Beaucoup de Français pensent qu’il n’y a plus d’OGM en France. Est -ce vrai ?
Théoriquement, il n’y a plus d’OGM transgéniques cultivés dans les
sols français depuis 2008. Le seul OGM transgénique autorisé dans
l’Union européenne est le maïs Bt de Monsanto qui produit un
insecticide, mais il a été interdit en France en 2008.
Ça ne veut pas dire, évidemment, que les Français n’en consomment pas.
Il y a d’abord certains produits qui contiennent des OGM d’origine
végétale et sont étiquetés comme tels, mais il y a aussi tous les
produits dérivés d’animaux nourris avec des OGM qui ne sont pas
étiquetés : œufs, fromage, viande… La France importe chaque année
entre 4 et 5 millions de tonnes de soja transgénique du Brésil,
d’Argentine et des États-Unis pour nourrir notre bétail.
On évoque souvent des risques de contamination d’un champ à l’autre …
On pense aux contaminations dans les cultures, mais le phénomène a
lieu en réalité à tous les niveaux de la chaîne alimentaire :
camions de transports, silos, entrepôts, usines de transformation…
On
sait que si les procédures ne sont pas extrêmement rigoureuses et
systématiques, c’est clair qu’il y aura des OGM un peu partout.
Par exemple, le colza transgénique n’est pas autorisé à la culture
en France et pourtant on a détecté la présence d’OGM (à un taux très
faible) sur plus de 15 000 hectares de colza en février dernier. Un
autre exemple emblématique est celui du riz chinois. La Chine a mis
en place des essais dans les champs pour tester un riz transgénique
qui produit un insecticide. Ce riz n’a été autorisé dans aucun pays
au monde. Et pourtant, depuis dix ans, on le retrouve régulièrement
dans les importations en Europe… Concrètement, si vous achetez des
pâtes de riz dans un supermarché asiatique, il y a le risque
qu’elles contiennent un peu de riz transgénique, et bien entendu
elles ne sont pas étiquetées comme telles, puisque c’est totalement
illégal.
Est-ce dû à une fuite involontaire qui s’est produite à un certain moment, ou y a-t-il une volonté délibérée de contaminer ? La question se pose, car il y a eu plusieurs exemples de contamination délibérée comme le coton Bt en Inde.
On parle beaucoup des nouveaux OGM : de quoi s’agit-il ?
Selon la définition européenne (directive 2001/18) un OGM est «
un organisme, à l’exception des êtres humains,
dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne
s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison
naturelle ». Ces techniques ont évolué ce qui fait que
plusieurs types d’OGM coexistent aujourd’hui. Pour faire très simple, la première génération d’OGM, qui a connu un boom dans les années 1950 et 1960, consistait en une
mutagenèse aléatoire in vivo.
On expose une graine ou une plante entière à des produits
chimiques, de la radiation nucléaire ou des rayons ionisants, afin
que cette plante mute. On sélectionne ensuite la plante mutée
intéressante, comme par exemple une plante devenue tolérante à un
herbicide. Ensuite, il y a eu ce qu’on a appelé la
transgenèse,
qui a émergé dans les années 1990. Elle permettait de construire un
transgène constitué de plusieurs séquences d’ADN de différents
organismes, de le transférer à un autre organisme pour le modifier
et lui faire produire une nouvelle protéine (nouvelle
caractéristique). C’est cette transgenèse qui a réveillé l’opinion
publique sur la question, puisqu’il y avait là une transgression des
barrières entre espèces et, à des fins de recherche, des créations
d’organismes surprenants : par exemple des
moutons phosphorescents car on y avait inséré un gène de méduse. Enfin, depuis les
années 1990 et 2000 sont apparus de nouveaux OGM
issus de différents types de mutagenèse, aléatoire ou dirigée, mais
réalisée sur des cellules isolées (mutagenèse in vitro). On n’y
insère pas un gène extérieur à l’espèce, mais on fait muter
directement le génome de la plante ou de l’animal en le manipulant
(et parfois même avec une transgenèse préalable). Par exemple, une
expérience est en train de se produire en Chine : pour vendre plus de
rumstecks,
on modifie chez les vaches le gène de la myostatine, qui gère le muscle, pour qu’elles n’arrêtent pas de grossir.
Quelle réglementation s’applique à ces nouveaux OGM ?
C’est l’enjeu brûlant qui arrive à l’agenda dans l’Union européenne.
Jusqu’ici le législateur avait renoncé à inclure les OGM issus de
la mutagenèse dans le champ d’application de la loi sur les OGM,
parce qu’il y avait déjà beaucoup d’espèces mutées (on en compte
plus de 3 000 variétés). Si on avait interdit ou régulé cette
mutagenèse, il aurait fallu sortir du catalogue des espèces un
certain nombre de plantes, refaire des processus d’évaluation
onéreux, etc. Donc la loi sur les OGM avait exempté les produits
issus de la mutagenèse de son champ d’application. Mais avec
l’arrivée des nouveaux OGM issus de la mutagenèse in vitro, la question
de l’encadrement juridique se pose à nouveau.
Le 25 juillet
2018, la Cour de justice de l’Union européenne a stipulé que ces
nouveaux OGM devaient être régulés comme les plantes transgéniques.
L’exemption avait été déterminée sur la base d’une utilisation sans
risque des plantes mutées ancienne formule… Cette historicité
n’existe pas pour les nouveaux OGM. Donc ces nouvelles plantes
mutées doivent être évaluées avant commercialisation, et étiquetées
après… Mais cet arrêt, bien que d’application immédiate, ne s’est
pas encore traduit dans les faits. Et donc dans nos champs,
actuellement, cohabitent des plantes mutées ancienne version et des
plantes mutées nouvelle version.
On est bien en peine de
dire lesquelles, car les semenciers (BASF, Bayer, Pioneer,
Limagrain, RAGT) ne sont pas transparents sur les méthodes utilisées.
Depuis cette décision de la Cour européenne de justice, la bataille
fait rage. Les anti-OGM veulent que tous les nouveaux OGM soient
régulés (avec évaluation, étiquetage, traçabilité, suivi
post-commercial) et les pros OGM veulent qu’on change le cadre juridique
européen pour que ces nouveaux OGM ne soient plus considérés comme
OGM et échappent à la régulation. L’argument est de dire que les
techniques ont évolué, que les nouvelles mutagenèses in vitro sont
plus précises et donc moins risquées.
Cette absence de risque est-elle avérée ?
Non. Les mutagenèses posent des problèmes « d’effet hors cible »,
c’est-à-dire qu’en modifiant un morceau de génome, on ne sait pas ce
que cela peut produire à d’autres endroits du brin d’ADN. En gros,
on n’a pas une vision d’ensemble de ce que l’on fait.
Les scientifiques fonctionnent selon le principe du lampadaire, qui
n’éclaire qu’une zone précise : on regarde là où on a fait la
mutation, on constate qu’il n’y a pas grand-chose dans les zones
connexes à la mutation et donc on considère que c’est précis et
sérieux. Pour un évident intérêt environnemental et de santé, il
faudrait prendre le temps de tout analyser, mais qui va payer pour
ça ? C’est ça la vraie question.
Qu’en est-il des risques sur la santé humaine pour les OGM en général ?
Selon nous,
nous ne disposons pas d’informations suffisantes pour déterminer une toxicité ou une innocuité des OGM.
Il existe des éléments de preuves pour les deux hypothèses, mais il
n’y a rien de concluant. En fait, pour conclure sur cette
question-là, il faudrait mettre en place des systèmes d’évaluation
beaucoup plus stricts. La première limite se situe au niveau des
durées des tests de toxicité. Actuellement, pour faire passer un
dossier d’autorisation d’introduction d’OGM dans l’Union européenne, on
demande des tests durant lesquels on a nourri des rats pendant
quatre-vingt-dix jours avec le produit sans constat d’impact sur la
santé… En fait,
il faudrait nourrir des rats pendant une vie
entière – ce qu’a fait le professeur de biologie moléculaire à
l’université de Caen, Gilles-Éric Séralini, en 2012 dans son étude
qui montre une plus grande incidence des tumeurs chez les rats
nourris au maïs NK603 – et même sur plusieurs générations
de rats. Sur ces produits-là, si des questions venaient à émerger,
on suppose que ce serait sur des évolutions pathologiques lentes.
Donc déjà, la durée actuelle des évaluations obligatoires pour des
autorisations de mise sur le marché n’est pas compatible avec une
évaluation sérieuse des risques pour la santé. La deuxième limite
concerne le nombre réduit de cobayes, qui donne une puissance
statistique insuffisante aux recherches, et le choix de rats de
laboratoire. Leur état de santé et leurs conditions de vie font que
ces expériences ne valent pas grand-chose. Et puis, on fait des évaluations des OGM sans l’herbicide qui sera pulvérisé dessus, ce qui est complètement absurde.
Devant un tel enjeu de santé publique pourquoi ne pas revoir alors l’évaluation ?
Il y a une véritable volonté politique de ne pas prendre le problème à
bras-le-corps, parce qu’on ne veut pas que ces évaluations coûtent
trop cher aux entreprises. Ce qui est
frappant sur les OGM c’est qu'il y a deux poids deux mesures en fonction de qui fait l’étude.
Quand le professeur Séralini fait une recherche qui alerte sur les
dangers des OGM, on dit que c’est un menteur, un charlatan, un
obscurantiste, que ses études ne tiennent pas la route. Par contre,
si c’est Monsanto qui fait une étude à peu près similaire – et
d’ailleurs moins sérieuse, sur moins de rats, pendant moins
longtemps – c’est validé par les agences d’évaluation des OGM. Et
cette différence de traitement
pose question, notamment celle des conflits d’intérêts au sein des agences d’évaluation et des revues scientifiques. Sur cette question
du sérieux de l’évaluation, les « Monsanto Papers »
ont montré comment nombre d’études prétendument indépendantes
étaient financées. Quant aux agences, elles ne font pas de
contre-expertise parce qu’elles n’en ont pas les moyens et se contentent
de lire des rapports de 1 200 pages des semenciers. Autant dire que pour y trouver quelque chose qui cloche, il faut se lever tôt. Donc
tout le processus d’évaluation est à revoir.
Mais ceux qui invoquent ici le principe de précaution sont
présentés comme des personnes aux idées moyenâgeuses, pétries de
peurs irrationnelles, risquant d’isoler l’Europe… Les semenciers
comme les agences prônent l’innovation à tout prix.
Concernant cette idée de progrès, plus de 100 Prix Nobel avaient rédigé une lettre ouverte pour dénoncer l’opposition aux OGM en 2016.
C’est de la manipulation. Leur lettre, qui était adressée à
Greenpeace, dénonçait l’opposition de l’association à la culture du
riz doré génétiquement modifié pour être enrichi en vitamine A,
censé répondre aux carences entraînant des problèmes de cécité dans
les pays pauvres. Ils déclaraient que s’opposer à ce riz constituait
un « crime contre l’humanité », rien que ça. D’abord parmi ces
109 Prix Nobel, beaucoup n’avaient pas plus de compétences que mon
voisin sur les OGM. Ensuite,
cela fait vingt ans qu’on nous en parle de ce fameux riz doré, et c’est une belle mascarade.
Ce genre de promesses humanitaires ne repose, à ce stade, sur rien
de concret : c’est un cheval de Troie à fort impact émotionnel. Il
faut être clair, il existe actuellement sur le marché des plantes
transgéniques, soit des plantes qui produisent des insecticides (plantes
Bt), soit des plantes qui permettent de tolérer un herbicide. Elles
servent principalement aujourd’hui de nourriture pour le bétail et
de carburant (bioéthanol) pour les voitures, mais pas pour
l’alimentation humaine.
La faim dans le monde n’est pas un problème agronomique, c’est un problème politique.
D'un côté, on nous promet des variétés enrichies d'un point de vue nutritionnel. De l’autre, on constate justement un appauvrissement en nutriments de nos fruits, nos légumes et nos céréales. Qu'en est-il ?
Les mutations génétiques sont toujours introduites dans des variétés
dites élites, c’est-à-dire à haut rendement (à condition de
pulvérisations chimiques et de bonnes irrigations). Et ces variétés
élites de soja ou de maïs sont de plus en plus faibles d’un point de
vue nutritionnel puisqu’on a concentré la recherche en sélection
sur la résistance aux parasites et le rendement. Donc
les OGM sont des espèces dégénérées d’un point de vue nutritionnel.
On pourrait bien sûr imaginer une réorientation des recherches,
mais la question se pose : doit-on dépenser beaucoup d’argent pour
des OGM enrichis en nutriments, ou bien développer une agriculture qui
a fait ses preuves comme l’agriculture paysanne ? Faut-il donner
davantage de pouvoir aux paysans sur leurs semences
ou aller vers une technicité croissante et une privatisation qui
les éloignent de la semence et les rendent plus dépendants des
semenciers ?
Les OGM peuvent-ils réduire l’utilisation des insecticides ou nous aider à faire face au changement climatique ?
L’OGM est dans la continuité du paradigme chimique : avant on
pulvérisait un produit chimique sur les champs de maïs pour les
protéger des pyrales [un ravageur du maïs, NDLR], et maintenant on
fait produire la molécule par la plante elle-même.
Sur les OGM connus, la nature a toujours trouvé des subterfuges pour contourner nos stratégies chimiques ou génétiques.
Le nombre de mauvaises herbes devenues résistantes au glyphosate
par exemple ne cesse de grandir. On est ainsi obligé de créer des
OGM qui tolèrent plus d’herbicides et de pulvériser de plus en plus
de pesticides… Bref, on est dans une fuite en avant technologique
parce que la nature mute et s’adapte. Cette vision-là ne
permet pas de créer un système agricole résilient,
alors qu’on sait qu’on peut faire de l’agriculture sans pesticide
chimique. Il va falloir effectivement se poser sérieusement la
question de la résilience du système agricole dans le contexte du
changement climatique. Les OGM constituent-ils un outil pertinent
dans ce contexte ? Avant d’évaluer leur impact sanitaire,
environnemental et socio-économique ou leur innocuité, il faut se
poser la question de l’intérêt de leur introduction dans l’agrosystème : jusqu’à présent, ils l’ont toujours déséquilibré.
Pour en savoir plus sur Inf’OGM : https://www.infogm.org/