Dans le Lot,
les résidus de la méthanisation
polluent les sols
18 juillet 2018
/ Jean-Louis Lasserre
Le Lot connaît un fort développement de la méthanisation, ce procédé de
production de gaz à partir de déchets organiques. Or, selon l’auteur de
cette tribune, la solution choisie dans le département d’épandage massif
des résidus menace directement la faune et les eaux potables.
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Jean-Louis Lasserre est ingénieur retraité et vit dans le Lot.
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Le Lot subit un fort développement de la méthanisation. Ces unités sont de type industriel (Bioquercy à Gramat
;
64.000 tonnes d’intrants), ou semi-industriel (Mayrac : 14.500 tonnes).
Quatre autres (68.000 tonnes au total) sont en cours d’étude. Ces
unités produisent du biogaz, transformé en l’électricité, avec
production d’eau chaude et de
digestat. Ce dernier, résidu du processus de méthanisation, est stocké puis épandu.
Ce digestat brut liquide est la forme la moins élaborée, la moins
coûteuse et la plus impactante pour les sols très peu épais sur les
calcaires du causse. Il est partiellement
« hygiénisé », c’est-à-dire qu’il n’est pas dénué de tout germe pathogène agressif (kystes de parasites,
Bacillus cereus
et clostridies), de virus émergent, ni de résidu d’antibiotiques.
Assimilé à un engrais, il vient en substitution des engrais minéraux et
des lisiers, sans toutefois les remplacer complètement. Il est très
sensible au ruissellement. La surface totale concernée dans le Lot
englobe plus de 10.000 ha. Son épandage constitue une menace majeure
pour les eaux souterraines et nos captages
AEP
(alimentation en eau potable), parce qu’une partie de ces produits a
toutes les chances d’être lessivée et entraînée rapidement dans l’eau
souterraine, origine exclusive de l’eau du robinet de tout le
département du Lot.
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Le type de digestat répandu dans le Lot. | | |
Nous ne sommes absolument pas opposés à la méthanisation, mais à la
manière dont elle est conduite ici : épandage de digestat brut liquide
et non de compost, qui serait sur nos terrains calcaires très fissurés
et de très faible épaisseur (5 à 15 cm) la seule alternative viable. Ce
point est souligné par de nombreux scientifiques
[1] et par le guide d’épandage des effluents en milieux karstiques réalisé par les administrations et les institutionnels du Doubs
[2].
Ce digestat brut liquide qui n’est pas stabilisé n’est pas adapté aux sols karstiques
Ces épandages conduisent aussi à une mortalité constatée massive et
quasi immédiate des abeilles au voisinage des champs et prairies
épandus, associée à une mortalité aussi importante des vers de terre.
Ces derniers remontent à la surface et meurent
! Que se passe-t-il pour d’autres variétés d’insectes
?
Un collectif de paléontologues de renommée internationale a alerté,
sans succès, les ministères de la Culture et de l’Environnement sur
l’impact des épandages vis-à-vis
des grottes préhistoriques ornées et de la faune cavernicole.
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Les abeilles d’une ruche à proximité d’un champ d’épandage peu après celui-ci. |
Ce digestat brut liquide qui n’est pas stabilisé n’est pas adapté aux
sols karstiques, comme l’affirme le guide d’épandage des effluents. En
effet, avec un
rapport C/N
(carbone sur azote organique) inférieur à 8, un effluent ne doit pas
être épandu sur des sols dont l’épaisseur est inférieure à 25 cm. Or les
digestats produits ont des C/N très faibles, compris entre 1,2 et 3
!
Cela signifie que les excès d’azote vont être entraînés dans le milieu
souterrain, sans être utilisés par les sols, mais en polluant l’eau.
Nous avons d’ailleurs constaté des pollutions avérées, en particulier 360 m
3
déversés sur le causse à Alvignac, sur plus de 700 m, à la suite d’une
rupture de vanne sur une poche souple, à proximité d’un captage
AEP (réseau souterrain de Padirac).
Ces pollutions ont permis de récupérer du digestat (provenant de
Bioquercy). Les analyses mettent en évidence la présence de plusieurs
métaux lourds en grande quantité et aussi des siloxanes, dont le D4,
(reprotoxique, considéré comme perturbateur endocrinien [
PE]). Que doit-on penser de l’épandage de tels effluents liquides sur des sols calcaires fissurés
?
Chacun sait que la circulation des eaux en milieu calcaire s’effectue
de manière souterraine et pour une grande partie rapidement.
La mortalité constatée des abeilles et des vers de terre interpelle.
Celle des abeilles observée ici est massive et quasi immédiate après les
épandages qui en sont la cause de manière incontestable. Les ruches
sont situées à proximité de la prairie épandue avec du digestat brut
liquide. Elle est probablement due au dégagement de gaz ammoniac et de
gaz soufré.
Dans d’autres départements, d’autres solutions sont retenues pour les résidus de méthanisation
Pour les vers de terre, que doit-on penser
?
Leur diminution est spectaculaire, comme souligné par des
scientifiques, de deux tonnes à l’hectare en 1950, il semble que l’on
passe actuellement à 200 kg
! Ces derniers se reconstituent-ils
?
La réponse ne semble pas connue si l’on se réfère à la feuille de route
de juin 2017 de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de
l’énergie) sur la méthanisation :
Les verrous spécifiques au traitement, à la transformation et à la valorisation agronomique du digestat sont :
- le déficit de solutions de récupération de la matière organique, des macronutriments (N, P, K, S) et micronutriments ;
- le manque de connaissances sur les conséquences du retour au sol des digestats sur la vie des sols, de l’humus ; sur le bilan à long terme ; sur l’impact de la méthanisation sur la dégradation de la matière organique.
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Les vers de terre remontent mourir à la surface. |
Il est légitime de s’interroger, au vu de ce document et des effets
déjà constatés, sur les conséquences à grande échelle, pour notre
département, d’un épandage de digestat non adapté. De plus, compte tenu
de sa composition, ce dernier soulève d’autres interrogations par
rapport aux teneurs maximales en métaux lourds et
PCB
à ne pas dépasser, qui sont spécifiées dans les arrêtés préfectoraux
d’autorisation. D’autres composés nocifs ne sont pas recherchés
(siloxanes par exemple).
L’ensemble des politiques et décideurs du département et de la région
(parc naturel régional des Causses et du Quercy, M. Malvy, président du
comité de bassin Adour-Garonne, M. Launay, président du comité français
de l’eau et coordinateur des assises nationales de l’eau, etc.) ont été
informés du dossier mais n’ont pas encore donné suite.
Nous constatons que dans d’autres départements, d’autres solutions
sont retenues pour les résidus de méthanisation : production de digestat
avec séparation de phase, qui permet l’obtention de compost, non
impactant pour les sols karstiques (parc régional des Grands-Causses).
Ce développement de la méthanisation, tel qu’il est pratiqué dans le
Lot, à grande échelle, conduit dans une impasse environnementale,
vis-à-vis de l’eau, des sols et des insectes.
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[1] La Vie quercynoise du jeudi 7 décembre 2017 : «
Enjeux pour la santé publique (1
er volet) : La communauté scientifique s’élève contre les projets de méthanisation dans le Lot
» et
La Vie quercynoise du jeudi 21 décembre 2017 : «
Enjeux pour la santé publique (2
e volet). Pourquoi le type de méthanisation adopté dans le Lot fait-il courir un risque sanitaire
?
».
[2] Guide d’épandage en milieu karstique, Urfac - chambres d’agriculture, agence de l’eau Rhône-méditerranée-Corse, conseil régional de Franche-Comté, 2015.
Lire aussi : La méthanisation, une bonne solution menacée par le gigantisme
Source : Courriel à
Reporterre
Photos : © Lasserre sauf :
. chapô : une unité de méthanisation des effluents d’élevage à Mayrac, dans le Lot.
Wikipedia (GrandBout/
CC BY-
SA 4.0)
- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.
Documents disponibles
« La Vie quercynoise » du jeudi 7 décembre 2017 : « Enjeux pour la santé publique (1er volet) : La communauté scientifique s’élève contre les projets de méthanisation dans le Lot ».
« La Vie quercynoise » du jeudi 21 décembre 2017 : « Enjeux pour la santé publique (2e volet). Pourquoi le type de méthanisation adopté dans le Lot fait-il courir un risque sanitaire ? »
Source : https://reporterre.net/Dans-le-Lot-les-residus-de-la-methanisation-polluent-les-sols