« Il y a un continuum
entre l’exploitation des femmes
et celle des ressources naturelles »
7 mars 2020
/ Entretien avec Myriam Bahaffou
« L’écoféminisme permet de faire le lien entre la crise écologique et l’oppression des femmes », explique la chercheuse Myriam Bahaffou, qui a découvert ce mouvement en plein essor en France avec « soulagement ». Son espoir : « Qu’il renouvelle les modes et les stratégies de lutte. »
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Myriam Bahaffou est chercheuse
en philosophie et études de genre et militante écoféministe. Le 13 mars
prochain, elle participera à la conférence perturbée de Reporterre
et du Samovar intitulée «
Écoféminisme : capitalisme et patriarcat, même combat
?
»
Myriam Bahaffou.
Reporterre — Pourquoi vous mobilisez-vous le 8 mars ?
Myriam Bahaffou — C’est la première fois que je me
mobilise pour un 8 mars, à vrai dire je n’ai jamais aimé les
rassemblements ou tous les événements publics avec de gros mouvements de
foule. Mais cette fois-ci, j’ai le sentiment que je ne peux pas faire
autrement, comme s’il y avait une espèce d’urgence. En plus, avec ce qui
s’est passé aux Césars, où l’élite du cinéma a ouvertement récompensé
un pédocriminel, je sens une vraie impossibilité à rester chez moi et ne
rien faire dimanche. J’ai l’impression que si on ne réagit pas
maintenant, personne ne le fera pour nous. Côté écologie, c’est pareil :
on n’est même plus au bord du précipice, on est dedans. Il y a donc
urgence à se mobiliser, en masse, et avec rage et détermination. Je ne
vois pas ma participation au 8 mars comme un choix réfléchi, mais plutôt
comme un moment forcé par une situation générale délirante, que ce soit
l’écocide ou le patriarcat. Ça ne m’empêche pas d’y aller avec
enthousiasme et rage.
Ce qui s’est passé aux Césars, mais aussi tout ce qui se passe
autour des prises de parole de femmes sur les agressions subies...
Comment analysez-vous le moment que nous vivons ?
C’est un moment charnière, où l’on essaie de construire une parole
commune à partir de toutes nos expériences et nos vécus personnels.
C’est inédit politiquement. Pourtant les expériences des femmes sont
diverses, selon que l’on soit racisée, trans, handicapée… C’est
difficile de se dire qu’on partage une même situation : si on est
assignée femme ou minorisé.e de genre, il y a énormément de risques que
tu te retrouves face à des violences sexistes et sexuelles. D’où la
nécessité de construire une parole commune pour avoir ensuite un même
horizon : la chute du patriarcat. Mais on n’y est pas encore
; pour l’instant, on essaie de se constituer en tant que groupes, et cette mobilisation du 8 mars peut y participer.
Outre la marche, on voit fleurir d’autres modes d’action : marche nocturne, village. La manifestation « classique » est-elle dépassée ?
Dans les marches les plus médiatisées, il y a une occupation quasi
totale de l’espace par des groupes institutionnels. Ce sont les
personnes dominantes dans le féminisme — majoritairement des femmes
blanches, cis
[1],
hétéros, de classes moyennes — qui gèrent les marches, qui contrôlent
les prises de parole. Ce n’est pas dérangeant qu’elles aient la voix,
mais c’est dérangeant qu’il n’y ait qu’elles.
Samedi 16 mars, à Paris, lors de la « marche du siècle » pour le climat.
On voit ainsi fleurir des formes de mobilisation alternatives qui
correspondent mieux aux différents vécus des personnes : une marche
nocturne le samedi soir, et un village le dimanche. C’est la preuve, je
crois, d’un ras-le-bol général sur le fait qu’on nous dicte comment doit
avoir lieu la lutte. Un ras-le-bol de ces marches cadrées, d’un point A
à un point B, avec des milliers de tracts imprimés qui finissent jetés
sur le sol. Il s’agit de montrer que les minorités peuvent s’organiser
pour des événements plus subversifs et plus radicaux, autour de
principes forts : entre autres, la mixité choisie
[2],
l’horizontalité, la mise en avant des corps dissidents du système
normatif hétéropatriarcal, comme les personnes trans, les handicapé.e.s,
les racisé.e.s, les putes. C’est important que toutes puissent marcher
ensemble, avec la même visibilité, et c’est au coeur du projet du
Village des Féminismes de dimanche. De mon expérience, je n’ai pas vu
dans les marches institutionnelles une représentation si diverse et
hétérogène des groupes féministes
Il y aura des cortèges écoféministes ce 8 mars : porteront-ils des messages particuliers ?
On ne s’est pas mises d’accord sur une ligne de communication, même
s’il y a une idée principale au coeur de l’écoféminisme : la catastrophe
écologique est indissociablement liée au patriarcat.
D’ailleurs, les
personnes aux commandes des instances les plus mortifères, celles qui
ont littéralement le pouvoir de faire péter la planète d’une minute à
l’autre, sont des hommes cis.
L’attitude agressive au vivant en général –
qui se matérialise à travers l’extractivisme, la consommation de
viande, le nucléaire – relève d’un idéal de l’homme fort et puissant,
colonisateur et maître de tout, et de valeurs mortifères et viriles. Une
fois qu’on a dit ça, ce qui est quand même très large, il existe plein
de manières de le dire, et c’est le propre de l’écoféminisme de porter
des discours divers, voire incohérents
! Il y
aura donc des messages de tous bords : anticapitalistes, spirituels,
antispécistes, décoloniaux, queer. Ce qui est certain, c’est que nous
sommes rendu.e.s à un point où il est impossible de ne pas lier
féminisme et écologie.
Qu’apporte l’écoféminisme au féminisme ?
Le féminisme institutionnel parle de libération des femmes et des
corps en oubliant bien souvent la question de la nature. Il semble
envisager le corps comme un obstacle et la nature comme quelque chose
dont on doit se libérer. C’est pourquoi il reste en général aveugle au
continuum entre l’exploitation et la violence envers les corps et celles
envers les ressources. Or comment imaginer un monde féministe dans un
écocide
? Comment imaginer une égalité des femmes dans un monde en décomposition
? L’écoféminisme casse ces dualismes qui visent à séparer le corps de l’esprit, la nature de la culture, la raison de l’émotion.
L’écoféminisme renouvelle aussi la façon dont on résiste : par
exemple, lors d’une semaine féministe et anti-nucléaire à Bure fin
février, nous avons terminé par une farandole de marionnettes. Avec des
marionnettes, des costumes, du maquillage, des chants, des cris, des
danses. Il y a vraiment une réinvention politique des manières de
lutter.
Et qu’apporte l’écoféminisme à l’écologie ?
Les écoféministes pensent qu’il y a un biais androcentré
[andro pour homme]
dans la conception de la nature mais aussi dans les pratiques
écologistes, et une ignorance de la question de genre dans les milieux
écolos. Or si on veut vraiment réenchanter le monde de manière radicale
et puissante, il nous faut déconstruire la binarité homme/femme. Si l’on
part sur un projet d’éco-village, est-ce pour continuer à vivre dans
des familles nucléaires, hétéronormées, monogames, avec des femmes qui
s’occupent de la cuisine et des enfants et des hommes qui construisent
les maisons
? Si on ne se pose pas sérieusement ce genre de la questions, on va reproduire les mêmes dominations.
L’écoféminisme apporte aussi une précision sur l’identité des
responsables et des coupables dans la catastrophe écologique. Dire
« les humains polluent »
est faux : selon que l’on habite au Congo ou en Californie, en Mongolie
ou en Espagne, que l’on est riche ou pauvre, femme ou homme,
l’empreinte carbone, la consommation changent radicalement. L’écocide
est dû à une minorité d’hommes au pouvoir, qui continuent à promouvoir
un Etat capitaliste, militaire, assassin.
Longtemps en retrait en France, l’écoféminisme semble aujourd’hui irriguer les mouvements sociaux. Quel a été le déclic ?
Je constate une résurgence très forte depuis deux ans environ. Il y a
cinq ans, personne ne connaissait l’écoféminisme, il restait dans des
groupes fermés. C’est en train de monter, de revenir, parce que la
sensation d’urgence est beaucoup plus présente aujourd’hui.
L’écoféminisme permet de faire le lien entre la crise écologique et
l’oppression des femmes. Pour d’autres comme pour moi, ça a été un
soulagement.
À quand remonte ton engagement écoféministe ?
Il y a quatre ans, j’ai lu l’anthologie écoféministe d’
Émilie Hache.
Ça m’a donné une sensation étrange, comme si un manque venait enfin
d’être comblé en moi. Avant cela, je me sentais obligée d’isoler mon
engagement féministe de mon engagement écologique, même s’ils étaient à
peine naissants
; d’un côté il y avait donc
la libération des femmes, de l’autre la protection de la nature. Aucune
des deux approches ne me satisfaisait pleinement, elles ne me
paraissaient pas saisir l’imbrication profonde de nos rapports sociaux,
entre humain.es, animaux, territoires.
Ensuite, mon engagement est venu en premier lieu du fait que je
ressentais un désespoir environnemental profond. Il m’arrivait souvent
de fondre en larmes en constatant l’impossible réparation de ce monde
abîmé. Mais chez les groupes écolos que j’ai fréquentés, il n’y avait
pas de place pour ce type de discours, encore moins de travail
là-dessus. De leur côté, les écoféministes ont bien compris la nécessité
de visibiliser l’émotion et de la présenter comme un levier politique
puissant. Ce mouvement m’a permis de voir la façon dont toutes les
oppressions sont liées – oppression des femmes, des personnes racisées,
des autres espèces vivantes… et m’a aussi ouvert à une dimension plus
magique de la vie.
Weekend écoféministe contre le nucléaire dans la Meuse, septembre 2019.
Mais cet engagement manquait de pratique et d’échanges concrets
;
la création d’un collectif écoféministe, Voix Déterres, m’a donné à
voir la puissance politique que pouvait donner un cercle de parole. La
première fois, nous étions trente personnes de tous horizons,
antiracistes,
queer, sorcières... Verbaliser les choses
ensembles, amener nos vécus au sein de ce cercle, les laisser mûrir, en
discuter, bref libérer une parole qu’on ne voit jamais nulle part dans
les discours politiques, tout cela m’a redonné la sensation de vivre, et
l’idée qu’il y a quelque chose à construire ensemble. J’espère porter à
présent l’écoféminisme dans le milieu de la recherche, à travers une
thèse, car c’est un mouvement qui philosophiquement fait bouger
énormément de choses.
Que peut-on espérer de ce mouvement écoféministe naissant ?
Qu’il permette de changer les modes et les stratégies de lutte, de
repenser la place des femmes, des minorités de genre, des personnes
racisées. Plus loin, j’espère que l’État s’effondrera, qu’on aura une
communauté écoféministe éclatée un peu partout, avec des animaux qui
seraient des personnes à part entière. Et bien sûr, j’espère qu’on
retirera le pouvoir aux hommes
!
Tu travailles beaucoup sur les liens entre exploitation animale et exploitation des femmes.
J’étais végétarienne puis végane très tôt, sans conscience politique,
par une espèce d’intuition. Puis j’ai rencontré la branche écoféministe
antispéciste, et ça a fait tilt. Historiquement, les femmes, mais aussi
tous les corps minorisés ont été rapprochés des animaux : c’était
précisément ça qui justifiait leur oppression. Il a fallu un long
processus de déshumanisation de ces personnes, tout en valorisant
« l’humanité »
de celles qui détenaient le pouvoir. En d’autres termes, une partie des
humains se considéraient comme la version la plus aboutie, la plus
réussie, non seulement de notre espèce mais de toutes celles qui
existent : c’est la représentation de l’homme universel. A l’inverse,
les corps des femmes, des colonisé.es, des esclaves, des handicapé.es,
des minorités de genre, étaient méprisés comme des corps
« animaux »,
c’est à dire infra-humains, non productifs, inutiles. Et cela a
justifié qu’on les exploite, qu’on les insémine, qu’on les viole, qu’on
les domestique, qu’on les attache, qu’on les tue. Il y a donc un
continuum dans ces violences. Malgré cet effort pour détruire notre
animalité, ou la mépriser, nous restons des animaux et avons énormément
de choses en commun avec eux, dont une histoire de l’oppression. Il faut
donc s’en libérer ensemble, et pas contre eux.
A Bure, 450 femmes étaient réunies pour un weekend écoféministe.
Enfin, les liens entre exploitation des femmes et exploitation
animale se voient également dans la construction de la prédation
masculine. Les
« vrais hommes »
sont des chasseurs. Les animaux sont alors vus comme des proies que
l’on peut tuer et consommer, y compris pour son plaisir. De même, les
femmes sont des proies dans l’espace public, qui
‘excitent’ les
instincts des hommes, et que l’on peut consommer également. La culture
du viol, qui présente les hommes comme des prédateurs sexuels constants,
et les 143 féminicides de 2019 montrent que cette consommation
s’inscrit aussi dans la chair, comme pour dire : on sait qui a le
pouvoir de tuer. Nous possédons vos corps.
C’est pourquoi je ne peux pas voir le féminisme autrement que comme
un animalisme. Si on finit par abolir les catégories de genre, de
race, de classe, on doit aussi se libérer, ou du moins questionner
frontalement les catégories d’espèces, qui induisent forcément de la
domination. Aucune de nous ne sera libre tant que tout le monde –
humains et non-humains – ne sera pas libre.
- Propos recueillis par Lorène Lavocat
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1] On
parle d’une personne cisgenre quand le genre ressenti par cette
personne correspond à son sexe biologique, assigné à sa naissance. Le
mot est construit par opposition à celui de transgenre, pour une
personne qui s’identifie à un autre genre que celui de son sexe
biologique et assigné à sa naissance.
[2] La mixité choisie désigne ici un mode d’organisation sans hommes cis
Lire aussi : À Bure, l’écoféminisme renouvelle la lutte antinucléaire
Source : Lorène Lavocat pour
Reporterre
Photos :
. chapô. Marche climat paris 25 mai 2019. © Mathieu Génon/
Reporterre
. Manifestation. Marche du siècle 16 maris 2019. © Eric Coquelin/
Reporterre
. Bure. 21 septembre 2019. Weekend écoféministe contre le nucléaire. © Roxanne Gauthier/
Reporterre
Source : https://reporterre.net/Il-y-a-un-continuum-entre-l-exploitation-des-femmes-et-celle-des-ressources-naturelles?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne