PFAS, « chaleur fatale »...
Un projet de data centers destinés
à l’IA révolte des riverains
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21 août 2026
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| - © Étienne Gendrin / Reporterre |
Dans l’Oise, la tension monte autour d’un projet de deux data centers dédiés à l’IA. Des riverains refusent de voir s’installer dans leur campagne ces « radiateurs géants », dont le dossier comprend de nombreuses « ambiguïtés », « incohérences » et « insuffisances ».
Rantigny (Oise), reportage
La salle communale était comble et l’ambiance pour le moins agitée, le 19 août à Rantigny, dans l’Oise. Près de 300 personnes sont venues des villages alentour pour participer à la réunion de clôture de l’enquête publique sur un projet de deux data centers. Pour la plupart, les participants sont clairement opposés à ce projet d’hyperscalers dédiés à l’intelligence artificielle (IA), qui pourraient être les premiers autorisés à s’implanter dans les Hauts-de-France.
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Les deux centres de données, dont la mise en service est annoncée pour 2029, consommeraient 2,6 térawattheures (TWh) d’électricité par an. C’est plus de quatre fois la consommation des dix communes du Liancourtois, où ils doivent s’implanter. Les bâtiments seraient construits sur une zone de 33 hectares, dont près de 22 hectares de parcelles agricoles, où 35 espèces protégées ont été recensées, selon les documents de description du projet. La construction d’un troisième data center est prévue par la suite. Le tout, pour un investissement annoncé de plus de 4 milliards d’euros.
« On n’en veut pas de vos data centers »
À peine les porteurs du projet prennent le micro que l’indignation se fait entendre dans le public : « On n’en veut pas de vos data centers », s’exclame l’un des participants, applaudi par une grande partie de l’audience. Au fil de la discussion, les esprits s’échauffent. « Je demande à ce que ce soit un échange courtois », réclame le commissaire enquêteur. Il intervient à plusieurs reprises pour demander au public de « se calmer », voire de « se taire », en menaçant d’interrompre la réunion.
« On a investi pour acheter une maison à la campagne, ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! »
Le représentant du porteur du projet, Fayçal Id El Cadi, tente de convaincre l’audience en défendant un enjeu de « souveraineté numérique » et de compétitivité dans la « course » à l’IA. « Si ce projet ne se fait pas ici, en France, où l’énergie est décarbonée, il se fera en Allemagne et le prix écologique sera désastreux », argue-t-il. Il tente ensuite de rassurer, en présentant les changements apportés au dossier du projet, avec des études complémentaires, notamment sur le bruit généré par les data centers.
Face aux inquiétudes sur l’usage de l’eau, il rappelle que les data centers fonctionneront avec un système de refroidissement par l’air en circuit fermé, et annonce une réduction de la consommation en eau de 13 394 à 11 466 m3 par an, « liée aux usages domestiques et à l’humidification des salles de serveurs ».
Enfin, il affirme avoir pris « un engagement auprès de la maire et des autorités environnementales » de ne pas développer la troisième phase du projet. Celle-ci prévoit d’étendre le site et de développer de nouveaux centres de données au plus près du village de Neuilly-sous-Clermont, dont le conseil municipal s’est prononcé contre le projet.
« Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center ? »
Tous ces arguments sont loin de convaincre les riverains présents. Ils s’inquiètent de voir débarquer le « radiateur géant » d’une multinationale du numérique dans leur paisible campagne, et réclament « un référendum local ». L’un craint des perturbations sur ses ruches, ainsi que pour les espèces sauvages qui peuplent le secteur. Une autre, la visibilité des bâtiments et de leurs cheminées de 30 mètres de haut, depuis les villages et leurs monuments historiques.
« Ça va être juste à côté de chez moi, là où je vais courir, où j’emmène mes enfants faire du vélo. On a investi des milliers d’euros pour acheter une maison à la campagne, ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! s’exclame Nicolas, habitant de Neuilly-sous-Clermont. Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center à moins de 500 mètres ? » « On habite un petit village avec des vaches, de la forêt, des chemins de randonnée, des zones humides, des terres agricoles… Dans le contexte du réchauffement climatique, c’est ça qu’il faut préserver », ajoute Laura, habitante de Cambronne-lès-Clermont.
Dans ces villages proches des data centers projetés, l’opposition est grandissante. Une seule voix enthousiaste se fait entendre au cours de la réunion. Celle de Nathan, 18 ans, qui se réjouit des 100 à 150 emplois directs annoncés sur le site. « Il n’y a pas de débouchés dans l’informatique dans le coin. L’entreprise va verser des impôts aux collectivités et le data center va redonner de la vie à l’Oise », estime l’étudiant en informatique.
Mystère autour du client final des data centers
« Qu’est-ce qui se passera quand Microsoft sera arrivé ? Quel sera notre poids dans les décisions ? » interroge une participante à la réunion publique. « On propose de mettre en place un comité de suivi du site avec le public », rétorque Fayçal Id El Cadi. Peine perdue. La confiance est rompue, d’autant que les opposants ont le sentiment d’être confrontés à une grande « opacité ».
Le client final des data centers n’a toujours pas été annoncé. « On nous demande de nous prononcer sur un projet dont on ne connaît pas l’exploitant, c’est aberrant », regrette Diane d’Harcourt, vice-présidente de l’Association de défense des intérêts de Neuilly-sous-Clermont et des communes alentour.
De son côté, Fayçal Id El Cadi nous indique avoir « signé un contrat de confidentialité avec l’opérateur ». La rumeur court qu’il s’agirait de Microsoft, puisque le projet fait écho à l’annonce de la présidence de la République, en mai 2024, d’un investissement par Microsoft de l’ordre de 4 milliards d’euros en France dans le domaine de l’intelligence artificielle. Interrogé par mail, Microsoft France n’a pas répondu aux questions de Reporterre.
Les Hauts-de-France se rêvent en « vallée européenne de l’IA »
Toujours est-il que les Hauts-de-France ambitionnent de devenir une « vallée européenne de l’IA ». Lors du sommet Choose France de juin, la région était d’ailleurs la principale bénéficiaire des 93 milliards d’euros d’investissements annoncés à l’échelle nationale pour des projets de data centers.
Un autre projet de data center a récemment été dévoilé dans l’Oise, près de Compiègne. L’entrepreneur est le même que celui de Rantigny : Mustapha Kherief, spécialisé dans la logistique et la réhabilitation de friches. Président de la société PKM Logistique et de la SAS Rantigny Data Center, c’est un proche de Philippe Marini, maire de Compiègne et président de l’Agglomération de Compiègne. Il est aussi un soutien affiché de Nous France, le mouvement politique fondé par Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France.
Le projet de Mustapha Kherief à Rantigny a été retenu comme « projet d’envergure régionale », ce qui lui permettra de bénéficier d’une enveloppe d’artificialisation des sols. Sera-t-il également reconnu « d’intérêt national majeur » ? « C’est en cours de discussion avec les services de l’État », répond Christophe Dietrich, vice-président de la Communauté de communes du Liancourtois.
S’il obtient ce statut, auquel il est éligible depuis le vote de la loi de Simplification en avril, le projet de Rantigny bénéficiera de procédures accélérées et d’une présomption de raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM), permettant de déroger plus facilement à l’interdiction de destruction des habitats d’espèces protégées.
Des avis sévères des autorités environnementales
Le référent du projet, Fayçal Id El Cadi, ressort de la réunion publique « vidé » : « Je ne m’attendais pas à autant de contestation. C’est un projet qui est voué à s’améliorer dans le temps, on prend des engagements et on fait tout ce qu’on peut pour en limiter l’impact environnemental », assure-t-il.
Si le porteur du projet est prêt à tant de « concessions », ce n’est pas seulement en raison de l’opposition grandissante des riverains. C’est aussi, et surtout, du fait des avis pour le moins sévères qu’il a reçus des autorités chargées d’évaluer son dossier.
La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de l’Oise et la mission régionale d’autorité environnementale (Mrae) des Hauts-de-France ont ainsi relevé un certain nombre « d’ambiguïtés », « d’incohérences » et « d’insuffisances ». Par exemple, « le dossier ne fait pas état de la présence de PFAS dans les fluides frigorigènes utilisés pour le refroidissement des installations », souligne la Mrae.
« Ambiguïtés », « incohérences » et « insuffisances »
Pour fonctionner en circuit fermé, les futurs data centers devront en effet refroidir leurs équipements avec des groupes froids contenant des fluides frigorifiques, en particulier de l’hydrofluoroléfine (R1234ze). Plus de 77 tonnes de ces fluides réfrigérants seront nécessaires. Or, ils appartiennent à la famille des PFAS qui s’accumulent dans l’environnement et dans nos corps, et se dégradent en acide trifluoroacétique (TFA), le plus petit des « polluants éternels ». Le dossier du projet estime que 5 % de ces fluides pourraient fuiter en dehors de l’installation. Un taux « non négligeable » aux yeux de l’Autorité environnementale, puisque près de 4 tonnes de ces fluides seraient ainsi émises annuellement dans l’atmosphère.
L’autre point qui préoccupe les opposants au projet est la récupération de la « chaleur fatale », issue des systèmes de refroidissement des salles informatiques et qui représente un immense gâchis d’énergie. « On travaille avec des agriculteurs sur un projet exploratoire pour développer plus de 20 000 m2 de serres agricoles », indique Faycal Id El Cadi. Une possibilité jugée « très hypothétique » par la Mrae, d’autant « qu’une telle solution n’aurait pas vocation à récupérer la chaleur fatale toute l’année, et en particulier pendant les périodes chaudes où la production de chaleur fatale est maximale et où les serres n’ont vraisemblablement pas besoin de chaleur ».
Confrontée à ces zones de flou autour du projet, l’association départementale du Regroupement des organismes de sauvegarde de l’Oise (Roso) a demandé une prolongation de l’enquête publique de quinze jours.









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