réseau d’écoles Bressola était sur le point d’ouvrir un lycée catalan
dans l’ancien couvent Sainte-Claire. Sans raison, la mairie a préempté
en dernière minute. S’en est suivie une manifestation réunissant plus de
2000 personnes. Peu après, c’est la subvention à l’association qui est
revue à la baisse. Josie Boucher est catégorique : « Aliot a un
positionnement anti-catalaniste très violent, ça n’arrête pas depuis
qu’il a pris la mairie, c’est la logique nationaliste du RN. ». Quant
à celles et ceux qui se sont permis de nommer leur association
« Perpignan la catalane », qui constituait le slogan de la Ville avant
qu’Aliot ne la renomme « Perpignan la rayonnante » (aux couleurs bleu
blanc rouge), le maire les a mis en procès puisque cette « marque » lui
appartient. Ce qui est un réflexe habituel pour lui : il a également
porté plainte contre Blast pour son enquête sur la police municipale ou contre Josie Boucher pour avoir qualifié la mairie de « fasciste »10.
De façon générale « ils veulent avoir la main sur les
associations, et ceux qui résistent, on leur coupe les vivres ou on leur
diminue les subventions », fulmine Jean-Bernard Mathon, militant à l’Asphar11. En effet, David Giban soutient qu’il a réduit « les
subventions de certaines associations qui œuvrent dans les quartiers
populaires, qui avaient déjà pignon sur rue, engagées dans la promotion
des quartiers, et qui avaient un discours non pas politique, mais un
discours en faveur de l’émancipation de ses habitants ».
Ainsi le « Fil à métisser » s’est vu coupé une partie de ses
financements municipaux. Cette association de psychologues, élargie à la
médiation santé, réalise pourtant un travail essentiel sur les
quartiers gitans de Perpignan, avec des permanences, un accompagnement
vers les soins, la mise en réseau et des groupes de parole. Le genre de
structures qu’il faudrait évidemment multiplier dans les quartiers
populaires : des salariées qui mouillent le maillot, qui créent des
liens avec la population et cherchent à mettre les professionnel·les
autour de la table. Louis Aliot ne semble pas de cet avis, n’hésitant
pas à répandre des propos mensongers en plein conseil municipal de juin
dernier, via son adjointe à la santé qui s’exclame sans vergogne : « Où est passé l’argent ? ».
Le hic, c’est que la préfecture et les services de l’État ont eux aussi
réduit leurs financements. Entre les lignes, on reproche à
l’association d’être trop centrée sur la population gitane… La
présidente du Fil à Métisser, Cathy Oustrière, se désole : « On coûte trop cher, c’est ce que dit en gros la mairie, et qu’elle a trouvé moins cher. (…) On
est fragilisées et fatiguées psychiquement, on se bat depuis des
semaines, on essaie de défendre notre association car c’est très
important pour les habitant·es de ces deux quartiers et on y ira
jusqu’au bout ». Les femmes gitanes se sont aussi mobilisées, avec
une pétition qui a dépassé les 600 signatures. Elles ont créé un
collectif et ont écrit une lettre dans laquelle elle interpellent le
maire et le préfet : « Nous souhaiterions savoir pourquoi vous
baissez leurs subventions alors qu’on en a besoin pour nous et pour nos
enfants. Nous avons besoin des psychologues, des infirmières, des
médiatrices santé et des orthophonistes pour nous aider à nous soigner
et pour nous accompagner parce qu’ avec elles on est rassurées et que
personne d’autre ne s’occupe réellement de nous. En diminuant les
subventions du Fil à Métisser qui est en majorité géré par des femmes
vous nous privez d’un des seuls endroits où nous savons que nous pouvons
nous rendre librement et sans difficultés. » Elles demandent un
rendez-vous depuis le mois d’août, sans succès. Et si les financeurs ne
changent pas de position, l’association pourrait fermer ses portes les
mois prochains…
Parmi les autres associations dans le collimateur d’Aliot, il y a le Foyer laïque du Vernet, où d’après Jean-Bernard Mathon, « ils ont diminué les subventions, préférant aider une autre association ». Il y a aussi l’atelier d’urbanisme, qui était chargé de faire de la concertation avec les habitant·es des quartiers et
qui perd ses missions une à une, tout comme son local à Saint-Jacques.
Ou encore ATD Quart Monde, qui attend toujours une piste de relogement
pour son local, situé dans un immeuble en voie de démolition12. Cette liste est malheureusement incomplète et va s’allonger prochainement, d’après nos informations.
Laisser pourrir, démolir et profiter
Enfin, il y a la situation dramatique du quartier gitan de
Saint-Jacques, où les maires précédents ont laissé les habitats se
dégrader pour mieux les démolir, pas à pas… (cf-ci-contre) Il faut dire
que le quartier manifeste une certaine résistance. En 2018, cela avait
abouti à la suspension de la destruction de l’ilôt Puig envisagée par la
mairie. À l’arrivée d’Aliot en 2020, après quelques vagues promesses de
campagne pour acheter les voix des gitans, ce dernier retourne sa veste
et enchaîne les destructions. David Giban affirme qu’il est dans la
continuité de l’ancien maire Pujol « avec cette volonté de reconquête et de normalisation progressive de ce quartier ». Mais la tactique diffère : « C’est
un peu la même qu’il a conduite au sein du FN, avec une stratégie
d’étouffement du quartier, qu’il enserre lentement, à bas bruit, sans
grandes déclarations fracassantes, et tout à coup, ici et là, il va
l’air de rien accélérer en fermant certains logements et en déclarant
une mise en péril sur tel ou tel bâtiment. » Jean-Bernard Mathon revient ainsi sur les dernières années : « Il
a d’abord démoli l’immeuble Bétriu, des HLM qui avaient 25-30 ans et
qui étaient en bon état, avec 25 familles qui habitaient là, c’était un
non-sens. Aliot a utilisé comme argument que c’était un lieu de deal et
il a dit qu’il n’y aurait pas de reconstruction, alors que c’est une
exigence du plan de sauvegarde13.
Mais pour lui, ça fait une belle vue sur l’ancienne église des Carmes…
Je lui ai rétorqué qu’on pouvait raser tout Saint-Jacques, comme ça on
aurait une belle vue sur la cathédrale ! » Ensuite, il y a eu la destruction de l’îlot Puig en 2021, Aliot réussissant là où son prédécesseur avait échoué : « Il
a fait tout un chantage auprès des habitants, en disant qu’il y avait
un risque d’effondrement. Mais depuis 2018, il n’y a eu aucune
intervention de conservation sur le bâti, alors ça finit effectivement
par se dégrader… et on a jamais eu les rapports d’expertise. » Le maire RN ne s’arrête pas là : « En
janvier dernier, des démolitions injustifiées ont eu lieu rue Lucia, en
contrebas de la place Cassanyes. Cinq immeubles ont été détruits, dont
un protégé par le plan de sauvegarde, mais ça ne les dérange pas. Coût
de l’opération : 725 000 euros, pour rien ! »
Dans le plan de rénovation urbaine pour le quartier, 45 démolitions
sont encore prévues. Des pourparlers avec les propriétaires sont en
cours, avant de lancer les expropriations. Tout cela se passe uniquement
sur l’axe de la rue Lucia, afin de tenter une percée dans
Saint-Jacques, depuis l’université qui s’est installée à l’entrée du
quartier il y a quelques années. Car Jean Bernard- Mathon souligne que
« dans le reste du quartier, la mairie laisse les choses se dégrader.
À la clef c’est un remplacement de population qui risque de se
produire.»
Alors quoi de mieux pour attirer les promoteurs qu’une politique sécuritaire ? David Giban le confirme : « Oui
c’est une façon de rassurer les habitants, mais aussi les futur
investisseurs. Renvoyer l’image d’une ville propre et sûre dans laquelle
on peut faire des affaires. Et quand on voit là où la police municipale
est déployée, c’est essentiellement dans ces vieux quartiers qui sont
dans ce front de reconquête. Aliot a bien compris qu’avec la raréfaction
du foncier dans la périphérie, il avait une énorme carte à jouer.
D’autant que la ville de Perpignan possède beaucoup de foncier et de
logements vacants, dont de nombreux logements insalubres qui peuvent
facilement être démolis ou réhabilités. »
Toute la région déteste Aliot
Alors, pas d’espoir de changement en vue ? Aliot se fera-t-il réélire
avec un score plébiscitaire, à la manière de l’infecte Ménard réélu à
Béziers avec 70 % des voix ? La Métropole et le Département
tomberont-ils aussi sous la coupe d’Aliot ? La population
laissera-t-elle les mains libres à ce type qui déverse régulièrement sa
haine envers les migrant·es, et les syndicats qu’il traite de « croque-morts » ? Celui qui s’oppose aux « avortements de confort » ou qui traite de « pute » une journaliste de l’Indépendant14 ?
Certes, Perpignan est la troisième ou quatrième ville la plus pauvre
de métropole, avec plus de 43 % de la population à bas revenus, et où le
populisme sécuritaire et xénophobe peut avoir de l’avenir.
Mais la situation est loin d’être apathique. Françoise Attiba rappelle « cette
solidarité importante des gens de gauche, avec en fond cette histoire
des anarchistes espagnols qui sont restés là, et leurs enfants derrière.
Il y a un truc très fort et très solidaire malgré tout, ça il faut le
souligner car ça n’existe pas dans toutes les villes ». Et si la
gauche est divisée à chaque municipale, tous et toutes s’accordent pour
s’unir face à l’extrême droite, en attestent la manifestation contre la
venue de Le Pen le 3 juillet 2021, ou les mobilisations unitaires qui
ont lieu régulièrement à chaque coup de force d’Aliot ou des
groupuscules de fachos des environs. Dans ce cas, « toute la gauche est réunie, du PS aux anarchistes », selon Françoise Attiba. Josie Boucher nous confie qu’avec le collectif Visa 6615, se prépare « une mobilisation en mars dans laquelle il y aura tout le monde… » Ce ne sera pas du luxe d’avoir du soutien provenant de toute la région, pour scander Perpinyà antifascista !
Les Gitans ont-ils droit de cité ?

Les équipes municipales qui se succèdent tentent de rénover et
gentrifier tant bien que mal le centre ville de Perpignan. Après avoir
beaucoup misé sur le quartier Saint-Jean, qui concentre la plupart des
commerces, ils se retrouvent face à Saint-Jacques, un quartier peuplé
essentiellement de Gitans et laissé à l’abandon, avec une pauvreté et un
chômage qui bat des records. Le maire précédent a eu l’idée de
déménager la fac de droit en plein centre, à la jonction des quartiers
Saint-Jean, La Real et Saint-Jacques. Deux géographes marxistes, Raphaël
Languillon et Nima Aftim, estiment que cette relocalisation a servi « de
levier à la poursuite du front de gentrification qui descend du
quartier Saint-Jean et bute actuellement sur les résistances
communautaires du quartier gitan (…) Difficilement pénétrable, Saint-Jacques offre pourtant un fort potentiel en termes de gentrification16 ». Soit une population fragile, un bâti dégradé mais avec un « potentiel valorisable », un « ensoleillement maximal » et une proximité avec l’hyper-centre, de quoi attirer l’attention des aménageurs… « Les élites détentrices du capital urbain » considèrent Saint Jacques comme une « terre gentrifiable » et sont prêtes d’après eux à déposséder les Gitans de leur « droit à la ville »…
Ainsi selon David Giban, « on incite la population à partir, on
entretien à minima ou on ferme avec une mise en péril quand vraiment
c’est trop dangereux, on lutte contre les marchands de sommeil et on
rénove parfois un peu pour faire du logement social et calmer la demande
sociale. Mais derrière, cela permet d’assurer à moyen ou à long terme
la transition à bas coût pour le marché de l’immobilier avec des
grands groupes qui sont d’ailleurs très présents depuis quelques années,
que ce soit Nexity, Bouygues, etc. Pour l’instant ils sont dans le
périurbain, mais ils ne vont pas tarder à arriver dans le centre ».
David Giban insiste toutefois sur le fait qu’il est difficile de parler de gentrification pour le centre-ville de Perpignan :
« Il y a des transformations en cours, mais c’est une ville pauvre,
dans laquelle les classes supérieures sont peu nombreuses et vivent hors
du centre-ville, assimilé à un repère de minorités ethniques et de
pauvres. Aliot ne le dit pas mais il est dans la poursuite de la
politique de Pujol [l’ancien maire], qui vise à déprolétariser le
centre-ville avec un quartier gitan pile au milieu. Mais pour lequel la
ville n’arrive pas pour l’instant à percer ». Selon Françoise Attiba, militante à la LDH, « les bourgeois seraient très contents qu’on rase le quartier, ils détestent les Gitans ». On
se doute bien que c’est ce que pense Aliot tout bas. Mais ce quartier
de 4000 habitant·es n’a certainement pas dit son dernier mot.
Texte : Émile Progeault / photos : Georges Bartoli
Source : https://lempaille.fr/perpignan-purge-sur-la-ville