À Marseille,
un McDonald’s est devenu
un foyer vibrant de solidarité
30 janvier 2021
Mis à jour le 5 avril 2021
Dans les quartiers nord de Marseille, des salariés et leurs soutiens ont
réquisitionné un McDonald’s en liquidation judiciaire. Près d’un an
plus tard, L’Après M est devenu une fourmilière de projets solidaires.
Et bientôt un fast-food bio, sain et à petits prix ?
- Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage
C’est un joli restaurant peinturluré de rose, de mauve et de bleu.
L’établissement, ceint par un rond-point, une départementale, et de
grands ensembles, colore le décor urbain. Des articles de Libération, Forbes ou encore la Marseillaise sont collés sur ses baies vitrées : son histoire a fait le tour du monde. Sur sa façade, les lettres blanches et jaunes de « McDonald’s » ont été découpées et transformées en « L’Après M ». Signe qu’à Saint-Barthélémy, dans le 14e arrondissement de Marseille, le temps de la multinationale est révolu. « Ici, on ne vend plus de Big Mac et on n’essore plus les salariés, mais on tend la main », dit Kamel Guémari, salarié et syndicaliste du McDo.
Dans les quartiers nord, où le taux de pauvreté dépassait déjà les 40 %
avant la pandémie de Covid-19, l’ancien McDonald’s de Saint-Barthélémy
s’est mué en restaurant solidaire, pour aider les familles démunies à
survivre malgré la crise. En quelques semaines, les bénévoles de « L’Après-M »
sont parvenus à collecter suffisamment de denrées et de produits
d’hygiène pour distribuer gratuitement 3.500 colis par semaine, et
nourrir près de 14.000 personnes. Le tout grâce à des fonds issus de
dons, à des cagettes données par des paysans, et au concours d’une
cinquantaine d’associations. « Sans un euro d’argent public »,
précise Salim Grabsi. Les habitants et les ex-salariés de la chaîne de
fast-food souhaitent créer des emplois et proposer des burgers bios et
sains, « 100 % produits dans les quartiers nord » et accessibles aux plus pauvres.
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| Les habitants et les ex-salariés de la chaîne de fast-food souhaitent créer des emplois et proposer des burgers bios et sains. |
L’aventure a commencé au début du premier confinement, en mars 2020. « La population des quartiers nord a encaissé de plein fouet les mesures de restriction, se souvient Salim Grabsi, l’un des fondateurs de L’Après M. Les
gens ont perdu une partie de leurs revenus et, pour peu qu’ils aient un
travail informel, ils n’ont reçu aucune aide. Avec la fermeture des
cantines scolaires, c’est devenu intenable pour les familles. »
Le restaurant avait été placé en liquidation judiciaire car jugé non rentable par McDonald’s
« Laisser des milliers de personnes dans la faim, c’était insupportable, alors on s’est bougés »,
dit Kamel Guémari. Face à l’urgence, les ex-salariés du McDonald’s et
leurs soutiens ont réquisitionné le restaurant. Celui-ci avait été placé
en liquidation judiciaire en décembre 2019, car jugé non rentable par
McDonald’s France et son franchisé, qui ont tout fait pour le fermer. « Cette faillite était organisée, nous étions jugés trop vindicatifs, estime Kamel Guémari. Ils ne voulaient plus de nous ?
Alors on a fait sans eux. J’ai enrichi McDonald’s en travaillant dans
ce restaurant. Les habitants du quartier ont enrichi McDonald’s en
consommant. Ce restaurant est maintenant à nous, au service de la
population. » Concrètement, les Marseillais peuvent venir chercher leurs colis directement au McDo, via le drive, ou être livrés près de chez eux. Chaque quartier de la ville reçoit une livraison par semaine, coordonnée par un référent. « Au milieu de la débâcle, la mobilisation est exceptionnelle, les habitants se serrent les coudes », se réjouit Salim Grabsi.
Quelques jours après le début du premier confinement, Sabrina, quarante ans et « maman solo avec deux enfants », se souvient d’être restée « un bon moment sur le parking du McDonald’s avant de descendre de la voiture ». Son entreprise de cosmétique se « cassait la gueule » et ses revenus sont passés de « 2.500 euros à 500 euros ». « J’avais
de l’appréhension à ouvrir mon frigo, j’étais en mode survie. Un jour,
la situation est devenue critique, alors je n’ai pas eu le choix...
Seule, je n’aurais pas poussé la porte de L’Après-M. J’avais honte. Mais
je ne pouvais pas laisser mes enfants sans manger. »
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| Kamel Guémari et Salim Grabsi : « Ici, on ne vend plus de Big Mac et on n’essore plus les salariés, mais on tend la main » |
« Ici, on ne m’a pas demandé de justificatif pour savoir si j’étais assez pauvre pour mériter un colis », a-t-elle apprécié. Un accueil « inconditionnel » revendiqué par les bénévoles. « On sait ce que c’est que la faim, dit Salim Grabsi. Il faut du courage pour traverser le quartier et venir ici. On ne va pas demander, en plus, des papiers... » Une fois la faim assouvie, Sabrina n’a jamais quitté l’ancien fast-food. Elle a repris confiance et espoir en donnant, à son tour, de son temps pour les autres. « Ce lieu est ma bouffée d’oxygène, je renais de mes cendres, sourit-elle. Si je ne viens pas pendant plusieurs jours, je ne me sens pas complète. »
Une fois passée la première vague de Covid-19, le bateau de sauvetage
des quartiers nord est devenu un fringuant voilier de solidarité,
propulsé par les nombreuses dynamiques citoyennes qui s’y
entrecroisent : on peut tomber nez-à-nez avec des Gilets jaunes, des
supporters de l’Olympique de Marseille, des militants écologistes, des
personnels de santé, des associations d’aide aux exilés ou aux SDF... « Seul on va vite, ensemble on va loin », est-il écrit sur la charte collée à l’entrée du restaurant.
Plusieurs associations ont éclos entre ses murs. L’une d’elle, Le sel
de la vie, assure des cours de soutien et des fournitures scolaires à
près de trois cents enfants. « Pendant le premier confinement, on a assisté à un véritable crash scolaire »,
déplore Salim Grabsi, membre fondateur de l’association. Une centaine
d’enseignants tentent de réparer les dégâts. Le sel de la vie propose
aussi des sorties familiales en mer, des colonies de vacances et même un
tournoi de water-polo. Salim Grabsi résume :
On a réussi à faire du temple de la malbouffe et de la souffrance au
travail un creuset dans lequel se mélangent des intelligences et des
compétences éducatives, solidaires, écologiques, sportives... On n’a
peut-être pas un bac +8, mais nos forces sont vives. »
Les bénévoles veulent pérenniser ce qui est devenu, au fil des mois,
la plaque tournante de l’entraide à Marseille. Pour cela, ils souhaitent
poursuivre leur travail associatif, de soutien scolaire par exemple,
tout en transformant les distributions de colis alimentaires en vente de
burgers accessibles. Le samedi 19 décembre 2020, des milliers de
personnes, dont l’ancien député européen José Bové, connu pour avoir
démonté le McDonald’s de Millau (Aveyron) en 1999, se sont réunies pour
le lancement symbolique du fast-food social. À cette occasion, plus de
huit cents burgers bios, conçus par des restaurateurs locaux, ont été
offerts aux habitants du quartier.
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| Le restaurant a été placé en liquidation judiciaire fin 2019 car jugé non rentable par McDonald’s. |
« Il règne une misère insupportable dans ces quartiers. On veut offrir un autre horizon aux jeunes »
Pour que le fast-food social et bio voit le jour, il reste à
convaincre McDonald’s de céder les murs du restaurant, qui lui
appartiennent toujours. Problème, « McDo refuse de discuter directement avec nous »,
dit Fathi Bouaroua. Le mercredi 20 janvier, les artisans de L’Après M
ont tout de même reçu une visite prometteuse. Le nouveau maire de
Marseille, Benoît Payan (PS), est venu leur apporter son soutien. « La municipalité s’est engagée à nos côtés et a prévu de faire appel à des dispositifs législatifs pour racheter le local », se réjouit Fathi.
Reporterre a contacté à plusieurs reprises la ville de
Marseille et McDonald’s France, qui n’ont pas donné suite à nos demandes
d’entretien.
Une fois l’établissement racheté, les occupants du restaurant veulent
créer une entreprise qui bénéficierait aux habitants des quartiers
nord, sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif
(Scic), qui appartiendrait aux futurs salariés, aux clients du
restaurant, aux associations et aux contributeurs qui financeraient les
investissements. « On est nés dans ces quartiers, où il règne une misère insupportable, raconte Fathi Bouaroua, président de l’association Après McDo, chapeau sur la tête. Nous entendons offrir un autre horizon aux jeunes, qui pour l’instant ne se voient proposer que trois métiers : la "chouf" [désigne le guetteur chargé de surveiller l’arrivée de la police lors de vente de drogue organisée], la prostitution et le chômage. »
Les jeunes et les personnes en réinsertion, notamment après un séjour en prison, sont au cœur du projet. « On veut prendre au mot le slogan "Venez comme vous êtes" », poursuit Kamel Guemari. On traverse la rue pour créer nos emplois dans le monde d’Après [l’acronyme signifie Association de préfiguration pour un établissement économique et social]. L’ADN de ce restaurant, ce sera de recruter des gens cabossés par la vie. »
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| « McDo refuse de discuter directement avec nous », regrette Fathi Bouaroua. |
D’anciens salariés, licenciés par McDonald’s, ont d’ores et déjà
accepté de les encadrer. Comme Nour, qui a travaillé dans tous les
McDonald’s de Marseille pendant près de vingt ans : « J’étais sans cesse déplacé, voire mis à pied, parce que je refusais de faire la "hagra" [la misère] aux
salariés que j’encadrais. Le jour où le projet se concrétisera, je
serai prêt à jouer mon rôle, à montrer qu’on peut encadrer différemment,
en laissant plus d’autonomie aux salariés et en leur accordant plus de
confiance. »
Les burgers seront vendus à un prix variable selon les ressources de chacune et chacun, « parce qu’il est hors de question que dans la sixième puissance mondiale, des personnes vivent avec le ventre creux, dit Kamel Guemari, parfois surnommé « l’Abbé Kamel » par ses camarades. Quand le ventre est vide, on ne peut pas réfléchir, on avance pas. Personne ne doit rester à la porte du resto. Un « Uber solidaire » est même prévu pour distribuer des sandwichs gratuitement aux SDF.
Ces burgers seront bios « parce que ce n’est pas parce qu’on est pauvres qu’on ne doit pas manger des produits sains », tonne Yazid Bendaïf, un habitant de la cité SNCF
située à quelques centaines de mètres de L’Après-M. Cet homme de 61
ans, ancien peintre en bâtiment et dans l’automobile et cofondateur de
l’association Le sel de la terre, l’une des dernières pousses de L’Après
M, se définit comme un « touche à tout ». Il détaille :
L’idée est de récupérer un maximum de terres pour les transformer en
jardins nourriciers, cultivés et récoltés par des gens en réinsertion,
pour approvisionner le fast-food en produits locaux. »
C’est peu dire que ce projet repose entre de bonnes mains. Celles de
Yazid Bendaïf et de sa femme, Samia, sont bien vertes. Dans leur cité,
ils cultivent deux petits jardins. L’un est au pied de leur immeuble, et
l’autre près du terrain de boules.
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| Dans leur cité, Yazid et Samia cultivent deux petits jardins. |
« Depuis quatre ans, grâce à ces petites parcelles, nous sommes autosuffisants en légumes », affirme Yazid, une lueur de fierté dans le regard. Le couple prépare son terreau « dans la cave » et « tout ce que nous plantons part de la graine ou de boutures ». Le balcon des Bendaïf est rempli de pots de terre. « C’est notre petit laboratoire », sourit Samia.
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| Le balcon des Bendaïf est rempli de pots de terre. « C’est notre petit laboratoire », sourit Samia. |
Dans leurs jardins poussent des oignons, des petits pois, des fèves, des
plantes aromatiques et même des citrouilles, suspendues. Yazid a aussi
planté des pommiers, des cerisiers et des avocatiers, qu’il prépare « pour les dispatcher dans la cité » et « casser le bitume, partout où c’est possible, pour multiplier les jardins nourriciers ».
Avec ses compagnons du Sel de la terre, il lorgne sur un terrain de six
hectares, à quelques encablures du McDonald’s. Les espaces verts qui
bordent le restaurant pourraient aussi être prochainement cultivés. « J’aimerais que les enfants des quartiers nord sachent ce qu’ils mangent, que leurs légumes et leurs fruits aient du goût », glisse Yazid, une main dans sa barbe.
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| Yazid veut « casser le bitume, partout où c’est possible, pour multiplier les jardins nourriciers ». |
En attendant que le fast-food voit le jour, et malgré l’engagement des
bénévoles, la crise sanitaire se prolonge et la détresse sociale et
psychologique s’accroît sévèrement. « La situation est explosive, prévient Karima Djelat, membre de l’association Rebondir 13. Plus les lundis passent, plus nous recevons de familles. Je crains qu’un jour, notre volonté ne suffise plus à faire le tampon. »
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| Farida cuisine des berkoukes dans les cuisines de L’Après M. |
Un soir de janvier, alors que le mistral soufflait et que les températures ne dépassaient pas les 2 °C, Reporterre a suivi la Maraude du cœur, qui a distribué sur le parvis de la gare Saint-Charles des berkoukes aux légumes,
un plat algérien cuisiné par la bénévole Farida, dans les cuisines de
L’Après M. Une quarantaine de personnes faisaient la queue, dont des
familles avec enfant. « On ne s’attendait pas à autant de monde », déplore Samia.
La prochaine bombe, « c’est la fin de la trêve hivernale, le 31 mars »
Leïa, 14 ans, a été missionnée par sa grande sœur pour récupérer un dernier morceau de pain. « Ça fait mal au cœur d’en arriver là, souffle la collégienne. Nous
sommes sans-papiers, alors nous n’avons pas grand-chose pour survivre.
Grâce à ces repas, je peux au moins me concentrer sur mes cours et rêver
de jours meilleurs. » La prochaine bombe, « c’est la fin de la trêve hivernale, le 31 mars, prévient Fathi Bouaroua. On
risque de se retrouver, en plus des crises sanitaires et alimentaires,
avec une crise du toit. Un triptyque d’urgence sociale. » Pour Didier, adossé à un réverbère, elle est déjà là : c’est bien simple, il n’a « jamais vu » autant de personnes sans toit. « Je vis pourtant dans les rues de Marseille depuis 1975 », dit-il.
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| La Maraude du cœur, sur le parvis de la gare Saint-Charles. |
« Tout n’est pas la faute du Covid, tempête Mohamed, 45 ans, livreur de journaux et bénévole à L’Après M. La
précarité ici n’est pas une nouveauté, elle résulte de choix
politiques. La première des violences, ce n’est pas la crise sanitaire,
ce sont les décisions de ceux qui nous gouvernent et leur mépris. » Cet homme est né dans un camp de transit, où il a vécu pendant vingt ans. « Je suis un grand déçu de l’idéal "liberté, égalité, fraternité", dit-il. Ces
mots ont pourtant du sens, mais je ne les vois pas, ni de près, ni de
loin. L’Après M, c’est aussi une manière de leur redonner de l’éclat.
D’affirmer que désormais, on se prendra en charge nous-mêmes. »
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Précisions
Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre
Photos : © NnoMan Cadoret/Reporterre
. chapô : Sabrina à l’intérieur de L’Après M.
Source : https://reporterre.net/A-Marseille-un-McDonald-s-est-devenu-un-foyer-vibrant-de-solidarite?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne