La cause défendue rassemble de nombreux agriculteurs, mais les
alliances nouées sur le terrain laissent chez certains comme un goût
amer. Dans les Landes, l’Ariège, le Jura, la Corrèze, la Haute-Loire, la
Creuse, l’Aude, l’Aveyron, les Hautes-Alpes... la lutte contre le protocole sanitaire d’abattage total des troupeaux de bovins lorsqu’un cas de dermatose nodulaire contagieuse (DNC)
est détecté a mobilisé des centaines d’agriculteurs. Sur les barrages
se sont retrouvés les membres de deux syndicats agricoles aux lignes
souvent diamétralement opposées.
D’un côté, la Confédération paysanne, classée à gauche, qui prône un
modèle d’agriculture écologique, mobilisée contre les mégabassines et la
loi Duplomb. De l’autre, la Coordination rurale (CR), chantre de la contestation des mesures écologiques dont la proximité idéologique avec l’extrême droite est bien documentée, qui défend une vision identitaire des paysans et un positionnement anti-État.
Pas d’alliance nationale
« Nos différences restent
immenses, c’est d’ailleurs pour cela que nous n’appelons pas à une
alliance nationale. Il n’y aura aucune alliance au-delà des blocages de
fermes et de routes à l’échelle départementale, détaille Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne. Mais la colère est si grande chez les éleveurs que nous sommes obligés de dépasser nos clivages. Des membres des FDSEA [antennes départementales de la FNSEA,
le syndicat majoritaire défendant une ligne productiviste] et des
personnes non syndiquées rejoignent également les mobilisations. »
« Clarifier notre ligne pour rappeler
que ce rapprochement reste ponctuel »
Chacune des sections départementales de la Confédération paysanne,
indépendantes du national, a décidé elle-même de faire front commun, ou
non, avec la Coordination rurale. Une ligne de crête pas évidente à
tenir, au niveau national, pour le syndicat. Les rapprochements entre
les deux organisations se font essentiellement selon les affinités de
chacun sur le terrain.
« De toute façon, il y a des chambres qui sont cogérées par la CR et la Confédération paysanne, comme en Ardèche et en Corse, résume un salarié de la Coordination rurale. Donc localement, si les gens s’entendent bien, il peut tout à fait y avoir des actions communes. »
Dans les boucles de messageries internes, certaines sections locales,
notamment celles régulièrement visées par des attaques de la CR,
ont partagé leur gêne : elles craignent qu’une telle alliance leur
fasse perdre des adhérents. Visiblement mal à l’aise, plusieurs d’entre
elles n’ont pas souhaité répondre à Reporterre, renvoyant vers le national.
Impératif de visibilité
La présence de membres des FDSEA dans les
manifestations souligne l’importance de l’ancrage territorial des
mobilisations. Elle détonne d’autant plus qu’à l’origine, c’est le rejet
de la FNSEA et de son soutien à la stratégie
gouvernementale d’abattage total des troupeaux qui a renforcé ces
alliances locales entre la Coordination rurale et la Confédération
paysanne.
D’autant que, puisque de moins en moins d’agriculteurs votent pour élire leurs représentants, les syndicats ne peuvent pas se permettre de déserter les mobilisations. « Il ne faut pas oublier que 30 % des agriculteurs ne se reconnaissent dans aucune organisation syndicale »,
souligne Samuel Ouahab, doctorant en sociologie spécialiste des
politiques publiques agricoles à l’université de Toulouse, qui se rend
régulièrement sur les barrages.
« La Confédération paysanne
est complètement tiraillée »
« Nous ne sommes pas acculés,
mais l’embarras que suscite ces actions va nous obliger à clarifier
notre ligne pour rappeler que ce rapprochement reste quelque chose de
ponctuel », insiste, sous
couvert d’anonymat, une porte-parole de la Confédération paysanne du sud
de la France. Dans son département, les deux syndicats ont bloqué
l’entrée d’une ville côte à côte et ont distribué des tracts floqués des
deux logos. « Ici, les membres de la CR ne sont pas autant des ultras que dans le Sud-Ouest, c’est aussi pour cela que nous avons accepté de nous mobiliser avec eux », précise la syndicaliste.
Des alliés embarrassés
Dans la crise que traversent actuellement les éleveurs, les appels,
actions et prises de paroles communes de sections locales ont créé un
certain malaise chez des alliés de la Confédération paysanne. À
commencer par des militants écologistes, régulièrement menacés, voire
agressés, par des membres de la Coordination rurale.
« La Confédération paysanne
est complètement tiraillée : certes, les deux syndicats portent un
combat commun, mais en s’affichant avec la CR,
le risque est de générer des incompréhensions avec ses alliés
historiques. Ce flou n’est vraisemblablement pas la bonne stratégie », regrette Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci, qui fait partie de ces alliés.
À peine élu, en novembre, le président de la CR, Bertrand Venteau, promettait de les « combattre ». « Les écolos, la décroissance, veulent nous crever, nous devons leur faire la peau », lançait-il
sous un tonnerre d’applaudissements. En janvier 2022, un membre de la
Coordination rurale avait tenté de pousser l’un des porte-parole de
Bassines non merci par-dessus une balustrade lors d’un rassemblement sur
un pont routier à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres), rapporte Mediapart.
Mi-décembre, les éleveurs et éleveuses membres des Soulèvements de la
Terre, fer de lance des contestations écologiques en France, publiaient
un communiqué appelant à « rejoindre et renforcer les blocages et actions organisés par [leurs] camarades de la Confédération paysanne ». « La gravité et l’urgence de la situation nous fera peut-être nous tenir aussi aux côtés des adhérent·es de la Coordination rurale », soulignait le texte.
« Il ne faut pas banaliser les alliances avec la CR »
« Ce qui nous réunit sur ces
points de blocage, c’est avant tout la nécessité de ne pas laisser
crever l’élevage paysan à cause de normes biosécuritaires hors-sol
pensées pour protéger les intérêts des dirigeants de la FNSEA », explique à Reporterre Nao, représentante des Soulèvements de la Terre.
La militante refuse pour autant de « banaliser les alliances avec la CR » : « Nous
condamnons fermement la xénophobie émanant de certains de ses membres,
ainsi que les attaques contre les militants écologistes, que les
dirigeants de la CR voudraient faire passer
pour responsables de la détresse agricole. Être présent dans cette lutte
avec un tas d’autres paysans, c’est aussi ne pas laisser la place libre
à une instrumentalisation de cette détresse par l’extrême droite. »
Liens assumés avec l’extrême droite
Les liens entre la Coordination rurale et l’extrême droite
contrarient en effet de nombreuses associations écologistes et
antiracistes. Dans les années 2010, le président de la Coordination
rurale du Gard, Richard Roudier, fondait, en parallèle de sa casquette
de syndicaliste, la Ligue du Midi, un groupuscule identitaire violent investi dans la campagne présidentielle d’Éric Zemmour en 2022.
À quelques mois des élections européennes, en 2024, la direction du
syndicat déjeunait avec Jordan Bardella durant le Salon de
l’agriculture, juste après avoir rencontré Marion Maréchal, ainsi
qu’Éric Coquerel (La France insoumise), Xavier Bertrand (Les
Républicains), ou encore la macroniste Yaël Braun-Pivet. En août 2024,
la vice-présidente de la CR, Sophie Lenaerts, participait à l’université d’été du groupuscule royaliste l’Action française.
Interrogé par Reporterre sur ces accointances idéologiques, Bertrand Vanteau, président de la CR, assume : « Tant que le Rassemblement national essaiera de défendre nos positions, nous continuerons de nouer le dialogue. »
Preuve d’une alliance à géométrie variable, l’atmosphère reste encore
inflammable dans certains départements. Dans la nuit du 17 au
18 décembre, des personnes se revendiquant de la CR
de la Vienne ont déversé trois bennes de déchets, plus de 100 pneus et
du lisier, bloquant l’accès aux bureaux de Vienne Nature,
Poitou-Charentes Nature et France Nature Environnement
Nouvelle-Aquitaine.
Lire aussi : La Coordination rurale dégrade les locaux d’associations écologistes
La veille, lors d’un rassemblement de la Coordination rurale, une
soixantaine de tracteurs et 200 personnes avaient déversé des centaines
de mètres cubes de déchets, dégradant la mairie de Melle (Deux-Sèvres),
des commerces ainsi que la permanence de la députée écologiste Delphine
Batho. Un monument édifié en l’honneur des personnes blessées par la répression policière survenue à Sainte-Soline en 2023 a été également dégradé.
Un rapprochement « plus spontané que délibéré »
Le 11 décembre, le député écologiste Benoît Biteau, également éleveur
de bovins, était en discussion avec le préfet de l’Ariège pour éviter
une intervention musclée des forces de police à contre des éleveurs
bloquant une exploitation dont le troupeau était menacé d’abattage,
lorsque des membres de la Coordination rurale sont venus dégrader sa permanence, ainsi que les locaux de différentes organisations de défense de la nature (OFB, LPO, FNE).
« De l’autre côté, les mouvements antibassines ne sont pas innocents et on assume totalement de les combattre », rétorque Bertrand Venteau, le président de la CR, à Reporterre.
« Toutes ces scènes renvoient
aux images les plus sombres de l’histoire, lors desquelles le fascisme
s’organisait… Elles rappellent les méthodes des “Chemises noires” de
Mussolini ou des “Chemises vertes”, créées par Henri Dorgères »,
souligne Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci. Le
militant fait ici référence aux Comités de défense paysanne, sortes de
sections d’assaut fascistes françaises des années 1930 appelant à fermer
les frontières, à cibler les fonctionnaires et à défaire les grèves
d’ouvriers agricoles.
« Parler d’alliance entre la Conf’ et la CR,
c’est peut-être un peu fort »
« La Confédération paysanne
doit réaffirmer clairement sa pensée antifasciste et antiraciste, ne
serait-ce que pour clarifier sa position auprès des agriculteurs, de
moins en moins syndiqués, qui ont du mal à s’y retrouver », conclut Julien Le Guet.
« Parler d’alliance entre la Conf’ et la CR,
c’est peut-être un peu fort. Ce n’est pas délibéré, mais davantage
spontané. C’est simplement que, en soutien aux éleveurs, on a ces deux
syndicats qui portent une vision convergente et proposent des solutions
alternatives à celles de la FNSEA », nuance Benoît Biteau, qui avait participé au Convoi de l’eau en 2023, cette mobilisation contre les bassines entre Sainte-Soline et Orléans.
Pas les premières actions communes
Ce n’est pourtant pas la première fois que les deux syndicats
affichent une stratégie commune. En avril 2024, la Coordination rurale,
la Confédération paysanne et le Mouvement de défense exploitants
familiaux (Modef) — également classé à gauche — signaient une lettre ouverte, appelant Emmanuel Macron à garantir des « prix rémunérateurs » pour les agriculteurs. Les organisations soulignaient « leurs différences » tout en affirmant vouloir envoyer un « signal fort » dans un « contexte de crise et face aux enjeux historiques ».
Présent dans les cortèges d’agriculteurs en janvier 2024 et en
décembre, Samuel Legris, doctorant en sociologie à l’université de Pau,
dresse un parallèle entre ces mobilisations conjointes et celles observées lors des mouvements des Gilets jaunes et contre le pass sanitaire.
« On assiste à un rapprochement, dans la mobilisation, d’acteurs aux divergences idéologiques, qui composent comme ils le peuvent, résume-t-il. Lors
d’un rassemblement organisé récemment à Pau, on pouvait voir flotter un
drapeau français avec la croix de Lorraine [un symbole repéré dans de
nombreuses manifestations d’extrême droite] à côté d’un drapeau du
syndicat Sud Solidaires agricoles. »
À la différence que des heurts ont parfois pu éclater entre
manifestants au sein des cortèges de Gilets jaunes, sur fond de
dissensions politiques.