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lundi 3 août 2026

« C’est un carnage » : ces nouveaux maires d’extrême droite s’acharnent contre des projets écolos

 

« C’est un carnage » : 

ces nouveaux maires 

d’extrême droite 

s’acharnent contre des projets écolos

 

Michel Blanchard, ancien élu chargé des cantines à Carpentras (Vaucluse), devant les serres de la régie agricole abandonnées par la nouvelle mairie Rassemblement national.

 

Jardins, écoquartiers, ferme municipale... Une fois élus, les maires d’extrême droite ne s’attaquent pas qu’à la culture et aux syndicats. Ils sabotent aussi des projets écologiques. Exemples dans trois villes du sud de la France.

Carpentras (Vaucluse), reportage

« C’est un carnage. J’en suis malade. » Sous un soleil de plomb, qui brûle la terre du Vaucluse, Olivier Ceyte découvre pour la première fois l’ampleur du désastre, dans un champ à quelques kilomètres à l’ouest de Carpentras : des rangées de plantations clairsemées, mal entretenues, jalonnées d’herbes folles. « L’an dernier, à la même époque, nous avions de belles salades », nous montre-t-il sur son smartphone.

Oui, mais voilà : ce vendeur de fruits et légumes de 56 ans, qui était l’adjoint aux jardins familiaux et à la régie agricole du précédent maire, Serge Andrieu (divers gauche), n’est plus élu. Hervé de Lépinau (Rassemblement national) a remporté en mars les clés de cette ville de 31 600 habitants. Depuis, cet avocat invoque l’endettement de la commune pour sabrer à tout va : nouveau gymnase, festival de courts-métrages, planning familial… Projets et subventions soutenus par l’ancienne équipe sautent les uns après les autres.

À Carpentras, à Elne (Pyrénées-Orientales) et à Saint-Hilaire-de-Brethmas (Gard), trois communes désormais dirigées par des maires d’extrême droite, les réalisations et projets écolos sont particulièrement ciblés.

  • À Carpentras, des champs à l’abandon

Le nouveau maire de Carpentras a ainsi rapidement acté la suppression de la régie agricole créée sous le mandat de son prédécesseur, sur 6,5 hectares de terrains légués par la commune voisine de Monteux. « L’idée était qu’elle alimente en produits bios les cantines de la ville. La régie fournissait 25 % des 1 600 repas servis aux écoliers et l’objectif était d’arriver à 100 % », nous explique Michel Blanchard, ex-élu chargé des cantines.

 

Le système d’irrigation installé par l’ancienne mairie n’est pas utilisé par les nouveaux élus de Carpentras sur les terrains de la régie agricole, où des zones sont laissées à l’abandon. © David Richard / Reporterre

 

1,5 hectare était déjà exploité et de nouvelles serres étaient en cours d’installation. Leurs arceaux vides se dressent désormais dans un champ voisin, à l’abandon. Le lieu accueillait régulièrement des scolaires. « On faisait découvrir le goût des salades et des tomates à des enfants qui n’en mangeaient pas chez eux », dit Michel Blanchard.

« C’était une exploitation qui fonctionnait à 20 % de ses capacités, affirme Joris Varjabedian, directeur de cabinet nouvellement nommé du maire de Carpentras. Il y avait deux agents municipaux et demi qui travaillaient dessus, il en aurait fallu une quinzaine pour tout cultiver. » Selon lui, « le prix de revient des légumes était totalement délirant, de l’ordre de 15 euros le kilo ».

Le maire RN promet de « faire mieux, plus grand et plus efficace » que la régie, en mettant ces champs en « fermage auprès d’un jeune agriculteur professionnel, dont c’est le métier ». Avec la promesse que « la moitié de la surface sera cultivée en bio, avec une production destinée aux cantines scolaires de Carpentras ».

 

Michel Blanchard, ex-élu chargé des cantines de Carpentras (Vaucluse), dans les serres que l’ancienne municipalité avait commencé à installer sur les terrains de la régie agricole. © David Richard / Reporterre

Olivier Ceyte hausse les épaules : « Nous avions commencé avec un agriculteur. Mais, au bout de six mois, il a changé d’avis. Il a vu la galère que c’était de travailler pour une mairie au niveau administratif. Et comment pourra-t-on garder le label Ecocert [l’un des principaux organismes certificateurs en bio] avec une moitié seulement en bio ? »

Pour les deux ex-élus, les explications financières avancées par le RN pour supprimer la régie ne sont qu’un prétexte. « Quand il était dans l’opposition, [Henri de Lépinau] ne s’intéressait pas au sujet. Sa seule vision, c’est de s’attaquer à tout ce qui relève du social, du culturel et de l’environnement. » Parmi les projets du nouveau maire, qui se dit partisan d’une « écologie positive » plutôt que d’une « écologie punitive » : agrandir un parking du centre-ville au cœur d’une coulée verte.

  • Un jardin planté par des enfants délaissé

À Elne (Pyrénées-Orientales), une commune littorale de 9 500 habitants, ce sont les dix potagers urbains et jardins-forêts de 200 à 4 000 m2, initiés par l’ancien maire communiste, avec la participation active des habitants, qui sont sur la sellette. Le nouveau maire d’extrême droite, Steve Fortel, a coupé les ponts avec l’association Slow Food Pays catalan, cheville ouvrière du projet depuis trois ans, qui avait le tort d’avoir été engagée par l’ancienne municipalité.

« Quand il m’a reçue, le maire m’a expliqué que ces jardins étaient “utopistes”, raconte Claire Mauquié, coordinatrice de l’association. Son souhait, c’est de “remettre du stationnement et du vrai ombrage, avec de grands arbres”. » Certains jardins, comme celui devant l’école Françoise-Dolto, auxquels les enfants ont participé, seraient conservés en l’état.

« Quand les enfants vont rentrer de vacances, tout aura crevé »

« Mais nous n’avons pas eu le temps avant les élections d’installer un paillage pour protéger les plantations et d’installer le système d’irrigation. Or, la nouvelle majorité n’a fait ni l’un ni l’autre. Quand les enfants, qui se sont impliqués et ont donné des noms à leurs arbres, vont rentrer de vacances, tout aura crevé… » Selon elle, la mairie d’extrême droite a également arrêté net des projets liés à ces jardins, pourtant financés par des fonds extérieurs, dans le cadre de la politique de la ville, ou de l’Agence de l’eau.

Les arbres plantés par les enfants de l’école Françoise-Dolto d’Elne (Pyrénées-Orientales), dont la nouvelle mairie d’extrême droite a cessé l’entretien. © Claire Mauquié / Slow Food Pays catalan

Sollicité par Reporterre, Steve Fortel n’a pas donné suite. Lors du dernier conseil municipal, le 7 juillet, il a confirmé que les jardins-forêts « ne seraient pas maintenus en l’état ». Mais seraient « repensés (…) avec du stationnement, sans imperméabiliser, et avec des espaces ou des îlots de fraîcheur arborés ». « On va préserver la nature en ville », promet l’élu.

  • Dans le Gard, un écoquartier enterré

Près d’Alès (Gard), c’est un projet d’écoquartier porté par l’ancien maire divers gauche qui a été aussitôt jeté aux orties par le nouvel édile d’extrême droite de Saint-Hilaire-de-Brethmas (4 800 habitants). Modeste par sa taille — une trentaine de logements —, le projet de la ZAC de la Diane portait de grandes ambitions : « L’empreinte carbone était réduite grâce au choix des matériaux, qui permettait de relancer plusieurs filières, comme celles du pin maritime et de la terre crue pour la construction, et celle de la paille de riz pour l’isolation des habitations », se désole l’ancien maire, Jean-Michel Perret.

Le projet promettait une « biodiversité inclusive dans l’emprise foncière constructible », avec « de l’habitat pour les insectes et les oiseaux dans le cœur même des bâtiments » et « des corridors pour les serpents et les hérissons ». D’un montant de 11 millions d’euros, distingué par plusieurs prix nationaux, il avait décroché une subvention de plus de 3 millions d’euros dans le cadre de l’appel à projets France 2030.

Une vue d’architecte de l’écoquartier qui était prévu à Saint-Hilaire-de-Brethmas (Gard). © Atelier Inextenso

Pas de quoi convaincre le nouveau maire, Gaël Mancuso : « On n’était pas sûrs d’avoir ces subventions, pour un projet qui a déjà coûté à la commune 850 000 euros », affirme-t-il à Reporterre. Selon lui, « le pin maritime, qui servait autrefois dans les mines, n’est pas un bon bois de construction ». Et le coût, « de l’ordre de 7 000 euros le mètre carré, était trop élevé ».

Il préfère donc « trouver un promoteur qui achète le terrain directement et construise un lotissement à taille humaine, pour que cela coûte le moins possible à la commune ». Le nouveau maire, qui ne se dit « pas écolo, mais écoresponsable », estime qu’il « ne faut pas réduire l’écologie à un écoquartier ». Il dit vouloir travailler à l’isolation des bâtiments et instaurer, dans sa ville, un « permis de végétaliser » pour contribuer à rafraîchir les rues en période de canicule.

L’élu, qui se dit proche, politiquement, de Marine Le Pen et Éric Ciotti, ne remet pas en question le réchauffement climatique. Certains des nouveaux maires RN n’ont pas ces pudeurs. À Carcassonne (Aude), Christophe Barthès s’est illustré, quand il était député, par ses sorties climatosceptiques : « Le 3 janvier 2024, la Suède a enregistré les températures les plus basses depuis vingt-cinq ans, avec -43 °C. À cette heure, nous n’avons pas encore de commentaires du Giec », écrivait-il par exemple sur X.

Quant au maire de Carpentras, Hervé de Lépinau, il avait fustigé en 2023, sur le même réseau social, les « propagandistes du Giec » qui « suggéreront bientôt l’extermination de l’espèce humaine, au motif qu’elle constituerait une catastrophe pour la biodiversité et le climat »

Source : https://reporterre.net/C-est-un-carnage-ces-nouveaux-maires-d-extreme-droite-s-acharnent-contre-des-projets?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

samedi 1 août 2026

« Ils nous exterminent à petit feu »

 

« Ils nous exterminent 

à petit feu »

Témoignage de Rami Abou Jamous, journaliste, depuis Gaza

Camp de réfugiés de Bureij, au centre de la bande de Gaza, le 20 mai 2026. Une enfant palestinienne déplacée se tient debout sur les décombres au lendemain d’une frappe israélienne qui a visé une maison. EYAD BABA / AFP


Samedi 25 juillet

Salut les amis. Toujours vivant.

Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n’ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J’ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas repris l’écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n’écris-tu pas ? » Le problème, c’est que je n’avais pas de réponse. Depuis plus d’un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n’avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.

Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n’a rien à dire. Rien de ce qu’il se passe à Gaza n’a d’écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j’avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j’étais arrivé à un point où j’avais besoin de ne rien dire, où je n’avais plus rien à dire.

Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d’un bombardement, mais à cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de 1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés dans 30 % de la surface de Gaza, c’est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.

Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d’économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C’est ce qu’avait fait la tante de Sabah. Elle n’avait été déplacée qu’une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d’un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l’est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l’armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l’avait plantée contre le mur resté debout d’une maison détruite. Il a fini par s’effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s’est retrouvée à l’hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu’elle repose en paix. Sa fille a été amputée d’une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.

Il y a aussi l’histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j’étais fixeur. Il m’aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n’a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d’Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d’une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu’il repose en paix.

Ce n’est qu’un mort parmi tant d’autres. Chaque jour, on apprend la mort d’un ami proche, d’un voisin, dans un bombardement ou à cause d’une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu’il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu’ils veulent savoir ce qu’il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.

Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l’occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L’objectif, c’est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l’armée d’occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d’une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.

 Il s’agissait en réalité d’une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l’arme du chef de bande et l’a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d’attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n’ont pas le droit de gâcher leurs promenades.

Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L’eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l’enclave. La majorité de la population dépend de l’aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d’urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d’annoncer que « ce mois-ci, l’aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d’ici le mois d’octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu’une nouvelle famine risquait de s’installer à Gaza en décembre prochain. L’ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu’ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l’aide humanitaire touche aussi l’emploi. Beaucoup d’habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.

Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l’étranger qui leur envoyaient régulièrement de l’argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n’ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l’étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c’est la belle vie à Gaza. On nous parle d’un « cessez-le-feu » qui n’existe pas. On nous montre des épiceries où l’on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d’eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.

Gaza est aujourd’hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l’alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l’on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd’hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l’offrir. Les gens qui avaient un peu d’argent n’en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d’économies les ont perdues. J’ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n’arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.

Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d’Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d’hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l’organisation Palestinian Medical Relief Society (l’Association de secours médical palestinien, PMRS) :

"Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l’état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu’aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d’eau chaude et de produits d’hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés."


Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu’il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s’en procurer au prix fort.

La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d’argent, faute de tout, c’est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu’il n’y a pas de vie à Gaza. C’est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l’aide humanitaire et pour l’eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.

Tout cela, c’était sans doute la raison de mon silence. L’impression d’avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C’est l’effet de trois ans d’un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu’il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d’Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d’État ? Ils disent clairement qu’ils veulent nous déporter, qu’ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l’Occident ne bouge pas. Peut-être que j’avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.

La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l’effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l’eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ») l’a dit, nous sommes des « animaux humains ». J’écris ces mots avec une grande tristesse. D’habitude, c’est mon cerveau qui parle, mais là, c’est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu’à la fin, la grenouille va mourir.



Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».

Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.

1 Ayman Mghames, «  Ma mère a enterré son fils seule à Gaza  », [Politis, 21 juillet 2026.

2 Olivia Le Poidevin, «  WFP warns of deeper cuts in Gaza aid due to donor fatigue  », Reuters, 24 juillet 2026.

Source : https://orientxxi.info/Ils-nous-exterminent-a-petit-feu

vendredi 31 juillet 2026

Cancer - Enfin un registre national

Cancer - Enfin un registre national


Publié le 13 janvier 2026
Par Anne-Sophie Stamane

© HJBC - stock.adobe.com


Un récent décret comble une lacune importante pour connaître précisément l’épidémiologie des cancers : il prévoit le déploiement progressif d’un registre national sous l’égide de l’Institut national du cancer.

En résumé

  • Centralisation des données Le registre national des cancers regroupera les informations des hôpitaux, de l’assurance maladie et de la médecine de ville, évitant ainsi que certains cas ne passent entre les mailles du filet.

  • Enjeux de recherche Ces données permettront de mieux comprendre les parcours de soins, de mesurer les inégalités sociales et d’étudier les liens entre environnement et santé.

La disposition a été votée en juin 2025, elle va entrer progressivement en application cette année : le registre national des cancers devient enfin une réalité en France. Y seront compilés la totalité des cas, sous la supervision de l’Institut national du cancer (INCa).

Pour le moment, l’évaluation de l’incidence des cancers, de la mortalité et de la survie repose, dans notre pays, sur des registres territoriaux qui, projetés à l’échelle nationale, donnent une vision, certes représentative, mais parcellaire de la réalité, car ils ne couvrent que 20 % à 24 % de la population. En prenant une dimension nationale, l’épidémiologie gagnera en précision. « L’objectif est d’améliorer la connaissance sur les cancers, et d’agir sur la santé des populations en éclairant les décisions publiques », explique la Dr Claire Morgand, directrice du service de l’observation des sciences, des données et de l’évaluation à l’INCa. Avec ce registre, la recherche en santé disposera en effet de données plus fines ‒ par exemple sur les parcours de prise en charge, et les éventuelles inégalités sociales ou territoriales, mais aussi sur les liens entre cancers et pollutions environnementales, selon le temps où on a vécu à un endroit donné, en particulier.

Informations qui passent entre les mailles du filet

Seront intégrés dans la matrice, hébergée de façon sécurisée, plusieurs types de données : celles issues des établissements de soins et de dépistages, d’autres venant des bases de consommation de soins de l’assurance maladie, et enfin, des informations qui, aujourd’hui, passent entre les mailles du filet : « Un cancer de la peau peut être entièrement pris en charge en ville, aujourd’hui il n’est pas recensé », souligne Claire Morgand. Tout sera pseudonymisé, homogénéisé, et traité de façon à ce qu’un cas ne soit pas compté plusieurs fois. Les registres régionaux ont toute leur place dans la mise en place du registre. Ils le nourriront et en constitueront la référence.


Source : https://www.quechoisir.org/actualite-cancer-enfin-un-registre-national-n173598/