Le mouvement des « gilets jaunes »
est-il vraiment terminé ?
17 décembre 2018, 17:42 CET
• Mis à jour le 18 décembre 2018,
16:57 CET
Auteur
 |
Laurent Mucchielli
|
Directeur de recherche au CNRS (Laboratoire méditerranéen de
sociologie), Aix-Marseille Université
Déclaration d’intérêts
Laurent Mucchielli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède
pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait
tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre
affiliation que son poste universitaire
Dès avant le samedi 15 décembre, beaucoup de commentateurs
annonçaient la fin prochaine du mouvement des « gilets
jaunes », certains semblant surtout l’espérer. Or, si l’on
constate en effet une forte baisse du nombre des manifestants à
Paris, il est douteux d’une part que le mouvement soit terminé en
province, d’autre part que ce soient les annonces du président de
la République qui aient vraiment apaisé la colère des
manifestants. Pour plusieurs raisons.
La crise est profonde, elle ne se réduit pas à
une histoire de taxes
Le mouvement des gilets jaunes peut être replacé dans la longue
histoire des révoltes populaires en France, depuis l’Ancien
Régime. C’est le moment de lire le
livre
classique de Charles Tilly, ainsi que la récente
Histoire
populaire de la France de Gérard Noiriel. Mais aussi de
relire nos travaux sur les
émeutes
des quartiers pauvres des années 1970-2000.
Les mécanismes sont souvent les mêmes. Il survient un événement
déclencheur mais qui n’est que l’étincelle mettant le feu aux
poudres ou la goutte faisant déborder le vase. Le mouvement des
gilets jaunes part ainsi de la contestation de la hausse du prix des
carburants automobiles mais,
comme
on l’a déjà dit sur ce site, il doit être replacé dans un
contexte beaucoup plus large.
D’abord un contexte économique. C’est la question de la
dégradation réelle ou ressentie du pouvoir d’achat, et celle de
la hausse continue de la fiscalité par le biais des impôts
indirects (les plus injustes). La question du « budget
voiture » est importante car elle englobe celle de
l’augmentation du coût du carburant, mais aussi l’augmentation
du coût du contrôle technique ainsi que l’augmentation de la
taxation non dite que représentent les amendes liées notamment au
système de radars automatisés (d’où la
très
forte hausse des masquages ou des peinturlurages de radars ces
dernières semaines, dont on a très peu parlé).
Ceci concerne en particulier les
60 %
de Français qui utilisent leur voiture tous les jours. Et ce
n’est pas un hasard si l’emblème du mouvement est ce fameux
gilet de sécurité de couleur jaune fluorescent, rendu obligatoire
pour les automobilistes en 2008 et étendu à tous les véhicules
motorisés en 2015.
Mais ce n’est pas la seule question économique et fiscale posée
par les manifestants. Il y a aussi d’autres taxes, et puis le smic,
les pensions de retraites, etc. Et il y a par ailleurs, à l’autre
bout de l’échelle sociale, la question emblématique de l’impôt
sur la fortune et de la redistribution des richesses. Au final, c’est
une question sociale qui est posée à travers la question fiscale,
une question de justice sociale. Et c’est donc aussi une
question
morale, qui débouche ensuite logiquement sur une question
politique et sur l’interpellation directe du pouvoir.
De façon certes fort peu construite, pour ne pas dire parfois
essentiellement viscérale, les gilets jaunes voudraient exister et
compter politiquement (certains réclament davantage de démocratie
directe, d’où la question des référendums d’initiative
citoyenne). Ils dénoncent un pouvoir qui décide seul, à Paris, en
prenant ses décisions dans l’intérêt des classes supérieures.
D’où le réinvestissement de la très classique opposition entre
« les pauvres » et « les riches », « ceux
d’en bas » et « ceux d’en haut ». D’où aussi
la personnification du malaise et le slogan fédérateur des
manifestants qui n’est pas « le litre de carburant à
1 euro » mais « Macron démission ».
Ce dernier est perçu depuis longtemps comme un représentant du
pouvoir financier qui domine le monde, il est pour beaucoup
« le
président des riches ». Et ses diverses petites phrases
méprisantes sur les classes populaires sont dans tous les esprits.
Elles ont été perçues comme des provocations et/ou des
humiliations, qui viennent exacerber celles liées à la précarité
économique. La colère des gilets jaunes procède fondamentalement
de ces sentiments d’humiliation et d’indignation.
Elle engendre donc en retour des besoins de reconnaissance, de
réaffirmation d’existence sociale et de rétablissement d’une
certaine morale économique et sociale que quelques mesures fiscales
limitées, à elles seules, avaient peu de chances de combler. Le
premier ministre (sans doute plus proche des élus locaux) semble
l’avoir mieux compris que le président de la République, compte
tenu de
ses
annonces dans le journal Les
Échos, ce dimanche 16 décembre.
Annonces du Président, appels au calme et
tentatives de décrédibilisation
Après avoir fait la sourde oreille en s’abritant – sans
succès – derrière la défense de la transition écologique, après
les tentatives du ministre de l’Intérieur de rabattre les
manifestations parisiennes sur « l’ultra-droite » puis
sur « les casseurs », après l’échec des tentatives du
premier ministre d’organiser une réunion consultative avec des
leaders du mouvement le 30 novembre, et après les
spectaculaires manifestations des 1
er et 8 décembre,
le président de la République a lâché du lest dans son discours
du 10 décembre.
Ces annonces ont eu pour effet de diviser en partie les leaders en
question, certains s’étant autoproclamés « libres »
et ayant été rapidement désignés par le pouvoir et par une partie
des journalistes comme des « modérés ». Mais, d’une
part, l’autorité de ces leaders – quels qu’ils soient – est
plus que limitée : ce sont plutôt des porte-paroles, parfois
très suivis sur les réseaux sociaux mais qui ne constituent en
aucun cas une représentation. Ils constituent encore moins une
coordination d’un mouvement éparpillé sur tout le territoire et
qui agrège souvent localement d’autres colères ou d’autres
mobilisations d’intérêt local (par exemple les
suites
du scandale des immeubles effondrés à Marseille, ou encore la
question du
barrage
de Vezins dans la Manche).
D’autre part, la plupart des reportages réalisés par les
journalistes dans les jours suivants le discours d’Emmanuel Macron
(ici dans le
Loiret,
là
à
Lille, ici encore
dans
l’Indre-et-Loire ou là
dans
l’Ain et dans le
Haut-Rhin,
dans les
Landes,
dans les
Pyrénées-Atlantiques,
dans le
Gard,
dans la
Sarthe,
dans l’
Yonne,
dans le
Maine-et-Loire,
en
Ile-et-Vilaine,
etc.) montraient que la colère des manifestants constituant « la
base » (les occupants des ronds-points en province,
bien
racontés par Florence Aubenas) n’était pas apaisée.
Certes encore, à côté ou dans la foulée de cette annonce
présidentielle, nombre de commentateurs sont intervenus dans le
débat public pour réclamer le retour à l’ordre voire pour tenter
de décrédibiliser le mouvement des gilets jaunes en le
réduisant
à sa violence. Des intellectuels ont ainsi fait office de
chiens
de garde, ces « défenseurs de l’ordre bourgeois »
que fustigeait Paul Nizan dans son célèbre pamphlet de 1932, qui
retrouve de fait une certaine actualité.
Nombre d’éditorialistes et autres chroniqueurs attitrés des
grands médias ont, quant à eux,
encensé
et relayé le discours du président de la République,
n’hésitant pas à qualifier d’« extrêmement importantes »
voire même d’« historiques » des
annonces
fiscales en réalité limitées, confirmant leur rôle de
« nouveaux
chiens de garde » comme disait Serge Halimi il y a quelques
années.
Mais, là encore, il est douteux que ceci ait joué un rôle dans
le devenir du mouvement des gilets jaunes. De manière générale,
ces derniers – à l’image de la majorité des Français –
rejettent non seulement les responsables politiques,
mais
aussi les journalistes. Dans le
« Baromètre
de confiance dans les Média », on constate depuis
plusieurs années qu’au moins la moitié des Français interrogés
n’a
pas
confiance dans les informations diffusées dans les journaux et à
la télévision, et que les deux tiers pensent que les journalistes
ne sont pas indépendants des pressions du pouvoir politique.
Si la colère semble de moins en moins virulente, c’est donc
pour d’autres raisons. Deux d’entre elles semblent
particulièrement importantes.
Une répression policière inédite
Comme dans le cas des émeutes, c’est d’abord la répression
policière qui a progressivement pour effet de priver les
manifestants d’une partie de leurs éléments les plus engagés et
de décourager une partie des autres. Débordées par les petits
groupes de « casseurs » et de pillards venus participer à
la manifestation parisienne du 1
er décembre, les
policiers présents n’en avaient pas moins procédé déjà à
412 arrestations.
Le samedi suivant, selon les chiffres du ministère de
l’Intérieur, ils ont procédé à 1 723 interpellations
(dont 1 082 à Paris) et 1 220 gardes à vue,
n’hésitant pas à pratiquer des « interpellations
préventives » sur la base de la présomption de « délit
de participation à un groupement en vue de la préparation de
violences ou de dégradations ». Cette nouvelle infraction a
été introduite par la droite politique (les rapporteurs étaient
MM. Estrosi et Ciotti) dans la
loi
du 2 mars 2010 « renforçant la lutte contre les violences
de groupes et la protection des personnes chargées d’une mission
de service public », dans laquelle beaucoup ont vu à
l’époque un retour de la loi anti-casseurs de 1970, abrogée en
1982. Confirmant ces craintes, ces interpellations s’apparentent,
dans certains cas, à des interdictions de manifester, constituant
dès lors des atteintes à un droit constitutionnel fondamental
que
des avocats ont dénoncées à juste titre.
Le cumul sur l’ensemble des manifestations ayant eu lieu depuis
le 17 novembre indiquait déjà le 10 décembre que les
policiers
avaient procédé à plus de 4 500 interpellations suivies
de plus de 4 000 gardes à vue. Si l’on ajoute les
opérations menées le samedi 15 décembre partout en France, ce
sont donc probablement environ 5 000 personnes qui ont été
interpellées, pour la plupart placées en garde à vue et, pour une
partie beaucoup moins importante – puisque, en réalité, il n’y
avait parfois aucune raison sérieuse de judiciariser et que
beaucoup
ont été relâchés à l’issue de la garde à vue –, jugées
ensuite en comparution immédiate par les tribunaux correctionnels.
A ces arrestations parfois suivies de condamnations s’ajoutent
les blessures physiques, impossibles à recenser en l’absence
d’organisme centralisant les informations, mais qui se comptent
a
minima par centaines. En cause d’abord un usage intempestif
des « grenades de désencerclement » (dont l’explosion
à proximité du corps peut provoquer des
blessures
graves). Quelques
14 000 tirs
de grenades de tout type auraient été effectués lors de la
seule manifestation du 8 décembre, ce qui est semble t-il
totalement inédit.
A cela s’ajoute des milliers de tirs de Flash-Ball et autres
lanceurs de balles en caoutchouc dont la dangerosité est reconnue de
longue date et dont le
Défenseur
des droits a clairement demandé l’arrêt de l’usage lors des
manifestations depuis 2015. Il semble même avéré (voir par
exemple
ici,
ici
et
là)
qu’un certain nombre de policiers ont fait un usage illégal de ces
armes en tirant
à
hauteur d’homme et parfois aussi sans respecter la distance
règlementaire d’au moins 7 mètres, ce qui constituerait
autant de fautes professionnelles graves.
De nombreux manifestants en ont témoigné après les
manifestations du samedi 8 décembre, mais aussi
des
photographes de presse et des journalistes qui en ont également
été victimes (
24
d’entre eux viennent de porter plainte), confirmant ainsi à
leur manière le caractère soit aveugle soit volontairement violent
de cette répression policière. Précisons que des policiers armés
de pistolets ≠type Flash-Ball ont également circulé à moto
ainsi
=c=que+ l’+:a +:révù=:;=+,élé un +/…toportés » de la Préfecture de police de Paris, supprimés
après la
mort
de l’étudiant Malik Oussekine en 1986.
Question sur le degré de violence du
gouvernement
Enfin, pour réprimer les manifestants, le gouvernement a eu
recours à des types d’unités et des moyens dont l’emploi pose
clairement question à la fois sur l’évolution du maintien de
l’ordre en France, mais aussi sur le degré de violence dont ce
gouvernement est prêt à user pour faire taire la contestation.
En effet, à côté des classiques effectifs de CRS et de
gendarmes mobiles ainsi que des classiques groupes de police
judiciaire en civil infiltrés pour interpeller les manifestants les
plus vindicatifs, le
gouvernement
a – pour la première fois – décidé d’engager, le 8 décembre,
des unités des Brigades de Recherche et d’Intervention (BRI)
spécialisées dans le lutte contre le banditisme, et ayant développé
plus récemment une compétence en matière d’anti-terrorisme.
S’agissait-il simplement de « rameuter un maximum de
forces », ou bien faut-il en conclure que les gilets jaunes
sont potentiellement assimilables à des gangsters voire des
terroristes ?
En outre, le gouvernement avait également décidé d’engager,
le 8 décembre,
des
blindés légers de la gendarmerie. Si un tel engagement avait
déjà eu lieu lors des affrontements à Notre-Dame-des-Landes, en
avril 2018, et plus anciennement lors des émeutes de novembre 2005,
il est inédit en matière de manifestation de rue dans les grandes
villes.
Et ce n’est pas tout. L’hebdomadaire
Marianne a
révélé le 10 décembre que :
« samedi 8 décembre, certains des blindés de
la gendarmerie disposés pour la première fois dans Paris étaient
secrètement équipés d’un dispositif radical, qui n’aurait été
utilisé “qu’en dernier recours” : une réserve
de liquide incapacitant. Selon nos sources, la pulvérisation de ce
liquide sur une foule de gilets jaunes aurait été capable de « les
arrêter net, mettant les gens à terre, même avec des masques ».
Chaque engin aurait pu « neutraliser » une surface de
plusieurs terrains de football… […] ‘L’autorité politique’,
comme le disent les fonctionnaires, aurait approuvé l’éventuel
emploi d’un tel produit, qui n’aurait été utilisé qu’en cas
de ‘débordement ultime.’ »
Le
ministère
de l’Intérieur a démenti cette information, mais
l’
hebdomadaire
l’a réitérée quelques jours après dans un nouvel article.
Ainsi, on assiste à la fois à une
judiciarisation
et à une militarisation du maintien de l’ordre qui
constituent, aux yeux de nombreux spécialistes, un dévoiement et un
retour en arrière face à un savoir-faire en matière de maintien de
l’ordre qui a longtemps fait la réputation de la police française.
Un ancien commandant de CRS se demandait même, ces jours
derniers, si l’on n’assistait pas au
« premier
pas vers le renoncement à la liberté de manifester qu’il a fallu
plus d’un siècle à conquérir ». Cette perspective est
alarmante pour la démocratie française. Et, accessoirement, elle
risque fort de renforcer un
malaise
policier déjà largement palpable depuis les attentats de 2015,
le mouvement « Nuit debout » et les manifestations contre
la loi sur le travail en 2016.
Le mouvement des gilets jaunes s’épuise mais
pourrait renaître demain sous d’autres formes
Une deuxième série de raisons laisse penser que le mouvement des
gilets jaunes va probablement s’épuiser au fil du temps, raisons
qui sont liées précisément à ce temps lui-même. Car l’épuisement
est double.
Il est, d’abord, celui des acteurs directs du mouvement. Une
partie (qui ne se réduit en aucun cas aux « casseurs »)
a donc été écartée du mouvement par la répression policière
puis judiciaire. Pour ceux qui restent, la mobilisation a également
un coût. Si l’on en juge par l’
étude
de leurs profils que les chercheurs commencent à constituer, la
plupart des gilets jaunes travaillent et ont une vie de famille. Ils
ne peuvent pas rester mobilisés ainsi sur les ronds-points pendant
des mois, dans des conditions qui seront de surcroît physiquement
(l’hiver) et moralement (une baisse du soutien du reste de la
population) de plus en plus difficiles. Et ce, malgré les
solidarités parfois fortes qui se sont constituées sur et autour
les ronds-points.
C’est ensuite le soutien passif du reste de la population qui
risque de s’épuiser avec le temps.
On
l’a déjà dit, les gilets jaunes tirent une large partie de
leur énergie du soutien dont ils bénéficient dans la population
générale, qui se mesure dans les sondages mais aussi de façon
concrète dans la vie quotidienne (par les coups de klaxon, par la
présence d’un gilet jaune posé derrière le pare-brise des
voitures, les appels de phare et les saluts de la main donnés par
les automobilistes au passage des barrages filtrants).
Cette approbation est très importante dans le sentiment de
légitimité morale qu’ils ressentent. Inversement, si ce soutien
s’affaisse, ils se sentiront de moins en moins légitimes et seront
de moins en moins motivés.
Selon
les sondages, ce soutien avait un peu diminué après le discours
d’Emmanuel Macron, le 10 décembre dernier, mais il restait
majoritaire. Il n’est pas certain qu’il le restera encore
longtemps après les nouvelles annonces du Premier ministre le
16 décembre et, par ailleurs, le dialogue ouvert par de
nombreux maires localement (
beaucoup
ont ouvert des « cahiers de doléances »).
« Les enfants des gilets jaunes »
Pour conclure, on ne se risquera pas ici à prédire un quelconque
avenir. D’autres actions du gouvernement peuvent raviver la colère
à tout moment. La survenue d’autres événements ou d’autres
mobilisations peuvent renforcer ou, au contraire, affaiblir le
mouvement. Des événements peuvent déplacer le regard public vers
d’autres préoccupations (comme la menace terroriste, que certains
utilisent pour dire aux gilets jaunes de se taire) et rendre moins
légitime ou moins urgent le mouvement en cours.
Mais, à l’inverse, la colère peut s’étendre à d’autres
mobilisations parallèles comme celle des lycéens et étudiants. Au
demeurant, les premières observations de la géographie des
mouvements lycéens surprennent les observateurs et ont déjà fait
émerger la question de savoir si une partie de ces adolescents
nouvellement engagés ne seraient pas
« les
enfants des gilets jaunes ».